S-QUINT
(1538] ce libertinage tant de recherche et de variété, qu'il prit sur l'esprit d'Alexandre l'ascendant le plus absolu. Mais tandis que Laurent parais-
sait s'abimer avec lui dans le vice, et affectait en apparence tant d'indolence et de mollesse ,
| qu'il ne voulait pas porter une épée, et qu'il
feignait de frissonner à la vue du sang, il cachait sous ces dehors hypocrites une âme dévorée
après tant d'injures réciproques , après s'être | d’une ambition audacieuse et profonde. Soit
donné tour à tour un démenti formel et s'être proposé publiquement un cartel; après que l'empereur avait déclamé à la face de l'Europe conire François, et l'avait traité de prince sans honneur et sans probité, et que François l'avait accusé d'être complice de l'empoisonnement de son fils aîné, une telle entrevue dut paraître bien singulière et mème assez peu naturelle; mais l’histoire de ces deux monarques est pleine de contrastes aussi frappans et aussi brusques. En un moment ils paraissaient passer d’une haine implacable à la réconciliation la plus sincère ; de la défiance et des soupçons à une confiance sans réserve , et de tontes les manœuvres ténébreuses d’une politique perfide à la franchise généreuse de deux braves gentilshommcs.
Le pape joignit à la gloire d'avoir rendu la paix à l’Europe la satisfaction de travailler avec succès à l'agrandissement de sa famille; il vint à bout de déterminer l'empereur à fiancer Marguerite d'Autriche, sa fille naturelle, veuve d'Alexandre de Médecis, à Octave Farnèse ; et Charles, en considération de ce mariage, accorda en mème temps à son gendre futur des honneurs et des territoires considérables. Marguerite avait perdu son mari vers la fin de l’année 1537, par un événement des plus tragiques. Ce jeune prince , que la faveur de l'empereur avait élevé dans Florence au pouvoir suprême sous les ruines de la liberté publique, négligea absolument le soin du gouvernement , et s’abandonna à la débauche la plus effrénée. Laurent de Médicis, son plus proche parent , ne se contentait pas d être le compagnon de ses plaisirs,
| amour de la liberté,
soit espérance d'atteindre
aurang suprême, il résolut d’assassiner Alexan-
dre, son bienfaiteur et son ami, Quoiqu'il et long-temps roulé dans son sein cet horrible projet, son caractère soupçonneux et circonspect l'empècha d’en faire part à personne : il continua de vivre avec Alexandre dans la même familiarité ; enfin, une nuit, sous prétexte de lui avoir obtenu un rendez-vous avec une dame du premier rang , dont Alexandre avait souvent sollicité les faveurs, il attira ce prince inconsidéré dans un appartement secret de sa maison, et l'y poignarda au moment où, couché nonchalamment sur un lit, il se préparait à recevoir la dame dont on lui avait promis la jouissance : mais Laurent n'eut pas plus tôt commis ce forfait, que demeurant immobile et confondu, frémissant d'horreur à la vue de son atrocité, il oublia en un moment tous les motifs qui l'y avaient porté. Au lieu d'exciter le peuple à reprendre sa liberté, en lui annonçant la mort du tyran ; au lieu de prendre quelque mesure pour se frayer la route à la dignité qu'il venait de rendre vacante, il ferma la porte de l'appartement, et comme un homme qui a perdu la tête.
il s'enfuit avec la plus grande précipitation hors du territoire de Florence. Ce ne fut que fort tard dans la matinée du lendemain que l'on fut instruit du sort du malheureux Alexandre; car ses gens, accoutumés à l’irrégularité de sa vie. n'entraient jamais de bonne heure dans son appartement. Les premiers de l’état s'assemblerent aussitôt. Le cardinal Cibo, animé par son | zèle pour la maison de Médicis , à laquelle il
il en était encore le ministre ; et faisant servir | | tenait de fort près, et secondé par Francois
à cet infâme emploi toutes les ressources d’un génie cultivé et inventif, il savait répandre sur
1 Sandov., Aist., vol. 238. Relation de l'entrevue de Charles V et Franç., par M. de la Rivoire. Æist. de Languedoc, par D. D. de Vic et Vaissette, tom. V, preuves, p. 93.
| Guichardin, qui retraça à la mémoire des Flo-
rentins, avec les couleurs les plus vives, les caprices et les troubles de leur ancien gouvernement populaire, les détermina à mettre à li
| tête du gouvernement , Côme de Médecis, jeunt | homme de 18 ans, le seul héritier mâle de cette
famille
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fit faire limitaie Cepe sûreté , Strozzi exilés , lorsqu'o établir | cains doi vagants :
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sance et ( ces Vains différent animéren prendre 1
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famille célèbre. En même temps l'amour que ces peuples conservaient pour la liberté, leur fit faire plusieurs règlemens qui modéraient et limitaient son pouvoir,
Cependant Laurent , ayant gagné un lieu de sûreté, raconta ce qu'il avait fait * Philippe Strozzi et aux autres Florentins qu avaient été exilés , ou qui étaient bannis volontairement , lorsqu'on avait aboli la forme républicaine pour établir la domination des Médicis. Ces républicains donnèrent à son forfait des éloges extravagants : ils comparèrent la vertu de Laurent à celle des deux Brutus, qui sacrifièrent à la liberté de leur patrie, l'un, les droits de la nature et du sang, l'autre, les devoirs de la reconnaissance et de l'amitié !, Ils ne se bornérent pas à ces vains panégyriques; ils sortirent de leurs différentes retraites, assemblèrent des troupes, animérent leurs vassaux et leurs partisans à prendre les armes et à profiter d'une occasion si favorable pour rétablir la liberté publique sur ses anciens fondemens. Protégés vuvertement par l'ambassadeur que la France avait à la cour de Rome, et secrètement encouragés par le pape, qui n'aimait pas la famille des Médicis, ils entrèrent dans le territoire de Florence avec un corps de troupes assez considérable. Mais ceux qui avaient élu Côme étaient pourvus de toutes les ressources nécessaires pour soutenir leur choix, et doués de tous les talens qu'il fallait pour employer à propos ces ressources. Ils levèrent avec la plus grande diligence un assez grand nombre de troupes, et mirent toute leur adresse à gagner les citoyens les plus considérables , et à faire goûter au peuple l’administration du jeune prince. Surtout, ils firent leur cour à l'empereur , et recherchèrent sa protection comme la seule base solide qui pût soutenir l'élévation et le pouvoir de Côme. Charles savait combien les Florentins avaient de goût pour l'alliance de la France, et il n’ignorait pas combien il était détesté de tous les partisans du gouvernement républicain, qui le regardaient
comme l’oppresseur de leur liberté. Ilavait donc |
le plus grand intérêt à empècher le rétablissement de l’ancienne constitution. Il le sentit , et ne se contenta pas de reconnaître Côme pour le chef de l'état Florentin, et de lui prodiguer tous
? Lellere di principi, tom. WE, p. 52.
les titres d'honneur dont Alexandre avait été décoré ; il s'engagea encore à le défendre avec zèle : et pour gage de sa promesse , il envoya aux commandans des troupes impériales qui se trouvaient cantonnées sur les frontières de la Toscane, ordre de le soutenir contre ses cnnemis. Côme , aidé de ces secours, triompha aisément des bannis; il surprit leurs troupes dans une nuit, et prit la plupart de leurs chefs. Cet événement rompit toutes les mesures du parti, et son autorité demeura solidement établie. Il aurait désiré d'ajouter à tous les honneurs dont il était comblé, celui d'épouser la veuve de son prédécesseur Alexandre, fille de Charles : mais l'empereur, se croyant déjà sûr de l'attachement de Côme, aima mieux satisfaire le pape en la donnant à son neveu !.
Pendant que l'empereur et François se faisaient la guerre, il se passa un événement qui refroidit beaucoup l'amitié et la confiance réciproque établie depuis long-temps entre le roi d'Angleterre et le roi de France. Jacques V, roi d'Écosse, jeune prince entreprenant, ayant appris que l’empereur avait formé le projet d’envahir la Provence, voulut faire voir qu'il ne le cédait point à ses ancêtres dans son attachement pour ia France : jaloux en même temps de se distinguer par quelque exploit militaire, il leva un corps de troupes, avec le projet de le conduire lui-même au secours de François. Plusieurs accidens malheureux ne lui ayant pas permis de mener sa petite armée en France, il ne renonça pas pour cela au dessein d'y passer lui-mème. Dès qu'il fut débarqué, ils se hâta de se rendre en Provence : mais il était trop tard ; il avait été arrêté si long-temps dans son voyage qu'il ne put se trouver à aucune action, et il ne joignit le roi de France qu'après la retraite des impériaux. Un zèle si vif, joint à des manières et à une conversation aimable, plurent si fort à François qu'il ne put lui refuser sa fille Madeleine en mariage. Cette nouvelle affligea sensiblement Henri : il était devenu jaloux de Jacques qu'il avait traité long-temps, ainsi que ses sujets, avec beaucoup de mépris, et il ne pouvait voir avec indifférence un mariage qui devait infailliblement augmenter les forces et la
1 Jov., Aist., iv. exvun, p. 218, etc. Belcar., Comment.,
liv. xx, p. 696. Æistoria de sui tempi di Giov. Bul. Adriani. Venct. 1587, p. 10.
ee CI
es
riremenehree
réputation du jeune prince qu'il haïssait !. Il ne pouvait pourtant avec bienséance empêcher François de marier sa fille avec un souverain descendu d'une famille de princes anciens et fidèles alliés de la couronne de France ; mais Madeleine étant morte presque aussitôt, et Jacques demandant en seconde noces Marie de Guise, Henri sollicita vivement François de refuser son consentement à ce mariage, et pour faire échouer plus sûrement la proposition de Jacques il demanda cette princesse pour luimême, François donna la préférence au roi d'Écosse, dont la recherche était sincère, et n'écouta point les propositions artificieuses et malintentionnées de Henri, qui en fut vivement blessé, D'un autre côté, la pacification conclue à Nice et l'entrevue familière des deux monarques à Aigues-Mortes a: aient jeté dans l'âme de Henri de nouveaux soupçons; ils’imagina que François avait entièrement renoncé à son amitié pour former de nouvelles liaisons avec l'empereur. Charles, qui connaissait à fond le caractère du roi d'Angleterre , observait avec attention tous les changemens et les caprices de ses passions, et il jugea que le moment était venu de renouveler avec lui ses anciennes négociations depuis si long-temps interrompues. La mort de la reine Catherine , dont l'empereur n'avait pu décemment abandonner les intérêts, avait éteint la principale cause de leurs divisions : ainsi, sans toucher à la question délicate du divorce, il sut employer auprès de Henri les moyens qu'il crut les plus propres à regagner son amitié. Dans cette vue, il lui proposa plusieurs mariages; il lui offrit même sa nièce, fille du roi de Danemark : il demanda la princesse Marie pour un des princes de Portugal, et consentit mème à la recevoir comme fille illégitime de Henri ?. Aucune de ces alliances ne s'accomplit ; peutêtre mème qu'aucune ne fut proposée sérieusement; mais elles n’en donnèrent pas moins lieu à un commerce si suivi entre les deux cours, et à tant de protestations réciproques d'égards et d'estime qu'elles affaiblirent beaucop le ressentiment de Henri contre l'empereur, et préparèrent de loin cette union qui devint dans la suite si fatale au roi de France.
Les vastes entreprises où l'ambition avait en-
1 Hist. of Scotland, vol. 1, p. 77.
* Mém. de Ribier, tom. 1, p. 496.
11538] gagé l'emperenr, etles guerres qu'il avait soutenues pendant plusieurs années , avaient continué de favoriser et d'accélérer les progrès de la réformation en Allemagne. Pendont son expédition d'Afrique, et dans le temps qu'il était occupé de ses grands projets contre la France, son principal objet , en Allemagne, fut d’empécherque les querelles de religiowne troublassent la tranquillité publique, et pour cela, il traita toujours les princes protestans avec une indulgence propre à les rendre favorables à ses desseins, ou du moins à les empêcher de se joindre à son rival. Ce fut par les mêmes motifs qu'il prit grand’soin d'assurer aux protestans la jouissance de tous les avantages qui leur avaient été accordés par les articles de la pacification conclue à Nuremberg, en 1532 ! ; à l'exception de quelques procédures de la chambre impériale , ils ne furent aucunement troublés dans l'exercice de leur religion, et rien ne traversa leur zèle et leur succès dans la propagation de leur doctrine. Cependant le pape continuait de négocier pour la convocation d’un concile général, et malgré le mécontentement qu'avaient marqué les protestans sur le choix de Mantoue, il persista dans sa résolution, et donna, le2 juin 1536 , une bulle qui indiquait le jour de l'assemblée, dans cette ville, au 23 mai de l’année suivante ; il nommait trois cardinaux pour y présider enson nom ,enjoignait àtous les princeschrétiens d'appuyer le concile de leur autorité, et invitait les prélats de toutes les nations à s'y trouver. Cetteconvocation d’une assemblée , qui, par sa nature, demande des temps paisibles et des esprits disposés à la concorde, parut très déplacée dans une conjoncture où l'empereur marchait contre la France, et était près de replonger une grande partie de l’Europe dans les troubles de la guerre. La bulle n'en fut pas moins signifiée à toutes les cours par des nonces extraordinaires. L'empereur.
pour gagner les Allemands, avait pendant son séjour à Rome vivement pressé le pape d'assembler un concile; mais en mème temps , afin d'engager Paul à renoncer à la neutralité qu'il avait toujours gardée entre François et lui, il envoya, avec le nonce que le pape députait en Allemagne, son vice-chancelier Heldo, chargé de seconder toutes les représentations du nonce
1 Dumont, Corps diplom., tom. AV, part. u, p 138
| promettre
L proposer,
et de le:
impérial dience :
en corp; bien pes voix una convoqu où it s'a vait se te magyne, !
et étroite théologie surtout ; flétries du convocati jointes à | sans répli manifeste conduite.
La cour jrotestans contestabl tement ; et solution d temps qu'i difficultés :
sur son d qui se rend de sa capit cours d'étr d'abord, il il transpor cence, dans le premier l'empereur encore fait ne voulure rendre , et au jour ma
tions inutil défini.
Cependa avoir tour forme qu'il tandis qu’il voir, déput d'évèques, abus et les
avait souient contipgrès de la son expéqu'il était la France, fut d’empèroublassent la, il traita une indules à ses desle se joindre motifs qu'il tans la jouisr avaient ét ation conclue tion de quelériale , ils ne l'exercice de , leur zèle et leur doctrine.
négocier pour al, et malgré arqué les proersista dans sa ,une bulle qui ans cette ville, nommait trois om ,enjoignait er leconcile de ts de toutes les ation d’une asande des temps à la concorde, conjoncture où france, et était artie de l'Euuerre. La bulle outes les cours s. L'empereur.
ait pendant son é le pape d'asbme temps , afin neutralité qu'il
ançois et lui, il pape députait en
Heldo, chargé htations du nonct
V, part. 1, p 18
et de les appuyer de tout le poids de l'autorité impériale. Les protestans leur donnèrent audience à Smalkalde, où ils s'étaient assemblés en corps pour les recevoir; mais après avoir bien pesé leurs raisons, ils refusèrent, d'une voix unanime , de reconnaître un concile qui était convoqué au nom et de l'autorité du pape, et où it s'arrogeait le droit de présider, qui devait se tenir dans une ville siéloignée de l’Allemagne, soumise à un prince étranger pour eux et étroitement lié avec la cour de Rome; où leurs théologiens ne pourraient se rendre en sûreté, surtout après que leurs ‘opinions avaient été flétries du nom d'hérésie dans la bulle même de convocation. Ces objections contre le concile, jointes à beaucoup d’autres qui leur paraissaient sans réplique, furent détaillées dans un long manifeste qu'ils publièrent pour justifier leur conduite.
La cour de Rome s'emporta contre le refus des protestans , et le donna comme une preuve incontestable de leur présomption et de leur entètement ; et le pape persista toujours dans sa résolution de tenir le concile dans le lieu et au temps qu'il avait fixés. Mais il survint quelques difficultés c'e la part du duc de Mantoue, tant sur son droit de juridiction à l'égard de ceux qui se rendraient au concile, que sur la sûreté de sa capitale au milieu d'un si nombreux concours d'étrangers : le pape n'ayant pu les lever d'abord , il différa le concile de quelques mois ; il transporta ensuite le lieu de l'assemblée à Vicence, dans les états de Venise, et l’indiqua pour le premier mai de l'année suivante. Comme ni l'empereur , ni le roi de France, qui n'avaient encore fait ensemble aucun accommodement, ne voulurent permettre à leurs sujets de s’y
rendre , et qu'il ne s’y trouva pas un seul prélat | aujour marqué, le pape, pour éviter de com- | promettre son autorité par tant de convoca-
tions inutiles, remit l'assemblée à un temps indéfini.
Cependant Paul, qui ne voulait pas paraître avoir tourné toute son attention sur une ré-
| forme qu'il ne dépendait pas de lui d'accomplir,
tandis qu'ilnégligeait celle qui était en son pousoir, députa un certain nombre de cardinaux et
| d'évèques, avec p'ein pouvoir d'examiner les
abus et les désordres de la cour de Rome, et de proposer, pour les corriger, les moyens les plus
efficaces, Cette commision fut acceptée avec répugnance , et exécutée avec lenteur et avec mollesse. On ne porta sur tous les désordres qu’une main timide, qui tremblait de sonder trop avant la profondeur de la plaie, ou d’en dévoiler toute l'étendue, Malgré toute la partialité de cet examen, on ne laissa pas de découvrir plusieurs irrégularités, et de mettre au jour des abus monstrueux ; mais les remèdes qu’on indiquait, ou étaient insuffisans, ou ne furent jamais appliqués. On était bien résolu de tenir dans le secret le rapport et l'avis des commissaires; mais il arriva , par quelque accident, qu'ils transpirèrent en Allemagne, où ils devinrent bientôt publics et fournirent une ample matière aux réflexions et au triomphe des protestans!. D'un côté , ils démontraient la nécessité de faire une réforme dans le corps entier de l'église, et faisaient voir que plusieurs des abus dont on convenait étaient ceux mêmes contre lesquels Luther et ses sectateurs s'étaient élevés avec le plus de chaleur; de l’autre côté, ils prouvaient qu'il était inutile d'attendre des ecclésiastiques assez décourage pour faire eux-mêmes cette réforme; eux qui, suivant l'expression de Luther, s'amusaient à guérir des verrues, tandis qu'ils négligeaient des ulcères , ou les envenimaient encore ?,
L'activité avec laquelle l'empereur parut d'abord solliciter les princes protestans d’acquiescer à la convocation d’un concile en Italie, les alarma si fort, qu'ils crurent qu'il était prudent de donner encore à leur confédération une nouvelle force, en y recevant plusieurs membres nouveaux qui demandaient à y être admis, particulièrement le roi de Danemark. Heldo, qui pendant sa résidence en Allemagne avait observé les grands avantages qu'ils retiraient de cette union, essaya d'en contre-balancer la force, en formant une semblable union entre les puissances catholiques de l'empire. Cette ligue était purement défensive, et quoique Heldo l'eût formée au nom de l'empereur, Charles la désavoua ensuite, et il n’y entra qu’un très petit nombre de princes ÿ.
Les protestans furent bientôt instruits de cette association , malgré toutes les précautions
r Sleidan, p. 233.
3 Seck., liv. ax, p. 16/4.
5 {bid., p. 171. Recucil de Traités.
qu'on avait prises pour la cacher. Leur zèle, toujours porté à soupçonner et à craindre jusqu'à l'excès tout ce qui pouvait menacer la religion, prit aussitôt l'alarme, comme si l'empereur eût été sur le point d'exécuter quelque plan terrible pour l'extirpation de leurs doctrines. Sérieusement occupés de cette idée, et voulant se mettre à l'abri de ce prétendu danger, ils tinrent de fréquentes assemblées, firent assidument leur cour aux rois de France et d'Angleterre , et commencèrent mème à parler de lever le contingent de troupes et d'argent que chaque membre était obligé de fournir par le traité de Smalkalde. Mais ils ne tardèrent pas à s'apercevoir que leurs craintes étaient chimériques, et que l'empereur , qui avait le plus grand besoin de la paix et du repos, après l'épuisement où l'avaient jeté les efforts extraordinaires qu'il avait faits dans la guerre contre la France, ne songeait nullement à troubler la tranquillité de l'Allemagne. Les princes protestans en furent convaincus dans une entrevue qu'ils eurent à Francfort avec ses ambassadeurs : il y fut arrêté que toutes les concessions qui leur avaient été faites, partitulièrement celles qui étaient contenues dans la pacification conclue à Nuremberg, continueraient de subsister dans toute leur force durant l'espace de quinze mois ; que pendant cet intervalle, la chambre impériale suspendrait toutes procédures contre eux; qu'il se tiendrait une conférence entre un petit nombre de théologiens des deux partis, afin de discuter les points de controverse et de préparer les articles d'accommodement , qui seraient proposés à la prochaine diète. L'empereur ne ratifia jamais cette convention dans les formes , afin de ne pas irriter le pape qui soutenait que le premier article était contraire aux véritables intérêts de l'empereur , et que le second était un attentat impie sur les droits du saint siége; mais elle n'en fut pas moins observée avec la plus grande exactitude , et elle fortifia la base de cette liberté religieuse que les protestans réclamaient !.
Quelques jours après la convention de Francfort, on apprit la mort de George, duc de Saxe, événement très avantageux à la réforme, Ce prince, chef de la branche Albertine ou cadette des princes de Saxe, possédait, comme marquis
1 Fra-Paolo, p. 82. Sleid., p. 247. Seck., p. 3, 200
(1539) de Misnie et de Thuringe, des territoires très étendus, où étaient enclavés Dresde, Leipsick et d'autres villes des plus considérables de l'électorat, Dès que la réformation s'était déclarée, ce prince s'en était montré l'ennemi avec autant de chaleur, que les princes électeurs en avaient mis à la défendre, Il s'était opposé sans relâche à ses progrès avec tout le zèle qu'inspirent les préjugés de religion, avec toute l'aigreur que Jui donnait son antipathie personnelle pour Luther, et avec tout le fiel de l’animosité domestique, qui régnait entre lui et l'autre branche de sa famille, Comme il mourut sans laisser de postérité, sa succession échut à son frère Henri, dont l'attachement pour la religion protestante, surpassait, s'il est possible, celui de son prédé. cesseur pour la catholique. Henri n'eut pas plus tôt pris possession de ses nouveaux domaines, que sans avoir égard à une clause du testament de George, que lui avait dictée son zèle superstitieux, et par laquelle il léguait tous ses territoires à l'empereur et au roi des Romains, dans le cas où son frère tenterait de faire des innovations dans la religion, il invita quelques docteurs protestans et Luther avec eux à se rendre à Leipsick. Aidé de leurs avis et de leur crédit, il renversa dans l’espace de quelques semaines l'ancien culte, et rétablit le plein exercice de la religion réformée avec l'applaudissement général de ses sujets, qui soupiraient depuis longtemps après ce changement, que l'autorité seule de leur duc avait retardé jusqu'alors. Cette révolution délivra les protestans du danger dont ils étaient à chaque instant menacés par la haine invétérée d'un ennemi, qui se trouvait placé au milieu de leurs territoires : ils virent alors leurs domaines s'étendre et former une ligne suivie presque sans interruption, depuis les bords de la mer Baltique jusqu'aux rives du Rhin.
Peu de temps après la conclusion de la trève de Nice, il arriva un événement qui fit connaitre à toute l'Europe que l'empereur avait poussé là guerre aussi loin que le lui avait permis la situation de ses affaires. Il devait depuis long-temps les sommes immenses à ses troupes, qu'il avait toujours amusées d’espérances et de vaines promesses. Comme elles prévirent qu'on aurait encore moins d'égard à leurs demandes, depuis que le rétablissement de la paix rendait leurs
services moins nécessaires, elles perdirent fr
IX, p. 209.
tience, rèrent par la f Cet esp une par devint cause qi dans le pays, el tale, La de livre resse, D portèren avoir cha à leur pl vice - roi pillérent tant d’un blaient p concertée donnée d néraux d prudence leur nom les villes de fortes saire pou apaisèren plus gran qu'autant places pri la mer co Il fut | de ses gé rassante, ses espére avec ses 4 attendait quence, Tolède; i l'avaient dettes im contracte secours affaires, les march taient dé ancêtres,
Ljov.,
ritoires très de, Leipsick ables de l'était déclarée,
i avec autant rs en avaient sans relâche inspirent les l'aigreur que elle pour Luhosité domesre branche de laisser de posfrère Henri, n protestante, de son prédén'eut pas plus aux domaines,
> du testament n zèle superstitous ses terri- Romains, dans ire des innovaquelques docux à se rendre de leur crédit, iques semaines n exercice de la lissement généit depuis long- : l'autorité seule alors. Cette ridu danger don acés par la haine rouvait placé au irent alors leurs une ligne suivie juis les bords de du Rhin.
sion de la trève qui fit connaitre r avait poussé la t permis la situaepuis long-temps jupes, qu'il avait et de vaines pro qu'on aurait enemandes, depuis aix rendait leurs les perdirent fr
tience, se révoltérent ouvertement, et déclarèrent qu'elles se croyaient autorisées à ravir par la force ce qu'on leur retenait injustement.
Cet esprit de sédition ne se renferma pas dans |
une partie des états de l'empereur; la révolte devint presque aussi générale que l'était la cause qui la fit naître. Les soldats qui étaient dans le Milanais pillèrent à discrétion le plat pays, et jetèrent la consternation dans la capitale, La garnison du fort de la Goulette menaca de livrer à Barberousse cette importante forteresse, Dans la suite les troupes impériales se portérent encore à de plus grands excès : après avoir chassé leurs officiers et en avoir élu d'autres à leur place, ils défirent un détachement que le vice-roi avait envoyé contre eux, prirent et pillérent plusieurs villes, et se conduisirent avec tant d'unanimité, que leurs opérations ressemblaient plus à la conduite régulière d’une révolte concertée, qu’à la violence passagère et désordonnée de soldats mutinés. Cependant les généraux de l'empereur, à force d'adresse et de prudence, soit en empruntant de l'argent en leur nom où au nom de Charles, soit en forçant les villes de leurs provinces respectives à payer de fortes contributions, levèrent l'argent nécessaire pour acquitter la sn'de des troupes, et apaisèrent les émeutes : ensuite ils licencièrent la plus grande partie des soldats, et n’en gardèrent qu'autant qu’il en fallait pour les garaisons des places principales, et pour protéger les côtes de la mer contre les insultes des Tures !.
IL fut heureux pour l'empereur que l'habileté de ses généraux le tit de cette situation embarrassante, d'où il n'aurait pu sortir seul. Toutes ses espérances et ses nessources pour s'acquitter avec ses soldats se bornaient aux subsides qu'il attendait de ses sujets de Castille. En conséquence, il assembla les états de ce royaume à
Tolède; il leur exposa les grandes dépenses où !
l'avaient jeté ses opérations militaires, et les dettes immenses qu'il n'avait pu s'empêcher de contracter, et leur proposa de lui fournir les secours qu'exigeait la situation actuelle de ses affaires, en mettant un impôt général sur toutes les marchandises. Mais les Espagnols, qui se sentaient déjà chargés de taxes inconnues à leurs
ancètres, et qui s'étaient souvent plaints de voir !
tjov., Æist., liv. xxxvnt, p.203. c. Sandov., Ferreras, ix, p. 209.
leur patrie épuisée d'hommes et d'argent pour des querelles qui ne les 'intéressaient point, et pour des guerres dont le succès ne leur rapporterait aucun avantage , étaient bien résolus de ne pas s'imposer de nouveaux fardeaux, et de ne pas fournir à l'empereur les moyens de s'engager dans de nouvelles entreprises, aussi ruineuses pour l'Espagne que l'avaient été la plupart de celles qu'il avait formées jusqu'alors. Les nobles en particulier s'élevèrent avec force contre l'impôt proposé, et soutinrent qu'il portait atteinte au premier et au plus précieux privilége de leur ordre, celui d'être exempt de payer aucune sorte de taxe. Ils demandèrent de conférer avec les représentans des villes sur l'état de la nation; ils représentèrent à Charles, que si, à l'exemple de ses prédécesseurs, il résidait constamment en Espagne, et qu'il évitt de se mêler d'une multitude d'affaires étrangères à ses états espagnols, les revenus fixes de la couronne seraient plus que suffisans pour subvenir à toutes les dépenses nécessaires du gouvernement ; ils ajoutèrent que, tandis qu'il négligeait ce moyen sage et toujours efficace de rétablir le crédit public et d'enrichir la nation !, il serait souverainement injuste de mettre encore de nouveaux impôts sur le peuple. Charles, après avoir inutilement employé les raisons, les prières, les promesses pour vaincre l'entètement desétats, les congédia le cœur plein d'indignation. Depuis cette époque, ni les nobles ni les prélats n'ont plus. été appelés à ces assemblées, sous prétexte que, lorsqu'il s'agissait d'imposer des taxes publiques, des sujets qui n’en payaient point leur part n'avaient pas droit de donner leur voix. On n'admit aux états que les procureurs ou représentans des dix-huit villes. Ceux-ci sont au
| nombre de trente-six, parce que chaque com-
munauté en nomme deux; ils forment une assemblée qui n'a plus rien du pouvoir, de la diguité et de l'indépendance des anciennes cortès ;
|et ils sont entièrement dévoués à la cour dans
toutes leurs délibérations 2. Ce fut ainsi que le zèle ineonsidéré avec lequel les nobles castillans avaient défenau les prérogatives du monarque
! contre les prétentions des communes dans les
émeutes de l'année 1521, devint fatale à tout
! Sandov., Æist., vol. 11, p. 26).
3 Zbid. La science du gouvernement, par M. de
! Roal, tom. Il, p 102.
Fe
leur corps. E%*aidant Charles à abaisser un des ordres de l'état, ils détruisirent cette balance qui faisait la sûreté de la constitution, et mirent ce prince et ses successeurs en état d'abaisser ensuite l'ordre de la noblesse, et de la dépouiller de ses plus beaux priviléges.
Cependant dans ce temps-là même, il restait aux grands d'Espagne un pouvoir: et de priviléges extraordinaires, qu'ils exerçaient et qu'ils défendaient avec la hauteur qui ‘eur était propre. L'empereur lui-même en fi une épreuve mortifiante pendant la tenue des états à Tolède. Un jour qu’il revenait d’un tournoi, accompagné de la plus grande partie de la noblesse, un des sergens de la cour , animé par un zèle trop officieux pour faire ouvrir le passage à l'empereur, frappa de son bâton le cheval du duc d’Infantado; le duc hautain s’en offensa, tira son épée et blessa l'officier. Charles, indigué de cette violence commise sous ses yeux et sans respect pour sa présence, ordonna à Ronquillo, page de la cour, d'arrêter le duc sur-le-champ ; Ronquillo s'avançait pour exécuter cet ordre, lorsque le connétable de la ville s'y opposa, l'arrêta luimème, réclama , comme privilége de sa charge, le droit de juridiction qu’il avait sur un grand d'Espagne, et conduisit Infantado dans son propre appartement. Ceux des nobles qui étaient présens furent si satisfaits de ce zèle courageux pour les priviléges de leur ordre, qu'ils abandonnèrent l’empereur, et accompagnèrent le connétable jusqu'à son palais avec des acclamations réitérées : Charles fut obligé de s’en retourner , n'ayant avec lui que le seul cardinal Tavera. Quelque sensible que fût l'empereur à cet affront , il sentit tout le danger qu'il y aurait à pousser à bout un corps si jaloux et si fier, que l’offense la plus légère pourrait porter aux plus grandes extrémités. Au lieu de faire va!oir ses droits avec une rigueur hors de saison, il ferma prudemment les yeux sur l'arrogance de ce corps trop puissant, qu'il ne pouvait réprimer sans danger, et envoya le lendemain matin chez le duc d’Infantado à qui il fit offrir de faire punir à son gré le sergent qui l'avait insulté, Le duc regarda cette démarche comme une pleine réparation faite à son honneur, pardonna sur-le-champ à l'officier , et lui fit même un présent considérable, en indemnité de sa blessure. Cette affaire fut bientôt entièrement
1539] oubliée ! ; elle ne mériterait pas d'être citée si ce n’était un exemple frappant de l'esprit de hauteur et d'indépendance qu'affectait alors Ja noblesse espagnole, et en même temps une preuve de la dextérité avec laquelle l'empereur savait se plier aux circonstances où il se trouvait placé.
Charles fut bien loin de montrer la même condescendance et la même douceur pour les bourgeois de Gand, lorsque, quelque temps après, ils se révoltèrent contre son gouverncment. Une affaire , arrivée en l’année 1536, occasiona cette émeute téméraire qui fut si fatale à cette ville florissante. La reine douairière de Hongrie, gouvernante des Pays-Bas, ayant recu de son frère l'ordre d’envahir la France avec les troupes qu’elle pourrait lever, assembla les états des Provinces-Unies, et obtint d'eux un subside de douze cent mille florins pour les frais de cette entreprise. Le comté de Flandre devait en’payer un tiers pour son contingent; mais les habitans de Gand, la ville la plus considérable de ce comté, étaient intéressés à éviter toute guerre contre la France, avec laquelle ils faisaient un commerce très étendu et très lucratif; ils refustrent de payer leur part, et soutinrent que d’après les conventions faites entre eux et les ancètres de l’empereur, leur souverain actuel, on ne pouvait imposer aucune taxe sur leur ville, qu'ils n’y eussent expressément donné leur consentement. La reine de Hongrie soutenait de son côté que le subside de douze cent mille florins ayant été accordé par les états de Flandre , dont les représentans de Gand étaient membi es, cette ville était liée par les délibérations de ces états , et qu’un des premiers principes de toute société, celui d’où dépendent essentiellement le bon ordre et la tranquillité de tout gouvernement, c’est que la volonté du plus petit nombre doit céder au jugement et aux décisions de la pluralité.
Ces raisons ne persuadaient point les Gantois; et ils n'étaient pas disposés à laisser échapper de leurs mains un privilége si important. Accoutumés, sous le gouvernement de la maison de Bourgogne, à jouir d’immunités très étendues, et à être traités avec une grande indulgence, ils refusèrent de sacrifier à l'autorité
1 Sandov., Æist., vol. Il, p. 274. Ferreras, vol. IX, p. 212. Miniana , p. 113.
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Ferreras, vol. IX,
subalterne d’une régente, des droits et des priviléges qu'ils avaient tant de fois défendus avec succès contre leurs plus grands princes et leurs souverains immédiats. La reine chercha d'abord à les gagner par la douceur , et essaya de les ramener à leur devoir par plusieurs marques de condescendance ; mais n'ayant pu réussir à vaincre leur obstination, elle en fut tellement irritée, qu’elle donna des ordres pour arrêter tous les Gantois qu'on pourrait saisir dans l’étendue des Pays-Bas. Cette violence n'était pas propre à en imposer à des hommes agités par toutes les passions fougueuses qu'inspirent le ressentiment de l'oppression et l'amour de la liberté. Moins touchés du danger que pouvaient courir leurs compatriotes et leurs amis, qu'irrités contre la gouvernante, ils méprisèrent son autorité, et envoyèrent des députés aux autres villes de Flandre pour les conjurer de ne pas abandonner la cause commune dans cette circonstance critique , et de se joindre à eux pour soutenir leurs droits contre les entreprises d’une femme qui ne connaissait pas l'étendue de leurs immunités ou qui affectait de les dédaigner. A l'exception de quelques petites villes , toutes les autres refusèrent de se liguer contre la gouvernante : elles s’unirent cependant pour la prier de suspendre la perception de la taxe jusqu’à ce que les Gantois eussent pu envoyer quelques députés en Espagne, afin de mettre sous les yeux du souverain leur titre d’exemption. Après quelques difficultés la reine accorda cette permission ; mais Charles reçut leurs députés avec une hauteur qu’ils n'étaient pas accoutumés à trouver dans leurs anciens maîtres; il leur enjoignit d’obéir à sa sœur comme à lui-même , et renvoya l'examen de leur prétention au conseil de Malines. Ce tribunal, qui était proprement une commission sédentaire du parlement ou des états du comté, avec une juridiction suprême dans toutes les matières civiles et criminelles t, jugea que la prétention des Gantois était mal fondée , et leur enjoignit de payer sans délai leur portion de la taxe.
Indignés de cette décision , qu'ils regardèrent comme une injustice criante, et désespérés de voir leurs droits trahis par la cour même qui s'était engagée à les protéger, les Gantois cou-
: Descrizione di tutti paesi bassi di Lud. Guicciardini. Aut. 1571, fol. p. 53.
rent de toutes parts aux armes, chassent de la ville tous les nobles qui y demeurent, s’assurent de la personne de plusieurs officiers de l'empereur , et appliquent à la question un de ces officiers, accusé d’avoir soustrait ou déchiré le registre qui contenait le titre de l’exemption qu’ils réclamaient ; ils nomment en même temps un conseil à qui ils remettent la conduite de leurs affaires, donnent des ordres pour réparer les fortifications et en faire de nouvelles, et lèvent ouvertement l’étendard de la révolte contre leur souverain 1. Cependant , comme ils sentaient bien qu'ils étaient trop faibles pour soutenir seuls la démarche où leur zèle venait de les porter, ils songèrent à s'assurer un protecteur contre les forces redoutables qu'ils s'attendaient à voir bientôt rassemblées contre eux. Ils prirent donc le parti de députer quelques-uns d’entre eux à François, pour lui. offrir non-seulement de le reconnaître pour leur souverain, mais même de l'aider de toutes leurs forces à reconquérir dans les Pays-Basles provinces qui avaient anciennement appartenu à la couronne de France, et qui venaient encore d'y être réunies de nouveau par un arrêt du parlement de Paris. Une proposition si inattendue, faite par un peuple qui pouvait en exécuter sur-le-champ une partie, et influer si puissamment sur le succès du reste, devait flatter l'ambition de Francois, et présenter à son imagination une perspective aussi vaste que séduisante. Les comtés de Flandre et d'Artois étaient d’une beaucoup plus grande valeur quele duché de Milan , dont l'acquisition, si passionnément désirée, lui coûtait depuis si long-temps des travaux et des efforts inutiles : la proximité où ces deux comtés étaient de la France en rendait la conquête et la conservation beaucoup plus aisées; et l'on pouvait en former pour le duc d'Orléans une. principauté séparée, aussi convenable à la dignité d’un prince du sang que celle que son père voulait lui procurer. Il était vraisemblable que les Flamands, qui connaissaient les mœurs et le gouvernement des Français, ne feraient aucune difficulté de s’y soumettre, et que les Français eux-mêmes, lassés des guerres sanglantes et ruineuses de l'Italie,
1 Mémoires sur la révolte des Gantois, en 1539, par Jean d'Hollander , écrits en 1547. À la Haye, 1747 P. Heuter., Rer. austr., \iv. nr, p. 262. Sandov., ist. tom. 11, p. 282.
porteraient plus volontiers leurs armes du côté des Pays-Bas, et y feraient la gucrre avec plus de vigueur et de succès. Quoique cette occasion d'étendre ses états et d'humilier l'empereur fût en apparence la plus favorable qui se fût jamais offerte à François, plusieurs considérations l’empêchèrent cependant d'en profiter. Depuis l’entrevue des deux monarques à Aigues-Mortes, Charles avait continué de ménager le ‘roi de France avec une attention particulière; et il lui faisait souvent espérer qu'il satisferait à la fin ses vœux sur le Milanais. en lui en accordant l'investiture, suit pour lui, soit pour l’un de ses fils. Toutes ces flatteuses promesses n'étaient rien moins que sincères, et l'empereur n'avait d'autre objet que de détacher François de l’alliance du grand-seigneur, ou de faire naître des soupçons dans l'esprit de Soliman par l'apparence d’un commerce très intime et très suivi entre les cours de Madrid et de Paris : mais François avait toujours la faiblesse de courir après le fantôme qui l'avait décu, et son ardeur à s’y attacher lui fit négliger une acquisition bien plus avantageuse que celle à laquelle il aspirait. D'un autre côté le dauphin, jaloux à l'excès de son frère, dont il connaissait le caractère audacieux et entreprenant, voyait avec peine qu'on lui préparât un établissement qui, Far sa position, pouvait être regardé comme placé dans l’intéricur du royaume. Il se servit de Montmorency qui, par un bonheur assez rare , était à la fois le favori du père et celui du fils, pour détourner le roi d'accepter l'offre des Flamands et d'épouser leurs intérêts.
Dans cette vue, Montmorency vanta à François la réputation et la puissance qu'il allait acquérir en recouvrant les états qu'il avait autrefois possédés en Italie , et lui représenta qu'une observation scrupuleuse de la trève, et le refus qu’il allait faire de prêter la main à des sujets révoltés, étaient des moyens infaillibles de vaincre la répugnanee qu'avait l'empereur pour le remettre en possession du Milanais. François, porté naturellement à s’exagérer l'importance de ce duché, dont il mesurait la valeur sur ce qu'il lui en avait coûté de temps et d'efforts pour le reconquérir, amoureux d'ailleurs de
toute action qui avait une apparence de géné- |
rosité, entra sans peine dans des sentimens si conformes à ses vues et à son caractère; il rejeta
aussitôt les propositions des Gantois, et renvoya leurs députés avec une réponse mortifiante !, François ne s’en tint pas là : par un raffinement de générosité, il fit part à l’empereur de tout ce qui s'était passé entre lui et les rebelles, et l’instruisit de tout ce qu’il savait de leurs projets et de leurs mesures ?. Une preuve si convain. cante du désintéressement de François, dans cette révolte, délivra Charles de ses craintes les plus vives, et lui ouvrit une route pour sortir de tous ses embarras. Il avait déjà été informé de tout ce qui se passait dans les Pays-Bas, et de la fureur avec laquelle les habitans de Gand avaient pris les armes contre lui. Il connaissait à fond le génie et les mœurs de cette portion de ses sujets, leur amour pour la liberté, leur attachement à leurs anciens priviléges et à leurs coutumes, l'obstination invincible de leur caractère , d’abord lent à se déterminer, mais ferme et constant dans les résolutions qu’il avait une fois prises. Il sentit bien quel avantage et quel appui ils auraient trouvé dans la protection de la France ; et quoiqu'il n’eût plus rien à craindre de ce côté, il voyait bien qu'il fallait nécessairement agir sans délai et avec vigueur, pour empêcher l'esprit de mécontentement et de révolte de se répandre dans un pays que la multitude des villes, la grande population et les richesses que le commerce y avait accumulées, rendaient puissant et formidable, et mettaient en état de trouver des ressources inépuisables. Après y avoir long-temps réfléchi, il crut que le parti le plus sùr était de se transporter en personne dans les Pays-Bas ; ce fut aussi l’avis de la princesse sa sœur, qui le pressa vivement d’entreprendre ce voyage. Il n'y avait que deux routes à choisir : l’une par terre, en traversant l'Italie et l’Allemagne ; l’autre par mer, en partant d'un port d'Espagne pour arriver à un port des Pays-Bas. La première était trop longue pour les circoustances présentes qui demandaient de
la célérité : en passant par l’Allemagnc, sa di- |
gnité d'empereur, la sûreté même de sa personne, exigeaient qu'il menât avec lui un train et des troupes nombreuses qui auraient encore prolongé le voyage et consumé un temps précieux. La saison ne permettait pas de s'embar-
1 Mémoire de du Bellay, p. 263. P. Heuter., Rer
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? Sandov., Æist., tom. 11, p. 28.
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B. P. Heuter., Rer
[1539] quer, surtout dans un temps où il était brouillé f offices et des traitemens généreux que Charles
avec le roi d'Angleterre; il y aurait eu de l'imprudence à se mettre en mer sans être escorté d'une flotte puissante. Dans cette alternative embarrassante, obligé de faire un choix, sans savoir quelle route préférer, il conçut l’idée singulière et en apparence insensée de passer par la France comme par le chemin le plus court pour gagner les Pays-Bas. Il proposa à son conseil d'en demander la permission à François.
Tous ses conseillers désapprouvèrent d'une voix unanime cette idée, comme inouïe et téméraire; ils lui représentérent que cette demande l'exposerait infailliblement ou à un affront, si la proposition était refusée, comme il y avait lieu de s'y attendre, ou à un danger imminent si elle était accordée, parce qu'il se mettrait par-là entre les mains d’un ennemi qu'il avait souvent
offensé, qui avait d'anciens outrages à venger et.
des sujets actuels de contestation et de querelle à terminer. Charles n'écouta rien; il avait étudié le caractère de son rival avec plus de soin qu’aueun de ses ministres, et l'avait bien mieux pénétré, Il persista dans son projet, et se flatta a. seulement il ne courrait aucun risque e 2.4. t par la France, mais qu’il obtiendrait mue ve qu'il demandait, sans qu’il lui en couti aucun sacrifice préjudiciable à sa couronne. Il communiqua ce dessein à l'ambassadeur de France qui résidait à sa cour. et envoya à Paris son principal ministre pour demander à François la permission de passer par ses états, et lui promettre que l'affaire du Milanais se terminerait bientôt à sa satisfaction. Charles priait en même temps François de ne pas exiger d'autre promesse, et même de ne pas insister sur leurs anciens engagemens , afin que les concessions qu'il était disposé à faire ne parussent pas arrachées par la nécessité plutôt que dictées par l'amitié et par l'amour de la justice. François, au lieu d'apercevoir l'appât mal déguisé que l’empereur lui présentait sous un artificesi grossier, se laissa éblouir par l'idée séduisante d’accabler son ennemi d'actes de générosité, et fut si flatté de l'air de supériorité que sa droiture et le désintéressement de ses procédés lui donnaient dans cette occasion qu'il consentit à tout ce qu'on lui demandait. Jugeant du cœur de l'empereur par le sien , il s'imagina que les sentimens de reconnaissauce qui naîtraient du souvenir des bons
auräit reçus de lui le détermineraient à tenir enfin des promesses tant de fois réilérées, beaucoup plus que les stipulations les plus précises d’un traité.
Charles, pour qui les momens étaient précieux, partit aussitôt malgré les soupçons et les alarmes de ses sujets espagnols, n'ayant qu'un cortége peu nombreux, mais très brillant , composé d'environ cent personnes. Lorsqu'il arriva à Bayonne , sur les frontières de France, il y fut reçu par le dauphin et le duc d'Orléans accompagnés du connétable de Montmerency. Les deux princes lui offrirent d’aïler en Espagne et d'y demeurer jusqu’à son retour, comme des otages de la sûreté de sa personne. Charles rejeta leurs offres, déciarant qu'il ne voulait point d'autre vlage que l'honneur du roi, qu’il n'avait jamais dernandé et n'accepterait d'autre garant de sa parole. Toutes les villes par où il passa déployèrent à l'envi la plus grande magnificence : les magistrats lui en présentaient les clefs, les prisons étaient ouvertes; en voyant tous les honneurs qu'on lui rendait, on l’eût pris pour le monarque de la France plutôt que pour un souverain étranger. Le roi alla au-devant de lui jusqu’à Châtelleraut. Dans leur entrevue, ils se prodiguèrent mutuellement des marques de l’amitié la plus vive et de l'attachement le plus sincère. Ils s’avancèrent ensemble vers Paris, et présentèrent à cette capitale le spectacle extraordinaire de deux monarques rivaux dont l'inimitié avait troublé et ravagé l'Europe pendant l’espace de vingt années faisant alors ensemble leur entrée solennelle avec toutes les apparences de la confiance et de l'union la plus intime, comme s'ils eussent oublié pour jamais les injures passées, et qu’ils fussent déterminés à vivre désormais dans une paix étérnelle !.
Charles demeura six jours à Paris : au milieu des caresses multipliées de la cour de France et des fêtes variées qu'on imagina pour l’amuser ou pour lui faire honneur, il marquait une extrème impatience de continuer son voyage; et cette impatience venait autant de la crainte dont il était intérieurement tourmenté, en considérant le danger auquel il se trouvait exposé, que de la nécessité de sa présence dans les Pays-Bas.
1 Hist. de de Thou, iv. x, e. xiv, Du Bellay, p. 264.
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Le sentiment du peu de franchise qu'il mettait lui-même dans ses propres intentions le faisait
les cacher lui eussent bien réussi, il ne pouvait s'empêcher de craindre que les motifs d’intérèt ne l’emportassent à la fin sur les scrupules de l'honneur, et ‘ie François ne fût tenté de saisir l'occasior ‘avorable qu'il avait entre les mains !. Il est vrai aussi que parmi les ministres de France il s'en trouva qui étaient d'avis de tourner contre l'empereur ses propres artifices, et de le punir de tant de traits de fausseté et de perfidie en s'assurant de sa personne jusqu’à ce qu’il eût donné à François une entière satisfaction sur toutes les justes prétentions de la couronne de France. Mais rien ne put ngager François à violer sa parole; rien ne put le convaincre que Charles , après toutes les promesses qu'il avait faites, et tous les bons offices qu'il aurait reçus, füt encore capable de le tromper. Plein de cette crédule confiance, il l'accompagna jusqu'à Saint-Quentin, et les deux princes, qui étaient allés le recevoir sur les frontières d'Espagne, ne prirent congé de lui que lorsqu'il entra dans les Pays-Bas.
Dès que l'empereur fut arrivé dans ses états, les ambassadeurs de France le sommèrent d'accomplir sa parole , ct d'accorder l'investiture de Milan : mais Charles, sous le prétexte spécieux que toute son attention était alors trop occupée à chercher les moyens les plus prompts d'étouffer la révolte de la ville de Gand , desnanda de nouveaux déiais. En même temps, pour prévenir les soupçons que François pourrait former sur sa sincérité, il continua de parler de ses dispositions à cet égard du mème ton dont il en parlait lorsqu'il entra dans le royaume de France; ilécrivit même au roi une assez longue lettre à ce sujet , quoiqu'en termes vagues et avec des expressions équivoques, qu'il se réservait de pouvoir interpréter dans la suite à son gré.
Cependant les malheureux Gantois , n'ayant point de chefs capables de diriger leurs conseils et de commander leurs troupes, abandonnés du roi de France, et ne trouvant aucun appui dans
1 Mém. de Ribier, vol. À, p. 504.
leurs propres compatriotes, se virent hors d'état de résister à leur souverain irrité, qui trembler, en songeant que quelque accident fa- | était prêt à marcher contre eux à la tête d’un tal pouvait les révéler à son rival, ou les lui faire | corps de troupes levé dans les Pays-Bas, d’un soupçonner ; et quoique tous ses artifices pour | autre corps tiré de l'Allemagne, et d’un troi-
sième venu d’Espagne par mer. À la fin , l'approche du danger leur dessilla les yeux sur leur démence ; ils furent si consternés qu'ils envoyèrent des députés à l’empereur pour implorer sa clémence et lui offrir de lui ouvrir leurs portes. Charles, pour toute réponse , dit qu'il paraîtrait au milieu d’eu»: comme leur souverain, avec le sceptre et le glaive dans ses mains, et ilse mit en marche à la tête .e ses troupes.
Il ne voulut entrer dans la vil’e que le 24 février, jour de sa naissance ; mais i: n’en éprouva pas davantage ces sentimens de tendresse et d’indulgence que l’on conserve naturellement pour les lieux où l’on a reçu sa naissance. Vingt-six des principaux citoyens furent mis à mort : un plus grand nombre bannis ; la ville fut déchue de tous ses priviléges et immunités ; ses revenus furent confisqués; l’ancienne forme de son gouvernement fut abolie ; la nomination de ses magistrats fut réservée pour toujours à l'empereur et à ses successeurs : un nouveau système de lois et d'administration fut établi !, et pour contenir l’esprit séditieux des habitans , il fut arrêté qu’on bâtirait une citadelle. On leva sur les habitans une amende de quinze mille florins pour l'entretien de la garnison ?. La rigueur avec laquelle Charles punit les Gantois servit aussi d'exemple pour en imposer à ses autres sujets des Pays-Bas : il saisit avec plaisir cette occasion de leur faire craindre et respecter son autorité , d'autant que l'étendue de leurs priviléges et de leurs immunités , qui étaient en partie le fruit et en partie la cause de leur grand commerce , mais qui, en même temps , resserraient l'autorité royale dans des bornes assez étroites, traversait souvent les desseins de l'empereur dans les entreprises qu’il voulait faire, et lui donnait des entraves qui retardaient ses opérations.
Dès que Charles eut vengé et rétabli son autorité dans les Pays-Bas , et qu’il n'eut plus besoin de cacher sa fausseté sous ie masque qui
1 Les coutumes et lois du comté de Flandre , px
Alex. le Grand , 3 tom., in-f°. Cambray, tom. 1, p. 169 * Hardi, 4nnales Brabantiæ, vol À, p. 616
lui serv écarter ] ses secr! il éluda lorsqu'il.
il propo Milan, d’ du comt condition de les vo de leur c ne lui res à leurs ü dépouille:
par une g propre pc ces de son eût jamais à un sacri térêts 5, De tout Charles , « tredit le p que ce pri sur les mo:
but, et q Jours les p franchise , violé ouve relächée q d'adopter cette occas de trompe vert ; la bas y réussir ; toutes les dont il les caractère q à la grande Si l'on bl dulité de F périence d’ sions qu'il duplicité et simplicité q parut mérit
! Mém. de : Ribier, v ® Du Bella ‘ Jovius, z
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e24 février, éprouva pas esse et d’inlement pour ce. Vingt-six s à mort: un e fut déchue S ; ses reveforme de son nation de ses urs à l’empeveau système bli!, et pour bitans , il fut . On leva sur ze mille floà 2, La rigueur antois servit à ses autres plaisir cette respecter son de leurs priui étaient en de leur grand emps , r'esserpornes assez sseins de l'emvoulait faire, etardaient ses
rétabli son au- | n'eut plus beie masque qui
de Flandre , VW
, tom. 1, p. 16 1, p. 616
Jui servait à tromper François, il commença à écarter par degré le voile dont il avait couvert ses secrètes intentions sur le Milanais. D'abord il éluda les demandes des ambassadeurs français lorsqu'ils lui rappelèrent ses promesses : ensuite il proposa, par forme d’équivalent du duché de Milan, d'accorder au duc d'Orléans l'investiture du comté de Flandre, mais en y ajoutant des conditions si déraisonnables, qu’il était bien sûr de les voir rejeter‘. Enfin lorsqu'ils le pressèrent de leur donner une réponse définitive, et qu’il ne lui resta plus de subterfuges pour échapper à leurs instances, il refusa positivement de se dépouiller d’une possession si importante, et par une générosité si onéreuse, de diminuer son propre pouvoir pour accroître à ce point les forces de son ennemi ?. Il nia en même temps qu'il eût jamais fait aucune promesse qui pôt l’obliger à un sacrifice si insensé et si contraire à ses intérèts 5.
De toutes les actions qu'on peut reprocher à Charles , ce trait de mauvaise foi est sans contredit le plus flétrissant pour sa gloire 4. Quoique ce prince n'eût jamais été fort scrupuleux sur les moyens qu’il employait pour arriver à son but, et qu'il ne se piquât pas d'observer toujours les principes exacts de l'honneur et de la franchise, cependant il n'avait encore jamais violé ouvertement les maximes de cette morale relächée que les monarques se sont crus en droit d'adopter pour règle de leur conduite. Mais dans cette occasion , le dessein réfléchi qu'il forma de tromper un prince généreux , franc et ouvert ; la bassesse des artifices qu’il employa pour y réussir ; l’insensibilité avec laquelle il reçut toutes les marques de son amitié, et l’ingratitude dont il les paya , étaient aussi indignes de son caractère qu'ils paraissaient peu proportionnés à la grandeur de ses vues.
Si l'on blâma la perfidie de l'empereur, la crédulité de François excita le mépris. Après l’expérience d’un long règne, après toutes les occasions qu'il avait eues de se convaincre de la duplicité et des artifices de son rival , l’aveugle simplicité qu’il montra dans cette circonstance parut mériter le sort qu'elle rencontra. Cepen-
Mém. de Ribier, vol. À, p. 509, 514.
3 Ribier, vol. 1, p. 519.
® Du Bellay, p. 365, 6.
‘Jovius, Æist., liv. xxxix, p. 238. A,
dant François se récria contre le procédé de Charles, comme si ç’eût été la première fois que ce prince l'eût trompé. Il fut, selon l'usage, plus sensible à un affront qui humiliait son esprit qu'à ce qui blessait ses intérêts; et l'éclat qu’il donna à son ressentiment ne laissa pas douter qu'il saisirait la première occasion de se venger, et qu'on verrait bientôt renaître dans l'Europe une guerre aussi furieuse que celle qui ne faisait que de s'éteindre.
Cette année est mémorable par l'établissement des jésuites : cet ordre a eu tant d'influence sur les affaires ecclésiastiques et civiles, qu'un tableau du génie de ses lois et de son régime mérite de trouver place dans l’histoire. Quand on considère avec quelle rapidité cette société s’est enrichie et accréditée, la prudence admirable avec laquelle elle a été gouvernée, l'esprit de système et de persévérance avec lequel elle a conçu et suivi ses plans, on est tenté de faire honneur de cet institut singulier à la sagesse supérieure de son fondateur, et de croire que la combinaison et la rédaction du plan de cet établissement furent le fruit de la politique la plus profonde. Mais les jésuites, comme les autres ordres monastiques, doivent moins leurexistence à la sagesse de leur fondateur qu’à son enthousiasme. Ignace de Loyola, dont j'ai déjà fait mention à l’occasion de la blessure qu'il reçut au siége de Pampelune !, était un fanatique, fameux par l’extravagance de ses idées et de sa conduite, également contraires aux maximes de la saine raison et à l'esprit de la vraie religion. Les aventures romanesques et les projets chimériques où l’engagea son zèle enthousiaste égalent tout ce qu’on lit de plus absurde dans les légendes anciennes ; mais elles sont indignes de l'histoire.
Emporté par le fanatisme ou par l'amour du pouvoir ou de la célébrité, dont ne sont pas exempts les hommes qui aspirent à une sainteté extraordinaire, Loyola eut l'ambition de devenir le fondateur d'un ordre religieux : le plan sur lequel il régla la constitution et les lois de cet ordre lui fut suggéré, si l'on en croit ce qu’il en a écrit lui-même, ou ce qu’en disent ses disciples, par une inspiration immédiate du ciel ?. Malgré
1V.liv.u, p. 132.
2 Comple rendu des constitutions des jésuiles au parlement de Provence, par M. de Monclar, p. 285.
cette prétention hardie, Loyola trouva d'abord les plus grands obstacles à l'exécution de son dessein : il s’adressa au pape pour le prier de confirmer par le sceau de son autorité l’institution de l'ordre. Le pape renvoya sa demande devant une assemblée de cardinaux qu'il nomma
rent eux qui formèrent ce système d’'intrigue et de politique profonde qui distingue cet ordre ; mais il faut attribuer au fondateur l'empreinte de fanatisme qui se trouve mêlée à ses règlemens. Plusieurs circonstances concoururent à donner aux jésuites un caractère qui n’est pro-
pour l'examiner. Leur avis ayant été que cet éta- | pre qu’à eux, et les mirent à portée de prendre
blissement était inutile et dangereux, Paul refusa son approbation. Loyola trouva cependant à la fin le moyen de! ‘r tous ses scrupules par une offre à laquelle Stait impossible qu'un pape pôt résister. Il «is proposa d'ajouter aux trois vœux de pauvreté, de chasteté et d’obéissance, que faisaient tous les autres ordres monastiques, un quatrième vœu particulier d'obéissance au pape, par lequel tous les membres de la s0ciété s’obligeraient d'aller partout où il voudrait les envoyer pour le service de la religion, sans rien demander au saint siége pour les frais de leur entretien. Dans "n temps où l'autorité des papes venait de recevoir un si grand échec par
aux affaires du siècle beaucoup plus de part qu'aucune autre communauté religieuse , et d'avoir sur la conduite de ces mêmes affaires beaucoup plus d’influerce que les autres ordres monastiques.
L'objet principal de presque tous les ordres religieux est de séparer leurs membres de la société, et de leur interdire toute espèce de participation aux affaires du monde. Un moine esi appelé dans la solitude et le silence du cloître pour y travailler uniquement à son salut par des pratiques extraordinaires de mortification et de piété. Ilest mort au monde, et ne doit point se mêler de ce qui s'y passe. Il ne peut
la séparation de tant de nations révoltées contre | être d'aucune utilité au public, si ce r’est par ses
l'église de Rome, et où le système politique de la puissance temporelle des papes était attaquée avec tant de vigueur et de succès, un corps d'hommes, si particulièrement dévoués au siége de Rome, et qu’il pourrait opposer en toute occasion à ses ennemis, devenait une acquisition de la plus grande importance. Paul le sentit ; il
prières et par son exemple. Chez les jésuites, au contraire, l'ordre apprend à ses membres à se regarder comme destinés à une vie active, Ce sont des soldats choisis, et enrôlés pour se dévouer continuellement au service de Dieu et an pape, son vicaire sur la terre. Tout ce qui tend à instruire l'ignorant, tout ce qui peut servir à
confirma par une bulle l'institut des jésuites, ac- | rappeler les ennemis du saint siége dans le sein
corda à ses membres les priviléges les plus étendus, et nomma Loyola le premier général de l'ordre. L'événement a pleinement justifié le discernement de Paul, et son opinion sur les grands
de l'église, où à repousser leurs attaques, est leur objet particulier. C'est pour avoir le ioisir de remplir ce service actif qu'ils sont entièrement exempts de ces exercices de piété dont là
avantages que l’église romaine retirerait de cette | pratique fait la principale fonction des autres institution. En moins d'un demi-siècle , la nou- ! religieux. lsneparaissent point aux processions:
velle société se fit des établissemens dans tous les pays attachés à l'église catholique; son crédit et ses richesses s’accrurent avec une rapidité surprenante; ses membres se multiplièrent et se distinguèrent par leur caractère et leurs talens, et les jésuites furent bientôt vantés par les amis de l'église romaine et redoutés par ses ennemis, comme les plus habiles et les plus entreprenans de tous les ordres religieux.
La constitution et les lois de la société furent perfectionnées par Lainez et Aquaviva, les deux généraux qui succédèrent à Loyola , et qui furent bien supérieurs à leur maître parleurs talens et leur habileté dans l'art de gouverner. Ce fu-
ils ne pratiquent aucune austérité rigoureuse: ils ne consument point la moitié de leurs journées à réciter des offices fastidieux t ; leur destination est d’être attentifs à tout ce qui se passe dans le monde et de profiter de l'influence que les événemens de la société peuvent avoir sur a religion ; ils doivent étudier le caractère des premières personnes de l'état , et cultiver leur amitié ?; ainsi le génie de l'ordre , aussi bien que ses constitutions, tend à inspirer à tous ses membres l'esprit d'intrigue et d'activité.
1 Compte rendu par M. de Monclar, p. 13, 290. Sur la destruction des Jésuites , par M. d'Alembert, p. À 2 bid., p. 12.
Monclar, p.
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L'institution des jésuites ne pouvait pas différer si fort , dans son objet, de celle des autres ordres monastiques, sansune grande différence dansla formede leur gouvernement. Il faut regarder lesautres ordres comme autant d'associations volontaires, où tout ce qui intéresse le corps est réglé par le suffrage commun de tous ses membres. La puissance exécutrice réside dans les personnes placées à la tête de chaque couvent ou de la société entière; et l'autorité législative réside dans la communauté. Les affaires importantes qui intéressent les maisons particulières sont réglées par des chapitres conventuels; celles qui regardent l'ordre entier se traitent dans des chapitres généraux. Mais Loyola, plein des idées d’une obéissance aveugle, idées qu'il avait empruntées de l’état militaire, voulut que le gouvernement de son ordre fût une pure monarchie. Un général, choisi pour la vie, par les députés des différentes provinces, possédait un pouvoir suprême et indépendant, qui s'étendait à toutes les personnes et à tous les cas. I|nommait de sa seuleautorité les provinciaux, les recteurs et les autres officiers employés au gouvernement de la société, et pouvait les déposer à son gré. Lui seul avait l'adn‘uistration souveraine des revenus et des bie” + l’ordre. Il pouvait disposer à sa volonté de tous les membres; imposer sur eux par un ordre absolu , les taxes qu'il jugeait à propos, et en appliquer le revenu à ce qu’il voulait. Tous ses religieux doivent non-seulement prêter à ses ordres une obéissance extérieure, mais lui soumettre aveuglément tous les actes de leur volonté et toutes les pensées de leur entendement. Ils étaient obligés de recevoir ses commandemens, comme s'ils leseussent reçus de Jésus-Christ mème. Ils étaient sous sa main des instrumens purement passifs, comme l'argile danslesmains du potier, ou comme des corps morts incapables de résistance !. Cette police singulière ne pouvait manquer d'imprimer son caractère sur tous les membres de la société, et de donner une force particulière à toutes ses
: opérations. Il n'y a, dans les annales du genre
humain, aucun autre exemple d'un si parfait despotisme , exercé non-seulement sur des moi-
! Compte rendu au parlement de Bretagne, par
M. de La Chalotais, p. 41, etc Compte rendu par M. de !
Monclar, p. 83, 185, 343.
nes renfermés dans les cellules de leur couvent, mais sur des hommes dispersés parmi toutes les nations de la terre.
Les constitutions de cet ordre, en plaçant dans les mains du général une domination absolue sur tous les membres, ont aussi pourvu avec soin aux moyens de l'informer exactement du caractère et des qualités de tous ses sujets, Tout novice qui se présente, et qui veut être admis dans sa société, est obligé de manifester sa conscience à son supérieur, ou à une personne nommée par lui, à qui il doit révéler non-seulement ses péchés et ses fautes, mais encore les inclinations, les passions et les penchans de son âme. Cette révélation doit se renouveler tous les six mois !, La société ne s’est pas contentée de ve moyen de pénétrer dans les replis des cœurs; elle donne à chaque membre la commission d'observer les discours et les actions des novices; ce sont des espions qui veillent sur leur conduite,et qui sont chargés d'instruire le supérieur de tout ce qu'ils découvrent d’intéressant. Pour rendre cette inquisition la plus exacte qu’il est possible, ils sont assujettis à un long noviciat, pendant lequel on leur fait parcourir successivement les différens emplois de la société, et ce n'estqu'aprèsavoiratteint l’âgedetrente-troisans accomplis qu’ils peuvent être admis à faire leurs derniers vœux, les seuls qui les rendent membres profès ?; tous ces moyens réunis donnent aux supérieurs immédiats des novices la facilité de prendre une connaissance parfaite de leurs dispositions et de leurs talens, de sorte que le général est l’âme qui anime et qui meut toute !a société, et qu'il peut avoir sous ses yeux toutes les connaissances nécessaires pour diriger ses opérations. Les provinciaux et les chefs des différentes maisons sont obligés de lui envoyer des mémoires fréquens et à des temps réglés sur les membres soumis à leur inspection; ils doivent dans ces mémoires entrer dans les plus petits détails sur le caractère de chaque sujet, ses qualités naturelles ou acquises, son expérience dans les affaires, ct le genre d’occupations et d'emplois auxquels il est le plus propre. Ces comptes rédigés et disposés
? Compte rendu, par M. de Monclar, p. 121, etc. 3 Jbid., p. 215, 241. Sur la destr. des jésuites , par M. d'Alembert, p. 39.
par ordre, sont transcrits sur des registres tenus de manière ! quele général puisse d'un coup d'œil voir l'état de la société entière dans tous les coins de la terre, connaître les qualités et les talens de ses membres, et se mettre à portée de choisir avec sûreté les instrumens que son autorité absolue peut employer aux fonctions qu'il croit convenir le mieux à chacun d'eux ?.
Comme l'objet essentiel de l’ordre des jésuites était de travailler avec un zèle infatigable au salut des âmes, ils se sont trouvés en conséquence engagés dans beaucoup de fonctions de la vie active. Dès leur première institution, ils regardèrent l'éducation de la jeunesse comme un de leurs principaux ministères; ils aspirérent aux emplois de directeurs et de confesseurs ; ils préchèrent fréquemment pour instruire le peuple; ils envoyèrent des missionnaires pour convertir les infidèles ; la nouveauté de cet établissement et la singularité de son objet procurtrent à l'ordre beaucoup d'admirateurs et de protecteurs. Les chefs qui gouvernaient la société eurent l’habileté de profiter de toutes les circonstances qui pouvaient lui ètre utiles ; et en très peu de temps ses membres-se multiplièrent prodigieusement, et acquirent un crédit étonnant. Avant la fin du seizième siècle les jésuites se trouvaient à la tète
1 M. de La Chalotais a calculé le nombre des mémoires que le générai doit recevoir chaque année suivant les règlemens de la société. Ils montent en tout à 6,584, En divisant ce total par 27, nombre des provinces de l'ordre, il paraît qu'on envoie à Rome 177 mémoires tous les ans sur l'état de chaque province. Comple, etc., p. 52. ll faut encore y ajouter les lettres extraordinaires ou celles des moniteurs ou espions que le général et les provinciaux entretiennent dans chacune de leurs maisons. Compte rendu, par M. de Monclar, p. 431. Aist. des Jjésuit. Amst., 1761, tom. IV, p. 56. Les mémoires des provinciaux et des chefs de chaque maison n’ont pas seulement pour objet les membres de la société : ils sont encore obligés de rendre compte au général des affaires civiles du pays où ils sont établis, en tant que la connaissance de ces événemens peut intéresser la religion. Cette condition peut s'étendre à tous les cas particuliers, en sorte que le général était pleinement instruit de ce qui se passait dans Loutes les cours et dans le monde. Compte
rendu, par M. de Monclar, p. 443. Æist. des jéès., ibid. p. 58 Quand les provinciaux et les recteurs avaient à écrire sur quelque matière importante, ils devaient se servir d'un chiffre, et il y en avait un pour chacun d'eux, donné par le général. Compte rendu, par M. de La Chatolais, p. 54.
2 Compte rendu, par M. de Monclar, p. 215, 439. Compte rendu, par M. de La Chalotais, p.52, 222.
de l'éducation de la jeunesse dans presque tous les pays catholiques de l’Europe. Ils étaient devenus les confesseurs de presque tous les rois, fonction très importante sous toute espèce de règne, et supérieure à celle de ministre sous celui d’un prince faible. Ils étaient les directeurs spirituels de presque toutes les personnes distinguées par leur rang ou par leur puissance, Ils jouissaient du plus grand crédit et de la confiance la plus étendue auprès du pape , qui les regardait comme les plus zélés et les plus habiles défenseurs de son autorité. Les avantages qu'une telle société d'hommes actifs et entreprenans pouvait tirer de toutes les circonstances se présentent d'eux-mêmes. Ils formaient les esprits des hommes en élevant leur jeunesse , et conservaient sur eux de l’ascendant jusque dans leur vieillesse. Hs eurent en différentes époques la direction des cours les plus considérables de l'Europe ; ils se mélèrent de toutes les affaires ; ils prirent part à toutes les intrigues et à toutes les révolutions. Le général , guidé par les instructions qu’il recevait de toutes parts, pouvait régler toutes les opérations de l’ordre avec le discernement le plus sûr ; et le pouvoir absolu dont il jouissait le mettait en état de diriger ces opérations avec vigueur, et d'en assurer l'exécution et l'effet 1.
Les richesses de l'ordre continuèrent d’augmenter en mème temps que son crédit ; on imagina différens expédiens pour éluder le vœu de pauvreté. L'ordre acquit de vastes domaines dans les pays catholiques: par le nombre et la magnificence de ses édifices publics, et par la valeur de ses biens tant meubles qu’immeubles, ilétait en état de le disputer aux plus riches communautés. Outre les sources d’opulence qui leur étaient communes avec tout le clergé régulier , les jésuites en avaient une qui leur était particulière : sous prétexte d'assurer les progrès de leurs missions et de faciliter l'entretien de leurs missionnaires, ils obtinrent de la cour de
1 Lorsque Loyola, en 1540, demanda au pape d'auloriser l'institution de son ordre, il n’avait que dix disciples; ais en 1608, soixantc-nuit ans après leur établissement, le nombre des jésuites montait à 10,581. En 1710, l'ordre possédait vingt-quatre maisons professes, cinquante-neui inaisons de noviciat, trois cent quarante résidences, six
cent douce colléges, deux cents missions, cent cinquante R
séminaires et écoles publiques ; et le nombre des jés iles allait à 19,998. ist. des jés., tom 1, p. 20.
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Rome une permission particulière de commercer, avec les nations à la conversion desquÎles ils travaillaient, En conséquence ils embrassè-
ont attribué à la cour de Rome une étendue et une souveraineté de juridiction à laquelle aspiraient à peine dans les siècles d'ignorance les
rent un commerce très étendu, et très lucratif | prétentions des pontifes les plus présomptueux.
dans les Indes orientales et occidentales ; ils établirent dans les différentes parties de l’Europe, des magasins pourvus de toutes sortes de marchandises qu'ils vendaient. Ils ne se bornèrent pas à ce trafic; ils imitèrent encore l'exemple des autres sociétés commerçantes, et songèrent à former des établissemens : ils acquirent la possession d'une vaste et fertile province dans le continent méridional de l'Amérique , et exercèrent unedomination souveraine sur des milliers de sujets !.
Malheureusement la grande influence que l'ordre des jésuites acquit par tous ces moyens a fait souvent au genre humain les plus grands maux. La discipline que l’ordre observait pour former ses membres et les maximes fondamentales de sa constitution tendaient à faire regarder à chaque jésuite l'intérêt de la société comme l'objet capital , auquel toute autre considération devait être sacrifiée. Cet attachement à leur ordre, le plus fort peut-être qui ait jamais animé aucune société, est le caractère des jésuites ?; il sert à expliquer le génie de leur politique et la singularité remarquable de leurs principes et de leur conduite.
Comme c'était pour l'honneur et pour l'avantage de la société que les membres devaient chercher à prendre de l’ascendant sur l'esprit des personnes distinguées par leur rang ou leur pouvoir, le désir de gagner et de conserver plus aisément la confiance des hommes, avait conduit les jésuites à accréditer un système de morale relâchée et complaisante, qui pût s’accommoder aux passions, justifier les vices, tolérer les défauts, et autoriser presque toutes les actions auxquelles pouvait se porter le politique le plus audacieux et le moins scrupuleux.
La prospérité de l'ordre étant étroitement attachée à la conservation de l'autorité des papes, les jésuites, qui étaient liés aux intérèts de leur société par le même principe, ont dù être les plus zélés défenseurs de toutes les opinions qui tendaient à élever la puissance ecclésiastique sur les ruines de la puissance civile. Ils
1 Hist. des jés., tom. IV, p. 168, 196.