US21J
les armes pour exécuter les décrets des dieux. 1/es ludiens auxiliaires qui s'étaient joints à Cortès, adorateurs des mêmes divinités que les Mexicains, et accoutumés à croire aussi aveuglément qu'eux aux réponses de leurs prêtres, aban donnèrent les Espagnols comme des hommes dévoués A une destruction certaine. La fidélité des Tlascalans eux-mèmes fut ébranlée, et les Espagnols demeurèrent presque seuls dans leurs quartiers. Cortès, ayant essayé en vain de dissiper par des raisonnemens les craintes superstitieuses de ses alliés, se servit avantageusement de l'imprudence que les fabricatcurs de la prophétie avaient eue d'en fixer l'accomplissement il un terme si prochain. Pour donner une preuve frappante de leur imposture, il suspendit toutes scs o|>érations militaires jusqu'à ce que le temps fixé par l'oracle fût écoulé, et en se couvrant de ses brigantins, qui écartaient l’ennemi, scs troupes passèrent tout ce temps sans être inquiétées, et le terme fatal expira sans aucuu désastre pour lui <.
Ses alliés, honteux alors de leur crédulité, revinrent à leurs postes. D'autres tribus , jugeant que les dieux qui venaient de tromper ainsi les Mexicains avaient abandonné cet empire, se joignirent aux Espagnols; et telle fut la légèreté de ce peuple que fort peu de temps après uue défection générale de tous ses alliés, Cortès, si nous l’en croyons lui-même, se vit à la tête de cent cinquante mille Indiens.
Quoique maître d'une armée si nombreuse il crut devoir former un nouveau système d'attaque qui serait conduit avec plus de circonspection. Au lieu de tenter encore de s'emparer brusquement de la ville par la bravoure de ses troupes , il prit le parti de s'en approcher par degrés et avec toutes les précautions possibles pour ne pas exposer ses gens aux malheurs qu'ils avaient déjà éprouvés. A mesure que les Espagnols avançaient, les Indiens leurs alliés réparaient en les suivant les chaussées; dès qu'ils se rendaient maîtres de quelques parties de la ville, ils faisaient raser les maisons. Peu à peu les Mexicains, forcés de se replier à mesure que leurs ennemis gagnaient du terrain, se trouvèrent resserrés dans un plus petit espace, j Guatimosin, ne pouvant empêcher entièrement ;
1 B. Dial, cap. clui. Uooiara, Citron., cap cxxxviu.
les progrès de scs ennemis, continuait de se défendre avec le plus grand courage et disputait le terrain pied à pied. Cependant les Es|iagnols avaient non -seulement changé leur système d'attaque, mais les armes mèmesavcclesquclles ils combattaient. Cortès leur avait fait prendre les longues piques de Chinantlan, qu'il avait employées avec tant de succès contre Narvaès. Cette arme leur donnant la facilité dccomliattrc serrés ils repoussaient presque sans danger des ennemis qui les attaquaient sans ordre. Il périt un nombre prodigieux de Mexicains dans ces combats chaque jour renouvelés '. La ville dévastée ainsi par la guerre était en même temps en proie à toutes les horreurs de la famine. Les brigan!insespagnols,maltresdu lac. empêchaient l'abord de toutes les provisions qui pouvaient leur venir par eau. Le grand nombredes Indiens auxiliaires fermait toutes les avenues de la ville par terre. Les magasins formés par Guatimosin étaient épuisés par le nombre d'hommes réunis dans la capitale pour défendre leur souverain et les temples de leurs dieux. Non-seulement le peuple, mais les premiers des citoyens étaient réduits aux plus cruelles extrémités. Les maladies mortelles et contagieuses , la dernière des calamités qu'éprouvent les villes assiégées, comblaient enfin la mesure de leurs maux s.
Le courage de Guatimosin se soutenait cependant au milieu de tant de malheurs, cl son âme demeurait ferme. Il rejetait avec mépris toutes les ouvertures de paix que lui Faisait faire Cortès et ne pouvait supporter l'idée de se soumettre aux oppresseurs de son pays, déterminé à ne pas survivre à sa ruine. Les Espagnols avançaient toujours. Enfin les trois divisions à la fois pénétrèrent jusqu'à la grande place qui était au milieu de la ville et s'y logèrent. Les trois quarts de la ville se trouvaient en leur puissance; le reste était si pressé que les Mexicains désespérèrent de |)ou voir résister à des ennemis qui les attaqueraient désormais avec plus d'avantages encore et plus de moyens de succès. Les nobles, empressés de sauver la vie d’un monarque qu’ils respectaient , obtinrent de Guatimosin qu'il quitterait une ville qu'on ne pouvait plus défen-
! ' Cortè», Relac-, pag. 275, cap. ccuxri, F. B. Diaz,
j cap. ci.ua.
* Cortès, Relac., p. *70, E ; 277 , F. U. Duz, p. I5«i. Cornai a, Chron.. cap cm.
dre , et qu’il se retirerait dans les provinees éloignées de l'empire , où il pourrait encore rxciter les peuples A la défense commune et combattre avec moins de désavantage. Pour faciliter l'exécution de ce projet , ils lâchèrent d’amuser Cortès par des propositions de paix , afin que Guatimnsin pùt s'échapper pendant le cours de la négociation. Mais Cortès avait trop de discernement el de snpacjlé pour se laisser tromper par (cors artifices. Il soupçonna leur dessein, et persuadé qu'il li|i était très important d’en millier l'evccut ion , il avait confié à Sandoval, sur la vigilance duquel il pouvait le plus compter, le commandement des hrigantins avec ordre de veiller sur les moindres mouvemens de l'ennemi. Sandoval, attentif A exécuter ces ordres, oliservant quelques grands canots remplis d'indiens qui traversaient le lac avec une extrême rapidité, donna le signal de la chasse ; Garcia Holjjuin , qui commandait le brignnlin le plus lépjer , les ayant hieolôt atteints, était prêt â faire feu sur le plus avancé qui semblait jMirtcr un homme auquel le reste obéissait. A l’instant les rameurs élevèrent leurs rames el tous ceux qui étaient dans le canot, renonçant à faire aucune résistance, le conjurèrent avec des pleurs et des crjs d’arrêter ses gens , parce que l'empereur était parmi eux. Hulguin se saisit sur-le-champ de sa proie. Guatimosin,se remettant entre ses mains, le pria avec dignité d'épargner les insultés â sa femme et â scs enfans. le malheureux prince conduit devant Cortès ne montra ni la férocité sombre d'un barbare ni l'abaltrmcnt d'un suppliant. J'ai rempli , dit-il â l'Espagnol , le devoir d'un roi ;j'ai défendu mon peuple jusqu 'à la dernière extrémité. Il ne me reste qu 'à mourir. Prends ce poignard , continua-t-il en mettant |a main sur celui de Cortès , enfonce-le dans mon sein et termine une viç qui ne peut être utile *.
Aussitôt que le sort du monarque fut connu , |a résistance des Mexicains cessa, et Cortès prit possession de la partie de la capitale qui n était pas encore détruite. Ainsi fut terminé le siège de Mexico, le plus mémorable événement de la conquête de l'Amérique. Il avait duré soixantequinze jours, dunt presque aucun nes’était passé
1 Cortès , Rcfftr., p. 270. R. Diaz , cap. cm. Gomara. Citron cap. «ni. Ucrrcra, Dccad. 1)1, lib. u, wp.
'AMERIQUE. [ifittj
sans quelque effort extraordinaire de la part des assaillans ou des assiégés pour l'attaque ou la défense d'une ville, du destin de laquelle les uns et les autres savaient que celui de l’empire entier dépendait, La défense avait été plus vigoureuse qu'en aucune autre action entre les habitans de l'ancien monde et eetix du nouveau. I.e talent de Guatimosin, le nombre de ses troupes, la situation avantageuse de sa capitale avaient balancé la grande supériorité de la discipline cl des armes des Espagnols, qui se seraient yus forcés d'abandonner leur entreprise, s'ils n’eussent pas été secondés par des secours étrangers. Mais Mexico fut perdu par la jalousie des villes voisines qui redoutaient sa puissance et par la révolte des sujets de l'empire, las du joug qu’ils portaient. laairs secours mirent Cortès en état d'exécuter un projet qu'il n'eût peutêtre pas osé tenter s'il eût été réduit â ses propres forces. Si le compte que nous venons de rendre de la réduction de Mexico fait disparaître le merveilleux dont les historiens cs|iagnols ont embelli le récit de cet événement , en montrant des causes simples et naturelles où ils ne voient que faits et prouesses romanesques de leurs compatriotes, on y trouve d'un autre coté des motifs d'admirer encore plus les grands talens de Cortès qui , avec toutes sortes de désavantages , eut l'art d'acquérir sur des nations qui n'entendaient pas sa langue, un ascendant assez puissant pour les faire servir d inslrumens à ('exécution de scs desseins (121).
lai joie que ressentirent les Espagnols du succès de ce(le périlleuse entreprise fut d'abord excessive ; mais elle se calma bientôt lorsqu'ils se virent frustrés des espérances chimériques qui les avaient animés à braver tant de difficultés et de dangers. Au lieu de res richesses immenses el inépuisables sur lesquelles ils comptaient , en devenant maîtres des trésors de Montézuma el de l’or de tant de temples , toute leur avidité ne put rassembler du milieu des ruines et de la désolation d’une ville immense qu’un butin fort peu durable. Guatimosin prévoyant sa destinée, avait rassemblé toutes 1rs richesses laissées par ses ancêtres et les avait fait jeter dans le lac. I.cs Indiens auxiliaires s'étaient emparés de la meilleure partie du reste . tandis que les Espagnols combattaient. Ce qu'en purent rassembler les conquérons cox-ménus était si
pou de chose, que plusieurs 'd'entre eux dédai- (filèrent d'accepter la part qui leur en revenait. Les plaintes et les murmures s'élevèrent d'abord contre Cortès et ses favoris, qu'on soupçonnait de s’ètrc approprié une plus grande part <|ùc celle qui devait leur échoir dans un partage équitalHe, et ensuite, contre Guatimosin qui les irritait par un refus obstiné de découvrir le lieu oit il avait, disait -on, caché ses trésors '.
Les raisons, les prières et les promesses furent inutilement mises en usage pour calmer les méeonlcns, et il faut croire que cette inutilité même et la crainte de voir le mécontentement s'augmenter , poussèrent Cortès à une action qui ternit la gloire de tout ce qu'il avait fait jusque-là de grand. Sans égard pour le rang qu’avait occupé Guatimosin , sans respect pour les vertus qu'avait déployées ce malheureux monarque, H le fit mettre A la torture , ainsi que son premier favori , pour les forcer à découvrir l'endroit oii l'on supposait qu’il avait caché le trésor de l'cmjpirc. Guatimosin supporta tout ce que l'ingénieuse cruauté de scs bourreaux put imaginer de tourinens avec le courage indomptable d'un guerrier américain. Le compagnon de ses souffrances cédant à la violence de la douleur semblait demander à son maître |>ar un regard languissant la permission de révéler ce qu’il savait; mais le courageux immarque, jetant sur lui un coup d’ieil où se peignaient à la fuis l'autorité et le dédain, releva sa faiblesse en lui disant : Et moi , suis-jc sur un lit de mses? Terrassé par ce reproche , le favori persévéra dans le silence et expira dans les tournions. Cortès, honteux enfin de cette horrible scène, tira la victime des mains de ses bourreaux cl prolongea une vie réservée à de nouvelles indignités et à de nouvelles souffrances -.
le sort de la capitale entraîna celui de tout l'empire, ainsi que les deux partis l'avaient prévu. Les provinces se soumirent les unrs après les autres aux vainqueurs. De petits détachemens d'Espagnols pénétrèrent dans tout le pays
1 L'or el l'argent, selon la rciaiion de Cortès, p. 2*0, A, uc monirmit qu’à 120, OUI) p<zns, valeur bien inférieure à relie que U* Kiqxqjnol» avaient parlajjée entre eux à Mexico.
* B. Diaz, cap. ci.vn. Gom ra, Chron . cap. cxlti. ilrrrera, Dccod. III, lib. il, cap. vm. Toiquemada, Mund. ind. I , Ù7 1.
sans obstacle et jusqu'à la grande mer du Sud , par laquelle ils espéraient toujours, selon les idées de Colomb, s'ouvrir aux Indes orientales un passage court et facile , et assurer à la couronne de Castille les richesses si enviées de ces belles régions '. L'esprit actif de Cortès commença dés lors à s'occuper de ce projet J. Il ignorait que pendant le cours de ses victoires au Mexique ce même plan avait été exécuté. Cet événement étant un des plus intéressans dans l'histoire des découvertes des Espagnols, et ayant beaucoup influé sur l'état du pays que Cortès venait de soumettre , nous devons à nos lecteurs quelque détail à ce sujet.
E crdinand Magalhacns ou Magellan, Portugais, d'une naissance honorable , ayant servi plusieurs années dans les Indes orientales avec une grande vatcursous le fameux Albuquerque, demanda les récompenses qu'il croyait lui être dues avec la hauteur tiaturtllcà un homme de courage; mais pour desraisonsqu'on ignore, son général et son souverain rejetèrent ses demandes avec dédain. Magellan se rendant témoignage de ce qu'il avait fait et de ce qu'il méritait , ne put supporter ce refus. Dans son ressentiment il se crut dégagé du serment de fidélité qu'il avait fait à un maître ingrat et se présenta à la cour de Castille , où il espérait qu’ou rendrait plus de justice à ses talens. Pour commencer à s'y faire connaître avantageusement, il proposa un projet dont l’exécution devait blesser à l'endroit le plus sensible le monarque dont il avait à se plaindre : c'était le plan favori de Colomb , la découverte d'un passage aux Indes orientales par l'ouest , sans empiéter sur la partie du globe attribuée aux Portugais par la ligne de démarcation qu avait tracée Alexandre VI. Il fondait ses espérances sur les idées de ce grand navigateur , confirmées par beaucoup d'observations , fruit de sa propre expérience et de celle que scs compatriotes avaient acquise par leur commerce avec les régions orientales. L’entreprise était difficile et dis|>endieuse, il en convenait; il lui fallait une escadre assez forte et pourvue de deux années de vivres. Heureusement il eut affaire à un ministre qui ne se laissait elfraycr ni |iar les difficultés ni par la dépense. Le cardinal Ximenes
1 Corlrs, Itdac., p 280, IL, rlc. R. Diaz, cap. clvii.
* lleirera, Itccrtù. Itl, lil>. n , cap. xvn. Loniara, Cliron.. cap cxl l
qui gouvernait alors l'Espagne , voyant 1 la finis dans le succès de celte entreprise un accroissement de richesses et de gloire pour son pays i Écouta favorablement les propositions de Magellan. Charlcs-Quint, à son arrivée dans son nouveau royaume , adopta les mesures de Ximenès avec la même chaleur et donna scs ordres pour un armement aux dépens de la couronne, dunt le commandement fut donné à Magellan avec les titres de chevalier de Saint-Jacques et de capitaine général
Le dixième d'août 1519, Magellan fit voile de Séville avec cinq vaisseaux, armement considérable |iour l'état de la navigation dans ce temps-lû, quoique le plus grand de ses navires n'excédai pas cent vingt tonneaux, l.cs équipages montaient en tout à deux cent trentequatre hommes, parmi lesquels se trouvaient quelques-uns des meilleurs pilotes d'Espagne et plusieurs Portugais en qui Magellan avait encore une plus grande confiance. Après avoir touché aux Canaries, il prit sa route directement au sud le long de la aile de l'Amérique. Il essuya des calmes si longs et employa tant de temps à reconnaître toutes les baies et tous les golfes qui lui semblaient pouvoir former une communication avec la mer qu'il comptait découvrir au sud , qu'au douze de janvier il ne se trouva qu'il la rivière de la Plata. En voyant la large embouchure de ce fleuve qui porte une si grande abondance d'eau à l'océan Atlantique, il se persuada qu'il pourrait trouver par là le passage qu'il cherchait, mais après l'avoir remonté pendant quelques jours et avoir observé que le canal se rétrécissoit et que les eaux devenaient douces, il reprit sa roule vers le sud. I.e 31 de mars il loucha au port de Saint Julien, à quarante-huit degrés au sud de l’équateur, où il se détermina à passer l'hiver. Il y perdit un de ses vaisseaux et les Espagnols y souffrirent tant de l'excessive rigueur du climat que les équipages de trois des vaisseaux, leurs officiers à leur tète, se mutinèrent ouvertement et demandèrent qu'on abandonnât le projet d'un aventurier inconsidéré et qu'on retournât en Espagne. Magellan réprima celle révolte dangereuse avec autant de promptitude que d'intrépidité, en punissant les chefs. Avec le reste de ses gens
1 Iterrn-a, Décati. Il, lit», il, cap. six; iib. iv, rap. iv. tùmiara , l/itl. . cap. xci.
subjugués par sa fermeté, sans être réconciliés avec son entreprise, il continua son voyage et découvrit enfin , au cinquante-troisième degré de latitude l’entrée, d'un détroit où il se jeta, malgré les murmures et les remontrances de tout ce qui était sous scs ordres. Après avoir navigué vingt jours dansce canal tortueux et dangereux, auquel il donna son nom et où il fut abandonné par un de ses vaisseaux, il vit enfin se découvrir à ses yeux la grande mer du Sud , et remercia le ciel en répandant des larmes de joie de l'heureux succès de son entreprise
Mais il se trouvait à une plus grande distance qu'il ne l'imaginait du but de son voyage. Il navigua trois mois et vingt jours portant constamment au nord-ouest sans découvrir aucune terre. Dans cette route, la plus longue qui eût jamais été faite, sur un océan dont on ne connaissait point les bornes, il eut beaucoup i souffrir. Ses provisions étaient presque épuisées. I.’eau douce se corrompit; ses gens furent réduits à la plus petite ration nécessaire pour ne pas mourir de faim, et le scorbut, la plus terrible des maladies auxquelles sont exposés les navigateurs, commença à se manifester. Une circonstance seule leur donna quelque consolation. Ils eurent un beau temps soutenu et des vents si favorables, que Magellan donna à cet océan le nom de l’aci/it/ue qu'il conserve encore. Enfin, lorsqu'ils étaient réduits aux dernières extrémités, ils tombèrent sur un groupe de petites lies lits fertiles où ils trouvèrent des rafratchissemeus en si grande abondaneequ'ils recouvrèrent bientôt la santé. De ces Iles auxquelles ils donnèrent le nom A'iies des Larrons , Magellan s'avança encore plus à l’est et découvrit celles qu'on nomme aujourd'hui Philippines. Il y eut malheureusement une quet elle avec les naturels du pays qui l'attaquèrent avec un corps nombreux et des troupes bien armées, cl Magellan périt, ainsi que plusieurs de ses principaux officiers, en combattant ces barbares avec sa valeur ordinaire.
L’expédition se continua sous d'autres commandons. Après avoir visité plusieurs des petites Iles répandues dans la partie orientale de l'océan Indien , ils touchèrent à la grande Ile de Roméo
i llcrrera , Dét ail. Il , Iib. ir , cap. x : lit» ix , cap. X. gooiara, //<>».. cap xcu. i’Kjafel'a. fiagg. ap Humus. . Il , 35Z, etc.
Digilized by Googl
f!621] 1.1 V RF. V.
et ensuite à Tidor , une des Moluques, ofi ils prirent terre au grand étonnement des Portugais qui ne pouvaient comprendre comment les Espagnols en naviguant h l'ouest étaient arrivés ;1 cet établissement reculé de leur commerce, auquel eux-mêmes se rendaient en faisant route dans une direction opposée. Les Espagnols trouvèrent dans ces Iles et dans les îles voisines , des peuples instruits des avantages du commerce et disposés à trafiquer avec une nation inconnue. Ils y prirent une cargaison de ces épices précieuses qui sont une des productions les plus recherchées de ces climats. Avec ces trésors et des échantillons des riches marchandises qu'ils avaient trouvées dans les autres contrées qu'ils avaient visitées, la f' ïctoire , celui des deux vaisseaux restons de toute l'escadre, qui était le plus en état de soutenir encore un long voyage, til voile pour l’Europe sous le commandement de .Iran-Sébastien del Cano. Il suivit la route des Portugais par le cap de lionne-Espérance , et après avoir beaucoup souffert, il arriva il Saint- Lueur le 7 septembre 1Ô22, ayant fuit le tour du globe en trois ans et vingt-huit jours •.
Quoiqu'une destinée malheureuse ait privé Magellan de la satisfaction de terminer lui-mème sa grande entreprise, scs contemporains rendant justice û sa mémoire et à ses grands talens lui ont conservé non-seulement la gloire d'en avoir formé le plan, mais encore celle d'avoir surmonté presque tous les obstacles qui en traversaient l'exécution, et il est encore aujourd'hui au rang des plus habiles et des plus heureux navigateurs. La gloire des navigateurs espagnols éclipsa à cette époque celle de toutes les autres nations, et dans le cours d'uu petit nombre d'années ils curent le rare bonheur de découvrir un nouveau continent presque aussi étendu que l'ancien monde, et celle de constater par l'expérience la figure et l'étendue du globe terrestre.
Les Espagnols ne se contentaient pas cependant de la gloire d'avoir les premiers fait le tour du monde; ils prétendaient recueillir de grands avantages pour leur commerce de cet effort hardi de leur habileté dans l'art de la navigation. Les savans , parmi eux , croyaient que les Iles à épi-
1 llcrrcra, Decad. lit, lib. i, cap. ni, il; lib. iv, cap. i Gomara. dirait., cap. xuu, etc. PiqafeUa, ap. l’amusa , Il , 301, clc.
ceries et plusieurs des pays les plus riches de l'est étaient situés dans les limites de la partie du globe attribuée à la couronne de Castille par le partage d'Alexandre VI. I,es négocions , sans s'embarrasser de cette discussion, se livrèrent avec empressement à ce que le commerce avec ces pays nouveaux leur offrait d'avantageux et de séduisant. les Portugais, alarmés de la concurrence de rivaux si dangereux, s'efforcèrent de leur susciter des ennemis en Europe par les négociations, tandis qu'ils les traversaient en Asie à force ouverte. Charles, peu instruit de l'importance de cet objet ou dislrail par ses autres projets et par l'étendue de ses autres opérations, ne donna pas à scs commerçons d’Asie la protection dont ils avaient besoin. Enfin le mauvais état de scs finances, épuisées par ses guerres dans toutes les |>arties de l'Europe, et la crainte de s'en susciter une nouvelle avec les Portugais, le déterminèrent à céder à ceux-ci toutes ses prétentions sur les Moluques pour la somme de trois ccnl cinquante mille ducats. Il réserva cependant à la couronne de Castille le droit de rentrer dans scs droits en remboursant celle somme. Mais d'autres objets détournèrent toute son attention et celle de ses successeurs , et l'Espagne perdit tout-à-fait un commerce qu'elle avjit travaillé si long-temps à s'ouvrir, et dont elle espérait tirer le plus grand bénéfice L
Quoique le commerce avec les Moluques fût abandonné, le voyage de Magellan eut d'abord des suites fort avantageuses pour l'Es|iagnc. Philippe II, en 1564, soumit à sa couronne les llesdécouverlesdans l'océan oriental , et y forma des élablissemens avec lesquels la Nouvelle-Espagne établit une communication régulière dont nous parlerons dans la suite. Je reviens à présent à ce qui se passait dans la Nouvelle-Espagne.
Tandis que Cortès acquérait à sa patrie de si vastes possessions et préparait encore d'autres conquêtes, sadestinée singulière était non-seulement d'ètre dépouillé de toute autorité par le souverain qu'il servait avec lant de zèle et de succès, mais d'ètre regardé comme un sujet rebelle. Par les intrigues de Konscca , évêque de Burgos, sa conduite, lorsqu'il prit le gouvernement de la Nouvelle -Espagne, fut déclarée une
1 Herrera, Décati, lit, lib vu, cap. v. Décati. IV, lib. v, cap. vu, etc.
(il» HISTOIRE D’AMÉRIQUE. [1621]
usurpation contraire üi l'autorité nivale ; et Qiristoval de Tapia fui revtlu d'une commission qui l'autorisait A destituer Cortès . à se saisir de sa personne, à confisquer ses biens et à rechercher tout cequ’il avait fait jusqu’alors pour en rendre compte au conseil des Indes, dont l'évêque de iiurfpis était président. Quelques semaines après la réduction de ülesico. Tapia débarqua à la Ycra- Cruz, y portant l'ordre du souverain de dépouiller le conquérant de toute autorité et de le traiter en criminel. Mais Fonseca avait choisi un homme peu propre à seconder son inimitié pour Cortès. Tapia n'avait ni la réputation ni 1rs tnlens nécessaires pour exécuter la commission importante dont il était chargé. Cortès , en témoignant publiquement le plus grand respect pour l'autorité de l'empereur, prit secrètement des mesures pourrendre inutiles les ordres dont Tapia était chargé. Il entama avec lui une négociation si compliquée, il multiplia tellement les conférences, il employa tour à tour et les menaces et les promesses cl les presens d'une manière si adroite, qu'il détermina enfin cet homme faible A abandonner un pays qu'il n'était pas di|;nc de gouverner *.
Cependant, malgré l'adresse avec laquelle il venait de parer ce coup . Cortès était si persuadé qu'il ne tenait pas sou pouvuir d une autorité légitime et suffisante, qu'il se détermina à envoyer en Espague des députés pour rendre compte du succès de ses armes, pour y porter des échantillons des productions du pays et de riches présens |mhii- l'empereur , commedes gages des |p-ands revenus que la couronne pourrait tirrr dans la suite de ses nouvelles conquêtes, et pour demander en récompense de tons scs services l'approbation de tout ce qu’il avait fait , et le gouvernement des pays que sa couduite et la valeur de ses compagnons avaient soumis A la couronne de Castille. Le moment où les députés se présentèrent à la cour était favorable. Les mouvemens qui avaient troublé l'Espagne, A l'avénrment de ce prince au Irùnc, achevaient de se calmer1, les ministres avaient le temps de s'occuper des affaires du dehors ; les récits qu'on publiait des victoires de Cortès remplissaient ses compatriotes d'admiration; l'étendue et les ri-
1 llrrrrra, Ofrail. lit, lit», ni, cap. xvi. Drcnt!., IV, cap. i farte*, Heine., p. 2KI, K. R. Diaz, cap. clviii.
* Uiipiirr <Jp Charles V, Umii. II.
chessesdrs pars conquis étaient pour eux un ol> jet d'espérances flatteuses et sans bornes. Ce qu'il pouvait y avoir d'irrégulier dans la manière dont Cortès s'était élevé au pouvoir était rouvert par l'éclat et le mérite des grandes actions qu'il n'avait faites qu'il l'aide de ce pouvoir même, Tous les esprits se révoltaient à la pensée de punir un homme dont les services méritaient plutôt les plus grandes marques de distinction. I.a voix ptibüque s'élevait hautement en sa faveur, cl Clin ries, arrivant eu K*|>agnedans le même temps, adopta les sentimeus de ses sujets avec l'ardeur de son âge. Malgré les réclamations de Velasquez et la résistance de l'évêque de iiurgos , il nomma Corlès capitaine général et gouverneur de la Nouvelle-Espagne, jugeant que personne n'était aussi capable de maintenir l'autorité royale ou d'établir un bon gouvernement parmi ses sujets espagnols et indiens de lu Nouvelle-Espagne, que le même commandant à qui les premiers s'étaient volontairement soumis et que les derniers étaient accoutumés à craindre et à respecter depuis si lung-temps *.
Cortès, avant d'avoir obtenu dr son souverain la confirmation légale de son autorité, l'cmpluyait A assurer su conquête et à la rendre utile à sa patrie. Il résolut d'établie U: chef-lieu de son gouvernement au même endroit où était situé l'ancien, et il entreprit de relever Mexico de ses ruines. Comme il se faisait une brillante idée de la future grandeur de l'état qu'il fondait, il commença il rebâtir sa capitale sur un plan dont l'exécution en a fait peu il peu la plus belle ville du Nouveau-Monde. Il employa eu même temps dans différentes provinces des personnes instruites pour rechercher les mines, et il en ouvrit quelques-unes, les plus riches de celles que les Espagnols eussent jusque-lit découvertes en Amérique. Il détacha scs priuci|>auxofficicrs dans les provinces éloignées et les encouragea il s'y établir, non-sculeiucnl en leur donnant de grandes concessions de terre, mais encore en leur accordant sur les Indiens la même autorité et les mêmes droits d'en exiger des services que les Espagnols sciaient attribués dans les Ile*.
Ce ne fut pas cependant sans difficulté (pie l'empire du Mexique fut réduit à former une colonie espagnole. Ce peuple, pousse à bout
1 llerrcra , Décati. III, lit». îv, cap. in. Goinara , Chron . , cap. cixiv , cuv. K. Diaz , cap ci.» vu , cl» v : a.
(Ml
par l'oppression , oublia souvent la supériorité des Espagnols et courut aux armes pour recouvrer sa liberté; mais la discipline et la valeur des Européens 1'empoNèrcnt partout. Malheureusement pour la gloire de l'Espagne, les vainqueurs souillèrent leur victoire par la manière dont ils traitèrent le peuple vaincu. Aussitôt qu'ils fu- j rent maîtres de la capitale et de la personne de Guatimosin , ils supposèrent que le roi de Cas- 1 * tille entrait dès ce moment en possession de tous les droits du monarque prisonnier et affectèrent de considérer les moindres efforts des Mexicains pour assurer leur indépendance comme une rébellion de vassaux contre leur souverain ou une révolte d’esclaves contre leur maître. Sur le prétexte de ces maximes arbitraires, ils violèrent tous les droits de la guerre entre les nations. A chaque mouvement d'une province ils y réduisaient le peuple à la plus humiliante des conditions, la servitude personnelle. Les chefs , regardés comme plus criminels , étaient mis à mort par les supplices les plus honteux et les plus cruels que pussent imaginer l’insolence et la férocité du vainqueur. l\es progrès des Espagnols étaient marqués par des traces de sang et par des actions d'une atrocité révoltante. Dans celle de Panuco , soixante caciques ou chefs et quatre cents nobles furent brûlés vifs A la fois , et cette exécrable barbarie ne fut (tas commise dans un moment d'emportement, ni par un subalterne; elle fut l’ouvrage de Sandoval , officier dont le nom tient le premier rang après celui de Cortès dans les annales de la Nouvelle-Espagne, cl tlle avait été concertée avec Cortès lui-mème. Pour mettre le comble à l'horreur de cette scène on assembla les pareils et les enfans de ces malheureuses victimes et on les força d'en être les témoins '. Il parait impassible d’ajouter à ces excès : ils furent cependant suivis d'une atrocité qui révolta les Mexicains plus fortement encore , en leur faisant sentir tout leur avilissement et le mépris insultant de leurs vainqueurs pour l’ancienne dignité de leur empire. Sur un léger soupçon , appuyé sur des témoignages sans force , que Guatimosin avait formé le projet de secouer le joug et d’exciter ses anciens sujets à prendre les armes, Cortès , sans forme de procès, fit pendre
1 Corlès, flr/rtc,,p. 291, Gomara, Chron., cap. clv. !
le malheureux monarque et les caciques de Tnzcuco et de Tacuba, les deux personnes h-s plus qualifiées de l'empire. Les Mexicains virent avec horreur et étonnement ce supplice honteux (122) infligé ,1 des hommes qu'ils respectaient presque à l’égal de leurs dieux L’exemple de Cortès et de ses principaux officiers encouragea les moindres Espagnols à commettre les plus grands excès. Nuno deGusman en particulier, dans plusieurs expéditions qu'il commanda , déshonora un nom illustre par un grand nombre d'actions cruelles J.
Une circonstance parait avoir sauvé les Mexicains de l'entière destruction que les Espagnols avaient portée dans les Iles. Les premiers conquérans du Mexique n'entreprirent pas d’y fouiller les mines. Ils n'avaient ni les fonds pour les avances des grands travaux nécessaires pour pénétrer jusqu’à ces profondeurs où la nature a caché les métaux précieux , ni les connaissances des procédés de métallurgie par lesquels on sépare le métal de sa mine. Ils se contentèrent de la méthode plus simple pratiquée par les Indiens de laver les terres entraînées des montagnes par les rivières et les torrens et d’en retirer les grains d'or qu’on y trouve. Les riches mines de la Nouvelle-Espagne, qui ont depuis versé tant de richesses sur le globe, ne furent découvertes que plusieurs années après la conquête, vers l’an 1562, etc. 3 , et à cette époque l'Espagne avait déjà établi au Mexique un gouvernement mieux réglé et plus humain. L'expérience , fruit des premières fautes, avait suggéré aux conquérans beaucoup de lois utiles et douces en faveur des Indiens , et quoiqu'on augmentât le nombre de ceux qui travaillaient aux mines, espèce de travail le plus funeste à l'homme, ils souffrirent moins de maux et moins de dépopulation que les Iles n'en avaient souffert aux exploitations moins étendues, mais plus mal réglées, des premiers conquérans.
La grande mortalité des Indiens fit évanouir aussi les espérances de leurs nouveaux maîtres. Les travaux des mines mal conduits rapportèrent peu de richesses aux entrepreneurs ; et comme on le remarque dans les nouveaux établisscmens,
1 Gomara . Chron., cap. eux. B Diar , cap. écrivit. Herrera, Decad. lit, lib. vin. cap. ix.
* Herrera, Prend. IV et V.pasdm.
3 Herrera, Decad. VIII, lib. x, cap. xxi.
les danger» et les difficultés furent pour les premiers colons, tandis que les fruits de leurs travaux et de leurs succès , réservés à des temps plus tranquilles, furent recueillis par des successeurs qui avaient plus d'industrie avec moins démérité. I.es premiers historiens de l’Amérique nous parlent sans cesse des maux qu'eurent â souffrir ses conquérans et de leur extrême 1 pauvreté. Dans la Nouvelle-Espagne leur condition devint encore plus fâcheuse par des arrangemens particuliers â cette colonie.
Charles V, en nommant Cortès gouverneur, établit en même temps des commissaires indépendaus de lui pour y recevoir et administrer ses revenus *. Ces gens , pris dans des emplois subalternes à Madrid , se crurent appelés â un rôle île la plus grande importance; accoutumés aux formalités minutieuses des bureaux et remplis des idées étroites qu'ils avaient prises dans la sphère où ils s'étaient exercés jusqu'alors , ils furent très étonnés de l’autorité dont Curies y jouissait et ne conçurent pas combien la manière de gouverner un pays nouvellement conquis est différente de celle qu'on peut employer dans un état où un gouvernement tranquille et régulier est établi depuis long-temps. Ils représentèrent Cortès à la cour d'Espagne comme un ambitieux et comme un tyran , qui , se donnant un pouvoir supérieur à la loi même , aspirait à l'indépendance, et qui, par ses richesses excessives et par l'influence qu'elles lui donnaient , était en état d’exécuter lesprojetsqu'il paraissait méditer9. Ces insinuations firent des impressions si fortes sur les ministres espagnols, presque tous formés aux affaires sous l'administration sévère et jalouse de Ferdinand , qu'ils oublièrent tous les services de Cortès et les travaux excessifs auxquels il venait de se livrer, en conduisant lui-même une expédition dans laquelle il s'était avancé du lac de Mexico à l'extrémité occidentale du pays de Honduras (123). Ils firent bientôt passer leurs soupçons dans l'esprit de leur maître , et déterminèrent Charles à envoyer au Mexique le licencié Paul de Léon, pourvu d'amples pouvoirs , pour rechercher la conduite de Cortès et même pour le faire arrêt eret l'envoyer prisonnier en Espagne , s'il le trouvait coupable.
1 C’-Orlè» , Relut pajj. 283, F. B. Diaz, cap. ccix.
* Herrera, Décati. III , lib. iv, cap ni
• J d. , ibid. . lib. v, cap. xiv.
Ij mort soudaine de Paul de Léon , peu de jours après son arrivée dans la Mouvelle-Espague, empêcha l'exécution de ces ordres ; mais comme ils étaient connus, Cortès fut vivement blessé de cette ingratitude pour des services les plus grands qu’un roi d'Espagne eût jamais reçus d'aucun de scs sujets.
Il travailla cependant à regagner la confiance de son souverain et â conserver sa place; mais tous les Espagnols employés par le gouvernement dans la Nouvelle-Espagne étaient autant d'espions de sa conduite et donnaient les interprétations les plus malignes et les plus défavorables â toutes ses actions. Les craintes deCharles et de ses ministres redoublèrent. On forma une nouvelle commission revêtue de pouvoirs plus étendus et l'on prit différentes précautions pour prévenir ou punir la résistance de Cortès s'il avait l'audace de manquer à la fidélité d'un sujet ■. Cortès, en voyant se former l’orage qui le menaçait, éprouva toutes les émotions violentes, naturelles à uu homme qui a l'âme fiére, et qui au lieu de la reconnaissance qu'on lui doit reçoit un indigne traitement. Mais, quoique quelquesuns de ses compagnons les plus déterminés le pressassent de faire valoir la justice de sa cause contre une patrie ingrate et de saisir d'une main hardie le pouvoir que de bas courtisans l'accusaient de convoiter 2, il demeura si bien tnailre de lui-mèinc, ou fut retenu si fortement par des sentimens de fidélité pour son souverain qu'il rejeta ces dangereux conseils , et prit le seul moyen qui lui - restât pour conserver sa dignité sans s'écarter de son devoir. Il résolut de ne pas s'exposer â la honte de se voir appelé en jugement dans un pays qui avait été le théâtre de sa gloire et de ses triomphes, et au lieu d'attendre l'arrivée des juges qu'on envoyait, il se rendit sans délai en Espagne pour y confier sa cause et sa personne ù la justice et à la générosité de son souveraiu 3.
Cortès parut dans sa patrie avec un éclat convenable au conquérant d'un royaume. Il avait apporté avec lui une grande partie de ses richesses , beaucoup de bijoux et d’ornemens de
* Herrera, Dcead. III , lib. viii , cap. xv , Décati. IV, lin. d , cap. i ; lib. iv , cap. ix , x. R. Dtaz , cap. clxxii , cxcvi. Gomara, Citron., cap. cuii.
* B. Diaz, cap. cxcit.
3 (ferrera, Decad. III, lib. ir# cap. vin.
joogle
grand prix , et différentes productions de la Nouvelle-Espagne (124). Il étaitaccompagnépar quelques Mexicains du premier rang et par les plus considérables de ses officiers. Son arrivée dissipa en un moment tous les soupçons et toutes les craintes. L'empereur ne voyant plus rien à redouter des desseins qu'on prêtait 5 Cortès , le reçut comme un sujet fidèle qui se présentait à son maître en se reposant sur son innocence, et à qui la grandeur de ses services donnait des droits aux plus hautes distinctions. On lui accorda le titre de marquis del Valle de Guaxaca et la propriété d'un grand territoire dans la Nouvelle-Espagne; et comme ses manières étaient polies, quoiqu'il eût passé sa vie au milieu d'aventuriers grossiers et sans éducation, l'empereur l'admit dans sa familiarité comme ses courtisans les plus élevés par leur naissance ou leur rang '.
Cependant , au milieu de ces marques de considération, les traces de la défiance se laissaient apercevoir encore. Quoique Cortès sollicitât vivement son rétablissement dans le gouvernement de la Nouvelle-Espagne, Charles, trop sage pour confier un emploi si important â un homme qu’il avait soupçonné , refusa de lui donner de nouveau un pouvoir qu’il craignait de ne pouvoir plus borner ou réprimer. Cortès , quoique honoré de nouveaux titres , ne remporta à Mexico qu’une autorité diminuée. On lui laissa le commandement des troupes avec le droit de tenter de nouvelles^décnuvertes; mais toute l'administration civile fut confiée â un conseil , appelé audience de ta Nouvelle-Espagne. Dans des temps postérieurs, lorsque l'accroissement de la colonie y rendit nécessaire une autorité unique et plus étendue, Antoine de Mendoza, de la première noblesse d'Espagne, y fut envoyé en qualité de vice-roi et réunit dans sa personne les deux pouvoirs qu'on avait séparés du temps de Cortès.
Cette séparation même devint la source de dissensions continuelles, de chagrins pour Cortès et d’obstacles à tous ses projets. Comme il n’avait plus d’occasions de déployer ses talens et d’exercer son activité, qu’en tentant de nouvelles découvertes, il forma différens plans d'entreprises de ce genre, qui toutes portent le caractère d’un génie hardi et porté au grand. 11
’ Hfrrera , Décati. III , lib. it, cap. i , !ib. ri , cap. nr. B. Diaz , cap. cicvi. Gomara" Chro*., cap. clxxxii.
avait toujours cru qu'en s'avançant dans le golfe de la Floride, le long de la cûte orientale de l’Amérique septentrionale, on trouverait quelque détroit conduisant â l'océan occidental , ou que dans l’isthme de Darirn , mieux connu, on découvrirait quelque communication entre la mer du Nord et celle du Sud *. Mais ses espérances ayant été trompées dans l'une et l'autre tentative , il se borna aux expéditions qu’on pouvait faire des ports de la Nouvelle-Espagne sur la mer du Sud. Il y arma successivement différentes petites escadres, dont les unes |iérircnt et les autres revinrent sans avoir fait aucune découverte importante. Las de confier â d’autres la conduite de ses opérations , il se mit lui-raème à la tète d'un nouvel armement , et après avoir beaucoup souffert et essuyé des dangers de toute espèce, il découvrit la grande péninsule de la Californie et reconnut la plus grande partie du golfe qui la sépare de la Nouvelle-Espagne. La découverte d'un pays si étendu aurait fait honneur à tout autre qu’â lui , mais elle n'ajouta rien à la gloire de Cortès et ne satisfit pas les grandes espérances qu'il avait conçues9. Dégoûté par de mauvais succès auxquels il n’était pas accoutumé, et las de trouver toujours des oppositions à ses vues, de la part de gens avec lesquels il trouvait honteux pour lui d'être obligé «le contester, il retourna une seconde fois en Espagne pour demander ce qu’il croyait lui être dû.
Il n’y reçut pas l'accueil que ses services et même la décence seule le mettaient en droit d'espérer. La gloire de ses anciens exploits était déjà en partie oubliée ou éclipsée par celle des nouvelles conquêtes, plus récentes et plus importantes faites en d’autres parties de l'Amérique. On n’attendait plus rien d'un homme déjà avancé en âge, et qui commençait à être malheureux. L’empereur le reçut poliment , mais froidement. Les mirfistres le traitèrent tantôt avec légèreté et tantôt avec insolence. Scs plaintes ne forent pas écoutées. Il fit valoir inutilement ses droits. Après avoir perdu plusieurs années à solliciter inutilement les ministres et les magistrats, occupation aussi ennuyeuse que
' Cortès, Relat. Ramus, III, 204, B.
* flemra, Décati. V, I. vin, c. ix, x, Decad. VIII, lib. vi, cap. xiv. Vencgas, Hist. de la Californie. 1, 125. Lorenzani, Ht et., p. 322, etc.
HISTOIRE D’AMERIQUE
mortifiante |iour un homme d’un caractère altier, qui jusque-là avait presque toujours commandé , Cortès finit ses jours le 2 décembre 1547, dans la soixante-deuxième année de son âge. Sa destinée fut semblable à celle de tous ceux qui se sont illustrés par des découvertes ou des con-
quêtes dans le Nouveau-Monde. Envié par ses contemporains et mal récompensé par le souverain qu'il avait servi , il a été admiré et célébré par les siècles suivans. Pour se former une idée de son caractère, il suffit de considérer avec impartialité toute la suite de ses actions.
Depuis que Nugnês de Balboa , en partant des côtes occidentales de l’Amérique, avait découvert la mer du Sud et acquis quelques notions imparfaites des riches contrées auxquelles elle pouvait conduire, tous les yeux et tous les projets des aventuriers espagnols , établis dans les colonies de Darien et de Panama , se tournaient rers ces pays inconnus. Dans un siècle où l'esprit aventurier était assez ardent pour engager un grand nombre d'hommes à hasarder toute leur fortune et à braver les plus grands dangers pour tenter une découverte simplement possible, le moindre rayon d'espérance était saisi avec ardeur, et sur des informations légères on entreprenait les plus périlleuses expéditions (125).
Cest ainsi que différens arméniens furent faits pour prendre possession des pays situés à l’est de Panama. Mais ces entreprises, confiées à des chefs dont les talens étaient au-dessous des difficultés, n’eurent aucun succès '. Comme ces excursions ne s’étendaient pas au-delà des limites de la province ù laquelle les Espagnols ont donné le nom de TJerra-Firme , pays couvert de bois, peu peuplé et très malsain, les aventuriers à leur retour firent des rapports décourageans des maux qu'ils avaient soufferts et du peu d’espérances qu’offraient les lieux qu'ils avaient visités. Ces récits calmèrent un peu la fureur des découvertes de ce côté , et il s'établit une opinion générale que Balboa s’était laissé séduire par quelque Indien ignorant, qui avait voulu le tromper, ou qui avait été mal entendu.
Mais il y avait alors à Panama trois hommes sur lesquels les circonstances qui décourageaient
’ Calaiicba, Clironica,p. 100.
tous les autres faisaient si peu d’impression, qu'au moment même où tous regardaient comme chimérique l’espoir de découvrir à l’est le riche pays qu’avait annoncé Balboa , ils se déterminèrent à entreprendre l'exécution de son projet. Ces hommes extraordinaires étaient Francis Pizarre, Diego d’Almagro et Fernand de l.uquc. Pizarre était fils naturel d’un gentilhomme de bonne famille et d’une femme de basse naissance; et, comme il arrive ordinairement aux enfans illégitimes, son éducation avait été entièrement négligée. Son père ne le croyait pas destiné à s'élever au-dessus de la condition de sa mère, car il l'employa dans sa jeunesse à garder les cochons. Mais le jeune Pizarre, dédaignant cette vile occupation, se fit soldat , et après avoir servi quelques années en Italie, s'embarqua pour l’Amérique où une carrière sansabomes ouverte aux talens attirait tout aventurier ambitieux qui prétendait égaler sa fortune à scs désirs. Sur ce théâtre Pizarre se distingua promptement. Né avec un caractère aussi entreprenant que son corps était robuste, il était le premier à tous les dangers , toujours infatigable et d’une patience à toute épreuve. Quoique ignorant à ne savoir pas lire , on le remarqua bientôt comme un homme digne de commander. Il réussit dans toutes les opérations dont il fut chargé, unissant en sa personne des qualités qui se trouvent rarement ensemble , la persévérance et l'ardeur , la hardiesse dans la combinaison de ses plans et la prudence dans leur exécution. En se jetant de bonne heure dans les affaires sans autres moyens que ses talens et son adresse , et ne comptant que sur lui-mème pour se tirer de l'obscurité, il acquit une si grande
connaissance des affaires et des hommes, qu’il se rendit bientôt propre à conduire les unes et à gouverner les autres >.
La naissance d'Almagro n’était pas plus relevée que celle de Pizarre. Celui-ci était bâtard , l’autre était un enfant trouvé. Almagro, élevé dès sa jeunesse daus le métier des armes comme son compagnon , ne lui cédait en aucune des vertus militaires. Il avait comme lui une valeur intrépide , une activité infatigable et une constance â l'épreuve de toutes les fatigues que la guerre pouvait entraîner après elle dans le Nouveau-Monde; mais ces qualités dans Almagro étaient accompagnées de la franchise et de la générosité d’un soldat. Dans Pizarre elles étaient unies avec l'adresse, la ruse et la dissimulation d'un politique, l’art de cacher scs desseins et la sagacité qui démêle ceux des autres.
Fernand de Luque était un prêtre, maître d’école à Panama, qui, par des moyens que les historiens ne nous ont pas fait connaître, avait amassé des richesses qui lui firent concevoir l’espérance de s'élever aux plus hauts emploj^
Tels étaient les hommes destinés à renverser un des plus grands empires du monde. Leur association fut autorisée par Pedrarias, gouverneur de Panama. Chacun mit toute sa fortune pour former le capital de l’entreprise. Pizarre, le moins riche des trois, ne pouvant fournir autant de fonds que les autres, prit sur lui la plus grande partie de la fatigue et du danger , en se chargeant de commander en personne l’armement destiné au premier voyage et â la première découverte. Almagro devait conduire les renforts de troupes et de provisions dont Pizarre pourrait avoir besoin. Luque devairrester â Panama pour traiter avec le gouverneur et veiller aux intérêts communs. L’enthousiasme religieux se trouve encore ici , comme chez tous les aventuriers qui se sont signalés dans le Nouveau- Monde, uni avec la passion des découvertes, union étrange qui fortifiait l’un et l’autre sentiment. Cette considération, formée par l’avidité et l’ambition , fut confirmée par les cérémonies les plus solennelles de la religion. Luque célébra la messe, partagea l'hostie consacrée en trois parties pour lui et ses deux associés, et un con-
' Herrera, Décati. 1 et II, patsim. , Décati. IV, lib. vi, cap. cvu. Gomera, Dut., cap. exuv. Zarate , lit), iv, cap. u.
trat qui avait pour objet le pillage et le meurtre fut ratifié au nom du Dieu de paix ■.
La force de leur premier armement ne répondait pas â la grandeur de leur entreprise. Pizarre partit de Panama avec un seul vaisseau de port et cent douze hommes. Les Espagnols connaissaient encore si peu les mers de cette partie de l’Amérique, que le temps pris pour le départ se trouva être le moins favorable de toute l’année, les vents réglés qui soufflaient alors étant directement contraires à la route qu’ils avaient à tenir 2. Après avoir louvoyé pendant soixante-dix jours avec beaucoup de danger et de fatigue , Pizarre n'avait pas fait plus de chemin vers le sud-est que n’en ferait aujourd'hui un bon navigateur en trois jours. Il toucha en beaucoup d’endroits de la côte de Terre-Ferme: mais il trouva partout le pays désagréable que les premiers navigateurs avaient décrit ; les terrains bas inondés par les rivières , les plus hauts couverts de bois impénétrables; peu d’habitans, mais féroces et courageux. La faim, la fatigue, les combats fréquens avec les naturels du pays, et par-dessus tout les maladies propres aux pays humides , concoururent à affaiblir sa petite armée. Le courage du chef soutint quelque temps celui de sa troupe, quoiqu'on n'aperçût rien qui pût faire découvrir ces pays abondans en or, où il leur promettait de les conduire. A la fin il fut obligé d'abandonner cette côte sauvage et de se retirer àCuchama, vis-à-vis des lies des Perles, où il espérait recevoir de Panama un renfort et des provisions.
Almagro, de son côté , ayant fait voile de ce port avec soixante-dix hommes , s’était porté en droiture à la partie du continent où il espérait trouver son associé. II avait débarqué ses soldats qui , en cherchant leurs compagnons, coururent les mêmes dangers et essuyèrent les mêmes souffrances qui avaient forcé la troupe de Pizarre de quitter ce pays. Repoussés à la fin dans un combat opiniâtre avec les Indiens, dans lequel Almagro perdit un œil par un coup de flèche , ils furent aussi forcés de se rembarquer. Le hasard les conduisit au lieu où Pizarre s’était retiré. Ils se consolèrent mutuellement en
1 Herrera, Decad. lit , lib. vi, cap. nu. Zarate , lib. i, cap. i.
•Herrera, Decad. IV, lib. n, cap. vni. Xerè», pat;. 179.
Cir. HISTOIRE D’
se contant leurs aventures et en comparant leurs souffrances. Comme Almagro s'était avancé jusqu'à la rivière de Saint-Jean dans le Popavan, où l'aspect du pays et des habitans lui avait paru moins décourageant, ce rayon d'espérance fut suffisant pour déterminer ces hommes ardens à ne pas aliandonner leur projet (126}, malgré tout ce qu'ils avaient déjà souffert en voulant en suivre l'exécution *.
Almagro retourna à Panama pour y recruter quelques troupes. Mais ce que Pizarre et lui enavait souffert donna à ses compatriotes une si mauvaise opinion de son entreprise , que ce fut avec beaucoup de difficulté qu’il parvint à lever quatre-vingts hommes J. Tout faible que fût ce renfort, ils n'hésitèrent pas à reprendre leurs opérations. Après avoir essuyé les mêmes calamités que dans leur première expédition , une partie de l'armement toucha à la baie de Saint- Mathieu sur la côte de Quito , et débarquant à Tacames, au sud de la rivière des Émeraudes, ils reconnurent une contrée plus unie et plus fertile qu’aucune de celles qu'ils avaient vues jusque-là sur les eûtes de la mer du Sud, et trouvèrent les habitans vêtus d'étoffes de laine et de coton, et parés de difKrens ornemens d’or et d’argent.
Cependant, malgré ces apparences favorables, exagérées encore par la vanité de ceux qui en rendaient compte et par l’imagination de ceux à qui ou les présentait , Pizarre et Almagro n'osèrent tenter d’envahir un pays si peuplé avec une poignée d'hommes affaiblis par la fatigue et les maladies. Ils se retirèrent à la petite lie de Gallo, oû Pizarre demeura avec une part ie des troupes , tandis que son associé retourna à Panama dans l’espérance d'en ramener un renfort assez considérable pour prendre possession des riches pays dont l’existence n’était plus douteuse à leurs yeux3.
Quelques-uns des aventuriers , moins entreprenanset moins hardis que leurs chefe, avaient envoyé secrètement à leurs amis de Panama des relations lamentables de leurs souffrances et de leurs pertes. Almagro fut mal reçu de Pedro de Los Rios qui avait succédé à Pedrarias. Après avoir pesé la chose avec cette prudence froide et
’ Herrera , Dtcad. lit , lib. vm , cap. n , xu.
* Zarale, lib t, cap. i.— » Xcrès, pag. 18t. Herrera, Dtcad. III, lib. vm, cap. un.
MERIQUE. [1525]
flegmatique , qui parait la première des vertus aux hommes incapables de concevoir et d'exécuter de grands desseins , il conclut qu’une expédition qui entraînait une perte si grande d’hommes ne pouvait être que funeste à une colonie naissante et faible. Non-seulement il défendit qu'on fît de nouvelles levées , mais il dépêcha un bâtiment pour ramener Pizarre et ses compagnons de l'tlc de Gallo. Almagro et de laïque, très mécontens de ces mesures qu’ils n’avaient pu prévenir et auxquelles ils n’osaient s’opposer, trouvèrent moyen de faire savoir à Pizarre leurs sentimens et l’exhortèrent à ne point abandonner une entreprise sur laquelle toutes leurs espérances étaient fondées , et qui était leur unique ressource pour rétablir leur réputation et leur fortune , qui avaient déjà reçu l une et l’autre une fâcheuse atteinte. Pizarre, avec l’inflexible obsliuation qui faisait son caractère , n’avait pas besoin d'être excité à persévérer dans l'exécution de son projet : il refusa nettement d'obéir aux ordres du gouverneur de Panama et em- Mpya toute son adresse et toute son éloquence pour engager ses compagnons à ne pas le quitter. Mais le souvenir des maux qu’ils avaient soufferts était si récent dans leur mémoire , et la pensée de revoir leur famille et leurs amis après une si longue absence se présentait d’une manière si séduisante à leur esprit , que Pizarre ayant tiré avec son épée une ligne au-delà de laquelle ceux qui voudraient retourner à Panama devaient passer, il n'y eut que treize de ses anciens soldats qui eurent le courage de rester avec lui
Ce petit nombre d'hommes déterminés , dont les historiens espagnols ont conservé les noms avec les éloges qu'ils méritent et à qui l’&spagne est redevable de ses plus belles possessions en Amérique, s'établirent dans file de la Gorgonne. Cette Ile , plus éloignée de la côte que nie de Gallo et tout-à-fait inhabitée , leur parut une retraite sûre où ils pourraient attendre avec plus de tranquillité les secours que leurs associés devaient leur procurer. Almagro et de Laïque ne les servirent pas avec négligence et avec froideur, et leurs importunités furent secondées par la voix de toute la colonie. Oii criait qu’il élait honteux d'abandonner de braves
1 Herrera, Dtcad. lit, lib. x, cap. n, m. Zarale, lib. i, cap. u. Xerèa, pag. 181. Uomera, Bat . cap. eu
[Ià26]
gens, engagés dans nnc enlreprisc ulile cl glorieuse A la nation A qui on ne pouvait reprocher que l'excès de leur zèle et de leur courage , et de les laisser périr comme des criminels dans une Ile déserte. Vaincu par les plaintes et les sollicitations, le gouverneur cunsentit enfin A envoyer un petit vaisseau à la Gorgonne ; mais afin qu'il ne semblât pas encourager Pizarre à aucune entreprise nouvelle , il ne laissa passer dans ce bâtiment que des hommes de mer.
Pizarre et ses compagnons avaient passé cinq mois dans celte Ile , connue pour l'endroit le plus malsain de celte partie de l'Amérique (127). Pendant tout ce temps leurs yeux avaient été tournés vers Panama, d’oil ils espéraient que leurs compatriotes leur enverraient quelques secours. Mais , lassés enfin d'une attente inutile et excédés de souffrances auxquelles ils ne voyaient plus de termes, ils venaient de prendre la résolution de s'abandonner sur l'Océan avec un radeau , plutôt que de rester plus long-temps dans cet horrible séjour. A l'arrivée du vaisseau de Panama les transports de leur joie furent si vifs qu'ils oublièrent tout ce qu’ils avaient souffert. Leurs espérances se ranimèrent, et par un changement rapide , assez naturel à des hommes accoutumés par leur genre de vie aux vicissitudes les plus soudaines de la fortune , ils passèrent de l'excès de l’abattement â l'excès de la confiance. Pizarre les détermina aisément A reprendre leur premier projet avec une nouvelle ardeur. Au lieu de retourner à Panama, ils portèrent au sud-est, et plus heureux que dans leurs tentatives précédentes, le vingtième jour après leur départ de Plie de la Gorgonne, ils découvrirent la côte du Pérou. Après avoir touché à différons endroits peu considérables , ils prirent terre A Tumbès, ville assez grande, située au-delà du troisième degré au sud de l’équateur et où se trouvaient un grand temple et un palais des Incas, souverains du pays '. LA les Espagnols eurent pour la première fois le spectacle de l’opulence et de la civilisation de l’empire péruvien. Ils virent une contrée bien peuplée et cultivée avec quelque industrie, et les naturels décemment vêtus et ayant sur les autres habitans du Nouveau-Monde l'avantage de connaître l'usage des animaux domestiques. Mais ce qui Attira plus vivement leur
1 Calaticha, pas 103.
attention fut une quantité d'or et d’argent si grande que ccs métaux étaient employés nonseulement A la parure de ces peuples et A l’ornement de leurs temples, mais encore à faire des vases et des ustensiles communs, ce qui ne laissait plus douter qu’il n'y en eût une prodigieuse abondance dans le pays. Pizarre et scs compagnons crurent dès lors qu’ils allaient voir leurs espérances réalisées et se trouver en possession de vastes domaines et de trésors inépuisables.
Cependant avec le peu de monde qu’il avait sous scs ordres , Pizarre ne pouvait faire que reconnaître le riclie pays dont il espérait devenir bientôt le maître. Il suivit quelque temps la côte et communiqua paisiblement avec les naturels , aussi surpris à la vue de ces étrangers que les Espagnols eux-mèmes l'étaient des marques d’opulence et de civilisation qu'ils apercevaient partout. Pizarre reconnut le pays autant qu'il était nécessaire pour constater l’importance de sa découverte. Il obtint des habitans quelques lamas, espèce d’animal domestique, quelques vases d’or et d'argent , de petits ouvrages de leur industrie et deux jeunes gens A qui il se proposait d’enseigner la langue espagnole pour en fitire ses interprètes dans l'expédition qu’il méditait. Il arriva A Panama vers la fin de la troisième année qui s'était écoulée depuis qu’il en était parti*. Aucun aventurier de ce siècle n'a éprouvé autant de malheurs et n’a été exposé. A de si grands dangers que Pizarre durant ces trois années. La patience avec laquelle il supporta les uns et le courage qu'il montra contre les autres surpasse tout ce que l'histoire du Nouveau-Monde nous présente dans le même genre, quoiqu'on y trouve ces vertus poussées jusqu’A l’héroïsme.
Ni les relations que fit Pizarre de l'opulence des pays qu'il avait découverts, ni ses plaintes amères sur le rappel de scs troupes dans un temps où elles lui étaient nécessaires pour former un établissement, ne purent engager le gouverneur de Panama A s’écarter de son premier plan. Il soutint toujours que la colonie n'était pas en état d'envahir un si puissant empire, et refusa d'autoriser une expédition qui pouvait ruiner la
1 Ilcrrera, Dtcad. lit, I. x . c. ill , Tl. Dtcnd. IV, lib. ii, cap. vu, toi. Visa, II, lib i, cap. x, xi», Zaraie, lib. l, cap. IL Kcnzoni, I/ist. ru n i orbis , lib. m,
cap. ■-
province confiée à ses soins en lui faisant f..ire des efforts au-delà de ses moyens. Mais toute sa froideur ne put ralentir l'ardeur des trois associés. Ils virent seulement qu'il leur fallait poursuivre l'ciécution de leur projet sans le secours du gouvernement on solliciter auprès de leur souverain la permission qu'ils ne pouvaient obtenir de l'administrateur de la province. Dans cette vue, après être convenus entre eux que Pizarre demanderait pour lui la place de (gouverneur, Almapro celle de lieutenant-gouverneur et de l.uque la dignité d'évèque, dans les pays qu'ils se proposaient de conquérir . Pizarre partit pour l'Espagne, chargé de leurs intérêts communs. \a fortune de tous les trois était tellement épuisée par les dépenses qu'ils avaient déjà faites, qu’ils eurent beaucoup de peine à se procurer par un emprunt la petite somme nécessaire (iour les frais de ce voy.ij;e 1 .
Pizarre ne perdit point de temps. (Quelque nouveau que fût pour lui le théâtre sur lequel il se produisait, il parut devant l'empereur sans embarras et avec la dignité d'un homme qui se rend à lui-même témoignage des service* qu'il a rendus. Il conduisit sa négociation avec une adresse insinuante, qu’on ne devait attendre ni de son éducation ni du genre de vie qu’il avait mené jusqu'alors. Les récits touchans de ses souffrances et les descriptions pompeuses des pays qu’il a découverts, confirmées par les échantillons de leurs productions qu’il apportait , firent une telle impression sur Charles et sur ses ministres, que non-seulement ils approuvèrent le projet d’une nouvelle expédition , mais qu'ils parurent encore s’intéresser aux succès du chef. Pizarre abusant de ces dispositions favorables négligea beaucoup l'intérêt de ses associés. Comme de l.uque ne courait pas la même carrière que lui , il obtint pour cet ecclésiastique la dignité à laquelle il aspirait , mais il ne demanda pour Almagro que le commandement de la forteresse qu'on devait bâtir à Tumbès. Quant à lui-même il se fit accorder tous les titres et toute l'autorité que son ambition pouvait désirer. Il fut fait gouverneur, capitaine général et adelantadede toute la contrée qu’il avait découverte et de celles qu'il espérait encore découvrir , avec une autorité absolue, tant
1 Ilerrera, Decail. IV, lit», ni, cap i. Vf(ja, lib. 1 , cap. xiv.
pour le militaire que pour le civil, ainsi que tous les privilèges jusqu’alors accordés aux conquérans du Nouveau-Monde. Sa juridiction , indépendante du gouverneur de Panama , devait s’étendre dans l’espace de deux cents lieoes le long de la cèle , au sud de la rivière de Sanlago ; et il avait le pouvoir de nommer tous les officiers qui devaient servir sous lui. Pour ces concessions qui ne coûtaient rien à la cour d'Espagne , puisque c'était à Pizarre lui-même à s'en mettre en possession par la conquête , le nouveau gouverneur s’engageait â lever deux cent cinquante hommes et à se pourvoir de vais» seaux, d'armes et de munitions pour soumettre à la couronne de Castille le pays dont on lui donnait le gouvernement.
Quelque peu considérable que fût le corps que Pizarre s'était obligé de lever, il avait si peu de fonds et si peu de crédit qu’il put à peine engager la moitié du nombre de soldats qu'il voulait avoir ; de sorte qu'après avoir obtenu ses patentes , il fut obligé de se dérober du port de Séville , pour éviter la visite de» officiers chargés d'examiner s’il avait rempli ses engagemens *. Cependant avant son départ il reçut quelques secours d’argent de Cortès, qui , étant retourné vers ce temps-là en Espagne , voulut contribuer aux succès d'un ancien compagnon qui entrait dans une carrière de gloire semblable à celle que lui-même venait de fournir J.
Il débarqua, à Nombre de Dios et traversa l'isthme de Panama, accompagné de ses trois frères Ferdinand, Juan et Gonzale. Le premier seul était né en mariage légitime. Les deux autres étaient bâtards et fils de François d’Aleantara, frère de sa mère. Ils étaient tous les trois à la Heur de l'âge, et leur courage et leurs talens les rendaient propres à le seconder dans tout ce qu’il pourrait entreprendre de difficile et de grand.
A son arrivée à Panama, Pizarre trouva Almagro indigné de la manière dont il avait conduit la négociation à la cour d'Espagne. Celuici renonça d'abord à toute liaison avec un homme dont la perfidie l’avait exclu du pouvoir et des honneurs auxquels il avait de si légitimes droits et travailla même à former une nouvelle société dans le dessein de traverser l'entreprise
' Hfrrcra, Dccad. IV, lib. vu, cap. tx.
• Id , ibid. , lib. vu, cap. x.
de son ancien associé , ou du moins pour partager l’honneur de ses découvertes. Mais Pizarre avait trop de prudence et d'adresse pour ne pas prévenir une rupture qui pouvait être si fatale à ses projets; il offrit de lui-mème d’abandonner à Almagro la charge dadelentade et de joindre ses sollicitations aux siennes pour obtenir de l'empereur ce titre et un gouvernement indépendant. Il adoucit par degrés cette Sme ouverte et franche , capable d’un ressentiment violent, mais non pas implacable. De laïque, satisfait d'avoir réussi dans scs prétentions pour luimème, seconda de toute son adresse les efforts de Pizarre. On se réconcilia et la confédération se renouvela aux anciennes conditions, que l'entreprise serait conduite aux frais communs des trois associés et que les profits seraient partagés entre eux également '.
En réunissant ainsi leurs talens et leurs efforts, ils ne purent rassembler que trois petits vaisseaux et cent quatre-vingts soldats , dont trente-six cavaliers. Mais les victoires des Espagnols en Amérique leur avaient donné une telle idée de leur supériorité que Pizarre, avec cette petite troupe, n'bésita pas d’entreprendre la conquête d’un grand empire. Almagro demeura encore à Panama pour y rassembler un renfort qu’il se chargeait de conduire. l-a saison propre à rembarquement et la navigation de Panama au Pérou étant mieux connue, Pizarre fit le voyage en treize jours, quoiqu'il eût été emporté par la force des vents et des courans 5 cent lieues au nord de Tumbés et obligé de débarquer ses troupes dans la baie de Saint-Matthieu. Il ne perdit point de temps et revint au sud sans s'écarter du rivage, tant pour pouvoir être joint plus aisément par le renfort qu'il attendait de Panama que pour s’assurer une retraite sur ses vaisseaux en cas d'accident. Il eut cependant beaucoup à souffrir dans cette route. La côte du Pérou est en différons endroits stérile , malsaine et peu habitée. Les Espagnols avaient à passer les rivières prés de leur embouchure où leur largeur rend le passage plus difficile. Pizarre, au lieu de gagner la confiance des habitans, les avait imprudemment attaqués et forcés d'abandonner leurs habitations. La famine , l’excès de la fatigue et des maladies de différons genres
1 Heirerj, Dtcad. IV, lib. vri, cap. ix. Zarale, lib. i, cap. ni. Vf ga , Il , lib. i , cap. xir.
réduisirent les Espagnols à des extrémités presque aussi cruelles que celles qu'ils avaient souffertes dans la première expédition. Ce qu'ils éprouvaient répondait si peu aux descriptions séduisantes que Pizarre leur avait faites du pays où il les conduisait, que plusieurs de ses compagnons commencèrent à lui faire des reproches et que ses soldats auraient perdu toute confiance en lui , si même dans cette partie stérile du Pérou ils n’eussent trouvé quelques apparences de richesse et de culture qui semblaient justifier les rapports de leur chef. Enfin ils arrivèrent dans la province de Coaque, et ayant surpris les habitans de la ville principale , ils y trouvèrent des vases et des ornemens d'or et d’argent évalués à plus de trente mille pesos, et d'autres richesses qui dissipèrent leurs doutes et rendirent aux plus mécontens et leur courage et leurs premières espérances *.
Pizarre lui-mème fut si transporté de ces riches dépouilles, qu'il considérait comme les premiers fruits d’une terre abondante en trésors, qu’il dépécha sur-le-champ un vaisseau à Panama avec une grosse part du butin pour Almagro, et un autre bâtiment à Nicaragua chargé de sommes considérables pour des personnes en crédit dans la province, dans l’espérance que cet étalage des richesses qu’il avait acquises en si peu de temps déterminerait beaucoup d’aventuriers à venir le joindre. En attendant, il continuait sa marche le long de la côte , et dédaignant d’employer d’autres moyens que la force ouverte, il attaquait les naturels du pays dans leurs habitations éparses avec une si graude impétuosité qu'il les forçait â se soumettre ou i se retirer dans l’intérieur des terres. Cette apparition soudaine d’étrangers qui venaient envahir leur pays, dont la figure et les mœurs étaient également extraordinaires! leurs yeux, et à qui rieD ne pouvait résister, fit sur les Péruviens la même impression de terreur qu’avaient éprouvée les autres nations de l’Amérique. Pizarre ne rencontra presque aucune résistance jusqu’à Die de Puna dans la baie de Guayaquil. Cette lie était plus peuplée que les autres pays qu’il avait traversés et les habitans en étaient plus courageux et moins civilisés que ceux du continent. Ils se défendirent avec tant
1 Herrcra, Dtcad. IV, lib. ru.csp. ix, lib. n, c*p. I. Xérès, pjg. I8J.
de valeur et d'obstination quePizarre employa six ntoisà les soumettre. DePuua il s'avança àTumbès où les maladies qui s'étaient mises dans sa troupe le forcèrent de séjourner pendant trois mois
Pendant ce temps de repos, il commença à recueillir le Fruit des soins qu'il avait pris de répandre la renommée de ses premiers succès.
Il lui arriva de Nicaragua deux détachemcns qui n'étaient pas à la vérité de plus de trente hommes chacun , mais qui lui parurent un renfort d’autant plus considérable , que l'un était commandé par Sébastien Bcnalcasar et l'autre par Fernand Soto, deux des meilleurs officiers qui eussent servi en Amérique. De Tumbès il se porta sur la rivière de Piura, et, dans une situation avantageuse près de son embouchure, il établit la première colonie espagnole du Pérou , à laquelle il donna le nom de Saint-Michel.
A mesure que Pizarre s'avançait vers le centre du Pérou, il acquérait plus de connaissances sur la grandeur, la police et l’état des affaires de cet empire. Il n'aurait pas pu alors, sans ces connaissances préliminaires, conduire heureusement ses opérations , et, sans cette circonstance, on ne pourrait pas même aujourd'hui expliquer les progrès que les Espagnols avaient déjà faits, et développer les causes des succès qu’ils eurent dans la suite.
A l'cpoque de l'invasion des Espagnols, l’empire du Pérou s'étendait du nord au sud, à plus de quinze cents milles de côte sur la merdu Sud. La profondeur de l'est à l'ouest était peu considérable et bornée par les grandes chaînes des Andes, qui se prolongent d'une de ses extrémités à l'autre dans toute sa longueur. Le Pérou, comme le reste du Nouveau-Monde, était originairement partagé en beaucoup de petites nations ou tribus indépendantes, différant les unes des autres par leurs mœurs et par les formes grossières d’une police imparfaite; et toutes étaient alors si mal civilisées que, si nous eu croyons les traditions des Péruviens, elles n’avaient rien au-dessus des nations les plus sauvages de l'Amérique. Dépourvus de toute espèce de culture et d'industrie régulières, sans demeures fixes, ne connaissant aucune de ces obligations morales qui forment les premiers liens
’P. Sancho, ap. Ramut., lit, p. 371. F. H errera, Dtcatl. IV, lib. vu , cap. xvm , lîb. u, cap. i. Zarate , 11b. u , cap. u , ni. Xérès, 182 , etc
[ de l'union sociale, les habitans erraient nus dans les forêts dont leur ppys était couvert, plus semblables à des animaux sauvages qu'à des hommes. Après avoir lutté pendant plusieurs siècles contre les maux inséparables de cette barbarie, et lorsque rien ne semblait annoncer pour eux les approches de la civilisation , un homme et une femme d'une figure majestueuse, et décemment vêtus , leur apparurent , dit-on , sur les bords du lac Titiaca. Ces deux personnages s'annoncèrent comme enfiins du soleil. Cette divinité bienfaisante avait , dirent-ils, regardé d'un œil de compassion les maux de la race humaine , et les envoyait pour l'instruire et la réformer. Leurs exhortations, fortifiées par le respect qu’inspirait la divinité au nom de laquelle ils parlaient, déterminèrent plusieurs de ces sauvages errans à se réunir : ils reçurent, comme des ordres du ciel, les instructions de ces deux êtres extraordinaires et les suivirent à Cusco, où ils s'établirent et jetèrent les fondcmens d'une ville.
Manco Capac et Marna Ocollo (tels étaient les noms de ces prétendus enfans du soleil ) , ayant ainsi rassemblé plusieurs tribus errantes, établirent parmi les Péruviens cette union sociale qui, en multipliant les objets de désirs et en combinant les efforts de l’espèce humaine, excite l'industrie et amène les progrès de tous les genres. MancoCapac instruisit les hommes dans l'agriculture et dans les autres arts utiles. Marna Ocollo enseigna aux femmes l'art de filer et celui de faire des tissus. Par le travail d'un sexe, la subsistance deviut moins précaire; celui de l’autre rendit la vie plus douce. Après avoir pourvu aux objets de première nécessité pour une société naissante, c'est-à-dire à la nourriture, au vêtement et à l'habitation du peuple grossier qu’il avait pris sous sa conduite, Manco Capac s’occupa de rendre leur félicité durable en leur donnant une police et des lois. Ses instructions, que nous détaillerons plus au long dans la suite, fixèrent lesdiflèrens rapports des hommes entre eux, et prescrivirent les devoirs qui en résultaient. Par-là un peuple barbare et grossier acquit des mœurs et prit des idées de décence. Les fonctions des personnes chargées de quelque administration et revêtues de quelque autorité furent réglées avec tant de précision, et la subordination fut si bien établie, qu'il
se forma bientôt un état politique , régulier et bien gouverné.
C'est ainsi, selon la tradition des Péruviens, que Fut fondé l’empire des Incas ou Seigneurs du Pérou. Peu considérable à son origine, il ne s’étendait pas au-delà de huit lieues de Cusco. Mais, dans ces bornes étroites, Manco Capac exerça une autorité absolue. Ses successeurs , à mesure que leur domination s'étendit, s’arrogèrent les mêmes droits. Leur despotisme étÿt aussi absolu que celui des souverains de l'Asie. Les Incas étaient respectés non - seulement comme des monarques, mais comme des divinités. Leur sang était regardé comme sacré et ne fut jamais souillé par aucun mélange, tout mariage étant défendu entre le peuple et la race des Incas. Leur famille, demeurant ainsi séparée du reste de la nation, en était distinguée par l’habillement et par des ornemens qu’il était défendu à tout autre qu’à eux de porter. Le monarque ne se montrait lui-même qu’avec des marques de sa royauté, dont l'usage était réservé à lui seul , et recevait de ses sujets des témoignages d’un respect qui allait presque jusqu'à l’adoration.
Mais, entre les mains des monarques péruviens . ce pouvoir sans bornes fut, dit-on , toujours uni à un soin tendre pour le bonheur de leurs sujets. Si l’on en croit les Indiens , ce n’est pas la passion des conquêtes qui poussa les Incas à étendre leur empire, mais le désir de répandre les avantages de la civilisation et les connaissances des arts parmi les peuples barbares qu’ils soumettaient. Pendant une succession de douze rois, aucun ne s’écarta, disent-ils, de ce caractère de bienfaisance '.
Lorsque les Espagnols abordèrent pour la première fois à la côte du Pérou , en 1 526 , Huana C3pac, le douzième monarque depuis la fondation de l’empire, était sur le trône. On nous le représente comme un prince qui réunissait les talens militaires aux vertus pacifiques qui distinguaient ses aïeux. Il soumit le royaume de Quito, conquête qui doubla presque le pouvoir et l'étendue de l’empire. Il voulut résider dans la capitale de cette belle province, et , contre la loi ancienne et fondamentale de la monarchie qui défendait de souiller le sang royal
1 Cieca de Leon, Chron., cap. ijjf. Herrera , Dccad. 111 , lib. I, cap. iv, Dccad. V, llb. m , cap. ivu.
par aucune alliance étrangère, il épousa la fille du roi de Quito qu’il avait vaincu. Il en eut un fils nommé Atahuaipa , à qui il laissa ce royaume à sa mort , arrivée à Quito vers 1629. Huascar, son frère aîné par sa mère qui était du sang royal , eut pour son partage le reste de ses états. Quel que fût le respect des Péruvien* pour la mémoire d’un monarque qui avait régné avec autant de gloire qu’aucun de ses prédécesseurs, la disposition d'tluana Capac pour la succession à l’empire parut si contraire à une maxime aussi anciennne que la monarchie, et fondée sur une autorité regardée comme sacrée, quelle excita à Cusco un mécontentement général. Huascar, encouragé par les dis|>ositions de ses sujets, voulut que son frère renonçât au royaume de Quito et le reconnût pour son souverain. Mais le premier soin d’Atahualpa avait été de s'attacher un gros corps de troupes qui avait accompagné son père à Quito. C'étaient les meilleures soldats de l’empire , et Huana Capac leur devait toutes ses victoires. Appuyé de ce secours, Atahuaipa éluda d'abord la demande de son frère, et marcha bientôt après contre lui à la tête d’une armée.
C’est ainsi que l’ambition de deux jeunes princes, dont l'un avait pour lui l'ancienne loi du Pérou et l’autre les forces de l’empire, précipita cet étatdans les malheurs d'une guerre civile dont il avait été exempt jusque-là sous une suite de princes vertueux. Dans une telle situation, l’événement n'était pas difficile à prévoir : la force des armes l'emporta sur l’autorité des lois. Atahuaipa demeura victorieux et abusa cruellement de sa victoire. Convaincu lui-même <^La faiblesse de ses droits à la couronne, il entreprit d’éteindre la race royale en faisant périr tous les enfans du soleil , descendus de Manco Capac. Il conserva la vie à son infortuné rival. Huascar. fait prisonnier dans la bataille qui avait décidé du sort de l'empire, fut épargné par un motif de politique, afin qu’Atahualpa, donnant des ordres au nom de son frère, pût établir plus aisément son autorité *.
Lorsque Pizarre débarqua dans la baie de Saint -Matthieu, cette guerre civile était dans toute sa violence. Si dans sa première expédition,
’Zarau, lib. i, cap. xv. Vega, I, lib. h, cap. an, mu , xt. Herrera, Dccad V , lib. ■, cap. n, lib. m, cap. xvu.
652 HISTOIRE l)
en 1626,. il cftt attaqué ce pays, il aurait eu en tête le» forces d' un grand état , réunie» sous un monarque habile , courageni et qu'aucun autre soin n’eftt détourné. Mais alors les deux compétiteurs , en apprenant l'arrivée et les violences des Espagnols , étaient si occupés d'une guerre plus intéressante pour chacun d’eux qu'ils donnèrent peu d’attention aux mouvcmcns d'un ennemi qui leur semblait trop faible pour les alarmer, et qu'ils croyaient pouvoir arrêter facilement dés qu'ils en auraient le loisir.
Ce concours de circonstances, que Pizarre ne pouvait prévoir, et dont il ne put être instruit que fort tard par la difficulté de communiquer avec une nation dont il ignorait la langue, lui laissa la facilité de pousser ses opérations presque sans obstacles et d’arriver jusqu’au centre de l'empire avant qu'on eût fait un seul effort pour l'arrêter dans sa marche. Les Espagnols , en s’avançant , apprirent quelque chose de la division qui partageait le royaume; mais ils n'en furent bien instruits que par des envoyés d'Huascar à Pizarre, à qui ce prince demanda du secours contre Atahualpa, comme contre un rebelle et un usurpateur 1 . Pizarre comprit d'abord l’importance de cette ouverture, et prévit si nettement tous les avantages qu’il pouvait retirer de la guerre civile qui divisait le royaume, que, sans attendre le renfort qui lui arrivait de Panama , il se détermina à s'avancer pendant que la discorde intérieure mettait les Péruviens dans l'impossibilité de l’attaquer avec toutes leurs forces, espérant lui-même qu'en prenant la défense de l'un des compétiteurs seloo les circonstj^es, il pourrait plus aisément les opprimer tous les deux. Quoique la valeur et l’audace fussent les qualités distinctives des Espagnols de ce siècle, et que Pizarre possédât ces qualités au plus haut degré , nous ne pouvons guère supposer qu’après s'être avancé jusqu'à ce moment avec beaucoup de lenteur et de précaution , il n’eût pas eu un motif nouveau pour changer si subitement de résolution et pour embrasser un plan si hardi et si dangereux.
Comme il était obligé de partager ses troupes et de laisser à Saint-Michel une garnison suffisante pour défendre cette place qui devait lui servir de retraite en cas d’événement , et de port
1 Zarale, lib. u , cap. iu.
où il pùt recevoir les secours qu’il attendait de Panama , il commença sa marche avec une troupe peu considérable et en assez mauvais état. Elle consistait ensoixante-deuxcavaliers (128) et cent deux fantassins, dont vingt étaient armés d’arquebuses et trois de mousquets. Il dirigea sa roule sur Caxamalra , petite ville à douze journées de distance de Saint-Michel, et où Atahualpa était campé avec une grande partie de ses troupes. Il n’avait fait encore que peu de chemin, lorsqu'un officier, dépêché par l’Inca , vint à sa rencontre avec un riche présent de ce prince qui lui offrait son amitié, et le faisait assurer qu'il serait bien reçu â Caxamalca. Pizarre, employant l'artifice déjà mis en usage par ses compatriotes en Amérique, se donna pour l’ambassadeur d’un prince puissant, et déclara qu'il s’avançait avec l’intention d'offrir à Atahualpa son secours contre lesennemisqui lui disputaient le trône '.
Les Péruviens, ne pouvant se faire aucune idée du véritable objet que les Espagnols avaient en vue en entrant dans leur pays, s'épuisaient en conjectures. Devaient-ils regarder ces étrangers comme des êtres d'une nature supérieure, qui venaient à eux pour leur faire du bien ou pour punir leurs crimes , ou bien comme des" ennemis de leur repos et de leur liberté ? Les protestations des Espagnols, qui ne cessaient de dire qu’ils étaient venus apporter aux Péruviens la connaissance de la vérité et les conduire dans le chemin du bonheur, donnaient quelque vraisemblance à la première opinion ; mais ils étaient rejetés dans la seconde par les violences , la rapacité et la cruauté de ees terribles hôtes. Dans cette incertitude, la déclaration que Pizarre fit de ses intentions pacifiques , dissipa les craintes de l'inca , et le détermina à recevoir les Espagnols en amis. En conséquence, on les laissa traverser paisiblement un désert sablonneux entre Saint-Michel et Molupé où le plus petit effort d’un ennemi , joint à la détresse où ils se trouvaient en traversant un si mauvais pays, leur aurait été fatal(l29). De Motupé, ils s'avancèrent vers les montagnes qui environnent la partie basse du Pérou , et passèrent par un défilé s étroit et si inaccessible qu'un petit nombre d'hommes aurait pu le défendre contre une ar-
’ lierre ra , Dccaii. V, lib. », cap. su. Xcrès, p- 180
mée nombreuse. Mais 15 encore, par l’imprudente crédulité de rinça, ils ne rencontrèrent aucun obstacle , et prirent tranquillement possession d'un fort construit pour défendre ce passage important. A leur approche , Atahualpa leur fit renouveler les assurances de son amitié, et leur en donna des gages en leur envoyant des présens plus riches encore que les premiers.
A son entrée dans Caxamalca, Pizarre prit possession d'une grande cour ou place, dont un des eûtes était formé par une maison que les historiens espagnols appellent le palais de l'Inca et l'autre par un temple du soleil, le tout environné d'un fort rempart de terre. Après avoir établi scs troupes dans ce poste avantageux, il dépécha Fernand Solo et son frère Ferdinand au camp d' Atahualpa éloigné de la ville d'environ une lieue. Ils étaient chargés de confirmer les assurances que Pizarre avait déjà données de ses dispositions pacifiques, et de demander une entrevue avec l'Inca , afin de lui expliquer plus au long les intentions que les Espagnols avaient eues en venant dans son pays. Ils furent reçus avec toutes les attentions de l’hospitalité que les Péruviens eussent pu employer à l'égard de leurs meilleurs amis , et Atahualpa leur promit qu’il irait , dès le lendemain , les visiter dans leur quartier. Le maintien décent du monarque , l'ordre qui régnait à sa cour, le respect avec lequel ses sujets approchaient de sa personne et exécutaient ses ordres , étonnèrent les F-spagnols qui n’avaient encore rien vu en Amérique audessus des petits caciques de quelques tribus sauvages. Mais leurs regards s’attachèrent bien davantage sur les immenses richesses étalées avec profusion dans le camp du monarque. Les ornemens que portaient sur leurs personnes l'Inca et les gens de sa suite, les vases d’or et d'argent dans lesquels le repas qu’on leur donna fut servi, la multitude d’ustensiles de toute espèce , faits de ces précieux métaux, furent pour eux un spectacle qui surpassait toutes les idées d'opulence que pouvait se former un Européen du seizième siècle.
A leur retour à Caxamalca, l’imagination encore échauffée du spectacle dont ils avaient été témoins, et leur cupidité s'excitant de plus en plus, ils firent à leurs compagnons une description si séduisante de ce qu'ils avaient vu que Pizarre se confirma dans la résolution qu’il avait
déjà prise. Il savait par les observations qu’il avait faites sur les moeurs des peuples du Nouveau-Monde, aussi bien que par l’exemple de Cortès, de quelle conséquence il pouvait être pour lui de se saisir de la personne de l’Inca Pour en venir à bout, il forma un plan qui demandait autant d’audace que de perfidie. Au mépris du caractère qu’il avait revêtu en s’annonçant tj|mme l’ambassadeur d'un grand monarque qui recherchait l'alliance de l'Inca ; au mépris des assurances répétées d'amitié qu’il lui avait données, et des offres de service qu'il lui avait faites, il résolut de se prévaloir de la simplicité confiante avec laquelle Atahualpa comptait sur ces protestations , et de s'emparer de la personne de ce prince dans l'entrevue à laquelle il l'avait invité. Il prépara l'exécution de son plan aussi froidement et avec aussi peu de scrupule que si cette trahison n'eût pas dû faire un jour sa honte et celle de son pays. Il divisa sa cavalerie en trois petits escadrons sous le commandement de Ferdinand son frère, de Solo et de Benalcazar. II ne fit qu'un corps de son infanterie; seulement il garda près de sa personne vingt de ses plus déterminés soldats pour le seconder dans la périlleuse entreprise qu'il se réservait. L'artillerie, qui se composait de deux pièces de canon de campagne 1 , et les arquebusiers furent placés vis-à-vis du chemin par lequel l'Inca devait arriver. Tous reçurent ordre de ne pas sortir de leurs postes et de ne faire aucun mouvement qu’on ne leur donnât le signal de l'action.
Dès le grand matin, tout le camp des Péruviens fut en mouvement; mais comme Atahualpa voulait paraître avec la plus grande magnificence dans sa première entrevue avec ces étrangers , les préparatifs de sa marche furent si longs, que le jour était déjà fort avancé lorsqu’elle commença. Même alors, de peur, que l’ordre n’en fût troublé , elle se fit avec tant de lenteur que les Espagnols, s'impatientant et craignant que quelque soupçon de la part d'Alaliuaipa ne fût la cause de ce retardement , Pizarre lui dépêcha un de ses officiers, avec de nouvelles assurances de ses intentions amicales. Cependant l'Inca s'approchait. Il était précédé de quatre cents hommes habillés uniformément,
1 Xérès, p ( ta r
Digiti;
espèce de coureurs qui lui ouvraient le passade. Assis lui-même sur une espèce de trône ou de lit , orné de plumes de diverses couleurs , presque couvert de plaques d'or et d'argent et enrichi de pierres précieuses , il était porté sur les épaules de scs principaux courtisans. Derrière lui, quelques-uns de ses premiers officiers étaient portés de la même manière. Plusieurs bandes de danseurs et de chanteurs accompagnant cette marche et toute la plaine était couverte de troupes au nombre de plus de trente mille hommes.
Dès que linca fut près du quartier des Espagnols, le P. \ incent Valverde, aumônier de l'expédition, s'avança un crucifix dans une main et son bréviaire dans l’autre, et dans un long discours exposa au monarque la doctrine de la création, la chute du premier homme, l'incarnation , la passion et la résurrection de Jésus-Christ, le choix que Dieu avait fait de saint Pierre pour être son grand vicaire sur la terre , le pouvoir de saint Pierre transmis aux papes et la donation faite au roi de Castille par le pape Alexandre, de toutes les régions du Nouveau- Monde. Après avoir exposé toute celte doctrine, il somma Atahualpa d'embrasser la religion chrétienne, de reconnaître l'autorité suprême du pape et le roi de Castille comme son légitime souverain, lui promettant, s'il sc soumettait, que le roi son maître prendrait le Pérou sous sa protection et lui permettrait de continuer d'y régner, mais lui déclarant la guerre et le menaçant delà plus terrible vengeance s'il refusait d'obéir et s'il persévérait dans son impiété.
Cet étrange discours, qui contenait des mystères incompréhensibles et des faits inconnus , dont toute l'éloquence humaine ne pouvait donner en si peu de temps une idée distincte à un Américain, fut si mal rendu par l’interprète qui entendait peu l'espagnol cl qui ne pouvait s'exprimer avec clarté dans la langue de l'Inca, qu’ Atahualpa n'en comprit presque rien. Seulement quelques points de la harangue de Valverde plus faciles à saisir le remplirent d’étonnemeu t et d'indignation .Sa réponse fut pourtant modérée; il commença par observer qu’il était maître de son royaume par le droit de succession , et qu’il ne pouvait concevoir comment un prêtre étranger prétendait disposer de ce qui ne lui appartenait pas ; et que si cette pré-
l'AMERIQUE. 11532]
tendue donation avait été faite, lui qui était le légitime propriétaire refusait de la confirmer ; qu’il n'était point du tout disposé à renoncer i la religion qu'il tenait de scs ancêtres et à abandonner le culte du soleil, divinité immortelle que lui et son peuple adoraient, pour adorer le dieu des Espagnols qui était sujet à la mort ; qu’à l'égard des autres points traités dans le discours du harangueur, il n'en avait jamais entendu parler, qu’il n'y comprenait rien et qu'il désirait de savoir où Valverde avait appris des choses si extraordinaires. Dans ce livre , dit Valverde, en lui présentant son bréviaire. E'inca prit le livre avec empressement et, après en avoir tourné quelques feuillets, l'approcha de son oreille. Ce que vous me donnez - là ne parle pas et ne me dit rien , reprit-il , en jetant avec dédain le livre à terre. Le moine furieux court à ses compagnons et leur crie: «aux armes, «chrétiens! la parole de Dieu est profanée, ven- « gez ce crime sur ces chiens d'infidèles (130). » Pizarre qui, pendant cette longue conférence, avait eu de la peine à retenir ses soldats impatiens de se jeter sur les richesses qu’ils avaient sous les yeux , donna le signal de l'attaque. A l'instant les instrumens militaires des Espagnols se firent entendre; les canons et les mousquets commencèrent à tirer, les chevaux s’élancèrent et l’infanterie tomba sur les Péruviens l’épée à la main. Les malheureux Américains , étonnés d'uneattaque si soudaine et à laquelle ils s’attendaient si peu, troublés par les terribles effets des armes à feu et par l’irrésistible impétuosité de la cavalerie , prirent la fuite de tous les côtés sans tenter de se défendre. Pizarre , à la tète de sa troupe d'élite, [tousse droit à l'Inca , et, quoique les grands de sa suite s'empressassent autour de leur monarque et lui fissent un bouclier de leurs corps en se dévouant à l’envi pour le défendre, il arrive bientôt jusqu'à lui , le saisit par le bras, le fait descendre de son trône et l’emmène dans son quartier. La prise du monarque décida la fuite de toutes ses troupes. Les Espagnols les poursuivirent de tous les côtés et continuèrent de massacrer de sang-froid et avec une barbarie réfléchie des fuyards qui ne faisaient aucune résistance. Le carnage ne finit qu'avec le jour. Il y eut plus de quatre mille Péruviens égorgés ; aucun Espagnol ne périt, et Pizarre seul fut légèrement blesse à la main par un de scs propres
soldats qui s’était saisi avec trop de précipitation de la personne de l'Inca (131).
Les richesses amassées dans le pillage du camp surpassèrent toutes les idées que les Espagnols s'étaient faites du Pérou , et ils furent si transportés de cet étonnant succès qu'ils passèrent la nuit dans l’ivresse d'une joie insensée, naturelle à de misérables aventuriers qui faisaient en si peu de temps une fortune extraordinaire.
Aux premiers mumens de sa captivité, l'Inca pouvait à peine croire à un événement si inattendu; mais il sentit bientôt toute l'horreur de sa destinée, et son abattement fut proportionné à la hauteur d'où il était tombé. Pizarre, craignant de perdre tous les avantages qu’il pouvait tirer de la possession d'un prisonnier de cette importance , s'efforça de le consoler par des démonstrations de douceur et de respect que démentaient ses actions. En vivant parmi les Espagnols, l'Inca démêla bientôt la passion qui les dominait et qu'ils ne prenaient pas la peine de cacher, il crut pouvoir la faire servir à se procurer la liberté. Il offrit aux Espagnols une rançon qui les étonna , malgré tout ce qu'ils connaissaient déjà de la richesse de son royaume. \a chambre où il était gardé avait vingt-deux pieds de long et seize de large; il s'engagea à la remplir de vases et d'ustensiles d'or jusqu'A la hauteur où un homme peut atteindre. Pizarre accepta sans hésiter des offres si séduisante» et l'on tira une ligne sur les murs de la chambre pour marquer la hauteur à laquelle le trésor promis devait s'élever.
Atahualpa , transporté de joie par l'espoir de recouvrer sa liberté, prit sur-le-champ des mesures pour remplir son engagement. Il envoya des messagers à Cusco, à Quito et dans tous les lieux où l'or était en grande abondance , soit dans les temples , soit dans les palais des Incas, et les chargea de rapporter directement ù Caxamalca le prix qu'on mettait A sa rançon. Quoiqu'il fût prisonnier chez scs ennemis, les Péruviens étaient si accoutumés à respecter tous les ordres de leurs souverains, qu'ils obéirent avec la plus grande promptitude. Calmés par l'espérance de voir leur roi bientôt libre, ils ne voulurent pas mettre sa vie en danger en formant la moindre tentative pour le délivrer ; et quoique les forces de l’empire fussent encore entières, on ne fit plus de préparatifs, on n'assem-
bla plus de troupes pour défendre l’état et venger le souverain *. Les Espagnols demeurèrent tranquilles A Caxamalca. Pizarre envoya dans les provinces éloignées de petits délachemens qui , loin de trouver aucune résistance, furent partout reçus avec des témoignages de respect et de soumission ( 132).
Quelque peu considérables que fussent ces délachemens et quelque désir qu'eût Pizarre de connaître un peu l'intérieur du pays, il se serait bien gardé d'affaiblir ainsi son corps de troupes s'il n'avait pas reçu dans le même temps la nouvelle que Almagro était débarqué A Saint-Michel avec un renfort qui allait presque doubler ses forces2. L’arrivée de ce secours était aussi alarmante pour l'Inca qu'agréable aux Espagnols. Le monarque prisonnier voyait le pouvoir de ses ennemis s'accroître, et comme il ne connaissait ni d'où venaient ces étrangers, ni par quels moyens ils étaient conduits au Pérou, il lui était impossible de prévoir jusqu’où pouvait aller l’inondation qui fondait sur ses étals. Tandis qu’il était tourmenté de ces inquiétudes il apprit que quelques Espagnols marchant vers Cusco avaient rendu visite A son frère lluascar dans le lieu où il était prisonnier, que ce prince leur avait re présenté la justice de sa cause, et que pour les déterminer A prendre sa défense, il leur avait promis une quantité d'or beaucoup plus considérable que celle qui avait été offerte pour la rançon de son frère. Atahualpa vit que sa perte était inévitable si les Espagnols écoutaient ces propositions, et, craiguaut que leur insatiable avidité ne les déterminât en faveur d’Huascar, il résolut de sacrifier la vie de son frère pour sauver la sienne. En conséquence il donna des ordres qui furent exécutées avec une ponctualité scrupuleuse J.
Cependant les Indiens chargés d'or arrivaient tous les jours A Caxamalca de toutes les provinces du royaume, la plus grande partie de la quantité convenue était amassée et Atahualpa assurait les Espagnols que si toute sa rançon n'était pas encore prèle A leur être livrée, c'était l'éloignement des lieux d'où il fallait l'apporter qui en était la cause. Mais ces amas d'or, mis
■Xérès, pan Î05.
• Xérès, p. *J04. Herrera, Dccad. V, lib. m, cap. i, it,
* Zarate, lib. n, cap. vi. Uomara, Hui-, cap. civ. lierre*- v. Drctul. V, lib. ni, cap. u.
continuellement sous les yeux des soldats, irritaient tellement leur cupidité, qu'il devenait impossible de contenir plus long-temps l'impatience qu'ils avaient de s'en mettre en possession. On fit fondre tous les vases et ustensiles, excepté quelques pièces d'un travail curieux qu'on réserva pour le roi d'Espagne. Après avoir mis à part le quint dû à la couronne et cent mille pesos, destinés aux soldats qui étaient arrivés avec Almagro, il resta un million cinq cent vinfft-huit mille cinq cents pesos à partager entre Pizarre et ses compagnons. Le jour de la fête de Saint- Jacques, patron de l’Espagne, fut choisi pour la répartition de celte somme immense, et dans la manière dont elle se fit on reconnaît bien ce bizarre mélange de fanatisme et de rapacité, que j'ai eu plus d'une fois déjà l'occasion de faire observer comme un des traits les plus frappans des conquérons du Nouveau-Monde. Assemblés pour se partager les dépouilles d'un peuple innocent, arrachées parla fourbe, la violence et la cruauté, ils commencèrent pir invoquer solennellement le nom de Dieu1, et par demander les lumières du ciel pour faire la distribution de ces fruits d'iniquité. Chaque cavalier eut pour sa part huit mille pesas, somme équivalente en ce temps-là à autant de livres sterling du nôtre, et chaque fantassin quatre mille. Les parts de Pizarre et de ses officiers furent proportionnées à leurs rangs.
L'histoire n'offre aucun autre exemple d'une fortune si subite, acquise par le service militaire, et jamais un si grand butin ne fut partagé par un si petit nombre de soldats. Plusieurs d'entre eux, se voyant récompcnsésde leurs travaux au-delà leurs espérances, furent si impatiens de se retirer des dangers et des fatigues de la guerre pour passer le reste de leurs jours dans leur patrie, qu'ils demandèrent leur congé à grands cris et avec importunité. Pizarre voyant bien qu'il ne pouvait plus attendre de ceux qui étaient ainsi disposés, ni courage dans les combats, ni patience dans les travaux, convaincu d'ailleurs que partout où ils iraient le spectacle de leur richesse engagerait d'autres aventuriers plus pauvres et plus hardis à venir se ranger sous ses drapeaux, leur accorda leur demande sans difficulté et permit à plus de soixante d’en-
' Hrrrera Dcead V, Mb. lu , cap. ni.
tre eux d'accompagner rn Espagne son frère Ferdinand, qu'il y envoyait pour porter à l'empereur la relation de ses victoires et les présens qu'il lui destinait1.
I.'lnca , après le partage de sa rançon entre les Espagnols, les somma d'accomplir la promesse qu'un lui avait faite de le mettre en liberté; mais rien n'était plus éloigné de la pensée de Pizarre. En faisant la guerre dans le Nouveau-Monde, il s'était accoutumé, comme tous ses compat rioies , à regarder les Américains comme des êtres d'une espèce inférieure qui ne méritaient pas le nom d'hommes et n’en avaient pas les droits. Dans sa convention avec Atahualpa il n'avait eu d’autre objet que d'amuser son prisonnier, afin que l'espoir de recouvrer sa liberté l'engageât à lui prêter son autorité pour recueillir les richesses de son royaume. Après avoir réussi dans ce projet , il ne tint aucun compte de ce qu'il avait promis, et tandis que ce prince crédule espérait de remonter bientôt sur son trône, Pizarre avait secrètement résolu de lui ôter la vie. Plusieurs circonstances semblent l’avoir déterminé à commettre ce forfait . un des plus criminels et des plus atroces dont les Espagnols se soient souillés dans la conquête de l'Amérique.
Pizarre en imitant la conduite que Cortès avait tenue avec le souverain du Mexique, manquait des talens nécessaires pour bien suivre ce plan. Comme il n'avait ni l'adresse ni la modération qui eussent pu lui faire gagner la confiance de son prisonnier, il n'avait pas su metlreà profit l'avantage d'ètre maître de sa personne et de son autorité. Il est vrai que Atahualpa montrait plus de discernement que n’en avait fait voir Montézuma , et qu’il paraissait avoir mieux démêlé le caractère et les vues des Espagnols. Les soupçons et la défiance s'établirent bientôt entre eux et lui. Le soin avec lequel il fallait garder un prisonnier de cette importance augmentait beaucoup les embarras du service militaire, tandis que l'avantage qu'on en retirait paraissait peu considérable. Pizarre ne vit bientôt plus l’Inca que comme un fardeau dont il désirait d’être délivré2.
Almagro et scs compagnons avaient demandé
* Hemra, Décati. V, Mb. lis, cap. iv. Vega, pag. 2, Mb. i , cap. xiiviii.
* ikrrcra , Dectul. V, lib. ni, cap. iv.
[ISM] LIVRE VI. 657
de partager également avec ceux de Pilaire la rançon de l'Inra, et quoique les nouveaux venus eussent eu, comme nous l'avons vu ci-dessus, une part du butin et que leur chef efit reçu des présens considérables , ils étaient tous roécontens. Ils craignaient que tant que Atabualpa serait prisonnier, les soldats de Pizarre ne regardassent les trésors qu’on pourrait amasser dans la suite comme le supplément de ce qui manquait à la rançon de l'Inca , et que sous ce prétexte ils ne prétendissent se les approprier en entier. Ils demandaient donc sa mort, afin que tous les aventuriers du Pérou fussent désormais sur le même pied et eussent les mêmes droits *.
Pizarre lui-même commençait à être alarmé des nouvelles qui lui parvenaient des provinces éloignées de l'empire. On y assemblait des troupes, et ces mouvemens pouvaient être l'effet des ordres donnés par Atahoalpa. Ces craintes et ces soupçons étaient entretenus et augmentés par les artifices de Philippillo, un des Indiens que Pizarre avait emmenés de Tumbés en 1520 pour lui servir d'interprète. Cette fonction mettant Philippillo il portée de voir familièrement et fréquemment le monarque prisonnier, il osa, malgré la bassesse de sa naissance, porter ses vœux jusqu'à une co)-a ou fille do soleil , l'une des femmes d'Atahualpa , et ne voyant aucune espérance de l'obtenir tant que le monarque vivrait, il conçut le projet d'engager les Espagnols à lui ôter la vie, en leur donnant des alarmes sur les desseins secrets de leur prisonnier et en leur parlant sans cesse des préparatifs qu’il faisait contre eux.
Tandis qu’Almagro et ses compagnons demandaient ouvertement la mort de l’Inca , et que Philippillo travaillait en secret à le perdre, ce malheureux prince contribuait lui-même imprudemment à hâter sa perle. Durant sa captivité , il avait conçu un attachement particulier pour Ferdinand Pizarre et Fernand Soto, qui , ayant reçu une meilleure éducation que les autres aventuriers, se conduisaient à son égard avec plus de décence et d'attention. Adouci par le respect que lui montraient ces officiers d'un rang distingué parmi les Espagnols , il se plaisait dans leur société, mais en prcsence du gouverneur il était timide et contraint. A la crainte se joignit
* Zarate. lib. u, cap. vu. Vqja . part, n, lib. i , cap vu, H errera, Decad. V, lib. m, cap iv.
bientôt le mépris pour Pizarre. Parmi les arts de l'Europe, celui de lire et d’écrire attirait sa plus grande admiration. Il recherchait depuis longtemps si c'était un talent acquis ou naturel. Pour éclaircir ses doutes, il pria un des soldats qui le gardaient d’écrire sur l’ongle de son pouce le nom de Dieu. Il montra ensuite celte écriture à diffêrens Espagnols, en leur demandant ce qu'elle signifiait , et à son grand étonnement tous lui firent sans hésiter la même réponse. Pizarre entrant un jour chez lui, l’Inca lui présenta son pouçe. Le gouverneur rougit et fut forcé d'avouer avec quelque confusion son ignorance. Dès ce moment , Atahualpa le regarda comme un homme de rien, moins instruit que ses soldats, et il n'eut pas l'adresse de cacher les sentimens que cette découverte lui avait inspirés. Le général fut si vivement blessé de se voir l'objet du mépris d'un Barbare , que son rcssrntimcnt se joignant à tous les autres motifs, il se détermina à faire périr l’Inca <.
Mais pour donner quelque apparence de justice à une action si violente et pour n’en être pas lui seul responsable à son souverain , Pizarre se détermina à faire juger l'Inca selon les formes observées en Espagne dans les procès criminels. Lui-même et Almagro, avec deux conseillers, furent ses juges , avec un pouvoir absolu d’absoudre et de condamner. Un procureur général poursuivit au nom du roi. On donna à l'accusé un conseil pour sa défense, et des greffiers furent chargés de rédiger les actes du procès. On porta à cet étrange tribunal des accusations encore plus étranges. Elles consistaient en divers articles. Atahualpa , quoique bâtard , avait usurpé le trône et fait mourir son frère, son légitime souverain. Il était idolâtre, et il avait non-seulement permis, mais même ordonné des sacrifices humains. Il avait un grand nombre de concubines. Depuis son emprisonnement il avait dissipé et détourné frauduleusement les trésors de l'empire qui appartenaient aux Espagnols par droit de conquête, et excité ses sujets à prendre les armes contre eux. Parmi ces chefs d’accusation, quelques-uns sont si ridicules et si absurdes qu'on ne sait de quoi s'étonner le plus, ou de l’effronterie ou de l'iniquité de Pizarre qui en faisait le fondement d'une procédure cri-
1 Herrera, Decad., lib. ni, cap. iv.Vcca, part, n.lib.i, ap. xxxviii.
minelle J laquelle il soumettait le souverain d'un grand empire sur lequel il n’avait aucune juridiction. Sur tous ces articles des témoins furent entendus; mais comme ils faisaient leur déposition dans leur langue, Philippillo, chargé de les interpréter, pouvait y donner toutes les tournures qui favorisaient scs perfides intentions. Ces témoignages parurent convaincans à des jiifîcs dont l’opinion était arrêtée d’avance. Ils prononcèrent qu’Alahualpa était coupable et le condamnèrent à être brûlé vif. l/t P. Valverde prostitua scs fonctions sacrées jusqu'à confirmer cette sentence par l’autorité de son ministère, et i rn attester la justice par sa signature. Accablé de sa destinée, Ataliualpa s’efforça d'obtenir par scs larmes , ses promesses et ses prières , d'être envoyé en Espagne, où un monarque serait son juge; mais la pitié était un sentiment inconnu au cœur du cruel Pizarre. Il ordonna que l'exécution fût faite sur-le-champ, et ce qui ajouta à l'amertume des derniers momens du malheureux prince, le même moine qui venait de ratifier sa sentence se présenta à lui pour le consoler et tenta de le convertir. Le plus fort argument dont fil usage Valverde pour faire embrasser à l'Inca la religion chrétienne, fut la promesse qu'on adoucirait la rigueur de son supplice. La crainte d'une mprt cruelle lui arracha la demande du baptême. cérémonie fut faite, et Ataliualpa, au lieu d'être brûlé, fut étranglé au poteau auquel il était attaché '.
Heureusement pour l’honneur de la nation espagnole, parmi ces aventuriers abandonnés à tous les excès et sortis de leur patrie pour conquérir le Nouveau-Monde, il se trouvait encore des hommes qui conservaient des sentimens d’honneur et de générosité dignes du nom castillan. Quoique Ferdinand Pizarre fût parti pour l’Espagne avant le procès d Ataliualpa et que Soto eût été envoyé dans un poste éloigné de Caxamalca , cette cruelle exécution ne se fit pas sans opposition. Plusieurs officiers, et particulièrement quelques-uns de la plus grande réputation et des plus nobles familles, firent des remontrances et même des protestations contre ce jugement , comme déshonorant pour leur patrie et contraire à toutes les maximes de l'équité. Ils j
' Zaraie, lib. u, cap. vu. Xérès, pag. 233. Vega, i part, ii, lib. i , cap. xxxvi, xxxvn. Gomara, //ist., c. cmi. ! Herrera, Decad. V, lib. ui, cap. it.
ajoutaient que c’était violer le droit public des nations et usurper sur un souverain indépendant une juridiction à laquelle on n’avait aucun droit. Tous leurs efforts furent vains; le nombre et l'opinion de ceux qui regardaient comme légitime tout ce qu'ils croyaient leur être avantageux l'emportèrent. Mais l'histoire se plaît à conserver le souvenir des efforts que fait la vertu, lors même qu'ils sont inutiles, et les écrivains espagnols, en rapportant ces événemens où la valeur de leurs compatriotes se montre bien plus que leur humanité, ont conservé les noms de ceux qui s'efforcèrent ainsi de dérober leur patrie à la honte d'un si grand crime '.
Après la mort d'Atahualpa, Pizarre investit un des fils de ce prince de la royauté, espérant que ce jeune homme sans expérience deviendrait entre ses mains un instrument passif, et qu'il se servirait de lui plus aisément que d’un monarque accoutumé à commander. les peuples de Citzco et des pays adjacents reconnurent comme lnca M.mco-Capac, frère d Huascar i. Mais ni l’un ni l'autre de ces souverains n'eut l’autorité de ses prédécesseurs. Les convulsions violentes qui avaient agité l'empire, d'abord dans la guerre civile des deux frères, et ensuite depuis le moment de l’invasion des Espagnols , avaient nonseulement troublé l’ordre établi dans l’administration intérieure, mais presque brisé tous 1rs ressorts du gouvernement. Lorsque les Péruviens virent leur monarque au pouvoir des étrangers et périssant enfin d’une mort honteuse , le peuple de différentes provinces s’abandonna aux plus grands excès, se regardant comme affranchi désormais de toute la contrainte des lois et des mœurs s. Ataliualpa avait fait périr un si grand nombre de descendons du soleil et les avait traités avec tant d’indignité que leur ascendant sur les peuples était fort affaibli, et le respect qu'on avait pour cette rare sainte sensiblement diminué. Encouragés par res circonstances, des hommes ambitieux s'élevèrent en différentes parties de l’empire et aspirèrent au pouvoir suprême sans être de la race des Incas. Le général qui commandait pour Atahualpa dans Quito saisit le frère et les enfans de son
' Vega part, n, lib. i, cap. nxvii. Xérès, I, 233. Iterrera, Decad. V, lib. ni, v.
* Vega , part, u, lib. n , cap. vu.
' tlerrera, Decad. V, lib. i, cap. xu;lib. lu, cap. t.
oogle
maître, les Ht mourir dans les supplices, et, rejetant toute liaison avec l’un et l'autre luca, se forma pour lui-mème un royaume séparé *.
Les Espagnols virent avec plaisir la discorde s'établir parmi les Péruviens et la vigueur du gouvernement se relâcher. Ilsconsidérèrent cesdésordres comme les avant-coureurs de la dissolution prochaine del’état. Pizarre n’hésita plus à s'avancer vers Cuzco. Il avait reçu des renforts si considérables qu'il pouvait désormais sans danger pénétrer dans l’intérieur du pays. Le partage des trésors de Caxamalca avait produit les effets qu'il avait prévus. Dès que son frère Ferdinand et les officiers et soldatsi qui il avait permis de quitter leservice, en emportant leur part du butin, furent arrivés à Panama et eurent étalé aux yeux de leurs compatriotes étonnés les trésors qu'ils apportaient, la renommée de leurs victoires et de leurs richesses se répandit dans tous les établissemens espagnols de la côte du sud et y produisit un si grand effet , que les gouverneurs de Guatimala , de Panama et de Nicaragua , eurent beaucoup de peine à retenir les Espagnols de leurs districts , qui voulaient tous abandonner leurs possessions pour se porter en foule â cette source inépuisable de richesses qui venait de s’ouvrir au Pérou 2. Malgré toutes les défenses, il arriva à Pizarre un grand nombre d'aventuriers, de sorte qu’en se mettant en marche pour Cuzco, il se trouva à la tète de cinq cents hommes , après avoir laissé à Saint- Michel une garnison considérable, sous le commandement de Benalcazar. Les Péruviens avaient assemblé plusieurs gros corps de troupes pour s'opposer à scs progrès. On livra plusieurs combats , qui se terminaient comme toutes les actions entre les Européens et les Américains : il y avait un petit nombre d'Espagnols tués ou blessés, et les Américains étaient mis en fuite i chaque fois avec un grand carnage. A la fin Pizarre entra dans Cuzco et en prit possession. Les trésors qu’on y trouva, reste de ce que les Péruviens avaient détourné ou caché, soit pour sauver leurs temples du pillage qui les aurait profanés, soit en haine de leurs avides vainqueurs , excédèrent de beaucoup la rançon d'Atahualpa. Mais comme les Espagnols étaient déjà familiarisés avec la richesse du pays, et que
' Zaratc, lit», u, cap. viu. Yef;a , p. Il , I. u, c. ni, iv.
* Uotnara , Hist. , cap. oit. Vcqi , part, u , lib. u , cap. n. Herrera, Dccad. V, lib. u, cap. r.
le butin était partagé entre un plus grand nombre d’aventuriers, ce partage, malgré la part considérable qui fut distribuée à chacun , n'excita pas le mémeétonnementquclcprcmicr(133).
Pendant cette marche è Cuzco, le fils d’Atahualpa , que Pizarre traitait comme Inca , mourut; et comme les Espagnols ne lui substituèrent personne, les droits de Manco-Capac au trône parurent être alors universellement reconnus *.
Tandis que les troupes de Pizarre étaient ainsi occupées, Benalcazar, gouverneur de Saint- Michel , habile et brave officier , rougissait de son inaction et brûlait de se signaler parmi les conquérans du Nouveau-Monde. L’n corps de troupes fraîches , arrivé fort â propos de Panama et de Nicaragua , le mit en état de satisfaire sa passion pour les entreprises. Après avoir laissé des forces suffisantes pour la sûreté de l'établissement confié à ses soins, il se mit â la tête du reste et partit poursouinettreQuito , où , selon le rapport des Péruviens, Atahulapa avait laissé la plus grande partie de ses trésors. Il y avait une grande distance de Saint-Michel à cette ville, et la marche était pénible dans un pays de montagnes couvertes de bois; il fut souvent et vivement attaqué par les meilleures trou pesdu Pérou, conduitesparunchef habile. Sa valeur, sa bonne conduite et sa constance, surmontèrent tous les obstacles, et il entra victorieux dans Quito. Mais il éprouva une grande mortification. Les habitans , connaissant par leurs malheurs mêmes la passion dominante de leurs ennemis et le moyen de la tromper, avaient emporté toutes les richesses qui attiraient les Espagnols , et qui leur avaient fait entreprendre cette périlleuse expédition , supporter tant de fatigues et braver tant de dangers J.
Benalcazar ne fut pas le seul capitaine espagnol qui attaqua le royaume de Quito. La renommée des grandes richesses qui s'y trouvaient y attira un ennemi plus puissant. Pierre d'Alvarado, qui s’était si fort distingué dans la conquête du Mexique , ayant obtenu le gouvernement de Guatimala pour récompense de sa valeur, s’ennuya bientôt d'une vie uniforme et tranquille, et sentit le besoin de se rejeter dans l’activité de
1 Herrera, Dccad. V, lib. v, cap. u.
* Zaratc, lib. ai, cap. il Ve|;a, part il . lib.ti.cap. ix. Herrera, Dccad. V, lib. iv, cap. n, xu; lib. r, cap. ■>, lit ; lib. vi, cap. ni.
la vie militaire. La gloire et les richesse* acquises par les conquérans du Pérou exaltèrent en lui cette passion et en déterminèrent l'objet. Croyant ou feignant de croire que le royaume de Quito était hors des limites du gouvernement de Pizarre , il résolut de l'envahir. Sa grande réputation lui attira de tous côtés des volontaires. Il s'embarqua avec cinq cents hommes, dont plus de deux cents étaient des gentilshommes servant achevai. Il débarqua à Pucrto-Viejo , et connaissant très imparfaitement le pays, il entreprit sans guide de marcher directement A Quito, en suivant le cours de la rivière Guayaquilet en traversant les Andes vers sa source. Dans cette route, une des moins praticables de l'Amérique, scs troupes forent si excédées de fatigue en s'ouvrant des chemins au travers des forêts et des marais dans les terrains bas , et souffrirent tellement de la rigueur du froid sur les hauteurs des montagnes, qu'avant d’arriver à la plaine de Quito il avait péri un cinquième des Espagnols et la moitié des chevaux; le reste était découragé et hors d'état de servir (134). Dans cet état , ils virent venir à leur rencontre un corps de troupes non pas américaines mais espagnoles, qui parurent disposées à les attaquer. Pizarre ayant été instruit derarmementd'Alvarado avait envoyé Almagro à la tète d'un détachement pour s’opposer A son invasion. Benalcazar victorieux s'était réuni à Almagro. Alvarado, quoique surpris à la vue d'ennemis qu'il n’attendait pas, allait les charger couragement, lorsque quelques officiers plus modérés proposèrent et firent agréer un accommodement qui retarda de quelques années le moment fatal où les Espagnols devaient suspendre leurs conquêtes pour tremper leurs mains dans le sang de leurs compatriotes. Alvarado s'engagea A retourner dans son gouvernement A condition qu’Almagro lui paierait cent mille pesos pour le défrayer de la dépense de son armement. Plusieurs de scs soldats prirent parti dans les troupes d'Almagro,et cette expédition qui semblait devoir perdre Pizarre et sa colonie contribua ainsi à augmenter scs forces1.
Vers le même temps Ferdinand Pizarre était
1 Zaraif.lib. 11 .cap. x.xiii. Vega, part. 11, lib. 11, cap. >, 11. îx, rtc. Cotnara, J/ïjI , cap. cxxvi, etc. Remesal, J/ht. Giiatimal., lib. n, cap. vi. Hcrrera , DccaiL V, lib. vi, cap 1 , 11. vu, vin.
arrivé en Espagne. L'immense quantité d'or et d'argent qu'il apportait (135) ycausa autant d'étonnement qu'elle en avait excité à Panama et dans les autres colonies espagnoles. Pizarre fut reçu de l'empereur avec les égards dus ù un homme qui lui apportait un présent dont la valeur surpassait toutes les idées que les Espagnols s’étaient formées de la richesse de leurs acquisitions en Amérique, même après avoir été pendant dix ans maîtres du Mexique. Pour récompenser les services de François Pizarre, l'empereur le confirma dans sa qualité de gouverneur, en y joignant de nouveaux pouvoirs et de nouveaux privilèges, et en étendant les bornes de son gouvernement A soixante-dix lieues au sud, le long des côtes , par-delà les limites fixées dans sa première patente. Almagro obtint aussi les honneurs qu'il avait si long-temps désirés. On lui donna le titre d 'adelantade ou gouverneur, et sa juridiction fut étendue sur deux cents lieues de pays, â commencer des limites méridionales du gouvernement de Pizarre. Ferdinand luimême ne demeura pas sans récompense. Il fut fait chevalier de l'ordre militaire de Saint-Jacques, distinction toujours flatteuse pour un gentilhomme espagnol, et retourna au Pérou accompagné de beaucoup de personnes de plus grande distinction que celles qui avaient jusqu'alors servi en Amérique
On reçut au Pérou quelques nouvelles de sa négociation avant qu'il y arrivât lui-même. Almagro ne fut pas plus tôt instruit qu’il avait obtenu de l'empereur un gouvernement indépendant, qu’il prétendit que Cuzco, où résidaient les Incas, y était compris, et qu’il se prépara A se rendre maître de ce poste important. Jean et Gonzales Pizarre se mirent en devoir de le repousser. Chacun des contendans avait un parti puissant, et la dispute allait se décider par le sort des armes, lorsque François Pizarre arriva dans la capitale; il n'y avait jamais eu entre ce guerrier et Almagro de réconciliation sincère. La perfidie de Pizarre , qui s'était fait donner â lui seul des honneurs et des avantages qu'il devait partager avec son associé, était toujours présente â l'esprit de l'un et de l'autre. L’un , ne pouvant se dissimuler sa mauvaise foi , ne se flattait pas que son rival la lui pardonnât ; fautre,
1 Zarale, lib. 11, cap. ui.Vcga, part. 11, lib. 11, cap. ux Herrtra, Dectui. V, lib. n, cap. nu.
sc souvenant toujours qu’il avait été trompé , ne cherchait que les occasions de se venger. L’avidité et l'ambition les avait portés tous deux à suspendre leur haine réciproque, et même à agir de concert pour obtenir les richesses et la puissance, mais ils n'eurent pas plus tôt atteint le but de leurs désirs, que les mêmes passions qui avaient formé cette union passagère les divisèrent de nouveau. Chacun d’eux avait auprès de lui un certain nombre de subalternes intéressés à les flatter, qui, avec l’art et la méchanceté particulière à cette espèce d’hommes, aigrissaient leurs soupçons mutuelset grossissaient à leurs yeux les torts les plus légers. Mais, malgré toutes ces causes d'inimitié, ils connaissaient si bien l’un et l’autre leurs talens respectifs qu'ils craignaient également les conséquences d’une rupture ouverte. L’arrivée de Pizarre à Cuzco, et l’adresse, mêlée de fermeté, qu’il montra dans ses plaintes contre Almagroet ses partisans détournèrent alors l’orage. Il se fit une nouvelle réconciliation dont la condition principale fut qu’Almagro tenterait la conquête du Chili et que, s’il n’y trouvait pas un établissement digne de lui, Pizarre, pour l’indemniser, lui céderait une partie du Pérou. Cette nouvelle convention fut confirmée avec les mêmes solennités religieuses que la première et observée avec aussi peu de fidélité '.
Dès que cette affaire importante fut terminée, Pizarre revint dans les provinces voisines de la mer , et comme il jouissait alors d’une tranquillité qui n’était troublée par aucun ennemi, ni espagnol ni indien, il s’occupa, avec l’ardeur et la constance qui distinguent son caractère, à établir un gouvernement régulier dans les vastes pays soumis à son autorité. Quoique son éducation le rendit incapable de toute recherche sur les principes delà police intérieure, et que le genre de vie qu’il avait mené jusque-là parût peu compatible avec l'ordre que demande l’administration , sa sagacité naturelle suppléa aux lumières et à l’expérience. Il partagea le pays en différens districts , et il établit des magistrats dans chacun, il fit des règlemens sur l’administration de la justice, la perception des impôts , le travail des mines et le traitemeut des Indiens
1 Zarate, lib. u, cap. xin.Wpa, part, u, lib n, cap. xix. Benzoni, lib. m, cap. vi. Ilerrtra, Vccail. V, lib. vu, ap. via
Ses lois furent simples et n’avaient pour objet que ta prospérité publique.
Mais , quoiqu'il proportionnât son plan à l’état de faiblesse oû était sa colonie naissante, sou esprit étendu se portait vers l’avenir. Il se considérait lui-même comme le fondateur d’un grand empire, et délibéra long-temps avec beaucoup de sollicitude sur le lieu où il placerait le siège du gouvernement. Cuzco, la résidencedes Incas, était située dans un coin de l’empire à plus de quatre cents milles de la mer , et plus éloignée encore de Quito , province dont l’importance lui paraissait extrême. Le Pérou n’avait aucun autre établissement qui méritât le nom de ville et qui pût déterminer les Espagnols à y fixer leur séjour. Mais en parcourant le pays, Pizarre avait été frappé de la beauté et de la fertilité de la vallée de Rimac, une des plus étendues et des mieux cultivées du Pérou. Ce fut sur les bords d’une petite rivière , du même nom que la vallée qu’elle arrose et qu'elle enrichit, à six milles de Callao, le havre le plus commode de l’océan Pacifique, qu’il établit le chef-lieu de son gouvernement. Il lui donna le nom de ville des Trois- Jiois, soit parce qu’il en posa la première pierre au temps où l'église célèbre la fètcdesTroisRois, soit , comme il est plus vraisemblable , en l’honneur de Jeanne et de Charles , souverains de Castille. Ce nom se conserve encore en Esjiagne dans tous les actes publics; mais la ville est plus connue par les étrangers sous celui de Lima, mot corrompu de l’ancien nom de la vallée où elle est située. Par les soins de Pizarre, les bâtimens s’élevèrent avec tant de promptitude qu'on vit bientôt une ville; un palais magnifique pour le gouverneur, et des maisons solidement construites pour ses principaux officiers annoncèrent dès lors sa future grandeur
En conséquence de sa convention avec Pizarre, Almagro sc mit en marche pour le Chili. Comme il possédait au plus haut degré les qualités qui attirent surtout l’admiration du soldat, une libéralité sans bornes et un courage intrépide , ciuq cent soixante-dix hommes se rangèrent sous ses drapeaux. C’était le plus grand corps d'Européens qui eût été assemblé jusqu'alors au Pérou. L’impatience de terminer promptement
' Uerrera , Decail. V. lib. vi , cap. xu ; lib. vu , c xm. Calancbo, Chronica, lib. I, cap. xixvii. Barncuvo, Lin, x funda , 11, 20t.
son expédition ou l’habitude de supporter tous les travaux et de braver tous les dangers , habitude commune à tous les Espagnols qui avaient servi quelque temps en Amérique , détermina Almagro à traverser les montagnes au lieu de s'avancer par le pays plat le long de la côte. Le chemin était en effet plus court, mais presque impraticable. Dans cette route ses troupes souffrirent tous les maux que la nature humaine peut éprouver de la fatigue, de la faim et des rigueurs du climat de ces régions élevées de la zone torride, où le froid est presque aussi rude quecelui qu'on trouve sous le cercle polaire. Il en périt un grand nombre^, et ceux jqui résistèrent et parvinrent jusqu'aux plaines fertiles du Chili y trouvèrent de nouveaux obstacles à surmonter. Ils eurent affaire à des hommes très différons des Péruviens, intrépides, endurcis aux travaux et assez semblables aux nations guerrières du nord de l’Amérique par leur constitution physique et par leur courage Quoique étonnés à la première apparition des Espagnols , et plus encore A la vue de leur cavalerie et des effets* de leurs armes à Peu , les naturels revinrent bientôt de leur surprise , non-seulement jusqu’à se défendre avec courage, mais même jusqu’à assaillir leur nouveaux ennemis avec plus de résolution et de vigueur que n’en avait montré jusque-là aucune nation américaine. Les Espagnols continuèrent cependant à pénétrer dans le pays et y recueillirent de l'or en abondance, mais ils ne pensèrent plus à y former un établissement. Malgré toute la valeur et l'habileté de leur chef, le succès de leur expédition était encore extrêmement douteux lorsqu'ils furent rappelés au Pérou par une révolution inattendue , dont je vais développer les causes *.
Les colonies espagnoles de l’Amérique avaient envoyé un si grand nombre d’aventuriers au Pérou , et tous y portaient des espérances si outrées d'une fortune immense et rapide qu’il n'était pas possible de proposer à aucun d’eux de s’enrichir par les travaux de l'industrie. Ils eussent vu dans une pareille proposition nonseulement le renversement de toutes leur espérances, mais une véritable insulte. Il fallait
•Zaratc, lit>. in, cap. i. Gomara, Hist., cap. 131.Vega, part, il, lib. n, cap. xx. Ovalle, Hist. de Chtle, tib. iv , cap. xv, etc. Herrera, Decad. V, lib. vit, cap. îx ; lib. x, pap. i, etc.
cependant trouver quelque occupation à des hommes qu'on ne pouvait pas sans danger laisser dans l’inaction. Pizarre encouragea quelquesuns des officiers les plus distingués qui lui étaient arrivés nouvellement à tenter des expéditions dans quelques provinces de l'empire que les Espagnols n’avaient pas encore visitées. Il se forma diverses troupes assez considérables, qui, vers le temps du départ d’Almagro pour le Chili, se mirent en marche pour pénétrer dans différentes provinces éloignées de l’intérieur du pays. L'Inca Manco-Capac , observant l’imprudence des Espagnols qui dispersaient ainsi leurs troupes et le petit nombre de ceux qui étaient demeurés à Cuzco sous les ordres de Jean et Gonzalès Pizarre, crut être arrivé au moment heureux d’assurer scs droits à l’empire, de venger son pays et d’exterminer ses oppresseurs. Quoique surveillé de très près par les Espagnols, qui lui laissaient habiter le palais de scs ancêtres à Cuzco , il trouva moyen de communiquer son projet aux gens qui devaient l'exécuter. Les moindres désirs des souverains sont des ordres chez un peuple accoutumé à les respecter comme des divinités. Les Espagnols , loin de se disposer à abandonner volontairement le Pérou, comme ils l'avaient fait croire aux habitans, y abordaient en beaucoup plus grand nombre. Les Péruviens ne pouvant plus espérer de se voir délivrés de leurs tyrans que par un effort vigoureux de toute la nation , les préparatifs pour l’exécution de celte entreprise furent faits avec le silence et le secret dont les Américains sont peut-être seuls capables.
L’Inca avait déjà fait quelques tentatives infructueuses pour s'échapper des mains des Espagnols, lorsque Ferdinand Pizarre, étant venu à Cuzco, lui accorda la permission d'assister à une grande fête qui devait se célébrer à quelques lieues de la capitale. Sous le prétexte de cette solennité les hommes les plus considérables de l'empire s'étaient rassemblés. Dès que l'Inca les eut joints l'étendard de la guerre fut déployé, et en peu de temps tous les guerriers de la nation furent en armes, depuis les confins de la province de Quito jusqu’aux frontières du Chili. Beaucoup d'Espagnols qui vivaient tranquilles dans les possessions qu'ils avaient obtenues furent massacrés. Différcnsdélachemens, marchant sans précaution dans une contrée qui
[I536J LIVRE VI. C(i3
paraissait entièrement soumise au joug, furent exterminés. Une armée de deux cent mille hommes, si nous en croyons les historiens Espagnols, attaqua Cuk». Iss trois frères se défendirent avec cent soixante-dix Espagnols seulement. Un autre corps nombreux d'indiens investit Lima et intercepta toute communication entre cette ville et Cuzco. Des troupes nombreuses de Péruviens répandus dans tout le pays empêchaient même toute relation entre les deux villes , de sorte que les Espagnols dans l’une et dans l’autre ignoraient également le sort de leurs compatriotes, et supposant les événemens les plus funestes , se croyaient les seuls échappés à la destruction de leur nation au Pérou *.
C’est contre Cuzco que se fit le plus grand effort des Indiens. L'inca , à la tète d'une nombreuse armée, en forma le siège, qui fut suivi pendant neuf mois avec la plus grande ardeur. Us Péruviens n’y déployèrent pas au même degré le courage féroce des guerriers mexicains; mais ils conduisirent quelques-unes de leurs opérations avec plus de sagacité et montrèrent plus d'aptitude à acquérir les connaissances de l'art militaire. Ils avaient observé la discipline espagnole, et ils s’efforcèrent de l’imiter. Ils tournèrent les armes européennes contre leurs ennemis. Ils armèrent un corps nombreux de leurs plus braves guerriers avec les épées, les piques et les boucliers qu’ils avaient pris aux Espagnols tués dans les différentes parties du pays. Iis avaient remarqué que les Espagnols combattaient serrés et tiraient de là leur plus grande force dans l’action; ils s'exercèrent à combattre de la même manière. Quelques-uns osèrent manier les mousquets et acquirent assez d'adresse pour s’en servir. Les plus hardis, parmi lesquels était Manco-Capac lui -même, montaient les chevaux qu’ils avaient pris et s'avançaient hardiment, la lance en arrêt , pour charger les cavaliers espagnols. C’était cependant bien plus par leornombre que par ces imitations imparfaites et cet usage maladroit des arts et des armes des Européens que les Péruviens fatiguaient les Espagnols (136). Manco-Capac se remit en possession d’une moitié de sa capitale malgré la valeur avec laquelle les Pi-
1 Vefia, part.ii, lib. n.cap. xxtiii. Zarate.lib.m.c. m. Cieca de Leon , cap. lxixii, Gomara , üist., cap. cxx&t. lierrera, Decad. V, lib. vui, cap. v.
zarres défendirent Cuzco. Il en fut pourtant chassé ensuite ; mais les Espagnols y perdirent JeanPizarre, le plus aimé des trois frères, et quelques autres officiers de distinction. Excédés par les fatiguesd'un service qui ne leur laissait aucun moment de repos, manquant de vivres et désespérant de résister plus long-temps à des ennemis dont le nombre augmentait tous les jours , les soldats de Pizarre avaient résolu d’abandonner Cuzco, dans l’espérance de rejoindre ceux de leurs compagnons qui auraient échappé aux Péruviens ou de s’ouvrir un chemin au travers des ennemis, et de gagner la mer, où ils trouveraient quelque moyen de quitter un pays devenu le tombeau de leur nation
La nouvelle de la révolte générale des Péruviens aurait suffi pour engager Almagro à quitter le Chili pour aller au secours de ses compatriotes; mais il fut porté à cette résolution par un motif moins généreux et plus intéressé. Le même messager par lequel il apprenait la situation des affaires au Pérou lui apportait la patente royale qui le créait gouverneur du Chili et fixait les limites de son gouvernement. D’après cette patente Cuzco lui parut évidemment compris* dans l'étendue de son département, et il eut dès lors autant d’ardeur pour ôter aux Pizarres la possession de cette capitale que pour empêcher les Péruviens de s’en emparer. Impatient d’exécuter ce double projet il hasarda , de retourner par une nouvelle route au travers des plaines sablonneuses de la côte. Dans cette marche, il souffrit de la chaleur et de la soif, presque autant qu’il avait souffert du froid et de la faim , en traversant le sommet des Andes.
Il arrivait à Cuzco dans un moment critique. Les Espagnols et les Péruviens en le voyant approcher , éprouvèrent une égale inquiétude. Ceux-là, instruits de ses prétentions, qu'il ne prenait pas la peine de cacher, délibéraient s'ils le traiteraient comme un libérateur ou comme un ennemi. Ceux-ci, connaissant le sujet de la querelle des deux partis, se flattaient qu’il y avait pour eux plus à espérer qu'à craindre des opérations d'Almagro. Almagro luimême, mal instruit des événemens qui s'étaient passés pendant son absence, et voulant connaître avec plus d'exactitude 'état des affaires
1 Henvra. Decad. V, lib un "X i
001 HISTOIRE r
avançait vers la capitale avec beaucoup de lenteur et de circonspection. Des négociations s'enlamêrent entre tous les partis, l.'lnca" s'y conduisit avec beaucoup d'adresse. Il s'effaça d'abord de gagner l'amitié d’ Almagro; mais après plusieurs tentatives sans succès, désespérant de former jamais une union sincère avec les Espagnols, il les surprit avec un corps nombreux et choisi. La discipline et la valeur des Espagnols triomphèrent. Les Péruviens furent repoussés avec une si grande perte qu'une grande partie de leur armée se dispersa, et qu'Almagro put s'avancer librement jusqu'aux portes de Cuzco.
Les Pizarres, n'ayant plus à combattre les Péruviens, portèrent toute leur attention sur ce nouvel ennemi, et prirent des mesures pour lui fermer l'entrée de la capitale. Cependant la prudence empêcha pendant quelque temps les deux partis de tourner leurs armes l'un contre l’autre, tant qu'ils furent environnés d’ennemis communs qui se seraient réjouis de leurs pertes. On proposa différons plans de conciliation. Chacun des chefs s’efforçait de tromper l’autre ou d'attirer à soi ses soldats. Le caractère ouvert, affable et généreux d'Almagro , lui gagna plusieurs des partisans des Pizarres, révoltés des manières dures et impérieuses de ces chefs. Encouragé par cette défection , Almagro s’avança de nuit vers la ville , surprit quelques sentinelles, gagna les autres, "et environnant la maison qu'liabitaient les deux frères , il les força après une défense opiniâtre de leur part de se rendre à discrétion *.
Il n'y eut que deux ou trois Espagnols tués dans ces premières hostilités de la guerre civile; mais elles furent bientôt suivies de scènes meurtrières. François Pizarre, ayant dispersé les Péruviens qui investissaient Lima et reçu d'Hispaniola et de Nicaragua des renforts considérables , envoya cinq cents hommes sous les ordres d’Alonzo d’Atvarado pour délivrer ses frères et la garnison de Cuzco. Ce corps, qu'on pouvait regarder comme une force considérable dans l'enfance de la puissance espagnole en Amérique, s'avança jusqu'à une petite distance de la capitale avant de soupçonner qu'il pût avoir à
1 Zar.ur, lib. tu. cap. iv.Vefia, part tt, lib. il, cap ni , mi, Gnniara, Hist-, cap. ciixiv. Hrrrcra, Dccad. V 1, lib. il, cap. i, v.
combattre d'autres ennemis que les ludiens. Ce fut un grand étonnement pour eux de voir leurs compatriotes postés sur les bords.de la rivière d'Abancay pour les empêcher de la passer. Almagro cependant, plus jaloux de les atlirerà son parti que de les vaincre, tenta de séduire leur chef par des promesses et des présens. La fidélité d'Alvarado ne fut point ébranlée; mais il avait plus devenu que de talent pour la guerre. Almagro l'amusa par différens mouvemens, tandis qu'un gros détachement de soldats choisis, ayant passé la rivière pendant la nuit , tomba sur son camp , dispersa se? troupes avant qu’il eût eu le temps de les former et le fit lui-même prisonnier avec ses principaux officiers*.
Par cet avantage . la querelle entre les deux rivaux aurait été décidée sans retour, si Almagro avait aussi bien connu l'art de profiter de la victoire que celui de vaincre. Rodrigue Orgognès, officier d’un grand talent , qui , ayant servi sous le connétable de Bourbon dans scs guerres en Italie, était accoutumé aux résolutions hardies et décisives, lui conseilla de foire mourir les deux Pizarres qu’il avait entre les mains, Alvarado et quelques autres qu’il ne pouvoit espérer de gagner, et de marcher sur. le-champà Lima avec ses troupes victorieuses , avant que le gouverneur eût le temps de faire des préparatifs de défense. Almagro sentait tous les avantages de ce conseil , et ne manquait pas du courage nécessaire pour le suivre; mais il céda à des sentimens qui ne paraissaient guère convenir à un soldat de fortune, vieilli dans le service , et il fut arrêté par des scrupules qu’on ne devait pas attendre d'un chef de parti qui avait tiré l'épée dans une guerre civile. Son humanité l’empêcha de répandre le sang de ses adversaires, et la crainte d’être regardé comme rebelle ne lui permit pas d'entrer à main armée dans une province que son souverain avait donnée à un autre. Il savait bien que la dispute entre lui et Pizarre ne pouvait se terminer que par les armes , et il ne prétendait pas éviter cette manière de la décider. Mais une délicatesse mal entendue dans la circonstance oû il se trouvait lui faisait souhaiter que son rival fût regardé comme l'agresseur, et ce motif lui fit re-
1 Zarate, lib. tu, cap. n. Gomara , ttisl., cap. un. Vega, p. n, lib. n, c. xixm, xxxiv. (terrera, Dtcad. IV, lib. n , cap. n.