‹ Œuvres complètes de W. Robertson [microforme]Chapitre 91 sur 155 · RE IV · texte numérisé non relu

RE IV

les motifs qui, dans la vie civilisée, mettent les hommes en mouvement et les portent à soutenir long-temps des efforts pénibles de vigueur ou d'industrie, nous trouverons que ces motifs tiennent particulièrement à des besoins acquis. Ces besoins multipliés et importans tiennent l'âme dans une agitation perpétuelle, et pour les satisfaire, l'invention doit être continuelle. ment tendue et l'esprit sans cesse occupé. Mais les désirs de la simple nature sont en petit nom bre; dans les lieux où un climat favorable produit, presque sans effort, tout ce qui peut les sa tisfaire, à peine agissent-ils sur l'âme, et ils y excitent rarement des émotions violentes. Ainsi les habitans de plusieurs parties de l'Amérique passent leur vie dans une indolence et une inaction totale : tout le bonheur auquel ils aspirent, c'est d'être dispensés de travail. Ils restent des jours entiers couchés dans leur hamac, Ou assis à terre, dans une oisiveté parfaite, sans changer de posture, sans lever les yeux de dessus la terre, sans prononcer une seule parole t, Leur aversion pour le travail est telle, que ni l'espérance d'un bien futur, ni la crainte dur mal prochain, ne peuvent la surmonter. ls paraissent également indifférens à !'un et à l'autre, montrant peu d'inquiétude pour éviter

l'homme sauvage. Les Américains septentrionaux, ainsi que ceux du Chili, lorsqu'ils ne sont | Point engagés dans quelques-unes des occu- | pations qui appartiennent à la guerre ou à la | chasse, consument leur temps dans une indolence stupide et ne connaissent aucun objet | digne d'attirer leur attention ou d'occuper leur £sprit ?. Si chez ces mêmes penples la raison humaine se meut dans une sphère si étroite d'activité et n'arrive jamais, dans ses plus grands efforts, à la connaissance des principes et des maximes générales qui servent de fondement à la science, nous pouvons conclure que les facultés intellectuelles de l’homme dans l'état sauvage, ne se ; ortant point sur les objets les plus Propres à ler donner de l'activité, ne peuvent acquérir que peu de vigueur et détendue.

Par un effet des mêmes causes, les puissances actives de l'âme doivent s'exercer rarement et Presque toujours faiblement, Si nous examinons

! Torquemada, Monar. ind. ll » 198.

*Lafilau, 11, 2,

le mal et ne prenant aucune précaution pour

| S'assurer le bien L’aiguillon de la faim les met

en Mouvement; mais commeils dévorent, presque sans distinction, tout ce qui peut apaiser ces besoins de l'instinct, les efforts qui en sont

| l'effet n’ont que peu de durée. Comme leurs

désirs ne sont ni ardens ni variés, ils n'éprouvent point l'action de ces ressorts puissane qui donnent de la vigueur aux mouvemens de l’âme

| et excitent la main patiente de l'industrie à per-

sévérer dansses efforts. L'homme, dans quelques parties de l'Amérique, se montre sous une forme si grossière, que nous ne pouvons découvrir aucun des effets de son industrie, et que le principe de raison qui doit la diriger semble à peine développé. Semblable aux autres animaux , il n'a point de résidence fixe ; il ne s'est point fait d'habitation pour se mettre à l'abri de l'inclémence des saisons ; il n’a pris aucune précaution pour s'assurer une subsistance constante ; il ne sait ni semer ni recueillir; mais il erre çà et là

? Bouguer, F'oyage au Pérou, 102. Borde, 14

de

pour chercher les plantes et les fruits que la terre produit successivement d’elle-mème; il poursuit le gibier qu'il tue dans les forèts, ou il pêche le poisson dans les rivières.

Cette peinture ne peut cependant s'appliquer qu’à certains peuples. L'homme ne peut rester loug-temps dans:cet état: d’enfance-et ‘de faiblesse. Né pour agir et pour penser, les facultés qu’il tient de la nature et la nécessité de sa condition le pressent de remplir son destin. Aussi voit-on que, parmi la plupart des nations américaines, particulièrement celles qui vivent sous des climats rigoureux, l'homme fait des efforts et prend des précautions pour se procurer une subsistance assurée ; c'est alors que les travaux réguliers commencent, et que l'industrie laborieuse fait les premiers essais de son pouvoir. Cependant on y voit encore prédominer l'esprit paresseux et insouciant de l’état sauvage. Mème parmi ces tribus moins grossières ; le travail est regardé comme honteux et avilissant, et ce n'est qu'à des ouvrages d'un certain genre que l'homme daigne employer ses mains. La plus grande partie des travaux est I: partage des femme:. Ainsi une moitié de la communauté reste dans l’inaction, tandis que l'autre est accablée de la multitude et de la continuité de ses occupations. Leur industrie se borne à quelques objets, et leur prévoyance n’est pas moins limitée. On voit un exemple remarquable de ce que je dis dans l'arrangement général qu'ils suivent relativement à leur manière de vivre. Ils comptent sur }2 péche sour leur subsistance pendant une partie de l’année, sur la chasse pour une autre partie, et sur le produit de leur culture pour une troisième. Quoique l'expérience leur ait appris à prévoir le retour de différentes saisons et à faire quelques provisions pour les besoins respectifs de ces temps divers, ils n'ont point la sagacité de proportionner ‘ces provisions à leur consommation, ou bien ils sont tellement incapables de dompter leur appétit vorace, qu'ils éprouvent souvent les calamités de la famine avec autant de rigueur que les tribus les plus grossières. Ce qu'ils souffrent une année ne sert ni à augmenter leur industrie, ni à leur inspirer plus de prévoyance pour prévenir un semblable malheur !. Cette indifférence si

peu réfléchie sur l'avenir, qui est l'effet de l'ignorance et la cause de la paresse, caractérise l'homme à tous les degrés de la vie sauvage; et par une bizarre singularité de sa conduite, il devient d'autant moins inquiet sur ses besoins, que les moyens d’y pourvoir sont plus incertains et plus difficiles à obtenir (52 ).

IL. Après avoir examiné quelle était la constitution physique des Américains et quelles étaient leurs facultés morales, l'ordre naturel de notre travail nous conduit à les considérer comme rassemblés en corps de société. Jusqu'à présent nos : recherehes se sont burnées aux effets de leur industrie pour eux-mêmes, comme individus ; nous allons examiner maintenant quelles sont les affections, et quel est le degré de sensibilité qu'ils montrent pour leurs semblables.

L'état domestique est la première et la plus simple formedes associations humaines. L'union des deux sexes entre les différens animaux a toujours une durée proportionnée aux moyens et aux difficultés d'élever leurs petits. Il ne se forme aucune union permanente parmi les espèces où la durée de l'enfance est très courte et où l'animal acquiert rapidement la vigueur et l'agilité. La nature y confie à la mère seule le soin d'élever les petits, et sa tendresse suffit à ce devoir sans aucune autre assistance. Mais dans les espèces où l’enfance est très longue et très faible, où les secours réunis du père et de la mère sont nécessaires pour le soutien des petits, il se forme des unigns plus intimes, qui continuent jusqu'à ce que l’objet de la nature soit accompli et que la nouvelle race soit parvenue à l'age de la foree. Comme l'enfance de l'homme est beaucoup plus faible et a plus besoin de secours que celle de tous les autres animaux; comme il est aussi beaucoup plus dépendant des soins et de la prévoyance de ses parens, l'union de l'homme et de la femme doit être considérée comme le contrat non-seulement le plus solennel, mais même le plus permanent. L'état de nature dans lequel toutesles femmesappartiennent à tous les hommes et tous les hommes à toutes les femnmes, n'a jamais existé que dans l'imagination des poètes. Dans l'origine des sociétés , quand l'honme sans arts et sans industrie mène une vie dure et précaire, l'éducation des enfans exige

23, 8. Descript. de lu Nouvelle-France. Osboru’s

4 Charlevoix, Vouv.-France, 1, 338. Lettres édif., | Collect., 1, 880. De la Potherie, 11, 63.

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x effets de leur mme individus ; t quelles sont les ré de sensibilité )ables.

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le-France. Osboru’s 1, 63.

les soins et les efforts du père et de la mère. Leur race ne pourrait se conserver si leur union n'était formée et continuée dans cette vue. En Amérique même, parmi les tribus les plus bar-

bares, l'union de l'homme et de la femme était .

soumise à des règles, et les droits du mariage étaient reconnus et fixés, Dans les contrées où les moyens de subsister étaient peu nombreux et où les difficultés d'élever une famille étaient par conséquent très grandes, l'homme se bornait à

une seule femme. Dans les climats plus chauds . et plus fertiles, la facilité de se procurer des sub-

sistances, jointe aux influences de l'ardeur du

climat, portait les fabitans à augmenter le nom-

bre de leurs femmes 1, Dans quelques pays le mariage durait pendant toute la vie; dans d'autres, le caprice et la légèreté qui forment le caractère naturel des Américains, et leur aversion pour toute espèce de contrainte, leur faisaient rompre le nœud du mariage sur le plus léger prétexte, et même souvent sans en assigner aucune cause ?.

Mais soit qu'ils considérassent le mariage comme une union passagère, soit qu'ils le regardassent comme un contrat perpétuel, l'humiliation et la peine étaient toujours également le partage de la femme. On a demandé si la condition de l’homme était devenue meilleure par les progrès des arts et de la civilisation, et c’est là encore une de ces vaines questions qui nourrissent les disputes des philosophes. Mais il n’est point douteux que les femmes ne soient redevables à la politesse des mœurs d'un changement très heureux dans leur sort. Dans toutes les parties du globe, ce qui caractérise particulièrement l'état sauvage, c'est le mépris et l'oppression auxquels y est condamné le sexe le plus faible, L'homme, enorgueilli de sa force et de son courage, qui sont toujours les premiers titres à la prééminence parmi les nations barbares, y traite la femme avec dédain et comme un être d'une espèce inférieure. Peut-être que les sauvages américains ont encore pour elle plus de mépris et de dureté, par une suite de cette insensibilité, de cette froideur naturelle qu'on à remarquées

! Lettres édif., 23.318, Lafitau, Mœurs des sauvag., 1, 664. Lery, ap. de Bry, I, 234, Journ. de Guillet et Béchamel , 88.

? Lafitau, 1, 580. Joutel, Journ. hist, 345, Lozano, Descr, del gran Chaco, 70. Hennepin, Mœurs des sauvages ; pag, 80-83.

| dans leur constitution physique. Les voyageurs les plus éclairés ont été frappés de leur extrème |. indifférence pour leurs femmes. Ce n'est point comme je l'ai déjà observé, par ces soins .complaisans qu'inspire la tendresse, que les Américains s'efforcent de mériter le cœur de la femme qu'ils désirent avoir pour compagne. Le mariage même, au lieu d'être une union d'amour et d'intérêt entre deux égaux, est plutôt une chaîne qui lie une esclave à son maitre, Un auteur dont les opinions doivent être d’un très grand poids, a observé que partout où l'on achète les femmes leur condition est infiniment malheureuse 1, Elles deviennent les esclaves et la propriété de celui qui les achète. Cette observation se vérifie dans tous les pays du monde où la même coutume s’est établie. Chez les peuples qui ont fait quelques progrès dans la civilisation, renfermées dans des appartemens séparés, elles gémissent sous la garde vigilante et sévère de leur maître. Chez les peuples grossiers, elles sont condamnées aux plus viles occupations. Parmi plusieurs nations de l'Amérique, le contrat de mariage n’est proprement qu'un contrat de vente; l'homme y achète une femme de ses parens. Quoiqu'on n'y connaisse l'usage ni de la monnaie, ni des autres moyens que le commerce a imaginés parmi les nations civilisées pour en tenir lieu, On y sait cependant se procurer les objets qu'on désire, en donnant en échange quelque chose d’une valeur équivalente. Chez quelques nations, l'acheteur consacre ses services pour un certain temps aux parens de la femme qu'il recherche : chez d’autres, il chasse pour eux dans l'occasion et les aide ou à cultiver leurs champs ou à creuser leurs canots : chez quelques autres enfin, il leur fait présent des choses les plus estimées et les plus recherchées pour leur utilité ou leur rareté 2 : ilen reçoit sa femme en retour. Toutes ces causes, jointes au peu de cas que tous les sauvages font des femmes, portent un Américain à regarder sa femme comme une servante qu'il a acquise, et à se croire en droit de la traiter comme un être inférieur 8, Chez toutes nations non civilisées, il

! Sketches of Hist. of Man. , 1, 184

? Lafitau, Mœurs des sauvages, 1, 560. Charlevoix, Nouvelle-France, IN, 285. Herrera, Decad. IV, lib, VI, cap. vu, Dumont, Il, 156,

5 Du Tertre, Il, 382, Borde, Relation des mœurs des Caraibes, pag. 21, Biet, 357. La Condamine, pag. 110, Fermin, l, 79,

perse re

nec

LAS es

est vrai, les fonctions de l'économie domestique,

naturellement réservées aux femmes, sont si

nombreuses qu’elles les assujétissent aux travaux

les plus pénibles, et leur font porter plus de la

moitié du fardeau qui devrait être le partage

commun des deux sexes. Mais en Amérique par-

tculièrement, leur condition est si misérable,

et la tyrannie qu’on exerce sur elles si cruelle,

que le mot de servitude est encore trop doux

pour donner une juste idée des malheurs de

leur état. Parmi quelques tribus la femme est considérée comme une bète de somme destinée à tous les travaux et à toutes les fatigues, et tandis que l'homme perd sa journée entière dans la dissipation ou dans la paresse, elle est condamnée à un travail continuel. On lui impose les ouvrages les plus pénibles sans en avoir de reconnaissance. Il n’est point de circonstance dans la vie qui ne rappelle aux femmes cette infériorité humiliante, I] ne leur est permis d'approcher de leurs maîtres qu'avec le plus profond respect ; les hommes sont pour elles des êtres si supérieurs qu’elles ne peuvent pas même manger en leur présence !. Enfin dans quelques contrées de l'Amérique, leur destinée est si affreuse qu'on a vu des fen:ues devenues barbares par les mouvemens même de la tendresse maternelle, arracher la vie à leurs filles pour leur épargner la servitude intolérable à laquelle elles allaient être condamnées ?. C’est ainsi que la première institution de la vie sociale est pervertie en Amérique : c'est ainsi qu’en mettant tant d’inégalité, en établissant des distinctions si cruelles dans cette union domestique, que la nature avait destinée à inspirer aux deux sexes des sentimens doux et humains, on la fait servir à rendre l'homme dur et farouche et à dégrader la femme par l’abaissement de la servitude.

C'est peut-être à cette oppression dans laquelle elles gémissent qu'on doit attribuer en partie le peu de fécondité des femmes chez les pations sauvages à, La vigueur de leur constitution physique est épuisée par l'excès du travail ;

les moyens de subsistance dans la vie sauvage |

sont si peu nombreux et si incertains qu'elles

1 Gumilla, 1, 153. Bassère, 164. Labat, Poy., Il, 78. Chanvalon, 51. Du Tertre, I}, 300.

? Gumilla, 1, 233-238. Herrera, Decad. VII, lib. 1x, Cap. iv.

5 Lafitau, 1, 590, Charlevoix, Lil, 304.

sont forcées de prendre une multitude de précautions pour prévenir une multiplication trop rapide. Parmi les tribus errantes, dont la subsistance dépend principalement de la chasse, la mère ne peut guère donner ses soins à un second enfant avant quelepremier ait atteint assez de force pour être en quelque sorte indépendant des soins de la tendresse maternelle. C’est là sans doute la source de cet usage universel parmi les femmes américaines de nourrir leurs enfans pendant plusieurs années !; et comme elles se marient presque toujours fort tard , le temps de leur fécondité est passé avant qu’elles aient pu achever d'élever successivement deux ou trois enfans ?, Parmi les tribus grossières, qui n’ont ni assez de prévoyance ni assez d'industrie pour faire des provisions de vivres, c'est une maxime générale qu'il ne faut jamais se charger d'élever plus de deux enfans 3; aussi ne trouve-t-on jamais parmi ces peuples des familles aussi nombreuses que dans les sociétés civilisées 4. Quand il naît deux jumeaux , l’un des deux est communément abandonné (53), parce que la mère ne pourrait suffire à les élever l’un et l’autreÿ. Lorsqu'il arrive que la mère meurt dans le temps qu'elle nourrit son

enfant, on ne peut plus espérer de conserver sa vie et on l’enterre à côté de sa mère 6. Enfin, dans ces disettes fréquentes auxquelles les Américains sont exposés par leur stupide indolence,

la difficulté de nourrir les enfans devient quel-

quefois si grande, qu'il n'est pas rare de les

voir abandonnés et même tués par leurs parens 7.

C'est ainsi que le sentiment des peines qu'il faut

se donner dans la vie sauvage pour conduire les

enfans jusques à l’âge mûr, étouffe souvent la

voix de la nature parmi les Américains, et les

rend même insensibles aux vives émotions de la

tendresse paternelle.

Mais quoique la nécessité oblige les habitans

‘Herrera, Decad. V1, lib. 1, cap. 1v.

2 Chartevoix, HI, 303. Dumont, Mém. sur ia Louisiane , 1, 270. Denys, Aist. natur. de l'Amérique, H, 635. Charlevoix, Aist. du Paraguay, W, 422.

8 Techo, Essais sur le Paraguay, elc., Churchill, | Collect. vx, 108. Lettres édifiantes , 24-200. Lozano, | Descript., 92.

4 Maccleur’s Journal, 63.

| S Lettres édifiantes, X, 200.

| 6 Charlevoix, Ill, 368. Lettres édifiantes, X, 200. | P. Melch. Hernandès, Memor, de Cheriqui. Colbert, | Coilect. orig. pap. 1.

1 Venegas, ist. of Californ., 1, 82.

de

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1 Gu ? Ch fitau, | hist. d sCh

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ge les habitans

fs sm. sur ia Loui- > l'Amérique, l, II, 422.

ete., Churchill, 24 - 200. Lozano,

ifiantes, X, 200.

heriqui. Colbert,

de l'Amérique à mettre des bornes à l'accroissement de leur famille, il s'en faut bien cependant qu'ils manquent d'affection et d’attachement pour leur progéniture. Tant que la faiblesse des enfans exige leurs secours, ils sentent fortement le pouvoir de l'instinct de la nature, et aucun peuple ne peut les surpasser dans les soins de la tendresse paternelle , Mais, chezles nations barbares, la dépendance des enfans et le pouvoir des pères ont bien moins de durée que chez les peuples policés. Quand une éducation prévoyante doit préparer les enfans aux fonctions variées de la vie civile, quand ils doivent acquérir la connaissance des sciences les plus abstraites ou se former aux arts les plus compliqués avant d’en-

trer dans la carrière du monde, les soins atten- | tifs des parens ne se bornent pas aux jours de |

l'enfance; ils s'étendent encore jusqu’à l'établissement de l'homme dans la société. Et même alors les tendres inquiétudes des parens ne sont

nécessaire; leur sagesse et leur expérience sont encore des guides utiles, C’est ce qui forme une union permanente entre les enfans et les pères. Mais dans la simplicité de la vie sauvage la tendresse paternelle, semblable à cette affection

d’instinct que les animaux ont pour leurs petits, |

cesse dès que les enfans sont parvenus à l'âge de

est trop faible pour exciter ou nourrir la tendresse filiale lorsqu'elle n'est plus entretenue par les soins de l'amour paternel. Plein dn sentiment de sa liberté et impatient de toute gêne, le jeune Américain s’accoutume à agir toujours comme s’il était entièrement indépendant. Il n’a pas plus de reconnaissance pour ses parens que pour toutes les autres personnes qui vivent avec lui. 11 les traite même quelquefois avec tant de mépris, d’insolence et de cruauté, que tous ceux qui en ont été les témoins en ont été pénétrés d'horreur 1, Ces mœurs, qui semblent naturelles à l’homme dans l'état sauvage, parce qu'elles sont le produit des circonstances de cet état même, influent puissamment sur les deux plus grands rapports de la vie domestique. Dans l'union des deux sexes, elles introduisent une grande inégalité entre l’homme et la femme ; elles bornent la durée et affaiblissent la force

: de l'union des pères et des enfans.

pas finies ; leur protection est encore souvent |

maturité. I ne faut pas de longues instructions | pour les vendre propres au genre de vie auquel |

ils sont destinés. Les parens, aussitôt qu'ils ont rempli leurs devoirs, aussitôt qu'ils ont conduit leurs enfans jsqu’au-delà de cet âge de faiblesse où ils ne peuvent point subvenir à leurs propres besoins, leur laissent une entière liserté. Is ne leur donnent presque jamais de conseils, ils ne les grondent et ne les châtient point, ils les laissent enfin maîtres absolus de leurs propres actions ?, Dans une cabane américaine, le père, la mère et les enfans vivent ensemble comme des

personnes que le hasard aurait rassemblées, sans |

avoir jamais les uns pour les autres aucune de ces attentions qui sembleraient devoir naître des rapports qui les unissent 3, Le souvenir des bienfaits qu'on a reçus dans la première enfance

? Gumilla, 1, 211. Biet, 390.

? Charlevoix, IN}, 272, Biet, 390. Gumifia, 1, 212, Lafitau, 1, 602. Creuxii, Canad. , p.71. Cernandès, Relut. hist. de los Chiquit., 33.

5 Charlevoix, Nouvelle-France, NI, 273.

IV. Après avoir parlé de l'état domestique chez les Américains, nous sommes conduits naturellement à considérer leur gouvernement civil et leurs institutions politiques. Dans toutes les recherches concernant l’état de l'homme rassemblé en société, les moyens de subsistance sont le premier objet qui doit fixer l'attention. Les lois et la police varient toujours avec ces moyens. Les institutions naissent des idées et des besoins des tribus où elles s’établissent ; celles des peuples pêcheurs et chasseurs, qui peuvent à peine se former l’idée de quelque espèce de propriété, doivent être beaucoup plus simples que celles des peuples qui se sont fixés sur une terre qu'ils cultivent régulièrement, et chez lesquels il existe des droits de propriété non-seulement sur les productions du sol, mais sur le sol même,

Tous les peuples de l'Amérique dont nous parlons doivent être mis dans la première classe. Mais quoiqu'’ils puissent être touségalement compris sous le nom de peuples sauvages, quelquesuns étaient beaucoup plus avancés que les autres dans les arts qui préparent des subsistances pour l'avenir. Jamais l'homme ne s'est montré et n’existera peut-être dans un état plus sauvage

* Gumilla, 1, 212. Du fertre, Il, 376. Charlevox, Nouv.-Franc., 1, 309. Charlevoix, Æist. du Parag., 1, 115. Lozano, Descr. del gran Chaco, p. 68-108- 101. Fernandès, Relac. hist. de los Chiquit., 426.

qu'on ne le trouve dans les vastes plaines du midi de l'Amérique. Quelques peuples ne: subsistent que des productions: spontanées de: la nature, Ils ne montrent aucune inquiétude , ils n'emploient presque aucune précaution, ils n'exercent aucun art et aucune industrie pour s'assurer les choses les nlus-nécessairés à la vie. Les Zopayers du Brésil, les Guaxeros de Terre-Ferme, les Caiguas , les Moxos et quelques autres peuples du Paraguay, neconnaissent absolument aucune espèce de culture. Ils ne savent même ni semer ni planter, La culture du manioc avec lequel on fait le pain de cassave est un art trop compliqué pour leur industrie , où trop fatigant pour leur paresse. Les racines que la terre produit d’elle-mème, les fruits et les grains qu’ils recueillent dans les bois , avec les lézards et les autres reptiles que la chaleur engendre toujours dans les terrains gras et arrosés par de fréquentes pluies, forment leur nourriture pendant une partie de l'année t, [ls vivent de la pèche le reste du temps. La naturé ellemême semble avoir favorisé la paresse de ce peuple, par la profusion avec laquelle elle lui donne tout ce qui suffit à ses besoins. Les vastes rivières de l'Amérique méridionale fournissent en abondance les poissons les plus délicats et les plus variés. Les lacs et les marais, formés par les inondations annuelles des eaux , sont remplis de différentes espèces de poissons qui y restent comme en des réservoirs naturels pour les besoins des habitans : il y a des lieux où le poisson est en si grande abondance, qu’il ne faut ni art ni adresse pour le pêcher (54). En quelques autres endroits , les naturels du pays ont trouvé le moyen d’infecter les eaux du sue de certaines plantes qui enivre le poisson de manière qu'il vient flotter sur la surface de l’eau où l’on le prend avec la main (55). Quelques tribus ont l'art de le conserver sans le secours-du sel, en le faisant sécher ou famer sur des claies au moyen d'un feu très lent 2. La fécondité des rivières de l'Amérique méridionale a engagé plusieurs peu-

INieuhoff, Æist. of Brasil. Churchiil, Collect LE, 134. Simon, Conquista de Tierra - Firme , p. 156. Techo, Essais sur le Paraguay. Churchill, VI, 78, Lettr.

édif., 23-384-10-190. Lozano, Pescr. del gran Chaco, P. SL. Ribas, Æist, de les Triunfos, p.7.

* La Condamine, 189. Gumilla, 11, 37. Zettr. édif , |

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