‹ Œuvres completes de W. Robertson precedees d'une notice (volume 2)Chapitre 80 sur 116 · RE V. 5!).T · texte numérisé non relu

RE V. 5!).T

I Montézuma lui-mème , et il leur demanda de le conduire devant lui sans perdre de temps. Les officiers mexicains ne purent cacher la peine que leur faisait une demande qu’ils prévoyaient devoir être fort mal reçue de leur souverain , dont l'esprit était déjà rempli d'inquiétudes et de craintes, depuis les premières nouvelles qu'il avait apprises de l'apparition des Espagnols sur les côtes de son empire. Mais avant d'entreprendre de dissuader Cortès de son projet , ils s'efforcèrent de gagner sa bienveillance, en le pressant d'accepter des présens qu’ils voulaient mettre à ses pieds en qualité d'humbles esclaves de Montézuma. On les lui offrit avec beaucoup d'appareil. Ils consistaient en étoffes de coton %rt belles, en plumes de différentes couleurs et en ornemens d'or et d'argent d'une valeur considérable et d’un travail curieux. La vue de ces présens produisit un effet bien différent de celui que se proposaient les Mexicains, loin de satisfaire l'avidité des Espagnols, elle l'accrut, et leur inspira une si vive impatience de devenir maîtres d'un pays qui produisait ces richesses, que Cortès, se donnant à peine le temps d'ccouter les raisons par lesquelles Pilpatoê et Teutilé cherchaient à le détourner d'aller à la capitale, et prenant un ton fier et décidé, leur répéta qu’il voulait avoir une audience du roi lui-mème. Pendant cette entrevue, quelques peintres à la suite des chefs des Mexicains avaient été occupés à dessiner, sur des étoffes de coton blanches, les vaisseaux, les chevaux, l’artillerie, les soldats espagnols et tout ce qu'ils trouvaient de plus singulier. Cortès , qui s’en aperçut et qui apprit que ces dessins devaient être envoyés à Montézuma , voulut donner à ce prince une idée plus vraie et plus imposante des objets étonnans qui se présentaient pour la première fois à la vue des Indiens, et qu'aucun mot de leur langue ne pouvait rendre. Pour cet effet, il résolut de les rendre témoins d'un spectacle qui pût leur mieux foire connaître la bravoure de ses soldats et la force irrésistible de leurs armes. Il fit sonner l'alarme par les trompettes. En un instant les troupes se mirent en bataille, linfonterie exécuta plusieurs mouvemens dans lesquels elle fit usage de ses différentes armes , et la cavalerie fit différentes évolutions pour montrer sa force et son agilité. L’artillerie enfin, dirigée sur les bois épais voisins du camp , fit un grand dégât

rm HISTOIRE D’AMERIOCE. 11519]

dans les arbres. LesMexicains virent d'abord les exercices militaires avec le silence et l'étonnement qui sont naturels lorsque l'esprit est frappé d’objets nouveaux qui paraissent redoutables ; mais au bruit du canon, plusieurs s'enfuirent, d'autres tombèrent de frayeur, et tous furent si épouvantés en voyant des hommes dont le pouvoir leur parut ressembler à celui des dieux, que Cortès eut beaucoup de peine à les ramener et à les rassurer. Leurs peintres employèrent tout leur art à représenter ces nouveaux objets , et leur imagination à inventer des figures et des caractères qui pussent rendre les choses extraordinaires dont ils venaient d’être les témoins.

On dépêcha sur-le-champ des courriers à Mo# tézuma , chargés de lui remettre ces tableaux , et de lui faire le récit de ce qui s’était passé depuis l'arrivée des Espagnols. Cortès envoyait en même temps au monarque quelques curiosités d'Europe de peu de valeur, mais qu’il crut pouvoir lui être agréables par leur nouveauté. Ia;s rois du Mexique, pour être instruits promptement de tout ce qui se passait dans les parties les pluséloignées de leur vaste empire , avaient établi une excellente institution, que l'Europe même ne connaissait pas encore. Ils avaient en différens endroits , sur les principales roules , des courriers qui , formés par l'éducation à une grande agilité , et se relevant les uns les autres à de médiocres distances portaient les avis avec une célérité étonnante. Quoique la capitale où le monarque faisait sa résidence fût distante de cent quatre-vingts milles de Saint-Jean-d’CIloa , les présens de Cortès furent portés à l’empereur et sa réponse rapportée en peu de jours. Les mêmes officiers qui avaient jusque-là traité avec les Espagnols furent chargés de la réponse du monarque ; mais comme ils savaient combien les projets et les désirs du général étaient opposés aux résolutions que venait de prendre Montézurna , ils ne crurent pas devoir les notifier h Cortès, sans avoir auparavant fait de nouveaux efforts pour l'adoucir. Afin de renouer la négociation , ils offrirent donc les présens qu’envoyait Montézuma , et qui étaient portés par cent Indiens. La magnificence de ces dons répondait à la grandeur du monarque et dépassait de beaucoup toutes les idées que les Espagnols s’étaient faites jusqu’alors des richesses du Mexique. On

les plaça sur des nattes étendues à terre dans un ordre qui les faisait paraître avec plus d’avantage. Cortès et ses gens virent avec admiration les différentes productions de l’industrie du pays ; des étoffes de coton si belles et d'un tissu si fin qu’elles égalaient les soieries ; des tableaux représentant des animaux, des arbres et d'autres objets, qui n'étaient formés que de plumes de différentes couleurs employées avec assez d'adresse et d'élégance pour le disputer aux ouvrages du pinceau pour la vérité et la beauté de l’imitation. Mais ce qui attira surtout leurs regards ce furent deux grands plats de forme circulaire, l’un d'or massif, représentant le soleil; l’autre d'argent , emblème de la lune (102). Il y avait en outre des bracelets, des colliers, des anneauxet d'autres bijoux d'or, et afinque les Espagnols pussent prendre une idée complète de toutes les richesses que fournissait le pays , des boites remplies de perles, de pierres précieuses, de grains d'or non travaillés et tels qu’on les trouvait dans les mines et les rivières. Cortès reçut ces présens avec les démonstrations d'un respect profond pour le prince qui les lui envoyait. Mais quand les Mexicains, croyant désormais leur négociation plus facile, lui firent savoir que quoique l'empereur lui eût envoyé ces présens comme une marque des égards qu'il avait pour le prince que Cortès représentait , il ne consentait point à ce que des troupes étrangères approchassent davantage de sa capitale , ou même demeurassent plus long-temps dans ses domaines, le général espagnol déclara plus positivement encore qu'auparavant qu'il ne se relâcherait point de sa première demande, et qu'il ne pourrait sans bonté retourner auprès de son souverain, s'il n’avait été admis en la présence du prince qu’il était venu visiter de sa part. Les Mexicains , étonnés de voir un homme qui osait s'opposer il une volonté qu’ils étaient accoutumés i regarder comme irrésistible, effrayés en même temps du danger de précipiter leur pays dans une guerre ouverte avec de si terribles ennemis, demandèrent et obtinrent de Cortès la promesse qu’il resterait dans son camp jusqu’au retour d’un messager qu’ils envoyaient à Montézuma pour recevoir de nouveaux ordres '.

La fermeté avec laquelle Cortès persistait

< B. Diaz, rap. ntxix. Gomara , Citron.. rap. xxvil Herrtra, Decad. Il ,.lib. v, cap. v, vl

dans sa résolu! ion devait naturellement conduire la négociation entre lui et l'empereur à une prompte issue , puisqu'elle ne laissait à celuici d’autre parti que de recevoir les Espagnols avec une confiance entière ou de les traiter ouvertement enenneiflis. Ce dernier parti était celui auquel il y avait lieu de s’attendre de la part d'un monarque hautain et puissant. L’empire du Mexique était alors à un point de grandeur auquel n'a peut-être atteint aucune grande société policée en si peu de temps. Quoiqu'il ne subsistât quedepuis cent trenteans,sa domination s'étendait delà mer du Nord àla merdu Sud, surun territoire de plus decinq cents lieues de l'est à l'ouest, et de plus de deux cents lieues du sud au nord , . et comprenait des provinces qui , en fertilité , en population , en richesses , ne le cédaient à aucun des pays de la zone torride. La nation était guerrière et entreprenante, l’autorité du mouiarquc illimitée et ses revenus considérables. Si, avec les forces qu’on pouvait réunir en un moment dans un tel empire, Montézuma fût tombé sur les Espagnols lorsqu'ils étaient encore campés sur une côte stérile et malsaine , sans aucun allié dans le pays, sans place de retraite , sans provisions, malgré tous les avantages de leur discipline et de leurs armes, ils n'auraient pu résister à un pareil choc; ou ils auraient péri dans un combat si inégal , ou ils auraient abandonné leur entreprise.

La puissance de Montézuma le mettait en état de prendre ce parti vigoureux ; et son caractère même semblait l'y porter. De tous les princes qui avaient tenu le sceptre du Mexique, il était le plus haut , le plus violent et le plus éloigné de souffrir la moindre résistance à scs volontés. Ses sujets le voyaient avec crainte, et ses ennemis avec terreur. 11 gouvernait les premiers avec une sévérité terrible; mais ils avaient une si grande opinion de son habileté qu’ils étaient forcés de le respecter , et les victoires nombreuses qu'il avait remportées sur ses ennemis avaient répandu au loin la terreur de ses armes et avaient ajouté plusieurs grandes provinces h son empire. Maisquoiqu'il eût peut-être assez de talens pour gouverner le Mexique dans l'état de civilisation imparfaite où était cet empire et dans le cours ordinaire des choses, ces talens étaient bien insuffisans pour une coqjoncture si extraordinaire, et ne le mettaient pas en état de se décider avec la justesse

et la promptitude nécessaires dans un moment si critique.

Depuis que les Espagnols avaient paru sur la côte , il avait laissé voir tous les symptômes de l'embarras et de la crainte. Au lieu de prendre les résolutions que devaient lui inspirer le sentiment de son pouvoir et le souvenir de ses premiers exploits, il avait mis dans toutes ses délibérations une inquiétude et une indécision qui n'échappèrent pas aux derniers de ses courtisans. La perplexité et le trouble de Montézuma aussi bien que le découragement de ses sujets n’étaient pas seulement l’effet de la présence des Espagnols et de la terreur de leurs armes ; on les attribue ù des causes plus éloignées. Si l’on en croit les premiers historiens espagnols et les plus estimés, il y avait parmi les Américains une opinion presque universelle que quelque grande calamité les menaçait et leur serait apportée par une race de conquérans redoutables venant des régions de l'est pour dévaster leur contrée. 6n ne peut pas savoir si cette crainte était l'effet du souvenir de quelque grand bouleversement de celte partie du globe, qui aurait frappé l’esprit de ses habitans de craintes superstitieuses sur l’avenir, on seulement l'effet de l'étonnement que causait la première vue de cetterace d'hommes nouveaux qui se montraient aux Mexicains. Quoi qu'il en soit, comme celte nation était plus superstitieuse qu’aucune autre du monde, on y fut fortement frappé de l’apparition des Espagnols. On se les représenta comme les instrumens destinés à accomplir la fatale révolution qui menaçait le Mexique. Dans de pareille* circonstances on conçoit plus facilement comment une poignée d'aventuriers put porter l'alarme au cœur du monarque d'un grand empire et de tous ses sujets '.

Cependant lorsque le messager arrivé du ramp espagnol apporta la nouvelle que Cortès, persistant dans sa première demande, refusait d'obéir à l'ordre qui lui enjoignait de quitter le pays , Montézuma malgré ses terreurs montra un moment de résolution , et dans un transport de colère naturel à un prince orgueilleux qui n'avait jamais rencontré d'obstacle à ses volontés, il

’ Corlla. Hclacion seconda, ap. K.imus, 111,231, 233. Hcrrera , Decad. tl , lib. ni, cap. 1 , lib. v, cap. ti , lib. tu, cap. Ti, Cornera, Chron.. cap. un.ioi, CUIT.

HISTOIRE D’AMÉRIQUE

menaça de sacrifier à ses dieux ers insulcns étrangers. Mais ses incertitudes et ses craintes revinrent bi entât; et au lieu de donner des ordres pour mettre ses menaces à exécution , il appela encore ses ministres pour consulter et prendre leur avis. Des hommes assemblés pour délibérer dans un moment oit il faudrait agir ne prennent jamais que des mesures lentes et faibles. I.e résultat du conseil ne fut point d’employer sur-lechamp des moyens efficaces de repousser l’ennemi; on se contenta d'envoyer à Cortès des ordres plus positifs de quitter le pays, accompagnés, fort imprudemment sans doute , d'un présent assez considérable pour offrir aux Espagnols un nouveau motif de s'y établir.

Ceux-ci étaient cependant inquiets et incertains sur le parti qu’ils avalent à prendre. D'après ce qu'ils avaient déjà vu de ht richesse du pays, plusieurs d'entre eux s’en formaient des idées si exagérées qu'ils étaient déterminés à braver toutes les difficultés et tous les dangers pour achever une conquête qui dcvaiMes mettre en possession de trésors inépuisables. D'autres, jugeant de la force de l’empire du Mexique par ses richesses mêmes, assurés par plusieurs observations que ce pays avait une forme régulière de gouvernement, prétendaient que c'était une folie véritable que d'attaquer un si grand état avec une poignée d’hommes manquant de provisions, affaiblis déjà par les maladies particulières au climat, qui en avaient fait périr plusieurs, et sans avoir l'appui d’aucune alliance dans le pays Cortès applaudissait secrètement à ceux qui tenaient pour les résolutions hardies; et il encourageait des espérances romanesques qui lui étaient communes avec eux, et qui concouraient à l'exécution des plans qu'il avait concertés.

Depuis le moment où les soupçons de Velasquez s'étaient déclarés, et où il avait tenté de dépouiller Cortès de l’autorité qu'il lui avait confiée, celui-ci avait senti la nécessité de n’avoir plus avec le gouverneur de Cuba aucune liaison . dans la juste crainte de voir traverser toutes ses opérations; il ne demandait même qu'une occasion d'en venir à une rupture ouverte. Dans cette vue il n’avait rien négligé pour s’assurer de ses soldats. Ses talens pour le com-

1 B. Diat , cap. il

] mandement lui méritèrent aisément leur estime, et il ne lui fut pas plus difficile d’acquérir leur affection. Parmi des aventuriers de même rang, j faisant la guerre û leurs dépens, la dignité de chef n’élevait pas un général assez au-dessus de i ceux qui étaient sous scs ordres, pour ne pas i établir entre eux un commerce continuel. Cortès sut profiter de cette circonstance pour s'insinuer dans leur esprit par des manières affables et par des préférences adroites, en permettant i quelques-uns de commercer pour leur compte avec les Indiens; 103); enfin.cn enflammant les espé- , rances de tous, il s’attacha tellement la plus grande partie de scs soldats qu’ils oublièrent presque que l’armement avait été fait sous l’autorité et aux dépens d’un autre que Cortès.

Pendant que le général espagnol conduisait* ainsi ses projets, Teulilé arriva avec le présent de Monlézuma et un nouvel ordre pour que les étrangers eussent à quitter sur-le-champ ses . états. Mais lorsque le général renouvela la demande d’une audience de l’empereur , le Mexicain le quitta brusquement , et sortit de son camp avec des regards et des gestes qui exprimaient toute sa surprise et tout son ressentiment. I,e lendemain au matin, il ne parut aucun des Indiens qui avaient coutume de fréquenter le camp en grand nombre, et d’y apporter des provisions qu’ils échangeaient avec les soldats. Tout commerce parut cesser, et on s'attendait à tout moment à voir commencer les hostilités. Cet événement, quoiqu’on eût dû le prévoir, causa parmi les Espagnols une consternation subite qui enhardit les partisans de Velasquez nonseulement à murmurer et ù cahalcr contre le général , mais à charger l’un d’entre eux de lui faire dès remontrances sur l'imprudence qu’il y avait à tenter la conquête d'un grand empire avec des forces si insuffisantes, et de le presser de retourner à Cuba pour y ravitailler sa flotte et y augmenter son armée. Diego de Ordaz, un de ses principaux officiers , chargé de cette commission par les mécontens, s'en acquitta avec toute la liberté et la grossièreté d'un soldat, en lui assurant qu’il exprimait le sentiment de toute l’armée. Cortès l’écouta sans la moindre apparence d’émotion, et comme il connaissait fort bien les dispositions et le caractère de ses solda ts , et qu’il prévoyait la manière dont ils recevraient une proposition qui renversait en un instant

toutes les belles espérances qu'ils avaient jusquelà nourries, il porta la dissimulation jusqu'à paraître abandonner ses propres mesures pour se prêter aux représentations d'Ordaz , et il donna des ordres pour que l'armée se tint prête le jour suivant à se rembarquer pour Cuba. Dés que cette résolution fut connue, les aventuriers, frustrés de leurs espérances, sc plaignirent et menacèrent. Les émissaires de Cortès, sc joignant à eux , enflammèrent leur dépit. la fermentation devint générale. Tout le camp était prêt à se mutiner; tous demandaient avec empressement à voir le général. Cortès ne se fit pas presser long-temps. A sa vue ils exprimèrent tout d'une voix l’étonnement et l'indignation que leur causaient les ordres qu'ils venaient de recevoir. Il était honteux, disaient-ils, pour des Castillans, de s’effrayer au premier aspect du danger, et infâme de fuir avant que l’ennemi se fût même montré. Quant à eux ils étaient déterminés à ne pas abandonner une entreprise qui avait été heureuse jusqu'à ce moment, et qui tendait si manifestement à répandre la connaissance de la religion et à procurer à leur patrie tant de gloire et d’avantages. Heureux de marcher sous les ordres de Cortès, ils étaient disposés à le suivre au travers de tous les dangers, pour former un établissement et recueillir les trésors qui faisaient depuis si long-temps l’objet de leurs désirs ; mais s'il voulait retourner à Cuba et céder honteusement toute sa gloire et ses espérances à un rival envieux , ils se choisiraient dans le moment même un autre général qui les guiderait dans le chemin de la gloire qu'il n'avait pas le courage de suivre.

Cortès, enchanté de leur ardeur, ne s'offensa point de la hardiesse avec laquelle ils énonçaient des sentimrns que lui-même avait inspirés, et dont, à la chaleur de leurs expressions, il voyait combien ils étaient pénétrés. Il affecta cependant d'être surpris de ce qu'il entendait. Il déclara qu’il n'avait donné l'ordre pour le rembarquement que d'après la persuasion que c'était là le désir général des troupes; qu'il avait sacrifié en cela sa propre opinion, pardéférence pour celle qu'il croyait être la leur ; qu'il avait toujours eu le dessein de former un établissement sur la côte pour pénétrer ensuite dans l'intérieur du pays; qu'on l'avait trompé en lui persuadant que leurs vues étaient différentes des siennes ; qu'il les

voyait avec une grande satisfaction pleins de ce courage qui devait animer tout véritable Espagnol ; que ccttccertitudc allait lui faire reprendre son premier plan avec une ardeur nouvelle, et qu'il était très assuré de les conduire par le chemin de la victoire à la fortune que leur valeur méritait. A cette déclaration de Cortès on répondit par des applaudisscmens et des cris de joie. La résolution parut unanime et prise d'un consentement universel; car ceux qui la condamnaient secrètement furent obligés de sc réunir au plus grand nombre dans les acclamations, tant pour cacher leur opposition au général que pour ne pas s’attirer de la part de leurs compagnons le reproche de lâcheté l.

Sans laisser à ses gens le temps de se refroidir ou de réfléchir sur le parti qu'on venait de prendre , Cortès s’occupa sur-le-champ de l'exécution. Pour commencer l'établissement d'une colonie, il assembla les principaux de son armée, et, d'après leur suffrage, il forma un conseil et nomma des magistrats qu'il revêtit de la plus grandcautorité. Comme les hommes transportent naturellement les institutions de leurs gouvernemens dans les nouveaux établisscmens qu'ils forment , la colonie fut établie sur le modèle de l'administration espagnole. Les magistrats furent distingués par les mêmes noms et les mêmes marques de dignité et eurent les mêmes emplois. On ne choisit pour remplir les places que ceux des compagnons de Cortès qui lui étaient entièrement dévoués, et les actes de leur élection et de leur nomination furent dressés au nom du roi , sans y faire mention de celui de Velasquez. Les deux mobiles des Espagnols, dans toutes leurs entreprises au Nouveau-Monde , l'avidité et l'enthousiasme religieux, semblent avoir suggéré à Cortès le nom qu’il donna à son établissement. Il l'appela la riche ville de la vraie croix : f'illa-Rica de la Vera-Cruz.

La première assemblée du nouveau conseil fut remarquable par un acte très important. Dés qu'elle fut formée, Cortès fil demander la permission de s'y présenter, et s'approchant avec une contenance respectueuse, propre à relever la dignité du ^>unal et à donner un exemple de soumission à son autorité, il commença un long discours, dans lequel il employa beaucoup d'art

1 B. Diaz.cap. u, xu, lui Herrera, Decad. Il, lib. v, cap. vi, vu.

mS HISTOIRE

et dit les chose» les plus flatteuses aux magistrats qui entraient dans leurs nouvelles fonctions. Il fit d'abord observer qu'étant revêtus de l'autorité suprême sur la colonie, il les considérait comme exerçant toute celle du souverain et comme représentant sa personne; qu'il se croirait désormais obligé de leur communiquer tout ce qu'il regarderait comme intéressant le bien public, avec la même fidélité et le même zèle que s'il s'adressait à son maître même ; que la sûreté d'une colonie qui s'établissait dans un grand empire, dont le munarque montrait déjà des dispositions ennemies, dépendait des armes et par conséquent de la subordination et de la bonne discipline parmi les troupes; qu'il avait tenu d'abord son droit au commandement du gouverneur de Cuba , mais que comme Velasquez avait depuis long-temps révoqué sa commission , on pouvait contester la légitimité de son pouvoir, et qu’il craignait lui-même d'exercer une autoriié qui ne serait (ondée que sur un titre vicieux ou du moins équivoque; que la colonie ne pouvait confier sa défense à des troupes autorisées à mettre en question le pouvoir du général dans un moment critique où l'obéissance implicite à ses ordres était absolument nécessaire; que toutes ces considérations le déterminaient à se démettre entre leurs mains de toute l'autorité qu'il pouvait avoir, afin qu’ayant le droit de la conférer tout entière à celui qu'ils choisiraient, ils donnassent à l'armée, au nom du roi, un général qui pùt désormais la commander' que quant à lui , sou dévouement à sa patrie était tel qu'il se réduirait , s’il était nécessaire, à n’étre qu’un simple officier; qu'il servirait avec le même zèle en cette qualité qu'en celle de général, et prouverait à ses compagnons de guerre que, quoique accoutumé à commander , il savait aussi obéir. Son discours fini , il déposa sur la table du conseil la commission de Velasquez, et après avoir baisé son bâton de commandement , le remit entre les mains du président et se retira.

la délibération ne fut pas longue. Cortès avait concerté toutes ses mesures avec ses partisans les plus fidèles, et préparé avec Jçaueoup d’adresse les autres membres du conseil à prendre la résolution qu'il désirait. On accepta sa démission , et comme la prospérité continue qui avait jusque-là couronné son expédition était une

D'AMERIQUE. rtsifij

preuve incontestable de son talent pour le commandement, ils le nommèrent, d'une voix unanime , premier magistrat de la colonie et général de 1 armée , en ordonnant que sa commission lui serait expédiée au nom du roi, avec les pouvoirs les plus étendus, et qu’il les exercerait jusqu'à ce que les volontés du roi fussent connues. Afin que ces dispositions ne pussent pas être regardées comme une intrigue du conseil, on communiqua aux troupes la résolution qu'on venait de prendre. Les soldats ratifièrent le choix du général avec de grands applaudissemens. On proclama le nom de Cortès, et tous lui jurèrent de verser leur sang pour la défense de soa autorité.

Cortès, ayant heureusement accompli ses desseins et secoué la dépendance mortifiante dans laquelle il semblait être à l'égard du gouverneur de Cuba, accepta, avec beaucoup de marques de respect pour le conseil et de reconnaissance pour l'armée, la commission qu'on lui donnait, et se trouva revêtu de l'autorité suprême tant au civil qu'au militaire sur la colonie. Il prit avec sa nouvelle autorité un air de dignité plus imposant, et commença à exercer les pouvoirs presque illimités qu’il venait de recevoir. 11 ne s'était regardé jusqu'à ce moment que comme le député d’un simple sujet du roi d’Espagne; il commença à agir comme le représentant de son souverain. Les partisans de Velasquez, prévoyant toutes les suites de ce changement , ne purent demeurer plus long-temps spectateurs oisifs de tout ce qui se passait. Ils se récrièrent ouvertement contre le procédé du conseil , qu'ils regardaient comme illégal, et contre la conduite de l'armée, qu’ils traitaient de désobéissance. Cortès, sentant la nécessité de prévenir de bonne heure, par un acte de vigueur , les effets de ces discours séditieux, fit arrêter Ordaz , Escuderoet Velasquez de Léon, chefs de cette faction, et les envoya sur la flotte les fers aux pieds. Leurs partisans effrayés et confondus res èrent tranquilles, et Cortès , qui avait plus d'envie de rappeler à lui que de punir ces officiers dont il connaissait le mérite , sollicita leur amitié avec tant d'assiduitéet d'adresse qu'ils'opéra entre eux une sincère réconciliation ; tellement que , dans les occasions les plus délicates, ni leur liaison avec le gouverneur de Cuba , ni le souvenir du traitement qu'ils avaient essuyé, ne purent les déta-

cher de ses intérêts'. Dans cette occasion , ainsi que dans d’autres également critiques pour sa fortune et sa renommée, Cortès dut en grande partie ses succès à l'or du Mexique, qu’il distribuait avec profusion à ses amis et à ses ennemis s.

Cortès, ayant fortifié ainsi l'attachement de son armée pour lui , pensa qu’il pouvait quitter désormais son camp et s'avancer dans le pays. Il fut encouragé dans ce projet par un événement aussi heureux en lui-mème que par ta circonstance dans laquelle il arrivait. Quelques ludiens s'approchèrent de son camp et furent secrètement admis en sa présence. Ils étaient envoyés avec des propositions d’alliance et d’amitié par le cacique de Zempoalia, ville considérable et peu éloignée. Par leurs réponses à un grand nombre de questions qu'il leur fit , selon son usage ordinaire daus ses entrevues avec les ludiens, il apprit que leur maître, quoique sujet de l'empire du Mexique, souffrait impatiemment le joug, et craignait et haïssait si fortement Monlézuma que rien ne pouvait lui être plus agréable que l’espérance de se délivrer de l’oppression sous laquelle il gémissait. Cet avis fit luire à l’esprit de Cortès un rayon de lumière et d’espérance. Il vit que le grand empire qu’il se proposait d’attaquer était désuni, et que le souverain n'y était pas aimé. Il conjectura que les causes du mécontentement ne pouvaient pas être bornées à une seule province, et qu'il se trouverait, en d’autres parties de l’empire, des mécontcns , las de la soumission ou désirant un changement , et prêts à suivre les drapeaux du premier libérateur qui se montrerait. Plein de ces idées, et commençant dès lors à se tracer un plan que le temps et une connaissance plus exacte de l’état du pays devaient le mettre bientôt eu état de suivre et d'exécuter, il reçut très bien les Zempoallans et leur promit d'aller incessamment visiter leur cacique1 * 3.

Pour remplir sa promesse, il n’était pas nécessaire qu’il s’écartât de la route qu'il s’était déjà proposé de suivre en s’avançant dans le pays. Quelques officiers employés à visiter la côte ayant reconnu un village nommé Quiabis-

1 B. IJhi, cap. xui, xliii t Gornara, Chron., cap. xxx, xxxi. llerrera, Decad. Il , lib. v, cap. vu.

* R. Diaz, cap. xliv.

* B. Diaz , cap. xu. Gornara, Chron.» cap. xxviil

lan, à environ quarante milles au nord, qui, à raison de la fertilité du sol environnant et de la bonté de son havre, semblait être un poste plus commode que celui que les Espagnols avaient jusqu’alors occupé, Cortès était déterminé à y transporter son camp. Zempoalia se trouvait sur son chemin, le cacique le reçut aussi bien que Cortès pouvait l’espérer. Il lui fit des présens et des caresses qui montraient un extrême désir de gagner sa bienveillance, le traita comme un libérateur, et lui montra un respect porté presque jusqu'à l’adoration. Cortès apprit de lui plusieurs particularités du caractère de Monlézuma et les causes de la haine de ses sujets pour lui. Montézuma , lui disait en pleurant le cacique , était un tyran hautain, cruel et soupçonneux, qui traitait ses sujets avec une arrogance extrême, ruinait les provinces par des exactions, enlevait les enfans aux pères et aux mères, les garçons pour les immoler à ses dieux , les filles pour en faire ses concubines ou celles de ses favoris. Cortès, dans sa réponse au cacique , lui insinua adroitement qu'un des principaux objets des Espagnols, en visitant des pays si éloignés de leur patrie, était de redresser les torts et dé délivrer les hommes de l’oppression, et, lui ayant fait espérer ses secours quand il en serait temps , il continua sa marche vers Quiabislan.

le lieu que ses officiers lui avaient indiqué lui parut si favorablement situé et si bien choisi , qu'il y traça sur-le-champ le plan d'une ville, les maisons ne devaient être que des hules, mais enceintes de remparts assez forts pour résister à l’attaque d’une armée d'indiens. Comme ces fortifications étaient nécessaires, tant à l'établissement et à la conservation de la colonie qu'à l’exécution du dessein que le général et les soldats avaient de s’avancer dans le pays, soft pour se ménager un lieu de retraite, soit pour conserver leur communication avec la mer, toute l’armée, officiers et soldats, mirent la main à l'œuvre; Cortès lui-mème leur donnait l’exemple de l’activité et de la constance dans le travail, les Indiens de Zempoalia et de Quiabislan les aidèrent; et ce petit poste, par lequel commencèrent des établissemens nombreux et puissans , fut bientôt en état de défense 'B. Diaz, cap. »», Mari, xltiii. Gornara, Chron. cap. xxxii ,11X111, XXITH. Hcrrcra , Decad. Il , lib. v, cap. vin , il.

GOO HISTOIRE D

Pendant que ces travaux essentiels s'exécutaient, Cortès avait des entrevues avee les caciques de Zcmpoalla et de Quiabislan, et , profitant de leur étonnement et de leur admiration A la vue des objets uouveaux qu'on présentait A leurs yeux, il leur inspira par degrés une si haute opinion des Espagnols , il leur persuada si bien que leurs hôtes étaient des êtres d’un ordre supérieur A qui rien ne pouvait résister, que, comptant sur la protection de ces étrangers, ils osèrent braver le pouvoir de l'empereur au nom duquel ils étaient accoutumés à trembler.

Quelques-uns dos officiers de Monlézuma se présentèrent pour lever le tribut ordinaire, et pour demander un certain nombre de victimes humaines pour l'expiation de la faute que ces deux nations venaient de commettre en entretenant quelque commerce avec des étrangers A qui l'empereur avait ordonné de sortir de ses domaines. Au lieu d'obéir à ses ordres, les Zcml>oallans se saisirent des envoyés du monarque , les maltraitèrent, et, comme leur superstition n'était pas moins atroce que celle des Mexicains, ils se disposaient A les sacrifier A leurs dieux. Cortès les en empêcha, en leur montrant la plus grande horreur pour cette abominable pratique. Les deux caciques s'étant jetés dans une rébellion ouverte , et ne voyant |tour eux aucun salut s’ils ne s'attachaient inviolablemeut aux Espagnols, conclurent bientôt une alliance avec eux , en se reconnaissant vassaux du roi d'Espagne. Leur exemple fut suivi par les Totonaques, nation courageuse qui habitait les montagnes voisines; et tous , s'étant soumis volontairement A la couronne de Castille, offrirent d'accompagner Cortès avec toutes leurs forces A Mexico *.

Il y avait A cette époque trois mois (pie Cortès était dans la Nouvelle -Espagne, et, quoique tout ce temps n'eùt pas été marqué par des entreprises militaires, chaque moment avait été consacré A des opérations qui , moins brillantes peut-être, étaient d'une plus grande importance. Par son adresse A s'attacher son armée et A conduire ses négociations avec les Indiens , il jetait les fondemens de ses succès futurs. Mais quelque bien concerté que fût son plan , il ne pouvait se dissimuler que son droit au commandement

> w Diaz , cap. utii. Gocnara, Chron., p. 35, 36. IJpn.ra, Üerad. Il, lib. v, cap. ix, x, xi.

étant émané d'une autorité qu’on pouvait contester, la sienne était elle-même chancelante et précaire. Velasquez ne pouvait manquer de se plaindre au roi des insultes qu'il avait reçues de Cortès, et pouvait présenter la conduite d’un officier subalterne qui s’était joué de ses ordres, de manière A lui attirer une prompte destitution et une punition sévère. Avant de se mettre en marche, le général crut devoir prévenir ce coup. Dans cette vue, il persuada aux magistrats de la colonie d'adresser au roi une lettre contenant un long détail de leurs services ; une description pompeuse du pays qu'ils avaient découvert , de ses richesses, de sa population, de sa civilisation et de scs arts; un tableau des progrès qu'ils y avaient déjà faits en soumettant plusieurs provinces à la couronne de Castille, et des moyens qu’ils se proposaient d’employer pour en achever la conquête; enfin un long exposé des motifs qui lesavaient déterminés A renoncer A toute liaison avec Velasquez pour établir une colonie dépendant immédiatement du roi lui-même, et d'en confier A Cortès le gouvernement, tant civil que militaire : ils finissaient par supplier humblement le roi de ratifier par son autorité tout ce qu'ils avaient fait. Cortès écrivit dans les mêmes vues; et , comme il savait fort bien que la cour d'Espagne, accoutumée à voir exagérer les richesses des pays nouveaux par ceux qui les découvraient, n'accorderait que peu de croyance à la de rription merveilleuse qu’ou lui faisait de la Nouvelle-Espagne, si l'on n'y joiguait des échantillons des riches productions qu'elle fournissait, il pressa ses soldats d'abandonner ce qu'ils pouvaient réclamer pour leur part des trésors qu'on avait jusque-là rassemblés, afin qu'on pût les envoyer en entier au roi. Tel était l'ascendant de Cortès sur son armée, et telles étaient les espérances romanesques que les Espagnols se Burinaient de la richesse des pays qu'ils allaient conquérir, qu'une troupe d'aventuriers indigens et avides fut capable de ce généreux effort , et fit A son souverain le plus riche présent que le Nouveau-Monde ait fait A l’Espagne ( 1 01). Porto- Carrero et Montejo, principaux magistrats de la colonie, furent nommés pour aller porter le pré-, sent , avec défense expresse de toueltH. à Cuba dans leur route vers l'Europe '.

1 B. Diaz , cap, uv. Gomara , cap. u.

Tandis qu'on armait le vaisseau qui devait les conduire , un événement inattendu causa une alarme générale. Quelques soldats et quelques matelots, partisans cachés de Velasquez ou effrayés ü la vue des dangers inséparables d'une expédition où il s’agissait de pénétrer avec une poignée d’homme jusques dans le cœur d'un grand empire, avaient formé le dessein de s'emparer d'un brigantin et de gagner Cuba pour donner avis au gouverneur de ce qui se passait, et le mettre en état d'intercepter les trésors et les dépêches que Cortès envoyait en Espagne, la conspiration , quoique formée par de simples matelots, fot conduite arec un profond secret; mais , au moment où tout était prêt pour l’exécution, ils furent trahis par un de leurs camarades.

Quoique Cortès pût compter peut-être sur sa bonne fortune , qui l'avait servi si à propos dans cette occasion , la découverte de ce complot remplit son esprit de vives inquiétudes , et le porta à exécuter un projet qu'il méditait depuis long-temps. Il voyait encore dans son armée quelques restes cachés d'un mécontentement qui , jusqu'alors étouffe par ses succès ou contenu par son autorité, pouvait se réveiller tout à coup. Il remarquait que plusieurs de ses soldats, las du service, désiraient revoir leurs établissemens de Cuba , et qu’au premier danger ou au premier revers il serait impossible de les retenir. Il scntaitquesi scs forces, déjà trop peu considérables, diminuaient encore par la désertion d'une partie de son armée, il serait forcé d'abandonner son entreprise. Après avoir pesé souvent avec la plus grande sollicitude toutes ces circonstances, il se persuada qu'il n'y avait point de succès à espérer pour lui, s’il n'ôtait à ses soldats jusqu'à la possibilité de quitter le pays, et s'il ne les réduisait à la nécessité de prendre comme lui la résolution de vaincre ou de périr. Dans celte vue, il se détermina à détruire sa flotte; mais, comme il n’osait exécuter une résolution aussi hardie par sa seule autorité, il travailla à convaincre ses soldats de la nécessité de cette mesure. Il fallait toute son adresse pour venir à bout d’un projet si difficile. Il persuada aux uns que les navires avaient tellement souffert par un long séjour à la mer, qu'ils étaient absolument incapables de servir davantage; à d’autres, il fit valoir l’augmentation de U.

forces qu'apporteraient à l'armée cent hommes de plus, employés inutilement sur les vaisseaux, et à tous il représenta la nécessité de fixer leurs regards et toutes leurs espérances sur le pays quis'ouvrait devant eux, et d'éloigner toute idée d'une retraite. Ses exhortations produisirent tout l'effet qu'il en attendait : d’un consentement général, les vaisseaux furent tirés à terre et mis en pièces, après qu'on en eut Ôté les voile*, les cordages, les fers et tout ce qui pouvait être de quelque utilité. C'est ainsi que, par un effort de courage , auquel l’histoire n’offre rien qu’on puisse comparer, cinq cents hommes consentirent de plein gré à s’enfermer dans un pays ennemi, peuplé de nations puissantes et inconnues , en s'ôtant tous les moyens d'échapper au danger par la fuite , et ne se réservant d'autre ressource que leur constance et leur valeur *.

Rien alors ne retarda plus Cortès. L’ardeur de ses troupes et les dispositions de ses alliés étaient deux circonstances également favorables. Mais tous les avantages de cette dernière, quoique ménagés avec beaucoup d'adresse et de soins, forent sur le point de lui échapper par une saillie de ce zèle religieux qui , en plusieurs occasions , poussa Cortès à des actions inconsidérées, bien contraires à la prudence qui distinguait son caractère. Quoique jusque-là il n’eût eu ni le temps ni la facilité de prouver aux Indiens l’absurdité de leurs superstitions, et de leur faire connaître les principes de la foi chrétienne, il ordonna à ses soldats de renverser les autels , de détruire les idoles du principal temple de Zempoalla , et d’élever à la place un crucifix et une image de la vierge Marie. Cette violence inspira aux Indiens autant d'étonnement que d’horreur. Les prêtres leur firent prendre les armes; mais l'autorité de Cortès était si grande et l'ascendant des Espagnols sur ces peuples déjà si puissant , que ce mouvement fut apaisé sans effusion de sang, et que la concorde fut bientôt parfaitement rétablie J.

Cortès commença sa marche et partit de Zempoalla le 16 d’août, avec cinq cents hommes, quinze chevaux et six pièces de canon de campagne. Le reste de scs troupes, composé princi-

• Corlè* , Relac. Ramu* . , 111 , 225. B Piaz , cap. lvii , lviii. H errera , Decad. 11, lib. v, c. xiv.

• B. Diaz , cap. xu , un . llcrrera , Dccad. Il , lib. ▼ , cap. ni, nr.

paiement de ceux que Tige ou la maladie rendait moins propres à un service fatigant , fut laissé en garnison à Villa-Rica , sous les ordres Kscalanlr, officier de mérite et très attaché à Cortès. Le cacique de Zempoalla fournit à l'armée des provisions et deux cents Indiens appelés t amenés , chargés de porter les fardeaux cl destinés à tous les travaux serviles. Ils furent d'un grand secours aux Espagnols qui, dans uu pays dépourvu d'auimaux domestiques , avaient été jusqu'alors obligés de porter leur bagage et même de tirer à bras leur artillerie. Le cacique offrit aussi 1 Cortès un corps considérable de ses Indiens; mais le général se contenta d'en prendre quatre cents des plus distingués parmi eux , afin qu'ils pussent lui servir d'otages qui lui ré|M>ndraicnt de la fidélité de leur maître. Il ne lui arriva rien de remarquable dans sa route jusqu'à ce qu'il eut atteint les frontières du pays de Tlascala. Les habitans de celte province , peuples belliqueux , étaient ennemis implacables des Mexicains , et avaient été anciennement alliés des Zempoallans. Quoique moins civilisés que les Mexicains , ils étaient bien plus avancés dans les arts que les autres nations grossières de l’Amérique dont nous avons parlé jusqu'à présent. Ils avaient fait de grands progrès dans l'agriculture ; ils habitaient de grandes villes et avaient une sorte de commerce ; et si nous en croyons les relations imparfaites des premiers historiens espagnols, on découvrait dans leurs institutions et leurs lois quelques traces d'une justice distributive et d'une jurisprudence criminelle. Cependant comme, avec cette civilisation incomplète, l'agriculture seule ne suffisait pas à leur subsistance , et qu'ils étaient obligés d'y joindre la chasse , ils conservaient encore en pari ic les mœurs et le caractère des peuples chasseurs. Ils étaient féroces et passionnés pour la vengeance , courageux , altiers et iudépeudans , en guerre continuelle et presque sans communication avec les états voisins. Ils abhorraient tellement la servitude que non-seulement ils avaient constamment repoussé toute domination étrangère et maintenu leur liberté contre toute la puissance de l'empire du Mexique, mais qu’ils s'étaient encore défendus contre toute tyrannie domestique; ne reconnaissant aucun maître, ils vivaient sous l'autorité douce et limitée d'un conseil choisi par leurs différentes tribus.

Cortès, quoique instruit du caractère guerrier de cet te nation , se flatta que son intention connue de délivrer les Indiens de la tyrannie de Montézuma, la haine que les Tlascalans euxmémes portaient aux Mexicains et l'exemple de leurs anciens alliés les Zempoallans , pourraient les engager à le bien recevoir. Pour les y disposer, quatre Zempoallans des plus distingués de ceux qui l'accompagnaient furent envoyés aux Tlascalans pour demander, au nom de Cortès et de leurcacique, le passage sur les terres des Tlascalans. Mais au lieu de répondre favorablement à cette requête, les Tlascalans saisirent les ambassadeurs, et , sans égard pour leur caractère, se disposèrent à les sacrifier à leurs dieux. En même temps ils assemblèrent leurs troupes pour s'opposer à l'invasion de ces inconnus , s'ils tentaient de se faire un passage par force. Plusieurs motifs poussaient les habitans à cette résolution. Un peuple féroce, renfermé dans son pays et presque sans communication au dehors , est disposé à considérer tout étranger comme ennemi, et court facilement aux armes. Le projet de Cortès , de faire une visite à Montézuma , dans sa capitale, leur faisait croire , malgré toutes les protestations de l'étranger, qu’il recherchait l'amitié d'un monarque , objet de leur haine et de leur crainte. Le zèle imprudent que Cortès avait montré en profanant les temples de Zempoalla remplissait les Tlascalans d'horreur; et comme ils n'étaient pas moins superstitieux que les autres nations de la Nouvelle-Espagne , ils avaient la plus grande impatience de venger les insultes faites à leurs dieux, et de se faire auprèsde leurs idoles un mérite d’immoler les hommes impies qui avaient osé profaner leurs autels. Ils méprisaient les Espagnols à raison de leur petit nombre , parce qu'ils ne s'étaient pas encore mesurés avec ces étrangers, et qu'ils n'avaient aucune idée de l'avantage que peut donner la supériorité des armes et de la discipline.

Cortès, après avoir Inutilement attendu quelques jours le retour des ses envoyés, s'avança sur le territoire des Tlascalans. Les résolutions de ce peuple guerrier s’exécutaient avec la même promptitude qu’elles se formaient. Les Espagnols trouvèrent devant eux un corps de troupes destiné à les arrêter dans leur marche. Les Indiens attaquèrent avec une grande intrépidité, et dans la première action blessèrent quelques

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Espagnols et leur tuèrent deux chevaux , perte fort considérable parce qu'elle ue pouvait pas se réparer. Cet événement fit sentir 1 Cortès la nécessité de s’avaneer avec précaution au milieu d’ennemis si courageux. L’armée marcha en bon ordre. On choisit des postes, on s'arrêta à propos, on se fortifia dans chaque camp. Durant quatorze jours les Espagnols essuyèrent des attaques presque continuelles , renouvelées sous diverses formes et par des corps nombreux, avec une bravoure et une persévérance dont ils n'avaient point encore vu d'exemples dans le Nouveau - Monde. Leurs historiens décrivent toutes ces actions avec pompe , en entrant dans les détails les plus minutieux et en mêlant aux faits étonnans et réels beaucoup de circonstances incroyables et exagérées (105). Mais toutes les ressources du langage ne peuvent rendre intéressant un combat où le danger est si inégal des deux côtés. Lesdescriptions les plus soignées d'un plan de bataille ou des vicissitudes d’un combat ne peuvent exciter ni l'attention ni l’intérêt, lorsqu’elles se terminent constamment en présentant d'une part des milliers de morts, tandis que de l'autre on ne perd pas un seul homme.

On peut cependant recueillir de leurs récits quelques circonstances remarquables, en ce qu'elles font connaître en même temps le caractère des habitans de la Nouvelle-Espagne et celui de leurs vainqueurs. Quoique les Tlascalans se missent en campagne avec des armées nombreuses qui semblaient devoir écraser les Espagnols, il ne purent jamais entamer le petit bataillon des Européens. Ce fait, tout singulier qu'il est, n’est pas inexplicable. Les Tlascalans, quoique continuellement en guerre, ne connaissaient , comme toutes les nations barbares, aucun ordre, aucune discipline militaire, lis perdaient tout l'avantage qu'ils auraient pu retirer de leur nombre et de l’impétuosité de leur attaque, par le soin constant qu’ils avaient au milieu de l'action d'emporter les blessés et les morts. Ce point d'honneur, fondé sur une sensibilité naturelle à l'hommeet fortifié par le désir de dérober les corps de leurs compatriotes à des ennemis qui les dévoraient, étaituniversel parmi les peuples de la Nouvelle-Espagne. Ce pieux devoir les occupant pendant la chaleur du combat 1 , les désunissait et diminuait la force de

’ B. Diaa, cap. liv.

l'impression qu’ils auraient pu produire en se tenant plus serrés.

Non-seulement ils ne tiraient aucun avantage de leur nombre , mais l'imperfection de leurs armes rendait encore leur valeur sans effet. Après trois batailles et un grand nombre d'escarmouches, il n'y avait pas encore eu un Espag^>t de tué : leurs flèches et leurs lances , armées de pierres pointues ou d'os de poissons, leurs piques faites d'un bois aiguisé et durci au feu , leurs épées de bois, étaient des armes redoutables pour des Indiens nus , mais ne pouvaient pénétrer ni les boucliers des Espagnols , ni leurs corselets piqués appelés escaupiles. Les Tlascalans s’avançaient courageusement à la cliarge et combattaient souvent en corps. Beaucoup d'Espagnols furent blessés , mais tous légèrement ; ce qu'il ne faut pas attribuer au défaut de courage de leurs ennemis, mais i l’inégalité des armes dont ils se servaient.

Malgré la furie avec laquelle les Tlascalans combattaient les Espagno'-s, ils se conduisaient envers eux avec une sorte de générosité. Ils les avertissaient quelquefois qu'ils allaient les attaquer ; et comme ils savaient que ces étrangers manquaient de vivres, et qu’ils imaginaient peutêtre, comme les autres Américains, que ces Européens n'avaient quitté leur pays que parce qu’ils n'y trouvaient pas assez de subsistance, ils envoyaient à leur camp de grandes quantités de volailles et de mais, en leur faisant dire qu'ils eussent à se bien nourrir, parce qu'ils dédaignaient d'attaquer des ennemis affaiblis par la faim; qu’ils croiraient manquer de respect à leurs divinités en leur offrant des victimes affamées , et qu'ils craignaient que les Espagnols devenus trop maigres ne fussent plus bons à manger *.

Cependant lorsque, dans les combats multipliés qu'ils livrèrent aux Espagnols, ils s’aperçurent qu’il n’était pas aisé d'exécuter ces menaces, et que malgré toute leur valeur, dont ils avaient une très haute opinion , il n’y avait pas un Espagnol de tué ou de pris, iis commencèrent à croire qu’ils avaient affaire à des êtres d'une nature supérieure, contre lesquels les forces humaines ne pouvaient rien. Dans cette extrémité ils eurent recours à leurs prêtres, qu’ils pressèrent de leur expliquer des événemens si

' llerrera, Decad. Il, lit) «i, cap. vi. Gomara Citron , cap. uvil

extraordinaires et de leur enseigner quelque moyen de repousser ces terribles conquérant Les prêtres, après des sacrifices et des cérémonies magiques, répondirent que ces étrangers étaient enFans du soleil et produits par la vive énergie de cet astre dans les régions de l'est ; que de jour, soutenus par l'influence de ses rayons paternels , ils étaient invincibles jamais que la nuit , privés de sa chaleur vivifiante, leur force déclinait , qu'ils se flétrissaient comme les plantes dans les champs, et s'affaiblissaient jusqu'il devenir semblables aux autres hommes1.

Des théories bien moins plausibles ont souvent pris du crédit chez des nations plus éclairées et oot dirigé leur conduite. En conséquence de la réponse des prêtres , les Tlascalans , pleins d'une confiance aveugle en des hommes qu'ils regardaient comme éclairés par le ciel , s’écartèrent d'une de leurs maximes les plus constantes en guerre, et se disposèrent à attaquer leurs ennemis pendant la nuit , espérant de les détruire en les surprenant dans un temps oû ils croyaient les trouver affaiblis. Mais Cortès avait trop de vigilance et de discernement pour être trompe par les stratagèmes grossiers d'une armée d'indiens. Les sentinelles avancées, observant quelque mouvement extraordinaire parmi les Tlascalans, donnèrent l'alarme. En un moment les troupes furent prêles à marcher , et sortant de leur camp, dispersèrent les Indiens avec un grand carnage , avant même qu’ils eussent pu s'approcher. Convaincus par cette malheureuse expérience que leurs prêtres les avaient trompés et qu'ils tenteraient inutilement de surprendre ou de vaincre leurs ennemis, les Tlascalans furent découragés et commencèrent à désirer sérieusement la paix.

Ils étaient pourtant incertains sur la manière dont ils traiteraient avec ces étrangers. Ils ne savaient quelle idée se former de leur caractère, ni s'ils devaient les regarder comme des êtres bons ou malfaisans. La conduite des Espagnols en différentes circonstances pouvait donner d'eux ces opinions opposées; d’un côté, ils avaient presque toujours renvoyé libres les prisonniers qu’ils avaient faits, avec quelque présent des bagatelles d'Europe, et renouvelé leurs propositions de paix après chaque victoire. Cette douceur élon-

1 B. Oui, cap. uvt.

AMERIQUE. IIÔ19J

nait des peuples accoutumés à la manière cruelle de faire la guerre établie parmi les Américains, qui sacrifiaient ou dévoraient sans pitié tous les prisonniers. Ix*s Indiens pouvaient avoir pris de là une idée assez favorable de l'humanité de leurs vainqueurs. D'un autre côté, Cortès, ayant soupçonné des Tlascalans qui apportaient des provisions à son camp , d'être des espions , en avait saisi cinquante et leur avait fait couper les mains '. L'impression qu'avait faite sur les Indiens le spectacle de ces malheureux , jointe à la terreur que leur causaient les armes à feu et les chevaux , leur faisaient regarder les Espagnolscommedes êtres féroces(l 06) .Leur incertitude se montra dans la Itaranguc que leurs députés firent à Cortès : «Si vous êtes, dirent-ils, «des divinités d’une nature cruelle et sauvage, «nous vous offrons cinq esclaves afin que vous «buviez leur sang et que vous mangiez leur «chair. Si vous êtes des divinités plus douces, «acceptez ces présens de parfums et de plumes. «Si vous êtes des hommes, voilà des viandes, « du pain et des fruits pour vous nourrir 3. » La paix, que les deux partis désiraient également , fot bientôt conclue. I,es Tlascalans se reconnurent vassaux de la couronne de Castille cl s’engagèrent à secourir Cortès dans toutes ses expéditions. Il prit la république sous sa protection et promit de défendre leurs personnes et leurs biens. Ce traité fut conclu très à propos pour les Espagnols. Les fatigues du service, pour un petit corps de troupes environné d'une multitude nombreuse d'ennemis , étaient excessives. La moitié des soldats étaient debout chaque nuit; et même ceux qui prenaient quelque repos dormaient tout armés, afin d'être prêts a courir à leur poste au premier signal. Plusieurs étaient blessés, et beaucoup d'autres, parmi lesquels on comptait Cortès lui-même, étaient attaqués de la maladie particulière au climat , qui en avait fait périr un grand nombre depuis le départ de la Vera-Cruz. Malgré les provisions qu’ils recevaient des Tlascalans , ils manquaient souvent de vivres, et se trouvaient dans un besoin si grand des choses les plus nécessaires pour un service si dangereux, qu’ils étaient réduits à

1 Corlè» , Hclnr. Ramut , lit , 228. Gotiura, Chron. . cap. XLVIII.

* B. Diaz, cap. ixx, Gocrnra, Chron., cap xlvix.

H errera , Dccad. Il, lib. vi, cap. vu.

[1519] 1JVRF, V. 60.5

panser leurs plaies avec un onguent (ait de la graisse des Indiens 1 * . Excédés de tant de fatigues et de souffrances, les Espagnols commençaient à murmurer, et lorsqu'ils réfléchissaient sur la multitude et le courage de leurs ennemis , ils étaient près de tomber dans le désespoir. Il fallait toute l'autorité et toute l’adresse de Cor lès pour empêcher les progrès de ce découragement , et pour ranimer dans ses compagnons le sentiment de leur supériorité sur les hommes qu'ils avaient à combattre-’. La soumission des Tlascalans et l’entrée triomphante des Espagnols dans la capitale de la république, oit ils furent reçus comme des êtres au-dessus de l'homme, bannit de leur mémoire le souvenir de leurs souffrances passées, dissipa leurs inquiétudes sur l'avenir, et leur persuada qu'aucune force en Amérique ne pouvait désormais résister à leurs armes 3.

Cortès demeura vingt jours à ’l’lascala pour donner quelque repos à ses troupes. Rendant ce temps-là, il s'occupa de soins inqiortansau succès de ses projets. Par ses entretiens suivis avec les chefs des Tlascalans, il s'instruisit de l’état de l'empire du Mexique, du caractère du souverain et de tous les détails qui pouvaient régler sa conduite et le déterminer à agir en ami ou en ennemi. Comme il reconnut que l’antipathie de ses nouveaux alliés pour les Mexicains était aussi forte qu’on le lui avait dit, et qu'il vit qu’il rn pouvait tirer de puissans secours, il employa toute son adresse à gagner leur confiance, et il y réussit facilement; car les Tlascalans, avec la légèreté d’esprit naturelle à des hommes peu civilisés, étaient d'eux-mêmes disposés à passer en peu de temps de l'excès de la haine à la plus grande affection. Tout ce qu'ils voyaient des Espagnols excitait leur étonnement et leur admiration(107); et persuadés que ces étrangers avaient une origine céleste, ils s'empressèrent non-seulement de satisfaire à toutes leurs demandes, mais même d'aller au-devant de tous leurs désirs. Ils offrirent donc à Cortès de l'accompagner à Mexico avec toutes les forces de la république, sous les ordres de leurs capitaines les plus expérimentés. Mais Cortès, après s’èlre donné tant de peines pour établir cette union

1 R. Diaz , cap mi , lit. Goznara , Chron. . cap. li.

* Cortès, Relac. Banni»., lit, 229. B. Diaz , c. i xix

* Cortès , Relac. Kami». , lit , 230. B. Diaz , cap. issu.

entre les Indiens et lui , fut sur le point d'en perdre tous 1rs avantages par une nouvelle saillie du zèle inconsidéré dont il était animé. Tous les aventuriers espagnols de ce siècle se regardaient comme destinés par Dieu même à étendre la foi chrétienne; et moins ils étaient capables de s'acquitter d'un tel emploi par leur ignorance et le dérèglement de leurs merurs, plus ils avaient d'ardetirà remplir leur prétendue mission. Li profonde vénération des Tlascalans pour les Espagnols ayant encouragé Cortès à expliquer à quelques-uns des principaux d'entre eux la doctrine chrétienne, il leur proposa avec instance d'abandonner leurs superstitions et d'embrasser la religion de leurs nouveaux amis. Les Indiens, d’après une idée généralement établie chez les nations barbares , convinrent delà vérité et de l’excellence de Iq doctrine qu'il leur enseignait; mais ils soutinrent que les Tentés de Tlascala étaient des divinités non moins dignes de leurs hommages que le Dieu de Cortès; et que comme celui-ci avait droit aux adorations des Espagnols, les Tlascalans étaient obligés de conserver le culte des dieux qu’avaient honorés leurs ancêtres. Cortès insista avec un ton d'autorité, mêlant les menaces aux argumens. la-s Tlascalans, fatigués et mécontens, le conjurèrent de ne plus parler sur ce sujet. Cortès, surpris et indigné de leur obstination, se prépara à exécuter par la force ce qu’il ne pouvait obtenir par la persuasion. Il allait détruire leurs autels et renverser leurs idoles avec la même violence qu’à Zempoalla, si le père Barthélemy d’OImedo, aumônier de l'armée, n’avait arrêté l’impétuosité de son zèle. Ce religieux lui représenta l'imprudence d’une telle démarche dans une grande ville, remplie d’un peuple également superstitieux et guerrier, avec lequel les Espagnols venaient de s'allier. Il déclara que ce qui s'était fait à Zempoalla lui avait toujours paru injuste ; que la religion ne devait pas être prèchéc le fer à la main, ni les infidèles convertis par violence; qu'il fallait employer d'autres armes pour cette conquête , l’instruction qui éclaire les esprits et les bons exemples qui captivent les cœurs; que ce n’était que par ces moyens qu’on pouvait engager les hommes à renoncer à leurs erreurset à embrasser la vérité1.

1 B. Diaz , cap. lxzii . p. 51 , cap. uxiui , p. Ut-

Parmi les scènes d’horreur que préseme l'histoire de ce siècle, et dans lesquelles on voit le fanatisme absurde secondant si souvent l'oppression et la cruauté, des sentimens si humains font éprouver un plaisir aussi doux qu'inattendu. Au seizième siècle, dans un temps où les droits delà conscience étaient si mat connus dans le monde chrétien, où le nom de tolérance était même ignoré, on est étonné de trouver un moine espagnol au nombre des défenseurs de la liberté religieuse et des premiers improbateurs de la persécution. Les remontrances de cet ecclésiastique, aussi vertueux que sage, firent impression sur l’esprit de Cortès. Il laissa les Tlascalans continuer l'exercice libre de leur religion, en exigeant seulement qu'ils renonçassent à sacrifier des victimes humaines.

Dès que les troupes furent en état de reprendre le service, Cortès se détermina à marcher ù Mexico, malgré les représentations les plus pressantes des Tlascalans, qui l'assuraient que sa perte était inévitable , s'il se mettait au pouvoir d'un prince aussi cruel que Montézuma et aassi infidèle i ses paroles. Comme il était accompagné de six milia Tlascalans, il se trouvait à la tète d'une espèce d'armée régulière. Il s'avança d'abord vers Cholula. Montézuma avait à la fin consenti â admettre les Espagnols en sa présence , et avait fait dire i Cortès qu'il serait reçu avec amitié par les Cholulans. Cholula était une ville considérable qui , quoique distante de cinq lieues seulement de Tiascala, avait été la capitale d'un état indépendant , et n'était soumise â l'empire du Mexique que depuis peu de temps. Elle était regardée par tous les habitans de ce qu'on appelle aujourd'hui la Nouvelle- Espagne, comme une ville sainte, sanctuaire et résidence chérie de leurs dieux. On y venait en pèlerinage de toutes les provinces , et on immolait plus de victimes humaines dans son temple que dans celui de Mexico *. On peut croire que Montézuma avait invité les Espagnols à s'y rendre, soit dans l'espérance superstitieuse que scs dieux ne souffriraient pas que leursdcmeurrs sacrées fussent profanées, sans faire éclater leur colère sur ces impies qui venaient les braver jusque dans leur sanctuaire le plus respecté; soit

1 Torqunuada , Monar. /««/., 1,281, 282, 11,291. Gomara, Chron., cap. ui. limera, Dtiad. Il, lit), vu, cap. n.

dans la persuasion qu'il pourrait lui-mème réussir plus facilement à les exterminer, en les attaquant sous les yeux et sous la protection immédiate de ses divinités.

Cortès, avant de se mettre en marche, avait été averti par les Tlascalans de se défier des Cholulans. Lui-mème, quoique reçu dans la ville avec beaucoup de témoignages de respect et de cordialité, avait observé diverses circonstances qui excitaient ses soupçons. Les Tlascalans étaient campés i quelque distance de la ville, parce que les Cholulans avaient refusé d'admettre dans leurs murs leurs anciens ennemis. Deux Tlascalans trouvèrent le moyen d’y entrer déguisés, et instruisirent Cortès qu’ils avaient remarqué qu'on faisait sortir toutes les nuits beaucoup de femmes et d’enfans des principaux citoyens, et qu'on avait sacrifié six enfans dans le principal temple, pratique ordinaire à ces peuples lorsqu'ils se préparaient i quelque expédition militaire. En même temps l'interprète Marina apprit d’une femme indienne de distinction dont elle avait gagné la confiance , qu’on concertait la perle des Espagnols: qu'un corps de troupes mexicaines était caché à peu de distance de la ville ; qu'on barricadait les rues; qu'on creusait des fossés et des trous légèrement recouverts pour y foire tomber les chevaux ; qu’on faisait au haut des temples des amas de pierres et de traits, que l'heure fatale aux Espagnols s'approchait, et que leur destruction était inévitable. Cortès, alarmé par le concours de ces témoignages, fit arrêter secrètement trois des principaux prêtres et lira d'eux une confession qui confirma les informations qu'il avait reçues. Ll n’y avait pas un moment è perdre. Il résolut de prévenir ses ennemis et d'exercer une vengeance si terrible quelle effrayât à jamais Montézuma et ses sujets. Pour exécuter son projet , il assembla les Espagnols et les Zempoaltans dans une cour ou place, vers le milieu de la ville où scs quartiers étaient établis. Les Tlascalans eurent ordre de s'avancer, il envoya chercher sous divers prétextes les magistrats et plusieurs des principaux citoyens. A un signal donné, les troupes se mirent en mouvement et tombèrent sur la multitude qui , demeurée sans chefs et surprise d'une attaque si imprévue, laissa tomber les armes de ses mains et resta sans défense et sans mouvement. Tandis que tes

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Espagnols les pressaient de front, lesTlascalans les attaquaient par derrière. Les rues furent remplies de sang et de morts; on mit le feu aux temples où s'étaient retirés les prêtres et quelques-uns des chefs qui périrent sous les ruines et dans les flammes. Cette scène de carnage dura deux jours, pendant lesquels les malheureux habilans de Cliolula souffrirent tous les maux que purent inventer la rage des Espagnols et la vengeance implacable des Indiens , alliés de res étrangers. A la fin le carnage cessa , après le massacre de six mille Cholulans sans la perte d’un seul Espagnol. Cortès alors relâcha les magistrats , leur reprochant amèrement la trahison qu'ils avaient préparée , et leur déclarant que , comme sa justice était satisfaite , il pardonnait l'offense , è condition qu'ils rappelleraient les citoyens qui s'étaient enfuis, et rétabliraient l'ordre dans la ville. Tel était l'ascendant des Espagnols sur les Indiens et la persuasion que ces étrangers étaient plus puissans et plus éclairés qu'eux que, pour obéir aux ordres de Cortès, la ville se remplit en peu de jours d’habitans (lOR)qui , parmi les ruinesde leurs temples , rendirent les services les plus vils à ces mêmes hommes dont 1rs mains étaient encore teinte* du sang de leurs frères et de leurs concitoyens *.

De Cholula, Cortès s'avança directement vers Mexico qui n’en est éloignée que de vingt lieues. Partout où les Espagnols passaient , ils étaient reçus comme des littérateurs puissans qui venaient soulager les peuples de l'oppression , et comme des êtres d'une nature au-dessus de l'humanité. Les caciques mêmes et les chefs des Indiens firent connaître â Cortès tous les sujets qu'ils avaient de détester la tyrannie de Montézuma. Lorsque Cortès s'aperçut pour la première fois qu'il y avait du mécontentement dans les provinces éloignées, il conçut quelque espérance ; mais lorsqu’il vit que le souverain était haï de ses sujets jusque dans le cœur de ses étals, il se regarda comme sûr de renverser un empire dont la constitution , attaquée dans ses principes mêmes , était d'ailleurs affaiblie par la dit isidn de ses forces. Taudis que ces réflexions soutenaient le courage du général dans une entreprise si hasardeuse, les soldats n’avaient besoin

1 Cortès, Relac. Raima., III, 231. B. IMaz . cap. tunn. Goniara, Chron , cap. lxiv. Htrrcra, Ocrait. It, tib. vu , cap. i , il.

pour être animés, que des objets qui frappaient leurs sens. A mesure qu'ils descendaient des montagnes de Chaleo , la vaste plaine de Mexico se découvrait par degrés à leurs yeux. A l'aspect de cette campagne, une des plus lietles du monde, deschampscultivéset fertiles qui s'étendaient â perte de vue , d'un lac qui ressemblait à une mer par son étendue, et qui était environné de grandes villes, enfin en voyant la capitale s'élever sur une Ile au milieu de ce lac , ornée de temples et de tours, ce spectacle frappa tellement leur imagination que quelques-uns crurent voiries descriptions de romans réalisées; ces palais, ces tours dorées leur parurent autant d’euchantemens. D'autres, croyant rêver, prenaient pour les fantômes d’un songe ce qui s'offrait à leurs yeux ( 109 ). A mesure qu’ils avançaient, leurs doutes se dissipaient; mais leur étonnement ne faisait que croître. Ils furent alors persuadés que le pays était encore plus riche qu'ils ne l’avaient imaginé, et se flattèrent qu'û la fin ils ailaieut recueillir le fruit de leurs travaux.

Nul ennemi jusque-là ne s'était opposé à leur marche , quoique plusieurs circonstances leur fissent soupçonner qu'on avait dessein de les surprendre. Des messagers arrivaient successivement de la part de Montézuma , leur permettant un jour d'avancer , et le jour suivant les pressant de se retirer, selon que ses espérances ou ses craintes prévalaient alternativement. Son trouble était si grand qu’on ne peut l'expliquer qu’eu le regardant comme l'effet de la superstition qui lui frisait craindre les Espagnols comme des êtres d'une nature supérieure à celle de l'homme. Enfin Cortès était presque aux portes de la capitale avant que le monarque eût décidé s’il recevrait ces étrangers en amis ou en ennemis. Mais comme on n'éprouvait de la part des Mexicains aucun acte d'hostilité, Cortès, sans s'embarrasser des incertitudes de Montézuma et sans paraître soupçonner scs intentions, continua sa route le long de la chaussée qui conduit à Mexico au travers du lac, marchant avec la plus grande circonspection et frisant observer la plus exacte discipline dans son armée.

lorsqu’il fut près de la ville, environ un millier d'indiens qui lui paraissaient d'un rang distingué , parés de plumes , et vêtus de très belles étoffes de coton vinrent à sa rencontre

et défilèrent devant lui on lo saluant avec le plus grand respect , A la manière de leur pays. Ils annonçaient la venue de Montézuma lui-mème , et bientôt après ses coureurs parurent, llsélaient au nombre de doits cents, habillés uniformément, marchant drus A deux en un profond silence, nus- pieds et les yeux fixés en terre. Ceux-ci furent suivis d'une troupe plus distinguée et plus richement vêtue, au milieu de laquelle était Montézuma dans une espèce de fauteuil ou de lit ière resplendissanted’or et ornée de plumes de diverses couleurs. Quatre de ses principaux favoris le portaient sur leurs épaules tandis que d'autres soutenaient sur sa tète un pavillon d'un travail curieux. Devant lui marchaient trois officiers, tenant à la main des baguettes d'or qu'ils élevaient de temps en temps, et à ce signal les Indiens baissaient la tète et cachaient leur visage, comme indignes de regarder un si grand monarque. Lorsqu'il fut près des Espagnols, Cortès descendit de cheval, et s'avança vers lui avec empressement et d’un air respect uetix. En même temps Montézuma descendit de sa litière, et s'appuyant sur les bras de deux de ses parons , s'approcha lui-mèmed'unpas lent et majestueux, tandis que ses gens étendaient devant lui des étoffes de coton , afin que ses pieds ne touchassent pas la terre. Girtès l'aborda avec une profoude révérence A la manière européenne. le monarque lui rendit son salut A la mode de son pays, en touchant la terre avec sa main et la baisant ensuite. Cette cérémonie, qui était au Mexique l'expression ordinaire du respect des inférieurs envers leurs supérieurs, parut aux Mexicains une condescendance si étonnante de la part d’un monarque orgueilleux qui daignait à peine croire que ses sujets fussent de la même espèce que lui , qu’ils crurent fermement que ces étrangers, devant qui leur souverain s'humiliait ainsi, étaient des êtres d’une nature supérieure. Les Espagnols, marchant au milieu de la foule du peuple . furent flattés de s'entendre appeler Teutès , c'est-à-dire divinités. Il ne se passa rien de bien remarquable dans cette première entrevue. Montézuma conduisit Cortès et ses soldats dams les quartiers qui leur avaient été préparés, et prit congé d’eux avec une politesse digne d'une cour européenne. «Vous êtes maintenant , leur dit-il , parmi vos frères et chez vous; reposez-vous de vos fatigues et soyez

AMÉRIQUE. I15l9j

heureux jusqu’à ce que je revienne vous voir '. • la- palais donné aux Espagnols |iour leur logement était un édifice bâti par le père de Monlézuma. Il était environné d'une muraille de pierre, avec des tours de distance en distance qui servaient en même temps de défense et d’ornement; les appartenons et les cours étaient assez grandes pour loger les Espagnols et les Indiens leurs alliés. Le premier soin de Cortès fut de pourvoir à sa sûreté dans ce nouveau poste, en plaçant son artillerie en face des différentes avenues, en ordonnant qu'une grande division de ses troupes serait toujours sous les armes , en plaçant des sentinelles , en un mot en faisant observer une discipline aussi exacte et aussi vigilante que si l'on eût été à la vue d'une armée ennemie.

Le soir, Montézuma retourna visiter ses hôtes avec la même pompe qu’à la première entrevue, et porta non-seulement au général, mais aux soldats , des présens dont la magnificence attestait la libéralité du souverain et l'opulence de son royaume. Il eut avec Cortès un long entretien , dans lequel celui-ci apprit l'opinion que le monarque s'était faite des Espagnols L'empereur lui dit que, selon une tradition ancienne parmi les Mexicains , leurs ancêtres étaient venus originairement d'un pays éloigné et avaient conquis l'empire du Mexique; qu'après y avoir formé un établissement , le grand capitaine qui avait amené cette colonie était retourné dans son pays, en promettant que dans un temps à venir ses descendans reviendraient les visiter, reprendre les rênes du gouvernement et réformer leur constitution et leurs lois; que par tout ce qu’il avait apprise! vu des Espagnols, il était convaincu qu'ils étaient les descendans de ces premiers conquérans, dont la venue leur était annoncée par leurs traditions et leurs prophéties; que dans cette persuasion il les avait reçus non comme des étrangers, mais comme des parens formés du même sang, et qu’il les priait de se regarder comme maîtres de ses états; que ses sujets et lui-même seraient toujours prêts à etécuter leurs volontés et même à prévenir leurs désirs. Cortès répliqua avec le tondu plus grand respect pour la dignité et le pouvoir de son souverain le roi d’Espagne : il parla des vues qu’a-

1 Cortrt, Relac Bannis., III, 232 , 236. R. Dtaz, c. lxxxui-lxxxviii. Gomara, Cran cap. lut, lxv. De cad II, lib. xii , cap. ui, iv, r.

vait eues ce prince en l'envoyant, s'efforçant qui passaient dans la ville, en certains quartiers,

autant qu'il le pouvait de concilier son discours ou le long des rues qui la partageaient. On y

avec l’idée que Montézuma avait des Espagnols, trouvait de grandes places , parmi lesquelles on

Le lendemain au matin , Cortès et ses principaux dit que celle du grand marché pouvait contenir

officiers furent admis à une audience publique quarante ou cinquante mille personnes. Ceux

de l’empereur. Les trois jours suivans furent des Espagnols qui ont mis le plus de modération

employés à parcourir la ville , que les Espagnols dans leurs calculs comptaient à Mexico au moins

ne purent voir sans admiration , et qu’ils trou- soixante mille ltabitans; l’industrie humaine privèrent supérieure à tout ce qu’ils avaient vu en vée du fer et du secours de tout animal domes-

Amériquc, tant par le nombre de ses habitans tique n'ajamaisélcvéunplusgrand monument1,

que par la beauté de ses édifices, et par des par- la nouveauté de ces objets pouvait amuser et ticularités qui la rendaient absolument différente étonner les Espagnols, mais ils n’en éprouvaient de toutes les villes d'Europe. pas moins une grande inquiétude sur le danger

Mexico , appelé anciennement par les Indiens de leur situation, lin concours de circonstances

Tenuclititlan , est situé dans une grande plaine inattendues et favorables leur avait permis de

environnée de montagnes, assez hautes pour pénétrer jusqu'au centre d'un grand empire, et

que son climat soit doux et sain, quoique sous ils s’étaient établis dans la capitale sans aucune

la zone torride. Toutes les eaux qui descendent opposition ouverte de la part du monarque. Les

des hauteurs se rassemblent dans différcnsjacs Tlascalans les avaient constamment détournés

communiquant les uns aux autres. Le plus grand d'entrer dans une ville telle que Mexico, dont

a environ neuf milles de circuit ; l'eau d'un de la situation singulière les livrerait à la merci de

ces lacs est douce, celle des autres est saumâtre. Montézuma en qui ils ne pouvaient avoir aucune

C'était sur les bords d'un de ceux-ci et sur quel- confiance , et d'où il leur serait impossible d'é-

ques Iles voisines qu’était bâtie la capitale du chappcr. Ils avaient averti Cortès que si l’em-

Mexique. On arrivait â la ville par des chaussées pereur s'était déterminé à les recevoir dans sa

de pierre et de terre d’environ trente pieds de capitale, c'était par le conseil des prêtres qui lui

largeur. Comme les eaux des lacs inondaient la avaient indiqué, au nom de leurs dieux, ce

plaine dans la saison des pluies, ccs chaussées moyen de détruire en un coup et sans risque

s'étendaient très loin. Celle de Tacuba , â l'ouest, tous les Espagnols-, Legénéral voyait alors clai-

était d'un mille et demi; celle de Tepcacc, au rement queles craintes de sesalliés n’étaient pas

nord-ouest, de trois milles; celle de Cuoyacan , sansfondement ; qu’en rompant 1rs pomsplncés

au sud , de six milles. Ou cùté de l'est il n'y avait de distance en distance sur les chaussées, ou en

point de chaussée, et on ne pouvait arriver à la détruisant des parties entières des chaussées

ville qu’en canot *. A chaque chaussée il y avait mêmes, sa retraite deviendrait impraticable, et

des ouvertures de distance en distance , par les- qu'il demeurerait enfermé au milieu d une ville

quelles les eaux communiquaient d'un cùté â ennemie, environné d’une multitude qui pou-

l'aulre, et sur ces ouvertures des madriers rc- vait l’accabler sans qu’il pût recevoir aucun se-

couverts de terre et qui servaient de ponts. La j cours de ses alliés. A la vérité. Montézuma l'avait construction de la ville n’était pas moins remnr- ; reçu avec de grandes marques de respect ; mais quable que le$ avenues en étaient singulières, pouvaient-elles être regardées comme sincères?

Non-seulement lestemplcs, mais aussi les maisons appartenant au monarque et aux personnes de distinction, pouvaient être appelés magnifiques, en œmparaison des édifices qu'on avait trouvés dan^preste de l’Amérique. Les habitations du peuple étaient malpropres, ressemblant aux huttes des autres Indiens; mais elles étaient placées avec régularité sur les bords des canaux

I cap. xiv, etc.

' T orribio . Ma. 1 * B. Üiaz, cap. i.vxiv, lsxxvï,

Quand elles l'auraient été, qui pouvait leur répondre quelles se soutiendraient? Ixur salut dépendait de la volonté d'un prince sur rattachement duquel ils n’avaient aucune raison de compter, et dont un ordre donné par caprice,

’ Cortès, Relac. Ram., lit, 239. D. Relac. délia gran. citld de Mexico, da un gentilhuomo de l Cortcee. Ram., ibid.. 30t. E. Hcrrera, Prend II , lib. vu,

ized by Googli

fil» HISTOIRE

ou un seul mot échappe1 dans la colère pouvait décider irrévocablement leur perte 1 .

Crs réflexions qui se présentaient au dernier des soldats n’échappaient pas au general. Avant de partir de Cholula , il avait appris des Espagnols de Villa-Rica 2 que Qualpopoca, un des généraux mexicains, commandant sur la frontière , avait assemblé une armée dans le dessein d'attaquer quelques-unes drs provinces que les Espagnols avaient engagées à secouer le joug, et qu’Escalanle avait marché au secours de ses alliés avec une partie de sa garnison; que dans un combat , où les Espagnols étaient demeurés victorieux , Esralantc avait été blessé à mort, et qu'il y avait eu sept Espagnols tués et un autre enveloppé par les ennemis et pris vivant; que la tète du malheureux prisonnier avait été portée en triomphe dans différentes villes, pour faire voir aux ludiens que leurs ennemis n’étaient pas immortels , et envoyée ensuite à Mexico-1. Cortès, quoique alarmé de cet avis qui lui faisait connaître les intentions de Montezuma , avait continué sa marche ; mais il ne fut pas plus tôt dans Mexico qu’il s’aperçut de la faute où l'avaient jeté un excès de confiance dans la valeur et la discipline de ses troupes, et le défaut de guide dans un pays inconnu, où il ne pouvait communiquer ses idées que d'une manière très imparfaite. Il reconnut qu'il s’était engagé dans une situation où il était aussi dangereux pour lui de rester, qu’il lui était difficile d'en sortir. Tenter une retraite, c’était s’exposer A tout perdre. 1-e succès de son entreprise dépendait de l'opinion que les peuples de la Nouvelle-Espagne s'étaient formée de la force invincible des Eqiagnols. Au premier signe de crainte que ceux-ci laisseraient apercevoir, Monlézuma, qui n'était retenu lui-mème que par la crainte , armerait contre eux tout son empire. Cortès était en même temps persuadé qu’il n’y avait qu'une suite non interrompue de victoires , et des succès complets et extraordinaires qui pussent le faire avouer de son souverain et couvrir les fautes et l’irrégularité de sa conduite. Toutes ces considérations lui firent sentir la nécessité de garder le poste qu'il avait pris, et il vit que,

1 B. Diaz , cap. xcit.

* Cor les, Rclac. Ram un, 111,235, C.

* B. Diaz, cap. xcxm , xcxiv, Herrera , Dccad. Il , il>.,vm., cap.i.

| pour se tirer de l'embarras où l'avait jeté une

i démarche hardie, il fallait en risquer une autre plus hardie encore. I .c danger était grand , mais les ressources de son esprit étaient plus grandes encore. Après avoir pesé la matière avec une profonde attention , il s'arrêta à une idée aussi étrange qu’audacieuse. Il imagina d'aller saisir Monlézuma dans son palais et de te conduire prisonnier au quartier des Espagnols. Il espérait qu'en se rendant maître de la personne de l’empereur, le respect superstitieux des Mexicains pour leur monarque et leur soumission aveugle A toutes ses volontés mettraient bientôt entre ses mains tout le pouvoir du gouvernement, ou qu'au moins, ayant en sa puissance un otage si sacré, lui et les siens seraient i couvert de toute violence.

Il proposa sur-le-champ son projet A ses officiers. Les plus timides furent épouvantés et firent des objections. Les plus éclairés et les plus hardis, persuadés que c'était le seul moyen qui pùt les tirer du danger qui les menaçait , l'approuvèrent hautement et entraînèrent leurs compagnons, de manière qu'on convint d'en tenter sur-le-champ l'exécution. A l'heure ordinaire de la visite que Cortès faisait tous les jours A Monlézuma, il se rendit au palais, accompagné d’Alvarado, Sandoval, Lugo, Velasquez de Léon ctDavila, cinq de ses principaux officiers, et de plusieurs soldats de confiance. Trente hommes choisis le suivaient sans ordre, séparés et paraissant guidés par la seule curiosilé. De petites troupes furent postées de distance en distance dans toutes les rues qui conduisaient du quartier des Espagnols A la cour, et le reste des Espagnols avec les Tlascalans étaient sous les armes, prêts A sortir au premier signal. Cortès et sa suite furent admis sans difficulté en présencedu monarque, et les Mexicains seretirèrent par respect comme ils avaient coutumcdc le faire. Le général s'adressa alors au monarque d'un ton (out-A-fait différent de celui qu'il avait employé dans les conférences précédentes. Il lui reprocha amèrement d'ètrc fauteur, de l’attentat commis par un de scs officiers contre lc|Apagnols, et lui demanda une réparation pumque pour la mort de quelques-uns de ses compagnons, ainsi que pour l'insulte faite au grand prince dont ils étaient les serviteurs. Monlézuma , confondu de celle accusation inattendue

et changeant de couleur, soit qu'il fût coupable, soit qu'il ressentit vivcmeut l'indignité avec laquelle on le traitait , protesta de son innocence avec une grande vivacité, et, pour en fournir une preuve, ordonna sur-le-champ qu'on allai saisir Qualpopoca et ses complices et qu’un les conduisit à Mexico. Cortès répliqua qu'une assurance aussi respectable que celle que lui donnait l’empereur le persuadait entièrement , mais qu'il fallait quelque chose de plus pour rassurer ses compagnons qui persisteraient à regarder Monlézuma comme leur ennemi, s’il ne leurdonnait une preuve de sa confianceetde son attachement en quittant son palais et en venant faire sa résidence au milieu des Espagnols, où il serait servi avec tous les égards dus à un si grand monarque. A celle étrange proposition, Monlézuma demeura muet et presque sans mouvement. Enfin, ranimé par l’indignation, il répondit avec hauteur : que les personnes de son rang n’étaient pas accoutumées ù se rendre elles-mêmes prisonnières , et que , quand même il aurait la faiblesse d’y consentir, ses sujets ne souffriraient pas qu'on fit un pareil affront à leur souverain. Cortès , voulant éviter les moyens de violence , s'efforça tour à tour de l'adoucir et de l'intimider. La dispute devint vive; il y avait plus de trois heures qu'elle durait , lorsque Velasquez de Iyéon, jeune homme brave et impétueux, s'écria : «Pourquoi perdre le temps en vaines paroles? Qu'il se laisse conduire ou je lui perce le cœur. » la voix menaçante dont l'Espagnol prononça ces mots et le geste terrible dont il les accompagna frappèrent Monlézuma de terreur. Il voyait bien que les Espagnols s'étaient trop avancés pour reculer. Le danger qui le menaçait était grand; la nécessité de prendre un parti était pressante ; il sentit la force de ces circonstances et , s'abandonnant à sa destinée, il céda à la volonté des Espagnols.

Ses officiers furent appelés. Il leur communiqua sa résolution. Malgré l'étonnement et la douleur dont ils étaient pénétrés , aucun d’eux n'osa faire une question à l'empereur. Ils le conduisirent en silence et baignés de larmes au quartier des Espagnols. A peine sut-on dans la ville que les étrangers emmenaient l’empereur, que le peuple, s'abandonnant à tous les transports de la douleur et de la rage , menaça d'exterminer sur-le-champ les Espagnols pour les

punir de leur audace impie. Mais lorsqu'ils virent Monlézuma paraître avec l'air de la gaîté sur le visage, et leur faire signe de la main en leur déclarant que c'était de son propre choix qu'il allait résider pour quelque temps au milieu de ses amis, le tumulte s'apaisa; la multitude, accoutumée à respecter les moindres signes de la volonté de son souverain, se dispersa tranquillement *.

Ce fut ainsi qu'un monarque puissant se vit, au milieu de sa capitale, en plein jour, saisi par une poignée d’étrangers , cl emmené prisonnier sans résistance et sans combat. L'histoire ne présente rien qu'on puisse comparer il cet événement , soit pour la témérité de l'entreprise, soit pour le succès de l'exécul ion ; et si toutes les circonstances de ce fait extraordinaire n'étaient pas constatées par les témoignages les plus authentiques, elles paraîtraient si extravagantes et si incroyables qu'on n'y trouverait pas même le degré de vraisemblance nécessaire pour les admettre dans un roman.

Monlézuma fut reçu dans le quartier des Espagnols avec toutes les marques de respect qu’avait promises Cortès. Scs domestiques vinrent l'y servir à la manière accoutumée. Scs principaux officiers eurent un libre accès auprès de sa personne , et il exerça toutes les fonctions du gouvernement comme s'il eût été en parfaite liberté. Les Espagnols le gardaient cependant avec toute la vigilance que méritait un prisonnier de cette importance (110) , en s'efforçant d'ailleurs d'adoucir l’amertume de sa situation par toutes les marques extérieures de respect et d'attachement; mais l'heure de l'humiliation et de la douleur n'est jamais bien loin d'un prince captif. Qualpopoca, son fils, et cinq des principaux officiers qui servaient sous lui, furent amenés dans la capitale , en conséquence des ordres donnés par l'empereur. Montézuma les livra A Cortès, afin qu’il pût constater leur crime et en prononcer la punition. Ils furent jugés par un conseil de guerre espagnol , et , quoiqu'ils n’eussent fait que remplir le devoir de fidèles sujets et de braves gens en obéissant aux ordres de leur légitime souverain et en combattant les ennemis de leur patrie, ils furent con-

’ R [lia/, rap. xcr. Comara, Chron., rap lxxk’ii. Cortès, Relac. Kamus, lit, 235, 230. Herrcra, lin' ail. Il, lib. vin, cap. il, in.

damnés à (Mit brûlés vils. L'exécution de pareils actes de cruauté est rarement suspendue, les malheureuses victimes furent envoyées sur-lechamp au supplice. On forma leur bûcher de toutes les armes amassées dans les arsenaux du roi pour la défense publique. Un peuple innombrable vit , avec un muet étonnement . la double insulte faite à la majesté de son empire: un de scs généiaux livré aux flammes par une autorité étrangère pour avoir rempli son devoir envers son souverain , et le même feu consumer à scs yeux les armes assemblées par la prévoyance de ses ancêtres |>our la défense publique.

Mais une insulte plus cruelle encore était réservée au malheureux Montézuma. Convaincu queQualpopoca n'eût jamais osé attaquer Escalante s'il n'en eût eu l'ordre de son maître, Cortès ne fut pas satisfait de la vengeance qu'il venait de tirer de relui qui avait été l'instrument du crime, et n'en voulut pas laisser le premier auteur impuni. Un moment avant d’envoyer Qualpopoca au supplice , il entra dans l'appartement de Montézuma , suivi de quelques officiers et d’un soldat qui portait des fers, et s'approchant du monarque avec un air sévère , il lui dit que les criminels, qui allaient subir leur supplice, l'avaient accusé d'ètrc le premier auteur de leur attentat , qu’il était nécessaire qu'il expiât sa faute, et, sans attendre de réplique, il ordonna au soldat de mettre l'empereur aux fers. L’ordre fin exécuté sur-le-champ. le monarque, nourri dans l'idée que sa personne était inviolable et sacrée, et considérant cette profanation comme un avant-coureur de sa mort prochaine , exhala sa douleur en plaintes et en gémissemens. Ses courtisans , muets d'horreur, tombèrent à ses pieds, les baignèrent de larmes, et soutenant ses fers , s'efforçaient avec une tendresse respectueuse d’en rendre le poids plus léger. I-cur douleur e! leur désespoir ne se calmèrent que lorsque Cortès, revenu de l’exécution de Qualpopoca avec une contenance satisfaite, ordonna qu'on ôlilt les fers à Montézuma. Ce prince, qui d’a- j bord avait montré une faiblesse indigne d'un homme, se livra sur-le-champ û une joie indécente, et passa, sans intervalle, de l'excès du désespoir aux transports de la reconnaissance et de la tendresse envers ses libérateurs.

Ces faits, tels qu’ils sont racontés par les historiens espagnols eux-mèmes, s'accordent peu

sans doute avec les qualités qui distinguent Cortès dans d'autres parties de sa conduite. Exercer un droit qui ne peut appartenir à un étranger, lequel ne se donnait lui-même que comme l'envoyé d'un souverain étranger; infligrr une peiuccapitale et un supplice cruel û des hommes dont la conduite méritait son estime, est une atrocité sans exemple ; mettre aux fers le monarque d'un grand royaume, et, après lui avoir fait essuyer un traitement si ignominieux, lui rendre la liberté, c'est faire du pouvoir l’abus le plus étrange.

On n'explique cette conduite qu'en disant que Cortès , enivré de scs succès et présumant tout de l'ascendant qu'il avait pris sur les Mexicains, ne trouvait rien de trop hardi il entreprendre, ni de trop dangereux à exécuter. Mais à voir la chose d'un certain côté , ses procédés, quoique contraires à la justice et il l'humanité, peuvent avoir été dictés par la même politique artificieuse que le général semble avoir constamment suivie. Aux yeux des Mexicains, les Espagnols avaient paru des êtres au-dessus de l'homme. Il était de la plus grande importance pour Cortès de nourrir cette erreur et de maintenir le respect qui en était la suite. Cortès voulait persuader aux Indiens que le meurtre d'un Espagnol était le plus grand des crimes, et rien ne lui paraissait plus propre à établir celte opinion que de condamner â une mort cruelle les premiers Mexicains qui avaient osé le commettre , et d'obliger leur souverain lui-même à se soumettre ù une punition honteuse pour expier la part qu’il avait eue au crime de ses sujets (111).

La rigueur avec laquelle Cortès traita les malheureux Mexicains qui avaient osé |iorler leurs mains sur les Espagnols, paraît avoir produit l'effet qu'en attendait Cortès. Montézuma demeura abattu et soumis. Durant six mois que Cortès passa il Mexico, le monarque continua de rester dans le quartier des Espagnols, avec l’apparence de la tranquillité et de la satisfaction, comme si ce séjour eût été de son choix. Scs ministres et ses domestiques le servaient à leur manière accoutumée. Il prenait connaissance de toutes les affaires. Tous les ordres se donnaient en son nom. L’aspect du gouvernement paraissait le même, et, comme toutes les formes anciennes subsistaient, la nation, qui ne s’apercevait d'aucun changement , continuait à obéir au

11520] UV

monarque avec la mime soumission et le même respect. I.cs Espagnols avaient inspiré i Montézuma et à ses sujets tant de crainte ou de respect, qu'il ne se fit pas une seule tentative pour délivrer le souverain de sa prison. Cortès même, se confiant sur l’ascendant qu'il avait pris, permettait à Montézuma non-seulement d'aller aux temples, mais même de chasser au-delà des lars, accompagné d une garde d'un petit nombre d'Espagnols qui suffisaient pour en imposer 5 la multitude et s’assurer du roi prisonnier *.

Ainsi Cortès s’étant rendu maître de la personne de Montézuma, son heureuse témérité valut tout d’un coup aux Espagnols une autorité plus étendue dans l’empire du Mexique qu'il ne leur eftt été possible de l'acquérir avec beaucoup de temps à force ouverte; et ils exercèrent, sous le nom de l’empereur, un pouvoir bien plus absolu que celui dont ils auraient pu faire usage en leur propre nom. Les moyens employés par les nations civilisées, pour soumettre celles qui le sont moins, ont été A peu près les mêmes dans tous les temps. Le système de cacher une usurpation en empruntant le nom des souverains naturels d'un pays, d’employer les magistrats et les formes établies pour introduire une domination nouvelle, artifices que nous sommes disposés à regarder comme des inventions subtiles de la politique moderne; ce système, dis-je, est bien plus ancien qu'on ne pense, et a été mis en usage avec succès dans l'occident , long-temps avant qu’il ait été pratiqué en orient.

Cortès mit à profit tous les avantages que lui donnait le pouvoir qu'il avait obtenu par les moyens qu’on vient d’ex|ioser. Il choisit quelques Es|tagnols propres à cette commission , et les chargea de visiter différentes parties de l’empire, accompagnés de Mexicains qu'avait nommés l’empereur, pour leur servir en même temps de guides et de défenseurs. Ils parcoururent un grand nombre de provinces, en examinèrent le sol et les productions, observèrent avec plusde soin les districts qui pouvaient fournir de l’or et de l’argent, reconnurent différais endroits propres à recevoir des colonies de leur nation, et s’efforcèrent de préparer les esprits au joug de l’Espagne; tandis que Cortès, au nom et par l'autorité de Montézuma, Otait les

‘ Cor tri, Rclac., pat;. 2 X. B. Dim, cap. xcvit,

XV! III, XUt.

emplois aux principaux officiers de l'empire dont les talcns ou l’esprit d'indépendance lui faisaient craindre quelque résistance il ses volontés, et mettait à leur place des hommes plus ineptes ou plus disposés i ta soumission.

l'nc autre précaution lui était encore nécessaire pour son entière sûreté. Il fallait qu'il fût maître des lacs pour assurer sa retraite, dans le cas où les Mexicains, soit par impatience du joug, soit simplement par légèreté, prendraient les armes contre lui, et rompraient les ponts ou les chaussées. Son adresse ou la facilité de Montézuma le mirent eu étal d'exécuter ce dessein. En entretenant souvent son prisonnier de ia marine européenne et de l'art merveilleux de la navigation, il excita sa curiosité et lui fit désirer de voir ces palais mouvans, qui , sans le secours des rames, marchent et se dirigent sur les eaux. Pour cet effet, Cortès lui persuada d’envoyer chercher une jiartie des agrès de sa flotte déposés à la Vera-Cruz , et de faire couper et préparer des bois. Les charpentiers espagnols curent bientôt construit deux brigantins, qui furent (tour Montézuma un frivole amusement, et pour Cortès une ressource assurée s’il était obligé de se retirer.

Enhardi par tant de preuves de la soumission servile du monarque à toutes ses volontés , Cortès osa le mettre à une épreuve encore plus forte. 11 pressa Montézuma de se reconnaître vassal du roi de Castille, tenant sa couronne de lui, et de lui payer un tribut annuel. Montézuma se soumit encore à ce sacrifice, le plus humiliant qu'on prtl exiger d’un souverain alisolti. Ixs grands de l’empire furent appelés. Montézuma , dans une harangue, leur rappela les traditions et les prophéties qui annonçaient depuis long -temps l’arrivée d'un peuple de la même race qu’eux, et qui devait prendre possession du pouvoir suprême; il leur déclara qu'il croyait que les Espagnols étaient ce peuple ; qu'il reconnaissait 1rs droits de leur souverain sur l’empire du Mexique , cl qu’il voulait mettre sa couronne à scs pieds cl être désormais son tributaire. En prononçant son discours, le malheureux prince laissa voir combien il était douloureusement affecté du sacrifice qu’on le forçait à faire. Ix-s soupirs cl les larmes lui coupèrent souvent la parole. Malgré l’abattement de son esprit et de son courage, il conservait encore assez du sen-

timentde sa dignité pour éprouver les angoisses qui déchirent le coeur d'un souverain forcé de se dépouiller du pouvoir suprême. Aux premiers mots qui firent connaître sa résolution, l'assemblée fut frappée d'un muet étonnement, et bientôt après il s’éleva un murmure confus qui exprimait à la fois la douleur et l'indignation. Les Mexicains parurent vouloir se porter il quelque mouvement de violence. Cortès le prévint il propos, en déclarant que les intentions de son maître n’étaient point de priver Montézuma de sa couronne , ni d'apporter aucune innovation dans la constitution et les lois de l’empire. Cette assurance , soutenue de la crainte qu’inspiraient les Espagnols et de l'exemple de soumission que donnait l’empereur lui-mème, arracha à l’assemblée un consentement forcé (1 12). Cet acte de foi et hommage envers la couronne d'Espagne fut accompagné de toutes les solennités qu'il plut aux Espagnols de prescrire

Montézuma , sur la demande de Cortès, y joignit un présent magnifique pour son nouveau suzerain, et ses sujets, à son exemple, fournirent aussi très libéralement à une contribution. Les Espagnols rassemblèrent tout ce que leur avait donné volontairement Montézuma et tout ce qu'ils avaient extorqué des Mexicains sous divers prétextes. On fondit l’or et l'argent, et ces métaux, sans parler des bijoux et ornemens de diverses espèces qu'on conserva comme ils étaient, pour la beauté du travail , s'élevèrent ensemble à six cent mille pesos 2. Les soldats attendaient avec impatience qu’on en fit le partage. Cortès voulut les satisfaire. On mit à part un cinquième comme le droit du roi d’Espagne ; un autre cinquième fut réservé a Cortès comme commandant en chef. On reprit encore sur la masse les sommes avancées par Velasquez, Cor-, tès et quelques autres officiers, pour les frais de l’armement. Le reste fut partagé entre les troupes, y compris la garnison de la Ycra-Cruz, officiers et soldats, en proportion de leur rang. Après tant de déductions, la part de chaque soldat ne passa pas cent pesos. Cette somme était si fort au-dessous de leurs espérances que quelques soldats la refusèrent avec dédain ; d'autres

* Cortès, H clac., p. 23S. B. Diaz, cap. ci, Comara, Chron. . cap. ion. Hcrrera, Dec ad. Il, lib. x, cap. i».

’ Environ 2,500,000 tir., le peso* valant à peu près 4 liv. et quelques von* de notre monnaie.

murmurèrent si hautement qu’il fallut pour les apaiser que Cortès joignit l'adresse h des libéralités considérables. Ces plaintes n'étaient pas tout-ù-fait sans fimdement : la eouronne n’ayant point contribué aux frais de l’armement, les soldats voyaient avec peine qu’on lui aliandonnait une partie si considérable des trésors qu'ils avaient achetés par leurs travaux et leur sang. La part du général, eu égard aux idées qu’on se faisait de la richesse dans le sixième siècle, était une somme énorme. Quelques-uns des favoris de Cortès s'étaient secrètement approprié différons bijoux d'or qui ne payèrent pas le quint du roi et ne furent point mis dans la masse commune. Il faut croire pourtant que les objets qui avaient été détournés n'étaient pas d'une grande valeur; cardans ces circonstances l'intérêt de Cortès était que la portion du roi fôt très considérable.

La somme amassée par les Espagnols ne répond point aux idées qu'on se fait communément des richesses du Mexique, d’après les descriptions que les historiens nous feint de son ancienne splendeur et d'après les produits act uels de ses mines. Mais il faut considérer que, parmi les anciens Mexicains, l’or et l’argent n’étaient pas la mesure de la valeur des autres marchandises, et que cette circonstance n'iufluaut pas sur leur prix , iis n'étaient recherchés que comme ornemens ou bijoux. Ils étaient consacrés aux dieux dans les temples ou employés comme des marques de distinction par les princes et les personnes du plus haut rang. Iat perte que souffraient l'or et l'argent par l'user, étant peu considérable , la demande n'en était pas assez grande pour exciter l'industrie des Mexicains à en augmenter la quantité par le travail des mines dont leur pays abonde , et cet art leur était entièrement inconnu. Tout ce qu'ils possédaient d'or était ramassé dans le lit des rivières, ou natif et recueilli dans l'état où la mine le donne '. Le plus grand effort de leur industrie dans la recherche de ce métal était de laver les terres détachées des montagnes par les torrens , pour en séparer les grains d’or; et même celte opération si simple était exécutée très maladroitement , selon le rapport des Espagnols envoyés par Cortès pour examiner l’état des provinces

'Cortès, Retar, p. 236. F. B. Dijz, cap. eu, ciq (jomera, Chron., cap. xc.

«fl l'on pouvait espérer de trouver des mines I’ar ces différentes causes l'effet de la masse d'or existant alors au Mexique ne devait pas cire fort grande. La quantité d'argent était encore moindre, parce qu’on trouve rarement ce métal dans un état de pureté, et que les Indiens li’avaient pas encore assez d’industrie pour suivre les procédés nécessaires pour l’extraire de sa ntine et le purifier2. Ainsi, quoique les Espagnols eussent mis tout leur |iouvoir en tisane et se fussent abandonnés à toute leur avidité pour satisfaire la plus grande de leurs passions, la 6oif de l’or, et que Montézuma eût épuisé ses trésors pour la rassasier, le produit de ces deux sources, qui formaient la plus grande partie des métaux précieux de l’empire, ne s'éleva pas audelà de ce que nous avons dit ci-dessus (113).

Mais quelque facile que se fût montré Montézuma pour tout ce que Cortès avait exigé de lui , il fut inflexible sur un point. En vain le général le pressa avec tout le zèle importun d'un missionnaire, de renoucer fl scs faux dieux et d'embrasser la foi chrétienne, il rejeta la proposition avec horreur. La superstition était profondément gravée dans l’esprit des Mexicains, parce quelle y était établie sur un système complet et régulier; et tandis que les peuples grossiers des autres parties de l’Amérique abandonnaient aisément un petit nombre de notions et de cérémonies religieuses, trop peu fixes pour mériter le nom de religion nationale, les Mexicains restaient obstinément attachés fl leur culte, quelque barbare qu’il fût , purce qu'il était accompagné d'une solennité et pratiqué avec une régularité qui le rendaient respectable fl leurs yeux. Cortès, voyant tous ses efforts inutiles pour ébranler la fermeté de Montézuma , fut si furieux de son olistination, que dans un trans|K>rl de zèle il se mit fl la tète de scs soldats pour aller rcuverser les idoles jdans le grand temple de Mexico. Mais les prêtres prenant les armes et le peuple accourant en foule pour défendre leurs autels , le général modéra enfin son ardeur et il se détermina fl renoncer fl celte entreprise téméraire, après avoir ôté seulement une idole de sa uiche et y avoir placé une image de la vierge Marie (1 1 1).

Dès ce moment , les Mexicains qui, avaient

1 H. hiaz, cap. cm.

1 Ucrrerj, Itev.mt. ü, lit», ix, cap. iv.

souffert l’emprisonnement de leur souverain et les exactions de ces étrangers presque sans résistance, commencèrent fl méditer les moyens de chasser ou d’exterminer les Espagnols et se crurent obligés de venger leurs divinilésinsultérs. I-es prêtres et les principaux Mexicains curent de fréquens entretiens avec Montézuma sur ce sujet. Mais ce prince, pouvant être lui-même victime d'une entreprise violente tentée contre les Espagnols tant qu'il serait en leur pouvoir, voulut essayer d’abord des moyens plus doux. Il fit appeler Cortès et lui dit que les vues que les Espagnols s’étaient proposées en venant au Mexique, députés par leur souverain, étant entièrement remplies , c’était la volonté drs dieux et le désir des peuples qu'ils quittassent sur-le-champ le pays; qu'il le priait de se préparer à partir, sans quoi il craignait tout pour eux de la part de sa nation. Cette proposition et le ton déterminé dont elle fut faite ne permirent pas fl Cortès de douter quelle ne fût le résultat de quelque grand projet concerté entre Montézuma cl ses sujets. Il comprit sur-le-champ qu’il serait plus avantageux de parattre céder au désir du monarque que de tenter mal fl propos de le combattre. 11 répondit sans hésiter et sans se troubler qu’il s’était déjà occupé de son retour : mais que , comme il avait détruit les vaisseaux dans lesquels il était arrivé , il lui fallait du temps pour en construire d'autres. On trouva la réponse raisonnable. L'empereur envoya à la Vcra- Cruz drs ouvriers mexicains pour couper drs bois sous la direction de quelques charpentiers espagnols, et Cortès se flatta que, dans cet intervalle, il pourrait trouver des moyens de détourner le danger ou recevoir des renforts qui le mettraient en état de le braver.

Près de neuf mois s’étaient écoulés depuis que Porto-Carreroet Montejo avaient fait voile pour l'Espagne, chargés de ses dépêches et de ses présens. Il attendait tous les jours leur retour et par eux la confirmation de son autorité des. mains du roi. Sans cela son étal demeurait incertain et précaire; et après avoir exécuté tant de grandes choses, sa destinée pouvait être de se voir donner les noms de rebelle et de traître et d’en suhir le châtiment. Quelque étendus et rapides qu'eussent été ses progrès, il ne pouvait pas espérer d'achever la conquête d'un grand empire avec le peu de troupes qui Ica

CIG HISTOIRE D’AMERIQUE. [1620]

restaient, réduites il un bien petit nombre par les travaux et les maladies, ni de recevoir aucun renfort des élablisscmens espagnols des iles, •ans avoir préalablement obtenu du roi l'approbation de tout ce qu'il avait fait jusque-là.

Tandis qu'il était dans cette cruelle situation , inquiet sur le passé, incertain sur l’avenir, et que ses craintes s'augmentaient encore par la dernière déclaration de Mnntézuma, la nouvelle arriva à Mexico que quelques vaisseaux paraissaient sur la côte. Cortès se flatta sur-le-champ que Porto-Carrero était de retour d'Espagne et que ses souhaits étaient enfln accomplis. Il fit part de ces heureuses nouvelles à scs compagnons qui les reçurent avec transport ; mais leur joie ne fut pas longue. Un courrier de Sandoval qui avait succédé à Escalanle dans son commandement à la Y’era-CruZjVinl instruire Cortès que l'armement avait été fait par Velasquez gouverneur du Cuba, et qu'au lieu de lui apporter des secours qu'il attendait , il était destiné contre lui-mème.

les motifs qui portaient Velasquez à ce parti violent étaient évidens. Dès l’instant du départ de Cortès, le gouverneur de Cuba avait pu soupçonner eu lui le projet de secouer toute dépendance. Scs soupçons se fortifièrent lorsqu'il vit qu'on ne lui rendait aucun compte des opérations , et ils se changèrent en conviction par l’indiscrétion des officiers envoyés par Cortès à la cour d’Espagne. Porto-Carrero cl Muntejo, par des motifs que les historiens contemporains ne nous font pas assez clairement connaître, avaient touché à Elle de Cuba contre les ordres positifs de leur général ’. Velasquez apprit d’eux que Cortès et ses compagnons, après avoir renoncé formellement à toute liaison avec lui, avaient établi une colonie indépendante dans la Nouvelle-Espagne, et qu'ils demandaient au roi une confirmation de tout ce qu'ils avaient fait. Ils l'instruisirent aussi de la richesse du pays, des magnifiques présens que Cortès avait reçus et des espérances que ce géuéral avait encore d étendre et d’affermir son pouvoir dans ces nouvelles contrées.

Toutes les passions qui peuvent agiter un esprit ambitieux , la honte d’avoir été si grossièrement trompé, l’indignation d'avoir été trahi

1 B. Diaz, cap. uv, iv. lterrera, Dccad. Il, lib. T, Ci p. xiv. Gurnara, Chron., c.ip.ix

par un homme qu’il avait lui-mème choisi et en qui il avait placé sa confiance, la douleur d'avoir employé une partie de sa fortune à l'agrandissement d'un ennemi , et le désespoir de t rouver jamais une si belle occasion d'établir sa fortune et d’étendre son autorité, tous ces motifs réunis excitaient le gouverneur à faire les plus grands efforts pour tirer une vengeance éclatante de son ennemi et pour enlever à la fois à Cortès ses conquêtes et l’autorité qn’il avait usurpée. Il ne manquait pas de raisons plausibles pour justifier cette tentative. Le compte qu’il avait fait passer en Espagne du voyage de Grijalva avait été reçu très favorablement. Sur les échantillons qu'il avait envoyés des productions et des richesses de la Nouvelle-Espagne, on avait conçu à la cour une haute idée de cette contrée. Velasquez avait été autorisé à en poursuivre la découverte et en avait été fait gouverneur , sa vie durant , avec des pouvoirs et des privilèges plus étendus que ceux qu'on avait accordés à aucun aventurier depuis Colomb Fier de ces marques d'une faveur distinguée, et autorisé à regarder Cortès non -seulement comme empiétant sur son gouvernement , mais comme rebelle aux ordres du roi , il se détermina à venger par la force des armes les droits et l'autorité de son souverain (116). Il pressa les préparatifs de son expédition avec toute l’ardeur qu’on pouvait attendre des passions violentes dont il élait animé , et en peu de temps, il mit sur pied un armement consistant en dix-huit vaisseaux, quatre-vingts hommes de cavalerie, huit cents hommes d’infanterie, dont quatrevingts mousquetaires, cent vingt arbalétriers et douze pièces de canon. Velasquez avait déjà éprouvé le danger de confier à un autre l'expédition qu'il aurait dù conduire lui-mème; niais cette expérience ne l’avait pas rendu plus entreprenant. il donna le commandement de ce corps formidable, qui, dans l'enfance de l’établissement des Espagnols en Amérique, méritait le nom d'armée, à Pamphilode Narvaès, avec ordre de se saisir de Cortès et de scs principaux officiers, de les lui envoyer prisonniers et d’achever ensuite en sou nom la découverte cl la conquête du pays.

Après un voyage heureux, Narvaès débarqua scs troupes sans opposition près de Saint-Jean

1 Herrera, Dccad. U, lib. iu, cap. xi.

d'Ulloa. Trois soldats envoyés à la recherche des minesde ce district se joignirent à lui. Non-seulement ils lui firent connaître la situation de Cortès, mais comme ils avaient fait quelques progrès dans la connaissance de la langue mexicaine, il trouva en eux des interprètes qui le mirent en état d’avoir quelque communication avec les naturels du pays. Il est vrai que, selon l’artifice bas et grossier des déserteurs, ceux-ci cherchèrent plutôt à flatter Narvaès par des espérances agréables qu’à lui dire l’exacte vérité. Ils lui représentèrent la situation de Cortès comme si désespérée et le mécontentement de ses troupes comme si général, que la présomption naturelle de Narvaès en prit une nouvelle force. Sa première opération aurait dû cependant lui inspirer quelque défiance sur les relations de ses espions ; car ayant envoyé sommer le gouverneur de la Yera-Cruz de se rendre , Guevara , ecclésiastique chargé de cette commission, s’en acquitta avec une telle insolence que Sandoval, homme de courage et très attaché à Cortès, loin d’obéir, se saisit de lui et de ceux qui l'accompagnaient, et les euvoya prisonniers et enchaînés à Mexico.

Cortès les reçut non pas en ennemis, mais en amis , et condamnant la sévérité de Sandoval , les remit sur-le-champ en liberté. Cet acte de clémence placé à propos et accompagné de caresses et de présens, lui gagna leur confiance, et il en obtint des instructions sur les forces et les projets de Narvaès, d'après lesquelles il conçut toute l’étendue du danger qui le menaçait. Ce n'étaient plus des Indiens demi-nus qu'il avait à combattre, mais une armée qui ne le cédait à la sienne ni en courage ni en discipline , et qui l’emportait de beaucoup par le nombre, agissant au nom et par l'autorité du monarque et commandée par un officier d’une bravoure reconnue. Il avait appris que Narvaès , plus occupé de seconder le ressentiment de Velasquez que jaloux de maintenir la gloire du nom espagnol et l'intérêt même de sa patrie dans son commerce avec les Indiens , l’avait représenté lui cl scs compagnons comme des proscrits, coupables de révolte envers leur propre souverain et d'injustice envers les Mexicains, en envahissant leur pays. Narvaès avait ajouté que son unique objet était de punir leurs oppresseurs et de délivrer le Mexique de leur tyrannie. Cortès vit bientôt que Montézuma avait reçu toutes ces impressions

défavorables ; il sut que Narvaès avait trouvé le moyen de faire assurer l’empereur, que la conduite des Espagnols qui le retenaient prisonnier était désapprouvée du roi son maître, et qu’il était chargé de lui rendre non -seulement la 1 berté, mais encore son ancienne autorité toute son indépendance. I es provinces espéran dès lors pouvoir secouer bientôt le joug de ces étrangers, commencèrent A se révolter ouvertement contre Cortès et à regarder Narvaès comme ayant et le pouvoir et la volonté de les arracher A l’oppression. Montézuma lui-même entretenait une correspondance secrète avec le nouveau commandant , et semblait avoir recours à lui et le regarder comme supérieur en pouvoir et en dignité aux Espagnols, qu’il avait jusque -IA respectés comme les premiers des hommes (116).

Tels étaient l'embarras et le danger où se trouvait Cortès. Il est impossible d'imaginer une situation qui pôt mettre son habileté et son courage A une épreuve plus critique , et dans laquelle il fût plus difficile de prendre un parti. S’il attendait A Mexico l’arrivée de Narvaès, sa perte paraissait [inévitable ; car tandis que les Espagnols le presseraient du dehors , les habitans , que malgré toute son autorité et tous scs suins il avait déjA beaucoup de [veine A retenir dans la soumission, saisiraient avec ardeur cette occasion de sc venger de tout ce qu’il leur avait faitsouffrir. S'il abandonnait la capitale, en rendant la liberté au monarque captif et en allant au-devant de l’ennemi , il perdait tout A la fois le fruit de ses travaux et de ses victoires, et renonçait A des avantages qu'il ne [murrait [dus recouvrer sans des efforts extraordinaires et des dangers infinis. Enfin, si au lieu de combattre, il tentait un accommodement avec Narvaès, la hauteur naturelle de cet officier, encouragée par la démarche même de Cortès , serait un olistaclc insurmontable au succès de sa négociation. Après avoir pesé et comparé ces différens projets avec la plus grande attention, Cortès s'arrêta A celui dont l’exécution était le plus difficile , mais qui devait être le plus avantageux à sa patrie s’il était suivi du succès : il s'arma de la résolution et de l’intrépidité nécessaires dans les situations qui ne laissent qu’un seul objet d’espérance , et il se détermina A faire un dernier et courageux effort en risquant de combattre,

fi 18 HISTOIRE D

malgré tous ses désavantages , plutôt que de sacrifier scs conquêtes et les intérêts de l'Espagne dans le Mexique.

Quoique Cortès prévit bien qu'il en faudrait toujours venir à décider ses différends avec .Na rvaês par le sort des armes, il pensa qu’il serait non-seulement indécent, mais criminel d'attaquer ses compatriotes sans avoir auparavant tenté la voie des né|;ociations. Il employa pour cela son aumônier Olmedo, que son caractère rendait très propre à cet emploi , et qui avait d'ailleurs l'adresse et la prudence nécessaires pour bien conduire les intrigues secrètes que Cortès avait le projet de se ménager parmi les troupes de Narvaès , et dans lesquelles il mettait sa plus grande confiance. Narvaès rejeta avec dédain toutes les propositions d'accommodement que lui fit Olmedo , et ce ne fut qu'avec beaucoup de peine qu'on l'empêcha de maltraiter cet ecclésiastique et ceux qui l'accompagnaient; mais les envoyés de Cortès trouvèrent un accès plus favorable parmi les troupes. Ils avaient apporté diverses lettres de leur chef et de ses officiers â leurs anciens amis et compagnons. la» lettres étaient accompagnées de présens, comme d’anneaux , de chaînes d'or et d'autres bijoux précieux , propres ;i donner à ces aventuriers de grandes idées de la richesse de Cortès , et à leur foire envier le bonheur de ceux de leurs compatriotes qui étaient engagés à son service. Quelques-uns espérant dès lors une part dans ces trésors, se déclarèrent pour un accommodement avec Cortès. D'autres , par amour du bien public, voulaient qu’ou prévint une guerre civile qui ne manquerait pas , quelque parti qui l’emportât, d'ébranler et peut-être de renverser entièrement la puissance des Espagnols dans un pays où elle était encore si imparfaitement établie. Narvaès ne daigna écouler aucun de ces avis et déclara, par un acte public, Cortès et ses compagnons rebelles et ennemis de leur pays.

Il est probable que Cortès , connaissant l'arrogance de Narvaès, s'attendait â cette réponse. Après avoir donné une preuve de ses dispositions pour la paix , et justifié ainsi la nécessité où il serait de recourir â d’autres moyens , il se détermina â marcher contre un ennemi qu'il avait inutilement tenté de fléchir.

Il laissa en partant cent cinquante hommes dans la capitale , sous le commandement de IV

’A MK RIO LE. 11520]

dro d’AIvarado, officier d’un grand courage, et pour lequel les Mexicains même avaient conçu beaucoup de res|>cct. C'est à cette faible garnison qu'il confia la garde d'une grande ville , de tous les trésors qu'il avait amassés, et ce qui est plus important encore, du monarque prisonnier. HemployaloutesonadresseâcacheràMontézuma la véritable cause de son départ. Il s'efforça de lui persuader que les étrangers nouvellement arrivés étaient scs amis, sujets du même souverain, et qu'après une courte entrevue ils partiraient tous ensemble pour retourner dans leur patrie. Montézuma , ne pouvant pénétrer les desseins des Espagnols ni concilier ce qu'on lui disait avec les déclarations de Narvaès , craignant d’ailleurs de laisser voir aucune marque de soupçon ou de défiance à l'égard de Cortès, lui promit de rester tranquille au milieu des Espagnols et d'avoir pour Alvarado la même amitié qu'il avait pour Cortès lui-même. Le général paraissant se confier à cette promesse , mais comptant bien plus sur les ordres qu'il laissait â Alvarado de garder son prisonnier avec la plus grande vigilance, partit de Mexico.

Ses troupes , après leur jonction avec Sandoval et la garnison de la Vera-Cruz, ne formaient pas ensemble plus de deux cent cinquante hommes. Comme il mettait sa principale confiance dans la célérité de ses mouvemens , il n'avait pris avec lui que fort peu de bagage et d’artillerie ; mais il craignait beaucoup la cavalerie de l'ennemi , et il s’était précautionné contre ce désavantage avec la sagacité d'un grand homme de guerre. Il avait observé que les Indiens de la province de Chinantla se servaient de piques très longues et très fortes; il donna à ses soldats cette arme , la meilleure qu'on pôt employer contre de la cavalerie , et les accoutuma à se tenir serrés pour en foire un usage plus avantageux.

Avec son petit corps, Cortès s’avança vers. Zcmpoalla dont Narvaès s’était emparé. Pendant sa marche il réitéra ses propositions d’accommodement ; mais Narvaès , exigeant que Cortès et scs compagnons le reconnussent sur-le-champ comme gouverneur de la Nouvelle-Espagne , en vertu des pouvoirs qu'il tenait de V elasquez . et Cortès refusant de se soumettre â toute autorité qui ne serait pas émanée immédiatement du mi d'Espagne (devenu empereur), sous la proie.

tion duquel sa colonie naissante s'était mise , toutes les négociations ne produisirent aucun effet ; seulement la communication qui s'établit A cette occasion entre les deux armées donna de grands avantages à Cortès , en lui fournissant des occasions de gagnerquelquesofficiers de Narvaès par des présens, d'en adoucir d'autres par l'air de modération qu'il se donnait, et de les éblouir tous par les richesses dont ses soldats faisaient parade en se montrant avec des bracelets , des chaînes et d'autres bijoux d'or. Toute l’armée de Narvaès, excepté lui-méme et un petit nombre de ses créatures, penchait vers un accommodement avec leurs compatriotes. Cette disposition irrita ce caractère violent jusqu'à la fureur. 11 mit à prix la tète de Cortès et de ses principaux officiers, et ayant appris que leur petite troupe s’était avancée jusqu'à une lieue de Zempoalla, il regarda cette hardiesse comme une insulte qu'il fallait châtier sur-le-champ, et marcha pour offrir la bataille.

Mais Cortès avait trop de lalcns et d'expérience pour combattre un ennemi si supérieur en nombre , sans se donner l'avantage de la situation. Il laissa entre lui et Narvaès la rivière de Canoas et vit delà l'approche de l'ennemi dans inquiétude, et ses vaines bravades avec mépris. On était au commencement de la saison des pluies, qui tombaient déjà avec toute la violence qu'elles ont sous la zone torride. Les soldats de Narvaès, peu accoutumés aux travaux du service militaire, murmurèrent si hautement deeequ'on les y exposait, à leur avis sans nécessité, que leur général, cédant à leur impatience, et méprisant d'ailleurs ses ennemis, consentit à se retirer à Zempoalla. Les mêmes circonstances qui le déterminaient à cette démarche encouragèrent Cortès à tenter une entreprise par laquelle il espérait terminer la guerre d’un seul coup. Il observa que scs soldats, endurcis aux fatigues, quoique exposés sans tentes cl sans aucun abri aux torrens de pluie qui ne cessaient de tomber, loin d'ètre découragés, conservaient toute leur bonne volonté et toute leur activité. Il prévoyait que ceux de Narvaès se livreraient naturellement au repos, et que jugeant de leurs ennemis par leur propre mollesse, ils se croiraient à l'abri d'ètre attaqués dans un temps si peu propre à toute action. D'après ces observations, il se détermina à profiter de l’obscurité de la nuit,

lorsque la surprise et la terreur compenseraient avantageusement pour lui l'infériorité du nombre. Ses soldats, convaincus qu'il ne leur restait de ressource que dans quelque efferl extraordinaire de courage, approuvèrent sa résolution avec tant de chaleur, que Cortès, dans un discours qu’il leur fit avant de se mettre en marche , fut plus occupé de modérer leur ardeur que de l’enflammer. Il forma trois petitscorps, et donna le commandement du premier à Sandoval , qui rut la commission aussi périlleuse qu'inqiortnntc de s'emparer de l'artillerie, placée au devant de la principale tour du temple où Narvaès avait établi son quartier. Christoval d'Olid , qui commandait la seconde division , fut chargé d'attaquer la tour et de soutenir Sandoval. Cortès conduisait la troisième division qui était la moins considérable, formant un corps de réserve destiné à se porter aux endroits où l’on aurait besoin de son secours. Il fallut d'abord passer la rivière de Canoas, ce qui ne se fit pas sansdifficulté. Elle était grossie parles pluies, et les soldats avaient de l'eau presque jusqu'au cou. On s'avança ensuite dans un profond silence, sans tambour et sans bruit d'aucun instrument militaire : chaque homme était armé d’une épée, d'un poignard et d'une pique de Cltinanlla. Narvaès, dont la négligence était proportionnée à sa confiance, n’avait laissé que deux sentinelles pour veiller sur les mouvemens d'un ennemi qu’il avait tant de raison de craindre. L'une fut saisie par l'avant-garde de Cortès, l’autre s'échappa et arriva à la ville assez à temps pour donner à Narvaès tout le loisir de se préparer à recevoir l'ennemi. Mais l’aveuglement et la présomption de ce général lui firent perdre des momenssi précieux. Il taxa la sentinelle de lâcheté et traita de chimère l'avis qu'on lui donnait , n'imaginant pas que Cortès pùt l'attaquer avec des forces si inégales. Les cris des assaillons le convainquirent enfin que le danger qu'il avait méprisé était réel. La promptitude de l'attaque fut telle que la division de Sandoval , après avoir essuyé un seul coup de canon , s'enqsira de l'artillerie et commença à s'avancer vers la tour. Narvaès, dont la bravoure égalait la présomption, s'arme en hâte, et par ses paroles et sou exemple anime ses soldats au comliat. Qlid s'avance pour soutenir ses compagnons, et Cortès lui-mèmc, gagnant les devons, conduit et presse

l'attaque avec une nouvelle vigueur. Ce petit corps, serrant scs ratios et présentant avec ses piques un front impénétrable, renverse tout devant lui. Il eut bientôt gagné les portes et il combattait pour s'en rendre niaitre, lorsqu'un soldat ayant mis le feu aux roseaux dont la tour était couverte , Narvaès se vit obligé d'en sortir. Au premier choc il fut blessé à l'œil d'un coup de pique, renversé par terre et mis aux fers.

Iles cris de victoire se firent entendre aussitôt. Ceux qui avaient accompagné Narrais dans sa sortie soutenaient le combat faiblement ou commentaient A se rendre. 1 j terreur et la confusion gagnèrent ceux qui se défendaient encore dans deux petites tours du temple. L’obseurité était si grande qu’ils ne pouvaient distinguer les amis des ennemis. Leur propre artillerie était tournée contre eux. De quelque côté qu'ils jetassent les yeux , les insectes lumineux qui abondent dans les climats chauds et humides, et qui brillaient dans la nuit, paraissaient A leur imagination effrayée comme autant d’ennemis qui s’avançaient avec les mèches de leurs arquebuses allumées. Après une courte résistance les soldats forcèrent leurs chefs à capituler, et avant le jour tous avaient mis lias les arntes et s'étaient soumis à leur vainqueur.

Une victoire si complète était d’autant plus heureuse qu’elle n’avait presque point coûté de sang. Cortès n’avait eu que deux hommes tués, et du côté de Narvaès on n'avait perdu que deux officiers et quinze soldats. Le vainqueur traita les vaincus en amis et en compatriotes ; il leur donna le choix ou d'ètrc renvoyés directement à Cuba ou d'entrer A son service i>our partager sa fortune aux mêmes conditions que scs anciens soldats. Cette dernière offre, secondée de quelques présens et de beaucoup de promesses, flatta tellement les espérances romanesques qui avaient déterminé ccs aventuriers à s’engager au service , qu’elle fut acceptée par tous les soldats de Narvaès, ù l'exception d'un petit nombre de ses plus zélés partisans, et que tous, à l’envi les uns des autres, firent des protestations d'un attachement inviolable à un général qui venait de donner des preuves si éclatantes de son talent pour commander. C'est ainsi que, par une suite de circonstances aussi extraordinaires qu'heureuses, Cortès échappa A sa perte, qui paraissait

inévitable, et se vit, au moment où il pouvait s’y attendre le moins , à la tète de mille Espagnols prêts à le suivre partout où il voudrait les conduire. Kn considérant la facilité avec laquelle il obtint celte grande victoire, ainsi que la promptitude et l'unanimité avec lesquelles les soldats de Narvaès se rangèrent sous les étendards de son rival , on ne peut guère s’empêcher d'attribuer ces événemens aux intrigues de Cortès autant qu’A ses armes, et A la trahison des com|>agnon.s de Narvaès autant qu’à la valeur de son ennemi L

On reconnaît également le bonheur et l'habileté d: Cortès dans les événemens qui suivirent. Si, depuis son départ de Mexico, il n’eût pas mis dans ses marches et dans ses opérations toute la célérité que nous venons de décrire , sa victoire, quelque décisive quelle fût, n'eût pas sauvé les Espagnols qu'il avait laissés dans la capitale, Peudc jours après la défailede Narvaès, il reçut avis que les Mexicains avaient pris les armes et détruit les deux brigandns qu'il avait fait construire pour s'assurer des lacs: qu’ils avaient attaqué les Espagnols dans leurs quartiers; qu’après en avoir tué plusieurs et blessé un plus grand nombre, ils avaient réduit leurs magasins eu cendres et {toussé leur attaque avec une telle furie que, quoique Alvarado et les siens se défendissent avec le plus grand courage, ils étaient A la veille de périr par la famine ou d'è- Irc accablés sous la multitude de leurs ennemis. Les motifs qui avaient excité cette révolte la rendaient encore plus alarmante. Au départ de Cortès {tour Zenqtoalla , les Mexicains s’étaient flattés que l'occasion si long-temps attendue de rendre A leur monarque sa liberté, et de délivrer leur pays de la tyrannie des étrangers était enfin arrivée, et que, tandisque les forces de leurs oppresseurs étaient aiusi divisées et leurs armes tournées contre eux-mêmes, il serait facile dedétruirc l’un et l'autre part i. Dans cette vue , les Indiens tenaient desconscils et formaient des plans. Les Espagnols restés à Mexico, connaissant leur propre faiblesse , étaient remplis de soupçons et de craintes. Alvarado, quoique bon officier, n'avait ni la capacité ni la dignité qui avaient donné A Cortès un si grand ascendant sur l’es-

1 Cortès, Relac., pan- -1- B. Diaz, cap. es.cn*. Herrera , Dccad. Il, tib. ix, cap. xvm, etc. Cornai a a Chron., cap. xcvn , etc.

prit des Mexicains , et qui les avaient empêchés de se former une idée juste de leur force et de sa faiblesse. Ce commandant ne connaissait d’autre moyen que la rigueur. Au lieu d'employer quelque adresse pour déconcerter les projets ou adoucir l’esprit des Mexicains, il attendit l'occasion d'une de leurs fêles solennelles, et, tandis que, selon l'usage, les citoyens les plus distingués de l'empire étaient assemblés pour danser dans la cour du grand temple, il s'empara de toutes les avenues qui y conduisaient, et, tenté par la richesse des ornemens dont les Mexicains étaient parés en l'honneur de leurs dieux, et par la facilité de se défaire d'un seul coup des auteurs de la conspiration qu'il craignait, il les avait attaqués désarmés et sans aucune défiance , et en avait massacré un grand nombre , de sorte qu’il ne s'était sauvé que ceux qui avaient pu s'échapper par les toits des bâtiinens voisins du temple. Tant de perfidie et de cruauté avait allumé l'indignation et la rage des Mexicains, non - seulement dans la capitale, mais dans tout l'empire. Tous s'excitaient mutuellement il la vengeance, et, bravant le danger qui menaçait leur souverain tant qu'il serait entre les mains des Espagnols et celui auquel ils s'exposaient eux-mêmes en attaquant un ennemi qui leur inspirait depuis si long-temps une si grande terreur, ils avaient commencé contre les Espagnols l'attaque vigoureuse dont Curies recevait la nouvelle.

Le danger parut assez pressant au général pour ne permettre ni délibération ni délai. Il partit sur-le-champ de Zempoalla avec toutes scs forces et avec la même promptitude qu’il avait mise b s'y rendre pour attaquer Narvaès. A Tlascala, il fut joint par deux mille soldatsindiens choisis. En entrant sur le territoire des Mexicains, il reconnut que la haine qu'on portait aux Espagnols n’était pas bornée b la seule capitale. Les principaux habitans des villes par lesquelles il passait lesavaient abandonnées; aucune personne de marque ne se présentait pour le recevoir avec les témoignages de respect qu'il avait reçus jusqu'alors. Ses troupes ne trouvaient aucune provision préparée, et quoique rien ne s'opposât à sa marche , la solitude et le silence qui régnaient partout, et l'horreur avec laquelle le peuple paraissait éviter tout commerce avec les Espagnols , étaient bien propres ù l'alarmer.

Mais les Mexicains, malgré la haine dont ils étaient animés , étaient si ignorons dans l'art de la guerre, qu'ils ne savaient prendre aucune mesure efficace pour leur propre sûreté ou contre leurs ennemis. L’expérience même ne les avait pas éclairés sur la grandeur de la faute qu'ils avaient faite en admettant les Espagnols dans leur capitale ; et au lieu de rompre les chaussées et les ponts pour enfermer Alvarado et arrêter Cortès lui-même dans sa marche , ils le laissèrent rentrer dans la ville sans aucun obstaclect prendre paisiblement possession de son ancien poste.

Les transports de joie avec lesquels Alvarado et ses soldats reçurent leurs compatriotes ne peuvent s'exprimer. Les premiers se voyaient délivrés d’un danger pressant ; ceux-ci venaient d’obtenir une victoire signalée. Ce succès enfla tellement le cœur des uns et des autres, que Cortès même, s'en laissant éblouir, oublia en cette occasion et la prudence et l'attention qui lui étaient ordinaires. Non-seulement il négligea de rendre visite à Montézuma , mais il ajouta à cette insulte |cs expressions du plus grand mépris pour ce malheureux prince et pour toute sa nation. Les forces dont il avait le commandement lui paraissaient invincibles. Il se crut en état de prendre un ton plus haut et de quitter le masque de modération sous lequel il avait jusqu'alors caché ses desseins. Quelques Mexicains , qui avaient appris un peu d’espagnol, entendirent le langage insultant de Cortès et excitèrent l'indignation de leurs compatriotes en le leur rapportant. Ils furent alors convaincus que les intentions du général étaient aussi sanguinaires que celles d' Alvarado , et que son projet , en venant dans leur pays, n'avait pas été, comme il l’avait toujours dit , de faire une alliance avec leur souverain, mais de conquérir le Mexique. Dans cette idée, ils reprirent les armes avec plus de fureur que jamais, et attaquant un corps considérable d'Espagnols dans sa marche vers la grande place du marché , ils le forcèrent â se retirer avec quelque perle. Enhardis par ce succès et persuadés dès lors que leurs oppresseurs nclaieut pas invincibles, ils allèrent le jour suivant avec toute la pompe guerrière attaquer les Espagnols dans leur quartier. Leur multitude et leur courage étaient bien capables d'inspirer de l’effroi. Quoique l'artillerie pointée contre l'avenue des rues qu'ils remplissaient en emportât

un grand nombre à chaque décharge , et que pour des hommes nus chaque coup porte par les Espagnols Fût mortel, l'impétuosité de l'attaque ne se ralentissait point. De nouveaux assaillans se précipitaient pouroecuper la place des morts, et périssant A leur tour, ils étaient remplacés par d’autres aussi intrépides et aussi avides de vengeance. Cortès, malgré tous scs efforts et toute son habileté, malgré la valeur et la discipline de scs troupes, eut beaucoup de peine à empêcher l'ennemi de forcer ses quartiers.

Ce général vit avec surprise ce peuple qui paraissait accoutumé au joug, et qui l'avait supporté si long -temps sans résistance, devenu féroce et implacable envers ses vainqueurs. Les soldats de Narvaês, qui s'étaient imaginés trop légèrement qu'ils suivaient Cortès au partage des dépouilles d'un empire déjà conquis , furent fort étonnés de se voir engagés dans une guerre dangereuse avec un ennemi, dont la vigueur n'était pas encore affaiblie, et se reprochèrent hautement leur crédule confiance dans les promesses trompeuses de leur nouveau chef Mais la surpri-e et les plaintcsétaient désormais inutiles. Il fallait un effort extraordinaire et prompt pour les tirer de cette périlleuse situation. Dèsquc les Mexicains , selon leur coutume , eurent cessé Ira hostilités, aux approches de la nuit, Cortès se prépara à une sortie qui pût ou forcer l'ennemi d'abandonner son entreprise ou l'obliger d'en venir à quelque accommodement.

Il se plaça lui-mème à la tète des troupes qui devaient faire la sortie. Il mit en œuvre toutes les ressources de l'art de la guerre alors connues en Europe et toutes celles que pouvait lui fournir l'expérience qu’ilavait de la manièrede combattre des Indiens; mais il trouva les Mexicains préparés et en état de lui upposcr toutes leurs forces. Des troupes fraîches arrivaient continuellement aux Mexicains de (outra les provinces, et leur courage se soutenait. Conduits par leurs nobles et enflammés par les exhortations de leurs prêtres , ils combattaient pour la défense de leurs temples et de leurs familles, sous les yeux de leurs divinités, de leurs femmes et de leurs enfans. Malgré leur nombre et le mépris de la mort que l’enthousiasme leur inspirait , partout où les Espagnols pouvaient les joindre,

1 B. Dmu, cap. cxxvi.

ils ne résistaient pas à la supériorité de la discipline et des armes européennes; mais dans les rues étroites et dans les endroits où les ponts de communication étaient rompus , les Espagnols se trouvaient exposés à des grêles de flèches et de pierres lancées du haut des maisons. Le combat avait duré une journée entière; un nombre prodigieux de Mexicains avaient été tués et une partie de la ville brûlée , lorsque les Espagnols, las de meurtres et pressés sans relâche par de nouveaux assaillans qui remplaçaient les premiers , furent enfin obligés de se retirer a vit; la douleur de n'avoir rien fait d'assez décisif pour compenser le désavantage peu ordinaire d’avoir eu douze soldats tués et soixante blessés. Une autre sortie avec de plus grandes forces ne fut pas plus heureuse , et dans cette dernière le général lui-même fut blessé à la main.

Cortès aperçut alors, mais trop tard, l'erreur où l'avait jeté son mépris pour les Mexicains; il fut convaincu qu'il ne pouvait ni maintenir le poste qu’il avait pris au milieu d’une ville ennemie ni se retirer sans courir le plus grand danger. Il lui restait une ressource; Monlézuma pouvait calmer les Mexicains par sa médiation ou par son autorité. Le lendemain au matin, lorsque l'assaut recommença , ce malheureux prince , à la merci des Espagnols et réduit à la triste nécessité d’être l'instrument de sa honte et de l'esclavage de sa nation(117), parut sur la muraille vêtu de ses habits royaux et avec toute la pompe qu'il avait coutume d'étalerdans les occasions solennelles. A la vue de leur souverain, qu'ils honoraient et respectaient presque comme une divinité, les Mexicains laissèrent tomber les armes de leurs mains et gardèrent un profond silence, tous en inclinant leur tète et plusieurs en se prosternant. Monlézuma leur adressa un discours où il s'efforçait de calmer leur fureur et de les engager à cesser les hostilités. A peine eut-il fini qu'un murmure de mécontentement se fit entendre et fut suivi de reproches et de menaces. Bientôt leur fureur s'accrut au point de leur faire oublier le respect qu’ils avaient montré d'abord pour leur empereur. Les flèches et les pierres recommencèrent à voler en si grand nombre cl avec tant de violence , qu'avant que les soldats espagnols , chargésdc couvrir Monlézuma de leurs boucliers,

rossent le temps de les élever , le malheureux monarque fut blessé de deux déclics et atlcint à la tempe d’une pierre qui le renversa. En le voyant tomber, les Mexicains furent si effrayés que, par un de ces chanjjemens soudains, assez ordinaires dans les mouvemens populaires, ils passèrent subitement d'une extrémité à l'autre, le remords succéda A l'insulte; ils s'enfuirent, tout épouvantés du crime qu'ils venaient de commettre et persuadés que la vengeance do ciel allait tomber sur eux. Les Espagnols portèrent Montézuma A son appartement, et Cortès s'empressa d'aller le consoler dans son infortune; mais ce prince , voyant alors dans quel ahime d'humiliation il était tombé, et reprenant la hauteur dème' qui paraissait l'avoir abandonné depuis si long-temps, dédaigna de survivre II ce dernier affront et de prolonger une vie honteuse depuis qu'il était devenu nonseulement le prisonnier des Espagnols et l'instrument de la servitude de son peuple entre leurs mains, mais encore l’objet du mépris et de la haine de ses propres sujets. Transporté de rage , il déchira l'appareil qu'on avait mis J ses blessures, et refusa si obstinément de prendre aucune nourriture qu'il termina bientôt ses jours , rejetant avec dédain toutes les sollicitations des Espagnols pourembrasserla religion chrétienne.

La mort de Montézuma fit perdre à Cortès tome espérance d'accommodement avec les Mexicains. Il ne vit plus de salut que dans la retraite, et il commença à s'y disposer; mais un nouveau mouvement des Mexicains l'engagea dans de nouveaux combats. Ils prirent possession d’une haute tourdu grand temple qui commandait le quartier des Espagnols et y placèrent unetroupc de leurs principaux guerriers. Aucun Espagnol ne pouvait se montrer sans être exposé à leurs traits. Il était nécessaire de déloger, il quelque prixqucce fût, les Indiens de ce poste, et Jean d'Escobar, avec un nombreux détachement de soldats choisis, fut chargé de cette attaque; mais Escobar , quoique brave lui-mème et il la tète d'hommes accoutumés à vaincre et combattant sous les yeux de leurs compatriotes, fut trois fois repoussé. Cortès, qui vit bien que le salut de son armée dépendait du succès de cet assaut, se fit attacher au tiras son bouclier que sa blessure l'empêchait de tenir de la main, et se jeta au plus fort de la mêlée. Encouragés par la pré-

sence de leur général, les Espagnols retournèrent A la charge avec une telle vigueur qu'ils parvinrent par degrés jusqu'au haut de la tour et repoussèrent les Mexicains jusque sur la plate-forme qui en couronnait le faite. LA commença un terrible carnage. Dcuwcones Mexicains, reconnaissant Cortès qui animait scs soldats de sa voix et de son exemple, résolurent de sacrifier leur vie pour faire périr l'auteur des calamités de leur patrie, ils s'approchèrent de lui dans une posture suppliante, comme s'ils ’ avaient voulu mettre bas les armes, et le saisissant au corps , ils le tirèrent vers les créneaux par lesquels ils se précipitèrent , espérant ('entraîner avec eux. Mais la force et l'agilité de Cortès le délivrèrent de leurs mains, et ces braves Mexicains périrent dans cette tentative généreuse et inutile pour le salut de leur pays. Oès que les Espagnols forent maîtres de la tour, ils y mirent le feu et continuèrent les préparatifs pour leur retraite.

Elle devenait d'autant plus nécessaire que les Mexicains, étonnés de ce dernier effort de valeur des Espagnols, commençaient A changer de plan, et au lieu de continuer leurs attaques, barricadaient les rues et rompaient les chaussées pour couper la communication avec le continent et affamer un ennemi qu'ils ne pouvaient foref r. Les Espagnols eurent d'ahord A délibérer s'ils se mettraient en marche en plein jour, afin de pouvoir reconnaître tous les dangers , régler leurs mouvemens et opposer une résistance mieux concertée aux attaques de l'ennemi , ou s'ils tenteraient de s'échapper pendant la nuit. On préféra le dernier parti , tant par l'espérance que la superstition ordinaire des Mexicains les ! empêcherait d'agir pendant la nuit , que par un effet de la confiance des troujies dans les prédictions d'un soldat qui , ayant pris un grand crédit sur ses compagnons par quelques connaissances superficielles et par son savoir en astrologie, leur promettait un succès assuré s'ils choisissaient ce temps pour leur retraite. Ou se ’ mit donc en marche vers minuit en trois riivi- , sions. Sandoval commandait l'avant-garde . Alvarado et Velasquez de Léon l'arrière-gardc et Cortès le rentre , où étaient placés les prisonniers, parmi lesquels étaient un fils et deux filles de Montézuma et quelques Mexicains de distinction. On y avait placé aussi l'artillerie et le bagage, et on avait un pont volant de bois pour

traverser les parties de chaussées roin])ues. On suivit dans un profond silence la chaussée qui conduisait à Tacuba . paree qu’il y avait par-là moins de distance de la ville au continent , et qu'étant plus éloignée de la route de Tlascala et de la mer, le^lexicains l'avaient moins endommagée que I® autres. Les Espagnols la suivirent sans être inquiétés jusqu'au premier endroit oit elle était rompue, se flattant que l’ennemi ne s'était pas aperçu de leur retraite.

Mais les Mexicains, sans se montrer, avaient non-seulement suivi tous les mouvemens des Espagnols, mais préparé une attaque terrible. Tandis que ceux-ci s’occupaient à établir leur pont et à faire passer leurs chevaux et leur artillerie, ils furent tout à coup alarmés par le son d'un grand nombre d’instrumrns guerriers et par les cris d'une multitude d'ennemis. I.c lac fut couvert de canots. Les Bêches et les pierres pleuvaicnt de tous les ailés, les Mexicains sc précipitaient sur eux avec furie dans l'espérance de se venger enfin de tout ce qu'ils avaient souffert. la: [Huit de bois s'enfonça tellement par le poids de l’artillerie, qu'il fut impossible de le dégager. Troublés par cet accident , les Espagnols s'avancèrent avec précipitation ver^ la seconde brèche faite à la chaussée; mais quoiqu'ils se défendissent avec leur courage ordinaire, resserrés sur une chaussée étroite , leur discipline et leur adresse leur élaieut d'un faible secours, taudis que l'obscurité de la nuit leur faisait perdre en grande partie l'avantage que leur donnait la siqiériorité de leurs armes.

Tous les habitans de Mexico s'étaient mis à la poursuite de leurs oppresseurs, et avec une telle ardeur que ceux qui ne pouvaient s'approcher [toussaient leurs compatriotes sur l'ennemi avec une violence terrible. De nouveaux soldats succédaient sans cesse à ceux qui tombaient. Les Espagnols, las du carnage et ne pouvant plus soutenir l'effort du torrent qui fondait sur eux, commencèrent à céder. En un moment le désordre fut général, cavaliers et gens de pied , officiers et soldats, amis cl ennemis se trouvèrent mêlés ensemble et tous combattant ; ceux qui périssaient pouvaient à peine distinguer par quelles mains ils étaient frappés.

Cortès, avec environ cent hommes de son infanterie et quelques cavaliers , vint à bout de franchir les deux dernières brèches faites à la

'AMERIQUE. [iù20J

chaussée , à l'aide des corps morts qui les comblaient, et mit enfin le pied sur la terre ferme. Il rangea scs soldats en bataille à mesure qu'ils arrivaient , et retourna avec ceux qui étaient encore en état de combattre pour favoriser la retraite de ceux qui étaient restés en arrière , et les encouragea par sa présence et son exemple. Il reçut ainsi une partie des siens qui s'étaient fait jour au travers de l'ennemi. Le reste avait été accablé par le nombre ou noyé dans le lac. Il entendit les cris lamentables de ceux qui , pris vivans, étaient amenés en triomphe pour être sacrifiés au dieu des Mexicains. Avant le jour, tout ce qui était échappé sc trouva réuni à Tacuba; mais lorsque l'aube vint montrer aux yeux de Cortès les tristes débris de scs troupes, diminuées de plus de moitié , découragées , le plus grand nombre de ce qui restait, couvert de blessures, la pensée de ce qu'ils avaient souffert et le souvenir des braves amis et des fidèles compagnons qu’il venait de prrdre dans cette nuit de douleurs1 pénétrèrent son Ame de si vives douleurs , qu'en faisant ses dis|H>sitions et en donnant quelques ordres nécessaires, les larmes tombaient de ses yeux. Ses soldats virent avec une grande satisfaction que les occupations qu'exigeaient les devoirs de sa place ne fermaient point son àmc aux sentimens de l'humanité.

Celte fatale retraite coûta la vie à plusieurs officiers dedistinclion(l 18) et enlrcaulres à V'elasquczde I.éon, qui, ayant abandonué le parti de son parent, le gouverneur de Cuba, pour suivre la fortune de scs compagnons, était regardé comme la seconde personne de l'armée, tant pour le sacrifice qu'il avait fait que pour son mérite supérieur. Toute l'artillerie fut perdue, ainsi que les munitions et le bagage. Presque tous les chevaux et plus de deux mille Tlascalans furent tués. Les Espagnols ne sauvèrent qu'une très petite portion de leurs trésors, amassés par tant de travaux. Ces richesses même, le but presque unique de leur expédition, avaient été la principale cause de leur malheur ; car plusieurs soldats s’étaient tellement chargés d'or, qu'il leur avait été impossible de combattre, et que, retardés dans leur fuite, ils avaient péri victimes d’une avidité aussi inconsidérée que

1 Nochc-tristc e«i le nom qu’on donne encore à celle nuit dans la Nouvelle-Espagne.

flôiOl LIVRE V.

honteuse. Parmi ces désastres, ce fut pour les Espagnols une con.iolatiou qu'Aguilar et Marina, qui leur étaient si nécessaires comme interprètes, eussent échappé & tant de dangers *.

Le premier soin de Cortès fut de chercher un asile pour ses troupes excédées de fatigues , car il ne pouvait plus tenir où il était ; les Mexicains le pressaient de tous les côtés et les habitans de la province de Tacuba commençaient à prendre les armes. Il dirigea sa marche vers un terrain élevé, et y ayant aperçu heureusement un temple, il s’en mit en possession. Il y trouva nonseulement l'abri qu'il cherchait , mais quelques provisions de bouche qui ne lui étaient pas moins nécessaires; l'ennemi continua de l’attaquer pendant toute la journée, mais il ne reçut aucun échec. Cependant il consultait avec ses officiers sur le choix de la roule qu'il devait prendre. Les Espagnols se trouvaient alors à l’ouest du lac. Tlascala, le seul endroit où ils pussent espérer d’étre bien reçus, était 6 soixante quatre milles à l est de Mexico J, de sorte qu’il leur fallait tourner tout autour de l’extrémité nord du lac pour joindre la route qui conduit à cette ville. L'n soldat llasralan entreprit d'étre leur guide, et les conduisit par on pays tantôt marécageux , tantôt montagneux , mal peuplé et mal cultivé. Ils marchèrent six jours presque sans s'arrêter et dans de continuelles alarmes. Des corps nombreux de Mexicains les harcelaient sans cesse, tantôt de loin avec leurs traits et quelquefois se formant en corps et les attaquant de front, en flanc et à leur arrièregarde avec une grande audace , parce qu’ils venaient de voir que ces étrangers n'élaient pas invincibles. Tant de fatigues et de dangers n’étaient pas même les plus grands des maux qu’eussent à souffrir les Espagnols. Le pays qu'ils traversaient ne leur fournissait aucune ressource; ils étaient réduits à vivre de baies sauvages, de racines et de liges du nuis encore vert, la faim abattait ieuràmc et diminuait leurs forces, tandis que leur situation demandait les plus grands efforts de courage cl d'activité. Au ntilieu de toutes leurs détresses, ils étaient soutenus et animés par l’inaltérable fermeté de leur chef. Sa présence d’esprit ne l'abandonna jamais;

1 roi-tfs,/ïe/rtc.,pa,';.2t8.R. Diaz.cap. cxvm. Gomara, CSrun., rap. tu. limera , H fend. Il, lit,, x ,rap. 11 , \n.

* Villa Seipror, Tcalro amtricano ,lib. u, rap n.

il prévoyait tout avec une étonnante sagacité, et sa vigilance faisait face fl tout; il était le premier A s'exposer au danger et supportait les fatigues avec sérénité; les difficultés semblaient développer en lui de nouveaux lalcns, et ses soldats, qui. sans lui. eussent désespéré de leur salut, continuaient de le suivre avec une confiance qui ne faisait qu'augmenter.

le sixième jour de leurmarrhe, ils arrivèrent ù Otuinba . non loin de la roule qui a nid u il de Mexico ù Tlascala. Dès la pointe du jour ils se mirent en marche, les ennemis inquiétant loueurs leur arrière-garde. Parmi les insultes dont ceux-ci accompagnaient leurs hostilités, Marina remarqua qu'ils répétaient souvent : Allez, brigands, allez au Heu où vous trouverez bientôt la punition due à vos crimes. Les Espagnols ne comprirent le sens de celle menace qu'en arrivant sur une hauteur qui était sur le chemin. De là ils découvrirent une vaste plaine couverte d'une armée immense qui s'étendait autant que la vue pouvait porter. Les Mexicains, pendant qu'un corps de leurs troupes fatiguait les Espagnols dans leur retrailc, avaient assemblé leurs principales forets de l'aulre côlé du lac, et, suivant directement ia route de Mexico à Tlascala , s'étaient postés dans la plaine d Otuinba , par où Coriés devait nécessairement passer. A la vue de celte multitude effrayante d’ennemis, que l’élévation du terrain leur permettait de découvrir tout entière , les Espagnols furent saisis d’étonnement, et même les plus courageux commencèrent à perdre tout espoir. Mais Cortès, sans donner à leurs craintes le temps de se fortifier par la réflexion, après les avoir avertis en peu de mois qu’ils étaient dans la nécessite de vaincre ou de périr, les mena à la charge, les Mexicains les attendirent avec une fermeté extraordinaire. Telle était rependant la supériorité de la discipline et des armes des Espagnols que l'impulsion de leur pelile troupe renversait tout devant elle, et que, parluut où elle sc portait, elle perçait et dissipait les plus nombreux bataillons. Mais , taudis que les uns sc dispersaient , d'autres leur succédaient sans relâche, et les Espagnols, quoique victorieux dans chacun de ces petits combats, étaient près de succomber sous la faliguc que leur causaient tant d’cflorts répétés, sans prévoir la fin de leurs travaux cl sans espérer de rrm-

C26 HISTOIRK D’AMERIQUE. [UtfOj

iwrler une victoire générale. Dans ret instant critique, Cortès vit s'avancer le i;rami é'rndard de l’empire qu’on portait devant le général mexicain , et se souvenant heureusement d'avoir entendu dire que la destinée des batailles chez celte nation dépendait de celle de cet étendard , il assemble un petit nombre de ses plus braves officiers dont les chevaux étaient encore capables de service; il se met à leur tète et renverse j avec impétuosité tout ce qu’il rencontre devant j lui. line troupe choisie de nobles qui gardaient l’étendard fit quelque résistance, mais elle fut bientôt rompue. Cortès, d'un coup de lance, blessa le général mexicain et le renversa par terre; un Espagnol, descendant de cheval, l’acheva rtse saisit de l’étendard impérial. Dès que le général fut tué et que l’étendard, vers lequel tous les yeux étaient dirigés, cessa de paraître, une terreur panique frappa tous les Mexicains , et comme si le lien qui les tenait réunis eût été rompu, toutes les enseignes s'abattirent, chaque soldat jeta ses armes et tous s'enfuirent avec précipitation vers les montagnes. I.es Espagnols, trop fatigués pour être en état de les |K>ursuivre bien loin, retournèrent pour recueillir les dépouillrs sur le champ de bataille. L'armée étant formée des principaux guerriers de la nation, qui sciaient parés de leurs plus riches ornemens comme s’ils allaient à une victoire assurée, le butin fut assez considérable pour dédommager en partie Cortès et scs gens de la perte qu'ils avaient faite dans leur retraite de Mexico. Le lendemain, à leur grande satisfaction, ils entrèrent sur le territoire des Tlascalans '.

Mais au milieu de la joie qu'ils ressentaient d'être sortis d’un pays où ils se voyaient environnés d'ennemis, ils n’étaient pas sans inquiétude sur la manière dont ils allaient être reçus de leurs anciens alliés, chez lesquels ils retournaient dans un état bien différent de celui où ils étaient en les quittant peu de temps auparavant.

I leureusement pour eux , la haine des Tlascalans pour le nom mexicain était si invétérée, le désir de venger la mort de leurs compatriotes était si ardent, et l’ascendant que Cortès avait acquis sur les chefs de la république, si absolu, que,

1 Corie», Relue.. pa(j. 219. B. Dùz.cip. envoi. Uoinara, Chron., cap. ex. Hcrrera, Deçà I. Il, lib. x, cap. xii , xiu. I

loin d'avoir la pensée de prendre avantage de la malheureuse situation où ils voyaient les Espagnols, ils les reçurent avec une tendresse et une cordialité qui dissipèrent promptement toutes les craintes.

Les Espagnols avaient le plus pressant besoin de prendre du repos et de trouver du secours non-seulement pour la guérison de leurs blessures trop long-temps négligées, mais encore pour recouvrer leurs forces épuisées par tant de fatigues et de souffrances. Cortès apprit alors que ses troupes n'étaient pas les seules qui eussent éprouvé le ressentiment des Mexicains. Un détachement considérable, allant de Zcmpoalla à la capitale, avait été détruit par les peuples de Tcpeaca. Un parti moins nombreux, qui retournait de Tlascala ù la Vcra-Cruz avec la portion de butin tombée en partage à la garnison, avait été surpris et massacré dans les montagnes. Dans un moment où les Espagnols étaient déjà réduits à un si petit nombre, ces pertes étaient vivement senties. Cortès en était surtout affecté, parce qu'elles rendaient plus difficile l’exécution des plans qu’il méditait. Les ennemis qu'il avait dans son armée, et même plusieurs des Espagnols qui lui étaient encore attachés, regardaient les désastres qu’il venait d’essuyer comme devant arrêter absolument les progrès de scs armes, et ne croyaient pas qu'il lui restât d'autre parti à prendre que de quitter incessamment un pays dont il avait entrepris la conquête avec des forces insuffisantes; mais aussi persévérant à exécuter qu’ardent à entreprendre , il demeurait fermement attaché à son premier et grand projet de soumettre l'empire du Mexique à la couronne de Castille. Quelque rude et inattendu que fût l'échec qu'il venait de recevoir, il n’y voyait pas un motif suffisant pour abandonner les conquêtes qu’il avait déjà faites, et pour renoncer à reprendre ses opérations avec des espérances d'un plus heureux succès, la colonie de la Vcra-Cruz n'avait pas été entamée, ni même attaquée. Les peuples de Zcmpoalla et des districts voisins n'avaient laissé apercevoir auruue disposition à se détacher de lui. Les Tlascalans lui demeuraient fidèles. Il pouvait espérer de puissans secours de ce peuple, ennemi implacable des Mexicains, et dont l’esprit guerrier pouvait être mis aisément en activité. Il avait encore sous ses ordres un corps d’Espagnols

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aussi nombreux que celui avec lequel il s’était ouvert un dieinin jusqu'au centre de l'empire et s'était rendu maitre de la capitale; enfin, avec les avantages que lui donnait une plus grande expérience et une plus parfaite connaissance du pays, il ne désespérait pas de recouvrer promptement tout ce qu'il venait de perdre par des événemens malheureux.

Plein de ces idées, il montra aux chefs des Tlascalans tant d'égards, et répandit entre eux si liltéralement le riche butin d'Otumba, qu'il fut bientôt sôr d'obtenir de la république tout ce qu'il demanderait. Il tira de ses magasius de la Vera-Cruz quelques munitions et deux ou trois pièces de campagne. Il dépécha un officier de confiance, avec quatre vaisseaux de la Hotte de Narvaês, à Hispaniola été la Jamaïque, pour engager de nouveaux aventuriers à venir le joindre et pour y acheter des chevaux, de la poudre et d'autres munitions de guerre. Enfin, comme il était convaincu qu'il tenterait inutilement de soumettre et de garder Mexico s'il ne se rendait maitre du lac, il donna ordre de préparer dans les montagnes de Tlascala des bois pour ia construction de douze brigantins qui pussent être portés sur les bords du lac par morceaux, assemblés et misé l'eau lorsqu'il en aurait besoin l.

Mais, tandis qu'il prenait de si sages précautions pour l'exécution de scs projets, il vit s’élever devant lui un obstacle formidable auquel il ne s'attendait pas. L’esprit de mutinerie et de mécontentement éclata de toutes parts dans son armée. Plusieurs des compagnons de Narvaês étaient planteurs plutôt que soldats, et n'avaicut suivi cet officier à la Nouvelle-Espagne que dans l'espérance d’y former des établissemens et sans penser ,ï s'exposer aux fatigues et aux dangers de la mer. Comme ils ne s'étaient attachés à Cortès que dans les mêmes vues , ils n'curcut pas plus tôt essayé l'espèce de service qu'ou exigeait d'eux qu'ils se repentirent amèrement du parti qu'ils avaient pris. Ceux qui avaient eu le bonheur d'échapper aux dangers passés frémissaient à la pensée de s'y exposer une srconde fuis. I)cs qu'ils connurent les intentions de Cortès, ils commencèrent à murmurer et àcabaler secrètement , et , devenant de moment en ::io-

■Corlès, Rrtnr . pa” 253. Mtomara, Chron., p. I!7.

ment plus audacieux, ils firent des représentations sur l'imprudence qu'il y aurait il attaquer un empire puissant avec les faibles moyens qui lui restaient, cl demandèrent hautement de retourner sur-le-champ à Cuba. Cortès, quelque talent qu'il eût pour conduire les hommes, employa inutilement les raisons, les prières et les présens pour les persuader ou 1rs adoucir. Ses anciens soldats, animes de l'esprit de leurs chef, secondèrent en vain ses efforts avec la plus grande chaleur. Les craintes étaient trop violentes et trop profondément enracinées, et tout ce qu'on put obtenir des mutins fut de différer leur départ de quelque temps, en leur promettant de les renvoyer dès que les circonstances le permettraient.

Pour ne pas laisser le mécontentement fermenter et se nourrir dans l'oisiveté, il se détermina à mettre scs troupes en mouvement. Il leur proposa de punir sur les peuples de iTepcaca l'audace qu'ils avaient eue d'attaquer cl de détruire un détachement espagnol, aiusi qu'un l a dit plus haut ; et comme ce détachement était composé en grande partie des soldats de Narvaês, leurs compagnons se déterminèrent plus volontiers à celte expédition pour les venger. Il se mit à leur tète, accompagné d'un corps nombreux de Tlascalans, et en quelques semaines . après différens combats et un grand carnage des Tepeacans, il les réduisit entièrement. Il employa de même plusieurs mois, pendant lesquels il attendait des Iles un secours d’hommes et de munitions, à avancer les préparatifs de la construction de scs brigantins et il faire différentes incursions dans les provinces env ironnantes, toujours avec un succès égal. Par ces moyens, scs gens se familiarisèrent de nouveau avec la victoire et reprirent le sentiment de leur ancienne supériorité. Les Mexicains s'affaiblirent. l.cs Tlasealans acquirent l'habitude d'agir de concert avec 1rs Espagnols, et les chefs de la république, charmés de voir leur pays s'enrichir des dépouilles des provinces voisines, et étonnés des preuves journalières qu'ils acquéraient de la force invincible de leurs allié, se prêtèrent a tout ce que Cortès demandait d eux.

Toutes ces précautions, les plus sages que la situation de Cortès lui permit de prendre, ne lui auraient pas suffi sans un renfort de troupes espagnoles. fl sentait si bien la nécessité absolut

HISTOIRE D’AMERIQUE. 11521

de ce secours , que celait l.’i le principal objet de 1 connue en Europe. Cortès acheta avec beaucoup lotîtes ses pensées et de tous ses désirs, et ce- d'empressement une cargaison qui était pour lui pendant ses espérances sur le retour de l'officier < sans prix . et l'équipage , suivant l'exemple tics qu'il avait envoyé dans les iles pour y faire une autres, alla le joindre à Tlascala *. recrue étaient encore incertaines et éloignées; ! l’ar tous ces événemens l'armée de Cortès simais une suite dcvénrmrns heureux et impré- . trouva augmentée de cent quatre-vingts hommes vus fit (tour lui ce que toute sa sagacité et tous cl de vingt chevaux , forces trop peu considérases talens n'auraient pu Faire. Le gouverneur de Ides pour mériter qu’on en fit mention dans Cuba, qui avait regardé le succès de l’expédition l'histoire d'aucune autre partie du globe ; mais de Narvaès comme infaillible, ayant envoyé ' dans celle de l'Amérique, où l'on voit conslamaprès lui deux petits vaisseaux avec de nouvelles ment de grandes révolutions opérées par des instructions, un renfort d'hommes et drs muni- causes qui semblent n'avoir aucune proporl ion lions de guerre, l'officier à qui Cortès avait con- [ avec les effets qu'elles produisent, ces petites fié le commandement de la côte eut l'adresse de circonstances prennent de l'importance | >n raies attirer dans le havre de la Vera-Cruz, se sai- qu'elles décident dé la destinée des royaumes: Il sit des vaisseaux, et persuada aisément aux sol- est surtout A remarquer que les deux -hommes dais de suivre les drapeaux d'un chrf plus ha- qui ont le plus contribué au succès de Cortès , bile que erlui auquel on les envoyait ■: Peu de en lui fournissant si à propos ces secours, étaient, temps après, trois vaisseaux plus forts entrèrent l'un son ennemi déclaré qui travaillait de toutes séparément dans le même havre. Ils faisaient ses forces à le perdre , et l'autre un rival envieux partie d une escadre armée par François de Ga- qui cherchait à le supplanter. L'histoire de Corray, gouverneur de la Jamaïque, qui, possédé tés ne présente aucun exemple plus frappant d>

de la fureur des découvertes et des conquêtes, bonheur singulier qui accompagna loulcs se# comme tous les Espagnols alors établis en Amé- entreprises.

rique, avait cherché long-temps à pénétrer dans la- premier avantage que lira Cortès dt Ces quelque partie de la Nouvelle-Espagne, et à par- renforts fut de pouvoir renvoyer ceux drs sol-

lager avec Cortès la gloire et les avantages que dais de Narvaès qui demeuraient contre leur gré

pouvait attendre celui qui soumettrait cet etn- A son service. Après leur départ , il se trouva pire à la couronne de Castille. Ces aventuriers encore A là télé de cinq cent cinquante hommes avaient fait imprudemment leur descente dans d'infanterie, dont quatre-vingts étaient armés une province où le pays était pauvre cl le peuple de mousquets ou d'arquebuses èt de quarante féroce et guerrier, et, après une longue et cruelle cavaliers. Il avait avec cela neuf pièces de talion suite de malheurs, la famine les avait forcés A se de campagne A la tète de cette petite armée hasarder d'entrer A la Vera-Cruz et A se mettre et de dix mille Tlascala ns et attires Indiens, il

A la merci de leurs compatriotes. Leur fidélité ne commença sa marche vers Mexico le 28 dcccm-

tint pas contre les espérances flatteuses et les bre, six mois après la fatale retraite à laquelle les grandes promesses qui avaient séduit d'autres Mexicains l'avaient forcé 3. aventuriers avant eux, et, comme si l'esprit de L'ennemi se préparait de son côté A le recrrévolte fût alors contagieux dans la Nouvelle- voir. Après la mort de Montézuma , les princi- Espagne , ils quittèrent aussi le service du chef paux Mexicains A qui appartenait le droit d’élire qui les avait engagés et se donnèrent A Cortès 2. un empereur avaient élevé au trône son frère, L'Amérique même ne fut pas la seule partie du Quetlavaca. Sx haine connue et invétérée pour monde qui lui fournit ces secours inattendus, les Espagnols eût été un titre suffisant auprès Un vaisseau, frété par quelques négociâtes, tou- d'eux, quand même il eût clé moins digne de cita A la Nouvelle-Espagne. Il était chargé de leur choix par son courage et ses grandes quamunitions de guerre qu'ils envoyaient vendre, lités. Il eut immédiatement après son élection dans l'espérance de faire de grands profils dans une occasion de montrer scs talens en dirigeant un pays dont la richesse commençait à être , B |)jM cxwvi

’ B. Diai, cap csxxi. ’ Cortès, Heine., pas. 253, F..

* Cortès, He'nr., pas- 253. K. B. Diaz , cap. cxxxm. * Ibid., p. 256, A. B. IMaz, cap. cxxivil.

rn personne les vives attaques qui avaient forcé les Espagnols ;t abandonner la capitale. Dés que leur retraite lui donna le temps de respirer, il prit des tonsures pour prévenir leur retour à Mexico avec autant de prudence qu’il en avait lois a les eq chasser, l a proximité de Tlascala lui donnait la facilité d'élre instruit des mouvenienset des intentions de Cortès. Il vit l’orage qui sc fbrmait et se prépara de bonne heure à (e repousser. Il répara les parties de la ville que les (espagnols avaient détruites , et y ajouta de nouvelles fortifient ions . telles que l’art des Mexicains était capable de les élever. Après avoir rempli ses magasins des armes eu usage parmi les Indiens, il fit faire de longues piques, années des épées et des poignards pris sur Je* espagnols, dans le dessein de les employer contre la cavalerie. Il exhorta les peuples de toutes les provinces à prendre les armes contre leurs oppresseurs : et pour les encourager à une vigoureuse résistance il leur promit l’exemption de toutes les taxes quç ses. prédécesseurs avaient imposées ■.

Mais le principal objet de son attention fut (t'enlever aux Espagnols les avantages qu'ils retiraient de l'amitié des Tlascalans. Il tâcha d’engager ces républicains à renoncer à toute liaison avec des humilies ennemis déclarés des dieux des Indiens, et qui ne manqueraient pas de les soumettre eux-mémes au joug qu’on les aidait si imprudemment à imposer au reste de la nation. Ces raisons étaient si frappantes et elles furent présentées avec tant de fiirce , que Cortès eut besuin de toute son adresse pour effacer les impressions quelles avaient faites sur Les chefs des Tlascalans

Mais tandis, quç Quellqvaca préparait sa défense avec une prévoyance rare dans un Américain, il fut emporté par la petite vérole. Celte maladie qui venait de se montrer dans la .Nouvcllc-Espjigne avec lyule sa malignité, était inconnue en Amérique avant que les Européens y eussent pénétré , et doit être regardée connue une des plus grandes calamités que l'ancien monde ait répandues sur le nouveau. I-cs Mexicains élevèrent an trône Gualiiuosin , neveu et gendre de Moiitézuma, jeune homme d’une si

1 (>>rl i-i.Oclac, pan. 253, E: 254, A. té tliaz, cap. eu.

•B. (liai, cap. cxxix. Ilrrrm, Decgtl- Il, lit). X, cap. y* , xix.

grande réputation pour les talens et la valeur,

I qu’il fut choisi tout d’une voix dans la circons- ! itptce critique où l'empire sc trouvait I.

Cortès, ;1 son entrée sur les terres de l’ennemi, trouva partout des dispositions faites pour arrêter ses progrès. Mais scs troupes surmontèrent facilement ces olistaclrs et s'emparèrent de Tezenen, la seconde ville de l euipirc, située sur les iiords du lac à environ vingt milles de Mexico ?. C’est 13 qu'il établit son principal quartier, tant parce qu’il était le lieu le plus propre à mettre à t’eau ses brigantius que pour faire de là scs approches vers la capi,ta!c avec plus de facilité. Persuadé qu'il importait à sa sûreté de disposer dti cacique ou chef qui commandait dans la ville, il mit à sa place un Indien plus qualifié, qu'un |Kirli de nobles lui désignai! comme ayant plus de droits à cette place. Attachés par ce nouveau bienfait , le cacique et scs partisans servirent les Espagnols avec une inviolable fidélité 3.

La construction des brigantius , exécutée en grande partie par des soldats et des Indiens ignorons que Cortès était obligé d’employer à aider trois ou quatre charpentiers qui s’étaient heureusement trouvés dans son année, ne sc faisait qu'avec beaucoup de lenteur. Il ne recevait point le renfort qu’il attendait d'Ilispaniola. Toutes ces circonstances l'empêchaient de porter sçs armes vers la capitale aussi promptement qu'il aurait voulu. Attaquer sans de nouvelles forces une ville si peuplée , si bien préparée à sç défendre cl si avantageusement située , c'eût été exposer ses troupes à une des! rue! ion ittçx ilable. Trois mois s’écoulèrent avant que les matériaux de ses brigantins fussent prêts et qu'il eût aucune nouvelle des effets de sa négociation à I lispaniola ; cependant d ne resta pas dajts l’inaction; il attaqua successivement differentes villes situées sur le lac et les soumit ou les détruisit , quoique les Mexicains eussent employé toutes leurs foreçs pour les défendre. Il non usa pas de même avec quelques autres villes ; il employa des moyens plus doux. Quoiqu'il ne pût traiter avec les habilans que par l'intervention des itt-

1 B. Itiaz , cap. exxx.

x Villa Scjinnr , Teatro amc ricana. 1, 156.

* Cortex, lieltic., jwj;. 256, etc. B. itiaz, cap. cxxxvti. Comara, Cliron., cap. cxxi. Ilerrcra, Ocrait, lit, cap. I.

terprètes, il n'avait pas laissé d'acquérir, par cette manière de communiquer avec eux , tout imparfaite et pénible quelle était , une grande connaissance de l'état du pays et des dispositions des peuples , en sorte qu'il conduisit scs négociations et ses intrigues avec une dextérité merveilleuse et un succès étonnant. Plusieurs de ces villes voisines de Mexico avaient été autrefois les capitales de petits étals indé|>endans. Quelques-unes n'étant soumises que depuis peu de temps A l’empire, conservaient encore le souvenir de leur ancienne liberté et portaient avec impat ience le joug de leurs nouveaux maîtres. Les marques de leur mécontentement n'échappèrent (tas à Cortès qui fit cette découverte pour gagner leur confiance et leur amitié. En leur promettant de les délivrer de la domination des Mexicains et de les traiter avec plus de douceur s'ils voulaient se réunir aux Espagnols contre leurs oppresseurs , il engagea les peuples de plusieurs districts non -seulement A reconnaître le roi de Castille comme leur souverain , mais à fournir A son camp des provisions en abondance et A fortifier son armée de troupes auxiliaires. A peine Guatimosin se fut -il aperçu de cette défection parmi ses sujets, qu’il mit tous ses soins A la prévenir; mais malgré tous ses efforts l’esprit de révolte fit des progrès. Les Espagnols acquirent de nouveaux alliés et le monarque indien vit avec douleur Cortès, armant contre l'empire les mêmes mains qui auraient dû le défendre, s'avancer contre Mexico A la tête d'un corps nombreux de ses propres sujets *.

Cortès préparait ainsi la destruction de l'empire du Mexique en resserrant par degrés les limites de sa puissance ; l'exécution de ses grands desseins ne paraissait plus ni incertaine ni éloignée, lorsqu'il faillit àlesvoirrenversésparune conspiration aussi dangereuse qu'inattendue. I/CS soldats de Narvaès n'avaient jamais été fort unis avec les premiers soldats de Cortès, et il s'en fallait bien qu’ils secondassent avec le même zèle que ceux-ci les projets du général. Ils se laissaient facilement abattre dans toutes les occasions où il fallait quelque effort extraordinaire de patience et de courage. Les plus anciens com-

1 Corlcs, Relac., p. 256 , 260. B. Diaz, cap. «xxvii , cil. Ciomara, Citron. , cxxii, exxm. Herrera , Dec. III , lit). i,cap. i, h.

pagnonsde Cortès, ceux même qui lui étaient restés fidèles quand tous les autres l’avaient abandonné, s’effrayaient A la vue des dangers auxquels il fallait s'exposer pour réduire une ville aussi avantageusement située que l'était Mexico, et défendue par une armée nombreuse. I J crainte les conduisait A discuter avec une présomption et une liberté peu convenables A de simples soldats les plans de leur général et la difficulté du succès. De là ils passèrent à la censure et aux déclamations, et enfin ils se déterminèrent A pourvoir A leur sûreté, que Cortès leur paraissait négliger entièrement. Antonio Villefagna, simple soldat, mais audacieux, intrigant et fortement attaché A Velasquez, nourrissait avec adresse ce mécontentement. La maison qu'il habitait devint le rendez-vous des séditieux. Ils ne trouvèrent d'autre moyen d’arrêter Cortès dans sa carrière que de l'assassiner, lui et ceux des officiers les plus considérables qui lui étaient attachés, et de donner le commandement A un autre officier, lequel, abandonnant des projets qui leur paraissaient extravagans, prendrait de meilleures mesures pour le salut commun. Le désespoir les encourageait au crime. Au moment fixé pour l’exécution de ce complot, les officiers qui devaient périr, ceux qui leur devaient succéder, tout était désigné. Les conspirateurs avaient signé un acte d'association et s'étaient liés entre eux par les sermens les plus solennels. Mais le soir du jour qui précédait celui de l’exécution , un des anciens compagnons de Cortès qui s’était laissé séduire par les conjurés, touché de repentir A la vue du danger dunt était menacé un homme qu'il était depuis long- temps accoutumé A respecter , ou frappé d'horreur A la pensée de sa propre trahison , se rendit en secret auprès du général et lui découvrit tout le complot. Cortès, quoique vivement alarmé, ne laissa pas de démêler sur-le-champ ce qu'il avait A faire dans une situation si critique. Il se rend sur-le-champ A la maison de Villefagna, accompagné de quelques-uns de ses officiers en qui il avait le plus de confiance. L'étonnement et la confusion du coupable A cette visite inattendue furent bientôt suivisde l'aveu du complot. Tandis que les officiers de Cortès se saisissaient de ce traître, le général arracha de son sein un papier contenant l'acte d'association signé par les conspirateurs. Impatient de connaître toute l'étendue

du danger qu'il avait couru, il sc retira chez lui pour le lire et y trouva des noms qu'il n'y put voir sans être pénétré de surprise et de douleur ; mais il sentit que dans celte circonstance il pouvait y avoir du danger â faire des recherches trop rigoureuses, et prit le parti de ne poursuivre que le seul Villcfaffna. Comme la preuve de son crime n'était pas équivoque, son procès fut court : il fut condamné et pendu le jour suivant à la porte de la maison où il était logé. Cortès assembla ensuite ses troupes, et leur ayant exposé d'abord l'atrocité du crime et la justice de la punition, il ajouta, avec un air de satisfaction, que les détails de cet abominable complot lui étaient entièrement inconnus , parce que Villefagna, au moment où il s'était vu arrêté, avait déchiré un papier qui vraisemblablement contenait son plan et les noms de ses complices, qu'il en avait avalé les morceaux , et que malgré la rigueur des tourmens il n'avait rien avoué. Cette artificieuse déclaration tranquillisa les complices que tourmentaient la conscience de leur crime et plus encore la crainte de le voir découvert. Cortès retira de cet événement l'avantage de connaître ceux de ses compatriotes qui étaient scs ennemis, et de pouvoir observer leurs démarches avec plus d'attention; tandis que sa modération leur laissait croire que la conspiration ne lui était pas connue, ils s’efforcèrent de détourner d eux tous les soupçons en redoublant de zèle et d’activité pour son service *.

Cortès ne laissa pas A ses troupes le temps de réfléchir beaucoup sur ce qui venait d'arriver; il les mit sur-le-champ en action pour empêcher plus efficacement le retour de l’esprit de mutinerie. Une circonstance heureuse lui en offrit le moyen sans qu’il eût paru le chercher. On lui donna avis que les matériaux de ses hriganlins étaient enfin prêts, et qu'on n'attendait pour les conduire à Tezeuco qu'un corps d'Espagnols qui les escortât. Le commandement de celle troupe, composée de deux cents fantassins et quinze cavaliers, ayant avec eux deux pièces de canon, fut confié à Sandoval , qui acquérait tous les jours de plus en plus l'estime et la confiance des soldats par sa vigilance, son activité et son courage. L’expédition était aussi difficile qn'impor-

’ Coriès, Bc/ac, p. 283, B. Duo, cap. 110 tlcrrera , Dccad. lit, lib. I, cap. I.

tante. Il fallait conduire les pièces de bois, les planches, les mâts, les cordages, les voiles, les fers et tout ce qui était nécessaire à la construction de treize brigantins, par une route de soixante milles û travers un pays de montagnes, et avec l'aide des Indiens qui n'avaient aucun animal domestique et ne connaissaient l'usage d'aucune dcces machinesqui facilitent les grands travaux. Les Tlascalans fournirent huit mille (amènes, classe d'hommes destinés parmi eux aux travaux domestiques, et qui devaient être accompagnés et protégés par quinze mille guerriers de la même nation. Sandoval régla l’ordre de leur marche avec beaucoup d’intelligence. Les tamènes furent placés au centre , ayant un corps de Tlascalans à leur tète, un second à leur arrière-garde et des partis considérables sur les flancs. A chacun de ces corps il joignit un certain nombre d'Espagnols , non-seulement pointes aider à repousser l'ennemi , mais pour les accoutumer â l'ordre et â l'obéissance. Ce corps , si nombreux et si embarrassé dans sa marche . n'avançait qu'avec beaucoup de lenteur, mais en très bon ordre. Dans les endroits resserrés par les bois ou les montagnes, la ligue s'étendait audclâ de six milles. Des partis de Mexicains paraissaient souvent sur les hauteurs voisines, mais ne voyant aucune espérance de succès contre un ennemi sans cesse sur ses gardes et préparé à les recevoir, ils n’osèrent tenter aucune attaque, et Sandoval eut la gloire de conduire sans aucun échec à Tezeuco un convoi d'où dépendait désormais le sort de toutes les opérations des Espagnols '.

Cet heureux succès fut suivi d'un événement non moins important pour Curies. Quatre vaisseaux arrivèrent dilispaniola à la Vcra-Cruz avec deux cents soldats , quatre-vingts chevaux , deux pièces de canon de siège cl une grande quantité d'armes et de munitions1. Cortès, encouragé par la réussite de tous scs projets, cl vou la filou affaiblirsrs ennemis, ou sc fort ifier luimême, impatient d'ailleurs de commencer le siège de Mexico, hâta la construction de scs brigantins et le moment de les lancer à l’eau. Pour faciliter cette dernière opération, il avait employé peudant deux mois un grand nombre

1 Tories, Bcloc. i p 200, C, E. B. Piaz , cap exi .

* Tories Belftr, 250, Y: 202, t> Gontara. Citron. cap. cuu

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