‹ Œuvres completes de W. Robertson precedees d'une notice (volume 2)Chapitre 83 sur 116 · GG · texte numérisé non relu

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prendre tranquillement le chemin de Cuzco pour attendre que Pizarre vint l’y attaquer *.

Celui-ci ignorait encore tout ce qui s'était {lassé , le retour d’Almagro, la prise de Cuzco , la mort d'un de ses Frères, la captivité des deux autres et la défaite d'Alvarado. Toutes ces nouvelles lui furent portées en même temps. Tant de malheurs à la fois abattirent pour quelques momens ce courage qui avait déjà résisté aux plus rudes coups de l’adversité , mais la nécessité de pourvoir à sa sûreté aussi bien que le désir de la vengeance, l'empêchèrent de succomber. Il prit ses mesures avec la sagacité qui lui était naturelle. Comme il était maître de la côte et qu'il attendait des renforts considérables d'hommes et de provisions, il était aussi important pour lui de gagner du temps et d'éviter une action que pour Atmagro de bâter ses opérations et d'en venir à une action décisive. Il eut recours aux artifices qu’il avait déjà employés avec succès, et Almagro fut assez faible pour se laisser amuser par l’espérance de terminer leurs diffêrens à l’amiable. En variant sans cesse ses propositions, en cédant du terrain à propos, en accordant quelquefois tout et rétractant ensuite ce qu'il avait accordé, Pizarre fit traîner la négociation de manière que quoique chaque jour fût précieux à Almagro, il s'écoula plusieurs mois sans qu’on eût rien arrêté. Taudis qu'Almagro et ses officiers n’étaient occupés qu’à reconnaître et éviter les pièges que leur tendait le gouverneur de Lima, Gonzalès Pizarre et Alvarado trouvèrent le moyen de corrompre leurs gardes et non-seulement ils s'échappèrent, mais ils persuadèrent à soixante soldats d’ Almagro de fuir avec eux1. La fortune ayant ainsi rendu au gouverneur un de scs frères, une perfidie de plus ne lui coûta rien pour délivrer l’autre. Il proposa à Almagro de soumettre leurs contestations au jugement de leur souverain. Jusqu'à sa décision chacun demeurerait en possession de ce qu’il occupait actuellement. Ferdinand Pizarre serait mis en liberté et partirait sur-le-champ pour l’Espagne avec les officiers qu'Almagro voudrait envoyer luimême pour faire valoir ses droits. Le but de Pizarre dans ces propositions était manifeste.

1 Herrtra , Drrad VI , lib u , cap. * , xi.

■ Zarate, lib. m, cap. rui. Uerrera, DccaiiW, lib n, cap. iiv.

Almagro avait été déjà souvent trompé par ses artifices, et cependant il compta sur la sincérité de son rival avec une crédulité aveugle, et accepta toutes ces conditions '.

Aussitôt que Ferdinand Pizarre fut en liberté, le gouverneur n'étant plus retenu par la crainte du danger de son frère , ne dissimula plus. Le traité fut oublié ; il ne fut plus question de conciliation. 11 déclara ouvertement que c’était désormais les armes à la main qu’il fallait décider qui de lui ou d’Almagro demeurerait maître du Pérou. Ses préparatifs se firent avec la célérité que demandait une résolution si hardie. Il eut bientôt sept cents hommes en état de marcher à Cuzco. Il en donna le commandement à ses deux frères, en qui il pouvait se confier pour l’exécution des mesures les plus violentes; car ils étaient animés par l'ambition commune aux trois frères et par le souvenir récent de leur captivité et de leurs souffrances. Après avoir tenté sans succès de traverser les montagnes pour arriver par une route directe à Cuzco, ils marchèrent au sud le long de la côte jusqu'à Nasca, et alors tournant à gauche, ils passèrent les défilés qu'on trouve dans la branche des Andes qui s'étendait entre eux et la capitale. Almagro, au lieu de suivre le conseil de quelques-uns de ses officiers qui voulaient qu’il défendit ces passages, attendit son ennemi dans la plaine de Cuzco. Deux raisons semblaient l'avoir conduit à prendre cette résolution. 11 n'avait guère que cinq cents hommes, et il craignait de s'affaiblir encore en envoyant des détachemens dans les montagnes; et comme sa cavalerie était plus nombreuse et mieux disciplinée que celle des Pizarres, il ne pouvait tirer un grand parti de cet avantage qu'en combattant dans un pays découvert.

Les Pizarres s’avancèrent sans rencontrer d'autres obstacles que ceux qui venaient de la nature des contrées horribles et désertes qu'il fallait traverser. Aussitôt qu'ils furent dans la plaine, les deux partis montrèrent une impatience égale de terminer enfin une querelle qui durait depuis si long-temps. Compatriotes , anciennement amis , sujets du même souverain et marchant chacun sous l’étendard d'Espagne, ils

* Herrcra, Prend Y I , lib. tu, cap, ix. Zarate, lib. m, cap. n. Gomara, But., cap. eu. Vega, part, u, lib. u,

cap. xxxv.

voyaient les montagnes voisines couvertes d'indiens assemblés pour jouir du plaisir de les voir s'égorger les uns les autres, et prêts à attaquer ensuite le parti demeuré vainqueur. Mais tousces motifs ne pouvaient l'emporter sur la haine cruelle dont ils étaient animés. Il ne se donna de part ni d'autre aucun conseil de paix ; il ne se fit pas une proposition d’accommodement. Malheureusement pour Almagro, son âge avancé ne lui permettait plus de supporter les grands travaux, et dans ce moment critique , épuisé par les fatigues et privé de son activité ordinaire, il fut obligé de confier le commandement à Orgognês, qui, quoique excellent officier, n'était pas aussi aimé des soldats et n'avait pas autant d'ascendant sur leur esprit que le chef qu'ils étaient accoutumés â suivre et à respecter.

Le combat fut terrible et se soutint des deux côtés avec un courage égal. Almagro avait un plus grand nombre de vieux soldats et plus de cavalerie; mais ces avantages étaient balancés du côté de Pizarre par le nombre et par deux compagnies de mousquetaires que l'empereur avait envoyées d'Espagne sur la nouvelle de la révolte des Indiens '. L'usage des armes à feu n’était pas encore très commun en Amérique, parmi des aventuriers qui s'équipaient sans beaucoup de soin et à leurs propres frai»2. Cette petite troupe armée régulièrement et bien disciplinée décida de la journée. Partout où elle se portait, un feu bien conduit et bien soutenu renversait tout ce qu’elle trouvait devant elle , cavalerie et infanterie. Orgognès , s’efforçant de rallier et de ranimer scs troupes, reçut une blessure dangereuse, la déroute devint générale. la cruauté des vainqueurs souilla la gloire d'une victoire si complète. La fureur qu'inspire ordinairement la guerre civile portait les uns à massacrer leurs compatriotes sans distinction et sans remords ; l'esprit d’une basse vengeance [toussait les autres i égorger leurs ennemis particuliers.

Orgognès et plusieurs officiers de distinction furent tués de sang-froid. Plus de cent quarante soldats périrent sur le champ de bataille , nombre considérable dans une action entre deux petits corps, terminée eu fort peu de temps.

’ Herrcra , Décati, VI , lib. ut, cap. vm.

1 Zaralc, ilb. in, cap. vm.

Almagro, trop faible pour se tenir ù cheval, voulut qu'on le portât en litière sur une hauteur d'où il pouvait voir le champ de bataille. Il fut témoin des divers mouvemens des deux armées avec la plus grande agitation et la plus vive inquiétude, et vit enfin la défaite totale de ses troupes avec l'indignation d'un vieux capitaine long-temps accoutumé à vaincre. Il tenta de se dérober par la fuite, mais il fut fait prisonnier et gardé avec toute la vigilance possible *.

Les Péruviens au lieu d'exécuter la résolution qu’ils avaient prise d’attaquer les Espagnols , se retirèrent tranquillement après la bataille, et il n'y a peut-être pas dans l’histoire du Nouveau- Monde un exemple plus frappant de l'ascendant des Espagnols sur les Américains que de voir ceux-ci, témoins de la défaite et de la dispersion d’un des partis, n'avoir pas le courage d'attaquer l’autre affaibli et fatigué par sa victoire même, et n'oser tomber sur leurs oppresseurs lorsque la fortune leur offrait une occasion si favorable de les combattre avec avantage 1 2.

Cuzcofut pillée par les vainqueurs, quiy trouvèrent un butin considérable formé en partie des restes des trésors des Indiens et en partie des richesses amassées par leurs adversaires au Pérou et au Chili. Mais ces dépouilles et tout ce que leur chef put y ^jouter se trouvèrent si fort au-dessous de ce qu'ils croyaient être dit à leurs services, que Ferdinand Pizarre ne pouvant les satisfaire eut recours au même expédient que son frère avait employé dans une occasion semblable. Il chercha i occuper ces esprits hautains et remuans, afin d'empêcher leurs plaintes de dégénérer en mutinerie. Il encouragea ceux de scs officiers qu'il jugea les plus actifs à entreprendre de découvrir et de soumettre différentes provinces où les Espagnols n'avaient pas encore pénétré. Tous les chefs qui commandèrent quelqu'une de ces expéditions furent suivis par beaucoup de volontaires, qui montraient une ardeur et une confiance qu'on ne trouve que dans les aventuriers de ce siècle. Plusieurs des soldats d' Almagro s'enrôlèrent aussi , et Pizarre eut la satisfaction d'être délivré des importunités de

1 Zaratc, lib. ni, cap. u, ni. Vciia, part. n. lib. u, cap. xxxvi, xxvvin. Herrera, Vecad. VI, lib. ni, cap x-xii ; lib. iv, cap. i-vi.

* Zaralc , lib. ni , cap. u. Vega , pari, u , cap. xxxviu.

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scs partisans mécontens et de la crainte de tes anciens ennemis *.

Almagro demeura plusieurs mois étroitement gardé et livré à toutes les inquiétudes que lui causait l'incertitude de sa situation. Son sort était Usé par les Pizarres depuis le moment où • il était tombé entre leurs mains; mais la prudence les forçait de différer leur vengeance jusqu'à ce que les soldats qui avaient servi sous Almagro et plusieurs de leurs partisans même en qui ils ne pouvaient se confier entièrement, fussent éloignés de Cuzco. Dès que cet obstacle ne subsista plus, Almagro fut accusé juridiquement pour crime de trahison , jugé avec les formalités ordinaires et condamné à la mort. Sa sentence le frappa de terreur, et quoiqu'il eût souvent bravé la mort avec la plus grande intrépidité dans les combats , il ne put sans faiblesse la voir s’approcher sous une forme ignominieuse. Il eut recours à des supplications basses et indignes de sa gloire. 11 conjura les Pizarres de se souvenir de leur ancienne amitié et des services qu’il avait rendus à leur famille. Il rappela à François l'humanité dont il avait usé envers Ferdinand et Gonzalès ses prisonniers dont il avait épargné la vie malgré les remontrances de ses plus fidèles amis. 11 le pressa enfin d'avoir pitié de son âge et de ses infirmités, et de lui laisser les tristes restes d’une vie qui ne pouvait pas encore être bien longue, pour lui donner le temps d’expier ses péchés et de faire sa paix avec le ciel. Les supplications d’un homme aimé de tous ceux qui avaient servi sous lui arrachèrent des larmes de tous les yeux et touchèrent les coeurs les plus durs, dit un historien espagnol, mais les Pizarres demeurèrent inflexibles. Dès qu’Almagro vit que son sort était inévitable, il reprit la dignité et le courage d'un ancien soldat. Il fut étranglé dans sa prison et ensuite publiquement décapité dans la soixantequinzième année de son âge. Il laissa un fils qu’il avait eu d’une femme indienne de Panama , alors prisonnier i Lima et qu’il nomma néanmoins son successeur dans son gouvernement, en vertu du pouvoir qu’il en avait de l’empereur3.

* Zarate, lib. in, cap. ni. Gomara, HM., cap. cm. Herrrra, Dccad. VI, lib. iv, cap. vu.

•Zarate, lib. ni, cap, ni. (,um. , liitt. , p. 141. Vega, parc II, lib. n, cap. mu. Herrera, Décati. VI, lit. IV, ap. il.; lib. v, cap. I.

La guerre civile du Pérou suspendant toute communication avec l'Espagne, la nouvelle de ces événemens extraordinaires n’y arriva que fort tard. Malheureusement pour le parti victorieux elle y fut apportée par quelques-uns des officiers d' Almagro qui avaient quitté ce pays à l'époque de cette dernière révolution, et qui racontèrent les faits avec toutes les circonstances défavorables aux Pizarres; leur ambition, leur mépris pour leurs engagemens les plus solennels , leur violence et leur cruauté forent peintes avec toute la malignité et l'exagération de l’esprit départi. Ferdinand Pizarre, qui arriva bientôt après et qui se montra à la cour avec une magnificence extraordinaire, travailla à effacer ces impressions et à se justifier lui-même et ses Frères en représentant Almagro comme l’agresseur. L’empereur et scs ministres, sans être en état de décider avec certitude lequel des deux partis était le plus coupable, virent clairement les suites funestes qu’on devait attendre de ces dissensions. Il était bien manifeste que tandis que des gouverneurs chargés de l’administration de deux colonies naissantes emploieraient l’un contre l’autre des forces destinées à les défendre contre l’ennemi commun, le bien public ne serait plus rien pour eux et les Indiens pourraient profiter de leur désunion pour exterminer les vainqueurs et les vaincus. Mais il était plus aisé de connaître le mal que de trouver le remède. Les informations qu’on avait reçues étaient si incomplètes et si suspectes, le lieu de la scène était si éloigné, qu'il était presque impossible de prescrire à un administrateur la conduite qu'il devait suivre, et qu'avant qu'aucun plan approuvé en Espagne pût être suivi au Pérou, l’exécution pouvait en devenir très funeste par le changement des circonstances et de la situation des partis.

L’empereur se vit donc obligé d’envoyer au Pérou un homme revêtu de pouvoirs très étendus et presque arbitraires , qui , après avoir observé l’état des affaires par lui-même et recherché sur les lieux la conduite des différées chefs, fût autorisé â établir la forme du gouvernement qu’il jugerait la plus avantageuse à la métropole et â la colonie. Vaca de Castro fut choisi pour cet important emploi. Il était juge de l’audienœ royale de Valladolid , et ses talens, son int“ grilé, sa fermeté justifièrent le choix de son

souverain. Scs instructions, quoique très amples, ne le liaient pas dans ses opérations. Selon les circonstances, il pouvait revêtir différens caractères. S'il trouvait le gouverneur encore vivant il ne devait prendre que la qualité de juge pour conserver l’air d'agir de concert avec lui et ne pas blesser un homme qui avait si bien mérité de son pays. Mais si Pizarre était mort il était muni de provisions qu'il produirait et qui le nommaient son successeur au gouvernement. Cette attention pour Pizarre semble pourtant avoir été l'effet de la crainte de son pouvoir plutôt qu'un témoignage d’approbation donné à sa conduite ; car au même moment où la cour paraissait ainsi vouloir le ménager, son frère Ferdinand fut arrêté à Madrid et renfermé dans une prison où il demeura plus de vingt ans

Tandis que Vaca de Castro se disposait à partir, des événemens importans se passaient au Pérou. Le gouverneur, se regardant après la mort d'Almagro comme unique dépositaire de l’autorité, partagea les terresaui vainqueurs. S’il eût fait ce partagcavecquelqueimpartialité, cette contrée était assez vaste pour lui fournir de quoi récompenser ses partisans et gagner ses ennemis; mais Pizarre se conduisit avec toute l’injustice de l'esprit de parti et non avec l’équité d'un juge qut cherche ù distinguer et à récompenser le mérite. Il commença par prendre pour lui, ou pour ses frères et ses favoris, de grands districts dans les parties du pays les mieux cultivées et les mieux peuplées. Les autres n'eurent dans leurs lots que les terrains les moins bons et les plus mal situés, les soldats d'Almagro, parmi lesquels étaient plusieurs des premiers aventuriers à la valeur et à la persévérance desquels Pizarre avait dû la plus grande partie de ses succès, furent totalement exclus d<? la propriété de ces terres qu'ils avaient conquises. Comme la vanité de chacun lui faisait attacher une valeur exorbitante à scs services, etfexagérer ses prétentions i mesure que les conquêtes s'étendaient, tous ceux qui furent trompés dans leurs espérances se récrièrent hautement contre l’injustice et la rapacité du gouverneur,

^ ' Gomara, Bût., cap. cxui. Vcca, part, xi, tib. n, cap. il. Ilcrrcra, Décati VI, tib. vm , cap. i , xi ; tib. x , cap. i.

tandis que les partisans d'Almagro murmuraient en secret et méditaient leur vengeance ’.

Quelque rapides qu’eussent été les progrès des Espagnols dans l’Amérique méridionale, depuis l’entrée de Pizarre au Pérou, leur passion pour les conquêtes n’était pas encore satisfaite. Les officiers que Ferdinand Pizarre avait mis i la tête de différens détachcmens avaient pénétré dans plusieurs provinces. Ils souffrirent beaucoup, les uns dans les régions stériles et froides des Andes , les autres dans les bois , les marais et les plaines; mais ils firent des découvertes qui étendirent les connaissances et la domination des Espagnols. Pierre de Valdivia reprit le projet d’Almagro sur le Chili ; et malgré le courage des naturels du pays, il fit de si grands progrès, qu’il fonda la ville de Sainl-Iago, le premier établissement espagnol dans cette province1, mais de toutes lesexpéditions laites vers ce tempslâ , celle de Gonzalês Pizarre est la plus mémorable. Le gouverneur ne voulant souffrir dans aucune place importante au Pérou personne que scs frères et lui, avait ôté à Benalcasar, le même qui avait conquis Quito, le gouvernement de ce royaume pour en revêtir son frère Gonzalês. 11 chargea celui-ci de tenter la découverte et la conquête des pays situés à l’est des Andes, que les Indiens disaient être abondans en cannelle et autres épices recherchées. Gonzalês, aussi courageux et aussi ambitieux que scs frères, entreprit avec zèle cette périlleuse expédition. Il partit de Quito à la tète de trois cent quarante soldats , dont près de la moitié étaient à cheval , avec quatre mille Indiens pour porter leurs provisions. Dans cette route, qu’il fallait s’ouvrir au travers des montagnes , les malheureux Indiens périreut presque tous par l’excès du froid et de la fatigue auxquels ils n’étaient pas accoutumés. Les Espagnols, quoique plus robustes et plus capables de soutenir la différence des climats, souffrirent infiniment, et perdirent quelques hommes ; mais lorsqu'ils furent descendus dans le plat pays, leurs souffrances augmentèrent. Ils essuyèrent deux mois de pluies continuelles qui ne leur laissaient pas assez d’intervalle pour sécher leurs habits 3. Les plaines immenses qu’ils

1 Vega, part, n, tib. in, cap. il. ilcrrcra, Décati. VI, Iib. vm, cap. t.

’ Zarate, tib. ni, cap. un. OTalle, Iib. u, cap. t.

'Zarate, tib. iv, cap. u.

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traversaient, entièrement dépourvues d’habitans ou occupées par les peuplades les plus barbares et les moins industrieuses du Nouveau-Monde, leur fournissaient fort peu de subsistance. Ils étaient obligés de se faire un chemin dans les marais ou de l’ouvrir dans les bois, en coupant les arbres. Des travaux si continus et le défaut de nourriture auraient épuisé la constance de toute espèce de troupes ; mais le courage et la persévérance des Espagnols du seizième siècle étaient à l'épreuve de tout. Toujours séduits par les fausses relations qu’on leur faisait de la richesse des pays qu’ils allaient chercher , ils persistèrent jusqu’à ce qu’ils eussent atteint les bords du Coca ou Napo, une des grandes rivières qui se jettent dans le Maragnon. Là , ils construisirent avec beaucoup de peine une barque qu’ils comptaient devoir leur être d’une grande utilité pour leur faire passer les rivières, leur procurer des provisions et reconnaître le pays. Elle fut montée par cinquante soldats, sous le commandement de François Orellana , le premier officier de la troupe après Pizarre. Le cour» du fleuve les emporta avec une si grande rapidité , qu’ils devancèrent bientôt leurs compagnons , qui les suivaient par terre avec beaucoup de lenteur et de difficulté.

Éloigné de son commandant , Orellana , jeune homme ambitieux, commença à se regarder comme indépendant; et transporté de la passiqp dominante dans ce siècle, il forma le projet de se distinguer lui-même par quelque découverte en suivant le cours du Maragnon jusqu’à l'Océan, et en reconnaissant les vastes pays que ce fleuve arrose. Ce projet était aussi hardi que perfide. Orellana fol sans doute coupable en désobéissant J son chef, et en abandonnant ses compagnons dans des déserts inconnus, où ils n’avaient d'autre espérance de succès dans leur entreprise et de salut pour eux-mêmes que celle qu'ils fondaient sur cette même barque qu’Orellana leur enlevait ; mais son crime est en quelque sorte expié par la hardiesse avec laquelle il se hasarda à suivre une navigation de près de deux mille lieues à travers des nations inconnues, dans un bâtiment fait à la bâte, de bois vert et mal construit, sans provisions, sans boussole, sans pilote. Son courage et son ardeur suppléèrent à tout ce qui lui manquait. En s’abandonnant avec audace au cours du Napo, il fut porté au sud

jusqu'à la grande rivière du Maragnon. Tournant ensuite à l’est avec le fleuve, il suivit cette direction. 11 fit des descentes fréquentes sur les bords , tantôt enlevant de force quelques provisions aux nations sauvages qu’il trouvait sur sa route, et tantôt les obtenant à l'amiable des peuplades plus civilisées. Après une longue suite de dangers surmontés avec un courage étonnant et de travaux supportés avec non moins de constance, il entra dans l’Océan, où de nouveaux périls l'attendaient (.137). Il les surmonta de même, et arriva enfin à l'établissement espagnol de l'Ile de Cubagua, d'oj il fit voile pour l'Espagne. La vanité naturelle aux voyageurs qui ont vu des pays inconnus aux autres hommes et l'artifice ordinaire aux aventuriers occupés de se faire valoir, concoururent à lui faire mêler dans le récit de son voyage beaucoup de merveilleux à la vérité. 11 prétendit avoir découvert des nations si riches, que les toits de leurs temples étaient couverts de plaques d'or, et donna une' description détaillée d'une république de femmes guerrières qui avaient étendu leur domination sur une partie considérable des plaines immenses qu’il avait visitées. Ces contes extravagans donnèrent naissance à l'opinion qu'il y avait dans cette partie du Nouveau-Monde un pays abondant en or, connu sous le nom de El-Darado, et une république d’Amazones ; et tel est le goût des hommes pour le merveilleux , que ce n’est qu'après beaucoup de temps et avec beaucoup de difficulté que la raison et l’observation ont détruit ces fables. Le voyage d’Orellana , dépouillé de toutes ces circonstances romanesques, mérite cependant d'être remarqué non-seulement comme une des plus belles entreprises de ce siècle si fécond en entreprises, mais comme le premier événement qui ait donné une connaissance certaine de l’existence de ces régions immenses qui s'étendent à l’est depuis les Andes jusqu'à l’Océan *.

Il n’y a point de termes qui puissent exprimer la consternation de Pizarrelorsquearrivéaueonfiuent du Napo et du Maragnon, où il avait donné ordre à Orellana de l’attendre, il n’y trouva pas la barque. Il ne put croire qu’un

> Zarate, lib. ir, cap. îv. Gomara, Hist., cap. tnm. Vega, part, ai, lib. ui, cap. iv Berrcra, DtcadX 1, lib. ix, cap. ii-y. Rodrigue», El Maragnon y Amasonat . lib. I, cap. lu.

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homme à qui il avait confié l’exécution d'un ordre si important eût assez de bassesse et d'ingratitude pour l'abandonner dans une pareille situation. En ne le trouvant pas au lieu du rendez-vous, il attribua son absence à quelque accident. 11 s'avança jusqu'à cinquante lieues plus loin en suivant les bords du Maragnon , espérant û chaque moment voir la barque revenir chargée de provisions. Enfin il trouva dans ces déserts un officier d'Orellana qui y avait été abandonné pour avoir eu le courage de faire des remontrances à Orellana contre cette perfidie, l’izarre apprit de lui toute l’étendue du crime d'Orellana , et ses compagnons comprirent toute l'horreur de leur situation, dans ce moment oû ils se virent privésdc leur unique ressource. Lecourage des plus hardis et des plus anciens vétérans fut abattu et tous demandèrent à retourner à l'instant même sur leurs pas. Pizarre affectant d'être tranquille ne combattit pas leurs désirs; mais il se trouvait alorsà douze cents milles de Quito, et dans leur retour les Espagnols eurent à vaincre des difficultés plus grandes encore que celles qu'ils avaient trouvées dans leur première route , sans être soutenus par les espérances qui les animaient alors. La fhim les contraignit de se nourrir de racines et de baies sauvages, de manger leurs chevaux , leurs chiens , les reptiles les plus dêgoûtans, et enfin jusqu’au cuir de leurs selles et de leurs ceinturons. Quatre mille Indiens et deux cent dix Espagnols périrent dans cette expédition malheureuse qui dura près de deux ans, etcommcOrellanaenavaitemmené cinquante, il n'en revint que quatre-vingts â Quito, nus comme des sauvages, et si exténués par la faim et la fatigue, qu’ils ressemblaient plus à des spectres qu'à des hommes ■.

Mais au lieu de jouir du repos que son état eût demandé, Pizarre, de retour à Quito, y apprit un événement fatal qui le menaçait de meilleurs plus grands encore que ceux qu’il venait d’éprouver. Depuis que son frère avait partagé ses conquêtes entre ses compagnons avec la partialité que nous avons fait remarquer plus haut, les partisans d’Almagro, se considérant comme proscrits par le parti dominant, ne conservaient

• Zarale, lib. it, cap. ii-t. Vega . part, n, lit), vin, cap. ni , iv, v, xiv. Herrera, Décati. VI, lib. ni. cap. vu, vin ; lib. ix, cap. ii-v. Décati. Vit, lib. il! , cap. xiv. l'iiar. , V ara ne s ilustr., p. 310, etc.

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plus aucune espérance d’améliorer leur sort. Un grand nombre d’entre eux s'étalent retirés à Lima, où la maison du jeune Almagro leur était toujours ouverte. La petite portion de la fortune du père que le gouverneur avait laissée au fils était employée à les faire subsister. L'attachement que tous ceux qui avaient servi sous Almagro lui avaient montré s'était porté sur son fils qui venait d'atteindre l’âge de virilité et qui était doué de toutes les qualités propres à captiver l’affection des soldats. D'une figure agréable , adroit à tous les exercices du corps, hardi, d'un caractère ouvert et généreux, il semblait né pour commander; et comme son père avait reconnu en lui-même les inconvéniens du manque d'éducation , il l'avait fait instruire avec soin : les connaissances qu’il avait acquises augmentaient le respect qu’avaient pour lui des aventuriers , la plupart ignorons , sur lesquels il avait à cet égard une grande supériorité. Les partisans d’Almagro trouvèrent dans ce jeune homme un centre de réunion dont ils avaient besoin , et le regardant comme leur chef ils étaient disposés à tout entreprendre pour le servir. Mais leur affection pour Almagro n'élait pas leur unique motif. Il s’y joignait le désir de sortir de la fâcheuse situation où ils étaient. Plusieurs d'entre eux manquant de tout (138), et las de traîner une vie à charge à leur chef ou à ceux de leurs compagnons qui avaient pu dérober quelques débris de leur fortune aux confiscations et aux violences des Pizarres , attendaient avec impatience une occasion d’exercer leur courage et leur activité. Ils commencèrent à délibérer sur les moyens de se venger de l’auteur de leurs maux. Leurs complots ne demeurèrent pas entièrement ignorés , et le gouverneur fut averti de se tenir sur scs gardes contre des hommes qui paraissaient méditer quelque action désespérée et qui avaient assez de résolution pour l’exécuter. Mais soit intrépidité naturelle ou mépris pour des gens que leur pauvreté même lui paraissait mettre hors d’état de rien entreprendre de considérable , il négligea les avertissemens de ses amis. «Soyez tranquilles, leur disait-il, je serai en sûreté tant qu’il n’y aura personne au Pérou qui ne sache que je puis en un moment ôter la vie à celui qui oserait concevoir le projet d'attenter à la mienne. « Cette sécurité donna aux partisans d’Almagro tout le temps de laisser mûrir leur

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projet, et Jean de Ilerrada, officier de beaucoup de talent , qui avait élevé le jeune Almagro, dirigea leurs mesures avec tout le zèle que son attachement pour Almagro lui inspirait, et avec toute l'autorité que lui donnait sur les conjuré# l'ascendant connu qu'il avait sur son pupille.

Un dimanche, vingt-sixième jourde juin, vers midi, temps de repos dans tous les pays chauds, Hcrrada et dix-huit des plus déterminés coujurés sortent de la maison d’Almagro, armés de toutes pièces et l’épée J la main. Ils s'avancent à grands pas vers le palais du gouverneur, en criant : Vive le roi! meure te tyran! Les autres conspirateurs, avertis par un signal, se tiennent en armes à différons postes pour les soutenir. Pizarre, ordinairement environné d'une suite nombreuse , telle que pouvait l'avoir le particulier le plus riche du siècle dans lequel il vivait , n’avait alors presque personne auprès de lui parce qu’il venait de se lever de table , et que la plupart de ses domestiquess’étaient retirésdans leurs chambres. Les conjurés passèrent les deux premières cours sans obstacle. Ils étaient déjà au pied de l’escalier , lorsqu’un page donna l'alarme à son maître qui conversait avec quelques amis dans une grande salle. Le gouverneur, qu’aucun danger n’étonnait , demanda ses armes et ordonna à François de Citaves de fermer la porte. Mais cet officier ne conservant pas assez de présence d’esprit pour exécuter un ordre si prudent , courut jusque sur l’escalier et demanda aux conjurés ce qu'ils voulaient et où ils allaient. Au lieu de répondre ils lui percent le cœur d’un coup de poignard et se précipitent dans la salle. Quelques-uns de ceux qui y étaient se jetèrent par les fenêtres, d’autres tentèrent de s'échapper, et un petit nombre se mettant en défense suivirent le gouverneur dans une chambre voisine. Les conjurés, animés par la vue de l'objet de leur haine , les y poursuivirent. Pizarre , sans autres armes qu’un bouclier et son épée , défendit l'entrée, et aidé de son beau-frère Alcantara et de sa petite troupe d'amis , il soutint un combat si inégal avec une bravoure digne de ses anciens exploits et avec la vigueur d’un jeune homme. «Courage, compagnons, s’écriaitil , nous sommes encore assez de braves gens pour faire repentir ces traîtres de leur audace. Mais les conjurés , couverts de leur armure , se défendaient aisément des coups qu'on leur por-

tait, tandis que tous les leurs faisaient couler le sang. Alcantara tomba mort aux pieds de son frère. Sesautresamisétaient presque tous blessés mortellement . Le gouverneur, si las q u'i I pouvait • à peine manier son épée et ne pouvant plus se défendre contre tant d'ennemis, reçut un coup mortel dans la poitrine, tomba et mourut sur-lechamp. Aussitôt les assassins coururent dans les rues, leurs épées sanglantes à la main el publiant la mort du tyran. Ils furent joints par environ deux cents de leurs compagnons. Après avoir con duit le jeune Almagro en pompe dans la ville, ils assemblèrent les magistrats et les principaux citoyens qu’ils forcèrent de le reconnaître comme le légitime successeur de son père dans le gouvernement. le palais de Pizarre , ainsi que les maisons de plusieurs de ses partisans , furent pillés par les soldats qui eurent la double satisfaction de se venger de leurs ennemis et de s'enrichir des dépouilles de ceux aux mains desquels étaient tombées toutes les richesses du Pérou La hardiesse et le succès de celte conspiration, aussi bien que le nom et les qualités populaires d‘ Almagro, attirèrent sous scs drapeaux un grand nombre de soldats. Tous ceux qui désespéraient de leur fortune sous le gouvernement de Pizarre, tous ceux qui avaient souffert de ses violences ou de son avidité dans les dernières années de sa vie , se déclarèrent sans hésiter en faveur d'Almagro ; ils étaient en grand nombre , et le jeune Almagro se frouva’bientôl à b tète de huit cents des plus anciens et des plus braves soldats du Pérou. Gomme sa jeunesse et son inexpérience ne lui permettaient pas de les commander en personne , il nomma Ilerrada général. Mais avec de si grandes forces assemblées en si peu de temps il s’en fallut bien que son autorité fût universellement reconnue. Pizarre avait laissé beaucoup d’amis à qui sa mémoire était chère. L’assassinat cruel d'un homme à qui sa patrie avait de si grandes obligations remplissait d’horreur tous ceux qui conservaient quelque impartialité. La naissance honteuse d’Almagro et l’incertitude du titre sur lequel il fondait ses prétentions le faisaient regarder par d'autres comme un usurpateur. Les

* Zaratc, lih. iv, cap. vi-vm. Gomara, Hlst., c. cxut, cxlv. Vega, part, il, lib. ni, cap. v, vu. Hcrrrra, Decrnt. VI, lib. x, cap. it-tii. Puant), far. illusir .,

C72 HISTOIRE D’AMKRIQÜE. [1641]

commandans de plusieurs provinces refusèrent de reconnaître son autorité jusqu'à ce quelle fût confirmée par l'empereur. Dans d'autres, comme à Cuzco, on leva l'étendard royal, et on fit des pré|>aratifs pour venger la mort du gouverneur.

Ces causes de guerres ne seraient pas demeurées long-temps sans activité ; mais elles acquirent plus de force aussitôt que l'arrivée de Vaca de Castro fut connue. Après un long et pénible voyage, il fut jeté par le mauvais temps dans un petit havre de la province de Popayan , et s'avançant A petites journées par de très mauvais chemins , il arriva enfin à Quito. Il apprit en route la nouvelle de la mort de Pizarre et les événemens dont elle avait été suivie. Il produisit sur-le-champ ses patentes de gouverneur du Pérou , qui lui donnaient les mêmes privilèges et la même autorité dont avait joui son prédécesseur, et fol reconnu sans difficulté par Benalcasdr, adelantade ou lieutenant général pour l'empereur dans le Popayan , et par Pedro de Puetles qui en l’absence de Gonzalès Pizarre, avait le commandement des troupes restées à Quito. Vaca de Castro, en prenant ainsi possession du gouvernement , montra qu’il possédait les talcns nécessaires dans une conjoncture si délicate. Par son crédit et son adresse, il eut bientôt assemblé un corps de troupes suffisant , non-seulement pour être lui-même A couvert de toute insulte , mais pour être en état de faire respecter son autorité. Il dépêcha des personnes de confiance dans les divers établissemens du Pérou pour y foire notifier légalement son arrivée et sa commission, et foire connaître A ses compatriotes les volontés de l'empereur relativement au gouvernement du pays. Il envoya des émissaires qui encourageaient les officiers espagnols mécontens de la conduite d’Almagro à montrer leur fidélité pour leur souverain en soutenant l'homme A qui ce prince avait confié son autorité. Ces mesures produisirent beaucoup d'effet. Encouragés par l'approche du nouveau gouverneur, ou préparés par ses insinuations, les sujets fidèles se maintinrent dans leurs principes, et les avouèrent hautement. Les plus timides laissèrent entrevoir leur manière de penser. Ceux qui étaient encore chancelans et neutres, pressés par la nécessité de prendre un parti , commencèrent A pencher vers celui

qui leur parut alors le plus sûr aussi bien que le plus juste

Almagro s’aperçut qu'il baissait tous les jours dans l'opinion de ses partisans, et pour arrêter ' les progrès de cette défection avant l'arrivée de Vaca de Castro, il s'avança vers Cuzco à la tète de ses troupes. Le corps le plus considérable de ses ennemis y était assemblé sous les ordres de Pedro Alvarès Holguin. Pendant sa marche, Herrada, qui avait jusque-lA guidé sa jeunesse , mourut, et depuis cette époque ses mesures forent toutes violentes, concertées sans prudence et maladroitement exécutées. Ilolguin, avec des forces fort inférieures, descendait vers la eûte au même temps où Almagro s'avançait vers Cuzco. Par un stratagème très simple, il trompa un ennemi sans expérience, évita le combat et exécuta une jonction avec Alvarado , officier de distinction qui avait été le premier A se déclarer contre Almagro comme contre un usurpateur.

Vaca de Castro les rejoignit bientôt avec les troupes qu'il avait amenées de Quito, et faisant placer l'étendard royal devant sa tente, il déclara qu'il voulait remplir en personne la fonction de général de toutes les troupes. Quoique attaché par la profession qu'il avait exercée jusqu’alors 1 une vie pacifique et sédentaire, il montra tout de suite l'activité et le coup d'œil décisif d’un officier accoutumé à commander. Se voyant maître de forces bien supérieures A celles de son ennemi , il voulut terminer promptement la guerre par une bataille. Les partisans d'Almagro n’espérant aucun pardon du crime qu’ils avaient commis en massacrant le gouverneur, ne cherchaient pas eux-mêmes A éviter ce genre de décision. Les deux partis se rencontrèrent à Chupas, lieu distant d'environ deux cents milles de Cuzco, et combattirent avec toute la violence des guerres civiles et toute la foreur des haines particulières, animés encore par le désir de la vengeance et les derniers efforts du désespoir, La victoire, après avoir demeuré longtemps incertaine , se déclara A la fin pour Vaca de Castro. La supériorité du nombre, l’intrépidité du général et les talens militaires de François de Carvajal , officier formé sous le grand

1 Benzo, lib. ni, cap. ix. Zarate, lib. it, cap. xi. Goraara, cap. cxlvi, cxlvu. Ilerrera , Decad. VI, Ub x, cap. i, h, in, vu, etc.

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capitaine dans les guerres d'Italie, et qui jeta dans cette journée les fondemens de sa réputation au Pérou, triomphèrent de la bravoure des partisans d’Almagroetdecellede leur chef, qui se conduisit avec un courage digne d'une meilleure cause et d uue autre destinée. Le carnage fut grand , eu égard au nombre des combattans. Plusieurs des vaincus, et particulièrement ceux qui avaient trempé dans l'assassinat de Pizarre , se jetèrent au milieu des ennemis pour éviter une mort honteuse. De quatorze cents hommes qui formaient le nombre des combattans des deux armées, il en demeura cinq cents sur le champ de bataille, et le nombre des blessés fut encore plus considérable '.

I a-s lalcns que Vaca de Castro avait déployés dans le conseil et sur le champ de batailleavaient étonné les aventuriers du Pérou ; mais sa conduite après la victoire ajouta encore à leur surprise. Dispensateur sévère de la justice par caractère, il était d’ailleurs persuadé qu'il fallait des exemples d'une rigueur extraordinaire pour arrêter l'esprit de licence répandu parmi des militaires si éloignés du centre de l’autorité. Son premier soin fut de faire faire le procès à ses prisonniers. Quarante furent condamnés à mort comme rebelles, et les autres bannis du Pérou. Leur chef, qui s’était sauvé de la bataille, ayant été trahi par quelques-uns de scs officiers, fut publiquement décapité à Cuzco, et avec lui furent éteints et le nom d'Almagro et l'esprit de parti qui avait jusque-là désolé le Pérou J.

Pendant que ces scènes violentes se passaient , l'empereur et ses ministres préparaient des lois i l'aide desquelles ils espéraient ramener la tranquillité dans les établissemens espagnols du Nouveau-Monde et y introduire un meilleur système de police inléiieure. Les conquêtes vastes et rapides des Espagnols n'avaient pas été le fruit des efforts réguliers et suivis de la nation; elles étaient l’ouvrage d'aventuriers particuliers. Après les premiers arméniens faits pour découvrir l'Amérique , la cour d’Espagne, sous les règnes agités de Ferdinand et de Charles Y, deux

1 Zarate, lib. iv, cap. xu-xiï. Gomara, cap. cxltiii. Vega. part u , lib; m, cap. n-xviii. Herrera, Dtcad. VII, lib. i, cap. i, u, in; lib. m, cap. i, n.

* Zarate, lib. ir, cap. ni. Gomara, cap. et. Herrera, Decad. Vil, lib. ni , cap. xii ; lib. vi, cap. i.

princes dont l'un était l'homme le plus intrigant et l'autre le plus ambitieux de son siècle , avait été si fort occupée de projets et de guerres avec presque toutes les nations de l’Europe, qu'elle n'avait pas eu le temps de porter son attention sur des objets éloignés et moins intéressais. Le soin de poursuivre les découvertes et de tenter des conquêtes était abandonné à de simples particuliers ; ces hommes, 9nimés par l’amour de la nouveauté, par la passion pour les voyages, par l’avarice, par l'ambition, par l’espoir de mériter le ciel , se jetèrent avec tant d'ardeur dans cette nouvelle carrière qu’en moins d'un siècle les contrées immenses que possède aujourd'hui l'Espagne dans le Nouveau- Monde furent soumises à son empire. Le gouvernement n’avant presque point contribué aux frais des expéditions ne pouvait pas s'attendre à en retirer de grands avantages. La souveraineté des pays conquis et le quint de l'or et de l'argent des mines furent réservés à la couronne; les conquérons s’emparaient de tout le reste comme leur appartenant de droit, ils regardaient le pillage comme une indemnité des dépenses qu’ils avaient faites pour s'équiper, et les terrains qu'ils partageaient suivant de certaines règles comme des établissemens permanens dus à leur valeur. Dans cette première distribution des possessions l'étendue de chacune était mal connue; il était impossible à l'administration de s’apercevoir de tous les inconvéniens qui pouvaient résulter d'une semblable opération, et on fut forcé de fermer les yeux sur beaucoup d’injustices. Les peuples vaincus furent pillés avec une rapacité destructive et leur pays distribué à leurs nouveaux maîtres en portions exorbitantes, excédant de beaucoup toutes les récompenses auxquelles pouvaient prétendre les conquérais. Ces hommes ignorons et grossiers, hors d’état déformer aucun plan général de police intérieure , uniquement occupés de leur intérêt et incapables de sacrifier un profit actuel à l’espérance d'un avantage éloigné pour eux-mêmes ou pour le public, n’avaient d'autre objet que de s'enrichir promptement sans s'embarrasser des conséquences funestes que pouvaient avoir les moyens qu'ils employaient. Mais lorsque la cour d’Espagne eut enfin reconnu l’importance de ses possessions en Amérique, elle sentit la nécessité de les administrer sur un plan cnliérc-

ment nouveau et de substituer les institutions d'un gouvernement régulier aux maximes et aux usages établis par des aventuriers qui ne savaient que vaincre.

Un mal surtout demandait le plus prompt remède. l,es conquérans du Mexique et du Pérou avaient suivi le fatal exemple que leur avaient donné leurs compatriotes dans les lies ; ils s'élaieut livrés à4a recherche de l'or et de l'argent des mines avec la même imprudence et la même ardeur : la même conduite avait eu les mêmes suites. Les naturels, employés à ce travail par des maîtres qui leur imposaient des tâches bien au-dessus de leurs forces, périssaient avec tant de rapidité que l'Espagne devait craindre de ne régner bientôt que sur un vaste désert , au lieu de posséder un pays peuplé et susceptible d'amélioration.

L’empereur et ses ministres étaient persuadés de ces tristes vérités et s'étaient occupés de prévenir la destruction des Indiens qui allait leur faire perdre tous les avantages qu'ils attendaient de leurs nouvelles possessions. Cette crainte avait fait porter de temps en temps les différentes lois dont j'ai fait mention , et par lesquelles on voulait assurer â ce peuple un traitement plus humain et plus équitable. Mais la distance où était l’Amérique du centre du gouvernement, la faiblesse de l’autorité dans les nouvelles colonies, l'avarice et l'audace des soldats qui ne connaissaient aucun frein , avaient empêché jusque-là les meilleures lois d'avoir aucun effet sensible. Le mal croissait ; les affaires de l'Europe laissaient en ce moment à l'empereur quelque loisir pour tourner son attention sur l'Amérique; non content de délibérer sur cette importante matière avec scs ministres et les membres de son conseil, il consulta diverses personnes qui avaient résidé long-temps dans le .Nouveau- Monde, pour s'aider du résultat de leur expérience et de leurs réflexions. Heureusement pour les Américains, Barthélemy de Las Casas se trouvait à Madrid chargé des affaires d'une maison de son ordre; l’empereur le fit appeler1. Quoique depuis le mauvais succès de ses efforts pour le soulagement des Indiens il se fût tenu renfermé dans le cloître et ne se fût occupé que des devoirs de la vie monastique,

' Rrmesal, f/ist. île Chiapa, p. 146.

son zèle pour ces malheureux, les premiers objets de sa compassion, loin de s'être amorti, n'avait fait que s’accroître par la connaissance plus suivie qu'il avait acquise de leurs calamités. Il saisit vivement cette occasion de rappeler ses anciennes maximes sur le traitement des Indiens, avec l'éloquence vive et naturelle d’un homme dont l'âme était profondément affectée par les scènes qui avaient frappé tant de fois ses yeux. Il fit un tableau pathétique de la destruction de l'espèce humaine dans le Nouveau- Monde, en homme convaincu de la vérité de tout ce qu'il avançait; il peignit des plus vives couleurs les nations indiennes emportées presque entières en moins de cinquante ans dans les Iles, et cette dévastation s'étendant sur le continent avec la même 'rapidité, il attribua ces calamités aux exactions, à la cruauté de ses compatriotes et à l'esclavage des Américains. Il soutint que leur liberté seule pouvait arrêter la dépopulation. Il ne se contenta pas des discours qu’il prononça sur ce sujet et de la force de l'éloquence qu’il y déployait; il conqiosa î cette occasion son traité célèbre de la destruction de l'Amérique1, dans lequel il rapporte avec les circonstances les plus horribles, et vraisemblablement avec quelque exagération, la dévastation de tous les pays conquis par les Espagnols.

L’empereur fut profondément affecté du récit de tant de barbaries; mais scs vues s'étendaient au-delà de celles de Las-Casas. Il conçut que pour donner à ses possessions du Nouveau Monde toute la valeur dont elles étaient suscep tibles, il ne suffisait pas de délivrer les Indiens de l'oppression sous laquelle ils gémissaient, mais qu’il fallait surtout y borner le pouvoir et les usurpations de scs propres sujets. Les conquérans de l'Amérique qui avaient rendu de si grands services à leur pays, étaient, pour la plupart, de basse naissance et d’un ordre de citoyens qui ne paraissaient mériter aucune distinction aux yeux du monarque. Les richesses prodigieuses que quelques-uns d'eux avaient rapportées dans leur patrie excitaient la jalousie dans un siècle moins accoutumé que le nôtre à voir des hommes d'une condition inférieure s'élever au-dessus de leur état et le disputer en faste à l’ancienne noblesse. Les possessions que

• Remuai, pac 192,190.

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les chefs deces aventuriers s’étaient appropriées étaient d’une étendue immense (139) et si le pays pouvait jamais recevoir des améliorations proportionnées à la fertilité du sol, les propriétaires ne pouvaient manquer de devenir trop riches et trop puissans pour de simples sujets. 11 paraissait à Charles également nécessaire de corriger l’un de ces abus et de prévenir l’autre, et les règlemens qu'on devait faire pour cela devaient être soutenus par une forme d’administration plus vigoureuse que celle qui jusqu’alors avait eu lieu en Amérique.

C’est dans ces vues qu'on forma un corps de lois contenant plusieurs dispositions salutaires sur la constitution et les pouvoirs du conseil souverain des Indes, sur l’étendue de la juridiction et l’autorité des audiences royales , sur l'administration de la justice et sur toutes les parties du gouvernement ecclésiastique et civil. Ces lois furent généralement approuvées ; mais on y joignit des règlemens qui excitèrent une alarme universelle et causèrent les plus violentes agitations, tels que les suivans :

Les repartimientos ou concessions de terres étant excessifs, les audiences royales forent autorisées à les réduire à une étendue modérée. A la mort de chaque aventurier ou planteur , les terres et les Indiens qui lui auraient été accordés ne passeraient plus à sa veuve ou à scs enfans, mais retourneraient à la couronne. Les Indiens seraient désormais exemptés de service personnel et ne seraient obligés ni de porter les bagages des voyageurs, ni de travailler aux raines , ni de plonger pour la pèche des perles. Le tribut dû par eux à leurs seigneurs serait fixé, et ils devaient être payés pour tous les ouvrages qu'ils feraient volontairement. Toute personne qui aurait été ou était actuellement dans quelque emploi public, tout ecclésiastique, tous les hôpitaux et monastères seraient privés des terres et des Indiens dont ils étaient en possession, et les terres étaient réunies à la couronne. Knfin tout habitant du Pérou impliqué au criminel dans la querelle de Pizarreetd'Almagro, serait dépouillé aussi de ses terres et de ses Indiens qu'on confisquerait au profit du roi.

Tous les ministres espagnols, jusqu’alors chargés des affaires de l’Amérique et les mieux instruits de l’état du pays , firent des remontrances contre ces règlemens funestes, selon

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