‹ Œuvres complètes de W. Robertson [microforme] (volume 3)Chapitre 96 sur 132 · PETER · texte numérisé non relu

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une nouvelle blessure faite à sa propre réputation, et il savait avec quelle adresse on ferait servir ces avantages à affaiblir son crédit auprès du roi et à accroître celui du duc. Il craignait que ces artifices ne fissent par degrés assez d'impression sur l'esprit facile et faible de Henri, pour effacer jusqu'aux restes de l'ancienne affection que ce prince avait eue pour lui. Mais le connétable ne voyait aucun moyen de prévenir cet accident, à moins qu'il ne lui fût permis de retourner à la cour, pour y essayer si, par su présence , il ne pourrait pas faire échouer tous les projets de ses ennemis et ranimer les tendres seutimens qui l’avaient si long-temps uni avec Henri , sentimens accompagnés d'une confiance si entière, qu'ils ressemblaient beaucoup plus à l'intimité privée d’une amitié, qu'à ces liaisons froideset intéressées qui s’établissent quelquefois entre un roi et un de ses courtisans.

Tandis que Montmorency formait des plans et des vœux pour son retour en France, avec beaucoup d'inquiétude et d'activité, mais avec peu d'espérance de succès , un incident imprévu vint seconder ses désirs et ses efforts. Le cardinal'de Lorraine, qui avait partagé avec son frère la faveur du roi et l'autorité qui en était le fruit, ne soutint pas la prospérité avec autant de discrétion que le duc de Guise : enivré de sa bonne fortune, il oublia combien son frère et lui étaient redevables de leur élévation à la duchesse de Valentinois; et, par une vanité ridicule , il ne parut l’attribuer qu'à l'importance et aux services de sa inaison. 11 poussa l'ingratitude jusqu'à négliger non-seulement sa bienfaitrice, mais encore jusqu’à la traverser dans ses projets, et à parler de sa personne et de son caractère avec la liberté la plus injurieuse.

Cette femme extraordinaire, qui, si nous en croyons ses contemporains, conserva jusqu'à l'âge de soixante ans la beauté et les charmes de la jeunesse, était toujours idolâtrée par le roi; elle ressentit vivement un semblable affront , et se disposa à en tirer une prompte vengeance. Comme elle ne vit pas de meilleur moyen pour supplanter les princes de Lorraine, que d'associer ses intérêts avec ceux de Montmorency, elle proposa, pour gage de cette

union , de donner une de ses filles en mariage à |

un des fils du connétable, qui accepta la proposition avec empressement. Après avoir ainsi

| tiaires pour traiter de la paix ; Philippe en nomma ! de son côté. L'abbaye de Cercamp fut indiquée

[1568] cimenté cette alliance, la duchesse employa tout l'empire qu’elle avait sur Henri pour fortifer ses dispositions à la paix et lui faire prendre les mesures nécessaires pour l'obtenir. Elle insinua qu'il serait très convenable que les ouvertures en fussent faites par le connétable , et que cette négociation, confiée à sa prudence, ne pouvait manquer d'avoir le succès qu'on en désirait, Henri, accoutumé dès long-temps à confier aux talens du connétable les affaires les plus importantes, n'avait besoin que de cet encourage. ment pour revenir à ses anciennes habitudes : il lui écrivit sur-le-champ avec son ton ordinaire de familiarité et d'amitié , et l’autorisa en même temps à saisir la première occasion de sonder les dispositions de Philippe et de ses ministres à l'égard de la paix. Montmorency prit la voie la plus convenable pour réussir : il s'ouvrit au duc de Savoie. Ce prince, malgré les grands emplois auxquels il avait été élevé et la gloire militaire qu'il avait acquise au service d'Espigne, était las de rester en exil, et brûlait de retourner dans ses états, et comme il n'avait aucune espérance de les recouvrer par la force des armes, il regardait un traité définitif entre la France et l'Espagne comme le seul événement qui pôt le faire rentrer dans les domaines dont on l'avait dépouillé. Il connaissait les sentimens particuliérs qui faisaient peucher Philippe vers la paix: et il n'eut pas de p'ine à l’engager non-seulement à écouter des propositions d'accommodement, mais même à permettre au connétasle de retourner en France, sur sa parole, pour y fortifier les dispositions pacifiques de son souverain. Henri reçut Montmorency avec les marques d'estime les plus flatteuses ; l'absence , au lieu d'éteindre ou mème d'’affaiblir son amitié, paraissait en avoir augmenté la vivacité; et dès le moment que le connétable reparut à la cour, il prit plus d'empire sur le cœur du roi qu'il n'en avait jamais eu. Le cardinal de Lorraine et le duc de Guise cédèrent prudemment à ce torrent de faveur, auquel ils auraient vainement tenté de s'opposer ; ils se bornèrent aux objets de leur département, et laissèrent le connétable et la duchesse de Valentinois gouverner à leur gré les affaires du royaume. Ces favoris déterminèrent bientôt Henri à nommer des plénipoten-

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pour le lieu du congrès ; et l'on convint aussitôt de terminer par une suspension d'armes toutes les opérations militaires.

Tandis que ces mesures préliminaires préparaient la conclusion d'un traité qui rendit la tranquillité à toute l'Europe, Charles-Quint, dont l'ambition y avait porté si long-temps le trouble , termina sa carrière dans le monastère de Saint-Just, Charles, entrant dans cette retraite, s'était soumis à un genre de vie qui aurait convenu à un simple gentilhomme d'une fortune modique. Sa table était servie avec propreté, mais avec simplicité ; il n'avait qu'un petit nombre de domestiques, et il vivait familièrement avec eux. Îl avait absolument aboli, pour le service de sa personne, toute espèce d'étiquette et de cérémonie gênante, comme incompatibles avec l'aisance et le repos où il voulait couler le reste de ses jours. La douceur du climat, jointe à l'éloignement des affaires et des wins du gouvernement, avait calmé sensiblement la violence de sa goutte et suspendu les douleurs aiguës dont il avait été si long-temps tourmenté ; de sorte que dans cette humble s0litude, il goûta peut-être une satisfaction plus pure et plus parfaite que toutes ses grandeurs ne lui en avaient jamais procuré. Les pensées et les vues ambitieuses qui l'avaient si long-temps occupé et agité étaient entièrement effacées de son esprit; loin de reprendre aucune part aux événemens politiques de l'Europe, il n'avait pas mème la curiosité de s’en informer; il semblait voir cette scène tumultueuse qu'il avait quittée avec tout le mépris et l'indifférence d’un homme qui en avait reconnu la frivolité, et qui jouissait du plaisir de s'être dégagé de ses liens.

D'autres amusemens et d’autres objets l’occupèrent dans sa retraite. Quelquefois il cultivait de ses propres mains les plantes de son jardin; quelquefois , suivi d’un seul domestique à pied , ilallait se promener dans un bois voisin, monté sur un petit cheval, le seul qu'il eût conservé. Souvent ses infirmités le retenaient dans son appartement, et le privaient de ces récréations actives; alors il recevait la visite de quelques sentilshommes qui avaient leurs habitations près du couvent, et il les admettait familièrement à sa table, ou bien il s'occupait à faire quelque ouvrage curieux de mécanique et à étudier les principes de cette science, pour laquelle il avait

toujours montré beaucoup de goût et de dispositions. Il avait même engagé ‘Fur. me, un des

plus ingénieux mécaniciens de son siècle , à l'accompagner dans sa solitude; il travaillait avec lui à construire des modèles des machines les plus utiles, et à faire des expériences sur leurs propriétés respectives; et il n'était pas rare que les idées du monarque servissent à perfectionner les inventions de l'artiste. Il se délassait quelquefois à des ouvrages de mécanique purement curieux et singuliers; il faisait des figures qui, au moyen de ressorts intérieurs, imitaient les mouvemens et les gestes humains, au grand étonnement des moines ignorans, qui, voyant des effets qu’ils ne pouvaient comprendre, tantôt se défiaient de leurs propres sens, tantôt soupçonnaient Charles et Turriano d'être en commerce avec des puissances invisibles. Il prenait un plaisir particulier à construire des horloges et des montres; ayant trouvé, après des essais multipliés, qu'il lui était impossible d'en faire marcher deux exactement l’une comme l'autre, il ne put s'empêcher, dit-on, de réfléchir, avec un mélange de surprise et de regret, sur sa propre folie, en se rappelant le temps et les soins qu'il avait employés vainement pour inspirer aux hommes une rigoureuse uniformité de sentiment sur les dogmes compliqués et mystérieux de la religion.

Quelles que fussent les autres occupations qui remplissaient le reste de son temps, il en réservait constamment une grande partie pour des exercices de piété. Soir et matin, il assistait régulièrement au service divin dans la chapelle du monastère, Il prenait beaucoup de plaisir à lire des livres de dévotion, particulièrement les ouvrages de saint Augustin et de saint Bernard ; et il avait des conversations fréquentes sur des sujets de religion avec son confesseur ou avec le prieur du couvent.

Le genre de vie que Charles avait embrassé était digne d’un homme parfaitement dégagé de tous les soins de ce monde, et préparé à passer dans l'autre; la premitre année de sa retraite s'écoula ou dans des amusemens innocens qui adoucissaient ses peines et délassaient son esprit fatigué par une longue et excessive application aux affaires, ou dans des occupations pieuses

| qu'il regardait comme essentielles pour se dis-

poser à un autre état. Mais environ six mois

avant sa mort, la goutte , qui lui avait laissé un intervalle plus long que de coutume, reparut avec un surcroit de violence, Son tempérament épuisé eut à peine assez de force pour soutenir une si forte secousse , qui affaiblit son âme ainsi que son corps ; dès ce moment, à peine retrouvet-on quelques traces de cette raison saine et mâle qui avait distingué Charles de ses contemporains. Une superstition timide et servile flétrit son esprit. Il perdit le goût de toute espèce d'amusemens, et tâcha d'assujettir sa vie à toute l'austérité de la règle monastique. Il ne désirait plus d'autre société que celle des moines, et passait presque tout son temps à chanter avec eux les hymnes du Missel. Pour expier ses péchés, il se donnait en secret la discipline avec une rigueur si excessive, qu'après sa mort on ‘trouva le fouet de cordes dont il se servait teint de son sang. Ce n'était pas encore assez de ces actes de mortification qui, quoique sévires, n'étaient pas sans exemple. L'inquiétude, la défiance et la crainte, qui accompagnent toujours la superstition, troublaient de plus en plus son esprit, et diminuant à ses yeux le mérite de ce qu'il avait fait, le portaient à chercher quelque acte de piété extraordinaire et nouveau, qui pût signaler son zèle et attirer sur lui la faveur du ciel. L'idée à laquelle il s'arrêta est une des plus bizarres et des plus étranges que la superstition ait jamais enfantées dans une imagination faible et déréglée. Il résolut de célébrer ses propres obsèques avant sa mort. En conséquence, il se fit élever un tombeau dans la chapelle du couvent. Ses domestiques y allèrent en procession funéraire, tenant des cierges noirs dans leurs mains; et lui-même il suivait enveloppé d'un linceul. On l’étendit dans un cercueil avec beaucoup de solennité. On chanta l'office des morts; Charles joignait sa voix aux prières qu'on récita pour le repos de son âme, et mêlait ses larmes avec celles que répandaient les assistans, comme s'ils avaient célébré de véritables funérailles. La cérémonie se termina par jeter, suivant l'usage, de l’eau bénite sur le cercueil, et tout le monde s'étant retiré, les portes de la chapelle furent fermées. Charles sortit alors du cercueil et se retira dans son appartement plein des idées lugubres que cette solennité ne pouvait manquer d'inspirer !. Soit que la longueur de la cérémonie 1 Strada, de Bell. Belg., lib. x, p. 11. Thuaur., p. 723

l'eût fatigué, soit que cette image de mort eût fait sur son esprit une impression trop forte, il fut saisi de la fièvre le lendemain, Son corps exténué ne put résister à la violence de l'accès, et il expira le 21 de septembre, âgé de cinquantehuit ans six mois et vingt-cinq jours.

Comme Charles fut, par son rang et sa dignité , le premier souverain de son siècle, le rôle qu'il joua fut aussi le plus brillant , soit que l'on cousidère la grandeur , la variété ou le succès de ses entreprises. Ce n’est qu'en observant avec attention sa conduite, non en consultant les louanges exagérées des Espagnols ou les critiques partiales des Français, qu’on peut se former une juste idée du génicet des talens de ce prince, Il avait des qualités particulières, qui marquent fortement son caractère, et qui non-seulement le distinguent des autres princes ses conteraporains, mais encore expliquent cette supériorité qu'il conserva si long-temps sur eux. Dans tous les plans qu'il concerta il porta toujours une prudence et une réserve qu'il tenait de la nature autant que de l'habitude. Né avec des talens qui se développirent lentement et ne parvinrent que tard à la maturité, il s'était accoutumé à peser tous les objets «i l’intéressaient avec une attention exacte et réfléchie. I y portait toute l'activité de son âme; il s'y arrêtait avec l'application la plus sérieuse sans se laisser distraire par le plaisir ni refroidir par aucun amusement; et il roulait en silence son objet dans son esprit. Il communiquait ensuite l'affaire à ses ministres, et, après avoir écouté leurs opinions, il prenait son parti avec une fermeté qui accompagne rarement cette lenteur dans les délibérations. Aussi touteslesopérations de Charles, bien différentes des saillies brusques et inconséquentes de Henri VIII et de François I", avaient

l'air d'un système lié, dont toutes les parties étaient combinées, tous les effets prévus, et où l'on avait même pourvu aux accidens. Sa célerité dans l'exécution n’était pas moins remarquable que sa patieuce dans la délibération. Il consultait avec phlegme, mais il agissait avec activité; etil ne montrait pas plus de sagacité dans le choix des mesures qu'il avait à prendre que de fécondité de génie dans l'invention des moyens

Sandov., lib. 11, p. 609, etc. Miniana, Continuat. Ma rian., VO. IV, p. 216. Vera y Zuniga, Fida del Carlos, p. 3.

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propres à en assurer le succès. Il n'avait pas recu de la nature l'esprit guerrier , puisque dans l'âge où le caractère a le plus d’ardeur et d'impétuosité , il resta dans l'inaction ; mais lorsque enûin il prit le parti de se mettre à la tète de ses armées, son génie se trouva tellement fait pour s'exercer avec vigueur sur quelque objet qu'il embrassât, que bientôt il acquit une connaissance de l’art de la guerre et des talens pour le commandement qui le rendirent légal des plus habiles généraux de son siècle. Charles possédait surtout au plus haut degré la science la plus importante pour un roi, celle de connaitre les hommes et d'adapter leurs talens aux emplois divers qu’il leur confiait. Depuis la mort de Chièvres jusqu'à la fin de son règne, il n'employa aucun général, aucun ministre, aucun ambassadeur, aucun gouverneur de province dont les talens ne fussent pas proportionnés au service qu’il en attendait. Quoique dépourvu de cette séduisante aménité de mœurs qui distinguait François L® et lui gagnait les cœurs de tous ceux qui l'approchaient, Charles n'était pas privé des vertus qui assurent la fidélité et l'attachement. Il avait une confiance sans bornes dans ses généraux, il récompensait avec magnificence leurs services, il n'enviait point leur gloire et ne paraissait pas jaloux de leur pouvoir, Presque tous les généraux qui commandèrent ses armées peuvent être mis au rang des plus illustres capitaines; les avantages qu'il remporta sur ses rivaux furent évidemment l'effet des talens supérieurs des officiers qu'il leur opposa; cette circonstance pourrait, en quelque sorte, diminuer son mérite et sa gloire, si l'art de démèler et d'employer les meilleurs instrumens n'était pas la preuve la moins équivoque du talent de gouverner.

On remarque cependant dans le caractère politique de Charles des défauts qui doivent affaiblir beaucoup l'admiration qu'excitent ses talens extraordinaires. Il était dévoré d’une ambition insatiable : quoiqu'il y eût peu de fondement à l'opinion généralement répandue de son temps, qu'il avait formé le chimérique projet d'établir une monarchie universelle en Europe, ilest cependant certain que le désir de se distinguer comme conquérant le précipita dans des guerres continuelles qui épuisèrent et écra- | strent ses sujets, et ne lui laissèrent pas le temps |

de s'occuper à perfectionner dans ses états la police intérieure et les arts, objets les plus digues d'occuper un prince qui fait du bonheur de ses peuples le but de son gouvernement, Charles ayant, dès sa jeunesse, réuni la couronne impériale aux royaumes d'Espagne et aux domaines héréditaires des maisons d'Autriche et de Bourgogne, tant de titres et de puissance lui ouvrirent une si vaste carrière de projets ambitieux, et l'engagèrent dans des entreprises si compliquées et si épineuses qu'il sentit souvent que l'exécution en surpassait ses forces ; alors il eut recours à de bas artifices, indignes de la supériorité de son génie; quelquefois même il s'écarta des règles de la probité d'une manière déshonorante pour un grand prince. Sa politique insidieuse et perfide était encore plus frappante et plus odieuse par le contraste du caractère franc et ouvert de ses deux contemporains, François 1° et Henri VIII. Quoique cette différence fût particulièrement l'effet de la diversité du caractère de ces princes, on doit aussi l'attribuer en partie à une opposition dans les principes de leur conduite politique , qui peut faire excuser à quelques égards ce vice de Charles, sans cependant le justifier entièrement. François et Henri, presque toujours entraînés par l’impulsion de leurs passions, se précipitaient avec violence vers le but qu'ils avaient en vue, Les mesures de Charles, étant le résultat d'une rc flexion froide et tranquille, étaient combinées avec art et formaient un système régulier. Les hommes du caractère des premiers poursuivent naturellement l'objet de leurs désirs, sans chercher de déguisement etsans employer d'adresse : ceux du caractère de Charles sont portés, soit en concertant , soit en exécutant leurs projets, à recourir à des finesses qui conduisent toujours à l’artifice et dégénèrent souvent en fausseté.

La tradition nous a laissé, sur le caractère privé et la conduite domestique de Charles- Quint, des détails moins circonstanciés et moins intéressans qu'on n'aurait dû l’attendre en considérant le grand nombre des auteurs qui ont entrepris l’histoire de sa vie, mais ces particularités ne sont point l'objet de cet ouvrage, où je me suis proposé de rapporter les événemens du règne de ce prince, et non de peindre ses vertus ou ses défauts privés.

Cependant les plénipotentiaires de France,

Ce 2 ADR ponts ape he an, nom man 4

d'Espagne et d'Angleterre continuaient leurs conférences à Cercamp; chacun d’eux fit d'abord au nom de sa cour des demandes exagérées , suivant l'usage des négociateurs; mais comme ils désiraient tous également la paix, ils étaient disposés à se relâcher mutuellement de leurs prétentions, pour lever tous les obstacles qui s’opposeraient à un accommodement. La mort de Charles-Quint était pour Philippe une nouvelle raison de hâter la conclusion d’un traité, parce qu’elle augmentait encore l'impatience qu'il avait de retourner en Espagne, où il n’y avait plus personne au-dessus de lui. Cependant, malgré les désirs réunis de toutes les parties intéressées à la paix, il survint un événement qui occasiona un délai inévitable dans les négociations. Environ un mois après l'ouverture des conférences à Cercamp, Marie d’Angleterre mourut après un règne court et sans gloire, et Élisabeth, sa sœur , fut proclamée reine avec une joie universelle, Comme les plénipotentiaires voyaient expirer leurs pouvoirs par la mort de Marie, ils ne purent continuer leurs négociations sans avoir une commission et des instructions de leur nouvelle souveraine.

Heori et Philippe virent avec un égal degré d'inquiétude l'élévation d'Élisabeth au trône d'Angleterre. Comme , pendant l'administration soupçonneuse de Marie, Élisabeth s'était conduite, dans la situation délicate et difficile où elle se trouvait, avec une prudence et une adresse fort au-dessus de son âge, ces deux princes avaient pris la plus haute idée de ses talens, et s'attendaient déjà à un règne bien différent de celui de sa sœur. Ils sentaient également combien il était important de se la rendre favorable, et ils employèrent à l’envi les moyens les plus propres à se concilier sa confiance. Chacun d'eux avait en sa faveur une circonstance propre à intéresser Élisabeth; Henri lui avait offert un asile dans ses états, au cas que les violences de Marie la missent dans la nécessité de chercher sa sûreté hors de l'Angleterre. Philippe avait, par son crédit, empêché Marie de se porter aux dernières extrémités contre sa sœur. Ils tâchèrent l'un et l’autre de faire valoir ces circonstances. Henri écrivit à Élisabeth et lui fit les protestations les plus vives d'estime et d'attachement; il lui représenta la guerre qui s'était allumée entre les deux royaumes, non comme une

[1559] | querelle nationale, mais comme l'effet de l’aveugle complaisance de Marie pour les désirs de son mari; il la Conjura de se dégager d'une alliance qui avait été si funeste à l'Angleterre, et à faire avec lui une paix particulière, sans y mêler ses intérêts avec ceux de l'Espagne, dont elle devait absolument se séparer. Philippe, d’un autre côté, craignant de voir finir sa liaison avec l'Angleterre, liaison dont il avait récemment reconnu toute l'importance dans sa rupture avec la France, non-seulement fit à Élisabeth les déclarations les plus positives de son attachement pour elle et de la résolution où il était d'entretenir avec elle la plus étroite amitié; afin de confirmer et de perpétuer leur union, il lui offrit même de l'épouser, et s'engagea d'obtenir du pape des dispenses pour ce mariage.

Élisabeth pesa les propositions des deux rois avec l'attention la plus sérieuse, et avec ce discernement de ses vrais intérêts qu’on a toujours remarqué dans ses délibérations. Elle reçut d'abord assez favorablement l'ouverture que lui faisait Henri d’une négociation séparée, parce que cC'ait un moyen d'ouvrir avec la France une correspondance dont elle pouvait tirer beaucoup d'avantage, si Philippe ne montrait pas assez de zèle et d'activité pour lui assurer les conditions qu’elle se proposait de tirer d’un traité commun. Cependant elle ne se prêta à la proposition de Henri qu’avec beaucoup de réserve et de circonspection, dans la crainte d’alarmer le caractère soupçonneux de Philippe, et de perdre un allié en cherchant à gagner un ennemi !. Henri luimême, par un trait impardonnable d’indiscrétion, empècha Élisabeth de pousser sa correspondance avec lui aussi loin qu’il l'aurait fallu pour offenser et aliéner Philippe. Dans le temps qu'il s'occupait, avec la plus grande assiduité, à gagner l'amitié d’Élisabeth, il céda avec une imprudente facilité aux sollicitations des princes de Lorraine , et permit à sa belle-fille ; la reine d'Écosse, de prendre le titre et les armes de reine d'Angleterre. Cette prétention déplacée, qui a été la source des malheurs de Marie Stuart, éteignit tout d'un coup la confiance qui commençait à s'établir entre Henri et Élisabeth, et fit naître à la place la défiance, le ressentiment et la haine. La reine d'Angleterre jugea dès lors

' Forbes, t. 1,p 4

qu'elle ceux dt des nég avec lui Com

elle ava bassade elle leur les plén aucune ( féré ave de la pr la loi d’'E et ne tél proposit lippe lui si ouvert que Mari eu de l'in une si 00 trop bien lippe pot croyait p pût l’aut damné e Catherine d'Anne € était nul était illé minée à lippe, la tait pas d nne répon time pou conclure } elle ne lu Cet arti beth sut à timens et séduisire avec la pl reine dan à Cercam teau-Caml] tif qui de tions de points obs de détails ! Strype, Carte, Æist.

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s des deux rois et avec ce disqu'on a toujours . Elle reçut d'ature que lui faiarée , parce que c la France une it tirer beaucoup trait pas assez de er les conditions n traité commun.

à proposition de ve et de circonsmer le caractère e perdre un allié emi!. Henri luiable d’indiscréusser Sa COrresil l'aurait fallu e. Dans le temps hnde assiduité , à | céda avec une tions des princes Ile-fille ; la reine et les armes de ention déplacée, de Marie Stuart, fiance qui comet Élisabeth, et | le ressentiment re jugea dès lors

qu'elle devait unir étroitement ses intérêts avec ceux de Philippe, et n'attendre la paix que des négociations qu’elle traiterait conjointement avec lui.

Comme immédiatement après son avénement, elle avait donné des pouvoirs aux mêmes ambassadeurs qui avaient été nommés par sa sœur, elle leur enjoignit d'agir en tout de concert avec les plénipotentiaires d'Espagne, et de ne faire aucune démarche sans en avoir auparavant conféré avec eux. Mais quoiqu'elle jugeât qu'il était de la prudence d’avoir cet air de confiance dans laloid’Espagne, elle sut jusqu'où elle devait aller, et ne témoigna aucune inclination à accepter la proposition extraordinaire de mariage que Phi-

lippe lui avait faite. Les Anglais avaient montré |

si ouvertement combien ils détestaient le choix que Marie avait fait de ce prince, qu'il y aurait eu de l'imprudence à les irriter , en renouvelant

trop bien le caractère dur et impérieux de Phi-

lippe pour $onger à en faire son époux. Elle ne | croyait pas d’ailleurs qu'une dispense du pape !

pût l’autoriser à l’épouser ; elle eût par-là condamné elle-même le divorce de son père avec Catherine d’Arragon, et reconnu que Île mariage d'Anne de Boulen sa mère, avec fenri VIIF,

était nul, et par conséquent que sa naissance |

était illégitime. Mais quoiqu'elle fût bien déterminée à ne pas accéder à la proposition de Philippe, la situation de ses affaires ne lui permettait pas de la rejeter positivement. Elle fit donc nne réponse vague , mais où il entrait tant d’estime pour Philippe, que s’il ne pouvait rien en conclure pour le succès de ses désirs, du moins elle ne lui tait pas l'espérance.

Cet artifice et la prudence avec laquelle Élisabeth sut pendant quelque temps cacher ses sentimens et ses intentions à l'égard de la reii sion, séduisirent tellement Philippe , qu'il épousa avec la plus grande chaleur les intérêts de cette reine dans les conférences qui se renouvelèrent à Cercamp, et se continuèrent ensuite à Cateau-Cambrésis. Pour conclure un traité définitifqui devait concilier les droits et les prétentions de tant de princes, il y avait tant de points obscurs et embrouillés à éclaircir’, tant de détails minutieux à discuter , que la négocia-

‘Strype, 4nnals of the Reformation., 1. L, p. 11. Gare, Aist. of England, t. WA, p. 375.

LR

tion paraissait devoir traîner en longueur ; mais le connétable de Montmorency, passant alternativement aux cours de Paris et de Bruxelles pour prévenir ou ‘écarter toutes les difficultés , mit tant d'activité et d'adresse dans ses démarches, que tous les objets de contestation furent enfin conciliés d'une manière très satisfaisante pour Henri et pour Philippe, et tout fut disposé pour mettre la dernière main au traité qu'ils devaient conclure entre eux. Le seul obstacle qui en retardât l'exécution, venait des prétentions de l'Angleterre : Élisabeth demandait du ton le plus absolu la restitution de Calais comme une condition essentielle de son consentement à la paix; Henri refusait de céder cette importante conquête, et l’un et l’autre paraissaient avoir pris, à cet égard , une résolution que rien ne pouvait changer. Philippe appuyait vivement

| la demande d'Élisabeth, mais ce n’était point une si odieuse union. Elle connaissait d'ailleurs |

par un motif d'équité envers les Anglais et pour contribuer à leur faire recouvrer ce qu'ils avaient perdu en épousant sa cause; ce n'était pas non plus dans la seule vue de plaire à Élisabeth par ce témoignage de zèle pour ses intérèts; le but de ce prince était de rendre la France moins formidable, en restituant à ses anciens ennemis une place qui leur donnait un accès facile dans le cœur du royaume. Cependant l’ardeur avec laquelle il appuyait les instances des plénipotentiaires anglais commença à se ralentir, Élisabeth, se sentant bien affermie sur son trône , avait commencé, dans le cours de la négociation, à prendre ouvertement des mesures vigoureuses, non-seulement pour détruire ce que sa sœur avait fait en faveur du papisme, mais même pour établir sur de solides fondemens la religion protestante; Philippe fut dès lors convaincu que son projet d'épouser Élisabeth avait toujours été chimérique, et qu'il ne devait plus y penser. Dès ce moment ses instances en faveur de cette princesse furent plus froides et plus vagues, et il ne les continua que par décence et par des considérations politiques très éloignées. Élisabeth devait s'attendre à ce changement de conduite, et le remarqua bientôt ; mais comme rien n'était plus contraire aux intérêts de son peuple et plus incompatible avec ses plans d'administration intérieure que la durée d'une guerre avec la France, elle sentit la nécessité de se soumettre aux conditions que lui imposait la c2

situation de ses affaires , et de se préparer à se voir abondonnée d'un allié qui ne tenait plus à elle que par un faible lien, à moins qu'elle ne réduisit promptement ses prétentions à des demandes modérées et raisonnables. Elle donna en conséquence de nouvelles instructions à ses ambassadeurs, et les plénipotentiaires de Philippe agissant comme médiateurs entre ceux de la France et de l'Angleterre! , on trouva un expédient qui semblait autorisér Élisabeth à se relâcher de la hauteur de ses premières propositions à l'égard de Calais. Tous les articles moins importans furent arrangés sans difficultés et sans délai. Philippe craignant de paraître avoir abandonné les Anglais, voulut que le traité de paix entre Henri et Élisabeth, fût conclu dans les formes, avant celui qu'il négociait avec le même monarque. Le premier fut signé le 2 d'avril et l’autre le lendemain.

Le traité entre la France et l’Angleterre ne contenait aucun article important que celui qui concernait Calais. Il fut stipulé.que Henri resterait en possession de cette place avec toutes ses dépendances pendant huit ans, et qu’à l’expiration de ce terme, il la rendrait à l'Angleterre ; qu'en cas de refus de la rendre, il paierait cinq cent mille couronnes, pour le paiement desquelles sept ou huit riches négocians qui ne seraient pas ses sujets donneraient des sûretés suffisantes ; que cinq Français de distinction seraient livrés comme otages, jusqu’à ce que ces sûretés fussent fournies ; que lors même que les cinq cent mille couronnes auraient été payées, le droit des Anglais sur Calais resterait toujours entier ; que le roi et la reine d'Écosse seraient compris dans le traité; que si Henri ou ses alliés violaient la paix par quelque acte d’hostilité, celui-ci serait obligé de rendre à l'instant Calais , et que, d’un autre côté, si les infractions à la paix venaient d'Élisabeth, Henri, ainsi que le roi et la reine d'Écosse, seraient dispensés de tous les engagemens qu'ils contractaient par le traité.

Malgré l’attentionrecherchée qui semble avoir dicté toutes ces précautions, il est évident que Henri n’était pas dans l'intention de rendre Calais, et il n’est pas probable qu'Élisabeth s’attendit à cette restitution : il était bien difficile

2 Forbes, lin, &, p. 59.

que pendant le cours de huit ans cette reine vécût dans une union assez parfaite avec la France et l'Écosse pour ne pas donner à Henri quelque prétexte. d'allégue: qu'elle avait violé le traité, et en supposant même que cet espace de temps s’écoulât sans qu'il y eût de part ni d'autre aucun sujet de plainte, Henri avait le choix de payer la somme stipulée, et Élisabeth n'avait d'autre moyen pour soutenir son droit que la force des armes. Cependant en rédigeant dans cette forme les articles du traité qui regardaient Calais, Élisabeth contentait tous ses sujets; elle donnait aux politiques éclairés une preuve de son adresse, en colorant ce qu’elle ne pouvait empêcher ; elle amusait la multitude par l’espérance de recouvrer bientôt cette place dont l'abandon total aurait pu paraître une honteuse lâcheté.

L’expédient que Montmorency mit en œuvre pour faciliter la conclusion de la paix entre la France et l'Espagne fut de négocier deux traités de mariage; l’un entre Élisabeth, fille aînée de Henri, et Philippe, qui supplanta l’infortuné Don Carlos son fils, à qui cette princesse avait été promise dans les premières conférences de Cercamp; l'autre entre Marguerite, sœur de Henri, avec le duc de Savoie. Quelque faibles que soient les liens du sang parmi les princes, et quelque peu d'égard qu'ils puissent y avoir lorsqu'ils sont animés par des vues d’ambition, ils veulent cependant quelquefois paraître dé-

terminés par ces affections domestiques , et ils |

les allèguent pour justifier des démarches qu'ils jugent nécessaires, mais qu’ils reconnaissent être contraires à la politique ou à l'honneur. Tel fut l’usage que fit Henri des deux propositions de mariage auxquelles il donna son consentement. [lassura un établissement honorable pour sa sœur et sa fille, et en considération de cet arrangement, il souscrivit, en faveur de Philippe et du duc de Savoie , à des conditions que, sans ce prétexte , il n’eût jamais osé approuver.

Les principaux articles du traité entre h |

France et l'Espagne furent , qu’il y aurait une amitié sincère et perpétuelle entre les deux couronnes et leurs alliés respectifs ; que les deux monarques travailleraient de concert à procurer

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toutes les conquêtes faites en deçà des Alpes, par l’un ou l’autre parti , depuis le commenc- ment de la guerre en 1551, seraient réciproquement abandonnées ; que le duché de Savoie, la principauté de Piémont, le pays de Bresse, et tous les autres territoires précédemment soumis aux ducs de Savoie, seraient rendus à Emmanuel Philibert , immédiatement après la célébration de son mariage avec Marguerite de France; à l'exception cependant des villes de Turin, Quiers , Pignerol, Chiva et Villanova, dont Henri resterait en possession jusqu’à ce que ses prétentions sur ces places, du chef de sa grand”mère , eussent été jugées et décidées en justice réglée ; que tant que Henri retiendrait ces places, Philippe aurait la liberté de mettre des garnisons dans les villes de Verceil et d’Asti ; que le roi de France évacuerait sur-le-champ toutes les places qu’il occupait en Toscane et dans le pays de Sienne, et renoncerait à toutes prétentions futures sur ces places ; qu’il rendrait ‘le marquisat de Montferrat au duc de Mantoue ; qu’il pardonnerait aux Génois , et leur cèderait les villes qu’il avait conquises dans l'île de Corse; que les princes et états auxquels ces cessions seraient faites , ne demanderaient aucun compte à leurs sujets de la conduite qu'ils ont tenue sous la domination d’une puissance étrangère , et que tout ce qui s'était passé serait enseveli dans l'oubli. Le pape, l'empereur, les rois de Danemark , de Suède, de Pologne , de Portugal, le roi et la reine d'Écosse , et presque tous les princes et états de la chrétienté furent compris dans ce traité de paix , comme alliés ou de Henri ou de Philippe 1.

On vit ainsi la tranquillité renaître dans l’Europe. Toutes les causes de discorde qui avaient si long-temps divisé les monarques puissans de France et d’Espagne, et transmis des querelles héréditaires de Charles à Philippe et de François à Henri, parurent entièrement anéanties. Les Français seuls se plaignirent des conditions inégales d’un traité qu'avait accepté leur souverain trop facile, séduit par un ministre ambitieux qui voulait recouvrer sa liberté, et par une maîtresse artificieuse qui cherchait à satisfaire son ressentiment. Ils se récrièrent hautement contre la folie de céder aux ennemis dela France

1 Recueil des Traités, 1. M, p. 227.

cent quatre-vingt-neuf villes fortifiées tant dans les Pays-Bas qu’en Italie, en échange de trois petites villes de Saint-Quentin , de Ham et du Castelet. Ils regardaient comme une tache ineffaçable à la gloire de la nation de renoncer à de vastes territoires, si aisés à défendre, que l'ennemi, même après plusieurs années de victoires , n'aurait osé espérer de les arracher de leurs mains.

Mais Henri, sans être touché des sentimens de son peuple ni ébranlé par les représentations de son conseil, ratifia letraité, et remplit avec la plus grande fidélité tous les engagemens qu’il avait pris. Le duc de Savoie se rendit à Paris avec un cortége nombreux , pour y célébrer son mariage avec la sœur de Henri. Le duc d’Albe fut envoyé à la même cour, à la tête d'une superbe ambassade, pour épouser Élisabeth au nom de son maître. Ils furent reçus l’un et l’autre avec la plus grande magnificence ; au milieu des réjouissances et des fêtes qui se donnèrent à cette occasion, Henri perdit la vie par un accident extraordinaire et assez connu. François II son fils, prince encore enfant, d’une constitution faible, d’un esprit plus faible encore, monta sur le trône. Bientôt après, Paul termina son règne impérieux et violent, en guerre avec tout le monde et mécontent de ses propres neveux. Ceux-ci, persécutés par Philippe, et abandonnés du successeur de Paul, qu'ils avaient eux-mêmes élevé par leur crédit sur le trône papal, furent condamnés au supplice que leur ambition et leurs forfaits avaient mérité; et leur mort fut aussi infâme que leur vie avait été criminelle. On vit ainsi disparaître presque en mème temps tous les personnages qui avaient joué les rôles principaux sur le grand théâtre de l’Europe. Un nouveau période d'histoire s’ouvre à cette époque; d’autres acteurs paraissent sur la scène, animés par d'autres vues et d’autres passions. De nouvelles querelles s'élèvent entre les princes, et de nouveaux plans d’ambition vont occuper et troubler le monde.

En réfléchissant sur les époques de l'histoire, les plus fécondes en révolutions, on voit qu'il y a une grande disproportion entre les changemens qui se sont opérés et les efforts qui ont été faits. Les conquêtes ne sont jamais étendues ni rapides que parmi des nations dont les progrès dans l'art du gouveruement sont très iné-

aux. Lorsque Alexandre-le-Grand, à la tête d’un peuple brave, de mœurs simples, formé à la guerre par des institutions admirables, subjugua un état énervé par les excès du luxe et de la mollesse ; lorsque Gengis-Kan et Tamerlan , conduisant des armées de barbares robustes, fondèrent sur des nations affaiblies par le climat le commerce et les arts, semblables à des torrens rapides, ces conquérans détruisirent tout devant eux, subjuguant les royaumes et les provinces dans l’espace de temps qu'il fallait pour les traverser. Mais les peuples qui sont à peu près également civilisés et instruits ne sont pas exposés aux calamités d’une conquête soudaine.

Leurs connaissances, leurs progrès dans l’art de la guerre, leur habileté en politique, sont presque au mème degré. Alors le destin des états ne dépend pas d'une seule bataille. Ils ont dans leur constitution intérieure des ressources nombreuses. Un état même n'est pas seul intéressé à sa défense et à sa conservation; d’autres puissances interviennent dans ses querelles, et balancent par leurs secours les avantages momentanés qu'un des deux partis peut avoir obtenus. Après des guerres longues et meurtrières, toutes les nations rivales se trouvent épuisées ; aucune n’est vaincue. Enfin on est forcé de conclure une paix qui laisse à chacune à peu près la même puissance et le mème territoire.

Tel fut l’état de l'Europe pendant le règne de Charles-Quint. Aucun prince n'avait sur les autres assez de supériorité de forces pour ne trouver aucune résistance à ses efforts, aucun obstacle à ses conquêtes. Aucune nation ne surpassait les autres dans la science du gouvernement au point d’avoir acquis sur elles une prééminence marquée, Chaque état avait, par sa situation et son climat, des avantages et des inconvéniens; et ils étaient tous distingués par quelque caractère particulier, soit par l'esprit du peuple, soit par la forme de la constitution. Mais les avantages que l’un possédait étaient balancés par des circonstances faversbles à d’autres ; et de cette combinaison il résultait qu'aucun n'avait une supériorité qui pût devenir funeste à tous. Dans ce siècle, ainsi qu'aujourd'hui, les nations de l'Europe étaient comme une grande famille, elles avaient des traits communs à toutes, qui formaient une ressemblance, et il y avait dans chacune des différences sensibles qui

les distinguaient; mais on ne voyait pas entre elles cette grande diversité de caractère et de génie qui, dans presque tous les périodes de l'histoire, a mis les Européens au-dessus de tous les autres habitans du globe, et semble avoir destiné les uns à commander, les autres à obéir.

Mais quoique cette ressemblance, cette égalité presque entière dans l'état desdifférentes nations de l'Europe eût empêché le règne de Charles- Quint d’être distingué par des conquêtes aussi étendues et aussi rapides qu'on en trouve des exemples dans d'autres époques de l'histoire, cependant tousles grands royaumes de cette partie du monde ont subi, pendant le cours de son administration, un changement trèsremarquable dans leur état politique, et ont été soumis à l'influence de certains événemens qui n’ont pas même aujourd'hui perdu toute leur activité, et qui continuent d'exercer encore leur action avec plus ou moins de force. Ce fut pendant le règne de Charles, et par une suite des continuels efforts que son ambition audacieuse fit faire au: différens royaumes de l'Europe, qu'ils acquirent plus de vigueur dans leur constitution intérieure, qu'ils apprirent à connaître leurs ressources , à sentir leur force, et à se rendre formidables aux autres. Ce fut aussi pendant ce règne que les divers états de l'Europe, auparavant isolés et désunis, s’unirent si intimement lesuns aux autres, qu'ils ne formèrent plus qu'un grand système politique, et chacun d'eux y prit un rang où il s’est maintenu depuis avec une constance à laquelle on n'aurait pas dù s’attendre, après les événemens multipliés de deux siècles très agités.

Cependant les progrès et les acquisitions que fit la maison d'Autriche furent plus considérables, et en mème temps plus sensibles et plus frappans que ceux des autres puissances. J'ai fait ailleurs l'énumération des vastes domaines dont Charles-Quint hérita de ses ancètres , tant autrichiens, bourguignons qu’espagnols; il y ajouta lui-même la couronne impériale, et, comme si ç'eût été encore trop peu, les bornes de l'univers furent reculées et un nouveau monde fut soumis à son autorité. Par son abdication, les provinces de la Bourgogne et les royaumes d'Espagne , avec toutes leurs dépendances dans le nouveau et l'ancien monde, passèrent à Philippe; mais Charles transmit ces états à son fils

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aussi dispendieux que continus, peu connus en

Europe avant le seizième siècle, quoiqu'ils fussent nécessaires pour soutenir la guerre entre des nations civilisées. Les provinces de Frise, d'Utrecht et d'Overyssel, qu'il avait achetées de leurs anciens propriétaires, et le duché de Gueldres dont il s'était rendu maître, en partie par k force des armes, en partie par les artifices de h négociation , formaient des accroissemens tès importans aux domaines de la maison de Bourgogne. Ferdinand et Isabelle lui avaient hissé toutes les provinces d'Espagne, depuis le fnd des Pyrénées jusqu'aux frontières de Porugal; mais comme il resta constamment en paix wec ce royaume, il ne fit aucune acquisition de æ côté.

Charles n'avait cependant pas laissé d'étendre y puissance dans cette partie de ses états. Par ksuccès de la guerre qu’il eut à soutenir avec ls communes de Castille, il éleva sa prérogative wyale sur les ruines des priviléges du peuple. [laissa subsister le nom des cortès et la formalté de leurs assemblées ; mais il anéantit presque atièrement leur autorité et leur juridiction, et i leur donna une nouvelle forme qui en fit un anseil de serviteurs de la couronne plutôt q'une assemblée des représentans du peuple.

Un des membres de la constitution ayant été ausi mutilé, il était impossible que l’autre ne fit pas affecté du même coup, et n’y perdit quelque chose. L'anéantissement du pouvoir ppulaire rendit la force aristocratique moins frmidable. Les grands , entrainés par l'esprit guerrier de leur siècle, ou séduits par les honmurs qu’ils obtinrent à la cour, épuisèrent leur fortune dans le service militaire, ou en s’attadant à la personne du souverain. Ils ne redoulirent point, peut-être mème n'observèrent-ils ps les progrès dangereux de l'autorité royale, qui, en leur laissant la vaine distinction de se ouvrir en présence de leur maître, les dépouilit par degrés de la puissance réelle dont ils juissaient lorsqu'ils formaient un corps et agistient de concert avec le peuple. Le succès avec lequel Charles était parvenu à abolir les privi-

léges des communes et à réprimer le pouvoir des nobles de Castille, encouragea Philippe à attaquer les droits plus étendus encore du royaume d’Arragon. Les Castillans, déjà accoutumés à la soumission, prêttrent leur secours pour imposer le mème joug à leurs voisins plus heureux et plus indépendans. La volonté du souverain devint la loi suprème dans tous les royaumes d'Espagne; alors des princes qui n'étaient plus arrêtés dans la combinaison de leurs plans par la jalousie du peuple , ni contrariés dans l'exécution par le pouvoir des nobles, furent en état de tendre à de grands objets et de réunir toutes les forces de l’état pour atteindre à leur but.

En même temps que Charles , par l'extension de la prérogative royale, travaillait à rendre les rois d'Espagne maîtres dans l’intérieur , il augmentait la dignitéet la puissance de sa couronne par ses acquisitions au dehors. I] assurait à l'Espagne la paisible possession du royaume de Naples que Ferdinand avait usurpé par artifice, et qu'il conservait avec peine. Il réunit à la couronne d’Espagne le duché de Milan, une des provinces les plus fertiles et les plus peuplées de l'Italie, et il laissa ses successeurs, indépendanment de leurs autres domaines , les princes les plus puissans de cette contrée qui avait été si long-temps le théâtre où les grandes puissances de l’Europe se disputaient à l’envi la supériorité. Lorsque les Français, par une suite du traité de Cateau-Cambrésis, eurent retiré leurs troupes de l'Italie, et totalement renoncé à leurs plans de conquète au-delà des Alpes , les Espagnols y devinrent plus puissans et leurs souverains furent en état, tant que la monarchie conserva quelque degré de vigueur , d’avoir la principale influence sur tous les événemens qui se passèrent dans cette partie de l’Europe. Mais tous ces accroissemens d'autorité au dedans et de domaines au dehors, dont les rois d'Espagne ont été redevables à Charles-Quint, sont peu considérables en comparaison de ses acquisitions dans le Nouveau-Monde. Ce ne furent pas des provinces, mais des empires qu'il réunit à sa couronne. Les immenses territoires qu’il y conquit , les sources inépuisables de richesses qu’il y découvrit, et les perspectives sans bornes qu'offrait dans tous les genres cette grande découverte, ne pouvaient manquer d’exciter l’acti-

vité de son successeur, eût-ilété moins ambitieux que Philippe, et de le rendre non-seulement entreprenant , mais encore formidable.

Tandis que la branche aînée de la maison d’Autriche s'élevait à ce degré de supériorité en Espagne, la branche cadette, dont Ferdinand était le chef, devenait aussi très puissante en Allemagne. Les domaines héréditaires que cette maison possédait depuis long-temps en Allemague, réunis aux royaumes de Hongrie et de Bohème, que Ferdinand avait acquis par son mariage, formaient une puissance respectable ; et ce prince y ayant ajouté la couronne impériale, se trouva maître d'états plus étendus qu'aucun des empereurs précédens, à l’exception de Charles-Quint , n’en avait possédé depuis plusieurs siècles. Heureusement pour l'Europe, le mécontentement de Philippe à l’occasion du refus que fit son oncle de lui céder la couronne impériale, empêcha pendant quelque temps les princes de la maison d’Autriche d'agir de concert, et produisit même entre eux une jalousie et une animosité sensibles. Cependant l'intérêt mutuel de ces princes éteignit par degrés une rivalité si peu politique; la confiance se rétablit entre eux, et l'agrandissement de leur maison devint l’objet commun de toutes leurs démarches ; ils donnèrent et reçurent alternativement les secours dont ils avaient besoin pour l'exécution de leurs plans, et les succès de chacun ajoutérent à la considération et à l’importance de tous. Une famille si puissante et si ambitieuse devint un objet général de jalousie et de crainte; pendant tout un siècle, toutes les forces, ainsi que la politique de l’Europe, eurent pour but de l’abaisser et de la traverser. Rien n'est plus propre à donner une idée frappante de l’ascendant que la maison d'Autriche avait pris en Europe, et de la terreur qu'elle inspirait, que de considérer combien elle était encore formidable, lors même qu'après avoir épuisé ses forces par des efforts extraordinaires et excessifs, l'Espagne ne fut plus que l'ombre d’un grand nom, et que ses rois furent tombés dans un état de faiblesse et d’imbécillité. Les nations européennes avaient si souvent éprouvé la supériorité de ses forces, et avaient été si constamment occupées à se tenir en garde contre elle, que la crainte de cette puissance était devenue une espèce de sentiment habituel, dont l'influence se

[1569] conservait encore quand les causes qui l'avaient fait naître ne subsistaient plus.

Tandis que la maison d'Autriche s’occupait avec tant de succès à étendre ses domaines, la France faisait peu d'acquisitions de territoire: tous ses projets de conquêtes en Italie avaient échoué ; elle n'avait encore formé aucun établis. sement considérable dans le‘Nouveau-Monde, et après les efforts vigoureux et continus de quatre règnes successifs, les limites du royaume étaient à peu près telles que Louis XI les avait laissées, Mais si les progrès de la France, dans l'augmentation de son territoire, n'étaient pas aussi ra. pides que ceux de la maison d’Autriche, ils étaient peut-être plus sûrs, parce qu'ils étaient moins brusques et moins sensibles. La conquête de Calais Ôta aux Anglais le pouvoir de faire des invasions en France sans s'exposer au plus grand danger, et délivra les Français de la crainte d'un ancien ennemi, qui jusqu'alors pouvait pénétrer en tout temps dans le royaume et retarder ou faire échouer l'exécution de leurs entreprises même les mieux concertées contre d'autres puissances. L'importante acquisition de Metz cou-

vrait cette partie de leur frontière, qui aupara- È

vant était très faible et la plus exposée à une insulte. Ainsi la France, dès le moment où elle obtint ces nouvelles sûretés contre les attaques du dehors, a dù être regardée comme le plus puissant royaume de l’Europe. C’est en effet de tous les états du continent le plus heureusment situé, soit pour faire des conquêtes, soit pour se défendre. Des extrémités de l’Artois jusqu’au fond des Pyrénées, et du canal britannique jusqu'aux frontières de la Savoic et aux côtes de la Méditerranée, ses domaines sont contigus et ne se pénètrent avec ceux d'aucune autre puissance. Plusieurs des provinces les plus considérables, lesquelles étaient soumises à de grands vassaux de la couronne souvent en guerre avec leur suzerain, étaient alors accoutumées à reconnaître l’autorité du roi et à lui obéir; et en devenant membres de la même monarchie, les habitans de ces provinces avaient pris les sentimens de la nation à laquelle ils s'étaient incorporés, et concouraient avec zèle à tout ce qui pouvait intéresser son honneur et son avantagt. Le pouvoir, le crédit dont on dépouilla les nobles, passa tout entier à la couronne. Le peuple ne fut pas admis à partager leurs dé-

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pouilles ; il n'obtint aucun privilége nouveau, il n'acquit pas une portion plus étendue dans la législation. Les rois de France, en travaillant à abaisser leurs grands vassaux, n'avaient pas consulté l’intérêt du peuple ; ils n’avaient songé qu'à étendre leur prérogative; contens de les avoir entièrement soumis à l'autorité de la couronne, ils s’embarrassaient peu de délivrer les communes de l’ancienne dépendance où les tenaient les nobles de qui elles relevaient.

Un monarque à la tête d’un peuple ainsi uni au dedans et à l'abri des entreprises du dehors, avait le droit de former de grandes entreprises et le pouvoir de les exécuter. Les guerres étrangères, qui avaient duré presque sans interruption depuis l’avénement de Charles VIIE au trône, avaient non-seulement entretenu et fortifié l'esprit belliqueux de la nation, en accoutumant les troupes aux fatigues du service militire et en les formant en même temps à l'obéissance , elles avaient encore ajouté à leur ardeur naturelle la vigueur de la discipline. Une noblesse brave et active qui se regardait

| comme oisive et inutile lorsqu'elle n’était pas en

ampagne, qui ne connaissait guère d’autres amusemens que les exercices et les jeux miliaires, qui ne voyait d'autre route à la puisance, à la renommée ou à l’opulence que la guerre, ne pouvait pas souffrir que son souveverain restât long-temps dans l'inaction. Le peuple, étranger aux arts de la paix, était toujours prêt à prendre les armes au commandement de ses supérieurs; les dépenses des guerres longues soutenues dans des pays éloignés, l'avaient accoutumé à supporter des impositions qui peuvent paraître légères en les comparant au poids énorme des taxes modernes, mais qui paraltront exorbitantes si on les compare à celles qui étaient levées en France, ou dans tout autre état de l’Europe avant le règne de Louis XI.

Ainsi tous les membres dont le royaume était

composé, étant également impatiens d'exercer |

leur activité, et en état de faire de grands efforts, les entreprises #t les opérations de la France ne durent pas ètre moins formidables en Europe que celles de l'Espagne. Les avantages supérieurs de sa situation, la contiguité et la masse de son territoire, et l'état particulier de a constitution politique, concouraient à rendre ss entreprises encore plus alarmantes et plus

décisives. Le roi exerçait une autorité absolue sur ses sujets; le peuple ne connaissait ni les occupations ni les habitudes qui donnent de l'éloignement ou de l’inaptitude pour la guerre; les nobles, quoique soumis au degré de subordination nécessaire dans un gouvernement régulier, conservaient encore la fierté et le courage, effet de leur ancienne indépendance. La vigueur des temps de la féodalité subsistait encore, mais sans l'anarchie qui en était la suite ; et les rois de France pouvaient employer avec avantage l’ardeur belliqueuse que cette ancienne et singulière institution avait allunée ou entretenait encore, sans être exposés à aucun des dangers ou des inconvéniens inséparables de ce système politique lorsqu'il était dans toute sa force.

Un royaume, dans l’état qu'on vient de décrire, est peut-être capable de plus grands efforts militaires que dans un période même où il aurait fait plus de progrès; mais quelque redoutable, quelque funeste même aux autres nations que pôt être une semblable puissance, les guerres civiles qui s’élevèrent alors dans cette monarchie préservèrent l’Europe des suites qu’elle en aurait pu craindre. Pendant la moitié d’un siècle, la France fut occupée et troublée par ces querelles intestines dont la religion fut le prétexte et l'ambition la cause , où les chefs des différentes factions déployèrent à l’envi de grands talens, mais où le gouvernement, sous une suite de règnes faibles, ne montra ni vigueur ni habileté. Ces troubles épuisèrent la force intérieure du royaume; l'esprit d’anarchie se répandit à tel point parmi les nobles, à qui la rébellion était familière et la contrainte des lois étrangère , qu’il fallut ensuite un long intervalle non-seulement pour rétablir la vigueur de la nation , mais encore pour raffermir l'autorité du prince, de sorte qu'il s'écoula encore bien du

, temps avant que la France pût tourner toute

son attention vers les affaires du dehors, et soutenir une guerre étrangère avec toutes ses ressources. Elle était encore bien loin de reprendre en Europe cet ascendant qu’elle a obtenu depuis l'administration du cardinal de Richelieu , et que la situation ainsi que l'étendue de ses domaines, la nature de son gouvernement et le caractère de son peuple la mettent en état de conserver.

Tandis que les états du continent étendaient

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leur pouvoir et leur influence, l'Angleterre, de son côté, travaillait avec le même succès à augmenter sa force intérieure et à perfectionner son gouvernement. Henri VIII, peut-être sans en avoir l'intention, mais certainement sans un plan fixe et suivi, poursuivit le projet d'abaisser la noblesse, que la politique de son père Henri VIT avait commencé, L'orgueil et le caprice, qui dominaient dans son caractère, lui firent employer de préférence dans l’administration desaffaires publiques deshommesnouveaux, parce qu'il les trouvait plus souples ou moins scrupuleux ; il leur confia l’autorité la plus étendue, et les éleva même aux places les plus distinguées par la dignité, ce qui ne pouvait manquer d'avilir et de blesser l'ancienne noblesse, En aliénant ou en faisant vendre les biens ecclésiastiques, dont le produit fut dissipé avec une

profusion égale à la rapacité qui les avait enva- |

his, et en accordant aux anciens propriétaires de terres le privilége de vendre leurs biens et d'en disposer par testament , il mit en circulation un fonds de richesses immenses, auparavant sans activité; par ce moyen il excita l'esprit d'industrie et de commerce, et lui donna du mouvement et de l'énergie. La route du crédit et de l'opulence se trouva ouverte aux personnes de tous les états. L'accroissement subit et excessif de la masse d'argent qu'occasiona en Espagne la découverte de l'Amérique fut funeste à l’industrie de ce royaume, au lieu que l’augmentation modérée de la masse des richesses qui circulaient en Angleterre y donna la vie au commerce, éveilla l’industrie de la nation, et l’encouragea à des entreprises utiles. En France, la couronne gagna ce que perdit la noblesse; en Angleterre, les communes partagèrent avec le roi la dépouille des nobles; en acquérant des propriétés , elles acquirent en même temps du pouvoir et de la considération; elles commencèrent à sentir leur propre importance ; elles étendirent par degrés leur influence dans le corps législatif; et sans qu'on prévit ni qu’elles prévissent peut-être elles-mêmes l'effet de leurs prétentions, elles obtinrent à la fin cette autorité puissante à laquelle la constitution britannique est redevable de son existence , et devra la conservation de sa liberté.

En même temps que le gouvernement anglais avançait vers sa perfection, plusieurs circons-

[1559] tances concouraisnt à changer l'ancien système politique relativement aux puissances étrangères et à en introduire un autre plus avantageux à l'état. En rejetant la suprématie et la juridiction du siége de Rome, la nation épargna des sommes considérables qu'on faisait passer tous les ans à Rome, soit pour des dispenses et des in. dulgences, soit pour subvenir aux frais des pè. lerinages dans les pays étrangers !, soit pour payer les annates, les premiers fruits et mille autres taxes que cette cour avide et artificieuse levait sur la crédulité des peuples. L'idée d'une juridiction différente de la puissance civile, et qui prétendait non-seulement en être indépendante, mais y être mème supérieure , était une étrange absurdité en matière de gouvernement, propre à donner de l'inquiétude aux esprits faibles, et tendant directement à troubler la so. ciété ; cette absurdité fut entièrement abolie, Le gouvernement devint plus simple à la fois et plus respectable lorsqu'il n’y eut plus de rang ai d'état qui pût exempter quelques tcitoyens d'etre cités aux mêmes tribunaux et jugés par es mêmes lois que tous les autres citoyens.

Les Anglais, en perdant Calais, furent exclus du continent, Tous les projets d’invasion en France devinrent alors aussi chimériques qu'ils avaient été auparavant nuisibles. Les vues des Anglais se bornèrent, d’abord par nécessité, ensuite par choix, à leur propre île. Cette fureur de conquête qui, pendant plusieurs siècles, avait agité la nation et épuisé ses forces en guerres continuelles et infructueuses, se dissipa enfin. Ces esprits actifs qui n'avaient jusqu'alors connu et suivi d'autre profession que la guerre, apprirent à chercher de l'occupation dans lesarts

de la paix, et l'état y gagna. La nation, affaiblie MR

par ses fréquentes expéditions sur le continent, reprit de nouvelles forces; et lorsque des circonstances extraordinaires la forcèrent dansh suite à prendre part à des guerres étrangères, la vigueur de ses efforts en fut d'autant plus

1 La perte évidente que ces différentes dépenses occasionaient à la nation, doit avoir été très!considérable. Les pèlerinages seuls étaient un objet de conséquence. En 1428, il y eut neuf cent seize personnes qui demandèrent des permissions pour aller visiter l'église de Saint-Jarques de Compostelle en Espagne, (Rymer, vol. X.) En 1434, le nombre des pèlerins pour le même lieu montaà deux mille quatre cent soixante : en 1446, il fut de der mille cent. Rymer, vol. XI.

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Le mème principe, qui avait engagé les Anglais à adopter ce nouveau système relativement aux puissances du continent, leur fit aussi changer leur plan de conduite à l'égard de l'Écosse, le seul état étranger qui, par sa situation locale, avait avec les Anglais une liaison assez intime pour exiger de leur part une attention contiuuelle. Ils renoncèrent à leur ancien système, c'est-à-dire à la conquête de ce royaume, parce que la nature du pays, jointe à la bravoure de ses robustes habitans, rendait ce projet, sinon impraticable, au moins fort dangereux; il parut préférable de travailler à s'assurer en Écosse assez d'influence pour mettre l'Angleterre à l'abri de tout danger et de toute inquiétude de ce côté. La pauvreté nationale des Écossais et la violence de leurs factions rendaient l'exécution de ce plan facile pour un peuple si supérieur à eux du côté des richesses. Leurs chefs , plus populaires, furent séduits ; les ministres et les fa-

|voris de la couronne furent corrompus; et l’on | prit un ascendant si absolu dans leurs conseils,

que les opérations de l'Écosse furent bientôt subordonnées en grande partie aux intérêts de l'Angleterre. Une sécurité si parfaite à l'égard des puissances étrangères, ajoutée aux avantages intérieurs dont l'Angleterre jouissait déjà, ne put manquer d'augmenter sa considération et son crédit. Le long règne d'Élisabeth, qui fut également distingué par la sagesse , la fermeté et la vigueur, accéléra les progrès de cette puissance, et l’éleva avec rapidité à ce degré de supériorité qu’elle a conservé depuis parmi les états de l’Europe.

Pendant le période dans lequel la situation politique des grandes monarchies subit ces révolutions , il se fit aussi dans les états inférieurs des changemens très importans : ceux qui arrivérent à la cour de Rome sont les plus frappans, et ils ont eu les suites les plus sérieuses et les plus étendues.

J'ai exposé dans mon /Zntroduction la naissance de cette juridiction spirituelle que les papes se sont arrogée comme vicaires de Jésus- Christ, et j'ai suivi les progrès de l'autorité qu'ils ont possédée comme princes temporels.

Avant le règne de Charles-Quint, rien ne tendit à circonscrire ou à modérer leur puissance que

les lettres et la philosophie qui commençaient à se ranimer et à être cultivées. Les progrès de la science n'étaient pas encore bien considérables, sa marche est toujours lente; il faut laisser écouler bien du temps avant que son influence s'étende sur le peuple et produise sur lui des effets sensibles. Peut-être que les lumières peuvent par degrés et après une longue succession de temps ébranler un système de fausse religion, mais il n’y a pas d'exemple qu’elles en aient entièrement détruit un seul. Ce sont des instrumens trop faibles pour démolir ces grands édifices que la superstition élève sur des fondemens profonds, et qu'elle fait fortifier avec l'art le plus consommé.

Luiher avait attaqué la suprématie du pape avec d’autres armes, et avec une impétuosité plus formidable. Le temps et la forme de son attaque, et une foule de circonstances qui ont déjà été exposées, concoururent au succès de son entreprise. Le charme, qui aveuglait les hommes depuis tant de siècles, se dissipa tout à coup. L'esprit humain, qui pendant si longtemps était resté aussi aveuglément soumis que s’il n’eût été formé que pour croire ce qu'on lui enseignait et pour faire ce qu’on lui prescrivait, sortit soudainement de sa léthargie; il voulut connaître avant de croire; il sentit le poids de ses fers, et brisa bientôt le joug qu'il avait porté jusqu'alors. Cette fermentation, cette inquiétude extraordinaire des esprits qui, aperçue dans l’éloignement des temps, paraît inexplicable ou extravagante, était si générale, qu’elle doit avoir été produite par des causes naturelles et d'une activité bien puissante. Les royaumes de Danemark , de Suède, d'Angleterre et d'Écosse, et presque la moitié de l'Allemagne, secouërent le joug de la domination des papes, abolirent leur juridiction dans leurs domaines, et donnèrent force de loi à des formes de culte et à des systèmes de doctrine, non-seulement indépendans de l’église romaine, mais absolument opposés à

ses dogmes.

Cet esprit d'innovation ne se borna pas aux peuples qui s'étaient révoltés ouvertement contre le pape, il se répandit dans toute l’Europe, et éclata dans tous les pays avec différens degrés de violence. Il pénétra de bonne heure en France,

| et y fit des progrès rapides. Le nombre de ceux

qui embrassèrent les opinions des réformateurs

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ÿ était si grand, leur zèle avait tant d’ardeur, ct les talens de leurs chefs étaient si distingués que bientôt ils osérent disputer la supériorité à l'église établie, et qu'ils furent quelquefois sur le

point de remporter la victoire. Dans toutes les | | La vénération pour la dignité papale augmentait

| donc en raison de la distance; et cette considé-

provinces d'Allemagne qui continuèrent à reconnaître la suprématie papale , ainsi que dans les Pays-Bas, la doctrine du protestantisme était

enseignée secrètement ; et elle avait fait tant de |

prosélytes , qu'ils étaient prêts à se révolter, et que la crainte seule de la sévérité du gouverne-

ment les empêcha de suivre l'exemple de leurs |

voisins et de se rendre indépendans. En Espagne

et en Italie la même disposition à secouer le | | plus pesantes et qu'ils exercèrent les vexations

| les plus odicuses: de sorte que, pour estimer la

joug se fit apercevoir. Plusieurs personnes, distinguées par leur savoir et leurs talens, attaquè-

rent avec tant de force et traitèrent avec tant de | | par les suites de la réformation, il faut tenir

mépris les prétentons diu pape à l’infaillibilité

et au pouvoir suprême, qu'il fallut toute la vi- | . du caractère des peuples qui ont secoué le joug;

gilance du magistrat civil, tout l'appareil de l'autorité pontificale, et toute la rigueur du tribunal de l’inquisition pour réprimer et éteindre ces dispositions.

La défection de tant d'états riches et puissans | porta un coup funeste à la grandeur et à la force | du siége de Rome ; les papes en perdant une |

partie de leurs domaines et de leurs revenus , eurent par là moins de récompenses à distribuer aux ecclésiastiques des différentes dénominations, qui leur étaient attachés par des vœux

d’obéissance aussi bien que par les liens de l’in- |

térèt, et qu'ils employaient comme des instrumens propres à établir ou à soutenir leurs usurpations dans toutes les parties de l'Europe. Ces mêmes contrées qui désavouaient alors la juridiction des papes, étaient celles qui anciennement leur avaient été le plus dévouées. L'empire de la superstition diffère de toute autre espèce de domination; son pouvoir souvent est plus grand et trouve une obéissance plus aveugle dans les pays éloignés du siége du gouvernement , tandis que ceux qui en sont plus voisins sont aussi plus à portée d’apercevoir les impos- ‘ures sur lesquelles il est fondé, et les artifices dont on se sert pour le soutenir. Les vices ou les défauts personnels des papes, les fautes et la corruption de leur administration, l'ambition, la vénalité et la fausseté qui régnaient à leurs cours , ne pouvaient échapper aux Italiens, et affaiblissaient nécessairement ce degré de respect

qui fait naître la soumission. Mais en Allemagne, en Angleterre et dans les pays plus distans de Rome, toutes ces choses étaient absolument

| ignorées , ou n'étant connues que par tradition,

elles ne faisaient que des impressions légères.

ration , fortifiée par une ignorance grossière , rendait les peuples également crédules et obéissans. En suivant les progrès de la domination

| des papes, on voit que ce fut en Allemagne et

dans les autres pays ‘éloignés de l'Italie qu'ils tentèrent avec le plus de succès les entreprises les plus hardies, qu'ils imposèrent les taxes les somme de pouvoir que la cour de Rome a perdue

compte non-seulement du nombre, mais encore

il faut considérer non-seulement la grande

. étendue de territoire dont elle a été dépouillée,

mais encore la soumission extraordinaire des sujets qu’elle a perdus.

Ce ne fut pas seulement par la défection de tant d'états et de royaumes que la réformation contribua à diminuer la puissance des pontifes

| romains ; elle les obligea de suivre un nouveau

plan de conduite même à l'égard des nations qui continuèrent de reconnaître leur juridiction; ils les gouvernèrent avec plus de douceur et par des maximes nouvelles. La réformation leur apprit, par un exemple funeste, ce qu'ils semblaient avoir ignoré jusqu'alors, qu’on peut épuiser à la fin et pousser à bout la patience et la crédulité des hommes. Ils craignirent de faire un nouvel usage de leur autorité qui pôt alarmer ou aigrir les sujets qui leur restaient , et les exciter à la révolte; ils virent s'établir dans plusieurs contrées de l’Europe une église rivale, attentive à épier toutes les fautes qui leur échapperaient dans leur administration, et ardente à les relever. Ils savaient que les opinions opposées à leur puissance et à leurs usurpations n'étaient pas uniquement celles ‘de leurs ennemis, mais qu’elles étaient répandues même parmi les peuples qui leur restaient encore attachés. D'après toutes ces considérations, il n’était plus possible aux pontifes de Rome de conduire et de gouverner leurs sectateurs comme ils l'avaient fait

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dans des temps de paix et de ténèbres, où la foi était aveugle et la soumission sans bornes, où

les peuples, en troupeaux dociles, obéissaient |

sans résistance à la voix du pasteur. Depuis l'époque de la réformation, les papes ont gouverné par adresse et par intrigue plutôt que par autorité ; le style de leurs décrets est resté le même , mais l'effet en a été bien différent. Ces bulles et ces interdits qui, avant la révolution, faisaient trembler les plus grands monarques, ont été depuis ce période méprisés par les plus

petits princes. Ces décisions hardies, ces actes |

de juridiction qui, pendant plusieurs siècles, étaient non-seulement reçus sans contradiction, mais encore révérés comme les arrêts d’un tribunal sacré, auraient été, après la révolte de Luther, méprisés par une partie de l'Europe,

comme l'effet de la sottise et de l’arrogance, et |

détestés par l'autre partie, comme des excès d'impiété et d’injustice. Les papes ont été obligés dans leur administration de se conformer aux principes de leurs adhérens, et même d'avoir égard aux préjugés de leurs adversaires. Ils se hasardent rarement à s’'arroger de nouveaux droits ou même à défendre avec trop d'obstination leurs anciens priviléges, de crainte d’irriter leurs amis, et ils évisent avec soin toutes les démarches qui pourraient soulever l'indignation ou exciter la dérision de leurs ennemis. La politique de la cour de Rome est devenue précautionnée, circonspecte et timide, autant qu’elle était autrefois téméraire et violente ; et quoique les prétentions à l’infaillibilité, prétentions sur lesquelles repose toute l'autorité des papes, ne leur permettent pas de se désister jamais d’une juridiction qu'ils ont une fois réclamée et exer-

cée, ils ont la prudence de laisser dans l'inac- |

tion plusieurs de leurs priviléges, dans la crainte que des tentatives hors de saison pour les faire revivre, ne leur fassent perdre le reste de pouvoir dont ils jouissent encore. Avant le seizième siècle, il ne se formait aucune entreprise considérable dont les papes ne fussent les moteurs et les chefs; ils dirigeaient toutes les grandes alliances, ils étaient regardés comme les arbitres des affaires de la chrétienté , et la cour de Rome était le centre des intrigues et des négociations politiques. Mais, depuis cette époque, les plus grandes opérations ont été conduites sans l’in-

niveau des autres princes d'Italie ; ils continuent de s’arroger la même étendue de juridiction spirituelle, mais ils n'osent pas l'exercer, et ils conservent à peine l'ombre de la puissance temporelle qu’ils avaient anciennement.

Quelque fatale que la réformation eût été à la puissance des papes , elle servit du moins à introduire dans l'église romaine l'étude des lettres et de la morale. Les ecclésiastiques romains, animés par le désir d'égaler les réformateurs dans les talens qui avaient mérité à ceux-ci l’estime des hommes, par la nécessité d'acquérir les connaissances nécessaires pour se mettre en état de défendre leurs propres opinions ou de réfuter les objections de leurs adversaires, et par l'émulation naturelle entre deux églises rivales, s'appliquérent à l'étude des sciences utiles, et les cultivèrent ‘avec tant d’assiduité et de succès, qu'ils parvinrent par degrés à se rendre aussi célèbres par leurs progrès dans la littérature, qu'ils avaient été pendant long-temps distingués par leur ignorance. Le même principe occasiona une révolution non moins remarquable dans la conduite du clergé de l’église romaine. Différentes causes, dont on a fait plus haut l’'énumération, avaient concouru à introduire parmi ces ecclésiastiques une irrégularité ou plutôt une dissolution de mœurs scandaleuse. Luther et ses adhérens commencèrent leur attaque contre l’église romaine par les invectives les plus violentes contre ce scandale; de sorte que, pour faire cesser ces déclamations, le clergé fut obligé

| de mettre dans sa conduite plus de décence et | de réserve. Les réformateurs eux-mêmes se dis- | tinguaient non-seulement par la pureté, mais

encore par l’austérité de leurs mœurs, et ils avaient à cet égard une réputation si bien établie dans l'opinion publique, que les ecclésiastiques romains auraient bientôt perdu toute espèce de crédit, s'ils n'avaient pas tâché de se conformer, du moins en partie, à cet exemple. Ils savaient que toutes leurs actions se trouveraient dans les protestans , que l’inimitié et la rivalité animaient également des observateurs attentifs et sévères, à qui aucune de leurs fautes n'échapperait, qui les jugeraient sans indulgence, et les relèveraient sans ménagement.

Cette considération rendit les ecclésiastiques

| très soigneux , non-seulement d'éviter tous les tervention des papes, qui sont tombés presque au |

excès qui pouvaient mériter le blâme, mais en-

LÀ

Sé

er

core d'acquérir des vertus dignes d'estime et d'éloge, En Espagne et en Portugal, où la juridiction tyrannique de l'inquisition étouffa la doctrine protestante dès sa naissance, l'esprit du papisme a été invariable, la littérature y a fait peu de progrès et le caractère des ecclésiastiques y est presque le même. Mais dans les pays où les partisans des deux doctrines ont vécu les uns avec les autres, où ils ont entretenu entre eux une communication libre et suivie, pour des objets de commerce ou de littérature, on voit clairement qu'il s'est fait une grande révolution dans les idées comme dans la conduite des ecclésiastiques papistes. Les mœurs du haut clergé et des ecclésiastiques séculiers de France sont devenues d’une décence exemplaire, et plusieurs d’entre eux se sont distingués par les vertus et les talens qui peuvent honorer leur état.

L'influence de la réformation ne s'est pas fait sentir seulement aux membres inférieurs de l'église romaine , elle s'est étendue jusqu'au siége de Rome, jusqu'aux souverains pontifes eux-mêmes. Dans un temps où la puissance de ces pontifes, et la vénération des peuples pour leur caractère n'avaient point de bornes, où ils n'avaient point d'adversaires attentifs à observer leurs mœurs et ardens à les relever, on avait vu des papes outrager la décence et la morale même, sans que la voix publique osât s'élever contre eux; mais ces mêmes excès seraient aujourd'hui censurés avec la plus grande sévérité, et exciteraient l'horreur et l'indignation universelle. Au lieu de chercher à imiter l'élégance et la gaîté des cours des princes temporels et à les surpasser en licence, les papes se sont attachés à prendre des mœurs austères et convenables à leur caractère sacerdotal. La chaire de Saint- Pierre n'a été, depuis deux siècles , souillée par aucun pontife qui ressemblât à l'infâme Alexan-

dre VE, ou à plusieurs de ses prédécesseurs qui |

ont déshonoré par leurs vices la religion et la nature humaine. Dans cette longue succession de papes, on a vu régner à la cour de Rome une décence et une gravité demœurs inconnues dans les siècles précédens. Plusieurs d’entre ces pontifes ont été recommandables par les vertus convenables à leur état, et quelques-uns ont fait par leur bienfaisance, leur modération et leur goût pour les lettres , une sorte de réparation à

l'humanité pour les crimes de leurs prédéces. seurs. Ainsi les avantages qu'a produits la réfor. mativn ont été plus étendus qu'on ne le croirait en ne portant sur cet objet qu’un coup d'œil su. perficiel ; cette grande révolution dans l'église chrétienne a servi, en grande partie, à épurer les mœurs , à répandre le goût de l'étude et à inspirer l'amour de l'humanité, L'histoire a conservé la mémoire d'un si grand nombre d'événemens révoltans occasionés par des querelles religieuses, qu'on ne peut s'empècher d'éprouver un sentiment agréable en voyant naître quelques effets utiles et salutaires d'une source dont sont sorties tant d'horribles calamités.

La république de Venise qui, au commence.

ment du seizième siècle, avait paru si formidable que presque tous les potentats de l'Europe s'étaient ligués pour concourir à sa destruction, voyait de jour en jour s’affaiblir sa splendeur et sa puissance. Elle perdit non-seulement une grande partie de son territoire par la guerre qu'occasiona la ligue de Cambray; ses revenus et ses ressources avaient été épuisés par les efforts extraordinaires et long-temps continués qu'elle avait été obligée de faire pour se défendre; et d'ailleurs le commerce, qui avait été la source de sa richesse et de sa puissance, commençait à décroitre sans laisser l'espérance de le relever jamais. Toutes les conséquences funestes qui devaient résulter pour la république de la découverte d'un passage aux Indes orientales par le cap de Bonne-Espérance n'échappèrent pas à la sagacité du sénat de Venise, mais en les prévoyant il ne put les prévenir. Dans la vue d’empècher les Portugais de former des établissemens dans les Indes, non-seulement cette république souleva les soudans d'Égypte et les empereurs ottomans contre ces dangereux aventuriers , elle ! fournit même en secret du secours aux infidèles pour favoriser leurs entreprises; mais tous ces efforts furent sans succès. L'activité et la valeur des Portugais surmontérent tous les obstacles; ils s'établirent solidement dans les fertiles contrées de l'Inde, et y acquirent, avec de vastes territoires, un crédit encore plus étendu. Lisbonne devint , à la place de Venise, le marché des précieuses productions de l'Orient. Les Vénitiens, après avoir exercé pen-

1 Freher, Scripl. rer. germanic., vol. W, p. 529

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,, vol HE, p. 529.

dant une longue suite d'années le monopole de ce riche trafic, s'en virent tout à coup presque entièrement exclus. Les découvertes des Espagnols dans le monde occidental ne furent pas moins funestes aux branches inférieures du commerce de Venise. Les défauts primitifs de la constitution de cette république. défauts qui ont été observés plus haut, n'avaient point été corrigés, et les désavantages qu'elle avait à vaincre, dans toutes les grandes entreprises qu'elle formait, loin de diminuer, augmentaient tous les jours, Les sources d’où elle avait tiré ses trésors et sa puissance se trouvant épuisées, l'état perdit de sa force intérieure, et ses opérations au dehors devinrent par conséquent moins formidables. Long-temps avant le milieu du seizième siècle, Venise avait cessé d’être une des principales puissances de l'Europe, et n'était plus qu'un état subalterne; mais comme le sénat eut l'adresse de cacher, sous une apparence de prudence et de précaution, cette diminution de pouvoir, comme il ne fit aucune tentative téméraire qui pût manifester son impuissance, comme les signes de la décadence politique d’un état ne se remarquent que lentement, et sont rarement assez tôt aperçus par les états voisins pour occasioner un changement soudain dans teur conduite à son égard, Venise continua long-temps d'être considérée et respectée. On la traitait encore, non selon la situation actuelle, mais selon le rang qu'elle avait tenu autrefois. Charles-Quint, et les rois de France ses rivaux, sollicitaient avec soin et avec ardeur d@ms toutes leurs entreprises l'assistance de cette république, et jusqu'à la fin du mème siècle elle fut mon-seulement un objet d'attention, mais encore un des centres principaux des négociations et des intrigues politiques.

L'autorité que le premier Côme de Médicis et Laurent son petit-fils s'étaient acquise dans k république de Florence par leur magnificence et leurs talens, inspéra à leurs descendans l’ambition d’usurper la souveraineté de leur patrie, et en même temps leur en fraya le chemin.

Charles ayant placé Alexandre de Médicis à la tète de la république, les intérêts et le pouvoir de cette famille se trouvèrent fortifiés du poids et du crédit de la protection impériale. Côme, son successeur, surnommé le Grand, sut profiter de ces avantages ; il établit son autorité su-

prème sur les ruines de l'ancienne constitution républicaine, et la transmit à ses descendans avec le titre de grands ducs de Toscane ; leurs domaines furent composés des territoires qui avaient appartenu aux trois communantés de Florence, Pise et Sienne, et ils formèrent un des états les plus respectables de l'Italie.

Les ducs de Savoie, au commencement du seizième siècle, possédaient des territoires qui n'étaient considérables ni par leur étendue ni par leur importance ; les Français, en ayant pris une partie, obligèrent le duc régnant à chercher un asile dans la forteresse de Nice où il resta renfermé pendant plusieurs années, tandis que son fils, le prince de Piémont, cherchait à améliorer sa fortune en servant , comme volontaire, dans les armées d'Espagne. Le traité de Cateau- Cambrésis lui rendit ses états paternels. Ces états sont environnés de tous côtés par de puissans voisins, dont les ducs de Savoie doivent observer, avec la plus grande attention, tous les mouvemens, non-seulement pour éviter le danger d’être surpris ou accablés par quelqu'un d'entre eux, mais encore pour être en état de choisir avec discernement le parti qu’il leur convient de prendre dans les querelles où il leur est impossible de ne pas s'engager. Cette situation singulière semble avoir eu une grande influence sur le caractère des ducs de Savoie. La nécessité où ils se sont trouvés de veiller sans cesse autour d'eux, de tenir tendus tous les ressorts de leur puissance et de rester dans une activité continuelle, en a fait de tous les princes connus dans l'histoire ceux qui ont montré le plus de sagacité pour démèler leurs véritables intérêts, le plus de fermeté dans leurs résolutions, et le plus d'adresse à profiter de toutes les circonstances. Ces princes ont su, par des acquisitions successives, étendre leur domaine et augmenter leur puissance ; aspirant , à la fin, au titre de roi, ils ont obtenu il y a environ un demi-siècle , et ils tiennent aujourd’hui un rang distingué parmi les souverains de l’Europe.

Les territoires qui formeni la république des Provinces-Unies, étaient confondus , pendant la première partie du seizième siècle, parmi les nombreuses provinces soumises à la maison d'Autriche; c'était un objet si peu considérable qu'à peine s'est-il présenté une seule occasion

d’en faire mention dans tout le période actif qui fait le sujet de cette histoire, Mais bientôt après le traité de Cateau-Cambrésis, les maximes violentes et superstitieuses de l’administration de Philippe , ayant été mises en exécution avec une rigueur impitoyable par le duc d’Albe, soulevérent à tel point les peuples libres des Pays-Bas, qu'ils secouëérent le joug espagnol, et rétablirent les lois et la liberté dont ils jouissaient ;anciennement, et ils les défendirent avec une valeur infatigable qui, après avoir occupé ls armes d'Espagne pendant un demi-siècle , épuisa les forces et flétrit la gloire de cette monarchie, et ils contraignirent à la fin leurs anciens maîtres à les reconnaître et à les traiter comme une nation libre et indépendante. Cet état, fondé sur la liberté, se soutenant par l'industrie et l'économie, augmentait sa réputation dans le temps même qu'il luttait pour son existence. Mais lorsque la paix et la sécurité lui eurent permis d'agrandir ses vues et d'étendre son commerce, il devint une des puissances les plus respectables et les plus entreprenantes de l'Europe.

Les événemens qui appartiennent aux royau-

mes du nord de l'Europe ont tenu peu de place dans le cours de cette histoire.

La Russie était encore ensevelie dans la barbarie et l'obscurité d’où elle n'a été tirée que vers le commencement du siècle présent , par le génie créateur de Pierre-le-Grand, qui a fait con-

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