V. Après avoir examiné les institutions poli
Herrera, Decad. 1, lib. u1, cap. 10 2 Piedrabita, pag. 27.
tiques des peuples sauvages en Amérique, notre attention se porte naturellement sur leur art de
faire la guerre, c'est-à-dire sur les moyens qu'ils |
ont imaginés pour la sûreté et la défense nationale. Les petites tribus dispersées sur ce conti- : nent sont non-seulement indépendantes et isolées, mais se trouvent engagées dans des hostilités perpétuelles les unes avec les autres !.
Quoique l’idée d’une propriété particulière ap- |
partenant à un seul individu leur soit étrangère, les Américains les plus grossiers connaissent le droit que chaque communauté a sur ses propres domaines ; ils regardent ce droit comme entier et exclusif, autorisant le possesseur à repousser
par la force toute usurpation des tribus voisines. |
Comme il est de la plus grande importance pour eux qu’on ne vienne point troubler ou détruire le gibier dans leur terrain de chasse, ils défendent avec une attention jalouse cette propriété nationale ; mais comme en même temps leurs territoires sont fort étendus, et que les li-
mites n’en sont pas exactement fixées, il s'élève |
des sujets innombrables de querelles qui rare-
ment se terminent sans effusion de sang. Mème | dans cet état simple et primitif de la société, | l'intérêt est une source de discorde qui souvent |
oblige les tribus sauvages à prendre les armes pour repousser ou punir ceux qui font des incursions dans les forêts ou dans les plaines d’où ils tirent leur subsistance.
Mais l'intérêt n’est pas le motif le plus fréquent ni le plus puissant des hostilités continuelles qui subsistent parmi les nations sauvages. Il faut en chercher la principale cause dans cette passion de vengeance qui brôle dans le cœur des sauvages avec tant de violence que le besoin
de la satisfaire peut être regardé comme le ca- |
ractère distinctif des hommes dans l’état qui précède la civilisation. Des circonstances très puissantes , soit dans la police intérieure des
tribus sauvages, soit dans leurs opérations au | dehors contre des ennemis étrangers, concou- |
rent à nourrir et à fortifier une passion si fu- | Nr P | Charlevoix, Aist. de la Nouv.-Franc., WI, 215-251.
neste à la tranquillité générale, Lorsqu'on laisse
Le temps ne peut effacer la mémoire de l'in jure qu'on a reçue, et il est rare qu’elle ne soit pas à la fin expiée parle sang de l’agresseur. Les nations sauvages sont gouvernées. dans leurs guerres publiques par les mêmes idées et animées du même esprit que dans la poursuite de leurs vengeances particulières. Dans les petites communautés chaque individu est affecté de l'injure et de l'affront qu'on fait au corps dont il est membre, comme si c'était une atteinte directe à son propre honneur ou à sa sûreté personnelle. Le désir de la vengeance se commu-
| nique de l’un à l’autre et devient bientôt une
espèce de fureur. Comme les sociétés faibles ne peuvent entrer en campagne que par petites troupes, chaque guerrier a le sentiment de sa propre importance et sait qu'une partie consi-
| dérable de la vengeance publique dépend de ses | propres efforts. Ainsi la guerre qui, entre de
grands états, se fait avec peu d’animosité , se poursuit par les petites tribus avec toute la violence d’une querelle particulière. Le ressenti- | ment de ces nations est aussi implacable que
à chaque individu le droit de venger sesinjures |
de ses propres mains, toute offense est ressentie avec une extrême vivacité, et la vengeance s'exerce avec une animosité implacable.
1 Ribas, Zist. de Los Triunf., p. 9.
celui des individus. Il peut dissimuler ou suspendre ses effets, mais il ne s'éteint jamais, et souvent, lorsqu'on s’y attend le moins, il éclate avec un surcroît de fureur {. Lorsque les nations
| policées ont obtenu l'honneur de la victoire ou
une augmentation de domaine , elles peuvent
| terminer glorieusement une guerre; mais les
sauvages ne sont satisfaits qu'après avoir exterminé la tribu qui est l'objet de leur rage. Ils combattent non pour conquérir, mais pour détruire. S'ils commencent des hostilités , c’est avec la résolution de ne plus voir la face de leurs ennemis qu’en état de gucrre, et de poursuivre la querelle avec une haine éternelle 2. Le désir de la vengeance est le premier et presque le seul principe qu’un sauvage songe à inculquer dans l’âme de ses enfans 3. Ce sentiment croît avec eux à mesure qu'ils avancent en âge , et
! Boucher, ist. nat. de la. Nouv.- Franc., pag. 98. Lery, ap, de Bry, I, 204. Creufii Æist, Canad,
p.72. Lozano, Descr. del gran Chaco ,95. Hennepin, |
Maœurs des sauvages, 40.
3 Charlevoix, Æist. de la Nouv.-Franc., I], 251.
. Colden, 1, 108 ; 11, 126. Barrère, pag. 170-173. 8 Charlevoix ist. de la Nouv.-Franc., 1, 326. Lery, ap. de Bry, 1], 236. Lozano, Æist. de Parag., , 144.
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.- Franc., pag. 93, anc., 11, 215-251:
fi Æist. Canad, 1CO , 95, Hennepin,
,-Franc., WI, 251.
.-Franc., N, 326.
, Hist. de Parag.,
comme leur attention ne se porte que sur un petit nombre d'objets, il acquiert un degré de force inconnue parmiles hommes dont les passions sont dissipées et affaiblies par la varité de leurs goûts et de leurs occupations. Ce désir de vengeance qui s'empare du cœur des sauvages ressemble plutôt à la fureur d'instinct des animaux qu'à une passion humaine. On le voit s'exercer avec une fureur aveugle, même contre desobjets inanimés. Si un sauvage est blessé par hasard par une pierre, il la saisit souvent par un transport de colère et tâche d’apaiser sur elle son ressentiment en la brisant !. S'il est blessé d'une flèche en.combattant, il l’arrache de sa blessure, la rompt avec ses dents et la jette en pièces sur la terre 2. À l'égard de ses ennemis la rage de la vengeance ne connaît point de bornes. Dominé par cette passion, l’homme devient le plus cruel de tous les animaux; il ne sait ni plaindre, ni pardonner, ni épargner.
La violence de cette passion est si bien connue des Américains eux-mêmes, que c’est elle qu'ils invoquent toujours pour exciter le peuple à prendre les armes. Si les anciens d’une tribu veulent arracher les jeunes gens à l’indolence, si un chef se propose d'engager une troupe de guerriers à le suivre dàns une incursion sur le territoire ennemi, c’est de l'esprit de vengeance qu'ils tirent les motifs les plus puissans de leur éloquence martiale. « Les os de nos concitoyens, «disent-ils, sont encore exposés sur la terre. «Leurlit ensanglanté n’a pas encoreété nettoyé. «Leurs esprits crieut contre nous; il faut les «apaiser. Allons et dévorons ceux qui les ont «massacrés, Ne restez pas plus long-temps dans «l'inaction sur vos nattes; levez la hache, con- «solez les esprits des morts et dites-leur qu'ils «vont être vengés 3, »
Échauffés par ces exhortations, les jeunes saufages se saisissent de leurs armes avec des transports de fureur, entonnent la chanson de guerre et brülent d’impatience de tremper leurs mains dans le sang de leurs ennemis. Des guerriers particuliers rassemblent souvent de petites troupes et vont attaquer une tribu ennemie sans
Lery, ap. de Bry, WI, 190.
* Lery, ap. de Bry, 208, Herrera, Decad. À, lib. VI, Cap. VIII.
8 Charlevoix, Zist. de la Nouv.-France. 11}, 216-217. Lery, ap. de Bry, NI, 204.
consulter les chefs de la bourgade. Un guerrier Par un mouvement de caprice ou de vengeance, se met quelquefois isolément en campagne « fait plusieurs centaines de milles pour surprendre et tuer quelques ennemis (65). Les:exploits d’un guerrier dans ces excursions solitaires forment souvent la partie principale de l'histoire d’une campagne américaine, et (66) les chefs se prétent à ces saillies irrégulières du courage parce qu’elles tendent à entretenir l'esprit martial, et qu’elles accoutument le peuple à l'audace et au danger !. Mais lorsqu'il s'élève une guerre nationale, entreprise par autorité publique , les délibérations se prennent avec règle gt avec lenteur. Les anciens s’assemblent ; ils exposent leurs opinions dans des discours solennels ; ils pèsent avec maturité la nature de l’entreprise, et en discutent les avantages ou les désavantages avec beaucoup de prudence et de sagacité politique. Les prêtres et les devins sont consultés; quelquefois même on prend l'avis des femmes 2. Si la décision est pour la guerre , on s’y prépare avec beaucoup de cérémonie. Il se présente un chef pour diriger l'expédition , et il est accepté; mais personne n’est obligé de le suivre; la résolution qu'a prise la communauté, de commencer les hostilités, n’impose à aucun de ses membres l'obligation de prendre part à la guerre. Chaque individu reste le maître de sa conduite , et il ne s'engage à servir que de sa pure volonté 3.
Les principes qui dirigent leurs opérations militaires , quoique extrêmement différens des principes qui règlent celles des nations civilisées, sont cependant très appropriés à leur état politique et au pays dans lequel ils font la guerre. Ils n’entrent jamais en campagne avec des corps nombreux, dont la subsistance, durant de longs voyages, à travers des lacs et des rivières , et dans des marches de plusieurs centaines de milles à travers des forêts horribles, exigerait de plus grands efforts de prévoyance et d'industrie que ue peuvent en faire des sauvages. Leurs armées ne sont point embarrassées de lourds bagages Chaque guerrier porte avecses armes une natte
1 Bossu, Por. , 1, 140. Lery, ap. de Bry, 215. Hennes pin, Mœurs des Sauv., 41. Lafitau , 11, 169.
2 Charlevoix, Æist. de la Nouv.-France, Il, 215-268. Biet, 367-380.
3 Charlevoix, Æist. de la Nouv.-France, 217-28,
562 HISTOÏRE D'AMÉRIQUE.
paysennemi, ils se dispersent dans les bois et vivent du gibier qu'ilsituent et des- poissons qu'ils prennent. Dès qu'ils approchent du territoire de l'ennemi qu'ils vont attaquer, ils rassemblent toutes les troupes et s’avancent avec beaucoup: d’ordretet de précaution. Ils ne'mettent point leur gloire’ à attaquer l'ennemi de front et à force ouverte. Le surprendre et le détruire, voilà le plus:grand mérite d'un chef et la gloire de ses guerriers. Comme la chasse et la guerre sont leurs seules occupations, ils y portent le même esprit et les mêmes ruses: Ils suivent leurs ennemis à la: trace au travers des forêts. Ils emploient dans la guerre les moyens que prend le chasseur pour découvrir sa proie, l'adresse à se tenir caché près: des lieux où elle peut être, la patience à l’attendte! pendant plusieurs jours jusqu’à ce qu’elle ne puisse plus lui échapper, et qu'il soit plus sûr de la prendre. Lorsqu’ilsnerencontrent point de parti
détaché de l'ennemi, ils:s’avancent jusque dans |
les villäges, maisavec tant de précautions pour cacher leur approche: qu'ils se: glissent: souvent
dans:les forêts en marchant 'surtes mains'et sur |
les pieds; et pourmiéux se:cacher ilsse peignent la peau de couleur de feuillesmortes !; Lorsqu'ils sont assez heureux pour n'être pas découverts , ils brûlent les cabanes en silence‘et massacrent
espérent n'être pas-poursuivis dans leur’ retraite, ils amènent avec eux quelques prison niers, qu’ils destinent au sert le plüs affreux. Mais si malgré toutes leurs précautions et toute
leur adresse, leurs desseins et leurs mouvemens | sont découverts, ils pensent albréque:le parti le: | plus sage est de se retirer. Attaquer un ennemi| | en plein champ, lorsqu'il est sur ses gardesiet| |
avec des forces égales, leur paraît une extrême: folie. Le succès le plus brillant paraît une défaite auichef, s’il l’a acheté par une porte:consi-
dérable de ses compagnons (67), etjamais ilne se
glorifie d’une victoire souillée de: leur sang ?.
1 Charlevoix, Aist. de la Nouv.-France, IN, 297-238. |
Hennepin, Mœurs des sauv:, p: 59!
# Charlovoix, Æist. de la Nouv.- France, Il, 238-307. Biet, Lafitau, Mœurs des sauvages, ||,
La mort même la plus honorable! ne sauve pas la mémoire! d’un guerrier du reproche d'imprudenee et de témérité (68).
. Cette manière de faire la guerre était universelle’en Amérique; les petites nations sauvages répandues dans des: pays et des climats très divers montraient toutes plus de ruseque d'audace dans leurs entreprises militaires. Frappés de l'opposition de leurs principes: à cet. égard avec les idées et les maximes des nations européennes; quelques auteurs ent pensé qu'il fallait en chercher la source dans la faiblesse et la làcheté qui/semmblent caractériser: surtout les Américains, et qui les rendent incapables de toute action noble et généreuse ?; mais sinous faisons réflexion: que dans:les occasions'extraordinaires qui exigent de grands efforts, non- seulement ils: savent se défendre avec. opiniâtreté, mais qu'ils attaquent même l'ennemi avec le courage le plus audacieux, nous verrons bien que leurs pringipes doivent avoir quelque autre cause que
! cettetimidité qu'on prétend leur ètre naturelle 5. : Le nombre des hommes dans chaque tribu est si
petit, et lesdifficultés de l'accrottre au milieu des dangers et des peines de:la vie sauvage sont si
: considérables , que la vie d'un citoyenvest extré-
mement précieuse, et &a conservation le premier objet du gouvernement. Si le point d'honneur parmi les faibles tribus d’Amérique eût été le
| même: que chez les nations puissantes de l'Eu- | rope, sielles eussent:couru à:la célébrité et à'la les habitans qui veulent fuir les flammes: S'ils |
victoire en méprisant les dangers et la mort, elles auraient été bientôt détruites entièrement par des maximes si peu conformes à l’état de
: leur population. Mhis-dans:les tribus assez nom- | breuses pour ètre:en état d’agir'avee des fonces
plus considérables et de soutenir des pertes sans un affaiblissement sensible, les opérations militaires des Américains ressemblaient. beaucoup à celles des: autres: nations. Les Brésiliens et les peuples: qui habitaient les bords de:la rivière de
lt Plata entraient en campagne: avet des corps … dértroupes. assez considérables: pour mériter le
nom: d'arméé, Us défiaient l'ennemi au combat, engageaient des batailles rangées et disputaient
1 Charlevoix IIL, 376.
2 Recherch: philos. sur les Améric:, |, 115. Por. de March., IV, 410. .
SLafitau, Mœurs des sauv., 11, 248-249. Uharlerorx, Nouv.-France, ll, 307.
guerre quoiq!