‹ Œuvres complètes de W. Robertson [microforme] (volume 3)Chapitre 107 sur 132 · RÉ PORT IT PRES · texte numérisé non relu

RÉ PORT IT PRES

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chandises qu'ils y achetaient faisaient une addi- |

tion considérable à ce qu'ils avaient coutume de prendre dans les ports d'Égypte et de Syrie.

Ainsi, tant que l'empire latin se soutint à Constantinople, les Vénitiens eurent de si grands avantages sur leurs rivaux que leur commerce s’étendit considérablement ; et c'était d'eux principalement que toute l’Europe recevait les marchandises de lorient.

L'autre événement dont je voulais parler , fut le renversement de la domination des Latins à Constantinople et le rétablissement de la famille impériale sur le trône. Cette révolution se consomma après une période de cinquante-sept ans, et ne fut pas moins l'effet de la puissante assistance que les Grecs reçurent de la république de Gènes, que du courage dont ils se sentirent animés un instant à la vue d'un joug étranger. Les Génois sentaient si bien les avantages que les Vénitiens, leurs rivaux dans le commerce, retiraient de leur union avec les empereurs latins de Constantinople, que, pour les en priver , il surmontèrent les préjugés les plus enracinés du siècle, et se joignirent aux Grecs schismatiques pour détrôner un monarque protégé par l'autorité papale, sans s'inquiéter des foudres du Vatican, qui, à cette époque faisaient trembler les plus grands princes. Cette entreprise, toute hardie et toute impie qu'on la supposât alors , fut couronnée du succès. Pour récompenser des services si signalés, la reconnaissance ou la faiblesse de l'empereur grec, entre autres libertés, donna aux Génois, comme fief de l'empire, Péra, le principal faubourg de Constantinople , avec une telle diminution des droits levés sur l'importation et l’exportation des marchandises, que bientôt ils n’eurent plus de rivaux dans le commerce. Les Génois, en marchande attentifs, ne laissèrent échapper aucun des avantages qüe pouvait leur donner cette situation favorable. Ils environnèrent de fortifications leur établissement nouveau dans Péra; et ils firent de leurs comptoirs sur les côtes adjacentes autant de places fortes!. Ils étaient plus maîtres que les Grecs mêmes du port de Constantinople. Tout le commerce de la mer Noire leur tombait dans les mains; et non contens de cela , ils s'emparèrent d’une partie de la

1 Niceph. Gregor., lib. x1, cap. 1, $ vi, lib. xvu, chap 1, Sn

RECHERCHES HISTORIQUES

Chersonèse taurique , aujourd’hui la Crimée , et firent de Caffa , sa principale ville , la première place de leur commerce avec l'orieat, et le port dans lequel venaient se décharger toutes les marchandises qui se rendaient à la mer Noire par les différentes routes que j'ai déjà décrites (41),

Er conséquence de cette révolution, Gênes devint la première puissance commerçante de l'Europe; et si l'active industrie et l’intrépide courage de ses citoyens eussent été secondés par la sagesse du gouvernement, elle aurait joui long-temps de sa supériorité. Mais il n’y eut jamais de contraste plus frappant que celui que présente l'administration intérieure des deux républiques rivales de Venise et de Gènes. Dans la premitre, le gouvernement marchait avec la fermeté d’une prudence réfléchie; dans l’autre, il n'avait d'autre base que l'amour de la nouveauté et le désir du changement. L'une jouissait d’un calme perpétuel ; l'autre était livrée à tous les orages et à toutes les vicissitudes des factions. L’accroissement des richesses que l’industrie de ses marchands faisait couler dans Gênes ne contre-balançait pas les défauts de son organisation politique; et même à travers sa plus brillante position, on voit percér des symptômes qui annonçaient chez elle une diminution de force et d'opulence.

Néanmoins, tant que les Génois conservtrent leur premier ascendant dans l'empire grec, les Vénitiens , dans le commerce qu'ils y faisaient, se sentirent écrasés de tant de désavantages, que leurs marchands n'allèrent plus que rarement à Constantinople, et toujours avec répugnance ; pour répondre aux demandes des différenies parties de l’Europe, où ils avaient coutume d'envoyer les marchandises de l’Inde, ils furent obligés d’avoir recours aux anciens entrepôts de ce commerce. Le principal et le mieux fourni de tous était Alexandrie, en ce qu'il devenait souvent impossible de transporter les marchandises de l'Inde à travers l'Asie dans aucun port de la Méditerranée , à cause des incursions des Turcs, des Tartares et des autres hordes qui ravageaient successivement ce beau pays, ou qui s’en disputaient la possession. Mais

‘ Folieta, Æist. genuens., ap. Græv. Thes., Antiq. ilal., vol, 1, 387. De Marinis, de Genuens. dignit , ib.,

1486. Niceph. Greg., lib, xut, chap. xu. Murat., #nnal d'Ital , \ib. vn, cap. cccui.

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SUR L'INDE ANCIENNE

sous le gouvernement vigoureux et tout militaire des soudans mamelucks, l'ordre et la sûreté régnaient imperturbablement dans l'Égypte, et le commerce, quoique surchargé de droits, était ouvert à tout le monde. À mesure que le commerce de Constantinople et de I? sner Noire se resserrait dans lesmains des Cenois, les Vénitiens sentirent de plus en plus la nécessité d'étendre leurs rapports avec Alexandrie (42).

Mais les chrétiens de ce siècle, se croyant souillés par des liaisons aussi marquées avec les infidèles , le sénat de Venise, pour imposer silence à ses propres scrupules et à ceux de ses sujets, eut recours à l'infaillible autorité du pape, que l'on croyait revêtu du droit de dispenser de l'observation rigoureuse des lois les plus sacrées; et il en obtint la permission d'équiper tous les ans un nombre marqué de vaisseaux pour les ports d'Égypteet de Syrie (43). Munie de cette autorisation , la république conclut un traité de commerce avec les soudans d'Égypte, sur des bases équitables; en consé-

Alexandrie , et un autre à Damas ; revêtus d'un caractère public, et qui devaient exercer une juridiction mercantile, sous l’autorisation des soudans. Des marchands et artisans vénitiens s'établirent dans ces deux villes à l'ombre de leur protection. Les vieux préjugés, les vieilles antipathies furent, oubliés; et de la réunion de leurs intérêts résulta pour la première fois un commerce franc et ouvert entre des chrétiens et des mahométans !.

Tandis que les Vénitiens et les Génois se traversaient dans leurs efforts, et n'épargnaient rien pour approvisionner exclusivement l'Europe des productions de l’orient, la répblique de Florence, pays originairement démocratique et commerçant , se livra au commerce avec tant de chaleur et de persévérance, et le génie de la nation , autant que la nature de ses institutions, était si favorable à ses progrès , que l’état s’avança rapidement à la puissance, et les citoyens à la richesse. Mais comme les Florentins n'avaient aucun port de mer commode, ils dirigèrent surtout leurs soins et leur attention vers l'amélioration de leurs manufactures, et vers des objets d'industrie domestique. D'après le compte qu’en

! Sandi, Sloria civile Peneziana, lb. v, cap. xv, p.245, etc.

rend un historien très bien instruit, il paraît que les différentes espèces de manufactures des Florentins , celles de soie et de drap surtout,

| étaient très florissantes au quatorzième siècle !.

Les liaisons qu'ils contractèrent en différens endroits de l’Europe, où ils envoyaient le produit de leur propre industrie, les conduisirent naturellement à une autre branche de commerce, la banque. Ils acquirent bientôt une telle supériorité dans ce genre, que le commerce d'argent de presque tous les royaumes de l'Europe leur passait entre les mains; et même dans plusieurs états on leur confiait la perception et l'administration des revenus publics. En conséquence de l'activité et du succès avec lequel ils conduisaient leurs manufactures et leurs spéculations d'argent, les unes toujours accompagnées d'un produit modique, mais certain; les autres, lucratives au plus haut degré, dans un temps où l'on n'avait fixé avec précision ni l'intérêt de l'argent ni la prime sur les letires de change,

| Florence devint l’une des premières villes de la

quence , elle nomma un consul pour résider à | chrétienté, et plusieurs de ses citoyens amassè-

rent des fortunes énormes. Côme de Médicis, chef d’une famille obscure qui s'éleva par ses succès dans le commerte, passait pour le plus riche marchand que l’on eût jamais connu dans l'Europe ?; et dans beaucoup d'actes de munificence publique et de générosité particulière , soit pour la protection accordée aux sciences , soit pour l’encouragement donné aux arts utiles et agréables, aucun monarque de son siècle ne pouvait aller de pair avec lui. Il ne m'a pas été possible de savoir si les Médicis, dans leurs premières opérations mercantiles, firent aucun trafic en orient (44). Il est plus probable, selon moi, qu’ils bornèrent leur commerce aux mêmes objets que leurs concitoyens. Mais dès, que la république, par la conquête de Pise, se fut ouvert un débouché sur l'Océan, Côme de Médicis, qui avait la principale direction des affaires, s’efforçca de donner à son pays une part dans ce commerce lucratif, qui avait élevé Gênes et

| Venise si fort au-dessus des autres états de l'Ita-

lie. En conséquence, on envoya des ambassa-

1 Giov. Villani, Æist. Florent., ap. Murat. Script., rer. ital., vol. XIIL, pag. 823.

3 Fr. Mich. Brutus, ist. Flor., p. 37, 62. Cron. Eugubinum apud Murat. Script. rer. ital., vol. XIV,p. 1007. Denina, Révolutions d'Italie, tom. VI, p.268, etc,

fa 4 CpIMREL

ail

deurs à Alexandrie, pour obtenir du soudan que ce port et les autres ports de sa domination fussent ouverts aux sujets de la république , et qu'il les admît à la participation des priviléges commerciaux dont jouissaient les Vénitiens. La négociation fut suivie d’un tel succès que les Florentins paraissent même avoir eu part au commerce de l'Inde (45); et peu de temps après cette époque, nous trouvons les épices au nombre des marchandises importées par les Florentins en Angleterre !.

Dans quelques endroits de cette Dissertation, relatifs à la nature et aux progrès du commerce avec l'orient , j'ai été obligé d'aller à tâtons, et souvent à la lueur d’une très faible lumière. Mais comme nous approchons d’une époque où les idées des modernes sur l'importance du commerce commencèrent à se développer , et où ses progrès et ses effets devinrent pour les gouvernemens l'objet d'une attention plus particulière, nous pouvons espérer de mettre plus de précision, et de marcher avec plus de certitude dans les recherches qui nous restent encore à faire. C'est à cette augmentation d'intérêt que nous devons les détails que Marino Sannto, noble Véñnitien , nous a laissés sur le commerce de l'Inde, et la manière dont il se faisait dans son pays au commencement du quatorzième siècle. Ils recevaient les marchandises de lorient, à ce qu’il nous dit, de deux manières différentes. Celles d'un volume moindre et d’un grand prix, telles que les clous de gérofle, la muscade, le macis, les pierres précieuses, les perles, etc., arrivaient par legolfe Persique, et le long du Tigre jusqu’à Bassora , et de là à Bagdad, d'où on les transportait dans quelque port de la Méditerranée. Celles d'un volume plus considérable, telles que le poivre, le gimgembre, la cannelle, etc., et une certaine quantité des articles plus précieux, étaient conduits par l’ancienne route jusqu'à la mer Rouge,

et de là en traversant le désert et le long du Nil jusqu’à Alexandrie. Les productions qui suivaient la première route étaient , comme l’observe Sanuto , d'une qualité supérieure ; mais souvent on n’en recevait que très peu à cause de l'ennui et de la dépense d’un long transport par terre, et il ne peut s'empêcher d’avouer (quoique le fait ne fût pas favorable à un projet favori qu'il

1 Hakluyt, vol. 1, p. 193.

RECHERCHES HISTORIQUES

avait en vue en écrivant le traité que je cite) que, par l'état abandonné des pays où passaient les caravanes, ce mode de transport était souvent précaire, et accompagné de dangers !.

C'était seulement à Alexandrie que les Véni- : tiens étaient toujours sûrs de trouver une provision abondante des marchandises de l'Inde; et comme c'était surtout par eau qu'elles y arrivaient , il les auraient eues à un prix raisonnable, si les soudans ne les avaient pas grevées de droits qui montaient au tiers de toute leur valeur. Cependant, malgré ce désavantage et beaucoup d’autres, il fallait en faire l'achat ; car par un concours de circonstances , à la tête desquelles on doit compter l'augmentation des rapports des différentes nations de l’Europe entre elles, les demandes qui s’en faisaient allaient toujours croissant pendant le quatorzième siècle. Par l'irruption de toutes ces tribus ennemies de Barbares , qui s’'emparèrent de la plus grande partie de l'Europe, ce lien puissant, par lequel les Romains avaient uni tous les peuples de leur vaste empire, fût entièrement dissous; et les embarras qu'éprouvèrent les nations pour communiquer entre elles furent si décourageans , qu'on refuserait absolument d'y ajouter foi, si la preuven’en reposait que sur letémoignage des historiens, et n’était pas confirmée par quelque chose de plus authentique encore, la formation et l'enregistrement exprès des lois. J'ai exposé et en même temps expliqué, dans un autre ouvrage?, plusieurs statuts de ce genre, qui font la honte de la jurisprudence de presque toutes les nations de l'Europe. Mais quand les besoins et les désirs des hommes se multiplièrent, et

qu'ils virent que les autres nations pouvaient leur procurer les moyens de les satisfaire, les sentimens d’inimitié qui les isolaient entre elles s’affaiblirent, et furent insensiblement remplacés par les liens d’une assistance réciproque. Depuis le temps des croisades qui rassemblèrent pour la première fois des peuples qui se connaissaient à peine, et qui, pendant deux siècles, les firent agir de concert pour le même objet , plusieurs circonstances concoururent à accélérer cette communication générale. Les peuples des bords de la mer Baltique, redoutés jusqu'alors , et détestés du reste de l'Europe comme des pirates ct

1 Mar. Secrela fidelium Crucis, ete., p. 22, ap. Bon

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! Examen p. 102, *Sanudo, p.

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SUR L'INDE ANCIENNE. 549

des usurpateurs, prirent enfin des mœurs plus douces, et commencèrent à visiter leurs voisins en qualité de marchands. Des circonstances étrangères au sujet actuel de ces recherches les uni-

rent ensemble dans la puissante confédération de |

commerce si fameuse au moyen-âge, sous le nom de ligue anséatique, et les engagtrent à établir l’entrepôt de leur commerce avec les parties méridionales de l’Europe à Bruges. C'est là que se rendaient les marchands de l'Italie, et surtout de Venise; et en échange des productions de l’orient et des manufactures de leur propre pays, ils recevaient, outre les articles d'armement et les autres marchandises de l’Europe, une quantité considérable d'or et d'argent des mines de différentes provinces d'Aliemagne, les plus riches etles plus abondantes que l’on connôt alors en Europe !. Bruges continua d’être le grand marché ou magasin de l'Europe pendant

tout l’espace de temps où s'étendent mesre- |

cherches. C'était là que s’entretenait une correspondance régulière, autrefois inconnue , entre

tous les royaumes qui divisent notre continent; |

et l'on n’est plus étonné de l'état de splendeur et de puissance auquel s’élevèrent si rapidement les républiques d'Italie ,quand on songe combien leur commerce, d’où ils tenaient tous ces avantages, a dû s'étendre par la consommation considérablement augmentée des productions de l'Asie, dès que les vastes contrées du nord-est de l’Europe furent ouvertes pour les recevoir. Pendant cette prospérité et ces progrès du commerce de l'Inde, Venise reçut d’un de ses citoyens, sur les pays qui produisaient les précieuses marchandises qui formaient la plus importante branche de son commerce, des détails qui donnèrent de leur opulence, de leur popuhtion et de leur étendue une idée bien supérieure à toutes celles que s’en étaient déjà faites ls Européens. Comme depuis l'époque où les Mahométans se rendirent maîtres de l'Égypte, il ne fut permis à aucun chrétien d'aller en orient à travers leurs états 2, la communication directe des Européens avec l'Inde cessa entièrement. Les détails sur l'Inde de Cosmas Indicopleustès, au sixième siècle, sont, je crois, les derniers que les peuples d’occident reçurent de

‘ Examen polil, de l’Europe, de Zimmermann, |

p.102, ? Sanudo , p. 23.

de A. Jenkinson, Wakluyt, tom |, p. 333.

personnes qui eussent visité ce pays. Mais vers le milieu du treizième siècle, l'esprit de commerce, devenu alors plus entreprenant ct plus avide de nouveaux moyens de s'enrichir, engagea Marco Polo, noble Vénitien qui avait commercé quelque temps dans les grandes villes de l'Asie-Mineure , à pénétrer plus avant dans les parties orientales de ce continent, jusqu’à la cour du grand khan, sur la frontière de la Chine. Pendant l’espace de vingt-six ans, dont il employa une partie à des opérations mercantiles, et l’autre à conduire les négociations que lui confiait le grand khan, il examina plusieurs régions de l’orient où n'était jamais entré aucun Européen.

Il donne la description du grand royaume de Cathay, nom sous lequel on connaît encore la Chine dans plusieurs parties de l'orient !, et la traversa depuis Chambalu ou Pékin, placé sur la frontière du nord, jusqu'à ses provinces les plus méridionales. Il visita différentes parties de l'Indostan , et il est le premier qui parle du Bengale et de Guzzerat, d'après leurs noms modernes, comme de royaumes riches et puissans. Outre ses découvertes par terre, il fit plus d’un voyage dans l'Océan indien, et apprit quelques détails sur une île qu’il appelle Zipangri ou Cipango, probablement le Japon. Il visita en personne Java et plusieurs des îles qui l’environnent, l'ile de Ceylan et la côte de Malabar jusqu’au golfe de Cambay, et donna à tous ces lieux le nom qu'ils portent aujourd’hui, On n'avait jamais fait un si vaste tour de l'orient, et c'est la description la plus complète qu'aucun Européen en ait jamais présentée ; et dans t : siècle où l’on ne connaissait guère de ces régions que ce qu’en apprenait la géographie de Ptolémée , non-seulement les Vénitiens, mais tous les autres peuples furent étonnés de voir s'ouvrir devant eux de si vastes pays au-delà des limites qu’on avait cru être jusqu'alors les plus reculées de la terre dans ces parages (46).

Mais, tandis que les spéculateurs et les oisifs s'occupaient àexaminer les découvertes de Marco Polo, qui donnèrent lieu à des conjectures et à des théories d'où naquirent les plus importantes conséquences, il arriva un événement qui attira

1 D'Herbelot, Bibliot., orient. art. Khalay.S'ewart, Account of Thibet. Phil.Trans., t. XVII, p. 474. Foyagc

l'attention de toute l'Europe, et eut la plus grande influence sur la marche de cecommerce, dont je m’efforce de suivre les progrès.

L'événement que j'annonce est la conquête définitive de l'empire grec par Mahomet II, et l'établissement du siége du gouvernement turc dans Constantinople, L'effet immédiat de cette grande révolution fut que les Génois qui résidaient à Péra, enveloppés dans la calamité générale, furent obligés d'abandonner non-seulement cet établissement, mais même tous ceux qu'ils avaient formés sur la côte voisine de la mer, après en avoir été en possession près de deux siècles. Peu de temps après, les armes victorieuses du sultan les chassèrent de Cafa et de toutes les autres places qu'ils occupaient dans la Crimée !. Constantinople ne fut plus un marché ouvert aux peuples de l'occident pour les marchandises de l'Inde, et l'on ne pouvait s'en procurer qu'en Égypte et dans les ports de Syrie soumis aux soudans des mameluks. Les Vénitiens, par une suite de la protection et des priviléges qu'ils s'étaient assurés par leur traité de commerce avec ces puissans princes, trafiquèrent dans toutes les parties de leur empire avec un si grand avantage, qu'ils l'emportèrent facilement sur tous leurs concurrens. Gênes, qui avait été long-temps leur plus formidable rivale, humiliée par la perte de ses possessions en orient, ct affaiblie par ses dissensions domestiques, déclina si rapidement qu'elle fut réduite à mendier les secours étranvere, et se soumit alternativement à la dominaiion des ducs de Milan et des rois de France. Cette diminution de la puissance politique des Génois affaiblit leur commerce , et en borna les spéculations. Un dernier effort qu'ils firent pour reprendre la part qu'ils avaient eue autrefois dans le commerce de l'Inde, en offrant aux soudans d'Égypte de traiter avec eux aux mêmes conditions qui avaient été accordées aux Vénitiens, ne fut suivi d'aucun succts; et pendant le reste du quinzième siècle, Venise fournit à la plus grande partie de l'Europe les productions de l'orient, et donna à son commerce une ètendue qui n’avait point encore eu d'exemple dans ces temps.

L'état des autres nations de l'Europe était extrêmement favorable à l'avancement du com-

* Folietta, Æist. genuens., p. 602, 626. Murat, 4nnali d'Jtal., vol, XL, p. 451.

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merce des Vénitiens. L'Angleterre, désolée par les guerres civiles dont la malheureuse querelle des maisons d'Yorck et de Lanrastre était la source, avait à peine tourné son attention sur quelques-uns des objets de commerce qui font aujourd’hui sa richesse et sa puissance, En France, on sentait encore les effets des armes et des conquêtes de l'Angleterre ; le monarque n'avait pas encore repris assez de force, et le goût du peuple n'était pas assez décidé, pour diriger le génie et l’activité nationale vers les arts de la paix. La réunion des différens royaumes d’Espagne n'était pas encore effectuée ; quelques - unes de ses plus belles provinces étaient toujours sous la domination des Maures, avec qui les rois espagnols étaient dans une guerre continuelle; et, à l'exception des Catalans, l'on ne s'y occupait guère du commerce étranger. Le Portugal, quoiqu'il fût déjà entré dans cette carrière de découvertes qui se termina par les plus brillans succès, n'y avait pas encore fait assez de progrès pour mériter un rang distingué parmi les états commerçans de l'Europe. Ainsi les Vénitiens, sans rivaux, sans concurrens, si ce n'est de la part de quelques uns des plus petits états d'Italie, pouvaient concerter et exécuter leurs plans de commerce comme bon leur semblait; et le trafic avec les villes anséatiques, qui unissait le nord et le sud de l'Europe, et qui avait été jusque-là commun à tous les Italiens, était alors presque tout entier concentré dans leurs mains.

Tandis qu’il se formait de toutes parts des demandes pour les productions de l'Asie, et que tous les peuples de l'Europe s’empressaient de former des liaisons avec les Vénitiens, jusqu'à les attirer dans leurs ports par toutes sortes d'exemptions , nous pouvons remarquer dans leur manière de faire le commerce avec l'orient une singularité qui ne se retrouve chez aucun peuple ni dans aucune page de l’histoire. Autrefois les Tyriens ,les Grecs, maitres de l'Égypte, et les Romains, allaient chercher par mer dans l'Inde les marchandises qu'ils fournissaient aux peuples de l'occident. Aujourd'hui la même marche est suivie par les Portugais, les Hollandais, et, à leur exemple, par les autres nations

européennes. Dans les deux époques, on s'est plaint que le commerce ne pouvait se faire sans épuiser les différens états de métaux précieux

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SUR L'INDE ANCIENNE

qui, dans le cours de ses opérations, passent sans cesse d'occident en orient, pour ne plus reparaltre, Quelle que pôt être cette perte, occasionée par la diminution successive , mais inévitable de l'or et de l'argent (et ce n'est pas ici pour moi le lieu d'examiner ou de décider ce que cette perte peut avoir de réel ou d'imaginaire ), les Vénitiens ne la sentirent presque point; ils n'avaient point de communication directe avec l'Inde. Ils trouvaient en Égypte ou en Syrie des magasins remplis de marchandises de l'orient, qu'y avaient apportées les mahométans; et d'après les détails les plus exacts de la nature de leur commerce, il paraît qu’ils se les procuraient plus souvent par la voie de l'échange que par celle de l'argent.L'Égypte, qui est le principal marché des productions de l'Inde, quoiqu’un des plus fertiles pays du monde, est dépourvue de beaucoup d'objets de commerce nécessaires soit pour la commodité, soit pour le luxe. Trop bornée dans son étendue et trop bien cultivée pour laisser de l’espace aux forèts, trop unie à sa surface pour recéler dans son sein les métaux utiles, elle ne peut se procurer le bois de charpente, le fer, le plomb, l'étain et le cuivre, que par l'importation qui s'en fait des autres pays. llne parait pas que les Égyptiens eux-mêmes, tant qu'ils furent sous la domination des mameluks , aient commercé dans aucun port chrétien; et c'était surtout des Vénitiens qu'ils recevaient tons les objets dont nous venons de parler, Outreces articles, il sortait des mains industrieuses des Vénitiens toutes sortes de draps, d'étoffes de soie, des camelots, des miroirs des armes, des ornemens d'or et d'argent, du verre et une boule d’autres objets qu’ils étaient toujours sûrs de vendre en Égypte et en Syrie. En échange, ils recevaient des marchands d’Alexandrie, des épices de toute espèce , des drogues, des pierres précieuses, des perles, de l'ivoire, du coton et de la soie, tant apprêtés que manufacturés sous butes les formes, et autres productions de l'oent, avec plusieurs articles précieux de fabriation ou de production égyptienne. Dans Alep, Baruth , et autres villes, outre les marchandises mêmes de l'Inde , qu'on y transportait par terre, ils ajoutaient à leurs cargaisons les tapis de Perse , les riches soies écrues de Damas que l’on tonnait encore sous le nom qui leur vient de celte ville, et diverses productions de l'art et de

la nature, particulières à la Syrie, à la Palestine et à l'Arabie, Si quelquefois leur débit des mar-

| chandises de l'orient s'étendait au-delà de ce

qu'ils recevaient en échange de leurs propres manufactures, le commerce avec les villes de la ligue anséatique, dont j'ai parlé, leur fournissait une quantité réglée d'or et d'argent des mines d'Allemagne , dont ils se défaisaient avec avantage dans les marchés d'Égypte et de Syrie.

Par une suite de ce penchant qui s'est manifesté dans tous les états commerçans, et qui consiste à soumettre les opérations du commerce à des règlemens et à des modifications politiques, il paraît que le gouvernement de Venise s'est servi de sa force pour diriger l'importation des marchandises de l'Asie, et leur mode de circulation parmi les différens peuples de l'Europe, Un certain nombre de gros vaisseaux, connus sous le nom de galions ou caraques , étaient envoyés aux depens du trésor public dans tous les entrepôts les plus considérables de la Méditerrannée et revenaient chargés des plus riches marchandises ! dont la vente ne devait pas peu grossir le revenu de la république. Cependant on encourageait les citoyens de toutes les classes, et surtout les personnes de famille noble, à prendre part au commerce du dehors, et ceux qui, en conséquence, expédiaient un vaisseau d'un certain port, recevaient des gratifications considérables 2, C'était de cette manière, partie sur des vaisseaux de l'état et partie sur des vaisseaux particuliers des marchands, que les Vénitiens faisaient circuler les marchandises qui leur venaient de l'orient, et celles qui étaient le produit de leur propre pays et de leurs manufactures.

Nous avons deux moyens de connaître, au moins en paitie, l'importance de ces branches de commerce dont les Vénitiens étaient les mattres. D'ahord , en considérant le haut prix et la grande diversité des marchandises importées à Bruges, le magasin d'où s’approvisionnaient les autres nations de l'Europe, on en trouve dans un auteur très bien instruit une liste des plus étendues , où sont compris tous les articles qui, dans ce siècle, étaient jugés indispensables

1 Sabellicus, Æist. rer. venet., dec., tom. IV, lib. mr, p- 868. Denina, Révolution d'’Jlalie, tom. VI, p. 340.

2 Sandi, Stor. Civ. Venez. lib. vi, p. 891.

pour l'élégance ou pour la commodité !, Ensuite, en examinant les effets du commerce des Vénitiens sur les villes qui participaient à ses avantages, jamais les richesses ne parurent d'une manière plus éclatante à la suite du commefce. Les citoyens de Bruges qui s’y étaient enrichis étalaient dans leurs habits, leurs bâtimens et leur manière de vivre, une magnificence qui pouvait aller jusqu'à mortifier l'orgueilet exciter l'envie même de la royauté (47). Anvers, lorsqu'elle devint entrepôt à son tour, le disputa bientôt à Bruges en grandeur et en opulence. Dans quelques villes d'Allemagne, et surtout à Augsbourg, le grand marché des marchandises de l'Inde, dans l'intérieur de ce vaste pays, on trouve , dès les premiers temps, des exemples de ces grandes fortunes accumulées par les spéculations du commerce, qui en ont élevé les possesseurs à un rang distingué et à une grande considération dans l'empire.

En voyant les richesses se multiplier ainsi dans tous les lieux où les Vénitiens avaient un commerce établi, il est naturel de conclure que le profit qu'ils retiraient eux-mêmes de ses différentes branches , et du trafic de lorient surtout, devait être bien plus considérable encore. IL'est cependant impossible , à moins d'avoir des renseignemens beaucoup plus précis que ceux qui nous restent , de faire une telle estimation avec exactitude ; mais différentes circonstances se présentent pour établir, en général , la justesse de cette conclusion. Dès l'instant où le goût du commerce commença à se reproduire en Europe, les Vénitiens eurent une très grande part au commerce de l'orient. Cette part augmenta de plus en plus, et pendant une grande partie du quinzième siècle on peut dire qu'ils le faisaient presque seuls. Ce monopole eut les suites qu'il ne manque jamais d'avoir partout où il n’y a pas de concurrence, et où le marchand peut faire la loi aux acheteurs et régler lui-mème le prix des marchandises qu'il livre, ses profits furent exorbitans. On peut se faire quelque idée de leur étendue pendant plusieurs siècles, en suivant le taux de l'intérêt de l'argent. C'est là, sans contredit, la règle la plus infaillible à laquelle on puisse s'attacher dans l'estimation du profit que rendent les principaux fondsemployés

RECHERCHES HISTORIQUES

dans le commerce ; car, suivant que l'intérêt de l'argent hausse ou baisse, !le gain résultant de son usage doit nécessairement varier et devenir excessif ou modéré, Depuis la fin du onzième siècle jusqu'au commencement du seizième , période pendant lequel les Italiens déploytrent tout leur génie pour le commerce, le taux de l'intérêt fut extrèmement élevé, Il était ordinai. rement de vingt pour cent, quelquefois audessus; et jusqu'à l'an mil cinq cents, il n'avait jamais été au-dessous de dix ou douze pour cent, dans aucun endroit de l'Europe !, Si les profits d'un commerce aussi étendu que celui des Vénitiens répondaient à ce haut prix de l'argent, il ne pouvait manquer d'être pour eux une source abondante de richesse, pour l'état aussi bien que pour les particuliers (48). Les historiens de ce temps parlent donc dela situation de Venise, au période que nous avons sous les yeux, en termes qui ne peuvent convenir à celle d'aucun autre pays de l'Europe. Les revenus de la république et les trésors amassés par les particuliers surpassaient tout ce que l'on savait à cet égard des autres pays. Dans la magnificence de leurs maisons, la richesse de leur ameublement, la quantité de leur vaisselle en or et en argent, et dans tout ce qui pouvait contribuer à l'élégance ou à l'éclat dans leur manière de vivre, les nobles de Venise effaçaient le luxe des plus grands monarques au-delà des Alpes; et toute cette pompe n'était pointl'effet d'une prodigalité aussi vaine qu’inconsidérée, c'était la suite naturelle d'une heureuse industrie, qui, après avoir accumulé les richesses avec facilité, avait le droit d'en jouir avec éclat (49).

Les Vénitiens n'avaient jamais cru leur pouvoir plus solidement établi, ils n'avaient jamais compté avec plus de confiance sur la continuation et l'accroissement de leurs richesses que vers la fin du quinzième siècle, lorsqu'il arriva deux événemens qu'ils ne pouvaient ni prévoir ni em pêcher , et dont les suites furent fatales et pour l'un et pour l’autre. Le premier fut la découverte de l'Amérique ; le second , l'ouverture d’un passage direct dans les Indes orientales par le cap de Bonne-Espérance. De tous les événemens que présente l'histoire du genre humain, iln’en est certainement pas de plus intéressans ; et comme

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ils occasionèrent un changement considérable dans le système de communication :ntre les différentes parties du globe, et finirent par faire adopter ces idées et ces arrangemens de commerce qui tracent la ligne de démarcation entre les mœurs et la politique des anciens temps et des temps modernes, leur récit se lie intimement au sujet de ces recherches, et les conduira au période qui, dans mon plan, doit leur servir de terme. Mais comme, dans un autre ouvrage, j'ai exposé fort au long l'origine et les progrès de ces découvertes, il sufära d'en présenter ici un aperçu rapide.

Le sentiment d'admiration ou d'envie avec lequel les autres nations de l'Europe regardèrent la richesse et la puissance de Venise , les porta naturellement à rechercher les causes de cette prééminence; la plus puissante de toutes parut être son commerce lucratif avec lorient, Plusieurs pays, mortifiés de ‘se voir exclus d'une source de richesses qui avait été si abondante pour les Vénitiens, avaient tenté de se procurer une part dans le commerce de l'Inde, Quelquesans des états de l'Italie, comme je l'ai déjà fait entendre, s'étaient cfforcés' d'obtenir l'entrée des ports d'Égypte et de Syrie, aux mêmes conditions que les Vénitiens ; mais les négociations qu'ils entamèrent à ce sujet furent déconcertées par la prépondérance des Vénitiens à la cour des soudans, ou par les avantages considérables que des négocians depuis long-temps en possession d’une branche de commerce quelconque ne manquent jamais d'avoir sur les nouveaux concurrens : tous leurs efforts n'aboutirent qu'à très peu de chose (50).Lesmèmes vuesenfantèrent différens projets dans d'autres pays. Dès l'année mi quatre cent quatre-vingt, le génie inventif etentreprenant de Colomb lui fit concevoir l'idée d'ouvrir une communication plus prompte et plus sûre avec l'Inde en suivant un cours direct à l'occident, vers ces régions qui, suivant Marc Paul et les autres voyageurs , s'étendirent à l’orient bien au-delà des limites que les Grecs etles Romains s'étaient tracées dans l'Asie, Ce fut d'abord aux Génois, ses compatriotes, et ensuite au roi de Portugal, au service duquel il était entré, qu’il proposa l'exécution de ce plan, #utenu par des argumens tirés de la connais-

‘Histoire de l'Amérique, liv.x, chap xt.

SUR L'INDE ANCIENNE. 553

sance exacte de la cosmographie, par l'expérience qu'il avait lui-même acquise dans la navigation , par les rapports des habiles pilotes, et par les théories et les conjectures des anciens, 11 fut rejeté des premiers par ignorance, et du second avec les circonstances les plus humiliantes pour une grande âme, Cependant, à force de persévérance et d'adresse, il engagea enfin la cour la plus soupçonneuse et la moins pénétrante de l'Europe, à se charger de l'exécution de son plan; et l'Espagne , pour avoir dérogé un moment à ses règles ordinaires de circonspection, obtint en récompense la gloire de découvrir un nouveau monde, qui en étendue ne fait guère moins quele tiers du globe habitable. Quelque étonnant que fût le succès de Colomb, il ne remplissait pas entièrement ses vues, et le tenait encore loin de ces régions de l'orient où l'espoir d'arriver avait été le premier objet de son voyage. Cependant les effets de ses découvertes furent grands et étendus. En rendant l'Espagne maitresse de territoires immenses, fertiles en mines précieuses et en riches productions de la nature, dont plusieurs avaient été crues jusqu'alors particulières à l'Inde, les richesses qui caulèrent en abondance dans ce royaume , et de là se répandirent dans toute l'Europe, furent le signal d’une industrie universelle et de mille entreprises, qui seules auraient été capables de détourner le cours du commerce dans des routes nouvelles.

Mais c’est ce qui se fit bien plus promptement et d’une manière bien plus complète par l'autre grand événement dont j'ai parlé, la découverte d’une nouvelle route à l'orient, par le cap de Bonne - Espérance, lorsque les Portugais , à qui les nations doivent l'ouverture de cette communication entre les parties les plus éloignées du globe habitable, entreprirent leur premier voyage de découverte ; il est probable qu'ils n’avaient rien autre chose en vue que de reconnaître les parties de la côte d'Afrique les plus voisines de leur pays. Mais dès qu'on a une fois réveillé et mis en action le goût des entreprises, on ne doit plus s'attendre qu’à des progrès ; et, quoique ce goût chez les Portugais ait été timide et lent dans ses premières opérations, il se fortifia par degrés, et les poussa dans leur course le long du rivage occidental du continent africain , bien au-delà du dernier terme de l'ancienne

navigation sur la même ligne. Encouragé par le succès, il s’accéléra davantage encore, méprisa les dangers qui jadis l'avaient interdit, et surmonta les difficultés qu'il avait d'abord jugées insurmentables. Lorsque les Portugais trouvèrent sous la zone torride, que les anciens avaient prononcé être inhabitable, des pays fertiles occupés par des peuples nombreux, et qu'ils s'aperçurent que le continent de l'Afrique, au lieu de s'étendre en largeur vers l'occident, suivant l'opinion de Ptolémée, paraissait au contraire se resserrer et décliner du côté de l'orient, ils conçurent de plus vastes projets, et se flattèrent de gagner l'Inde, en continuant dans la même direction qu'ils avaient suivie si long-temps.

Après plusieurs tentatives inutiles pour arriver à ce but, il partit des bords du Tage une petile escadre, sous les ordres de Vasco de Gama, officier de rang, que son courage et ses talens rendaient digné de conduire les entreprises les plus difficiles et les plus élevées. Cependant, faute de connaître la saison convenable et la route qu'il devait tenir dans ce vaste Océan. à travers lequel il lui fallait s'avancer, son voyage fut long et périlleux. Enfin il doubla ce promontoire qui, pendant plusieurs années , avait fait l’objet de laterreur etde l'espérance de ses concitoyens. De là, après une heureuse navigation le long du sud-est de l'Afrique, il arriva à la ville de Mélinde, où il eut le plaisir de rencontrer, ainsi qu’en beaucoup d’autres endroits où il aborda, une race d'hommes bien différens des habitans grossiers du rivage occidental de cé continent, qui n'avait été visité jusqu'alors que des seuls Portugais. Il les trouva si avancés dans les différens arts de la vie et de la société, qu'ils faisaient un grand commerce non-seulement avec les peuples de leur propre côte, mais mème avec les pays éloignés de l'Asie. Sous la conduite de leurs pilotes, qui suivirent une direction que l'expérience leur avait rendue familière, il fit voile à travers l'océan Indien et débarqua à Calicut, sur la côte de Malabar, le 22 mai de l'année 1488 , dix mois et deux jours ‘après son départ du port de Lisbonne.

Le samorin où monarque du pays, surpris de cette visite inattendue de la part d’un peuple inconnu, dont l'air, les armes, les manières, ne ressemblaient en rien à ce qu'il voyait dans les

nations accoutumées à fréquenter ses ports, et

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qui arrivait dans ses états par une roule jugée impraticable jusqu'alors, les reçut au premier abord avec cet enthousiasme d’admiration qu'excite souvent la nouveauté. Mais bientôt après, comme s'il eût eu le rapide pressentiment de tous les maux que cette fatale communication, ouverte avec les habitans de l'Europe, allait faire fondre sur l'Inde, il s’avisa de plusieurs stratagèmes pour couper la retraite à Gama et à ses compagnons. Mais l'amiral portugais se retira avec une prudence etune intrépidité merveilleuses de tous les dangers auxquels il fut exposé, soit par les attaques ouvertes, soit par les trames secrètes des Indiens, et il partit de Calicut avec ses vaisseaux chargés non-seulement de marchandises particulières à cette côte, mais même de plusieurs riches productions des parties orientales de l'Inde.

A son retour à Lisbonne, il fut accueilli avec les sentimens d’admiration et de reconnaissance que l’on devait à un homme qui, par la supériorité de ses talens et de son courage, avait si heureusement terminé une entreprise dont l’importance avait long-temps fait le sujet des pensées du souverain et des espérances de ses compatriotes !; et les Portugais ne furent pas les seuls qui s'intéressèrent à cet événement. Toute l'Europe y prit part; car, quoique la découverte d’un nouveau monde , soit que nous la considérions comme une preuve de génie de la part de celui qui, le premier, conçut l'idée de l'entreprise, qui en donna la connaissance au genre humain ; soit que nous pensions à l'influence qu’elle a eue sur les sciences, en nous donnant une idée plus juste du globe que nous habitons; soit enfin que nous considérions la nouvelle face qu'elle a fait prendre aux opérations du commerce; quoique cette découverte, dis-je, soit un événement d’un tout autre éclat que le voyage de Gama, cependant il semble qu'on ait donné d’abord à ce dernier une attention plus générale. Il est bien vrai que le premier remplit d’étonnement les imaginations des hommes, quoique de longtemps ils n’eurent de cette portion de la terre, qui s'ouvrait à leurs yeux, une connaissance suffisante pour se faire une idée juste ou même probable des effets que pourraient avoir les liai-

* Asia de Barros, dec. 1, lib. 1v, chap. ar. Castanheda, Hist. de l'Inde, traduit en français , liv. #, c. 11-xxvin.

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ap. . Castanheda, Jiv, 4, C, H-XXVI.

SUR L'INDE ANCIENNE

sons dont elle serait l’objet. Mais les immenses avantages du trafic de l'Inde, auquel s'étaient enrichies toutes les nations anciennes et modernes qui l'avaient fait, présentaient un champ plus familier à la pensée de tout homme intelligent, et tous jugèrent du premier coup d'œil que la découverte d'une nouvelle route vers l'orient allait nécessairement produirede grandes révolutions non-seulement dans les rapports du commerce, mais dans le système politique de l'Europe:

On examina avec une attention particulière, mais avec des affections bien différeutes, dans les villes de Lisbonne et de Venise, quelle devait être la nature de ces révolutions, et de quelle manière elles se manifesteraient. Les Portugais, fondés sur l'espèce de droit que donnait alors la priorité de la découverte, soutenue d’une investiture du pape, se croyant seuls autorisés au commerce avec les pays qu'ils avaient reconnus les premiers, commencèrent à jouir d'avance de tous ses avantages, et s’imaginèrent que leur capitale deviendrait bientôt ce que Venise était alors, le grand magasin des marchandises de lorient pour toute l’Europe, et le séjour de l'opulence et du pouvoir. A la première nouvelle de l’heureux voyage de Gama, les Vénitiens, avec l'œil pénétrant du commerce, prévirent que le preinier effet qui s’ensuivrait pour eux serait la ruine totale de cette branche lucrative de commerce qui avait si puissamment contribué à l'enrichissement et à la grandeur de leur pays; et ils virent approcher cette catastrophe avec un sentiment d’autant plus amer, qu'ils savaient bien qu’il n'existait pour eux aucun moyen réel d'en arrêter ou même d’en retarder l'effet.

Les craintes et les espérances des deux peuples étaient bien fondées. Les Portugais entrèrent dans la nouvelle carrière, pleins d’ardeur et d’activité, et firent dans leur état militaire et commerçant des efforts bien supérieurs à ce qu’on pouvait attendre d’un royaume aussi peu étendu. Ils étaient dirigés par un monarque intelligent , capable de former les plans les plus vastes avec le calme de la sagesse réfléchie, et capable de les conduire avec une infatigable persévérance. Cependant la prudence et la fermeté de ses mesures ne lui auraient que peu servi sans les instrumens convenables pour les mettre à exécution. Heureusement pour le Portugal, l'œil

pénétrant d’'Emmanuel sut distinguer un nombre d'officiers chargés du commandement suprème dans l’Inde , qui par leur courage entreprenant, leur science militaire et leur habile politique, jointe au plus pur désintéressement , au zèle de la gloire et à l'amour de leur pays, méritent d'être comptés au nombre des personnages les plus distingués par leurs vertus et par leurs talens, dont parle l’histoire de tous les temps et de toutes les nations. Ils opérèrent peut-être de plus grandes choses qu'il ne s’en fit jamais en si peu de temps. Avant la fin du règne d'Emmanuel, vingt-quatre ans seulement aprèsle voyage de Gama, les Portugais s'étaient rendus maîtres de la ville de Malacca, où était alors établi le grand dépôt du commerce qui se faisait entre les habitans de toutes ces régions de l'Asie, que les Européens ont comprises dans la dénomination générale d’/ndes orientales. C'était à ce port, situé à une distance à peu près égale des extrémités “ricntales et occidentales de ces pays, et dominant le détroit qui leur sert de communication réciproque, que les marchands de la Chine, du Japon et de chaque royaume du continent, des Moluques et de toutes les îles de l'archipel, se rendaient de l'orient; et ceux du Malabar, de Ceylan, de Coromandel et du Bengale, du côté de l'occident !. Cette conquête donna aux Portugais une grande influence sur le commerce intérieur de l'Inde, tandis que, par les établissemens qu'ils avaient aussi à Goa et à Diou, ils pouvaient se rendre maîtres du commerce de la côte de Malabar: et mettre de grands obstacles aux liaisons depuis long-temps établies de l'Égypte avec l'Inde par la mer Rouge. Leurs vaisseaux fréquentaient tous les ports de lorient où se trouvaient des marchandises de prix, depuis le cap de Bonne-Espérance jusqu’à la rivière de Quang-Tong; et le long de cette immense étendue de côtes, qui était de plus de quatre mille lieues ?, ils avaient établi, tant pour la commodité que pour la sûreté du commerce, une chaine de forts ou de comptoirs. Ils s'étaient aussi emparés de plusieurs posies favorables au commerce, le long de la côte méridionale d’Afrique, et dans plusieurs des îles situées entre Madagascar et les Moluques. Partout , dans l'Inde,

1 Decades de Barros, dec. 1, lib. vus, chap. 1. Osor. De Re Eman., lib. vu, 213,

2 Histoire générale des voyages, tom. !, p. 140, ”

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ils étaient reçus avec respect, et, dans beaucoup d’endroits, ils jouissaient de l'autorité suprème.

Ils y faisaient le commerce sans rivaux ou sans | | résistance des princes arabes dont il attaqua les

gène; ils dictaient aux naturels les conditions des échanges; ils mettaient souvent aux marchandises qu'ils achetaient le prix qui leur convenait, et pouvaient ainsi faire venir de l’Indostan et des pays au-delà tout ce qu'il y a d'utile, de rare ou d’agréable, en plus grande abondance et de plus de différentes espèces qu'il ne s'était encore vu en Europe.

Noncontensdel'ascendantqu'ilsavaient acquis dans l'Inde, les Portugais formèrent de bonne heure le projet, non moins hardi qu'intéressé , d’exclure toutes les autres nations du commerce avantageux de l'orient. Pour y réussir, il fallait avoir sur les golfes Arabique et Persique des postes d'où ils auraient pu se rendre maîtres de la navigation de ces deux mers intérieures, et qui les auraient mis en état d'arrêter l’ancienne communication de l'Égypte avec l'Inde, et de dominer l'entrée des grandes rivières qui facilitaient le trarsport des marchandises de l'Inde, non-seuleent dans les provinces intérieures de l'Asie, mais encore jusqu’à Constantinople. La conduite des mesures qui devaient mener à ce but fut confiée à Alphonse Albuquerque, le plus grand des généraux portugais qui se distinguèrent dans l'Inde. Après les plus grands efforts du génie et de la valeur, il ne put remplir qu'à demi le plan que s'était tracé l'ambition de ses concitoyens. En chassant de l’île d'Ormus, qui commandait l'entrée du golfe Persique , les petits princes qui y avaient établi leur domipation sous la dépendance des rois de Perse, il mit le Portugal en possession de ce commerce étendu avec lorient, qui, suivant l'exposé que j'en ai déjà fait, avait été pendant plusieurs siècles entre les mains des Perses. Ormus, sous la domination portugaise, devint bientôt le grand marché où l'empire de Perse et toutes les provinces d’Asie qui en sont à l'occident s'approvisionnèrent des productions de l'Inde ; et une ville qu'ils bâtirent dans cette île déserte et destituée d’eau devint l’un des principaux séjours de l’opulence , de la splendeur et du luxe, dans l’orient !.

! Osorius, De Reb. gest. Eman., lib. x, p. 274, etc. Voyages de Tavernier, liv. v, chap. xxuu.

RECHERCHES HISTORIQUES

Il s’en faut bien que les opérations d'Albu.

querque dans la mer Rouge aient été suivies du même succès; en partie par la vigoureuse

ports, en partie par le dommage qu’'essuya sa flotte sur une mer dont la navigation est extrèmement difficile et dangereuse, il fut obligé de se retirer sans avoir pu former aucun établissement important !. L'ancienne route de communication avec l'Inde par la mer Rouge demeura toujours ouverte aux Égyptiens ; mais les opérations de leur commerce dans ce pays furent très resserrées, et souffrirent beaucoup de l'influence que les Portugais avaient acquise dans

| tous les ports qu'ils avaient coutume de fré-

quenter.

En conséquence, les Vénitiens ne tardèrent pas à sentir eux-mêmes dans leur commerce de

| l'Inde cette diminution qu'ils avaient prévue

avec un sentiment de terreur. Pour arrêter le mal dans ses progrès, ils persuadérent au soudan de mameluks, alarmé comme eux des succès rapides des Portugais dans l’orient , et non moins intéressé à prévenir dans leurs mains le monopole de ce commerce qui avait fait si longtemps la principale richesse des monarques et des peuples d'Égypte, d'entrer en négociation avec le pape et le roi de Portugal. Le ton que prit le soudan dans cette négociation fut celui qui convenait au chef arrogant d’un gouvernement militaire. Après avoir exposé le droit exclusif qu’il avait au commerce de l'Inde, il annonça à Jules 11 et à Emmanuel que si les Portugais n’abandonnaient pas la nouvelle route qu’ils s'étaient ouverte dans l'océan Indien, et ne cessaient d’empiéter sur ce commerce qui, de temps immémorial , s'était fait entre l'est de l'Asie et ses états, il ferait mettre à mort tous les chrétiens d'Égypte, de Syrie et de Palestine, brûlerait leurs églises et démolirait le Saint- Sépulcre lui-même 2. Cette formidable menace qui, quelques siècles auparavant, aurait fait trembler toute la chrétienté , paraît avoir fait si peu d'impression que les Vénitiens, en dernier ressort, eurent recours à une mesure qui, dans ce siècle, ne fut pas seulement jugée répréhensible, mais impie. Ils engagèrent le soudan à

\ Osorius, lib. 1x, p. 248.

2 Osorius, De Rebus. Eman., lib. 1v, p. 110, édit. 1580. Asia de Barros , decad. 2, lib. van, chap. 11.

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, p.110, édit. 1580.

ap. 11.

SUR L'INDE ANCIENNE

équiper une flotte sur la mer Rouge , et à attaquer ces usurpateurs inattendus d’un monoyx ‘2 lucratif, dont lui et ses prédécesseurs 7% joui long-temps en paix. Comme l'Égypti produisait pas le bois propre à la construction des gros vaisseaaux , les Vénitiens permirent au soudan d'en couper dans leurs forêts de Dalmatie, d'où il fut transporté à Alexandrie , et de là à Suez, en partie par eau, en partie par terre. Là, on construisit douze vaisseaux de guerre, à bord desquels un corps de mameluks reçut ordre de servir sous le commandement d’un officier de mérite. Ces nouveaux ennemis, bien plus formidables que les naturels de l'Inde, à quiils avaient eu affaire jusqu'alors, les reçurent avec un courage intrépide , et après quelques chocs très rudes, ils ruinèrent entièrement l'escadre et restèrent maîtres. de’ l'océan Indien 1.

Bientôt après ce désastre, la domination des mameluks fut renversée , et l'Égypte, la Syrie et la Palestine furent soumises à l'empire turc par les armes victorieuses de Sélim Ie". L'intérêt mutuel des Turcs et des Vénitiens leur fit bientôt oublier leurs anciennes animosités , pour travailler de concert à la ruine du commerce des Portugais dans l'Inde. D'après ces dispositions , Sélim confirma aux Vénitiens les grands priviléges dont ils avaient joui dans leur commerce, sous le gouvernement des mameluks, et publia un édit qui déchargeait de tout droit d'entrée les productions de l’orient venant directement d'Alexandrie, dans toute l'étendue de ses états, et qui en mettait de considérables sur celles qui arrivaient de Lisbonne ?.

Mais toutes ces petites mesures vinrent échouer contre les avantages supérieurs qu’assurait aux Portugais dans l’approvisionnement de l’Europe la nouvelle route de communication qu'ils avaient ouverte avec l’orient. Vers le même temps , les Vénitiens, mis à deux doigts de leur perte par la fatale ligue de Cambray, qui humilia l'orgueil de la république et anéantit sa puissance, ne furent plus en état de faire pour la conservation de leur commerce les efforts dont

\ Asia de Barros, dec. as, lib. ar, ch. vi. Lafitau, Aist. des découvertes des Portugais, tom. 1, p. 292, etc. | Osorius, lib av, p. 120. |

2 Sandi, Stor cie. Venez, part. u, p. 991, part. mr, | p. 432,

ils auraient été capables aux beaux jours de leur gouvernement , et furent réduits aux faibles expédiens d'un l'état qui succombe. Ils en donnèrent une preuve remarquable dans l'offre qu'ils firent au roi de Portugal l'an mil cent vingt-un, d'acheter à un prix convenu toutes les épiceries qui entraient dans Lisbonne, après en avoir prélevé la quantité nécessaire à la consommation de ses sujets. Si Emmanuel avait été assez inconsidéré pour accepter une pareille proposition , Venise recouvrait tout le profit du monopole qu’elle avait perdu. Mais l'offre fut accueillie comme elle le méritait, c'est-à-dire rejetée sans'hésitation 1,

Les Portugais continuèrent , presque sans obstacle , leurs progrès dans lorient , et finirent par y établir un état commerçant auquel il n’y avait encore eu rien de comparable dans l'histoire des nations, soit que nous en considérions l'étendue et l’opulence , le faible pouvoir qui le fonda, ou l'éclat avec lequel il fut gouverné. Emmanuel, qui jeta les fonaemens de cet étonnant édifice , eut la satisfaction de le voir presque achevé. Partout dans l’Europe on recevait des mains des Portugais les productions de l'orient; et si nous en acceptons quelques faibles portions qui arrivaient encore aux Vénitiens par les routes anciennes, la partie du globe que nous habitons n'eut plus de rapports de commerce avec l'Inde et les régions ultérieures de l'Asie, que par le cap de Bonne-Espérance.

Quoique depuis cette époque les peuples de l'Europe n'aient point cessé de faire par mer leur commerce avec l'Inde, cependant c’est encore par terre que les autres parties du monde reçoivent une très grande quantité des plus précieuses productions de l'orient. En suivant les progrès du commerce avec l'Inde, cette branche qui en est une des plus étendues , n’a point été examinée avec une attention suffisante, Quand on se rappelle l’état imparfait de la navigation chez les anciens, on n’est pas étonné qu’ils aient eu souvent recours à la voie longue et dispendieuse du transport des marchandises par terre;

; mais que ce mode de transport se soit non-seu-

lement conservé, mais même étendu chez les modernes, c'est ce qui demande quelque explication.

! Osor. De Reb. Eman., lib. xe:, p. 265.

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En jetant l'œil sur une carte d'Asie, onne peut s'empêcher de remarquer que la communication avec tous les pays de ce vaste continent jusqu’à l'ouest de l'Indostan et de la Chine, quoique ouverte, en quelque sorte , du côté du sud par les fleuves navigables de l'Euphrate et du Tigre, et du côté du nord, par deux mers intérieures, l'Euxin et la mer Caspienne, doit nécessairement se faire entièrement par terre dans plusieurs grandes provinces. Ce fut là, comme je l'ai observé, le premier moyen de communication entre différens pays, et pendant l'enfance de la navigation il n’y en eut point d'autre. Même après que cet art eut acquis quelque degré de perfection, le transport des marchandises, par les fleuves dont j'ai parlé, pénétrait si peu avant dans l’intérieur du pays, et le commerce du Pont-Euxin et de la mer Caspienne était si souvent infesté par les nations barbares dispersées sur leurs côtes, que, soit pour cette raison, soit par l'attachement des hommes à d'anciennes habitudes, le commerce des différentes contrées de l'Asie, celui de l'Inde surtout et des régions

au-delà, continua de se faire par terre.

Les mêmes circonstances qui portèrent les habitans de l’Asie à faire une si grande partie de leur commerce réciproque de cette manière opérèrent avec plus de force encore en Afrique. Ce vaste continent , qui ressemble peu aux autres divisions de la terre, n'est pas, comme l'Europe et l'Asie, pénétré par des mers intérieures ou par une chaine de lacs comme le nord de l'Amérique, ni ouvert par des fleuves (sil’on en excepte le Nil) d'une navigation fort étendue. IL présente une mème surface continue, entre les différentes parties de laquelle il n’a pu, dès les commencemens, exister de rapports que par terre. Quelque grossiers que soient les peuples de l'Afrique, et quelque peu de progrès qu'ils aient fait dans les arts sociaux, il paraît que l’on n’a point cessé d'entretenir de pareilles liaisons. de ne puis, faute de renseignemens , déterminer avec précision qu'elle en a été l'étendue et la marche, dans les temps plus anciens où j'ai porté mes recherches. Il est extrêmement probable que, de temps immémorial, l'or, l'ivoire et les parfums du nord et du sud de l'Afrique furent transportés au golfe Arabique ou en Égypte, et échangés contre les épices et les autres productions de lorient.

RECHERCHES HISTORIQUES

La religion mahométane, qui se répandit avec une étonnante rapidité par toute l’Asie et dans une partie considérable de l'Afrique, contribua beaucoup à l'augmentation du commerce par terre dans ces deux parties du monde, et lui donna une nouvelle vigueur en y mélant un nouveau principe d'activité, et en le dirigeant vers un centre commun. Mahomet enjoignit à tous ses sectateurs de visiter une fois dans leur vie la Caaba ou bâtiment carré dans le temple de la Mecque, objet de vénération pour ses compatriotes, dont l’époque se perd dans la nuit des temps; suivant leur tradition, c’est le premier lieu sur ce globe où la divinité commença d'être adorée : pour leur rappeler continuellement l'opinion de remplir ce devoir, il établit pour règle que les vrais croyans, dans les actes de dévotion multipliés que prescrit sa religion, auraient toujours le visage tourné vers ce lieu saint !. Pour se conformer à ce précepte solennel, inculqué avec le plus grand soin, de nombreuses caravanes de pèlerins s'assemblèrent tous les ans dans tous les lieux où la foi mahométane est établie. Des rivages de l'Atlantique, d’un côté, de l’autre, des régions les plus éloignées de l’orient, les fidèles disciples du prophète s’avancent vers la Mecque. Aux idées et aux objets de dévotion se mêlent les idées et les objets du commerce. Les

nombreux chameaux (51) de chaque caravane sont chargés des marchandises de l’un et de l'autre pays, du transport le plus facile et du plus prompt débit. La ville sacrée regorge non-seulement de zélés dévots, mais de riches marchands. Pendant le peu de jours qu'ils y restent, il n'y a peut-être point sur la terre de foire plus considérable que celle de la Mecque. Il s’y fait les plus riches affaires : l'expédition , le silence, la confiance mutuelle et la bonne foi qui y président, en sont la preuve la moins équivoque. Les productions et les manufactures de l'Inde forment le principal article de ce grand trafic, et les caravanes, à leur retour, les répandent dans toutes tes parties de l’Asie et de l'Afrique. Parmi ces objets , il en est que l’on juge nécessaires non-seulement aux commodités de la vie, mais à sa conservation; les autres en font l'élégance et l'agrément. Il y a, dans leur immense variété, de quoi satisfaire les goûts de tous les

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SUR L'INDE ANCIENNE

climats, à tous les degrés de civilisation; ils sont recherchés avec le mème empressement des naturels grossiers de l'Afrique et des habitans plus raffinés de l'Asie. Pour répondre à leurs différentes demandes , les caravanes reviennent chargées des mousselines et des indiennes du Bengale et du Deccan, des châles de Cachemire, du poivre de Malabar , des diamans de Golconde, des perles de Kilkare, de la cannelle de Ceylan, de la muscade, des clous de girofle et du macis des Moluques, et d’une infinité d’autres marchandises de l'Inde.

Outre ces grandes caravanes que forment tout à la fois le respect pour un précepte religieux et le désir d'étendre une branche de commerce lucrative, il en est d’autres qui ne laissent pas d’être considérables, entièrement composées de marchands dont l'unique objet est le commerce. Celles-là partent à des époques fixes des différens points de l'empire turc et persan ; elles vont dans l’Indostan et même jusqu’en Chine, par des routes qui étaient connues autrefois, et font parvenir les plus précieuses marchandises de ces pays, par terre , aux provinces éloignées des deux empires. Ce n’est qu’en considérant la distance à laquelle se transportent une grande quantité de ces marchandises, et souvent à travers de vastes déserts qui, sans le secours des chameaux , auraient été impraticables, que l'on peut se former quelque idée de l'étendue du commerce par terre avec l'Inde, et que l’on est à même de juger combien, dans une dissertation sur les différentes manières de faire ce trafic, celle-là était digne de l'attention que nous avons mise à la décrire (52).

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