LIVRE
sa malheureuse épouse. Isabelle sentit son courage et ses forces s'affaiblir par degrés, et après avoir langui quelques mois, elle mourut à Medina-del-Campo le 26 novembre 1504, Cette princesse ne fut pas moins distinguée par sa vertu que par ses talens; et, soit qu'on la considère comme reine, comme épouse où comme mère, sa conduite a mérité les grands éloges que lui ont donnés les historiens espagnols !.
Elle avait fait son testament quelques semaines avant sa mort, Comme elle sentait que Jeanne était incapable de tenir elle-même les rênes du gouvernement, et qu'elle ne voulait pas les remettre aux mains de Philippe, de qui elle était très mécontente, elle nomma Ferdinand pour prendre la régence ou l'administration des affaires de Castille, jusqu'à ce que son petit-fils Charles eût atteint l'âge de vingt ans; elle légua en même temps à son mari la moitié des revenus qui proviendraient des Indes, avec les dignités de grand-maître des trois ordres militaires; dignités qui rendaient presqu'indépendans ceux qui en étaient revêtus, et qu'Isabelle avait pour cette raison réunies à la couronne ? ; mais avant de signer un acte si avantageux à Ferdinand, elle l'obligea de jurer qu'il ne chercherait ni par un second mariage, ni par aucun autre moyen, à priver Jeanne ou sa postérité du droit de succession à aucun de ses royaumes 3.
Dès que la reine eut fermé les yeux, Ferdinand résigna le titre de roi de Castille, et fit proclamer publiquement Jeanne et Philippe, souverains de ce royaume, Il prit en même temps la qualité de régent, que lui donnait le testament d'Isabelle , et qu’il ne tarda pas à faire reconnaître par les états; mais ce ne fut pas sans difficulté. Une union de près de trente ans n'avait pas entitrement déraciné l'inimitié qui subsistait depuis long-temps entre les peuples des deux royaumes ; et l'orgueil castillan ne put sans murmurer se Soumettre au gouvernement d'un roi d'Arragon. Le caractère même de Ferdinand, que les Castillans avaient bien démilé, n'était pas propre à leur faire désirer son administration : soupçonneux, clairvoyant , sévère et trop économe, il portait une attention jalouse
1 P. Mart., £p., p. 279.
2 /bid., p.277. Marian., Æést., lib. xx vi, cap. xt. Ferreras, Æist. générale d'Espagne, tom. VI, p. 263.
$ Mariana, //ist., lib. Axvn, cap. x1v.
sur les actions les plus simples, et récompensait sans générosité les services, Les Castillans sentaient vivement la perte d'Isabelle, qui, par son caractère aimable et son affection pour eux, tempérait souvent l'humeur austère de son mari. Ferdinand avait d'ailleurs des principes de gouvernement qui étaient particuliérement odieux aux grands. Î s'était attaché ! à réprimer le pouvoir exorbitant de la noblesse, en étendant l'autorité royale, en protégeant les vassaux opprimés, et en multipliant les immunités des villes. Toutes ces causes réunies avaient suscité contre lui un parti formidable . :: quoique ce parti ne se fût encore déclaré 17 aucune démarche publique, Ferdinand ne doutait pas que, pour peu qu'il fût encouragé par le nouveau roi, il nese port: bientôtaux plus violentes extrémités.
Il n'y eut pas moins d'agitation dans les Pays- Bas, lorsqu'on ÿ apprit qu'isabelle était morte, et que Ferdinand avait pris le gouvernement de Castille, Phiippe n'é:t pas d'u: caractère à se laisser patiemment dépouiller j::: l'injuste ambition de son beau-ptre. Si ls infirmités de Jeanne et l'enfance de Charles les rendaient incapables de gouverr :! prétendait être, mme mari, le curateur l' gal de sa femme, et, comme père, le tuteur naturel de son fils. Ce n'était pas assez sans doute, pour contre-balancer ces justes droits, que d'y opposer l’autorité d'un testament dont l'authenticité était peut-être douteuse et dont les dispositions étaient certainement injustes. Une circonstance particulière contribua à exciter encore le ressentiment de Philippe, et à fortifier la vigueur de ses résolutions : ce fut
l'arrivée de don Juan Manuel. Il était ambassa-
deur de Ferdinand à la cour impériale ; mais au premier avis de la mort d'Isabelle, il se rendit à Bruscii:s, se flattant qu'à la cour d'un prince jeun et libéral, il obtiendrait le crédit et les honneurs qu'il ne pouvait espérer au service d'un roi vieux et avare. Pendant le séjour de Philippe en Espagne, il avait su gagner la confiance de ce prince, el comme il avait été formé aux affaires sous Ferdinand même, il était en état d'opposer à ses vues et à ses démarches des talens et des artifices qui ne le cédaient pas à ceux de ce monarque habile et rusé ?.
* Mariana, lib. xxvHT, cap. xu1.
? Zurila, Annales d'Arragon, tom. VE, p. f2.
PS En + SSSR.
Manuel conseilla d'envoyer des ambassadeurs à Ferdinand pour le sommer de se retirer en Arragon, et de remettre le gouvernement de la Castille entre les mains de ceux à qui Philippe jugerait à propos de le confier, en attendant qu'il allât le prendre lui-mème. On chercha à gagner ceux des nobles Castillans qui avaient paru mécontens de Ferdinand , et on les encouragea par toutes sortes de moyens à s’y opposer ouvertement. Philippe conclut en mème temps, avec Louis XIE, un traité par lequel il crut s’assurer l'amitié et les secours de ce monarque.
Ferdinand , de son côté, n'épargna rien pour conserver le pouvoir dont il se trouvait en possession. Il se servit d’un gentilhomme d’Arragon, nommé Conchillos, pour conduire une négociation secrète avec Jeanne, et il vint à bout d'obtenir de cette faible princesse , qu'elle confirmät le droit qu'il prétendait avoir à la régence. Mais cette intrigue ne put échapper à l'œil pénétrant de Manuel. La lettre de consentement qu'on avait arrachée à Jeanne fut interceptée ; Conchillos fut jeté dans un cachot ; et cette princesse elle-même fut renfermée dans un appartement du palais, où aucun de ses domestiques espagnols n'eut la permission de l’approcher !.
Ferdinand , affligé de voir son projet découvert, éprouva un nouveau chagrin en observant ies progrès que les émissaires de Philippe faisaient en Castille. Quelques-uns des nobles se retirèrent dans leurs châteaux, et d’autres dans les villes où ils avaient de l'influence; ils se ligucrent entre eux, et commencèrent àrassembler leurs vassaux. La cour de Ferdinand était presqu'entièrement déserte ; Ximenës, le duc d’Albe, et le marquis de Denia, étaient les seules personnes considérables qui y restassent, tandis que les ambassadeurs de Philippe voyaient chaque jour leurs maisons remplies des nobles du plus haut rang.
Irrité de cette défection universelle, et humilié peut-être de voir tous ses projets déconcertés par un jeune politique, Ferdinand , sans respecter ni les sentimens de la nature, ni les lois de la décence, résolut de priver sa fille et sa postérité de la couronne de Castille, plutôt que de renoncer à la régence de ce royaume. Son
P. Martyr , £p., p. 287. Zuvita, Annales d'Arra gon, tom. IV, p. 14.
plan n’était pas moins hardi que l'intention en était odieuse. 11 demanda en mariage Jeanne, cette fille supposée d'Henri IV, dont l'illégitimité prétendue avait fait monter Isabelle au trône de Castille. C'est en faisant revivre les droits de cette princesse, contre laquelle Ferdinand lui-même avait autrefois commandé des armées et donné des batailles, qu'il espéra de se voir encore une fois souverain de ce royaume. Mais Emanuel, roi de Portugal, dans les états duquel Jeanne résidait, et qui avait Cnousé une des filles de Ferdinand et d'Isabelle, ne voulut pas consentir à une union si peu naturelle, et cette malheureuse princesse, qui, renfermée depuis ‘ong-temps dans un couvent, avait perdu dans sa solitude toute espèce de goût pour les grandeurs, témoigna elle-même le plus grand éloignement pour ce mariage !.
Ferdinand trouva cependant dans son ambition de nouvelles ressources. Après avoir essuyé un refus en Portugal , il tourna ses vues du côté de la France, et demanda en mariage Germaine de Foix, fille du vicomte de Narbonne et de Marie, sœur de Louis XII. La guerre que Louis avait soutenue à Naples contre Ferdinand avait été si malheureuse, qu’il reçut avec joie une proposition qui lui fournissait un prétexte honorable de faire la paix. Quoique jamais prince n'ait eu plus que Ferdinand l’art de subordonner les passions à ses maximes politiques, ou de les faire servir à ses vues ambitieuses, cependant telle était la violence de son ressentiment contre sou gendre, que pour détacher de ses intérèts Louis XII, et dans l'espérance de l'exclure du trône d’Arragon, il fut près de démembrer encore une fois l'Espagne, pour en faire des royaumes séparés; cependant la réunion de ces différens royaumes en un seul, avait fait la gloire de son règne et le principal objet de son ambition. Il consentit à rétablir les nobles napolitains de la faction française dans leurs possessions et leurs honneurs, et s’exposa au ridicule d'épouser, à un âge très avancé , une fille de dix-huit ans ?.
Philippe fut vivement alarmé de la conclusion
1 Sandov., Aist. of civil wars in Castile. Londres, 1655, p. 5. Zurita, 4#nnales d’Arragon, tom. VII. p. 213.
2P. Mart., £p., p. 290, 292. Mart., lib. xx vaIS , €. XI el XVI.
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de ce mariage, qui le privait de son seul allié, et le menaçait de la perte de tant de royaumes. Manuel sentit alors la nécessité de prendre d’autres mesures, relativement aux affaires de Castille !, En conséquence il envoya de nouvelles instructions aux ambassadeurs flamands qui étaient à la cour d'Espagne, et les chargea d'assurer Ferdinand que leur maître avait le désir le plus vif de terminer à l’amiable les différends qui s'étaient élevés, et qu'il n'y avait point de conditions auxquelles il ne consentit pour rétablir l'amitié qui devait subsister entre un beau-père et un gendre. Quoique jamais prince n’eût fait et rompu plus de traités que Ferdinand, il avait tant de confiance dans la bonne foi des autres, qu’il était toujours disposé à écouter des ouvertures de négociation. Il reçut avec empressement les déclarations de Philippe, et conclut bientôt après à Salamanque un traité, par lequel il fut stipulé que le gouvernement de Castille continuerait d'être exercé au nom de Jeanne, de Ferdinand et de Philippe conjointement , et que les revenus de la couronne, ainsi que la disposition des emplois, seraient partagés par égale portion entre Ferdinand et Philippe ?.
L’archiduc était cependant bien éloigné de songer sérieusement à observer ce traité ; son intention , en le proposant , n'avait été que d’amuser son beau-père, et de l'empêcher de prendre des mesvres pour s'opposer à son voyage en Espagne. Cet artifice produisit son effet. Ferdinand, tout clairvoyant qu'il était, fut pendant quelque temps sans soupçonner même le projet de son gendre; dès qu'il en fut instruit, il engagea le roi de France nonseulement à faire des représentations à l'archiduc sur ce voyage, mais encore à employer la menace pour l'en détourner. Il sollicita en même temps le duc de Gueldres d'attaquer les états de l'archiduc dans les Pays-Bas ; mais ces précautions n'empèchérent pas Philippe et Jeanne de s'embarquer avec une flotte très nombreuse et un corps considérable de troupes de terre. Une violente tempête les força de relâcher en Angjleterre, où Henri VIE, à la sollicitation de Ferdi-
1 P. Mart, Ep., p. 293.
? Zurita, Annales d'Arragon, tom. VI, p. 19, P. Mart., Ep., p. 291.
nand, les retint pendant plus de trois mois !. Enfin ils eurent la liberté de remettre à la voile, et après une traversée plus favorable que la première, ils arrivèrent heureusement à la Corogne en Galice, où Ferdinand n’osa pas s’opposer à leur débarquement par la force des armes, comme il en avait d’abord formé le projet.
Les nobles de Castille, qui jusqu’à ce moment avaient été obligés de cacher ou de dissimuler leurs sentimens, se déclarèrent ouvertement pour Philippe. On vit arriver de toutes les parties du royaume des seigneurs, qui, suivis de nombreux vassaux , allaient offrir leurs services à leur nouveau roi. Le traité de Salamanque fut universellement condamné, et l’on convint d’un commun accord qu'il fallait exclure du gouvernement de Castille un prince qui, en consentant à séparer de ce royaume celui d’Arragon et celui de Naples, avait montré si peu d’attachement à ses véritables intérêts. Ferdinand, abandonné de presque tous les Castillans, déconcerté par leur révolte, incertain s’il renoncerait paisible-
! ment à son autorité, ou s’il prendrait les armes
pour la soutenir, sollicita vivement une entrevue avec son gendre, qui, toujours guidé par les avis de Manuel, s’y refusa constamment. Le monarque voyant enfin que le nombre des partisans de Philippe grossissait de jour en jour, et que leur zèle prenait de nouvelles forces , sentit qu'il serait inutile de vouloir résister à ce torrent ; et il s'engagea par un traité à remettre la régence de Castille entre les mains de l’archiduc, et à se retirer dans ses états héréditaires d’Arragon, se contentant du titre de grand-maitre des ordres militaires, et de la portion de revenu que lui avait léguée Isabelle, Quoiqu'il parût que dès ce moment les deux princes n'eussent plus aucune raison de se voir, il fut cependant arrêté, par des motifs de bienséance, qu’ils auraient une entrevue. Philippe parut au rendezvous avec une suite brillante de nobles Castillans, et un corps considérable de gens armés. Ferdinand y vint sans pompe, accompagné seulement d'un petit nombre de serviteurs sans armes.
Manuel eut en cette occasion le plaisir de faire parade, aux yeux du monarque qu'il avait abandonné, de l'ascendant qu'il avait pris sur son
lFerrer., Æést., tom. VI, p. 285.
on
nouveau maitre, tandis que l'orgueil de Ferdinand essuyait en présence de ses anciens sujets, les deux plus cruelles peines que puisse ressentir un prince ambitieux et rusé, la honte de se voir dans sa vieillesse vaincu en politique par un jeune homme, et le regret de perdre une partie de son pouvoir.
Ferdinand se retira peu de temps après en Arragon ; et dans l'espérance que quelque événement favorable le ramènerait bientôt en Castille, il eut soin de protester, mais en secret, contre le traité qu'il avait fait avec son gendre, et de déclarer qu'ayant été arraché par la force, ce traité devait ètre nul et sans effet !.
Philippe entra en possession de son autorité nouvelle avec la joie d'un jeune homme. L’infortunée Jeanne, à qui il en était redevable, resta pendant toutes ces contestations livrée à la plus profonde mélancolie; on lui permettait rarement de paraître en public; son père même sollicita vainement la liberté de la voir. Le principal objet de Philippe était de la faire déclarer par les états incapable de gouverner, afin de jouir d’un pouvoir sans partage jusqu'à ce que son fils eût atteint l’âge de sa majorité. Mais l'attachement des Castillans pour leur souveraine naturelle fit échouer ce projet; et quoique Manuel eût eu l'adresse de gagner quelques membres des états convoqués à Valladolid, et que d'autres fussent très disposés à acquiescer à la première demande que leur ferait leur nouveau maitre, les représentans assemblés ne voulurent jamais donner leur consentement à une déclaration qu'ils regardaient comme injurieuse au sang de leurs rois ?; ils reconnurent unanimement Jeanne et Philippe pour reine et roi de Castille , et leur fils Charles pour prince des Asturies.
Ce fut là presque le seul événement mémorable de l'administration de Philippe : unefièvre, occasionée par un excès de débauche, termina
sa vie dans la vingt-huitième année de son âge, sans qu’il eût joui seulement trois mois entiers des honneurs de la royauté, qu'il avait si ardemment recherchés ?.
Jeanne se trouvait par cette mort, seule maitresse de la Castille ; mais la secousse que reçut
us 1 Zurita, Annales d'Arragon , tom . 68.
Ferrer, Æist., tom. VII, p. 290.
: Zurita, Innales d'Arragon, tour VA, p.70
Mariana, he xAvI, cap, xx
son âme d’une perte si inattendue acheva d'égarer sa raison, et la rendit entièrement incapable de gouverner. Attachée auprès de son mari pendant tout le cours de sa maladie, ni les prières ni les instances ne purent l'en arracher un seul moment, quoiqu'elle fùt dans le sixième mois de sa grossesse : cependant lorsqu'il expira , elle ne répandit pas une larme et ne jeta pas un soupir: sa douleur était muette et calme. Elle continua à rester auprès du corps de Philippe avec la mème tendresse et la mème attention que s’il eût été plein de vie !. Après qu'elle eut permis qu'on l'enterrit, elle le fit retirer du tombeau et porter dans son propre appartement, où elle le plaça sur un lit de parade, vêtu d'habits magnifiques; et comme elle avait entendu conter à quelque moine l'histoire d’un roi qui ressucita quatorze ans après sa mort, elle tenait ses yeux presque continuellement attachés sur ce corps inauimé, épiant l'heureux moment où il reviendrait à la vie. Pour comble d'égarement, elle était jalouse de son mari mort comme elle Pavait été lorsqu'il vivait : elle ne permettait pas à ses femmes d'approcher du lit de parade; et toutes celles qui n’appartenaient pas à sa maison n'avaient pas la liberté d'entrer dans l'appartement: elle ne voulut pas même y introduire une sagefemme, quoiqu'on l'eût choisie à dessein très vieille, et elle accoucha de la princesse Catherine, sans avoir d’autres secours que ceux de ses domestiques ?.
Une femme dans cet état n’était guère capable de gouverner un grand royaume; et Jeanne, uniquement occupée à déplorer la perte et à prier pour l'âme de son mari, aurait cru manquer à ce qu'elle lui devait, si elle eût donné son attention aux affaires publiques : mais en refusant de se charger elle-même de l'administration , elle refusa en même temps, par une jalousie étrange de son autorité, d'en confier le soin à personne : les prières de ses sujets ne purent la déterminer à nommer un régent, ni même à signer des papiers nécessaires pour l'exécution des lois et la sûreté du royaume.
Les Castillans se trouvaient dans le plus grand embarras : la folie de la reine et la minorité de son fils, rendaient indispensable la nomination
UP. Mart., Ep., 316 Mar. Hist., bi eap meet v. P. Mart POUR, 9217, 328, 532
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