‹ Œuvres complètes de W. Robertson [microforme]Chapitre 120 sur 155 · LIVRE HUITIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE HUITIÈME

En suivant les progrès des découvertes et des !

conquêtes des Espagnols pendant plus d’un demi-siècle, je suis arrivé à l'époque où leur empire se trouva établi sur presque toutes les régions du Nouveau-Monde qui leur sont encore soumises aujourd'hui. Les suites de leur établissement dans 5 contrées dont il sont devenus les maîtres, les maximes qu'ils ont suivies dans la formation et dans l'administration de leurs nouvelles colonies, l'influence que les progrès successifs de ces colonies ont eue sur la métropole et sur l’état du commerce des nations, sont des objets intéressans qui méritent maintenant notre attention,

La première conséquence qu'a eue pour l’Amérique l'établissement des Espagnols est la diminution aussi étonnante que déplorable du nombre des anciens habitans du Nouveau-Monde. En faisant observer en différentes occasions |. calamités que l'Europe a portées soit dans les iles, soit dans les autres parties de l'Amérique, j'ai indiqué différentes causes de la destruction rapide des malheureux Indiens. Partout où les habitans de l'Amérique prenaient les armes

lPiedrahita, Æist. del N. Reyno p. 481, manuscrit entre les mains de l’auteur.

pour la défense de leur liberté, il en périssait un grand nombre dans des combats si inégaux; mais la désolation était plus grande encore quand l'épée était remise dans le fourreau et que les vainqueurs étaient paisiblés possesseurs de leurs conquêtes. C’est dans les îles et dans les provinces du continent qui s'étendent depuis le golfe de la Trinité jusqu'aux extrémités du Mexique que la dépopulation s’est fait le plus fortement sentir. Ces contrées étaient toutes occupées soit par des hordes errantes de chasseurs , soit par des tribus qui avaient fait peu de progrès dans les arts de la culture et de l’indus-

trie. Forcés par leurs nouveaux maîtres de s'at-

tachér à une résidente fixe et de s'appliquer à un travail régulier au-dessus de leurs forces et exigé avec une extrême sévérité, ils n'avaient ni la vigueur d'esprit ni la force de corps nécessaires pour soutenir le poids de l'oppression ; l'abattement et le désespoir en poussaient un grand nombre à mettre fin eux-mêmes à leur vie ; il en périssait encore davantage par la fatigue et la famine. La destruction s'étendait ainsi dans ces vastes contrées, et en quelques endroits la race des habitans originaires s'était entièrement éteirite. Au Méxique, où une nation

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puissante et belliqu. ‘se avait résisté long-temps à l'invasion des Espagnols avec un courage digne d'une meilleure destinée, un grand nombre avait péri sous le tranchant de l'épée; et là, comme au Pérou, les Espagnols trainant après eux les Indiens pour porter leur bagage et leurs munitions dans leurs guerres civiles et dans leurs expéditions dans l'intérieur du pays, l'excès des fatigues avait emporté ces malheureux par milliers.

Mais la mauvaise administration des Espagnols eut des effets encore plus tristes que toutes leurs cruautés. Les calamités qui accompagnaient la conquête ne furent que passagères, au lieu que les vices du gouvernement auquel ils étaient soumis furent une source permanente et durable de destruction. Lorsque les vainqueurs se partagèrent les terres du Mexique et du Pérou, chacun d'eux voulut y trouver une récompense prompte de ses services. Des aventuriers accoutumés à la dissipation de la vie militaire n'avaient ni l'industrie nécessaires pour former un plan de culture régulière, ni la patience d'en attendre les produits lents, mais certains. Au lieu de s'établir dans les vallées déjà occupées par les Indiens, où la fertilité du sol aurait récompensé les travaux du cultivateur, ils portérent leurs habitations dans les parties montagneuses , si étendues dans le Mexique et dans le Pérou. Toute leur activité fut employée à la recherche des mines. Les espérances vastes et flatteuses que leur présentait ce genre de travail convenaient merveilleusement au génie entreprenant qui anima les premiers conquérans de l'Amérique dans tous les pas de leur carrière. Le travail des mines demandait tant de bras qu’il fut nécessaire d'y employer les naturels du pays. On les força d'abandonner leurs an-

porter en foule aux montagnes, Ce passage soudain du climat chaud des vallées à l'air froid et pénétrant particulier aux terres hautes situées vers la zone torvide; les fatigues d'un travail excessif, une nourriture peu abondante et malsaine ; le désespoir causé par une sorte d'oppression à laquelle ils n'étaient pas accoutumés et dont ils ne voyaient pas le terme, firent sur eux le même effet que sur les habitans des tles. Les uns ét les autres accablés du poids de tant de culamités réunies avaient disparu de la terre

avec une égale rapidité !. L'introduction de la petite vérole, maladie jusqu'alors inconnue en Amérique et extrêmement dangereuse dans ce climat 2, s'étant jointe à ces fléaux , la population de la Nouvelle-Espagne et du Pérou avait été si fort réduite que peu d'années après la conquête, ce qu’on disait de son état ancien paraissait absolument incroyable (164) 3.

Telles ont été les principales causes de la dé- Population de l'Amérique. Beaucoup d'écrivains ne faisant pas assez d'attention à ces circonstances et frappés de la rapidité avec laquelle le mal s'était étendu, ont regardé cet événement j dont l’histoire ne nous fournit aucun autre exemple, comme la suite d'un plan non moins réfléchi qu'atroce. Les Espagnols, disent - ils ; convaincus qu'il leur serait impossible d'occuper les vastes régions qu'ils avaient découvertes et de maintenir leur autorité sur des nations infiniment plus nombreuses que leurs conquérans, résolurent pour se conserver l'Amérique d’en exterminer les habitans et de faire un désert du Nouveau-Monde, plutôt que d'en perdre la possession (165). Mais les nations étendent rarement leurs vues sur des objets si éloignés et ne font guère de plans si vastes. Pour l'honneur de l'humanité, nous pouvons observer que jamais aucun gouvernement n’a formé un si détestable projet. Les rois d'Espagne, loin d'adopter un tel système de destruction, furent continuellement occupés de la conservation de leurs nouveaux sujets. Le désir d'étendre la foi chrétienne et de porter la connaissance de la vérité et des consolations à des peuples privés des lumières de la religion, fut le principal motif des encouragemens que Isabelle donna à l'expédition Colomb. Après la découverte, elle s'occupa de l'exécution de ses pieux desseins, et montra le plus grand zèle non-seulement pour faire instruire les Indiens , mais encore pour assurer un traitement doux à cette race d'hommes paisibles

devenus ses sujets (166). Ses successeurs adoptèrent les mêmes idées, et mes lecteurs les ont vus en plusieurs occasions employer toute leur autorité pour protéger les Américains contre

! l'oppression des Espagnols. Ils firent à ce sujet

de nombreux règlemens conçus avec sagesse et

1 Torquemada, 1, 613.

8. Diaz, cap. cxxiv. Herrera, Decæd. M, lib. x. cv, Ulloa, Entreten., 206. 5 Torquem., (615,642, 648

dictés par l'humanité. Quand leurs possessions dans le Nouveau-Monde devinrent assez étendues pour leur faire craindre de ne pouvoir y maintenir leur autorité, l'esprit de leurs lois fut aussi doux qu'il l'avait été lorsqu'ils ne possédaient que les tles. Leur sollicitude pour protéger les Indiens semble même s'être augmentée à mesure que leurs conquêtes se sont étendues : elle alla jusqu'à leur faire promulguer et maintenir des lois qui excitèrent une révolte dangereuse dans une de leurs colonies , et répandirent le mécontentement dans les autres. Mais l'avidité des particuliers était trop violente pour pouvoir être contenue par le pouvoir des lois. Des aventuriers audacieux et tourmentés du désir de s'enrichir promptement, placés à une si grande distance du centre de l’autonité, peu accoutumés à la subordination même dans le service militaire, et encore moins au respect pour l'autorité civile, toujours faible dans une colonie

naissante, méprisaient ou éludaient tous les rè- |

glemens par lesquels on voulait réprimer leurs exactions et leur tyrannie. Le gouvernement

espagnol donnait sans Cesse de nouveaux édits |

pour empêcher l'oppression des Indiens. Les colons comptant sur l'impunité à une si grande distance , continuaient de les traiter comme esclaves. Les gouverneurs eux-mêmes et les autres officiers employés dans les colonies, souvent aussi avides et aussi indigens que les aventuriers auxquels ils commandaient , trop disposés à adopter les idées fausses que les conquérans avaient prises des Indiens, encouragaient ou toléraient l'oppression au lieu de l'arrêter. llne faut donc pas imputer la désolation du Nouveati- Monde à une faute de la cour d'Espagne, ni la considérer comme un effet de sa politique. Ce fut uniquement l'ouvrage des conquérans et des premiers colons espagnols qui, par des mesures aussi imprudentes qu’injustes, ont empêché les effets salutaires des lois du souverain et déshonoré leur patrie aux yeux de la postérité.

C'est avec plus d'injustice encore que beaucoup d'écrivains ont attribué à l'esprit d’intolévance de la religion romaine la destruction des Américains, et ont accusé les ecclésiastiques espagnols d'avoir excité leurs compatriotes à mas-

sacrer ces peuples innocens COMME desidolâtres |

et des ennemis de Dieu. Les premiers missionnaires de l'Amérique, quoique simples et sans

lettres, étaient des hommes pieux. Ils épou.

sèrent de bonne heure la cause des Indiens et défendirent ce peuple contre les calomnies dont s'efforçaient de le noircir les conquérans qui le représentaient comme incapable de se former jamais à la vie sociale et de comprendre les principes de la religion, et comme une espèce imparfaite d'hommes que la nature avait mar.

qués du sceau de la servitude. Ce que j'ai dit du zèle constant des missionnaires espagnols pour la défense et la protection du troupear commis à leurs soins, les montre sous un point de vue digne de leurs fonctions. Ils furent des ministres de paix pour les Indiens, et s’effor. cèrent toujours d'arracher la verge de fer des mains de leurs oppresseurs. C'est à leur puissante médiation que les Américains durent tous les règlemens qui tendaient à adoucir la rigueur de leur sort. Les Indiens regardent encore les ecclésiastiques, tant réguliers que séculiers, dans les établissemens espagnols, comme leurs défenseurs naturels, et c’est à eux qu'ils ontre cours pour repousser les exactions.et les violentes auxquelles ils sont trop souvent exposés (167).

Mais nonobstant la dépopulation actuelle & :

l'Amérique, il reste encore un nombre considé rable des naturels tant au Mexique qu’au Pérou, particulièrement dans les parties qui n'ont pas été exposées à la première furie des armes espagnoles ou désolées par les premières tentatives de leur industrie, plus funestes encore que k guerre, Dans les provinces de Guatimala, de Chiapa, de Nicaragua et dans les autres belles contrées qui s'étendent le long de la mer du Sud, la race des Indiens est encore très nonbreuse. En quelques endroits ils ont des établis seruens assez considérables pour mériter le nom de villes (168). Dans les trois audiences qui partagent la Nouvelle-Espagne, il y a au moins deux millions d'Indiens, faible reste à la vérité de son ancienne population, mais qui forme encore un corps de ration plus nombreux que celui de tous les autres habitans de ce vaslt pays (169). Au Pérou différens districts, particu-

liérement dans le royaume de Quito, sont pre E

que entièrement occupés par les Indiens. Dans d'autres provinces les naturels sont mêlés avec

les Espagnols, s'adonnent aux arts mécaniques R | et remplissent les états inférieurs de la société M | Comme les habitans du Mexique et du Péri E

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naissaient qu, .q.es arts, il a fallu moins de violence pour les r:: “rocher un peu de la manière de vivre des Europ£ens. Mais partout où les Espagnols ont trouvé, en s’établissant, des tribus sauvages, leurs tentatives pour les civiliser et les réunir ont té sans succès et souvent funestes aux fndiens. Gexx-ci, ne pouvant se soumettre à aucune contrainte et dédaignant le travail comme un caractère de servitude, abandonnaient leurs anciennes habitations et défendaient leur liberté dans des montagnes et des forêts inaccessibles à leurs oppresseurs; ou pé: rissaient lorsqu'ils étaient réduits à un état qui contrariait leurs idées et leurs habitudes. Dans les districts voisins de Carthagène, de Panama et de Buénos-Ayres, la dépopulation a été plus générale que dans les parties du Mexique et du Pérou dont les Espagnols se sont rendus plus absolument les maîtres.

L'étahlissement des Espagnols dans le Nouveau-Monde, quoique si funeste à ses anciens habitans, avait été fait dans un temps où cette nation pouvait le rendre très avantageux. Par l'union de tous les petits royaumes qui la partageaient , l'Espagne était devenue un état puissant, ayant toutes les ressources nécessaires pour exécuter une si grande entreprise. Ses souverains avaient porté leur prérogative beaucoup au-delà des limites qui bornaient le pouvoir des monarques dans tout le reste de l'Europe. Ils ne trouvaient plus d'obstacles dans leur administration. Dans tout état d'une grande étendue, la forme du gouvernement doit être simple et l'autorité du souverain absolue, afin que ses résolutions puissent être prises avec célérité et s’exécuter dans tout l'empire sans rien perdre de leur force. Tel était le pouvoir des |monarques espagnols lorsqu'ils eurent à délibérer sur la manière de gouverner ces provinces du Nouveau-Monde, plus éloignées du centre de l'autorité qu'aucune de celles que des puissances européennes eussent jamais soumises. Ils n'étaient gènés en aucune manière par la constitution de leurs états d'Europe ; ils étaient maîtres d'adopter tous les plans qu'ils jugeraient convenables, et pouvaient fixer le gouvernement de ces nouvelles çolonies par des édits qui étaient autant d'exercices de la prérogative royale la plus illimitée.

ll,

72i Une circonstance qui distingue les colonies

| des Espagnols en Amérique de celles des autres

nations européennes, c'est que le gouvernement s’est occupé de très bonne heure de leur administration. Lorsque les Portugais, les Français et les Anglais ont pris possession des régions qu’ils occupent aujourd'hui en Amérique, les avantages qu'ils espéraient en tirer étaient si éloignés et si incertains, qu'on laissa les premiers aventuriers et les premiers colons lutter presque sans aucun secours de la métropole contre toutes les difficultés qui traversent la formation d’une colonie dans sa naissance. Mais l'or et l'argent, les premières productions des établissemens espagnols au Nouveau - Monde, séduisirent les souverains et attirèrent promptement leur attention. Après avoir faiblement contribué à la découverte et très peu à la conquête du Nouveau- Monde, ils y exercèrent sur-le-champ la fonction de législateurs; et 1yant acquis cette espèce de domaine, inconnu jusque-là parmi les nations, ils l'exercérent d'après un système dont l'histoire ne nous fournit aucun autre exemple.

La maxime fondamentale de la jurisprudence espagnole sur l'Amérique est que tous les domaines conquis appartiennent à la couronne et non à l'état ou à la nation. La bulle d’Alexandre VI, qui est comme la grande chartre sur laquelle l'Espagne fonde ses droits, a donné en pur don à Isabelle et Ferdinand toutes les contrées qui ont été ou seront découvertes. Ces princes et leurs successeurs se sont regardés constamment comme propriétaires absolus de toutes les terres conquises par leurs sujets dans le Nouveau-Monde. Toute possession n’est qu'une concession de leur part et retourne à eux. Les chefs des différentes expéditions, lés gouverneurs de différentes colonies, les officiers de justice et les ministres de la religion étaient tous nommés par le souverain et amovibles à sa volonté. Le peuple n'avait aucun privilége indépendant de la couronne et qui pôt servir de barrière au despotisme. Il est vrai que, lorsque les villes furent bâties et formées en corporation, les citoyens y eurent le droit d’élire leurs magistrats et d'être gouvernés par les lois de la communauté. Dans les états mêmes les plus despotiques cette faible étincelle de liberté n’est pas encore éteinte, mais dans les villes d'Amérique la législation est purement

municipale et se borne aux objets de police et de commerce intérieur. Dans tout cé qui regarde l'administration générale et l'intérêt publie, la volonté du souverain fait loi. Il n'ÿ 4 poirit de pouvoir politique dérivé du peuple; tonte l'autorité est concentrée dans la couronne et dans les officiers nommés par le roi.

Lorsque les conquêtes de l'Espagne en Amérique furent terminées, les rois d'Espagne, en formant un plan d'administration pour leurs nouvéaux domaines , lés divisèrent en déux immenses gouvernemétis; la vicé-royauté de la Nouvelle-Espagne et celle du Pérou. La prémière s'étend sur toutes les provinces dé l’Afnérique septentrionale, appartenantes à l'Espagne; la seconde, sur toutes ses possessions dans l’Amérique méridionale. Cettt disposition, qui dès le commencement avait de grands inconvéniens, en a entraîné de bien plus considérables lorsque

à popalation et l'industrie des provinces éloi- | | où oïhs gränd dans chacun, éñ proportion de

gnées de chaque vice-royauté ont fait dés pro-

grès. Le peuple de cés provinces, trop éloigné | de la résidence des vice-rois, s’est plaint de ne | pouvoir communiquer avét eux à ue si grande |

distance. D'un autre côté, l'autorité des vicerois a dû être nécessairement faible et incértaine dans son action, sur des pays si loin de leurs

yeux. On à cru trouver un remède à ce mal en |

établissant , dans ce siècle-ci, à Santa-Fé dé Bo-

gota, capitale du nouveau royaurne dé Grenade, | | vérain éxérce en personne la redoutable préfo- | gative de réndre la justicé à ses sujets , et d'ab-

une troisième vice-royauté dont là juridiction s'étend sur tout le royaume de Tierra-Firme et la province de Quito !. Non-seulement ces vicerois représentent la personne du souverain, mais ils jouissent encore de toutes les prérogatives de la couronne dans toute leur étendue, chacun dans les limites de son gouvernement.

Comme le roi, ils exercent l'autorité suprême dans le civil, le militaire et le criminel. Ils peuvent présider à tous les tribunaux ; ils ont seuls lé droit de nommer à beaucoup d'emplois importans, et le privilége de faire remplir par intérim ceux qui soht à la nomination du souverain, jusqu'à ce que le successeur nommé par le roi arrive. La pompé extérieure qui Tes accompagne est proportionnée à leur dignité et à l'étendue de leur pouvoir. Leur cour est formée sur le modèle de celle de Madrid. Des gardes à

: Ulloa, Foy. 1, 23, 255.

pied et à cheval, üte maison nombreuse et la plus grande magnificence leur donnent plutôt l'air dé souYérains que dé gouverneurs exerçant une autorité déléguée !.

Mais comté le viée-roi nè peut exertér en personne les fonctions de magistrat suprème dans toutes lés parties d’une juridiction si éten: due , il ést aidé dans son administration par des officiérs et dés tribunaux semblables à ceux d'Espaginé. La conduite des affaires dans les provinces est confiée à dés magistrats de différens ordres et dé différentes dénominations, dont quelquesüfis $onr nommés par lé roi ét d'autres par le vice-roi ; mais tous reçoivent les ordres du viceroi ét sont soumis à sa juridiction. L'administration de la justice appartient à des tribunaux

| connus sous lé tom d'audienices et formés sur le | modèlé de là chancellerie d'Espagne : ils sont | a nombre dé otizé et rendent la justicé à autant

de districts (170). Le nombre des juges est plus

l'étendue et dé l'importancé de leurs jüridictions. La place dé juge dans une cour d’audiénce est aussi hoñürablé que lücrative, ét remplie

| cornrnunément pat dés personnés de mérite et de talent qui font respecter lé tribunal. Îls con: | haïssent des causes tant civiles que criminelles:

mais cés deux géhres d'affaires sont partagés entre les jugés. Quoiquè cé në soit que dans les gouvérnemens les plus despotiques que le sou-

soudre où dé condarntier d’après ses volontés, devenues autant de lois; quoique dans toutes les monarchies d'Europe la fonction de juge soit confiée à des magistrats dont les décisions sont réglées par des lois connués et des formes établies, lés vice-rois espagnols ônt souvent tenté de s'asseoir sur les tribunaux dé la justice, et leur distance dé la métropole leur donnant de la hardiesse, ils ont quelquefois aspiré à un pouvoir que leur maître n'a pas osé s’attribuer. Pour atrètér une entréprisé dont le succès aurait banni la justice et la sûreté des colonies espagnoles, en soumettant la vie et la propriété des citoyens à la volonté d'a seul homme , les rois d'Espagne ont fait un grand nombre de lois qui défendent, dans les termes les plus exprès, aux vice-rois de

t Ulloa, 7’oy., 1, 132. Gage, 61.

audie leurs testal

on nombreuse ét la leur donnent plutôt ouverneurs exerçant

nê peut exercer en Magistrat suprême ie juridiction si éténtninistrationi par des mblables à ceux d'Esres dans les provinces s de différens ordres ions, dont quelquésroi êt d’autres par le nt les ordres du viceridiction. L'administent à des tribunaux rices et forniés sur le d'Espagne : ils sont ent la justicé à autant ré des jugés est plus in, én proportion de cé de leurs jüridics une cour d’audiénce icrativé, ét remplie sonnés de mérite et r lé tribunal. 1 conviles que criminellés:

ffaires sont partagés é né soit qué dans les spotiques que le soula redoutable prétoà ses sujets, et d'abd’après ses volontés, joique dans toutes les onction de juge soit ont les décisions sont es et des formes étaos ont souvent tenté iux dé la justice, ct lé leur donnant de là fois aspiré à un pous o$é s’attribuer. Pour le succès aurait banni colonies espagnoles, ropriété des citoyens ne , les rois d'Espagne dé lois qui défendent, près, aux vice-rois de

se mêler des affaires pendantes aux audiences, et de donner leur avis ou leur voix sur aucun point contesté par-devant ces tribunaux! Les cas

particuliers qui tiennent à quelque question gé- |

nérale de droit civil, et mêmelesréglemens portés par le vice-roi doivent êtresoumis à la révision

de la cour d'audience , qui peut être en cela re- | nement et à la police des colonies, qui doivent

gardée comme un pouvoir intermédiaire placé | être approuvées des deux tiers des membres

entre le vice-roi et le peuple, et comme une barrière à l'accroissement illégal de sa juridiction. Mais comme toute opposition, même légäle à l'autorité d'un magistrat qui représente le souverain et qui tient son pouvoir de lui, est peu d'accord avec l'esprit de la politique espagnole, les réserves sous lesquelles ce pouvoir est accordé

peuvent faire des remontrances au vice-roi, mais dans le cas où il y aurait opposition directe entre leur opinion et la volonté du vice-roi, celle-ci doit être mise à exécution, et il ne reste à l'au-

dience que le droit de mettre la matière sous les yeux du roi et du conseil des Indes 2, Ce seul ! privilége de faire desremontrances et de donner des conseils à un homme à quitout le reste de | la nation doit obéir en silence, donne une grande | dignité aux cours des audiences, ainsi qu'un autre | droit dont elles jouissent. A la mort du vice-roi, | lorsqu'il n’y a aucune provision donnée à son |! successeur par le roi, le pouvoir souverain passe

à la cour d'audience résidente dans la capitale | de la vie-royauté, et le plus ancien des magistrats , assisté de ses collègues tant que dure la vacance , exerce toutes les fonctions du vice-roi 3. Dans les matières soumises à la connaissance des : audiences, comme cours de justice ordinaires, leurs sentences sont définitives dans toute contestatiôn concernant une propriété de la valeur de moins de six mille pesos. Mais quand l'objet du procès excède cette somme leur décision est | soumise à révision et portée par appel au conseil des Indes 4,

A ce conseil, un des plus considérables de la monarchie pour la dignité et le pouvoir , est attribuée l'administration suprême de tous les |

* ReCop., lib. 11, tit. xv, 1 35-38-44, lib, vtr st, | 1. 36, 37.

3 Solorz., De Jure ind., lib. 1V, Cap. 11; n° 40, 41.

Recop., lib 11, tit. xv, 1. 36; lib, ne, tit, mr; lib. Ÿ, dit. av, 1, 1,

5 Recop., lib. nn, tit. xv, 1. 57, etc.

* dem., lib. v. tit. x, 1.1, etc.

domaines espagnols en Amérique. 11 fut établi par Ferdinand, en 1511, et reçut une forme plus parfaite de Charles-Quint , en 1524, Sa juridiction embrasse les affaires ecclésiastiques, civiles et militaires, et le commerce. C’est de là qu'émanent toutes les lois relatives au gouver-

avant d’étre publiées au nom du roi, Il confère tous les offices dont la nomination est réservée à la couronne, Toute personne employée en Amérique, depuis le vice-roi jusqu'au dernier des officiers, est soumise à son autorité; il examine la conduite, récompense les services et punit les

| malversations {, On met sous ses yeux tous les

aux Cours d'audience sont remarquables. Elles | avis et tous les mémoires publics ou secrets en-

voyés de l'Amérique, ainsi que tous les plans

| d'administration, de police et de commerce,

proposés pour les colonies. Depuis le premier

| établissement de ce conseil, l'objet constant des | rois catholiques a été de maintenir son autorité

et de lui donner de temps à autre de nouvelles

| prérogatives qui pussent le rendre redoutable à

tous leurs sujets du Nouveau-Monde. On peut attribuer en grande partie aux sages règlemens et à la vigilance de ce tribunal respectable ce qui reste de vertu et d'ordre public dans un pays où-tant de circonstances conspirent à amener le désordre et la corruption 2.

Comme le roi est supposé présent au conseil des Indes , ce tribunal se tient toujours au lieu où la cour fait sa résidence. Il fallait un autre

tribunal pour régler les affaires de commerce qui demandent l'inspection immédiate des supérieurs. On l'a établi dès l’année 1501 à Séville, dont le port était alors le seul qui commerçt avec le Nouveau-Monde. On l'appelle Casa de | la Contratacion. M est en même temps bureau decommerce et cour de justice. Dans la première de ces qualités , il prend connaissance de tout ce qui est relatif au commerce de l'Espagne avec l'Amérique ; il fixe les marchandises qui doivent être importées dans les colonies, et a l'inspection sur celles que l'Espagne reçoit en retour. Il décide du départ des flottes, du fret et de la : grandeur des bâtimens, de leur équipement et de leur destination. Comme cour de judicature ; il juge toutes les affaires tant civiles et de com-

! Recop., lib. n,tit.,1.1 etc.

* Solorz,, De Jure ind. lib. 1v, 1. 2, etc., 12.

merce que criminelles , qui ont lieu en conséquence des intérèts de commerce entre l'Espagne et l'Amérique. Dans l'un et l’autre genre on ne peut appeler de ses décisions qu'au conseil des Indes !.

Telle est l’esquisse du système de gouvernement adopté par l'Espagne pour 868 colonies de l'Amérique. L'énumération des tribunaux subordonnés pour l’admin istration de la justice, pour la perception du revenu public et pour le maintien de la police intérieure, et la description de leurs différentes fonctions nous jetteraient dans des détails trop minutieux et trop peu intéressans.

Le premier objet des rois d'Espagne a été d'assurer à la métropole exclusivement les productions de leurs colonies par une prohibition absolue de commerce avec les nations étrangères. Après avoir conquis l'Amérique, connaissant la faiblesse de leurs établissemens naissans et instruits de la difficulté d'établir et de soutenir leur domination sur des régions d’une si vaste

étendue et sur tant de nations qui cherchaient |

à secouer leur joug , ils craignirent surtout l'abord des étrangers ; ils cher“herent à se dérober

à leurs regards et employèrent tous leurs soins |

à les éloigner de leurs côtes. Cet esprit de jalousie et d'exclusion, peut-être naturel et nécessaire au commencement de l'établissement, augmenta chez les Espagnols à mesure que leurs possessions s’étendirent et qu'ils en connurent mieux l'importance. Ils furent conduits par-là à

former leurs colonies sur un plan différent de | tout ce que l'histoire nous présente. L'ancien | monde a eu ses colonies ; mais elles étaient seu- |

lement de deux espèces. Les unes étaient les suites d’une émigration qui débarrassait l'état d’un superflu de population lorsque les habitans

étaient trop nombreux pour le territoire qu'ils | occupaient; les autres étaient des détachemens |

militaires, des espèces de garnison servant à

maintenir dans l'obéissance les pays conquis. | Les colonies fondées par quelques républiques |

grecques et les essaims de Barbares sortis du nord pour s'établir dans les différentes parties

de l'Europe, étaient des colonies de la première | espèce ; les colonies romaines étaient de la se-

conde. Dans les premières, l'union avec la mé-

tRecop., lib. x, tit. 1. Peitia. Note de la contralacion.

tropole cessait promptement et elles devenaient bientôt des états indépendans. Dans les colonies romaines , comme la séparation n'était pas si complète, la dépendance continuait. Les rois d'Espagne cherchèrent à réunir dans les leurs ce que ces deux espèces de colonies avaient de particulier. En les plaçant à une si grande distance de la métropole, en établissant dans chacune une forme de police et d'administration intérieure sous des gouverneurs différens et des lois particulières , ils les séparèrent de la mère patrie. En retenant dans leurs mains le droit de donner les lois, celui d'imposer les taxes et denommer aux principaux emplois tant dans le | civil que dans le militaire , ils s'assurèrent de | leur dépendance. Heureusement pour l'Espagne, la situation de ses colonies rendit praticable cette nouvelle idée. Presque tous les pays dont | elle s’est rendue maîtresse sont placés entre les | tropiques. Les productions de cette grande | partie du globe sont différentes de celles de | l'Europe , même dans les provinces les plus méridionales de notre continent. L'industrie de ceux qui s’établissent dans un pays suit naturellement les qualités du climat et du sol. Quand les Espagnols prirent possession de leurs domaines d'Amérique, les métaux précieux furent le seul objet qui attira leur attention. Lors même qu'ils commencèrent à suivre un meilleur plan, ils s'occupèrent presque uniquement des pro- | ductions particulières au sol et au climat, qui | par leur rareté et leur valeur pouvaient être recherchées davantage de la métropole. Séduits par l'espoir de s'enrichir promptement , ils dédaignèrent de prodiguer leur industrie à des travaux moins lucratifs, mais beaucoup plus i-“éressans; ils se mirent même dans l'impuis- | sance de corriger cette première erreur; et pour ôter aux colons tout moyen de devenir les rivaux de l'Espagne, ils défendirent dans les colonies , sous des peines très sévères !, la culture du vin et de l'huile, ainsi que l'établissement de diverses espèces de manufactures (171). Ils réservèrent à la métropole seule l'approvisionnement des colonies pour les objets de première nécessité. Les draps, les meubles, les instrumens des arts, les objets de luxe et même une | partie considérable des provisions de bouche

1 Ulloa, Rétab. des manufactures, elc , p: 206.

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tures, elc , p. 206.

qui se consomment en Amérique, y sont portés d'Espagne. Pendant une grande partie du seizième siècle, l'Espagne, en possession d’un commerce étendu et de manufactures florissantes, put avec facilité satisfaire les besoins de ses colonies par son propre fonds. Elle recevait en échange les produits des mines et quelques productions du sol. Mais les importations et les exportations se faisaient par des vaisseaux espagnols. On ne permettait à aucun navire américain de porter des marchandises d'Amérique en Europe. Le commerce même d'une colonie avec une autre était prohibé ou limité par de grandes gènes. Tout ce que fournissait l'Amérique abordait aux ports d'Espagne ; tout ce qu’elle consommait en sortait. Aucun étranger ne pouvait entrer dans les colonies sans une permission expresse du gouvernement ; aucun vaisseau des nations étrangères n'était reçu dans leurs ports. La confiscation des biens meubles et la mort étaient les peines prononcées contre tout habitant qui oserait commercer avec les étrangers 1. Ainsi , les colonies étaient tenues dans un état d’enfance perpétuelle, et cette dépendance établie pour un intérêt de commerce, cette politique subtile dont l'Espagne a donné le premier exemple aux nations de l’Europe , ont conservé la domination de la métropole sur des colonies éloignées pendant deux siècles et demi.

Tellessont les principales maximes d’après lesquelles les rois d’Espagne ont formé leurs nouveaux établissemens en Amérique. Mais ils n'ont pas pu recréer avec la même rapidité qu'ils avaient détruit, et beaucoup d'obstacles ont retardé le succès des soins qu’ils se sont donnés pour remplir le vide immense que leurs dévastations avaient causé. Dès que la fureur des découvertes et des conquêtes commença à s'amortir, les Espagnols ouvrirent les veux sur des dangers et des maux qu’ils n'avaient pas aperçus ou qu’ils avaient négligé de prévenir, Les calamités sans nombre auxquelles étaient exposées des colonies naissantes, les maladies causées par l’insalubrité d’un climat fatal à la constitution des Européens, la difficulté d'établir la culture dans un pays couvert de forêts, le manque de bras dans quelques provinces, et dans toutes, la lenteur avec laquelle l'industrie obtenait la

* Recop., lib. x, titre xxvir. 1.1, 4, 7, ete.

récompense de ses peines, à moins que la découverte de quelque mine n’enrichit tout de suite l’heureux colon, tous ces maux furent sentis et exagérés. L'esprit d'émigration des Espagnols, découragé par tant d'obstacles, s'affaiblit bientôt de telle manière que soixante ans après la dé. couverte du Nouveau-Monde, le nombre des Espagnols en Amérique ne passait pas quinze mille (172).

La manière dont la propriété était réglée dans les colonies espagnoles, et les lois selon lesquelles elle se transmettait, soit par succession, soit par vente , étaient extrêmement contraires à la population. Pour faire faire à la population un progrès rapide dans une colonie naissante, il faut que les terres soient partagées en petites portions , et que la propriété puisse en être transmise avec beaucoup de facilité 1, Mais l'avidité des conquérans du Nouveau-Monde ne leur permit pas d'observer cette maxime. Comme ils avaient le pouvoir de satisfaire toute l’extravagance de leurs désirs, plusieurs s’emparèrent de districts d’une vaste étendue, et de provinces entières qu’ils tinrent en commanderies. Ils obtinrent ensuite par degrés de les convertir en majorats, espèce de fief connu dans la jurisprudence féodale d'Espagne ?, et qui ne peut être ni partagé ni aliéné. Une grande partie de la propriété territoriale, ainsi enlevée à la circulation en devenant un bien substitué, et passant du père au fils sans avoir été améliorée, n'avait qu’une bien petite valeur, soit pour le possesseur, soit pour la colonie. Dans ce que j'ai dit de la réduction du Pérou, on peut observer plusieurs exemples de possessions d'une étendue énorme, occupées par quelques-uns des conquérans 3. L'abus fut le même dans les autres parties de l'Amérique ; car la valeur des terres étant estimée par le nombre des Indiens qui y étaient attachés, et la population étant très clair-semée en Amérique , il n’y avait que des districts d'une étendue immense qui pussent fournir assez de travailleurs pour exploiter avec avantage les mines. Ces erreurs capitales dans la distribution de la propriété ont entraîné des effets funestes dans toutes les parties de l'administration des colonies espagnoles, et peuvent

1D. Smith's, Znquiry, t. 11, p. 166.

% Recop., lib. 1v, tit. x, 1. 24, 8 Lib. vr.

être considérées comme la grande cause qui a rendu les progrès de la population de ces pays beaucoup plus lents que dans les colonies mieux constituées (173).

A cet obstacle il faut ajouter le nombre.et l'étendue de leurs établissemens ecclésiastiques, dont les frais énormes supportés par les colons ont nui infiniment à l’industrie et à la population. Le paiement des dimes est une taxe pesante sur l'industrie ; et partout où la sagesse du, magistrat civil ne met pas des bornes aux exactions qu'entraine la perception de cet impôt., il devient intolérable et destructeur. Mais les lé-

gislateurs espagnols, loin de réprimer les pré- |

tentions du clergé, les laissèrent, par un zèle

inconsidéré , s'étendre dans toute l'Amérique, | et devenir pour leurs colonies naissantes un far- |

deau qui serait très pesant même dans les so- |

ciétés qui ont fait le plus de-progrès. Dès 1601,

les colonies furent soumises à. la dime ecclésias- |

tique pour les productions les plus nécessaires , sur lesquelles l'attention des premiers planteurs devait naturellement se tourner 1. Les prétentions du clergé ne se bornèrent pas même aux productions les plus simples du sol. Le sucre,

dance des colonies, ne confie les emplois de quelque importance qu'à des personnes envoyées d'Europe; pour s'assurer davantage de leur fidélité,.elle exige de tous ceux qu'elle emploie la preuve qu'ils descendent d’une famille de vieux chrétiens, sans aucun mélange de race juive ou mahométane , et qui n'ait été flétrie par aucune censure de l'inquisition !. Le gouvernement croit pouvoir confier sûrement l'autorité endes mains si pures, et eux seuls sont chargés de presque tous les emplois publics, depuis la vice-royauté jusqu'aux dernières places. Toute personne qui, par sa naissance ou par une longue résidenee en Amérique, peut être soupçonnée de quelque disposition contraire aux intérêts de la métropole est l'objet d'une défiance qui l'exclut presque de tout emploi (174). Une préférence si marquée de la cour pour les chapetones, leur ‘donne ‘une telle prééminence en Amérique, qu’ils regardent avec dédain toutes les autres classes de citoyens.

Les créoles, ou descendans des Européens

| établis en Amérique, forment la seconde classe

l'indigo et la cochenille, fruits d'une culture | plus difficile, furent déclarés sujets à la dime2, |

et l’industrie du colon fut taxée dans tous ses travaux, depuis les plus grossiers jusqu'aux

plus compliqués. La superstition des Espagnols | d'Amérique ajouta bientôt à la pesanteur de cette |

imposition légale des contributions volontaires.

Leur passion pour la pompe dans les cérémo- |

nies de la religion , et leur respect excessif pour le clergé séculier et régulier, ont procuré aux églises et aux monastères et détourné ainsi sans

utilité une grande portion de la richesse qui | aurait contribué puissamment à la prospérité des |

colonies , en y entretenant un travail productif.

en Amérique par les Espagnols sont si fertiles et si séduisans que la population s'y est insensiblement augmentée , et que les colonies espaguoles sont aujourd’hui remplies de citoyens de différens ordres. Les plus puissans et les plus considérés sont les Espagnols qui y arrivent d'Europe, et qu'on appelle chapetones. La cour d'Espagne, jalouse de maintenir la dépen

! Recop., lib. 1, tit, xvi, 1. 2, % Zdem., \:3 et 4.

des citoyens dans les colonies espagnoles : leur caractère et leur état ont mis les chapetones à portée d'acquérir d'autres avantages presque aussi considérables que ceux qu'ils tiennent de la prédilection du gouvernement. Quoique quelques-uns des créoles soient descendus des conquérans du Nouveau-Monde ; quoique d’autres tirent leur origine des plus nobles familles d'Espagne; quoique plusieurs d’entre eux possèdent de grandes richesses, l'influence d’un climat chaud, la jalousie ombrageuse du gouvernement et l'impuissance d'atteindre à ces distinctions qu'ambitionne toujours le cœur humain , abat tellement en-eux toute vigueur et toute activité que la plus grande partie consument leur vie

| dans une mollesse voluptueuse jointe à une su- Malgré tous les obstacles , les pays occupés

perstition encore plus avilissante. La langueur et l’inaction où ils vivent les éloigne de toutes les opérations d’un commerce actif et étendu. Le trafic intérieur dans chaque colonie, ainsi que le commerce avec les autres colonies et avec l'Espagne elle-même , sont entre les mains des seuls chapetones ?, qui sont récompensés de leur industrie par les richesses immenses qu'ils

1 Recop., lib. ax, tit. xx VE, 1. 15, 16.

* Ulloa, Por. 1, 27, 251. Voyage de Frezicr, 221.

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age de Frezier, 221.

accumulent, tandis que les créoles, plongés dans la paresse, se contentent du revenude leurs possessions.

Cette rivalité déclarée pour le pouvoir et la richesse, a établi entre ces deux ordres de citoyens une haine violente et implacable; à la plus légère occasion leur aversion mutuelle éclate, et ils se donnent réciproquement des noms aussi injurieux que ceux que dictent les haines les plus invétérées de nation à nation !. La cour d'Espagne, par un raffinement de sa politique défiante, nourrit ces semences de discorde , et fomente cette jalousie mutuelle qui non-seulement empêche les deux classesles plus puissantes de ses citoyens du Nouveau-Monde de se réunir contre la métropole, mais qui anime chaque parti à surveiller sans cesse et à traverser avec le zéle le plus vif toutes les démarches de l'autre.

La troisième classe des habitans des colonies espagnoles est de race mêlée, provenant ou d’un Eupéenet d'unnoir,oud'unEuropéenetd'unindien. Les premiers sont appelés rulatos , mulâtres, les seconds mestizos,métis.Comme la cour d’Espagne s'est occupée de bonne heuredusoin dene

faire qu’une vation de sesnouveaux et de sesan- |

ciens sujets , elle a encouragé les mariages des Espagnols établis en Amérique avec les naturels du.pays; et dès lespremiers temps de l'établissement, il s’est fait plusieurs alliances de ce genre 2. C’est pourtant moins le désir de se conformer aux vues du gouvernement que la licence des mœurs qui a multiplié cette classe d'habitans , jusqu'à en faire une pantie considérable de la population de tous leë établissemens espagnols. Les Espagnols distinguent par différeus noms tous les degrés de cette filiation et toutes les variétés de l'espèce, depuis le noir de l'Afrique transplanté en Amérique, et la couleur de bronze de l'Américain jusqu’à la blancheur de l'Européen. À la première génération , les métis ou mulâtres sont traités comme Indiens ou comme nègres ; à la troisième, la couleur originaire et distinctive de l'Indien a déjà disparu, et à la cinquième, la teinte du noir est tellement effacée, que l'habitant descendu de cette race mêlée ne peut plus être distingué de l'Européen, ! Gage’s Survey, pag. 9, Frézier, 226,

3 Recop., lib. vr, til, 1, 2. Herrera, Decad. 1, lb. 1v, cap. xu; Decad. M, lib, VH, Cap. 11.

UVRE VIH : 191

et partage tous les priviléges de celui-ci , C’est surtout cette classe d’habitans, dont la constitution est très forte et très vigoureuse, qui exerce tous les arts mécaniques et tous les emplois de la société qui demandent l'activité, mais que les citoyens des classes supérieures dédaignent de remplir par paresse ou par orgueil 2,

Les nègres tiennent la quatrième place paru les habitans des colonies espagnoles. Nous parlerons ailleurs plus au long de l'introduction de cette malheureuse partie de l'espèce humaine dans le continent de l'Amérique, des travaux auxquels ils sont employés et des traitemens qu'ils y essuient. Nous n’en faisons mention ici que pour faire remarquer une singularité dans leur état, sous la domination espagnole. Dans la plus grande partie des établissemens, particuliérement dans la Nouvelle-Espagne, les nègres sont employés aux services domestiques.

| Ils forment la plus grande partie du luxe des

riches, et sont chéris et caressés de leurs mai-

| tresses, aux plaisirs et à la vanité desquelles ils

sont utiles. Leurs habillemens sont presque aussi riches que ceux de leurs maîtres; ils en imitent les inanières et en prennent toutes les passions 8, Enorgueillis par cette distinction, ils ont pris avec les Indiens un tel ton de supériorité, et les traitent avec tant d’insolence et de mépris, que l'antipathie entre les deux races est devenue implacable. Au Pérou même , où les nègres sont en plus grand nombre et sont employés aux travaux

-des campagnes comme au service domestique, | ils conservent le même ascendant sur les Amé-

ricains naturels, et la haine des deux nations subsiste avec la même violence. Les lois fomen. tent à dessein cette aversion, qui n’a pas été d’abord l'ouvrage de la politique, et les plus rigoureuses défenses s'opposent à toute communication qui pourrait former quelqueunion entre les deux races. Par cette politique artificieuse, les Espagnols tirent une partie de leur force de ce qui fait la faiblesse des colonies des autres nations; ils ont su se donner pour associés et pour défenseurs les mêmes hommes qui sont ailleurs des objets de jalousie et de crainte 4.

1 Ulloa, For., 1, p. 27.

* Jbid., p. 29; voy. Bouguer, p. 104. Melendés, Tesoros Verdaderos, 1, 354.

5 Gag., p. 56. Ulloa, Por. 1, 451.

4 Recop., lib. vu, tit. v, s, vu. Herrera, Decad. VII, lib. vu, cap. xir. Frézier, 244.

Les Indiens forment la dernière classe des habitans de ce pays qui appartenait à leurs ancêtres. J'ai déjà fait observer à mes lecteurs la conduite des Espagnols dans la manière dont ils ont traité ce malheureux peuple, et j'airapporté les principaux règlemens faits dès les commencemens de la conquête sur cet objet important de l'administration deleurs nouveaux domaines; mais à compter de l'époque où j'ai conduit l'histoire de l'Amérique jusqu'au moment les connaissances et l'expérience acquises pendant deux siècles ont mis la cour d'Espagne en état de faire des changemens avantageux dans cette partie de son plan d'administration américaine , et j'ai cru qu'une vue générale et rapide de la condition actuelle des Indiens pouvait être curieuse et intéressante.

Charles V, par la célèbre ordonnance de 1542, dont nous avons fait si souvent mention, avait enfin anéanti les prétentions exorbitantes des conquérans du Nouveau-Monde, qui en regardaient leshabitans comme des esclaves dont le travail leur appartenait en propriété. Depuis cette époque, les Indiens ont été réputés libres et autorisés à revendiquer les priviléges de sujets de la couronne. Lorsqu'ils furent admis au rang de citoyens, on jugea qu'il était juste de les faire contribuer aux dépenses communes de la société dont ils devenaient membres. Mais comme on ne pouvait attendre aucun produit considérable des travaux volontaires de ce peuple, étranger à toute industrie régulière, et détestant le travail, la cour d'Espagne crut nécessaire de fixer par des règlemens la valeur de la taxe qu’on pouvait exiger d'eux. Dans cette vue, on a imposé sur tout Indien mâle, depuis l'âge de dix-huit ans jusqu'à cinquante, une taxe annuelle , ct l'on a déterminé en même temps d’une manière fixe la nature et l'étendue des services qu'ils doivent rendre. Ce tribut varie dans les différentes provinces; mais à prendre ce qu'on paie dans la Nouvelle-Espagne comme le taux moyen , la taxe est d'environ quatre schelings ! par tête, somme modique dans des pays où le prix de l'argent est extrémement bas (175). Le droit de lever l'impôt appartient à différentes personnes. Tout Indien , en Amérique, est ou vassal immédiat de la couronne, ou dépendant de quelque autre

1 Recop., lib. vi, tit v, l. 42. Hackluyt, vol. Ill, pag. 461.

TOR ln,

vassal, à qui le district dans lequel il demeure a été accordé pour un temps limité sous la déno- ‘mination d'encomienda. Les premiers paient environ les trois quarts de la taxe au fisc; les autres paient cette même partie du tribut au vassal immédiat dont ils sont les tenauciers, Après la conquête de l'Amérique, les conquérans se partagèrent la plus grande partie des terres, et n'en laissèrent que très peu à la couronne, Comme les premières concessions n'avaient été faites qu'à deux générations seulement f, et qu'elles revenaient en propriété à la couronne après ce temps expiré, le souverain pouvait ou répandre ses faveurs sur de nouveaux propriétaires en leur accordant ces possessions vacantes, ou augmenter ses revenus en se les réservant à lui-même (176). Les rois d'Espagne ont pris le plus souvent ce dernier parti, et le nombre d'Indiens dépendans immédiatement de la couronne est aujourd’hui beaucoup plus grand que dans le siècle qui a suivi la conquête, et cette branche des revenus du roi continue de s’accroîitre.

Le bénéfice provenant des services des Indiens appartient à la couronne ou à celui qui possède l'encomienda , de la même manitre et selon la même règle que nous venons de voir observée dans le paiement du tribut. Ces services, quoi: que exigibles en vertu de la loi, sont très diffé. rens des travaux serviles imposés originairement aux Indiens. Ils sont de deux sortes : les uns sont appliqués à la confection des ouvrages publics dont la société ne peut se passer sans de grands inconvéniens; les autres à l'exploitation des mines d'où les colonies espagnoles tirent leur plus grande importance et leur plus grande utilité. Le premier genre de travaux qu’on exige d'eux comprend la culture du maïset des autres grains de première nécessité, la garde des bestiaux, la construction des édifices publics, des ponts et des grands chemins ?; mais on ne peut pas les forcer de travailler à la culture des vignes, des oliviers, des cannes à sucre et des autres productions qui sont des objets de luxe ou de commerce . Les travaux du second genre consistent à tirer les minéraux des entrailles de la terrt

1 Recop., lib. vi, tit. vu, L48. Solorz.; De Jureind, lib, 11, Cap. XVI.

2? Recop., lib. vi, tit. xur, 1. 19. Solorz., De Jure ind., M, lib. x, Cap. va, vus, 1x.

5 Recop., lib. vi, tit, xx, 1. 8. Solorz, lib. 1, cap.

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6Solc dit. var.

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