L’INTRODUCTION A L’HISTOIRE DU RÈGNE DE CHARLES-QU1NT
NOTE 1 , Sect. i , p. 2.
I,t consternation générale qm ne répandit parmi If* Breton*, lorsque apres le rappel de* légion* romaines, le* Pieté* et le* Calédonien* vinrent les attaquer, peot foire juger roinmen ce peuple avait été avili par une longue servitude sous les Romains. Haut la lettre qu'ils adressèrent à Ætius et qu'ils intitulèrent : Les gtmissemens de la Bretagne, ils s'expriment ainsi : a Nous ne savons plus de quel cùté nous tourner. Les Barbares nous chassent vers la mer et la mer noos repousse vers les Barbares. Il ne nous reste que le chois entre ces deux genres de mort, ou d'être engloutis dans les flots, ou d’étre égorgés par le for. • ( Jfi.it. GikUe , ap. Gai., Hist. Brit. script. , p. 6. ) On a de la peine h croire que celte lâche nation descendu de ces peuples bethqaeux qui repoussèrent César, et qui défendirent si long-temps leur liberté contre les armes romaines.
NOTE 2 , Sbct. i , p. 2.
Les nations barbares étaient non-seulement ignorantes ; elles regardaient la littérature avec dédain. EUes voyaient les babilau* de toutes les provinces de l'empire plongés dans la mollesse et redoutant la guerre; la lâcheté ne pouvait manquer d'inspirer du mépris à une race d'hommes si fier* et si belliqueux. « Lorsque nous voulons insulter un ennemi , dit loitprand , et lui donner des noms odieux , nous l'appelons Homaist. Ce nom seul renferme tout ce qu'on peut imaginer de bassesse, de lâcheté, d’avarice, «le débauche, de mensonge, enfin l’assemblage de ions 1rs vices. » Hoc solo , id est q nie quai InxuHar, quicquid memlacü , immo quicquid vitiorum est comprehendentes. (Luiiprand. Légat, apud Mural., Script. Mal., vol. Il, part. s, p. 481.)
Des Itarbares ignorons attribuaient celle corruption des manu» à l'amour des lettre* , et lorsqu'ils *e furent établis dans les provinces qu’ils venaient de conquérir , ils ne voulurent permettre qu’on donnât à leurs enfans aucune espèce d'instruction. «Car les sciences, disaient-ils, tendent à corrompre, à énerver et à avilir les âmes. Celui qui s’est accoutumé à trembler sous U férule d’un pédagogue osera -t il jamais regarder de sang -froid une lance ou une épée?» (Prooop., De bett. Gothor., liv. I, p. 4, ap. Script, bjraant. vol. i.) H s'écoula un grand nombre d’années avant que’ces nations grossières et ennemies de tout savoir produisissent aucun historien en état d’écrire leurs annales , de rendre compte de leur* institution* et de leur* mamu Dans le cours de ce période, la tradition de leur état ancien se perdit, et il ne rata aucun monument qui prtl en donner dans la suite uue coouaiessaoce certaine à leurs écrivains. Joroan-
dès, Paul Waméfride, Grégoire de Tours même, quoique les plus anciens et les plus accrédités des auteurs qui ont écrit l’histoire de ces peuples, n’ap^irennent rien de satisfaisant sur les lois et le* mœurs desGotbs, des Lombards et des Fronçais. Ce n’est point ft ce* auteurs , mais aux historien* Grec* et Romains que nous devons le peu de connaissances, Même imparfaites, que nous avons de l’état primitif de ces nations barbares.
NOTE 5 , SrcT. i, p. 2.
Un trait que rapporte Prisais, dans son histoire de l'ambassade envoyée à Attila, roi des Huus, peint fortement cette passion pour la guerre qui régnait parmi les nations barbares. A U fin d'un repas que ce féroce conquérant donna aux ambassadeurs rouuius, deux bcyibc* s’avaucèreut vers lui, et chantèrent un poème dans lequel ils célébraieut scs victoires et ses laiens militaires. Tou* les Huns attentifs avaient les yeux fixés sur les Bardes; quelque* uns paraissaient charmés des verset du chant ; d’autres étaient transportés de joie en sc rappelant leurs propres exploits, les vieillards fondaient en larmes, déplorant leur faiblesse et l’élat d'inaction où l’âge les avait réduits. ( Excerpta ex hist. Prisci rhet. ap. By ont. script.; edit. Venet xoL I, p. 46.)
NOTE 4, Sect. i, p 5.
L'Histoire d’Angleterre nous offre de* détails qui confirment doue manière remarquable les deux parties de ce raisonnement . les Saxons firent la conquête de la Grande-Bretagne , avec le même e*prtt destructeur qui distinguait toute* le* autre* nations barbares ; ainsi tons les anciens Bretons furent exterminés ou forcé* de chercher un asile dans les montagnes du pays de Galles, ou réduits sous le joug de l’esclavage. Le* Saxons introduisirent dans toute la Bretagne leurs lots , leure mœurs, leur gouvernement et leur langage, et ldentAt il ne resta aucun vestige de* institutions antérieures à leur conquête. Le contraire arriva dans une révolution postérieure. Lorsqu’une seule bataille eut placé Guillaume de Normandie sur le tréne de l’Angleterre, les halùtans Saxons furent opprimés, mais mm détruits, et le conquérant i employa en vain tous les ressorts de son autorité et de sa politique pour assujettir ses nouveaux sujets aux institutions normandes Çhioique vaincus, les Saxon* étaient encore beaucoup plus nombreux que leurs vainqueurs; et lorsqu’ils commencèrent à se mêler avec les Normands, leurs mœurs et leur* lois s'établirent par degré*. Les loi* normandes étaient tyranniques et odieuse* au peuple; elles sont tombées, la plupart, en désuétude , et l'on remarque aujourd’hui dans la constitution politique, ainsi que dan* le langage de* Anglais , plusieurs points essen»
lielf, qui sont évidemment d'origine Saxonne et non Normande. .
NOTE 5 , SscT. i , p. 5.
L'historien Procnpe dit que c'est par un sentiment d'humanité qu'il n'entre dansaucun détail sur les cruautés exerce»-* par les Loths : «Je ne veux pas, dit-il, transmettre à la postérité de* monumens et des exemples de barbarie, •> (Procop., De bell. Golh., liv. m, cap. x, ftp. Byzutü. script vol. I , p. 126.) Mais comme la révolution dont j’ai parlé , et que je regarde comme une suite de rétablissement de* nations barbaresdatu» les provinces anciennement soumises à l'empire romain, n’aurait pu avoir lieu si le plus grand nombre des anciens habitant n'eiU été totalement détruit, j’ai cru qu'un événement si important et qui a produit de si grand» effets méritait d'élre examiné avec une attention particulière. L'est ce motif qui m'engage à offrir aux regards de mes lecteurs une partie de ce déplorable spectacle , sur lequel Procope a cru devoir jeter un voile. J'éviterai cependant d'entrer dan* un long détail, et je me contenterai de recueillir quelque* exemple* des dévastations et dr* excès commis par deux des nation» diverse* qui s'établirent dans l'empire romain.
Le* Vandales furent les premiers de ce* peuple* qui envahirent l’Espagne. (Vêtait une de* province* le* plu* riches et le* plus peuplées de l’empire ; se* habitait* s’étaient distingué* par leur courage , et avaient défendu leur liberté contre le* années romaine* avec plus d'opiniâtreté et pendant un plu* grand nombre d'année* qu'aucune autre nation de l’Europe. Mais la domination des Romains le* avait tellement amolli*, que les Vandale*, qui entrèrent en Espagne en 406. en achevèrent ta conquête en moins dr deux ans, et firent par la voie du *ort le partage de ce royaume dès l'année 411. Idare. témoin occulaire de la désolation qui suivit l'irruption de* Vandales, s’exprime ainsi : « Le» Barbare* ravagèrent tout avec la plus grande férocité; la peste vint ajouter ses horreurs à cette calamité; la famine fut si générale, que les viran* furent obligés de se nourrir de cadavres. Les terribles fléaux désoléreut à la fois ces malheureux royaumes. » ( Idatii, Chron. ap. Bihl. pair., vol. VII, p. 1233 ; etlit. JLuçd. 1677.) Les Gotbs ayant attaqué les Vandale* dans leurs nouvelles possessions, ces peuples se livrèrent une guerre sanglante : le pays fut ravagé par le* deux partis; les villes qui avaient échappé à la fureur des premier* furent réduises eu cendres, et (es habitat» se virent exposé* à toutes les horreurs que pouvait accumuler sur eux la cruauté gratuite de ces peuple* barbare». ( Voyez la description qu'eu dunuc Idace, Jlûd., p. 123 ù,b., 1236, c. f ) Isidore de Séville et le* autre* autrui-* contemporains racontent de inéme ces dévastation*. (Ixidor., Chron. ap. G rot. H ut. Golh. 732.)
Apre* avoir ravagé l'Espagne , le* Vandales passèrent en Afrique, l’an 428. L'Afrique était, après l'Égypte, la plu» fertile des provinces romaine*; c'était un des greniers de l'empire, cl un aucieu écrivain l'appelle l'âme tic ta république. Les Vandales, quoique avec une armée qui n'avait pas plu* de (rente mille combat tans, se rendirent, eu moins de deux ans, le* maîtres absolus de cri le province. Un auteur contemporain nous a laissé un récit effrayant de* désastre* causé* par ce* peuple*. « Ils trouvèrent, dit-il, mi pays bien cultivé, l'ornement de la
il A R LES- QUINT.
terre, et qui jouissait d’une heureuse abondance. Il* y portèrent le fer et la flamme ; aucun endroit de cette belle province u’écbappa â leur rage destructive ; tout fut dépeuplé, ravagé; ils arrachèrent les vignes et détruisirent les arbres, afin que ceux qui s’étaient sauvés dan* les cavernes et dans des montagnes inaccessibles ne pussent plus trouver de nourriture. Ils exercèrent sur les pri son nier* de* cruautés inouïes et recherchée*, pour les obliger à découvrir leurs trésors ; plu» ils en découvraient, plus ils voulaient en découvrir, et ils n’en deve liaient que plus implacables. Ni la faiblesse de l'âge ou du* sexe, ni le rang, ni la noblesse, ni la sainteté du sacerdoce, ne pouvaient adoucir leur fureur; plus, au contraire, les prisonnier* étaient distingués, plu* ils les accablaient d'outrages. Il* rasèrent tou* le* édifices publics qui avaient échappé à la violence des flammes, et ils laissèrent plusieurs villes sans uu seul habitant. Lorsqu'il s’approchaient d'une place fortifiée , que leurs troupes indisciplinées ne pouvaient réduire, ils rassemblaient un grand uombre de prisonniers, les passaient au fil de l’épée, et les laissaient sans sépulture, afin que l’infectiou de* cadavres forçât la ttarnison d'abandonner la place. »
( Victor Vitens, Depersec. Afr.op. Bibl.pair vol VIII, p. 66H.) Saint Augustin, auteur contemporain , né en Afrique, fait une semblable description de* cruautés des Vandales. ( Oper., vol. X, p. 372. Edit. 1616.) Bélisaire vînt attaquer le* Vandales, environ cent ans apres leur établissement en Afrique, et les en chassa. Procope , historien du même âge , décrit ainsi les ravages ocrasioués par celte guerre : « L'Afrique, dit- il, était tellement dépeuplée, qu’on pouvait y voyager plusieurs jours de suite, saus y remontrer un seul homme; et l’on peut dire sans exagération , que dans le cours de ccttr guerre , il périt au moins cinq millions de personnes.* (Procop., But. Arc. ,e ap. xxru.,ap. Bysant. script., vol. I, p.316.)
Si je me suis arrêté un peu trop long - temps sur le* calamités de cette province, c’eut qu'elles ont été décrite* non-seulement par de* auteur» contemporains, mais encore par des témoins oculaires. L’état actuel de l’Afrique est une preuve de tout ce qu’ils ont avancé; et plusieurs villes, des plus florifl«aiites et des plus peuplées qu’il y eût dans cette province, ont été tellement ruinées qu'il ne reste pas même de vestiges du lieu ou elles étaient: construites. Lelte terre féconde qui nourrissait l'empire romain est aujourd'hui presque entièrement inculte ; et cette province que Victor, dans son latin barbare, appelle xpeciositas totius ter rte flo remis, est devenue la retraite de» pirates et des brigands.
Tandis qu’une partie de l’empire romain était en proie aux fureur» des Vandales, l'autre partie était ravagée par le» Huns; de toutes ces bordes de Barbares, celle-ci était la plus formidable et la plus féroce. Ammien Marcellin, auteur de ce temps-là et l’un des meilleurs historien* du Bas-Empire, donne une description de leurs moeurs et de leur gouvernement. Les peuple* ressemblaient beaucoup aux anciens Scythes et aux Ta r la res modernes. On trouve aussi dans une partie de leur caractère et de leurs usages quelque* conformités avec 1rs sauvages du nord de l’Amérique. l^ur passion pour la guerre et pour l'aclioa était extrême. « Les peuple* policés, dit Ammien, aiment le repos et la tranquillité; les Huns se plaisent dans les combats et le* danger* ; c’est pour eux un boobeur de périr les armes à la main, cl une infamie, de mourir dç
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vieillesse ou de maladif. Ils se glorifient du nombre des ennemi* qu’ils ont tués : et le plus brillant ornement de la victoire c’est d’attacher aux harnais de leurs chevaux la chevelure de ceux qui ont péri sous leurs coups. »
( Am. Marcel, liv. xxxi, p. 477. Edit. Gronov. Lugd. 1693. ) Leurs incursions dans l’empire commencèrent ao îv* siècle. Les Romains , quoique déjà accoutumés aux fureurs des nations barbares, étaient étonnés des horribles dévastations qu’exerçaient les Huns. La Tbrace, la Pannonie et l’illyrie furent ravagée* les premières. Comme ils n'avaient dessein de former aucun établissement en Europe , leurs incursions étaient fréquentes : Procope a compté qu’il y avait eu à chaque invasion 300,000 personnes égorgées ou traînées en esclavage. (Proc., Hist. arc. ap. Byz. script., vol. 1, p. 316. ) La Thrace , qui était la province la mieux cultivée de cette partie de l’empire romain , fut changée en un désert ; et lorsque Prisais accompagna les ambassadeurs qu’on envpyait à Attila, il y trouva plusieurs villes entièrement inhabitées, à l’exception de quelques misérables fugitifs qui s’étaient réfugiés dans les ruines des églises ; et la campagne était cou verte des ossemens de ceux qui avaient été moissonnés par le fer des Barbares. ( Proc., ap. Byzant. script ., vol. I, p. 34.) Attila fut reconnu roi des Huns l’an 434. C’est l’un des plus grands et des plus hardis conquérans dont l’histoire fasse mention. Il étendit son empire sur toutes ces vastes contrées, comprises sous les noms généraux de Scythie et de Germanie , dans l’ancienne division de la terre. Tandis qu'il faisait la guerre ; aux nations barbares, il tenait l’empire romain dans des alarmes continuelles , et exigeait des subsides considérables des faibles et timides empereurs qui réguaient alors. En 451 , il entra dans les Gaules à la tête d’une armée formée par les différentes nations qu’il avait conquises ; c’était la plus nombreuse de toutes les armées barbares qui fussent encore entrées dans le territoire de l’empire. Attila fit un dégât horrible; non -seulement il ravagea les campagnes , mais il pilla et saccagea les villes les plus florissantes. Toutes ces horreurs sont décrites par Salvien, De Gubernat. Del. Edit. Baluz. Paris, 1660, p. 139, et par Idace, ubi supr., p. 1235. (<a fameuse bataille donnée près de Châlons, arrêta les progrès d’Attila : s’il en faut croire les historiens de ce temps-là , elle ne coûta pas moins de trois cent mille hommes. (Idat.. ibid. Jornandes, de Beb. Getic. ap. Grot. Hisl. goth., p. 671. Amsterd., 1065.) L’année suivante, Attila forma la résolution d'attaquer le centre même de l’empire. Il marcha en Italie , qu’il ravagea avec une fureur animée par le sentiment de sa dernière défaite. Ce que l’Italie éprouva de calamités dans l'invasion des Huns surpasse toutes celles qui avaient suivi les irruptions précédentes des Barbares. Conringius a rassemblé plusieurs passages d'anciens historiens, qui prouvent que les ravages causés par les Huns et les Vandales dans les contrées situées au bord du Rbin , ne furent ni moins atroces, ni moins funestes à l'espèce humaine. ( Exercitat. de Urbib. Germ. oper., vol. I , p. 489.) Mais l’imagination craint de s’arrêter sur ces scènes de carnage et de désolation ; on ne peut sans horreur contempler ces destructeurs de l’humanité, se baignant à plaisir dans le sang et les larmes des hommes. La preuve la plus convaincante de la cruauté , aussi bien que de l’étendue des ravages causés par les Barbares, C’est l’état dans lequel parait avoir été l’Italie pendant
plusieurs siècles , après que ces peuples s’y furent établis. Dès qu’un pays cesse d’être très peuplé, on y voit les arbres et les buissons croître dans les terres incultes et former insensiblement de grandes forêts, tandis que les débordemens des rivières et les eaux croupissantes convertissent en lacs et en marais le reste du pays. L'ancienne Italie , le centre du luxe et de l’élégance des Romains , était cultivée avec un soin extrême ; mais les Barbares l’ont tellement dévastée et en ont si absolument détruit tous les ouvrages de l'industrie et de la culture, que dans le ti O* siècle, l’Italie parait n’avoir été cou verte que de forêts et de vastes marais. Muratori entre dans mi long détail sur la situation et les limites de celte contrée, et prouve , par les témoignages les plus authentiques , qu’une grande partie du terrain, dans toutes les différentes provinces 4e l’Italie, était ou couverte de Irai», ou ensevelie sous le* eaux ; et il ne faut pas croire que ce fussent seulement des endroits naturellement stériles ou peu importa»* ; c’étaient des cantons que les écrivains anciens nous représentent comme extrêmement fertiles, et qui sont aujourd’hui très bien cultivés. ( Murat., Antiquit. Ital. med. and, Dissert, xxi, vol. 11, p. 149 - 163, etc.) On trouve une forte preuve de tout ceci dans une description de la ville de Modènc, que nous a laissée un auteur du x« siècle. (Murat., Scrip. rer. /loi., vol. Il, part n, p. 601.)
Il parait que les dévastations des Barbares ont été les mêmes dans les autres pays de l'Europe. Dans plusieurs des plus anciennes chartes qui subsistent aujourd’hui, les terrains qu'on accorde aux monastères ou aux particuliers sont distingués en terrains cultivés et habités, et en terrains déserts , eremi. On voit des exemples de terre* accordées à des particuliers, parce qu'ils les avaient prises dans le désert , ab eremo , et qu’il* le* avaient ensuite peuplées et cultivées. C’est ce qui est prouvé dans une charte de Charlemagne, publiée par Eckart. {De Beb. Francia orient. , vol. Il , p. 864.) et dans plusieurs autres chartes accordées par le* successeurs de ce prince, et citées par Du Gange, au mot Eremus. Muratori ajoute que pendant le vin" et le IXe siècle, l’Italie était infestée de loups et de bêtes sauvages. C'est une autre preuve que le pays était absolument dépourvu d'habitans. (Murat., Antiquit., vol. Il, p. 163.) Ainsi l’Italie qui avait fait la gloire de l'ancien monde par sa fertilité et sa culture, se trouvait réduite à l’état d’une colonie naissante et que l’on commence à peupler.
Je ne doute pas qu’il n’y ait de l’exagération dan* quelques-unes des descriptions que j’ai rapportées Je sais même que ces nations barbares ne se conduisirent pas toutes de la même manière en formant leurs nouveaux établissemens; les unes paraissaient déterminées à détruire entièrement les anciens habitans ; d'autres étaient plus disposées à s'incorporer avec eux. Il n’e*t pas de mon sujet de rechercher les causes de cette différence dans la conduite des conquérans , ni de décrire l’état des contrées où les anciens habitans furent traités avec pins de douceur. Les faits que j’ai rapportés suffisent pour prouver que les invasions et les établissemens des nations du Nord dans l’empire romain ont occasioné une destruction de l’espèce humaine beaucoup plus grande que la plupart des écrivains ne semblent le croire.
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NOTE 6, Sut. i , p. 5.
J'ai observé à la note 2 , que c’est aux seul* écrivains grecs et romains que nous devons le peu de connaissance* certaine* que nous avons sur l'état primitif des nations barbares. Heureusement , deux de ces anciens auteurs, de tou* le* hommes qui ont écrit, les plu* capables peut-être d'observer avec un discernement profond et de peindre avec fidélité , avec énergie les tnirurt et les institutions de ces peuples, nous en ont laissé un détail auquel se rapporte assez tout ce que les autres auteurs en ont dit. Le lecteur devinera aisément que je veux parler de César et de Tacite. Le premier fait en peu de mots le portrait de* anciens Germains, dans quelques chapitres du sixième livre de ses commentaires ; \ ^utre a écrit un ouvrage exprès sur ce sujet. Ce sont là les momimens de l’antiquité les plus précieux et les plus instructifs pour les habitans actuets de l'Europe. Voici ce que nous y apprenons :
ln L'état de la société chez les anciens Germains était très grossier et très simple. Ils ne subsistaient que par la chasse ou le pâturage. ( Cflk, lib. vi, cap. xxi.) Ils négligeaient l’agriculture, et vivaient en général de lait, «le fromage et de viande. ( Ibid., cap xxxi.) Tacite rapporte à peu près la même chose. ( De Morib. Gcrm., cap. 14, 15, 23. } Les Gotbs négligeaient également l’agriculinre. ( Prise., Rhet. ap. Byzant. script., vol. I, p. xxxi. R. ) L’état de la société n'était pas plus avancé chez les IlunS; ils dédaignaient de cultiver la terre et de toucher une charrue. (Am. Marcel., Iib.xxxi, p. 475.) Les Alain* avaient le* mêmes mœurs. {Ibid., p. 477.) Tant que la société resta dans ce premier état , les homme* , eu s’unissant ensemble, ne sacrifièrent qu'une très petite portion de leur indépendance naturelle.
2° Chez les anciens Germains, l’autorité dn gouvernement civil était très limitée. Pendant la paix Us n'avaielit aucun magistrat commun et fixe; c'étaient le* chef* ou principaux de chaque district qui rendaient la justice et jugeaient le* différends. (Ca*,, ibid , cap. xxm.) Leurs roi* n’avaient pas un pouvoir absolu et illimité; leur autorité consistait plutôt dans le privflége «le conseiller, que dans le droit de commander. Les affaires de peu de con séquence étaient décidées par les chef*; mais les objets d'un intérêt plus général et plu* important étaient soumis au jugement du corps entier de la nation. (Tacit., c. ni et xi.) Le* Hiras délivraient aussi en commun sur toutes les affaires essentielles, et n’étaient point soumis à l’autorité d'un roi. ( Am. Marcel., iib. xxxi, p. 473.)
3° Chaque individu chez les anciens Germains avait la liberté de s'engager dans une expédition militaire proposée; et il lie parait pas que l'autorité publique lui imposât aucune obligation à cet égard. « Lorsqu'un chef proposait quelque expédition, dit César, ceux qui approuvaient le projet et consentaient de suivre le chef *e levaient et déclaraient leur résolution ; s’ils manquaient ensuite à cet engagement, ils passaient pom* des lâche*, des traîtres à la patrie, et étaient réputés infâmes. (Car*., ibid., cap. xxm.) Tacite indique la même coutume, mais d’une manière pins obscure. (Tarit., cap. n et rv.) Cotnmr chaque individu était indépendant et inattre absolu de ses actions, celui qui voulait devenir chef avait donc un grand intérêt à se faire des partisans, à les attacher à sa personne « à scs projet*- César les appelle ambacli ti clientes.
c’est-à-dire, suivons ou client. Tacite leur donne le nom de comités compagnons.) La principale distinction et le pouvoir d’un chef consistaient à être accompagné d’une troupe nombreuse de jeunes gens choisis. Cette jeunesse faisait pendant la paix la gloire et l'ornement de la nation, et sa sûreté pendant la guerre. Un chef se conservait l’affection de *es compagnons par de* présent d'armes ou de rhevaux , ou par les repas, plus abondant que recherchés , qu’il leur donnait. Tacit., cap. 14 et 15.) Par une suite de cet esprit de liberté et d'indépendance personnelle , que les Germain* conservèrent même après qu’il* furent uni* en société, ils resserrèrent la juridiction personnelle de leurs magistral* dans des limites très étroite»; ils *c réservèrent et exercèreot tous le* droits de la vengeance personnelle ; le magistrat n'avait le pouvoir ni d’emprfsonner un homme libre , ni de lui infliger aucune peine corporelle. (Tacit., cap. vu.) Chaque individu était même obligé de tirer vengeance des affronts ou des torts qu’on avait fait* à ses parens où à ses ami*. Le* inimitiés devenaient héréditaires, mais elles n'étaient pas implacables. Le meurtre même s’expiait en donnant un certain nombre de bestianx. (Tacit., cap. xxi.) Une partie de l’amende était pour le roi ou l'état ; le reste pour la personne offensée ou se* parens. {Ibid., cap. xit.)
Quoique cet particularités sur les mœurs et les usages des Germains soient connues de tous ceux qtri «ont versés dans la littérature ancienne , j’ai cru cependant devoir les rapporter dan* l'ordre qiie je leur ai donné, et les mettre nous les yeux des lecteurs moins instruits, parce qu'elles confirment ce que j'ai dit de l’état d«*s nations barbares, et qu’elle* peuvent servir à éclaircir toutes les observations «pie j’aurai occasion de faire sur les rhangcmcti* arrivés dans leur gouvernement et leurs mœurs. Lt* lois et les coutumes que ces peuples introduisirent dam les pays où il* s'établirent , forment le meilleur coinmeniaire de* écrit* de Oé*ar et de Tacite ; et réciproquement le* observations «le «xi* deux écrivains font la meilleure clef pour bien entrer dans l'esprit de ces lots et de ces coutume*.
Il y a dans le témoignage de César et de Tacite sur les Gmfiain* une circonstance qui mérite attention. Le morceau que César nous a laissé sur les mœurs des Germains, a été écrit plus de deux cents ans avant que Tacite composât son traité sur le même sujet. Un siècle est un espatv; de temps très considérabte pour les progrès des inaurs d’une nation , surtout si pendant cel intervalle cette nalion grossière et non civilisée a eu beaucoup de commerce avec des états plus polices. Les Germains étaient dans ce cas-là ; ils commencèrent à connaître les Romains lorsque César pa**a le Rhin ; et leur communication avec ce peuple s étendit tous les jours depuis cet événement jusqu'au temps où Tacite écrivit. On remarque d’ailleurs qu’il y avait une différence considérable dam l’état social de chacune des différentes tribus de la (Germanie, ix-s Surtout. s, par exemple ( Suiones ), avaient déjà fait tant de progrès dans la civilisation, qu'ils commençaient à se corrompre. (Tacit., cap. xuv.) Les Fcnnes, au contraire iFenni), étaient si barbares, qu’on s'étonne qu’ils aient pu subsister ( Ibid., cap. xtvi.) Ces deux circonstances ne doivent pas être négligées par ceux qui veulent décrire le* mœurs des Germains, ou établir quelque théorie po litique sur l’état de la société chez ces peuples.
Avant que de terminer cette discussion , il ne sera pat
PREUVES ET ECLAIRCISSEMENT
hors de propos d'observer que, quoique les altéra lions qui se firent successivement dans les institutions desdifférens peuples qui avaient conquis l'empire romain , et quoique les progrès qu'ils avaient faits dans la civilisation eussent entièrement changé leurs mœurs , on pourrait cependant en retrouver l’image dans celles d'une race d'hommes qui est encore à peu prés dans le même étal de société où se trouvaient les Barbares du Nord lorsqu'ils s’établirent dans leurs nouvellts conquêtes. Je veux parler des sauvages de l'Amérique septentrionale Ce n'est donc pas une digression superflue, ou une simple recherche de curiosité, que d'examiuer si cette similitude dans l’état politique a produit quelque ressemblance entre les mœurs cl le caractère de ces peuples divers. S’il se trouve que cette ressemblance soit frappante, clic fournira une plu* forte preuve de la vérité du portrait qu'on a fait des anciens habitans de l'Europe, que le témoignage même de César et de Tacite.
1° Les Américains ne subsistent guère que par la pêche ou h chasse. I! y a des tribus qui négligent absolument l'agriculture. Parmi celles qui cultivent quelques portions de terrain près de leurs cabane* , ce sont les femmes qui sont chargées de ce soin , ainsi que de tous les autres travaux. {Cbarlevoix, Journal Historique (hui voyage en Amérique , iu-4°. Paris, 17-54, p. 334.) Dans un tel état de société, les hommes ayant peu de besoins ordinaires et leur dépendance mutuelle étant très bornée, leur union est extrêmemeut fonde et imparfaite ; et ils doivent contiuuer de jouir de leur liberté naturelle presque sans altération. Le premier sentiment d’un sauvage de l'Amérique, c'est que tout homme est né libre et indépendant , et qu'il u'y a aucune puissance sur la terre qui ait le droit de restreindre et de limiter sa liberté naturelle. On trouve à peine quelque apparence de subordination entre eux, soit daus le gouvernement civil, soit dans le gouvernement domestique. Ghacuu fait ce qu'il lui plaît : un père, une mère et leurs enfan* vivent ensemble comme des êtres que le hasard a rassemblés , et qu'aucun lieu n'attache les uns aux autres. Leur manière d'élever leurs eufans est très conforme à ce principe : ils ne les châtient jamais, même dans la première enfance, et dans un âge plus avaucé on les laisse entièrement maîtres de leurs au ions, el ils ne sont obligés d'en rendre compte à personne, {/dem, p. 272 et 273.)
2° Leurs magistrats civils u'onl qu'une autorité extrêmement bornée. Dans la plupart des tribus, le sachem ou chef est choisi par la tribu même -, on lui donne un conseil composé de vieillards et sans l'avis duquel il ne peut décider aucune affaire d'importance. Les sachent ne forment aucune prétention à jouir d’une grande autorité; car ils proposent et prient plutôt qu'ils ne commandent, et l'obéissance de la nation est entièrement volontaire. [Idem, p. 2GG, 208.)
i 3° Ce n'est point par force , mais volontairement , qu'ils s'engagent dans uuc expédition militaire, et quand la guerre a été résolue , un chef se lève et s'offre pour conduire la troupe. Alors ceux qui sont de bonne volonté (car on ne Force personne) sc lèvent tous l'un après l'autre, et chantent la chanson de guerre. Mais si après celte cérémonie, quelqu'un des guerriers refusait de suivre le chef avec lequel il s'est engagé, il courrait risque de perdre la vie et serait regardé comme le plus infâme de tous les hommes. ( Idem, p. *217, 2 18 J
4° Ceux qui s'engagent 5 suivre an chef s'attendent à être traités avec beaucoup d'altcution et d'égards, et il est obligé de leur faire de* préseus d’une valeur considérable. ( Idem , p. 218. )
5° Le magistrat parmi eux n'a presque aucune juridiction criminelle. ( Idem, p. 272.) La personne ou la famille qui a reçu une injure peut eu tirer la vengeance qu'elle veut. ( Idem, p. 271.) Ils sont implacables da us leur ressentiment, et le temps ne peut éteindre ni même affaiblir le désir d'une juste vengeance. C'est le principal héritage que les pères en mourant laisseul à leurs enfan* , et le soin de venger un affront se transmet de génération en génération, jusqu'à ce que l'occasion arrive de satisfaire ce sentiment. [Idem, p. 309.) Quelquefois ce pendant , la partie offensée s’apaise; on fixe une compensation pour un meurtre qui aura été commis. Les parois du mort reçoivent le présent dont on est convenu ; et il consiste ordinairement en un prisonnier de guerre qui prend la place et le nom de celui qui a été tué , et qui est adopté dans la famille. ( Idem , p. 274. )
On trouve la même ressemblance dans plusieurs autre* points. Il suffit pour mon objet d'avoir indiqué les rapports qui se trouvent dans les grands traits qui distinguent et caractérisent ces nations diverses. Bochard et d'autres philologues du dentier siècle , qui ont employé pîns d érudition que de scieuce à suivre les émigrations des différent» peuples, et qui sur le trait le plus léger de rcrreeinblance , croyaient voir une affinité parfaite entre des nations fort éloignées les unes de* autres et concluaient hardiment qu'elles avaient eu la même origine. Lé jurait nt pas manqué d'affirmer avec confiance, en voyant uuc ressemblance si parfaite entre les barbares Loaquctaiis de l'empire romain et les sauvages de l'Amérique, que c'était le même peuple. Mais un philosophe se ccntentcra seulement d'observer, que le caractère des nations dépend de l'étal de société sous lequel elles vivent, et des institutions politiques établies parmi elles; et qui dan* tous les temps et dans tou* les beux , les hommes placés dans les mêmes circonstances , auront les même* mœurs et se montreront sous la même forme.
Je u'ai étendu cette comparaison entre les anciens Germains et les sauvages de l'Amérique, que jusqu’où élit* était nécessaire pour éclaircir mon sujet. Je ne prétends pas que l'état social chez ces deux peuples, fut parfaitement égal. Plusieurs des tribus germaines étaient plus civilisées que les Américains. Il y eu avait à qui l'agriculture n’était pas étrangère, et presque toutes avaient des troupeaux qui faisaient leur principale subsistance, taudis que le plus grand nombre des bordes américaines ne vivent que de leur chasse, et sont plus grossière* et plus simples eucore que les anciens Germains. Cependant il y a entre leur état social une ressemblance plus frappante qu'on u'eti a jamais observé parmi deux races d'hommes, et il en est résulté une conformité de mœurs surprenante.
NOTE 7, Sncr. » , p. 5.
Le butin qu'avait fait une armée appartenait à toute l'armée; et le roi lui- même u'y avait d’autre part que celle qui lui était échue par le sort. L'histoire des Francs uous offre à cet égard un exemple remarquable. L'armée de Cluvis, le foudaleur de la mouarchie française, en pillai»! n im* église, avait enlevé parmi d’autre* effets sacré.
un vasr d’une grandeur et d’une beauté extraordinaires. L'évéque envoya sur-te-cbamp des députés à Clovis, pour le supplier de rendre ce vase, afin de remployer aux usages saints auxquels il avait été destiné. Clovis dit aux députés de le suivre à Soissons , où devait se faire le partage du butin, et il leur promit que si ce vase lui tombait en partage, il le rendrait à l'évêque. Lorsqu'on fui arrivé à Soissons, tout le butin fut réuni en un monceau au centre de l’armée. Alors Clovis demanda qu’avant de faire aucun partage on lui accordât ce vase par-dessus sa pari. Chacun parut disposé à favoriser le roi et â acquiescer à sa demande ; mats un soldat audacieux et féroce lève sa hacbe d’arme, en frappe le vase avec violence, el dit au roi d’une voix ferme : « Vous n’aurez rien ici que ce que le sort vous donnera. » (Greg. Turon., ffist. Franc., fcb n, cap. xxtii , p. 70, pens. 1610.)
NOTE 8, Sect. i , p. 7.
L’histoire de l'établissement et des progrès du système féodal est un objet intéressant pour toutes les nations de l'Europe. Les lois et la jurisprudence de quelques pays sont encore presque entièrement féodales. Dans d’autres, on voit que plusieurs pratiques établies par la coutume, ou fondées sur des règlement, ont pris naissance dans le ivMèrne féodal , et qu’elles ne peuvent être bien entendues jans la connaissance des principes particuliers à ce système. Plusieurs auteurs, très célèbres par leur génie et leur éruditiou , ont fait tous leurs efforts pour éclaircir ce sujet ; mais ils y ont laissé encore beaucoup d’obscurité. Je vais tâcher de suivre avec précision les progrès ou les variations des idées que les nations barbares s’étalent faites sur la propriété de* terres, et d’exposer les causes qui ont occasioné ces variations, ainsi que les eftets qui en sont résultés.
H parait que la propriété des terres a subi successivement quatre sortes de révolutions chez les peuples qui s'établirent dans les différentes provinces de l’empire romain.
1° Taot que les nations barbares restèrent dans leur pays natal, elles ne connurent point la propriété des terres, et n’eurent aucune limite fixe à leurs possessions. Après avoir laissé quelque temps paître un troupeau dans un canton , toute la famille quittait bientôt ce canton pour «lier s'établir dam un autre, qu’elle abandonnait de même peu de temps après. Une espèce de propriété si imparfaite n’imposait aux individus aucune obligation positive de servir la communauté ; et tout ce qu’ils faisaient pour elle était purement volontaire. Il était donc libre à chacun de prendre la part qu’il voulait à une expédition militaire- Ainsi l’on ne suivait un chef à la guerre que par attachement cl sans aucune Idée de devoir. Nous en avons rapporté des preuves sensibles dans la note 6. Tant qu’il n’y eut pas d’autre propriété, il n'est pas possible de rien découvrir dans leurs usages qui ait la moindre ressemblance avec la lenure féodale, ou avec la subordination et le service militaire introduits par le système féodal.
*2° Quand ces peuples s’établirent dans les pays subjugué*, l’armée victorieuse partagea les terres conquise*; chaque soldat regardait la portion qui lui était échue en partage, comme une récompense due à sa valeur, et comme uii etablissement conquis par «ou épée; et il en
prenait possession comme homme libre en toute propriété. Il en jouissait pendant sa vie ; il pouvait en disposer à son gré , et la laisser en héritage à ses enfan*. La propriété des terre* recul alors une forme constante et stable. Elle fut eu même temps allodiale, c’est- à-d»ru que le possesseur a vait le droit absolu de propriété et de domaine, et qu’il ne relevait d’aucun souverain ou sei gneur auquel il fût obligé de rendre hommage et du consacrer ses services. Cependant comme ces nouveaux propriétaires (ainsi qu’on l’a observé dans l’introduction) se voyaient exposés â être troublés dans leurs possessions par le reste des anciens habilans , et qu’ils couraient le danger, plus redoutable encore , d’être attaqués par des barbares aussi avides et aussi féroces qu’eux -mêmes , ils sentirent la nécessité de s’imposer volontairement des obligations de défendre la communauté , plus étroites et plus expresses que celles auxquelles ils avaient été soumis dans leur* habitations natales. En conséquence, dès que ces peuples se fixèrent dans leurs nouveaux établissemens, chaque homme libre s’obligea à prendre le* armes pour la défense de sa nation ; et quand il refusait ou négligeait de remplir ce devoir, U encourait une peine considérable. Je ne prétends pas qu’il y ait eu à cet égard aucun contrat revêtu de formalités et ratifié par des cérémonies légales. Cette obligation , ainsi que les autres conventions qui lient ensemble le* membres de toute société, n’était fondée que sur un consentement tacite. La sécurité et la conservation mnluelle des individus les engageaient à en reconnaître l’autorité, el à en maintenir l’exécution. Nous pouvons remonter à l’origine de cette nouvelle obligation des propriétaire» des terres, et l’observer à un période très reculé de l’histoire des Francs. Chilpéric, qui commença son règne l’an 562 , condamna à une amende ( bannos j assit exigi) certaine* personne* qui avaient refusé de l’accompagner dans une expédition. ( Greg. Turon., lib. v, cap. xxvi, p. 211.) Childebert, qui monta sur le trûne en 576, imposa la même peine à quelques-uns de ses sujets coupables du même crime. ( Ibid ., lib. vu, cap. xut, p. 342. ) Charlemagne ordonna que chaque homme libre qui possédait en propriété cinq manxi , c’est-à-dire soixante acre* de terrain, marcherait en personne contre l’ennemi. ( Capit an. 807.) Louis -le -Débonnaire, en 815, accorda des terres à quelques Espagnols qui s’étaient enfuis à l’approche des Sarrasins , et leur pennit de s'établir dans scs états , à condition qu’ils serviraient à l’armée comme les autres hommes libres. {Capit,, vers, i, p. 500.) Par ce mot de terre possédée en propriété , dont la loi de Charlemagne fait mention, il faut entendre, conformément au style de ce temps-là , une terre allodiale; car allodes et proprictas, allodum et proprium , étaient des mots parfaitement synonymes. (Du Gange, voc Alodis. )
Muratori a publié deux chartes qui contiennent la preuve la plus claire de la distinction établie entre la possession allodiale et la possession bénéficiaire ; et il paraît par ce* deux monutnens qu’une personne pouvait avoir une partie de son bien en propriété allodiale , dont elle avait le droit de disposer à son gré, et l’autre partie à titre de bénéfice , n’en ayant que l'usufruit , et la propriété retournant après sa mort au seigneur supérieur. (Murat, Aniiq. Hat. medii œ ri, vol. I, p. 550-565.) L« même distinction se trouve iudiquee dans un c.ipiluUirç
PREUVES ET ECLAIRCISSEMENS.
de Charlemagne , de l’an 812 (édit. Baluz v. ! , p. 491.) Le comte Éverard , qui avait épouié une fille de Ixniisle-Débonuaire , a laissé un testament curieux. F.n partageant ses vastes domaines entre set enfant, il distingue ce qu'il possédait par droit de propriété, proprietate , d'avec ce qu’il ne tenait qu’à litre de bénéfice, bénéficia ; et il parait que la plus grande partie de ton bien était allodiale. (Aub. Mir., Oper. Diplom. Lovan,, 1723, vol. I, p. 19. )
Ainsi le terme d'homme libre te prend communément dans un sent opposé à celui de vassal , vas, fus ou vassaltu; le premier désigne un propriétaire allodial, et l'autre celui qui relève d’un seigneur. Ces hommes libres étaient obligés de servir l'état ; et cette obligation était si sacrée, qu’il leur était défendu d’entrer dans les ordres ecclésiastiques , à moins qu’ils n'en eussent obtenu le consentement du prince. La raison qu’on donne de ce règlement est remarquable: « Car nous savons que quelques-uns en agissent ainsi, non par esprit de dévolion, mais afin de se dispenser du Mrvice militaire, auquel ils sont tenus. » ( Capital., lib. i , § crv.) « Lorsqu’un homme libre, sommé de se mettre en campagne, refusait d’obéir, il était condamné, suivait la loi des Francs, à payer le he reban, qui était une amende de soixaule couronnes. » (Cap. Canot. Mag. ap. leg. Longob., tom. XIV, lib. i, $ xtii, p. 530.) Cette expression, suivant la loi des Francs, Mmble supposer que l’obligation de servir et la peine imposée à ceux qui manquaient a ce devoir, étaient d’une date aussi ancienne que les lois faites par les Francs, lorsqu'ils s’établirent pour la première fois dans les Gaules. On exigeait cette amende avec tant de rigueur, a que si la personne condamnée se trouvait insolvable, elle était réduite en servitude, et y restait jusqu’à ce que le prix de son travail fût monté à la valeur de Vhereban. » (Ibid.) L’empereur tathaire rendit la peine encore plus sévère; si le possesseur d’une certaine étendue de terre était tenu , par les conditions de sa propriété , de servir en personne , et qu'il refusât de se mettre en campagne , après en avoir été sommé , tous scs biens étaient déclarés confisqués, et il pouvait être lui-même condamné au bannissement. (Murat., Scrip. Uni., vol. I, part, il, p. 153.)
3° La propriété des terres ayant été ainsi fixée par une forme constante, et obligeant au service militaire, il en résulta un autre changement, mais qui ne »c fit que lentement et par degrés. Tacite im>us apprend que les chefs des Germains cherchaient à s’attacher des compagnons (comités) qui les suivaient dans toutes leurs entreprises et combattaient sous leurs drapeaux. La même coutume subsista parmi eux daus leurs nouveaux établissement; , et ces compagnons, attachés et dévoués â leurs chefs, furent appelés fideles, anlrustiones , hommes in truste domlnicd , leudes. Tacite ajoute qu’on regardait comme honorable le rang de cornes ou compagnon. ( De morib. Germon., cap. xm.) On peut juger du rang et de la condition des personnes, dans le moyeu âge , par la composition ou peine pécuuiaire établie* our chaque délit ; or, la composition pour le meurtre d’un homme , in truste dominied , était triple de celle qui était fixée pour le meurtre d'un homme libre. (Leg. salie., lit. xuv, $ i et n.)
Tant que les Germains restèrent dans leur propre pays, ils cherchèrent à s'attacher ces compagnons par
des présen* d’arme* et de chevaux , et par le* services de l’hospitalité (voyez la note 8). Tant qu’ils n’eurent aucun droit fixe de propriété sur les terres , c’étaient les seuls dons que les chefs pussent faire , et la seule récompense que leurs suivant pussent attendre. Mais dès que ces peuples se furent établis dans les provinces conquises, et qu*ils eurent connu l’importance de la propriété, les rois et les chefs, au lieu de cet présens peu considérables, donnèrent pour récompense à leurs suivant des portions de terre. Ces concessions s'appelèrent bénéfices ( bénéficia), parce qu’elles étaient gratuites, et honneurs (honores), parce qu'on les regarda comme des marques de distinction. Mais quels étaient les services qu’on exigeait originairement en échange de ces bénéfices? C’est ce qu’il n’est pas possible de déterminer exactement et avec précision , parce qu’il n’est point resté de monument assez ancien. Lorsque les possessions de franc-alleu commencèrent à devenir féodales, elles ne furent pas tout d’un coup assujetties aux services de la féodalité ; et ce passage . comme tous les autres ehangeinens de quelque importance , ne se fit que par degrés. Comme le principal objet que se proposait un vassal feudalaire était de s'assurer d’un protecteur , lorsque les propriétaires allodiaux consentirent au commencement à devenir les vassaux de quelques chefs puissans, ils conservèrent de leur ancienne Indépendance tout ce qui était compatible avec la nouvelle relation qu'ils venaient de former. L'hommage qu’ils rendaient au supérieur dont ils voulaient relever, s'appelait hommage plein (homagium plénum), et ne les engageait qu’à la fidélité , sans les obliger ni à servir à la guerre , ni à assister aux justices seigneuriales. Ou peut eucore reconnaître aujourd'hui quelques traces, quoique obscures, de cet hommage plein. (Brussel, 1. 1, p.97.)
Parmi les anciens actes publiés par dom de Vie et dom Vaisselle, dans leur Histoire du Languedoc, on en trouve plusieurs auxquels ils donnent le nom d'hommage, et qui semblent tenir le milieu entre Vhommage plein , dont parle Brussel , et l’obligation de remplir dans son entier l'engagement du service féodal. L’un des deux partis promet protection et accorde des châteaux ou des terres ; l'autre s’engage à défendre la personne du donateur et à lui fournir du secours pour défendre aussi ses possessions , dès qu'il en sera requis. Mais ces engagemens ne sont accompagnés d'aucune formalité féodale , et l’on n'y fait mention d'aucun des services féodaux. C’était plutôt un contrat mutuel eutre des égaux, que rengagement formel d'un vassal à rendre des services à un seigneur supérieur. (Preuves de l'hist. du Langued., t. Il, p. 173e/ passim.) Dès qu’on se fut accoutumé â ccs services, d’autres services féodaux s'introduisirent successivement. M. de Montesquieu regarde ces bénéfices comme des fiefs qui , dans l'origine , obligeaient les possesseurs au service militaire. ( Esprit des Lois, liv. xxx, cbap. ni et xvi.) M. l’abbé de Mably prétend que ceux qui tenaient ces bénéfices ne furent d’abord soumis à d'autre service qu’à celui auquel chaque homme libre était engagé. ( Observ . sur l'histoire de France , 1. 1, p. 356.) Mais en comparant leurs preuves, leurs raison nemens et leurs conjectures, il parait évident que puisque chaque homme libre, en conséquence de sa propriété allodiale , était obligé de servir, sous des peines très graves , on u’aurait eu aucuue bonne raison de eon-
férer ces bénéfices. deeus qui les recevaient 11 eussent été soumis à quelque nouvelle obligation. Pourquoi un roi se serait-il dépouillé lui -même de ses domaines si , eu les divisant et en les partageant, il n’eftt acquis par-là un droit à des services qu’il ne pouvait exiger auparavant ?
(Nous sommes donc autorisés à conclure que, comme la propriété allodiale assujettissait les possesseurs à servir la communauté, de même les bénéfices devaient obliger ceux qui en recevaient au service personnel et à la fidélité envers celui de qui iis les tenaient. Ces bénéfices, • dans leur institution, ne s’accordaient qu'à volonté, c'està-dire pour auiant de temps qu’il plaisait au donateur. Il n’y a point de circonstance relative aux coutumes du moyen âge qui soit mieux établie que celle- ci; et l’on en pourrait ajouter une foule innombrable de preuves à celles qui se trouvent dans Y Esprit des lois, liv. xxx, chap. xvi, et dans Du Cange, aux mots Beneficium et Feudum.
4° Mais la possession des bénéfices ne resta pas longtemps dans cet état. Une possession précaire et à volonté ne fut pas suffisante pour attacher à leur seigneur ceux qui en jouissaient ; et Us obtinrent bientôt que ces bénéfices leur fussent assurés pour la vie. ( Feudor ., lib. I, lit. i.)Du Gange rapporte plusieurs passages tirés des ancienne* chartes et des chroniques qui prouvent cette assertion. (Du Gange, Gloss., voc. Beneficium.) Après ce premier pas , H fut aisé d'obtenir ou d'extorquer des chartes qui rendissent les bénéfice» héréditaires , d'abord en ligne directe, ensuite en ligne collatérale, et enfin dans la ligne féminine. {Leg. Longob t. Vlll, lib. m; Du (ange, voc. Beneficium.)
Il n’est pas aisé de fixer le temps précis auquel chacun de ces chaugemeo» eut lieu. M. l’abbé de Mably conjecture, avec quelque vraisemblance , que Charles- Martel introduisit le premier la coutume d’accorder les bénéfice» à vie. (Observai., t. 1, p. 103 et 100.) Et il est évident, d’après les autorité» sur lesquelles il se fonde, que Louisle-Débonnaire fut un des premiers qui les rendirent héréditaires. Ibid. , p. 429.) Mabillou néanmoins a publié un /> tacite de Lotiis-le-Débonnaire, de i’sn 800, par lequel il parait que ce prince continua de n’accorder les bénéfices qu’à vie. {De Re Diplom., lib. vi, p. 353.) I/an 889, Eudes de Paris . roi de France , concéda de» terres à Rb cnbodus, son vassal, jure beneficiario et fructuacio, pour tu vie , avec cette condition que «Il mourait et qu’il eût un fils, ce fils jouirait des mêmes terres également pendant sa vie. (Mabill- ut sup., p. 556.) C’était un pas intermédiaire entre les fiefs purement à vie et le» fief» héréditaires à perpétuité. Tant que les bénéfice» retinrent leur première forme et ne furent accordés qu’à volonté, le collatrur exerçait non -seulement le domaine ou la prérogative du seigneur supérieur , mais il jouissait encore de la propriété , et ne laissait à sou vassal que l'iwtff mit. lorsqu'ils eurent reçu leur dernière forme, et qu’ils devinrent héréditaires, les jurisconsulte», en traitant des fief», continuèrent de définir les bénéfice», eonfoc- Wment à leur première institution ; mais la propriété n’appartenait plus au seigneur supérieur , et elle avait en effet passé dan» les main» du vansal. Aussitôt que les seigneurs , ainsi que leur» vassaux , eurent senti les avantage* réciproques de cette manière de posséder le» fief» , elle parut ni commode pour le» un» et pour le» autres, que non-sculemcnt le* terres, mais leur» rentes casuelles.
comme le» droits d’excise et de péage, les salaires ou étnolumens des offices, et le» pension» même*, furent accordés et tenus à titre de fiefs ; et , eu conséquence, on promettait et l’on exigeait respectivement le service militaire. (Morice , A/cm. pour servir de preuves A Un si. de Bretagne , t. Il , p. 78 et (y JO ; Rrusscl , 1. 1 , p. 41 .)
Quelque absurdité qu'on puisse trouver à accorder et à tenir comme fiefs de semblables possessions, précaires et casuelles, il y avait cependant de» (enures féodales encore plus singulières. Le produit des messes dites à un autel n’était proprement qu'un revenu ecclésiastique, appartenant au clergé de l’église ou du monastère qui les faisait célébrer. Mais de» barons puiasaus s’en emparèrent quelquefois; et afin d’affermir leur droit sur ce revenu , ils le tinrent de l'église à titre de fief , et le partagèrent comme les autres propriétés , entre leurs vassaux. {Recueil des Hist„ vot X , p. 238 et 480.)
Le même esprit d’usurpation qui rendit les fief» héréditaires , encouragea les nobles à extorquer de leur* souverains des concession s d’office» également héréditaires. Plusieurs des grandes charges de la couronne devinrent héréditaires dans la plupart des royaume» de l'Europe ; le» monarques connaissaient si bien cet esprit d’usurpation de la noblesse , et étaient en même temps si fort en garde contre se» progrès, que dans quelques occasions ils obligeaient ceux à qui ils conféraient quelque charge ou quelque dignité , à reconnaître par un acte formel que ni eux , ni leurs héritiers, ne pourraient prétendre la posséder de droit héréditaire- Il y a un exemple remarquable deced dan» les Mém. de VJcad. des Jnsc., t. XXX, in-8°, p. 59ô ; et l’on en trouve un autre dans le Thesaur. Jnecd. publié par Mertetine et Durand, vol. I, p. 873. Celle révolution dan* la propriété des biens occasiona un changement analogue dans le gouvernement politique : les grand* vassaux de la couronne , à mesure qu’ils étendaient leurs possessions, usurpèrent un degré pro- {Kirtionnct de puissance, abaissèrent la juridiction de la couronne, et foulèrent aux pieds le» privilèges du peuple. C'est surtout par le rapport qui s'établit entre la propriété et le pouvoir , que la recherche de» progrès do la propriété féodale devient un objet digne d'attention dans l'histoire ; car dès qu’on a découvert quel était l'état de la propriété à une certaine époque, on peut déterminer avec précision quel était en même temp» le degré de pouvoir dont jouissait alors le roi ou la noblesse.
Une autre circonstance, relative aux révolution* qu’éprouva la propriété , mérite aussi d’élre remarquée. J’ai fait voir que chez le* différentes tribu* barbare», lorsqu’elle» se furent partagé leur» conquête» dans le ve et le vi* siècle, la propriété des terres était allodiale. Cependant, dès les commet* camen* du x€ siècle, la propriété en plusieurs endroit* de l'Europe était déjà devenue presque entièrement féodale. Comme la première espece de propriété parait être beaucoup plus avantageuse et plus désirable, un tel changement a de quoi surprendre , surtout *i l’on considère que, suivant l’histoire , la propriété allodiale se convertissait fréquemment eti féodale par un acic voloutairc du possesseur. M. de Montesquieu a recherché les motif» qui déterminèrent à prendre un parti m opposé aux idées de* temps modernes concernant la propriété, rt il les a exposés avec son exactitude et son discernement ordinaire» (liv. xxxi . chap. vm). Le motif te plu* paissant c*i celui qui nous esl indiqué par Lain-
PREUVES ET ÉCLAIRCISSEMENT
bert d’Àrdres , ancien écrivain cité par Du Gange , au mot Alodis. Au milieu de la confusion et de l'anarchie où toute l'Europe ae trouva plongée après la mort de Charlemagne , dans uu temps où presque tous les liens d'union entre les different membres du corps politique étaient brisés , et où les citoyens étaient exposés à l’oppression et & la rapine, sans pouvoir attendre aucun secours du gouvernement , chaque individu sentit la nécessité de chercher un protecteur puissant , sous le drapeau duquel il pût se ranger et trouver une défense contre des ennemis , auxquels il ne pouvait résister avec ses propres forces. Ce fut par ce motif qu’un propriétaire de terres renonça h son indépendance allodiale , et se soumit aux service* féodaux : c’était afin de trouver de la sûreté sous le patronage de quelque seigneur respectable. Ce changement de la propriété allodiale en propriété féodale devint si général, dans quelques pays de l’Europe , qu'on ne laissa plus au possesseur des terres la liberté du choit : on l’obligea de reconnaître quelque seigneur-lige et de relever de lui. Beaumanoir nous apprend que dans les comtés de Beauvais et de Clermont, si le seigneur ou le comte venait à découvrir quelque* terre* de sa juridiction, pour la possession desquelles on ue fit aucun service et l’on ne payât aucune taxe ni redevance, il pouvait s’en emparer sur-le-champ; car, dit-il , suivant notre contume , personne ne petit posséder en propriété allodiale. {Coutume* , chap. xxtv, p. 113.) C’etU sur le même principe qu’est fondée cette maxime qui , dans la loi de France, est devenue générale : Nulle terre sans seigneur. En d'autres provinces de France il parait qu’on attachait plus de prix à la propriété allodiale, et qu’elle s’y conserva plus long-temps sans être dénaturée.
Les auteurs de Vffist. gén. du Languedoc , t H , rapportent un très grand nombre de chartes qui renferment ou des concessions , ou des ventes , ou des échanges de terres allodiales , situées dans cette province. Pendant le ix® et le x* siècle, et la plus grande partie du xi®, la propriété y semble avoir été absolument allodiale; et à peine trouve-t-on dans les actes de celte province queb ques vestiges de tenures féodales. II semble qu’en Catalogne et dans le Roussillon l’état de la propriété, pendant ces mêmes siècles, était entièrement semblable, ainsi qu’on a lieu de le croire par les chartes originales publiées dans l’appendice du traité de Pierre de Marca : De MarcA,sive limite Hispanico. La propriété allodiale semble’avoir existé dans les Pays-Bas encore plu* long -temps. ( Voyez Aubert le Mire, Oper. Dipl., vol. I, 34, 74, 75, 83, 296, .578 , 817, 842, 847.) On trouve même jusqu’au xiv* siècle des traces de possessions allodiales. [Jbid., 218.)
Les idées que les hommes ont de la propriété varient selon l’étendue de leurs lumières et les caprice* de leurs passions ; car en même temps que les un* s’empressaient de renoncer à leur propriété allodiale pour relever d’un supérieur par une tenure féodale, les autres paraissent avoir été jaloux de convertir leurs fiefs en propriété allodiale. Nous en avons un exemple dan* une charte de Louis-le-Débonnaire, publiée par Échard. [ Comment . de Heb. Francia orient., vol- II. p. 855.) On en trouve un autre en l’année 1299 : (Bcli/jnl/r MS S. omnii and, par Ludwig, vol. 1, p. 209. ) On en trouve encore une dans l'année 1337. {/bld., vol. TU, p. 40.) La même chose •ut lieu dans le* Pays-Bas. [Mirai Oper. 1 , 52.)
En exposant ces différentes révolutions dans U nature des propriétés, je me suis presque l>oroé jusqu ici à ce J qui est arrivé en France, parce que les anciens monttrnens de cette nation ont été conserves avec plut de soin , ou bien ont été éclaircis d'une maniéré plus satisfaisante , que ceux des autres peuples de l'Europe.
En Italie, la propriété subit les mêmes révolutions , et elles se succédèrent l une à l’autre dans le même ordre. Cependant il y a quelque raison de conjecturer que la propriété allodiale fui pins long-temps estimée chez les Italiens que chez les Français. Il parait que plusieurs des chartes accordée* par les empereurs dans le ix* tiède conféraient un droit allodial sur les terre*. *( Murat, Anliq. r*d. trui , vol. I , p. 575, etc.) Mais nous trouvons dans le xi* siècle quelques exemples de personnes qui se désistèrent de leur propriété allodiale pour la convertir en tenure féodale, (Jbid., p. CIO, etc.) Muratori observe que le terme feudum , qui fut substitué à celui de benefldum, ne se trouve dans aucune charte authentique, antérieure au xi* siccle. {Jbid., 504.) Le monument le plus ancien dan* lequel j’aie trouvé le mot ftitdum , est une charte de Robert , roi de France , de l’année 1008. (Bouquet, Recueil des Uist. des Gaules et de la France, t. X, p. 593. B.) Il e*t vrai que ce mot se trouve dan* un édit de l’an 790 , rapporté par Rrussel , vol. 1 , p. 77. Mais l'authenticité de cet édit a été contestée; et peut-être même que le fréquent usage qu’on y fait du mot feudum es! une raison de plu* pour avoir des doutes à cet égard. L'explication que j’ai donnée de la nature des possessions, soit allodiales , soit féodales , est confirmée par l’étymologie même de ces deux mot* : al ode ou allodium e*t composé de* mots allemands an et lot , qui signifient terre obtenue par le sort. (Wacbleri, Gloss. German., troce Allodium, p. 35.) Il parait, suivant les autorités alléguée* par cet auteur et par Du Gange, au mot Sors, que ce fut par le sort que les peuples du Nord partagèrent entre eux les terre* qu’il* avaient conquise*. Feodum est composé de od , possession ou bien, et* de feo, gage, paye ; ce qui désigne que le fief était une espèce de salaire accordé en récompense de qnelque service. (Wachter., Ibid., au mot Feodum. )
Le système féodal cher, les Allemands fit absolument les mêmes progrès que nous ml avons vu faire en France; mais comme les empereurs d’Allemagne, surtout depuis que la couronne impériale eut passé des descendaus de Cbartrmagne dans la maison de taxe, furent bien supérieurs en talen* aux rois de France, leurs contemporains , les vassaux de l’empire n’aspirèrent pas de ri bonne heure â l’indépendance , et n'obtinrent pat si têt le privilège de posséder leurs bénéfices par droit héréditaire. Conrad II Rit le premier empereur , suivant le* compilateurs de la collection des livres de* fiefs, qui* rendit les fief* héréditaires. ( Libri feudor., 1, lit. i.) Conrad moula sir le tréne impérial en 1024. Louis -le- Débonnaire , sous le règne duquel les concessions de fiefs héréditaires devinrent communes en France, succéda à son père l'an 814. Cette innovation ne s'introduisit nonseulement que beaucoup plus lard parmi les vassaux de* empereurs d’Allemagne, mats apres que Conrad même l’eut établie, la loi ne cessa pas de favoriser l'ancien usage ; et à moins que la charte du vassal ne portât expressément que le fief passerait â ses héritiers, on pré-
«umait toujours qu’il n'était donné qu’à rie. {Lib. feudor., ibid.) Après même l'innovation introduite par Conrad , il n’était point extraordinaire en Allemagne d’accorder des fiefs seulement pour la vie. Il existe une charte de ce genre, qui est de l’année 1376. ( Charla ap. Boehmer, princip. juris fetid., p. 361.) La transmission des fiefs aux lignes collatérales et féminines ne s’introduisit que très lentement en Allemagne. Il y a une charte , de l’an 1201 , qui donne aux femmes le droit de succession ; mais elle fut accordée comme une marque extraordinaire de faveur et en récompense de services importons. (Boehmer, Ibid. p. 365.) Une partie considérable des terres, en Allemagne aussi bien qu’en France et en Italie, continua d’être possédée en frauc-aleu long temps après qu’on y eut introduit l’usage de* lenures féodales. H parait par le code diplomatique du monastère de Buch ( Codex Dipl. rnonast. Buch. ) qu’une grande partie des terres du marquisat de Misnie étaient encore possédées en propriété allodiale, jusqu’au xiiic siècle. (N°* 31, 36 , 37 , 46, etc. Apud. script. Hist. Germ curd Schoetgenii et Kreysigis. Altcnb. 1755, vol. 11, 183, etc.) La propriété allodiale semble avoir été commune dans un autre district de la inéme province, peudaut le même période de temps. {Reliq. Diplom. saint un. Bcutiz, u°‘ 17, 36, 58. Ibid. 374, etc.)
NOTE 9 , Suer, i , p. 7.
Comme j’aurai occasion dans une autre note d’examiner la condition de cette partie du peuple qui habitait dans les villes, je me bornerai ici à considérer l’état des habitai» de la campagne. Les personnes employées à U culture des terres, pendant les siècles qui font l'objet de u os recherches, peuvent se partager en trois classes : 1® les serfs ou esclaves ; cette classe parait avoir été la plus nombreuse. Elle était composée ou de prisonniers faits à la guerre , on de personnes sur lesquelles on avait acquis le droit de propriété par quelques-uns des différens moyens rapportés par Du Lange , au mot Servus , vol. VI, p. 447. On peut juger par diverses circonstances combien était misérable la condition de cette nombreuse classe d'homme* ; 1° un maître exerçait une autorité absolue sur la personne de ses esclaves, et avait le pouvoir de les punir de mort sans qu’aucun juge eût besoin d’y intervenir. Les maîtres restèrent en possession de ce droit dangereux, non -seulement dès les temps les plus reculés, et lorsqu’il* n’avaient encore que des mœurs féroces, ils continuèrent même à en jouir jusqu'au an* siècle. (Joacb. Potgiessenis. De Stat. servor.Lemgot 1736, 4°, lib. n, cap. », $$ it, x , nu, xnv.) Après même que cette juridiction des maîtres eut été restreinte, la vie d’un esclave était réputée de si peu de valeur, qu’une fort modique amende expiait le crime de la lui avoir ôtée. (Ibid., lib. m, cap. vi.) 8i le* maîtres avaient droit de vie et de mort sur leurs esclaves , U est évident qu’on ne saurait mettre presque aucune borns à la rigueur des punitions qu’ils pouvaient leur faire subir. Les ojdo* des lois anciennes prescrivaient , pour les crimes commis par les esclaves , de* peines différentes de celles qu’on imposait aux homme* libres. Oux-ci payaient seulement une amende ou composition ; mais les autres subissaient de* peine* corporelles, qui étaient quelquefois eicessivement rigoureuses ; car pour le* fautes les
plus légères on pouvait , par exemple , appliquer les esclaves à la torture. Les lois relatives à cet objet se trouvent dans Potgiesser , liv. ui , chap vn; 2° puisque le pouvoir des maîtres sur la vie et la personne de leurs esclaves était si étendu , il ne devait pas l'être moins sur leurs actions et sur leurs possessions. Dans les commencemens , il n’était pas permis aux esclaves de se marier ; les deux sexes pouvaient se mêler ensemble, et même on les y invitait ; mais cette union n’était point réputée mariage , et était appelée contubernium , et non nuptiœ ou matrimonium. (Potgiess., liv. il, chap. u, §i.) Ces idée* étaient si généralement reçues, que pendant plusieurs siècles après que les nations barbares eurent embrassé le christianisme , les esclaves qui vivaient comme mari et femme notaient unis par aucune cérémonie religieuse, et ne recevaient la bénédiction nuptiale d’aucun prêtre. ( Ibid ., $$ x, xi.) Lorsque dans la suite on vint à considérer cette union entre les esclaves comme uu mariage légal , il ne leur fut pas permis de se marier sans un consentement exprès de leur maître ; et tous ceux qui étaient assez hardis pour négliger celte formalité étaient punis très sévèrement , et quelquefois même étaient condamnés à la mort. (Pntgiess., Ibid., $ xii , etc. Gregor. Turon., Hist., lib. v, cap. ui. ) Lorsque les nations de l’Europe eurent pris des mœurs plus douces et des idées plus justes, les esclaves qui se mariaient sans la permission de leur maître n'étaient condamnés qu’à une amende; (Potgiess., /6û/.$ xx. DuCange, Gloss., voc. Boris maritagium.) 3° tous les enfaus des esclaves restaient dans la condition de leurs pères, et appartenaient en propriété à leurs maîtres. (Du Cange, Gloss., voc. Servu* , vol. VI, 450. Muratori, Antiquit. liai., vol. I, 766.) 4° un maître avait une propriété si entière sur ses esclaves, qu'il pouvait les vendre comme il lui plaisait. Tant que la servitude domestique dura , la propriété d'un esclave se vendit comme celle d’un autre meuble. Les serfs devinrent ensuite attachés à la glebe, adscripti glebat , et se vendaient avec la forme ou la terre à la. quelle ils appartenaient. Potgiesser a recueilli toutes les lois et les chartes qui peuvent éclaircir cette circonstance très connue de la condition des esclaves (liv. u, chap. iv) ; 5° le* esclaves ne pouvaient exiger de leur maître que la subsistance et le vêtement ; tous les profils de leur travail lui appartenaient. M un maître, par une faveur particulière, donnait à ses esclaves un pécule, ou leur assignait une somme fixe pour leur subsistance, ils n'avaient pas même la propriété de ce qtTils avaient épargné sur cet objet; tout ce qu'ils amassaient appartenait au maître. ( Potgiess., liv. u , chap. x. Muratori , Antiquit. ItaL, vol... , p. 768. Du Cange, voc. Servtis, vol. VI, p. 451.) Selon le même principe, tous le* effets des esclaves appartenaient au maître après leur mort , et ils ne pouvaient en disposer par testament; (Potgiesser, liv. u, chap. xi. 6° le* serfs étaient distingué* des hommes libres par un habillement particulier. Comme chez toutes les nations barbares , la longue chevelure était une marque de dignité et de liberté, les esclaves étaient obligé* de se raser la tête; et cette distinction , quelque indifférente qu’elle pôl être en elle- même , leur rappelait à chaque instant le sentiment de leur servitude. (Potgiesser, liv. tu, chap. iv.) C’est par la môme raison qu'il fut statué par le* lois de presque toutes les nation* de l’Europe , qu’un esclave ne serait point admis dans les cours
PREUVES ET ÊC!
de justice à donner témoignage contTe un homme libre. (Du Gange , voc. Servus, vol. VI , 45t. Potgie»,, liv. m , cbap. m.)
2° Les vilain* ( viliani ) formaient la troisième classe des habitansde la campagne; ils étaient également attachés à la glèbe ou à une métairie, dont le nom {villa) leur avait donné le leur ; et les passaient avec la métairie à celui qui en devenait le propriétaire. (Du Gange , voc. FUI amu.) Les vilains différaient des esclaves en ce qu’ils payaient à leur maître une rente fixe pour la terre qu’il* cultivaient; et dès qu’ils avaient payé ce tribut, tous les fruits de leur travail et de leur industrie leur appartenaient en toute propriété. Cette distinction est établie par Pierre Fontaine, Fie de saint Louis , par Joinville, p. 119, édit, de Du Gange. Muratori rapporte plusieurs cas qui furent décidés conformément à ce principe. (Ibid. t p. 773. Anliquit., etc.)
3° La dernière classe des personnes employées à l’agriculture, était celle des hommes libre*. Ceux -ci sont distingués par différent noms que leur donnent les écrivains du moyen âge, tels que arimanni, conditionales , originarii , tributales, etc. U y a lieu de croire que c’étaient des personnes qui possédaient quelque petit bien en franc -alleu, et qui en outre cultivaient quelque ferme apparteuant â des voisins plus riches , et pour laquelle ils payaient un revenu fixe, en s’obligeant en même temps à filtre plusieurs petit* services, in prato vel in messe, in araturâ vel in vined; comme de labourer une certaine étendue de la terre du seigneur, et de l'aider peudant les moissons, les vendanges, etc. On en trouve une preuve très claire dans Muratori, vol. 1, p. 812, et dans Du Cange , sous chacun des mots que nous avons rapportés plus haut. Je n’ai pas pu découvrir si ces arimanni , etc., étaient amovibles à volonté, ou s’ils tenaient leurs fermes à bail pour un certain nombre d’années. La première hypothèse, si l’on en juge par le génie et les principes de ces siècles, parait plus probable ; cependant ces mêmes hommes étaient réputés hommes libres dans le sens le plus honorable de ce mot. Ils jouissaient de tous les privilèges attachés à cette condition , et même on les appelait pour servir en guerre, honneur auquel un esclave ne pouvait prétendre. (Murat, Antiq., vol. I, p. 743; vol. Il, p. 446.)
L’exposé que je viens de tracer de la condition de ces trois différentes classes d’hommes mettra le lecteur en état de sentir toute la force d’un argument que je produirai, pour confirmer ce que j’ai dit dans le texte concernant l'état malheureux du peuple. Malgré l’énorme différence qui se trouvait entre la première et la dernière de ces classes, l’esprit de tyrannie des grands propriétaires des terres était si ardent , et les occasions qu’ils avaient d'opprimer ceux qui s’étaient établis dans leur territoire et de rendre leur condition insupportable, étaient si fréquentes, que plusieurs hommes libres renoncèrent par désespoir à leur liberté, et se soumirent volontairement, en qualité d’esclaves, à leurs tyrans. Ils en vinrent à cette extrémité dans le dessein de donner à leurs maîtres un intérêt plus immédiat de les protéger et de leur fournir leur subsistance et celle de leurs familles. Les forme* de cette soumission, connue alors sous le nom d’obnoxiatio, ont été conservées par Marculfe, liv. ii , cbap. xxvm,et pr l’auteur anonyme de la collection d'anciennes formule* , publiée pr Bignon.
LAIRCISSEMENS. «0
On voit dans ces deux auteurs qtie Yobnoxiation est l’état de misère et d’oppression de la personne qui renonce â sa liberté. Il était même plus ordinaire aux hommes libres de céder à des évéques ou à des abbés leur liberté, afin d’avoir prt à la sûreté prticulière dont jouissaient les vassaux et les csclavesdes églises etdes monastères, et qu’ils devaient â la vénération superstitieuse qu’on avait pour le saint sous la protection immédiate duquel on était censé *e mettre. ( Du Cange, voc. Oblatus, vol. IV, p. 1*280.) Il fallait que ceUe condition fût en # effet bien misérable , puisqu’elle portait un homme libn. à renoncer volontairement à sa liberté, et à se mettre lui-même, comme esclave, à la disposition d'un autre. I* nombre de* serfs, chez toutes le* nations de l’Europe, était prodigieux En France, an couimeticemeut de la troisième race , la plus grande prtie de la classe inférieure du peuple était réduite à cette condition. ( Esprit des Lois, liv. xxx, cbap. n.) Eu Angleterre, c’était la même chose. (Brady, Préfacé io gener. hist.) Un trouve plusieurs faits curieux relativement à la condition des vilains ou esclaves en Angleterre, dans les Observations sur les Statuts, et principternem sur les plus anciens.
( Observât . on the Statutes,2* édit., p. *244.)
NOTE 10, Sect. i, p. 8.
On pourrait produire sur cet objet des preuves sans nombre. Il s’est conservé plusieurs chartes, accordées par des personnes du plus haut rang , et par lesquelles il parait que ces personnes ne savaient pas signer leur nom. Ceux qui ne savaient pas écrire étaient dans l’usage de faire une croix, pour confirmer un acte. Il est resté plusieurs acte# dans lesquels des rois et des personnes très distinguées formaient, dit-on, de leur propre main le signe de la croix , ne sachant pas écrire : signum cruds manu propriâ, pro igno ratio ne litterarum. (Du Caoge, voc. Crux, v. III, p. 1 191. ) C’est de là qu’est venu le mot de signer, pour souscrire son nom. Dans le neuvième siècle, Herbaud, comte du palais, quoique juge suprême de l’empire en vertu de sa charge , ne savait pas écrire son nom. ( Nouv . traité de Diptom., par deux Bénédicl., in-4*, tome 11, p. 422.) Même dans un temps aussi voisin de nous que le quatorzième siècle, duGuesclin, connétable de France, le plus grand homme de l'étal et l’un des plus grands personnage* de son siècle, ne savait ni lire ni écrire. (Sainle-Palaye, Mèm. sur l'anc ■ chevalerie , tom. 11 , p. 82.) CeUe ignorance n’était pas seulement le partage des laïques; la plus grande partie des ecclésiastiques n’étaient guère plus savant. Plu*ieur* ecclésiastiques en dignité ne purent pa» signer le* canons de* conciles où ils siégeaient comme membres. {Nouv. traité de Diptom ., tom II, p. 424.) Parmi les questions que les canons ordonnaient de faire aux candidats qui se présentaient pour recevoir le* ordres, on leur demandait : « s’ils savaient lire l’Evangile et les épUres, et s’ils en pouvaient expliquer le sens, au moins littéralement.» {Bégin o Pnunicns. ap. Brucker. Hist. philos., vol. III, p. 631.) Alfred-le-Grand se plaignait de ce que depuis la rivière de Humber jusqu'à la Tamise il n’y avait pas un prêtre qui entendit la liturgie dan* sa langue naturelle, ou qui fût eu état de traduire du latin le morceau le plus ai*é: et de ce que, depuis la Tamise jusqu'à la mer, le* ecclésiastiques étaient encore plus iguorans. (Asser, de Heb.ge.st. Alfred, ap. CatnMen. Anglic., etc., p. 25 )
ÎM»
(in écrivain de ces sia les do ténèbres attaque d'une manière plaisante l'ignorance du clergé ; mais on ne peut pas traduire ses paroles : Potiàs deetili guier quel ru fiasse*; poliùs colligunt Ultras quàm Ubras; libentiies infuentur Mari lutin quàm Ma réuni ; mal uni léger* in Salmone quàm in Salomone. (Alan, de re prerdic. ap. Le Bœuf, Dissertai., tout. U, p. 21. ) Indépendamment des causes les plus sensibles de cette ignorance universelle, cause que l’on trouve dans l'état du gouvernement et des mœurs depuis le septième sia le jusqu’au neuvième, on peut ralirihuereu partie à la rareté des livres et à la difficulté de les rendre plus communs pendant cet espace de temps.
Les Romains écrivaient leurs livres ou sur du parchemin ou sur du papier fait avec de l'écorce du papyrus d'Egypte. Ce dernier étant moins cher, était par conséquent celui dont ou se servait plus communément. Mais après que les Sarrasins eurent fait la conquête de l'Égypte, dans le septième siècle, toute communication entre ce pays et les nations établies en Italie et dans les autres pays de l'Europe, fut presque entièrement interrompue, et le papier d'Égypte cessa dès lors d’étre en usage en Kurope. On fat donc obligé d’écrire tous les livres sur du parchemin; et comme il était d’un tfrand prix, les livres devinrent très rare* et très chers. On peut juger, par une seule circonstance, de la difficulté de trouver des matériaux pour écrire. Ilresteencore plusieurs manuscrits du huitième, du neuvième siècle et des suivait*, écrits sur du parchemin, d’où l’on avait fait disparaître l’ancienne écriture pour en substituer une nouvelle. Il est probable que c’est de cette manière que plusieurs ouvrages des anciens se sont perdus. On raturait un livre de Tite-Live ou de Tacite , pour le remplacer par la légende d’on saint ou par les prières d’un missel. ( Muratori , Antiq. Jtal., vol. III, p. 833.) Le P. Montfaucou affinité que la plus grande partie des monumens sur parchemin qui lui sont tombés entre les mains, sont tous, excepté ceux d’une da le antérieure au douzième siècle, écrits sur du parchemin où l’on avait effacé quelque aucienne écriture. [Mém. de VAcad. des Inscript., L IX, in-8°, p. 325.) Puisque la disette de matériaux pour écrire est une des raisons qui firent perdre un si grand nombre d’ouvrages des anciens, il est & croire aussi que c’eut par la même raison qu’il reste uu si petit nombre de manuscrits en tout genre, antérieurs au onzième siècle, temps auquel ils commencèrent à devenir notai rare* par une raison que nous rapporterons. [Hist. littér. de fronce, t.VI, p.6.) Plusieurs circonstances prouvent combien, pendant le* siècles dont nous parlons, le* livre* étaient peu communs. Il y avait peu de particulier* qui possédassent quelques livres ; des monastères même assez considéra Mes n’avaient qu’un missel. (Murat., Antiq., vol. IX , p. 789.) Loup, abbé de Ferrières, dans une lettre qu’il écrit au pape en 855, le conjure de lui prêter une copie de V Orateur de Cicéron et des Institutions de Ouintilien ; « Car, dit-il . quoique nous en ayons quelques fragment, cependant on n’en trouverait pas uu seul exemplaire complet dans toute la France. » (Murat., Antiq., vol. 111, p. 835.)
Le prix des livres devint si excessif, que les personnes d’une fortune médiocre ne se trouvaient pas assez riches pour les acheter. La comtesse d’Anjou , pour un exemplaire de* homélies d’Haimon, évêque d’Halberstadl , donna deux cents moutons, cinq quartiers de froment et
[ la même quantité de seigle et de millet. ( Hist. littér. de France, par des relig. bénédict., toni. Vil, p. 3.) Knftn, même dans le quinzième siècle, lorsque Louis XI, eu 147 1, emprunta de la Faculté de médeciue de Paris les ouvrages de Rasés, médecin arabe, non seulement il déposa , comme un gage, une quantité considérable de vaisselle , mais encore il fut obligé de nommer un seigneur pour lui servir de caution dans l’acte par lequel il s’engaf^eail 5 rendre ce livre à la Faculté. iliabr. Mandé, AddU. à l'hisl. de Louis XI, par Commines, édit, de hu f res no i, loin. IV, p. 281.) Uu trouvera plusieurs circonstances curieuses sur ce prix excessif qu’on mettait aux livres dans le moyen âge, dans la collecliou de cet habile compilateur auquel je renvoie ceux de me* lecteur* qui regarderaient cette petite branche de l’hisioire littéraire comme un objet digne de leur curiosité. Quanti quelqu’un faisait présent d’un livre à une église ou à un monastère, les seuls endroits où il y eût des bibliothèques pendant ces siècles de barbarie , on attachait à ce présent une si grande valeur, que le donateur venait l’offrir lui- même à l’autel pro remedio anime e suie , afin d obtenir le pardon de scs péchés, f Murat., vol. III, p. 83fî. Hist. littér. de France , tom. VI, p. 8. Noue, traité de Diplorn., par deux bénéd., iu-4°, tom. I, P- 481.)
Dans le onzième siècle, on inventa l’art de faire le papier dont tout le monde se sert aujourd'hui, et cette nouvelle inveutiou, en augmentant le nombre des manuscrits, facilita singulièrement l’étude des sciences. (Mural-, Ibid. 871.) L'invciilkm de l’art de faire le papier et celle de l’imprimerie sont deux événement importai»* dans l’histoire littéraire. On doit remarquer que le premier précéda la renaissance des lettres et les premiers pas de la philosophie, vers la fin du onzième siècle, et que l’autre amena le grand jour qui se répandit sur toute l'Europe à l’époque de la réformation.
NOTE 1 1 , Sect. i , p. 8.
Toutes les pratiques et maximes religieuses des siècles d’ignorance sont une preuve de ce que j’avance. J’en vais produire un témoignage remarquable, tiré d’un auteur canonisé par l’église de Rome. C'est saint Éloi, évêque de Noyon, qui vivait au septième siècle. « Celui-là est un bou chrétien, dit-il, qui fréquente souvent les églises; qui présente le sacrifice offert à Dieu sur l’autel : qui ne goûte point des fruits de sa propre industrie, avant que d’en avoir consacré une partie à Dieu ; qui . à l’approche des saintes fêtes, vil chastement, même avec sa femme, [tendant plusieurs jours, afin de pouvoir s’approcher avec une conscience pure de l’autel de Dieu; et qui enfin peut répéter le Credo et la prière du Seigneur. Rachetez, donc vos âmes de la destruction, taudis que vous en avez les moyens en votre pouvoir ; offrez des dons et des dîmes au clergé; venez plus souvent visiter les églises; implorez humblement b protection des saints; car si vous observez ces rhoses, vous pourrez paraître en assurance au tribunal du Juge éternel, le jour qu’il vous appellera à lui , et vous direz : Donne-nous, è Seigneur, car nous t’avons donné.» (hacher., Spicileg. veter. Script vol. Il, p. 94.)
Lé savant et judicieux traducteur de l'Histoire ecclésiastique du docteur Mosheim, qui dans une de* note*
PREUVES ET ECLAIRCISSEMENS. 91
dont il l'a enrichie m’a fourni ce passage , y ajoute une réflexion fort juste : « Nous voyons ici, dit-il , une description fort détaillée d’un bon chrétien, dans laquelle on ne fait aucune mention ni de l'amour de [Heu, ui de la résignation à sa volonté, ni de la soumission à scs lois, ni de la justice, de la bienveillance' et de la charité envers les hommes.» (Mosheim, Hist. ecclês., vol. 1,
ROTE 12, Skct. i , p. 8.
C’est un malheur pour l'Église de Rome tpie sa doctrine sur l'infaillibilité rende immuables et perpétuelles les cérémonies et les institutions religieuses qui ont été une fois généralement reçues. Elle est obligée , dans des siècles plus éclairés, de contiuuer d’observer des usages qui n’ont pu s’introduire que dans de» siècles de ténèbres et de crédulité. Plusieurs de ces cérémonies religieuses ont été empruntées, avec quelques légers cbangemens, des cérémonies du paganisme. Il y en avait quelques-unes de si ridicules, que si chaque siècle ne produisait pas des exemples de cette influence enivrante de la superstition, on n’oserait jamais croire qu'on eôt pu les adopter ni les tolérer. On célébrait dans plusieurs églises de France, en mémoire de la fuite de la vierge Marie en Égypte, une fête qu’on appelait ta fêté de l'Ane. Une jeune fille richement parée, tenant un enfant dans ses bras, était montée sur un âne superbement caparaçonné, qu’on conduisait en procession à l'autel. On célébrait la grand’messe avec pompe; l’animal était dressé à s’agenouiller dans les momens convenables. On chantait en son honneur une hymne aussi impie que puérile ; et lorsque la cérémonie était finie, le prêtre, à la place des paroles ordinaires par lesquelles on reuvoie le peuple , se mettait à braire trois fois ; et les assistant, au lieu de répondre comme de coutume, Dco gratins, devaient braire aussi trois fois de la même manière. , Ou Gange, voce Festum, vol. 111, p. 424.)
Cette cérémonie extravagante n’était pas, ainsi que la fête des fous, et quelques autres spectacles des mêmes siècles, une simple farce qu’on jouait dans l'église et â laquelle on avait coutume de joindre quelques rils religieux ; c'était un acte de dévotion représenté par les ministres mêmes de la religion, et autorisé par l'Église. Cependant, comme l’église catholique n’adopta pat universellement cette institution, l'extrême absurdité eu fit enfin abolir l’usage.
NOTE t3, Sbct. i , p. 10.
Comme l’histoire du monde n’offre point d’événement plus singulier que les croisades , tout ce qui peut servir à expliquer ou A faire mieux connaître celle étonnante frénésie de l’esprit humain ne peut qu’être très intéressant. J’ai avancé dans le texte que différentes circonstances avaient insensiblement préparé les esprits aux efforts extraordinaire* qu’ils firent, échauffés par les exhortations de Pierre l’Ermite. Un détail plus circonstancié de cette partie curieuse mais obscure de l'histoire, paraîtra peut-être important à quelques-uns de mes lecteurs.
Les témoignages des auteurs que j’ai cités ne permettent pas de douter que sur la fin du dixiéme siccle, et au commencement du omième, les hommes ne s'attendissent I. ViHr arriver bientôt la fin do monde, et que cette opi-
nion n’eiU répandu une alarme générale. Cette croyance était si universelle et si forte, qu’elle influa juaques sur les actes civils. Plusieurs chartes écrites vers 1a fin du dixième siecle commencent ainsi : dppropinquante mundi termino.tic « Puisque la fin du monde approche, et que différentes calamités et jugemens de Dieu annoncent manifestement cette catastrophe comme très prochaine, etc.» {Hist. du Languetloc, pari). Vaisselle, t. Il, preuv., p.86, 89, 90, 1 17, 158, etc.) Par un effet de cette frayeur, un grand nombre de pèlerins se rendirent à Jérusalem , dans le dessein d’y mourir ou d’y attendre la venue du Seigneur. Rois, comtes, marquis, évêques, et même un grand nombre de femmes , sans compter les personnes d’un rang inférieur, tous couraient en foule à la Terre-Sainte, Glaber. Kodulph., Hist. ap., Rouquet , Recueil, tom. X , p. 50 , 52.) Un autre historien fait mention d’une nombreuse cavalcade de pèlerins qui accompagnèrent le comte d’Angouléme à Jérusalem en 1020. ( Chronic . /idemari , ibid , p. 162.) O» pèlerins remplirent l'Europe de récits lamentables du malheur des chrétiens dans la Terre-Sainte. (Willerm., Tyriens. Hist. ap. pesta Dei per Franc., vol. Il , p. 636. Guibert , abb, Hist., ibid. , vol. 1, p. 476. ) D'ailleurs il était ordiuaire de voir plusieurs des chrétiens qui habitaient à Jérusalem et dans les autres villes de l’Orient , voyager en mendiant par toute l'Europe, et exagérer dans leurs relations la misère de ceux qui professaient la foi chrétienne sous la domination des infidèles, afin d'extorquer des charités et d’exciter les personnes zélées & lenler quelque entreprise pour délivrer les chrétiens de l'op pression. ( Baldrici , archicp. Hist. ap. Gesta Dei per Franc., vol. 1 , p. 86.)
L’an 986, Gcrbert, archevêque de Ravenne, qui fut depuis pape sous le nom de Sylvestre 11, adressa une lettre à tous les chrétiens au nom de l’église de Jéruta , leni. C’est une pièce éloquente, pathétique, et qui renferme une exhortation expresse à prendre les amies contre les oppresseurs, afin de délivrer de leur joug la ville sainte. { Gerberti, Epist. ap. Rouquet, Recueil, tom. X, p. 426. ) Cette vive exhortation échauffa le zèle de quelques sujets de la république de Dise , qui équiperçut une Hotte et entrèrent sur le territoire des Mahomélatv en Syrie. (Murat., Script, rtr. Jtal vol. III, p. 400.) Cette expédition mit l’alarme en Orient, et en 1010 il se répandit une opinion que toutes les forces de la chrétienté devaient s’unir pour chasser les infidèles de la Palestine. {Chronic. adem. ap. Bouquet, Recueil, tomeX, p. 152.) Il est démontré par toutes ces particularités que les idées qui portèrent les croisés à soutenir leur bizarre entreprise, ■* formèrent successivement et par degrés ; de sorte qu’on doit être moins étonné de voir dans la suite l'empressement universel de tous les peuples pour se réunir sous l'étendard de la croix , lorsqu'il fui arboré par Urbain 11.
Si les différentes circonstances que j’ai rapportées dans cette note et dans le texte, sont suffisantes pour expliquer l'ardeur arec laquelle on vit une multitude innombrable s’engager dans une entreprise si périlleuse, les immunités et les grands privilèges accordés à ceux qui prenaient la croix , serv iront i expliquer la longue durée de ce fanatisme en Europe. 1° Ils étaient à l’aliri de toute poursuite pour dette, pendant le temps qu’ils restaient enrôlé» dan* la guerre «ainte. ( Dn Gange, voc. Crucis pricilefiwn
vol. II.) 2° IU étaient exempts de payer l'intérêt de l’ar- 0«iit qu'ils avaient emprunté. ; Ibid. ) 3° Ils étaient dispensés, ou pour toujours , ou du moins pour un certain temps , de payer aucune taxe. ( Ibid Ordon. des Bois de France, tom. I . p. 34.) 4“ Ils pouvaient aliéner leurs terres sans le consentement du seigneur supérieur de qui ils relevaient. (Ibid.) 5° Leur personne et leurs effets étaient sous la protection de saint Pierre, et révise lançait ses anathèmes contre tous ceux qui voudraient les molester ou leur chercher querelle, pendant tout le temps qu’ils seraient occupés à la guerre sainte. (Du Gange. Ibid. Guibert, Abb. ap. Bnugars, vol. I, p. 480, 482. ) 6° Ils jouissaient de toi» les privilèges des ecclésiastiques ; ils n'étaient point obligés de comparaître dans les tribunaux civils, et n’étaient soumis qu’à la juridiction spirituelle. (Du Gange, Ibid. Ordonn. des Bois de France, tom. I, p. 34, 174.) 7° Ils obtenaient des indulgences plénières , ou une entière rémission de loi» leurs péchés, et les portes du ciel leur étaient ouvertes saus qu’on pût exiger d’eux d’autre preuve de leur pénitence que leur enrôlement dans cette expédition, qui satisfaisaiten mémo temps leur passion favorite , l’amour de la guerre. ( Guibert, Abb., p.480.)
Quand nous voyons les puissances civile et ecclésiastique s'efforcer à l’en vi de trouver des expédierai pour encourager et fortifier l’esprit de superstition, devonsnous être surpris qu’il ait eu une influence assez générale pour rendre infâmes et faire regarder comme des lâches ceux qui refusaient de s’engager dan* la guerre sainte? ; Willerm., Tyr. ap. Bongan, vol. Il, p. 641. ) Le* histoires des croisades, écrites par des auteurs modernes, toujours prêts à substituer les idée* et les maximes de leur siècle à celles qui guidaient les personnes dont ils essaient défaire connaître les actions, ne peuvent donner qu’une notion fort imparfaite de l’esprit qui dominait alors en Europe. Loi historiens originaux, entraînés euxmêmes par les passions qui animaient leurs contemporains, nous offrent une peinture plus frappante du temps et des moeurs dont Us font la description. Leur ravissement et leur enthousiasme en racoutant les effets que produisit le discours du pape au concile de Clermont ; leur ton de satisfaction en Faisant le dénombrement de ceux qui se dévouèrent à «lie sainte expédition; la confiance avec laquelle ils se reposent sur la protection du ciel; l’extase de joie dont ils paraissent saisis en décrivant la prise de possession de la sainte cité, tout cela nous met à portée de concevoir en partie l’extravagance de ce zèle qui agita avec tant de violence le* esprit* du peuple, et peut faire naître dan* l'âme d’un philosophe autant de réflexions singulières qu’aucun autre incident connu de l’histoire. Il est inutile de chercher dan* les différent historiens les passage* qui peuvent confirmer cette observation ; mais de crainte qu’on n’accuse ces auteurs d’orner leur narration par une description exagérée, je m’en rapporterai à l’autorité d’un de* chefs mêmes. Il existe une lettre d’Étienne , comte de Chartres et de Bloi*, à sa femme Adèle, où il lui rend compte des progrès que faisaient les croisés. Il les représente comme l’année choisie de Jésus-Christ, comme tesservUeurscl le* soldai* de Dieu, tomme de* hommes qui marchaient sou* la protection immédiate du Tout-Puissant, dont la main le* conduisait à la victoire et à la conquête 11 parle des Turcs comme d’un peuple maudit, sacrilège, dévoué par le ciel A la
destruction ; et quand il fidt mention des soldats de l'armée chrétienne, qui étaient mort* ou qui avaient été tués, il assure que leurs âmes ont été immédiatement admises aux joies du paradis. (Dacher. Spicileg., vol. IV, p. 257.)
11 dut en coûter des sommes immenses pour faire passer ainsi des armées nombreuses d’Europe en Asie, et l’on dut trouver de prodigieuses difficultés à lever les somme* nécessaires pour les frais de ces expéditions, dan* ces temps ou les revenus publics , chez toutes les nations de l’Europe, étaient extrêmement borné*. On a conservé quelques particularités sur les expédie!» auxquels Humbert Il , dauphin de Vienne, eut recours pour se procurer l’argent nécessaire à son armement pour la croisade, en 1346. Je rapporterai ces particularités , parce qu'dle* servent à faire connaître la grande influence que les croisades eurent sur l’état de la propriété et sur les progrès du gouvernement civil. 1° Ce prince mit en vente une partie de ses domaines: et comme l’argent en devai t être destiné à un service sacré , il obtint le consentement du roi de France de qui il relevait, et qui permit l’aliénation de ces biens. ( ffist. du Dauphiné, t. I, p. 332, 335.) 2° Il fit publier une ordonnance par laquelle il promettait de nouveaux privilèges à la noblesse, et de nou velles immunités aux villesetaux bourg! de ses domaines, en considération de certaines sommes qu’on lui paierait sur-le-cbamp pour son expédition. ( Ibid ., p. 512.) C’est de cette manière que plusieurs des chartes de communauté, dont je parlerai dan* une autre note, furent obtenues 3° Il exigea , pour être défrayé des dépenses de cette expédition , une contribution de tous ceux de ses sujets, ecclésiastiques ou laïques, qui ne l’accompagneraient pas en personne dans l’Orient. ( Ibid., tom. I , p. 335.) 4° il destina une grande partie des es revenus ordinaires à l’entretien des troupes qui seraient employées à ce service. (Ibid. , loin U, p. 518.) 5° Enfin, il tira des somme* considérables, non -seulement de* Juifs établis dans ses états, mais encore des Lombards et des autres banquiers qui y a valent fixé leur résidence. ( Jbid., tom. I, p. 338, tom. II, p. 528.) Malgré ces ressource* différentes, le dauphin s’engagea dans de si grandes dépenses pour cette expédition , qu’il fut obligé à son retour de faire à ses sujet» de nouvelles demandes , et de fouler les Juif* par de nouvelles exactions. {Ibid., tom. I , p. 344 , 347.)
lorsque le comte de Foix partit pour la première croisade, il ne put trouver l’argent nécessaire pour subvenir aux frais de cette expédition qu’en aliénant une partie de ses domaines. ( ffist. du Langued., etc., tom. Il, p. 287.) Baudouin , comte de Hainaut, hypothéqua ou vendit une partie de ses terres à l’évêque de Liège, en 1006. ( Du • mont, Corp. Diplom., tom. I, p.50.) Long temps après, c’est-à-dire en 1239, Baudouin , comte de Namur , voulant prendre la croix , vendit à un monastère une partie de scs état*. (Miræi, Oper., tom. I , p. 313.)
NOTE 14, Sbct. i, p. 12.
La manière dont on cherche ordinairement à se former une idée des moeurs de* deux nations différentes, c’est d’examiner les fait* que les historiens eri rapportent. On trouve dans l’histoire byzantine différens passage* où l’on décrit l’éclat et la magnificence de l’empire grec. Le I*. de Montfaueon a tiré des écrits de saint Cbrysostùme un récit fort circonstancié de l’éiégauee et du
PREUVES ET ÉCLA1UCISSEMENS.
taxe des Grecs de son siècle. Ce Pcre de l’église décrit, dans ses sermons, 1rs mœurs et les usages de ses contemporains, avec des détails qui paraissent étranges dans les discours destinés pour la chaire. Le P. de Montfaucou a recueilli ces descriptions , et les a rangées sous différens titres. La cour des premiers empereurs grecs parait avoir eu beaucoup de rapport avec celle des monarques de l'Orient, soit pour la magnificence, soit pour la corruption des mœurs; et les empereurs du onzième siècle, quoique inférieurs en puissance, ne leur cédaient en rien pour le faste et la richesse, ( Mém. de V Acad, des Inscript., t. XX, in-8°, p. 197.} Mais nous pouvons nous décider sur la comparaison des mœ,urs de l’empire d'Orient avec celles des nations occidentales de l'Europe, en prenant une autre méthode qui, si elle n’est pas plus sûre, est du moins plus sensible. Comme Constantinople était le lieu du rendez-vous de toutes les armées des croisés, il s’y fit, pour ainsi dire, une entrevue des peuples de l'orient avec ceux de l’occident. Il existe encore plusieurs auteurs contemporains grecs et latins, qui furent témoins de ce concours singulier de peuples, auparavant inconnus en grande partie les uns des autres. Ces auteurs racontent avec beaucoup de candeur et de simplicité l’impression que ce nouveau spectacle fit sur leurs esprits ; et l’on peut regarder leurs descriptions comme la peinture la plus fidèle et la plus vive du caractère et des mœurs de chacune des nations dont ils parlent.
^uand les Grecs parlent des Francs, ils les représentent comme des hommes barbares, féroces, ignorant, impétueux et sauvages. Ils prenneut le ton de supériorité qui appartient à un peuple plus poli, versé dans les arts du gouvernement et du goût, inconnus à ces peuples du nord.
C’est ainsi qu’Anne Coinnène décrit les mœurs des Latins. (Alexias, p. 224 , 231,237, ap. Byzanl. scrip ., vol. XL} Elle n’en parle jamais qu’avec mépris, et comme d’un peuple grossier dont le nom seul suffirait pour souiller la beauté cl l’élégance de l'histoire. ( Ibid., p. 229. ) Nicétas Cboniate s’emporte contre ce peuple avec encore plus de violence , et décrit leurs déprédations et leur férocité dans des termes peu différens de ceux qu’avaient employés les historiens précédons pour décrire les incursions des Gotlis et des Vandales. ( Nicet. Chon. ap. Byzant. script., vol. Ill, p. 302, etc.)
D’un autre côté, les historiens latins sont frappés d’étoDoetncnt à la vue de la magnificence , des richesses et de l’élégance dont l’empire d'Orient leur offrait le spectacle. « O que Constantinople est une belle cité ! » s’écrie Foulque de Chartres , en la voyant pour la première fois. «Combien de couvena elle renferme, et combien de palais bâtis avec un art admirable! Combien de manufactures merveilleuses à y observer ! On ne croirait jamais combien elle abonde en toutes sortes de bonnes choses, en or, en argent, en étoffes de différentes espèces; à chaque heure il arrive dans son port des vaisseaux chargés de toutes les choses nécessaires à l’usage de l’homme. » ( Fulcher. ap. Bougars., vol. I, p. 386. ) Guillaume, archevêque de Tyr, l’historien le plus éclairé de tous ceux qui ont écrit sur les croisades , prend souvent occasion de peindre l’élégance et la splendeur de la cour de Constantinople ; et il ajoute que ce que les occiden taux y voyaient, était au-dessus de toutes les idées qu’ils auraient pu s’en former : NoMrarum cnim
rerum modem et dignitatem excédant. (Wiflerm., Tyr. ap. Bongars. , vol. 11, p. 657, 661 ) Gonthier, moine français, quia écrit une histoire de la conquête de Con tantinople par les croisés, dans le treizième siècle, parle de la magnificence de cette ville avec la même admiration : Structuram autem œdificiomm in corpore cuit ah s, in ecctesiis videlicet, et turribus, et in do mibus nwgnatornm, vix ullus vel describere pot est vel rredere describenti, nisi qui en oculatd fide cog noue rit. ( Uist . Const. ap. Canisii iect. antiq. f. Ant • verp. 1725, vol. IV , p. 11.) Geoffroi de WiUehardouin gentilhomme d’un rang distingué, et accoutumé à toult la magnificence que l’on connaissait en occident , peint avec les mêmes couleurs l'étonnement et l’admiration dont furent frappés ceux de scs soldats qui voyaient pour la première fois Constantinople : «Ils avaient peine à croire, dit- il, qu’il y eût une ville si belle et si riche dans le monde entier, ^uand ils virent ses grandes murailles, ses hautes tours, ses riches palais et se* superbes églises, tont cela leur parut si grand, qu'ils n’auraient jamais pu se former une idée de cette ville impériale s’ils ne l’eussent vue de leurs propres yeux. » ( Hist. de la Conq ■ de Constant., p. 49.)
D’apres des expressions si naïves des sentimens qu'éprouvaient les Latins, il est évident que les Grecs durent les regarder comme une race de Barbares grossiers et peu civilisés; et que les Latins, quelque mépris d’ailleurs qu'ils pussent avoir pour les inclinations peu guerrières des Grecs, ne pouvaient se dissimuler que ces peuples leur étaient de beaucoup supérieurs dans les arts de goût et d’agrément.
On ne peut douter que le gouvernement et les mœurs n'eussent acquis plus de perfection en Italie que dans les autres contrées de l'Europe ; cela est non-seulement démontré par les faits rapportés dans l'histoire , il parait même que les chefs les plus éclairés de l’année des croisés furent frappés de cette différence. Jacques de Vitri , auteur français, qui a écrit une histoire de la guerre sainte , fait un éloge très recherché du caractère et des mœurs des Italiens. Il les regarde comme un peuple plus poli, et les loue surtout de leur amour pour la liberté, et de leur habileté dans le gouvernement : In consiliis circumspecti, iti re sud publie A procurandd diligentes cl studiosi; sibi in posterum procidenles; aliis subjici renuentes, antê omnia libcrtalcm sibi defendentes ; sub uno quem cligunt cupitaneo, commuai tatis suce jura et inslituta dictantes, et sUniliter observantes. ( Hist. Hierosol. ap. Gesta Üei per Franc. vol. 11, p. 1085.)
NOTE 15, Ssct. i. p. 14.
11 est à propos de remarquer les différens moyens qu’employèrent les villes d'Italie pour étendre leur domination et leur puissance. Dès qu'elles eurent assuré leur liberté, et qu’elles commencèrent à sentir leur propre importance, elles s’occupèrent à se mettre en possession du territoire qui environnait leurs murs. Sous les Romains , lorsque les villes jouissaient de la juridiction et des privilèges municipaux, les terres adjacentes appartenaient à chaque cité, et formaient la propriété de la communauté. Mais l'esprit de la politique féodale ne tendait pas à favoriser les villes et â respecter leurs uu-
inimités el leurs possessions ; ce» terre» avaient été dan» la suite saisie» et partagée» entre les conquérait». Les baron», à qui ou les avait accordées, firent construire leurs châteaux presque aux portes de» ville», dans lesquelles il» exercèrent leur juridiction. Plusieurs villes îd'llalie, sou» prétexte de recouvrer leur ancieuue propriété, attaquèrent ce» voisin» importuns, le» chassèrent de leurs possessions, dont elles tirent de» biens communaux, et par-là augmentèrent considérablement leur puissaurr. On trouve dausleouzicmeelau commencement du douzième siècle, plusieurs exemples de cette usurpation de» ville». (Mural., Antiq. liai., v. IV, p.159, etc.) Leur ambition prenant de nouvelle» forces avec leur puissance, les villes attaquèrent ensuite des baron» établis à une plu» grande distance , et les obligèrent A donner parole qu’il» deviendraient membres de leur communauté; qu'ils prêteraient serment de fidélité â leurs magistrats ; qu'ils assujettiraient leurs terres à toutes les taxes et impositions établies par la communauté ; qu'ils la défendraient contre tou» se» ennemi» ; el qu’ils résideraient chaque année dan» la ville pendant un certain temps déterminé. (Murat., Ibid., p. 1G3.)
(k*t assujettissement des noble» au gouvernement municipal des cité» devint presque universel , et ne pouvait manquer d'être souvent très incommode à de» hommes accoutumés à se regarder comme indépendant Oihnn de Kreisingen représente ainsi l’état de l'Italie sou» Frédéric l*r : n tas ville» ont tant d'amour pour la liberté, et sont »i jalouse» de se dérober à l’insolence du pouvoir, qu'elles ont secoué toute nuire autorité que relie des magistrat* par qui elles sont gouvernée» ; de sorte que toute l'Italie est actuellement remplie de ville» libres qui ont chacune obligé leur évêque à résider dans l'enceinte de leurs murs; à peine y a-t-il un noble, quelque étendu que puisse être son pouvoir, qui ne soit pas soumis aux lois et an gouvernement d’une 6\é.»[Dc gesl. Frider. I, irnp., liv. Il, chap. xiit, p. 153.) Dan» un autre endroit, il dit que le marquis de Montfcrrat était le seul baron de l’Italie qui eût su conserver son indépendance, cl qui ne se fût pas laisxé assujettir aux loi» de quelque cité. ( Voyez aussi Murat. , AnhcItitA EsUnsi , vol. I, p. 411, 412.)
Quelque» nobles embrassèrent par rhoix cet étal de dépendance : en considérant le haut degré de sûreté, de crédit et de considération que les richesses cl la domination naissante de ce» grande» rommunauiés procuraient «*i tous les membres dont elles étaicul composées, ils eurent curie de participer à ce» avantage», et résolurent dp »c mettre *ous la protection de ces corps puissaiis. L’est pour cet objet qu’ils ne firent volontairement citoyens de» villes les plus voisines de leur» possessions, qu’il» renoncèrent à leurs anciens châteaux , et fixèreut leur résidence dans le» villes, du moins pendant une partie de l’année. Il existe plusieurs actes par lesquel» certaines maisons des plu» illustre» de l’Italie forment uoe association comme citoyen» de différente» villes. Murat., Ibid., p. 105, etc.) On a encore la charte par laquelle on reçoit Alto de Macerata comme citoyen d’Osimo, dans la Marche d'Ancône. H y stipule qu’il »e reconnaîtra bourgeois de celte communauté ; qu'il fera tout ce qui dépendra de lui pour en accroître la gloire et la prospérité; qu'il obéira & tes magistrat» ; qu’il ne sc liguera avec aucun de ses ennemis • et qu’il résidera dans la ville
pendant deux moi» de l'année, et même plus longtemps s’il en est requis par les magistrats. D'un autre côté , la communauté le prend sous sa protection , ainsi que sa famille et se» ami», et s’engage â les défendre contre tous leurs ennemi*. ( Francis. Anl • Zacharias . anecd. mcd. ctvl. Aug. Taur., 1755 , f. p. GO.)
Ou attachait à ce privilège tant d'importance, que nou-seulement le# laïques , mai# même le» ecclésiastiques le» plus distingués consentirent h se faire recevoir membre» de» grandes communautés, dans l’espérance de jouir de b sûreté et de la dignité attachées à celte association. ( Murat., Ibid., p. 179.) Avant l’institution de» communautés, le» noble» ne résidaient que dans leurs châteaux. C'était là qu'ils tenaicul leur petite cour, tandis que les villes étaient désertes, et ne comptaient presque pour habitai!» que des esclaves et d'autres personnes d'une basse condition. Mais par un effet de l’usage dont nous avons parlé, les villes devinrent non-seulement plus peuplées, elles furent encore remplies d’habilaus d'uu rang distingué; et l'on vil alors s’introduire une coutume qui règne encore en Italie, oit les grandes familles résident plus constamment dans les grandes villes, qu’elles ne le font dans les autres pays de l'Europe. L’acquisition de semblables bahiiaus donnant aux tilles plus d'éclat et de considération, elles devinrent plu» jalouses de maintenir leur liberté el leur indépendance. Le# empereurs, comme souverains, avaient anciennement dan» presque toutes les grandes ville» d'Italie , des palais, où ils habitaient lorsqu’il» venaient visiter celle contrée. Le# troupes dont ils étaient accompagnés étaient réparties dans les maisons de» Iniurgeois , qui regardaient celle charge comme humiliante et dangereuse pour eux ; car il# ne pouvaient s'empêcher de croire qu'ils recevaient dan# leurs murs des malice# et des ennemis. Ils travaillèrent donc à s’affranchir de cette dépendance. Quelques cités obtinrent dis empereur» qu'il» s'engageassent à ne plus entrer dans leur enceinte, et même À établir leur demeure hors des muraille*, f Chart. ffcnric. V. Mural., Ibid., p. 24.; Il fut permis à d’autre» villes, du consentciueul de l'empereur, de démolir le palais construit dans leur enceinte , â condition d’en rebâtir un autre dan# les faubourgs , pour y recevoir l’empereur. ( Chart. Henric. IV. Murat .,/bid+ P 25.)
Ce» différente» usurpations de la part des villes d'Ita lie alarmèrent les empereur# et leur firent prendre l*s résolution de rétablir la juridiction impériale, et de remettre les choses dans l’aucien étal. Frédérie Harherousse s'engagea dans cette entreprise avec beaucoup d'ardrur. Les villes libres d'Italie firent entre elle» une ligue générale, et se tinrent sur la défensive. Enfin , après de longs débat# où les deux parti* eurent successivement l’avantage, on conclut solennellement à Constance, l'an 1183, un traité de paix . par lequel tous les privilèges cl toutes les immunité» accordés aux principales villes d’Italie par les empereurs précédons, furent confirmés cl ratifiés. (Murat., Disse ti p. 18.) Un regarda ensuite ce traité de Couslauce comme un article si important de b jurisprudence du moyen âge . qu'on avait coutume de le joindre aux livres des fiefs, à la fin du corps du droit civil.Ce traité garantissait aux villes confédérées leurs privilèges le» plus importai!»; el quoiqu'il assurât à l'empire uu degré considérable d'autorité el de juridiction , les communautés cependant persévérèrent avec
PREUVES ET ECLAIRCISSE MENS
tant de vigueur dans les effort* quelles firent pour étendre leurs privilèges, et les conjonctures leur furent si favorables, que la plupart des (fraudes villes d'Italie avaient, avant la fin du treizièmesiècle, secoué toute espèce de soumission à l'empire, et « étaient érigées en républiques souveraines et indépendantes. On u'exigera pas de moi que je trace ici les différentes mesures qu'elles prirent pour s'élever à ce haut degré de puissance , si fatal à l'empire et si avantageux h la cause de la liberté en Italie. Mnratori , avec son exactitude ordinaire, a rassemblé plusieurs pièces originales qui éclaircissent cette partie curieuse et peu connue de l’histoire^ Murat., An tiq. liai. Dissertai., p. 50. Voyez aussi J.-B. de Villeneuve, Hist. taudis Potnpcii , sive lodi, in O'ravii Vies. Antiq. Hat., vol. 111, p. 888 )
NOTE 16, Sect. i, p. 14.
(.ong-temps avaut l'institution des communautés en France, le» seigneurs accordèrent des charte» de franchise ou d'immunité à quelques villes et villages de leur dépendance. Mais ces chartes étaient fort différente* de celles qui devinrent commune» dans le douzième et le treizième siècle. Elles u’érigeaicut point ccs villes en communautés; elles n'y établissaient aucun gouvernement municipal , et ne leur accordaient point le droit d'avoir de» armes. Elles ne contenaient autre chose qu’un affranchissement de servitude, ou un acte de manumission pour les habitans , une exemption de certains services onéreux et avilissait», et ('établissement d'une taxe ou d'une rente fixe qu’ils devaient payer à leur seigneur , 1 la place des impositions qu'il pouvait auparavant mettre sur eux 5 discrétion. Il existe encore deux chartes de ce genre pour deux villages du comté de Roussillon, l'une de l'aimée 974, et Taufre de l'an 1025. ( Pierre de Narca, Marra , sive limes Uispanicus , app. p. 909 , 1 038. ) 11 est probable que ccs sortes de concessions n étaient pas inconnues dans d'autres parties de l'Europe, et qu'elles peuvent être regardées comme un degré intermédiaire par lequel on arriva A celle des privilèges plus étendus, conférés par Louis-le -Gros aux villes de ses domaines.
Les communauté» de France n'aspirèrent jamais au même degré d'indépendance dout jouissaient celles d’Italie. Ou lit les premières acquéiii des immunités et de nouveaux privilèges ; mais le droit de souveraineté restait entièrement dans les mains du roi ou dans celle» du baron, sur le territoire duquel ces différentes villes étaient tuées, et dont elles recevaient la charte d'affranchissement On trouve uu grand 11009)1*6 de ce* chartes, accordées par les rois de France ou par leurs grands vassaux, dans le Spicilegium ded'Achen, et dans la collection îles Ordonnantes des rois de France. Elles offrent un tableau très frappant de l’état déplorable où se trouvaient les villes lorsqu^, antérieurement à l'institution de» communautés, elle» étaient soumises aux juges nommé» par les seigneurs de qui elles relevaient , et dont la volonté arbitraire faisait presque Tunique loi qu’on y reconnût ün peut, daus ces chartes, considérer chaque concession comme un octroi de quelque uouveau privilège dont le jM-uple ne jouissait pas auparavant, et chaque règlement comme un moyen de remédier à quelques abus dont on souffrait. Les chartes de couimuuautés contiennent également les premiers moyens que Tou employa pour iu-
troduire un gouvernement régulier et des lois équitables- C'est par ces deux cùlés que ces chartes méritent une attention particulière; ainsi, au lieu de renvoyer le lecteur aux volumineux ouvrages où elles sont éparses, je lui donnerai une idée de quelques-uns des articles les plus iinporlans contenus dans ces chartes, et rangés sous deux chapitres généraux : 1° ceux qui regardent la sûreté personnelle; 2® ceux qui concernent la sûreté de !a propriété.
1° Dans cet état de trouble et de désordre que la corruption du gouvernement féodal introduisit en Europe, la sûreté personnelle dut être l’objet essentiel de chaque individu ; et comme les grands barons militaires pouvaient seuls assurer à leurs vassaux une protection suffisante, ce fut une des principales sources de leur puissance et de leur autorité. Mais l'établissement des communautés offrit ensuite aux individus un moyeu de sûreté indépendant des nobles. Car 1° l’article fondamental de chaque charte por tait que tous les membres de la communauté s'obligeaient par serment à se secourir, se défendre, se soutenir etsc veugerles uns le» autres, contre tout agresseur ou ennemi. { D’Acb., 1, Spicileg. X , p. G 12, XI, 34! , etc.) 2° Tous ceux qui résidaient dans une ville dtelarée libre, étaient obligés, sous peine d’une forte amende, de s'unir 5 la communauté, et de s'engager A la défense mutuelle de tous ses membres. ( Ibid ., XI, p. 344.) 3° Les communautés avaient droit de porter les armes, de frire la guerre à leurs ennemis particuliers, et d’cinploycr la force militaire pour faire exécuter toute sentence prononcée par leurs magistrats. [Ibitl., X, p. 643, XI, p. 343.) 4® On abolit l’usage de racheter pur une compensation en argent, un meurtre, et fout acte de violence incompatible ai ce Tordre de la société et la sûreté des individu» : quiconque était convaincu de crimes de cette nature était puni de mort , ou subissait uue autre peine rigoureuse, proportionnée au délit. (Ibid., XI, p.362. Miræi, Oper. Diploin., vol.l, p. 292.) 5° Un membre de la communauté n’était point obligé de se justifier ou de se défendre par le combat judiciaire; et lorsqu’on l’accusait de quelque délit, il ne pouvait être jugé que sur la déposition des témoins, et après le cours régulier d’une procédure légale. (Miræu*, /bid., D'Acher., XI, p. 375, 349. Ordonnantes , tom. III , p. 265.) 6° Si un membre de la communauté croyait avoir quelque chose à craindre pour sa sûreté , de la méchanceté et de l'inimitié d’un autre, il pouiait en aller porter une plainte, sous serment, devant un magistrat ; et la personne suspecte était obligée, sous peine d'une forte amende, de donner caution pour sa conduite. (D'Àch., XI . p. 346.) Cette sorte de sûreté est la même que celle qui est encore aujourd'hui en usage en Élusse, sous le nom de latv - burrotvs. Elic s'introduisit en France, d'abord parmi le» membres de» communautés; et comme fin trouva dans la suite qu'elle servait bearn oup A la sûreté personnelle, on Tetendil à tous les autres membres de la société. ( Établissement de saint Fouit, liv. i, chap. xxviii ; ap. Du Congé, fie de saint Fouis, p. 15.)
2® Dans les chartes de rouununauiés, on uc prenait pas moins de précauûous pour assurer la propriété , que pour établir la sûreté de la personne. Suivant Taucieime loi de France, personne ne pouvait ui être arrêté, ni être mis eu prison pour aucune dette particulière. ( üidonn. des rois de France , tom. I, p. 72,80.) Si un homme sq
trouvait arrêté sou* quelque prétexte que ce fût, à moins qu*ll n’eût été coupable d’un crime capital, il était permis de l’arracher des mains des officiers qui voulaient le prendre. [Ibid., vol. III , p. 17.) Il parait que dans d'autres pays les citoyens jouissaient aussi du droit de ne pouvoir être arrêtés pour dette. (Guden , Syllog. Diplom., 473.) Tant que la société resta dans sa première forme simple et grossière , il parait qu’une dette n’était considérée que comme une obligation purement personnelle. Les hommes avaient déjà fait quelques progrès dans la civilisation, lorsque les créanciers acquirent le droit de saisir la propriété de leurs débiteurs , afin de recouvrer le paiement de ce qui leur était dû. Les moyens qu’on employa pour cet objet prirent d’abord naissance dans les communautés, et il est aisé d’en suivre les progrès successifs. 1° L’espèce de sûreté la plus simple et la plus aisée à imaginer, était d’exiger de celui qui achetait quelque marchandise & crédit , un gage, que le vendeur lui remettait en recevant le prix de ce qu’il avait vendu. On trouve encore dans plusieurs chartes de communautés des traces de cette coutume. (D’Àch.,1, vol. IX , 185, v. XI, 377.) 2° Lorsque l'acheteur n’avait point donné de gage, et qu’il devenait insolvable, ou qu’il manquait à sa parole, le créancier était en droit de saisir par force, et de son antorité privée, les effet* de son débiteur. Il y eut un ordre du roi de France qui autorisait les bourgeois de Paris à s’emparer partout , et de la manière qu'il leur plairait , de tout cc qui appartenait à leurs débiteurs, jusqu'à la concurrence de la somme entière qui était due : ül ubicumque et quocumque modo potemnt tantum captant , undê pecuniam sibl débitant intégré et plenariê habeant , et indé sibl invicem adjutores existant. ( Ordonn. , tom. III , p. C. ) Cet usage barbare, qui ne convient qu’à la violence de l’état de nature, subsista plus long-temps qu’on ne l’aurait cru possible dan* un état de société où Il y avait de l’ordre et des lois. L'ordonnance dont on vient de parler est de l’année 1134; et celle qui réforme celle loi et qui défend aux créancier* de se saisir des effets de leur» débiteurs, si ce n’e*t par ordre exprès d’un magistrat et sous son inspection , n'est que de l’année 1351. ( Ordonn. , tom. H , p. 438. ) Il est probable cependant que long-temps avant que la lot eût appporté un remède effectif à cet usage absurde , le* hommes avaient été forcés, par les désordre* qui en résultaient, à le modérer dans la pratique. Tout lecteur intelligent appliquera aisément celte observation à plusieurs autres usages que j’ai rapportés. Il ne faut pas toujours attribuer les nouvr lies coutume* aux lois qui les autorisent ; les règlement ne font ordinairement que donner une sanction légale à des choses que l’expérience avait fiait reconnaître pour convenables et utiles. 3° Dès que l'interposition du magistrat devint une formalité requise, on établit une forme régulière pour saisir les effets mobiliers du débiteur; et si ces effets n’étaient pas suffisant pour acquitter sa dette, scs propriétés en immeuble» ou en fonds de terre devenaient également saisissables, et on les vendait au profit du créancier. {D’Ach., t. IX, p. 184, 18.5; t. X , p. 848,380.) Comme cc règlement dormait au créancier la sûreté la plus complète, on le regarda comme si sévère, que l’humanité y mit elle-même des limites dans l'exécution. Il était défendu aux créanciers de saisir les vélemensde leurs débiteur* , leurs lits, la porte de leur maison, les insirumen* du labourage, etc. D’Acb ,v. IX, p 184. XI, 377.) Lorsque
ce pouvoir de faire saisir les effets fut devenu plus général, le même principe fit défendre de s’emparer du cheval et des armes d’un gentilhomme. ( D’Acb.,t. IX, 185. ) Comme la chasse éloit l'amusement favori d'une noblesse guerrière , Louit-le-Débonnaire défendit de prendre le faucon d’un noble , soit pour dette, soit pour le paiement d’une amende. ( Capilul., 1. iv, S 21. ) Cependant s’il arrivait que le débiteur n’eût pas d’autres meubles, alors ces même» effets privilégiés deviendraient sujets à saisie. 4° Afin de rendre la sûreté des propriétés plus complète dans une communauté, quiconque voulait en être membre était obligé d'acheter ou de hâtir une maison , ou d’acquérir des terres dans son territoire , ou du moins d’apporter dans la ville une certaine quantité de meubles, dont la valeur fût une espèce de caution de sa conduite : Per quee justitiari possit si quid fortè in eum querelle evenerit. ( D’Àcbéri, XI, 326. Ordonn., 1 1, 367. ) Libertates sancti Georgii de esperanchid. ( Hist. du Dauphiné , 1. 1 , p. 26. ) 5° Afin que cette sûreté pût être aussi parfaite qu’il était possible, il parait que les membres de la communauté dans quelques villes s’obligeaient à répondre les un* pour les autres. ( D’Achéri, X , 644.) 6° Toutes les questions relatives à la propriété étaient décidées dans la communauté par des magistrats et des juge* nommés ou élus par les bourgeois. Leurs décisions étaient plus équitables et plus fixes qoe les sentence* émanées de la volonté arbitraire et capricieuse d’un baron qui se croyait au-dessus de toutes les loi* (D’Ach., X, 614, 646, XI, 344 et passim. Ordonn III, p. 201.) 7® On ne pouvait imposer à aucun membre de la communauté des taxes arbitraires; car le seigneur qui accordait la charte de communauté, recevait un cens ou une redevance fixe, qui lui tenait lieu de toute espèce de droit. {Ordonn. , tom. III , p. 204, libertates de Calmé. Hist. du Dauphiné, tom. I, p. 19, libeftat. S. Georg. de esperanrhié, ibid., p, 26.) Le* membre* de la communauté ne pouvaient non plus être foulés par la répartition inégale de riinpût qu’on devait lever sur la communauté entière. On a Inséré dans les chartes de quelques communautés, des règlement concernant la manière de fixer la taxe que devait fournir chaque habitant. ( D’Ach., X , p. 350, 365. ) Saint Louis publia pour cet objet une ordonnance qui s’étendit sur toutes les communautés. ( Ordonn., tom. 1 , p. 186. ) Ces règlement étaient extrêmement favorables à la liberté, en ce qu’ils conféraient le pouvoir de proportionner les impositions à un certain nombre de citoyens choisis dans chaque paroisse , et qui s’engageaient , par un serment solennel , à s’acquitter de cette fonction suivant toute justice. Que l’un des principaux objet* que se proposèrent ceux qui établirent les communautés fut de rendre pins parfaite la sûreté des propriétés, c’est ce qui est prouvé non -seulement par la nature de la chose en elle-même, mais encore par les termes exprès de plnsietirs charte* : je ne citerai ici que celle qtf Aliënor, reine d’Angleterre et duchesse de Gutenne, accorda à la communauté de Poitiers : Ut sua propria melüis defenderc possint et magis intégré custodire. ( Du Cangc, VOC. Communia , v. Il, p. 863.)
Tels sont quelques-un* des principaux règlement qui furent formés pour les communautés , pendant le douzième et le treizième siècle. On peut les regarder comme le* premier* rudimens de la police et de la législation ; et ils contribuèrent beaucoup à introduire uu gourer-
PREUVES ET ECLAIRC1SSEMENS
nemenl régulier parmi tout le* membre* de la société. Dès que le* communauté* furent établie*, on rit éclater des aentiinens fiers et hardis de liberté, lorsque Humbert , seigneur de Beaujeu , en accordant à la Tille de fielierille une charte de communauté, exigea des babitan* qu’ils lui prélassent serment de fidélité , ainsi qu’à ses successeurs, les babitan*, de leur côté, stipulèrent qu'il jurerait de maintenir leurs libertés et leurs franchises; et pour plus grande sûreté, ils l’obl igèrenl de produire vingt gentilshommes qui prélassent le même serment, et se liassent avec lui aux mêmes obligations. ( D’Ach., IX, p. 183. ) C'est ainsi que le seigneur de Moirans, en Dauphiné, offrit on certain nombre de personnes , comme des garans de sa fidélité à observer les articles contenus dans la charte de communauté de cette ville. Ce* espèces d'otages s'obligeaient à se remettre entre les mains des habitait* de Moirans , si leur seigneurlige violait quelques-uns de leurs droits; et à rester leurs prisonniers jusqu’à ce que le seigneur eût rendu justice aux citoyens, {HUI. du Dauphiné, I, p. 17.) St le maire ou le premier magistral d'une ville faisait quelque tort à un bourgeois, il était obligé de donner cautiou qu’il comparaîtrait en jugement, de même qu’une personne privée; et s’il était condamné, il devait subir la même l>cine. ( D’Ach., IX, p. 183. ) Tout cela suppose des idées d’égalité qu'on ne connaissait pas dans le système féodal; et les communautés étaieut si favorables à la liberté, qu’on leur donna le même nom de libertés, libertates. (Du (lange, vol.Xl. p. 863.) Elles furent d’abord extrêmement odieuses à la noblesse, qui sentit combien ces établissemen* restreindraient sa puissance et sa domination. Guibert, abbé de Nogenl, les appelle des inventions exécrables, par le moyen desquelles, contre toute loi et justice, des esclaves s'affranchissaient de l’obéissance qu'ils devaient à leurs maîtres. Lhi (Jauge, Jbui., p 862.) (Quelques nobles et quelques ecclésiastiques puissans s’opposèrent à l'institution des communautés, et cherchèrent à borner leurs privilèges avec un lèle fort extraordinaire. Il s’eu présente un exemple remarquable dans la contestation qui s'éleva eutre l’archevêque de Reims et les habitans de cette même ville. Tous les archevêques, pendant très long-temps, s’occupèrent avec soin à restreindre la juridiction et les droits de la commuuauté; et le grand objet des bourgeois , quand le siège était vacant, était de maintenir, de recouvrer et d’étendre leur juridiction. ( Histoire civile et politique de Reims, par M. Anquetil, tom. I, p. 287, etc.)
Les observations que j’ai faites sur l’état des villes et la condition de leurs habitans sont confirmées par une infinité de passages épars dans les historiens et les lois du moyen âge. Il est à croire cependant que quelques villes du premier ordre jouissaient d'une condition meilleure , et possédaient une portion plus considérable de liberté. Sous la domination* des Romains, le gouvernement municipal établi dans les villes était extrêmement favorable à la liberté. La juridiction du sénat, dans chaque corporation , et les privilèges de* bourgeois étaient fort étendus. Il y a lieu de croire que quelques-unes des plus grandes villes, parmi celles qui échappèrent à la rage destructrice des nations barbares, conservèrent encore, du moins en grande partie, l’ancienne forme de leur gouvernement. Elles étaient gouvernées par un conseil composé de l>ottr;;cn««, et par des magistrats qu’elles
I s’étaient choisis elles-mêmes. H y a de forte* présomptions en faveur de cette opinion, rapportées par l'abbé Dubos, dans son Histoire critique de la monarchie française, tom. I, p. 18, et tom. U, 524, édit, de 1742. 11 parait par quelques-unes des chartes de communautés, accordées aux villes dans le douzième et le treizième siècle, que ces chartes ne faisaient que confirmer les privilèges dont jouissaient les habitans, avec l’établissement de la communauté. (D'Acbéri, Spicileg., vol. XI, p. 345. ) D’autres villes réclamaient leur* privilèges, comme les ayant possédés sans interruption depuis le temps des Romains. ( Histoire critique de la monarchie française, v. XI, p. 333.) Mais le nombre des ville* qui jouissaient de ces immunités était si petit, qu'on n’en peut rien conclure contre la proposition que j’ai établie dans le texte.
NOTE 17, Sect. i, p. 14.
Après avoir rendu un compte détaillé de l’établissement des communautés en France et en Italie, et des effets qui en résultèrent, il est nécessaire de suivre avec attention les progrès que firent les villes et le gouvernement municipal en Allemagne. Les ancicus Germains n'avaient point de villes; même dans leurs hameaux ou villages ils ne bâtissaient point de maisons contiguës les unes aux autres. (Tarit., De JVorib. demi., 1. xvn. ) Ils regardaient comme une marque de servitude d’élre obligés d’habiter dans une ville entourée de murs. Lorsqu'une de leurs tribus avait secoué le joug des Romains, les autres exigeaient d’elle , comme une preuve qu'elle avait recouvré sa liberté, qu’elle démolit les murailles de quelque ville bâtie par les Romains sur son territoire. Les animaux même les plus féroces, disaicot-ils, perdent leur ardeur et leur courage lorsqu'ils sont renfermés. (Tarit., Hist., I. iv, c. lxiv.) Les Romains bâtirent plusieurs grandes villes sur les bord* du Rhin ; mais dans toutes les vastes provinces qui s’étendent depuis celle rivière jusqu'aux côtes de la mer Baltique , il y avait A peine une seule ville avant le neuvième siècle de l’ère chrétienne. (Conring., Exercit. de Urbib. demi, oper., vol. 1, $ 25, 27,31, etc.) Heineccius diffère en ce point de Conringius ; mais en convenant même de toute la Force de ses argumens et de ses autorités, il en résulte seulement qu’il y avait dans ce vaste pays quelques en~ droits auxquels certains historiens ont donné le nom de villes. ( El cm. jur. Germ., 1. 1 , $ 102. ) Sou* Charlemagne et les empereurs de son sang , l'état politique do l’Allemagne commençant à prendre une meilleure forme, on fonda plusieurs villes, et les hommes s’accoutumèrent à se réuniret à vivre ensemble dans un même lieu. Charlemagne fonda , dans les villes les plus considérables d’Allemagne, deux archevêchés et neuf évêchés. ( Aub. Mir. Op. Diplom., v. I, p. 16.) Ses successeur* en augmentèrent le nombre; et comme le* évêques fixaient leur résidence dans ces villes , et qu’ils y célébraient lo service divin , cette circonstance engagea bien des gens à s’y établir. ( Conring., Ibid., $ 48. ) Mais Menri-l’Oiseleur , qui monta sur le trône en 920, doit être regardé comme le grand fondateur des villes eu Allemagne. L’empire était alors ravagé par les incursions des Hongrois et d’autres peuples barltares. Uenri , dans le dessein d'en arrêter le cour*, engagea *es sujet* à s'établir
dan* des tilles qu'il fortifia de murailles et de lotir* Il ordonna ou persuada à une partie des nobles de fixer aussi leur résidence dans les tilles, et rendit ainsi la condition des citoyens plus honorable qu’elle ne l’avait été auparavant, ( Wiftikind., Annal. , I. », ap. Conrihg. ,
5 82, ) Depuis cette époque , le nombre des tilles ne fit qu'augmenter , et elles détinrent plus peuplées et plus riches; mais elle* étaient encore priées de lé liberté et de la juridiction municipale. OHes qui étalent situées dans les domaines ae l’empire, étaient soumises aux
, empereurs et à leurs comités , missi , et autrrs juge* , | qui présidaient aux tribunaux, et y dispensaient la jus- | lice. Celles qui étaient dans le territoire d’un baron faii saicm partie de son fief ; et il y exerçait par Uv-mêmc nu par ses officiers une juridiction semblable. ( tionring., lbul.,\ S 12, 74. Ueinecc.,£/rm. jur. G crm ., I. i, . .S 104. ) Les Allemands empruntèrent des Italiens l’institution des communautés. { Knipscbild., Tract, polit. MM. juriit . de civil, intp. jurib. , roi. 1 , I. i , c. t, n° 23.) Frédéric Barberousse fut le premier, parmi le* empereurs d’Allemagne , qui , par le* mêmes motifs politiques qui avaient déterminé Lnui*-1e -Gros , augmenta le nombre «les communautés, dans le dessein de restreindre la puissance des nobles. (PfcfFel , Abrégé de T Histoire et du Droit public d'Allemagne. )
Différentes circonstances contribuèrent à l'accroissement des tilles d'Allemagne depuis le règne d’Henri - IViselcur , jusqu'au temps où elles eurent la possession entière de leurs iimnunitéa. L'établissement des évêché*, dont nous avons déjà fait mention , et l'érection des cathédrale*, engagerait naturellement beaucoup de monde
6 s’établir dans les tilles. On s'accoutuma A y assembler le* conciles, et à y tenir les cours de judieature de toute espèce, Soit civiles , soit ecclésiastique*. On affranchit , dans le onzième siècle, plusieurs earlave*, dont la plus grande partie s’établit dans les cités. On découvrit et l’on exploita plusieurs mines en différente* province* ; ce qui attira et réunit un grand concourt d’bomnie* , et donna naissance & différentes ville*. ( Conrlng. , $ 1(15.) 1/C* ville* commencèrent au treiziéme siècle à former des ligues pour leur défense mutuelle, et pour réprimer les désordres oera*ionés par les guerre* particulière* des barons, aussi bien que par leurs vexations. Os associations rendirent la condition de* habitait* des villes beaucoup plu* sûre que celle de* autres classe* de* sujets , et engagèrent un grand nombre d'hommes h se faire recevoir membres de* communauté*. ( Conring., § 94. )
I! y avait dan* le* ville* d’Allemagne de* habitait* de trois différentes classes : les nobles, familier: le* citoyen* ou homme* libre», tiberi : le* artisans qui étaient esclave* , hommes proprii. ( Knipscbild , Hv. xi. c. xxix, n# 13. ) Henri V, qui commença son règne l’nn 110b, affranchit les artisans esclaves qui habitaient dans le* ville#, et leur donna le rang de dloyens ou d'homme* ttAti. ( Pfrffel, p. 254. Knips., liv. n , chap. xxix, t»° 1 13 , lt9.) Les ville* d’Allemagne acquirent phi* tard que celle* de France ta liberté ; mai* elles étendirent leur* privilège* beaucoup plus loin. Toute* le* ville* impériale* et libre* , dont le nombre eut considérable, acquirent en entier le titre d’immédiates , tenue <fui , dan* la jurisprudence germanique, désigne qu’elles étaient sujette* de l’empire seul, et qu’elles possédaient dans leur district un» les droits d’uoe souveraineté parfaite
et indépendante. I,e# dlfféren* privilège* de* villes impériale*, privilège* qu’on peut appeler le* grand* eon- *ervateurs des Hl»erté* germanique* , sont rapportés dans Knipscbild, livre xt. On en connaît en général les principaux article*; et il serait inutile d’entrer ici dans aucune discussion sur les détail* de cet objet.
Note iô , s*ct. i , p. 14.
Le* historien* espagnols n’ont presque rien dit de l’origine et des progrès des communautés en Espagne . de sorte qu’il ne m’est pas possible de fixer ni l’époque ni la Forme de leur première institution dans ce royaume. Il pavait cependant , d’après Mariana , vol. XI, p. 221 , F. ffagtr ,1736, que, dans l’année 1350, dix -huit villes avaient obtenu séance dans les cortês de Castille. Le compte qu’on a rendu de leur constitution et de leurs prétentions, dan* la section troisième de cette introduction, prouve évidemment que leurs privilèges et leur forme de gouvernement étaient 1rs mêmes que dans les autre* corporations féodales. Celte circonstance, et la ressemblance parfaite des institutions et de* transactions politique* de tous le* états soumis au gouvernement féodal , peuvent nous autoriser à conclure que le* communautés s’introduisirent en Espagne de la même manière, et probablement ver* le même temps, que chez les autres nations de l’Europe, ,1‘nurai lieu d’observer, dans une des notes suivantes, que dans lé royaume d’Arragon , il parait que les villés avaient obtenu de bonne heure de grandes immunités, et une part dans la puissance législative. En 1118, les citoyens de Saragossc jouissaient non-seulement delà liberté politique, mais ils s’étaient encore fait reconnaître d’un rang égal à celui des nobles de la set onde classe, et Us avaient obtenu plusieurs autre* privilèges inconnu* aux personnes de leur ordre dans les antres contrée* de l’Europe. (Zurila, Annal, de Arrag., lom. 1 , p. 44. )
Fn Angleterre, l’établissement de» communautés ou corporations est postérieur 5 la conquête des Normands, ün emprunta de la France cet usage, et les privilège* accordé* par la couronne furent parfaitement semblable* à ceux dont j’ai déjà parlé. Mais comme retie partie de notre histoire est trè* connue du plus grand nombre de mes lecteur*, je me contente, tans entrer dans aucune discussion particulière , de le* renvoyer aux auteur* qui ont éclairci ce point intéressant de l'histoire d’Angleterre. ( Brady, Treat. of Boronght. Madox , firma Bnrgi, rhap. i, sect. ix. Hume, Jffst. d’Angleterre, Vol. I, nppend. i et xi.)
Il est assez vraisemblable que quelques Ville* de l’Angleterre s’étaient érigée# en corporation* sot» les Vois Saxons, et que le* autre* charte*, accordée* par les mis de la race Normande , n'étaient point des charte* d’affranchissement ; mai* qu’elles ne faisaient que confirmer le* privilège* dont les ville* jouissaient anriennement. fLHtleiott, flist. of Henry the II. vol. Il, p. 317.) Cependant le* ville* en Angleterre u’éi. tient «Retire que peu considérables dan* le douzième siècle ; et Ton en verra clairement la preuve dan* VhtsJcire que je rien* de citer. Fitmephen , auteur contemporain, a lat**é une description de la cité de Londres sous le règue d’Henri II , dan» laquelle il parle du commerce de cette ville , de sr« richesse*, et du luxe de ne* habitat», dan* des urine*
PREUVES ET ÉCLAIRCISSEMENT
qui conviendraient assez exactement à son état actuel , quoiqu’elle soit devenue la plus grande et la plut opulente ville de l’Europe. Mais toutes les idées de grandeur et de magnificence ne sont que relatives. D'après ce que ! rapporte Pierre de Bloie, archidiacre de Londres, autre ! auteur contemporain qui avait tous les moyens possibles J 'être bien instruit, il paraît que cette ville, dont i iusiepben donne un détail si pompeux, ne contenait pas plus de quarante mille habitans. {Ibid., p. 315, 316.) I^es autres villes étaient peuplées en proportion , et n’étaient pas en étal de se faire accorder des privilèges fort étendus. La constitution des bourgs en Écosse ressemblait à plusieurs égards à celle des villes de France et d’Angleterre ; cela est prouvé par le livre des Lois des bourgs , annexé à celui de la Majesté royale.
NOTE 19 , Str.T. i , p. 1&
Peu de temps après que lo tiers -état se fui introduit dans rassemblée de la nation, l'esprit de liberté, que celte innovation réveilla en France, commença à produire des effets remarquable. Ou vit, dans plusieurs provinces de ce royaume, la noblesse et les communautés former des associations . par lesquelles elles s'engageaient réciproquement à défendre leurs droit* et leur* privilèges mutuels contre les procédés arbitraires et redoutable* de la couronne. Le tô«tue de Loularovillicrs a conservé une copie d’une de ces associations , datée de l’au 1314, et douze ans après que las députés des villes eurent été admis aux états-généraux. ( Histoire de l'ancien gouverneaient de J 'rance , lom. Il, p. 94.) La vigueur que montra le jvçuple pour défendre et soutenir ses droits, obligea lé souverain de tes respecter. Six ans après res associations entre ks bourgeois et la noblesse , Philippe - le - Long , roi de France , expédia à la communauté de Narl>*>une des lettres de convocation, commençant par ces mots : a Philippe , par la grâce de Dieu , roi de France et de Navarre, à nos aînés téaulxles habitant de Narbonne, salut et dilcction. Comme nous desirons de tout nostre cœur, et sur toutes les autres choses qui nous touchent , gou vernier nostre royaume et nostre peuple en paix et en tranquillité, par l’aide de Dieu, et refourmer nostre dit royaume ès parties où il en a mestier, pour profit commun et au profit de nos subgiés, qui ça en arrière ont été grevés et opprimés en moult de maniérés, par la malice d’aucunes gens, si, comme nous le sçavons par voie commune, et par insinuation de plusieurs bonnes gens dignes de foy, ayans ordené en nostre conseil avec nous en nostre ville de Poitiers , aux huitieues de la prochaine fesie de Pentbecouste , pour adretier à nostre pouvoir par toutes les voyes et manières que il pourra estre fait, selon raison et équité ; et voilions estre fait par si grand délibération, cl si pour rcvcnient, par le conseil des prélats, barons, et bouues villes de nostre royaume, et mesmement de vous, que ce soit au plaisir de Dieu et au profit de rostre peuple : Nous vous mandous, etc. » (Mably, Observai., ton». Il, preuv ., p. 386.)
Je conviendrai que ces paroles ne sont qu’une forme de style public et légal ; mais les idées qu elles expriment soot remarquables, et paraissent plus élevées et plus fortes qu’ou ne I attendrait de ce siècle. Un roi populaire de la Grande • Bretagne pourrait i peine s’adresser au
parlement dans des termes plus favorables à la liberté publique. On trouve dans l'histoire de France un exemple frappant des progrès que les principes de liberté avaient faits dans ce royaume, et de l'influence que les députés des ville» avaient acquise dans l’assemblée de» états-généraux. Au milieu des calamités où la guerre avec l’Angleterre et la captivité du rot Jean avaient plongé la France, les élais généraux firent un effort hardi pour étendre leurs privilèges et leur juridiction. Les règlcinens formés par les étais généraux tenus en 1355, pour la manière de lever les taxes , partie de l'administration qui n’était pas confiée à la couronne , mais à des commissaires nommés par les états ; pour la fabrication de la meunaie, pour les redressement de griefs relatifs aux abus commis par les pourvoyeurs du roi , et pour l'administration régulière de la justice, sont plus conformes à 1 esprit d’uu gouvernement républicain qu’à celui d une monarchie féodale. On trouve ce règlement curieux dans le Recueil des Ordonnances , tom. III, p. 19. Ceux qui ne peuvent pas se procurer cette collection volumineuse en trouveront un abrégé dans V Histoire de France , par Villaret, tom. IX, p. 130, ou Hans V Histoire de l’ancien gomtntemenl de la France , par Loulamvillier* , tom. Il, p. 213.
Les historiens français, en parlant de l'évéque de Laon, ot de Marcel, prévôt des marchands de la ville de l*wis , le* deux hommes qui avaient le plu* d’influence nus états-généraux , les représentent comme des tribuns séditieux, violens, intéressés, ambitieux; et ne cherchant qu'à introduire des innovation» pernicieuses et des UneUrcs du gouvernement et de la constitution de leur pays. Cela pouvait être ; mais ils avaient la confiance du peuple ; et les mesures qu’ils proposaient comme les plus convenables et les plus avantageuses, ne permettent pas de douter que l’esprit de liberté n’eût fait en France des progrès irès étendus, et qu’oo n’y eût généralemeut des idées très saines sur les principes du gouvernement.
Les états- généraux , tenus à Paris en 1355, étaient compotes de près de huit cents membres, dont plus de la moitié n’étaient que des députés des villes. { Secousse , préf. des Ordonn., tom. 111, p. 48.) Il parait que dans toutes les différentes assemblées des états tenues pendant le règne du roi Jeun , le* représentait* des villes avaient une grande iuflueoce , et que le tiers-étal était à tous égards considéré comme marc liant de pair avec les deux autres ordres. ( Jbid.passtm . ) Ces entreprises hardies se faisaient en France long - lemps avant que la chambre des communes en Angleterre eût acquis quelque influence considérable dans la législation. Comme le système féodal avait été porté eu France à son plus haut péiiode plutôt qu’en Angleterre, son déclin par la même raison y fil de* progrès plus rapides. Presque tous les efforts qu’on a faits en Angleterre , pour établir ou pour étendre ta liberté du peuple . ont été heureux ; en France, ils ont eu un autre son. Ce n’est pas ici le lieu d’examiner quelles sont les causes accidentelles et politique* de cette différence.
NOTE 20, S«t. i, pc 17.
Dan» une uoie précédente (note 8), j’ai examiné la condition de celle partie du peuple qui était employée à
l’agricullure ; ef j’ai exposé le tableau des calamités 4