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pour enlever àCortès sa commission : mais celui-ci avait déjà si bien gagné l'estime et la confiance de ses troupes et se trouva si assuré de leur zèle, qu’en employant tantôt la séduction et tantôt la menace, il obtint la permission de quitter la Trinité sans que les ordres de Velasquez fussent exécutés.
De la Trinité, Cortès fit voile vers la Havane, pour lever encore des soldats et achever d’approvisionner sa flotte. Là plusieurs Espagnols de distinction se déterminèrent à le suivre et s'engagèrent à fournir le reste des approvisionnemens qui lui manquaient. Mais comme ij leur fallait du temps pour remplir leurs engagemens, Velasquez, convaincu qu'il nedevait plus compter sur un homme à qui il avait fait connaître si ouvertement sa défiance , voulut profiter de l'intervalle que lui donnait ce retardement pour tenter encore de dépouiller Cortès de son commandement. Il se plaignit hauterqent de la conduite de Vcrdugo, l'accusant d'une faiblesse puérile ou d’une trahison manifeste pour avoir permis à Cortès de sortir de la Trinité. Pour mieux s'assurer de l'exécution de son dessein, il envoya un homme de confiance à la Havane, chargé de remettre à Pedro Barba, son lieutenant dans cette colonie , l’ordre positif d’arrêter sur-le-champ Cortès, de l'envoyer prisonnier à San -Iago sous une bonne escorte et de suspendre le départ de la flotte jusqu’à ce qu’il eflt reçu des ordres ultérieurs. 11 écrivit en même temps aux principaux officiers pour leurcommanderd'assister Barba dans l'exécution desordresqu'il lui envoyait. Mais avant l'arrivée de son messager, un moine de Saint-François avait fait passer la nouvelle de ce qui se tramait à Barthélemy d'OImedo, religieux de son ordre, aumônier de la Hotte de Cortès.
Cortès, averti du danger, eut le temps de prendre ses précautions. La première fut d'éloigner de la Havane, sousquelquc prétexte, Diégo de Ordaz , officier d'un mérite distingué, mais que son attachement pour Velasquez devait lui rendre suspect. Il lui donna le commandement d'un vaisseau destiné à aller prendre quelques vivres dans un petit havre par-delà le cap Antoine, et sut ainsi l'éloigner sans paraître soupçonner sa fidélité. Après son départ , Cortès ne cacha plus à ses troupes 1rs desseins de Velasquez. Comme les officiers ainsi que les soldats
; avaient tous la plus grande impatience de commencer l’exécution d'une entreprise dans laquelle ils hasardaient toute leur fortune, ils furent étonnés et indignés de cette basse jalousie à laquelle le gouverneur voulait sacrifier non-seulement l'honneur de leur général , mais toutes les espérances de gloire et de richesses qu'eux-mêmes avaient conçues. Ils supplièrent tout d'une voix Cortès de ne point abandonner la place à laquelle il avait tant de droits , et de ne pas les priver d’un chef qu'ils avaient suivi avec une confiance si bien méritée. Enfin ils lut offrirent de verser tout leur sang pour le défendre contre Velasquez. Cortès céda aisément à des instances qui n'avaient pour objet que de le déterminer à faire ce qu'il désirait luimême avec ardeur. Il jura de ne jamais abandonner des soldats qui lui avaient donné des preuves si éclatantes de leur attachement , et leur promit de les conduire incessamment à cette riche contrée qui était depuis si long-temps l'objet de leurs pensées et de leurs désirs.
Tous les préparatifs étaient faits pour son départ ; mais quoique les Espagnols de Cuba eussent rassemblé toutes leurs ressources pour cette ; expédition; quoique chaque établissement y côt fourni des hommes et des provisions ; quoique le gouverneur eôt dépensé des sommes considérables, et que chaque aventurier eût employé tous ses fonds et tout son crédit , on ne peut s'empêcher d'ètre étonné de la faiblesse de l’armement,bien peu proportionné eu effet à un aussi grand objet que l'était laconquèted'un vaste cm- : pire. La flotte consistait en onze vaisseaux, dont le plus grand, honoré du titre d'amiral, n'était ; que décrût tonneaux; trois, de soixante-dix ou quatre-vingts tonneaux , et sept petites barques sans ponts. Elle portait six cent dix-srpt hommes , dont cinq cents huit soldats et cent neuf matelots et ouvriers. I^ssoldatsétaient partagés en onze compagnies, selon le nombre des vaisseaux , chacune commandée par un capitaine qui avait en même temps le commandement du vaisseau et celui des troupes quand elles seraient à terre(IOO). Comme l'usage des armes à feu parmi I les nations de l'Europe était encore récent , et ; qu'on n'en donnait dans lesarméesqu’à un petit nombre de bataillons d'infanterie bien disciplinée , il n'y avait dans la troupe de Cortès que treize soldats armés de mousquets , trente-
deux d’arquebuses , et le reste d'épées et de piques ; au lieu des armes défensives ordinaires , qui eussent été embarrassantes dans un pays chaud , les Espagnols avaient des cottes d’armes de coton piqué, qu’on avait reconnues être suffisantes pour garantir des flèches des Américains. Ils n'avaient que seize chevaux , dix petites pièces de campagne et quatre fauconneaux1.
C’est avec ces faibles moyens que Cortès mit à la voile pour aller faire la guerre à un monarquedont les domaines étaient plus étendus que tous ceux de la couronne d’Espagne. Comme l'enthousiasme religieux se trouvait mêlé avec l’esprit de découverte et de conquête , et par une combinaison plus étrange, avec l’avidité même , dans toutes les entreprises des Espagnols, leurs étendards portaient une grande croix avec cette épigraphe : Suivons la croise, car sous ce signe nous vaincrons. I-cs compagnons de Cortès, aussi avides de piller le riche pays qu’ils allaient chercher, que zélés |Hiur y établir la foi chrétienne , étaient tellement animés de ces deux passions qu’ils se mirent en mer, non pas avec l'inquiétude que doit exciter naturellement une expédition si périlleuse, mais avec cette confiance qui naît de la certitude du succès et de l'assurance d’être protégés par le ciel.
Cortès , déterminé J visiter tous les endroits où Grijalva était allé , fit directement voile vers l'Ile de Cozumel. U il eut le bonheur de racheter des Indiens Jéromed’Aguilar, Espagnol qui avait été huit ans prisonnier parmi eux. Cet homme, qui avait appris parfaitement un dialecte de la langue de cette partie de l’Amérique, répandu dans une grande étendue de pays , et qui avait d'ailleurs de la prudence et de l’adresse, fut extrêmement utile à Cortès en qualité d’interprète. De Cozumel , Cortès se rendit à Tabasco dans l'espérance d’y être aussi bien reçu que Grijalva l’avait été , et d’en retirer une aussi grande quantité d'or ; mais la disposition des babitans était entièrement changée, pour des raisons qu’on ne connaît pas. Après beaucoup de tentatives pour les gagner, il fut obligé d’employer la violence. (Juoique les Indiens fussent nombreux et qu’ils attaquassent avec beau-
’ B. Diat , cap. w
l’ÀMÉRIQUE. llôlOj
coup de courage, ils furent battusavec un grand carnage eu différentes actions. Les pertes qu'ils firent, l'étonnement et la terreur que leur inspirèrent les effets destructeurs des armes à feu, qnfin l’aspect effrayant des chevaux dans le combat, déconcertèrent leur courage et les forcèrent à demander la paix. Ils reconnurent le roi de Castille pour leur souverain, et donnèrent à Cortès des provisions , des habits de coton , un peu d'or cl vingt femmes esclaves (101).
Cortès continua sa course à l'ouest sans perdre, autant qu’il le pouvait, le rivage de vue, afin d'observer le pays; mais il ne put trouver aucune place propre au débarquement jusqu'à ce qu'il fût arrivé à Saint-Jcan-d’Ulloa *. Comme il entrait dans le havre, un grand canot rempli d'indiens, parmi lesquels deux semblaient être des personnes de distinction, s'approcha de son vaisseau avec des signes de paix et d'amitié. Les Indiens vinrent à son bord sans crainte et sans défiance, et lui adressèrent , d'un air très respectueux , un discours qu’Aguilar n’entendit point. Cortès se trouva très embarrassé d'un incident dont il prévit toutes les conséquences. Il commença à craindre pour le grand objet qu’il méditait les lenteurs et l'incertitude que causerait nécessairement l'impossibilité de communiquer ses idées autrement que par le secours imparfait dessignes et des gestes; mais il ne demeura pas long-temps dans cette inquiétude. Un heureux hasard suppléa à ce que toute sa sagacité n'aurait pu faire. Une des femmes esclaves qu’il avait eues du cacique de Tabasco, se trouvant présente à l’entrevue de Cortès rt de ses nouveaux hùtes, aperçut son embarras et la confusion d'Aguilar, et comme elle entendait parfaitement la langue mexicaine, elle expliqua dans la langue yucata, qu’Aguilar entendait, ce que disaient les Indiens. Celte femme, connue dans la suite sous le nom de doua Marina, et qui fait une si grande figure dans l'histoire du Nouveau-Monde où les plus grands événemens sont presque toujours l'effet de très petites causes, .était née daus une des provinces de l’empire du Mexique. Après avoir été faite esclave dans une guerre, et avoir éprouvé diverses aventures, elle était tombée entre les mains des peuples de Tabasco et avait vécu assez long-temps parmi
1 B. Diaz, cap. xxx', xxxxi. Gomara, Chron. . c. xvin. xxiii. Ilrrm-a. /Zrivi#/.. I, lit*, iv, cap. Xi, rtc.
eux pour apprendre leur langue sans oublier la sienne. Quoique cette manière de converser par l’entremise de deux interprètes fut très fatigante et très ennuyeuse, Cortès fut ravi d'avoir découvert ce moyen de communiquer avec les habitans d'un pays où il voulait pénétrer , et , dans les transports de sa joie, il regarda cet événement romme une marque éclatante des secours de la Providence en sa faveur •.
11 apprit alors que les deux personnes qu'il avait reçues à son bord étaient députées de Pilpatoë et de Teutilé, l'un gouverneur de la province à laquelle il abordait et qui était soumise à un grand monarque appelé Monléznma, l'autre commandant de scs troupes; ces députés étaient envoyés pour s'informer des intentions de Cortès en visitant leur côte et pour lui offrir les secours dont il pouvait avoir besoin pour continuer sa route. L'air de ces Indiens et les intentions exprimées dans leur message frappèrent Cortès. Il les assura, dans les termes les plus respeclueux, qu'il abordait chez eux avec des sentimens d'amitié , qu'il venait faire des propositions d'une grande importance au bien du prince et de son royaume , et qu'il les exposerait en personne au gouverneur et au général. Le lendemain au malin, sans attendre de réponse, Il débarqua ses troupes, ses chevaux et son artillerie , et ayant choisi un terrain convenable, il commença à y élever des baraques et à en faire un camp fortifié. Les Indiens, au lieu de s'opposer à l'entrée de ces hôtes qui devaient être un jour les destructeurs de leur pays, les aidèrent dans toutes les opérations de leur débarquement avec un empressement dont iis eurent depuis bien des raisons de se repentir.
la' jour suivant, Pilpatoêet Teutilé vinrent au camp avec une nombreuse suite , et Cortès, les regardant comme les ministres d'un grand roi, les reçut avec beaucoup plus d'égards que les Espagnols n’avaient coutume d'en marquer aux petits caciques avec lesquels ils traitaient. Il lenr apprit qu'il venait en qualité d'ambassadeur de don Charles d'Autriche, roi de Castille, et le plus puissant monarque de l'est , et qu'il était chargé de propositions d'une telle importance, qu'il ne pouvait les communiquer qu'à
R. Dial , cap. xxx vu , xixvm , xxxix. Garnira , Chron. . cap. xxv, xxvi. Hcrrera , Decad. Il, llb. v, cap. i*.