‹ Œuvres complètes de W. Robertson précédées d'une noticeChapitre 15 sur 73 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

Charles -Quint naquit à Gand le 24 février 1 1500. Philippc-le-Bcl, son pire, archiduc d'Autriche, était fils de l'empereur Maximilien et de Marie, fille unique de Charles-le-Hardi , dernier prince de la maison de Bourgogne. Jeanne , sa mère, était fille de Ferdinand, roi d'Arragon , et d'Isabelle, reine de Castille.

Par une longue suite d'événcmens heureux, ce jeune prince se trouva l’héritier de domaines plus étendus qu'aucun monarque d’Europe n’en avait possédé depuis Charlemagne. Scs ancêtres avaient acquis des royaumes et des provinces, auxquels ils n'avaient que des droits de succession fort éloignés. Les riches possessions de Marie de Bourgogne ne paraissaient pas destinées à entrer un jour dans la maison d'Autriche; car cette princesse avait d'abord été promise par son père au fils unique de Louis XI, roi de France; mais ce roi bizarre , n'écoutant que sa haine pour la maison de Bourgogne, aima mieux arrachcrà Marie, par la force, une partie de ses domaines, que de se les assurer en entier par un mariage. Cette faute devint funeste à la postérité de louis, en faisant tomber dans les mains d'un rival les Pays-Bas et la Franche- Comté.

Isabelle, fille de Jean II de Castille, loin d'avoir la perspective de l'héritage considérable qu’elle devait laisser il son petit-fils, passa les premières années de sa vie dans l'indigence et dans l'obscurité; mais les Castillans , irrités contre son frère Henri IV, prince faible et méchant, l’accusèrent publiquement d'impuissance, et sa femme d'adultère; et <1 la mort de ce prince, Jeanne, qu'il avait persisté jusqu’il ses derniers momens il reconnaître pour sa fille lé-

gitime, et qu'une assemblée des états avait déclarée l'héritière du royaume, s’en vit exclue par les Castillans, qui l'obligèrent de se retirer en Portugal, et placèrent Isabelle sur le trône.

Ferdinand dut la couronne d'Arragon <i la mort imprévue de son frère aîné , et se rendit maître des royaumes de Naples et de Sicile en violant la foi des traités et tous les droits du sang. Christophe Colomb , par l'effort de courage et de génie le plus hardi et le plus heureux dont les annales du genre humain aient conservé la mémoire , ajouta à tous ces royaumes un nouveau monde, dont les richesses furent une des principales sources du pouvoir et de la grandeur des rois d’Espagne.

Ferdinand et Isabelle ayant vu don Juan , leur fils unique, et la reine de Portugal, leur fille aînée, périr à la fleur de l'Age , réunirent toutes leurs espérances sur Jeanne et sa postérité; mais comme l'archiduc, son mari, était étranger pour les Espagnols , on crut qu'il serait prudent de l'engager à venir en Espace, afin qu'en vivant quelque temps au milieu des peuples qu’il était destiné à gouverner, il pût s'instruire de leurs lois et s'accoutumer à leurs moeurs. On ne doutait pas que son droit A la succession , ainsi que celui de l'infante sa femme, ne fût reconnu et confirmé |«r les corlès, dont l'autorité était alors si puissante en Espagne, qu'aucun litre à la couronne n'avait de force qu'autant qu’il était ratifié par cette assemblée des états. Philippe et Jeanne, en allant en Espagne, passèrent par la France, où ils furent traités avec la plus grande magnificence. L'archiduc prêta hommage S louis XII, pour le comté de Flandre, et prit place, comme pair de

ts

138 IH8T01RK DE C1IARLES-QUINT. [15021

France, au parlement de Paris. Ils furent reçus en Espagne avec tous les honneurs qu'ils pouvaient attendre de la tendresse paternelle des souverains et du respect des sujets. I-cur droit à la couronne fut bientôt après reconnu par les états des deux royaumes.

Mais au milieu de ces démonstrations extérieures de satisfaction et de joie, un chagrin secret dévorait l’âme de ces deux princes. L'étiquette grave et réservée de la cour d'Espagne parut si insupportable à Philippe, prince jeune, gai, affable, aimant la société cl avide de plaisir, qu'il ne tarda pas à montrer le désir inquiet de retourner dans son pays natal, dont les mœurs convenaient beaucoup mieux à son caractère; d un autre côté, la santé d’Isabelle s'altérait de jour en jour, et Ferdinand, qui sentait qu'en la perdant il perdait ses droits au gouvernement de Castille, prévoyait aisément qu’un prince comme Philippe , qui avait déjà laissé entrevoir une Impatience extrême de régner, ne consentirait jamais à lui laisser aucune autorité dans ce royaume; la perspective de cette diminution de pouvoir fit naître la jalousie dans l ame de ce monarque ambitieux.

Isabelle voyait avec l'inquiétude d'une mère le dédain et l’indifférence de l’archiduc pour Jeanne, qui était à la vérité dépourvue de tous les agrémens de la figure et de toutes les qualités de l’esprit qui peuvent fixer le cœur d’un mari. Sa raison, naturellement faible, était sujette à des aliénations fréquentes; elle idolâtrait Philippe, mais sa tendresse excessive et puérile était plus propre à exciter le dégoôtque l’amour; et son extrême jalousie, qui n'était, il est vrai, que trop bien fondée, la portait souvent aux éclats les plus extravagans. Isabelle, sans se dissimuler les défauts de sa fille, ne pouvait s'empêcher de plaindre sa situation , qui devint bientôt plus déplorable encore par la résolution subite que prit l’archiduc de partir au milieu de l'hiver pour la Flandre , et de laisser sa femme en Espagne. Isabelle eut beau lui représenter que Jeanne approchant du terme de sa grossesse, il ne pouvait, sans l’exposer au plus grand danger, l'abandonner à sa douleur. Jeanne , de son côté, le conjura de différer au moins de trois jours son départ : elle voulait, disait-elle, avoir encore une fois le plaisir de célébrer avec lui la fête de Noël. Ferdinand lui ayant fait sen-

tir combien il était imprudent de quitter l'Espagne avant d’avoir eu le temps de connaître le génie et de gagner l'affection d'un peuple qu'il devait gouverner un jour, lui demanda du moins de ne point passer par la France, avec laquelle il était alors en guerre ouverte. Mais Philippe, n’écoutant ni les sentimensde l'humanité, ni les raisons de la prudence, persista dans son dessein, et partit le 22 décembre |mur les Pays-Bas, en prenant la route de la France !.

Dès que Jeanne se vit séparée de son mari, elle tomba dans une sombre et profonde mélancolie2, dont rien ne pouvait la distraire. Ce fut dans cet état qu’elle accoucha de Ferdinand, son second fils. Jeanne fut la seule personne en Espagne qui ne témoigna aucune joie de la naissance de ce prince; insensible à toute espèce de plaisir, elle n’était occupée que de la seule idée de retourner auprès de son mari , et elle ne recouvra quelque tranquillité d'esprit, que lorsqu'elle l'eut rejoint l'année suivante à Bruxelles s.

Philippe, en passant par la France, eut une entrevue avec Louis XII, et signa avec lui un traité par lequel il espérait de terminer toutes les contestations entre la France et l'Espagne; mais les Espagnols ayant alors les plus grands auccês en Italie, où le génie supérieur de Gonsalve de Cordoue, surnommé le gra/ul capitaine , triomphait dans toutes les occasions des efforts des Français , Ferdinand n'eut aucun égard au traité que son gendre avait conclu , et continua les hostilités avec plus de vigueur que jamais.

Dés ce moment, il ne parait pas que Philippe ait pris aucune part aux affaires d'Espagne; il attendit tranquillement que la mort de Ferdinand ou d’Isabelle lui ouvrit le chemin à l'un de leurs trônes. Il n'attendit pas longtemps ; la mort prématurée des enfans d'Isabelle avait laissé dans l'âinc de cette reine l'impression d'une douleur profonde: elle n’avait guère de consolation à attendre, ni de sa fille Jeanne, dont les infirmités augmentaient de jour en jour, ni de son gendre, qui ne conservait pas même l'apparence des égards qu'il devait à

1 Pelri Martyr)* Angtcrfi , P.pist p. 250, 253.

• Ibid, p. 255.

3 Mariana, lib. «vu, cap. xi, p. 14. FltVhier, Pif d» Ximcnls, p. 191.

sa malheureuse épouse. Isabelle sentit son courage et ses forces s'affaiblir par degrés, et après avoir langui quelques mois, elle mourut à Medina-dcl-Campo le 26 novembre 1504. Celte princesse ne fut pas moins distinguée par sa vertu que par scs talcns;ct, soit qu'on la considère comme reine, comme épouse ou comme mère, sa conduite a mérité les grands éloges (pie lui ont donnés les historiens espagnols '.

Elle avait fait son testament quelques semaines avant sa mort. Comme elle sentait que Jeanne était incapable de tenir elle -même les rênes du gouvernement, et qu'elle ne voulait pas les remettre aux mains de Philippe , de qui elle était très mécontente, elle nomma Ferdinand pour prendre la régence ou l'administration des affaires de Castille , jusqu'à ce que son petit-fils Charles eût atteint l'àgc de vingt aus ; elle légua eu même temps à son mari la moitié des revenus qui proviendraient des Indes, avec les dignités de grand-maître des trois ordres militaires; dignités qui rendaient presqu'indépendans ceux qui en étaient revêtus, et qu’lsabellc avait pour cette raison réunies à la couronne 2 ; mais avant de signer un acte si avantageux à Ferdinand, elle l’obligea de jurer qu’il ne chercherait ni par un second mariage, ni par aucun autre moyen , à priver Jeanne ou sa postérité du droit de succession à aucun de ses royaumes 3.

Dès que la reine cul fermé les yeux, Ferdinand résigna le titre de roi de Castille, et fit proclamer publiquement Jeanne et Philippe, souverains de ce royaume. Il prit en même temps la qualité de régent, que lui donnait le testament d’Isabelle, et qu'il ne tarda pas à faire reconnaître par les états; mais ce ne fut pas sans difficulté. Une union de prés de trente ans n’avait pas entièrement déraciné l’inimitié qui subsistait depuis long-temps entre les peuples des deux royaumes ; et l'orgueil castillan ne put sans murmurer se soumettre au gouvernement d'un roi d'Arragon. Le caractère même de Ferdinand, que les Castillans avaient bien démêlé, n'était pas propre à leur faire désirer son administration : soupçonneux , clairvoyant , sévère et trop économe, il portait une attention jalouse

> P. Man , F.p.. p. 279.

* /bit!., p.277. M.irian,, tfist., l'tb. xxvm, cap. xi. Ferrera*. J/ist. générale d'Espagne, tom.VlU, p. 263.

1 Mariaua , MiU., lib. xxvm cap. xiv.

sur les actions les plus simples , et récompensait sans générosité les services. Les Castillans sentaient vivement la perte d'Isabelle , qui, par son caractère aimable et son affection pour eux, tempérait souvent l'humeur austère de son mari. Ferdinand avait d'ailleurs des principes de gouvernement qui étaient particulièrement odieux aux grands. Il s’était attaché 1 A réprimer le pouvoir exorbitant de la noblesse , en étendant l'autorité- royale, en protégeant les vassaux opprimés, et en multipliant les immunités des villes. Toutes ces causes réunies avaient suscité contre lui un parti formidable; et quoique ce parti ne se fût encore déclaré par aucune démarche publique , Ferdinand ne doutait pas que, pour peu qu'il fût encouragé parlenouveau roi, il ne se portât bientôt aux plus violent es extrémités.

Il n'y eut pas moius d'agitation dans les Pays- Bas, lorsqu'on y apprit qu'lsabelle était morte, et que Ferdinand avait pris le gouvernement de CastiUc. Philippe n'était pas d'un caractère à se laisser patiemment dépouiller par l'injuste ambition de son beau-père. Si les infirmités de Jeanne et l'enfance de Charles les rendaient incapables de gouverner, il prétendait être, comme mari , le curateur légal de sa femme, et , comme père, le tuteur naturel de son fils. Ce n'était pas assez sans doute, [tour cnntre-balancer ces justes droits, que d'y opposer l’autorité d'un tcstameul dont l'authenticité était peut-être douteuse et dont les dispositions étaient certainement injustes. Une circonstance particulière contribua à exciter encore le ressentiment de Philippe, et à fortifier la vigueur de ses résolutions : ce fut l'arrivée de don Juan Manuel. Il était ambassadeur de Ferdinand à la cour impériale ; mais au premier avis de la mort d’Isabelle, il se rendit A Bruxelles, se flattant qu'à la cour d'un prince jeune et libéral, il obtiendrait le crédit et les honneurs qu’il ne pouvait espérer au service d'un roi vieux et avare. Pendant le séjour de Philippe en Espagne, il avait su gagner la confiance de ce prince , et comme il avait été formé aux affaires sous Ferdinand même, il était en état d'opposer à ses vues et à ses démarches des talens et des artifices qui ne lecédaient pas à ceux de ce monarque habile et rusé -,

’ Mariana, lib xxvm, cap. ni.

* Zurita, Annales d'Arragon, loin. VI, p. î.

140 HISTOIRE DF. CH ARIÆS-QUINT. tISOfl

Manuel conseilla d'envoyer des ambassadeurs S Ferdinand pour le sommer de se retirer en Arrajjon, et de remettre le gouvernement de la Castille entre les mains de ceux à qui Philippe jugerait à propos de le confier, en attendant qu'il allât le prendre lui-même. On chercha à gagner ceux des nobles Castillans qui avaient paru méconlens de Ferdinand , et on les encouragea par toutes sortes de moyens â s’y opposer ouvertement. Philippe conclut en même temps, avec !/>uis XII , un train1 par lequel il Crut s'assurer l'amitié et les secours de ce monarque.

Ferdinand , de son côté , n’épargna rien pour conserver le pouvoir dont il se trouvait en possession. Il se servit d'un gentilhomme d'Arragon, nommé Conchillos , poor conduire une négociation secrète avec Jeanne, et il vint â bout d’obtenir de cette faible princesse , qu'elle confirmât le droit qu'il prétendait avoir à la régence. Mais cette intrigue ne put échapper à l'œil pénétrant de Manuel. La lettre de consentement qu’on avait arrachée à Jeanne fut interceptée ; Conchillos fut jeté dans un cachot ; et cette princesse elle-même fut renfermée dans un appartement du palais, oô aucun de ses domestiques espagnols n’eut la permission de l'approcher >.

Ferdinand , affligé de voir son projet découvert , éprouva un nouveau chagrin en observant les progrès que les émissaires de Philippe faisaient en Castille. Quelques-uns des nobles se retirèrent dans leurs châteaux, et d'autres dans les villes où ils avaient de l’influence; ils se liguèrent entre eux, et commencèrent à rassembler leurs vassaux. La cour de Ferdinand était presqu'entièremenf déserte; Ximcnès,le duc d'Albe, et le marquis de Dénia, étaient les seules personnes considérables qui y restassent, tandis que les ambassadeurs de Philippe voyaient chaque jour leurs maisons remplies des nobles du plus haut rang.

Irrité de cette défection universelle, et humilié peut-être de voir tons ses projets déconcertés par un jeune politique, Ferdinand, sans respecter ni les sentimens de la nature, ni les lois de la décence , résolut de priver sa fille et sa postérité de la couronne de Castille, plutôt que de renoncer â la régence de ce royaume. Son

1 P. Martyr., Ep., p. 287. Ziiriu, Annales il' A rragen, toi». IV, p. 14.

plan n’était pas moins hardi que l'intention en était odieuse. Il demanda en mariage Jeanne, cette fille supposée d’Henri IV, dont l'illégitimité prétendue avait fait monter Isabelle au trône de Castille. C’est en faisant revivre les droits de celte princesse, contre laquelle Ferdinand lui -même avait autrefois commandé des armées et donné des batailles . qu’il espéra de se voir encore une Ibis souverain de ce royaume. Mais F.manuel, roi de Portugal, dans les états duquel Jeanne résidait, et qui avait épousé une des filles de Ferdinand et d'Isabelle, ne voulut pas consentir à une union si peu naturelle, et cette malheureuse princesse,qui, renfermée depuis long- temps dans un couvent, avait perdu dans sa solitude toute espèce de goût pour les grandeurs, témoigna elle-même le plus grand éloignement pour ce mariage 1 .

Ferdinand trouva cependant dans son ambi lion de nouvelles ressources. Après avoir essuyé un refus en Portugal, il tourna scs vues du côté de la France, et demanda en mariage Germaine de F'oix, fille du vicomte de Narlwiine et de Marie, sœur de Louis XII. I«t guerre que Ixrais avait soutenue â Naples contre Ferdinand avait été si malheureuse? , qu’il reçut avec joie une proposition qui lui fournissait un prétexte honorable de faire la paix. Quoique jamais prince n’ait eu plus que Ferdinand l’art de subordonner les passions â scs maximes politiques, ou de les faire servir â ses vues ambitieuses, cependant telle était la violence de son ressentiment contre son gendre . que pour détacher de ses intérêts Louis XII. et dans l’espérance de l’exclure du trône d’Arragon , il fut près de démrmbrer enrorc une fois l'Espagne, pour en faire des royaumes séparés ; cependant la réunion de ces différons royaumes en un seul , avait fait la gloire de son règne et le principal objet de son ambition. Il consentit à rétablir les nobles napolitains de la faction française dans leurs possessions et leurs honneurs, et s'exposa au ridicule d’épouser, â un âge très avancé, une fille de dix -huit ans 1.

Philippe fut vivement alarmé de la conclusion

' Sandov., ffist. o f civil unes in Castile. Londres. 1655, p. 5. Zurita, Annales d'Arragon, loin. Vil, p. 213

* H. Mari., Ep., p. *290, 292. Mari., lib. xxvm , c. xvi et xvu.

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île ce mariage, qui le privait de son seul allié, et le menaçait de la perte de tant de royaumes. Manuel sentit alors la nécessité de prendre d’autres mesures, relativement aux affaires de j Castille En conséquence il envoya de nouvelles instructions aux ambassadeurs flamands qui étaient â la cour d’Espagne , et les chargea d'assurer Ferdinand que leur maître avait le désir le plus vif de terminer à l’amiable les différends qui s’étaient élevés, et qu’il n’y avait point de conditions auxquelles il ne consentit pour rétablir l’amitié qui devait subsister entre un Itcau-pérc et un gendre. Quoique jamais prince n’cfit fait et rompu plus de traités que Ferdinand, il avait tant de confiance dans la lionne foi des autres, qu’il était toujours disposé à écouter des ouvertures de négociation. Il reçut avec empressement les déclarations de Philippe, cl conclut bientôt après A Salamanque un traité , par lequel il fut stipulé que le gouvernement de Castille continuerait d'ètre exercé au nom de Jeanne , de Ferdinand et de Philippe conjointement , et que .les revenus de la couronne, ainsi que la disposition des emplois, seraient partagés par égale portion entre Ferdinand et Philippe1 2.

L'archiduc était cependant bien éloigné de songer sérieusement à observer ce traité ; son intention , eu le proposant , n’avait été que d’amuser son beau - père , et de l'ein|>écher de prendre des mesures pour s'opposer à son voyage en Espagne. Cet artifice produisit son effet. Ferdinand, tout clairvoyant qu'il était, fut pendant quelque temps sans soupçonner même le projet de son gendre ; dès qu'il en fut instruit , il engagea le roi de France nonseulement à faire des représentations à l'archiduc sur ce voyage, mais encore à employer la menace pour l’eu détourner. Il sollicita en même temps le duc de Gucldres d'attaquer les états de l'archiduc dans les Pays-Bas; mais ces précautions n’empèclièrcnt pas Philippe et Jeanne de s'embarquer avec une flotte très nombreuse et un corps considérable de troupes de terre. Une violente tempête les força de relâcher en Angleterre, où Henri VII, à la sollicitation de Fcrdi-

1 P. Hart , Ep„ p. 283.

1 Zurita , Annales d'Jrragon t tom. VI, p. 19. P. Marc, Ep., p. 294.

nand, les retint pendant plus de trois mois Enfin ils eurent la liberté de remettre à la voile, et après une traversée plus favorable que la première, ils arrivèrent heureusement à la Corogne en Galice, où Ferdiuand n'osa pas s’opposer à leur débarquement par la force des armes, comme il en avait d'abord formé le projet.

Les nobles de Castille, qui jusqu'à ce moment avaient été obligés de cacher ou de dissimuler leurs sentimens, se déclarèrent ouvertement pour Philippe. On vit arriver de toutes les parties du royaume des seigneurs, qui, suivis de nombreux vassaux , allaient offrir leurs services â leur nouveau roi. Le traité de Salamanque fut universellement condamné, et l'on convint d'un commun accord qu'il fallait exclure du gouvernement de Castille un prince qui, en consentant â séparer de ce royaume celui d’Arragon et celui de Naples , avait montré si peu d'attachement à scs véritables intérêts. Ferdinand, abandonné de presque tous les Castillans, déconcerté par leur révolte, incertain s’il renoncerait paisiblement â son autorité, ou s’il prendrait les armes pour la soutenir, sollicita vivement une entrevue avec son gendre, qui, toujours guidé par les avis de Manuel, s’y refusa constamment. Le monarque voyant enfin que le nombre des partisans de Philippe grossissait de jour en jour, et que leur zèle prenait de nouvelles forces , sentit qu’il serait inutile de vouloir résister â ce torrent ; et il s'engagea par un traité à remettre la régence de Castille entre les mains de l’archiduc, et à se retirer dans ses états héréditaires d’Arragon , se contentant du titre de grand-maltrc des ordres militaires, et de la portion de revenu que lui avait léguée Isabelle. Quoiqu'il parfit que dès ce moment les deux princes n'eussent plus aucune raison de se voir, il fut cependant arrêté , par des motifs de bienséance, qu'ils auraient une entrevue. Philippe parut au rendezvous avec une suite brillante de nobles Castillans, et un corps considérable de gens armés. Ferdinand y vint sans pompe, accompagné seulement d’un petit nombre de serviteurs sans armes. Manuel eut en cette occasion le plaisir de faire parade, aux yeux du monarque qu'il avait abandonné , de l’asceudant qu’il avait pris sur son

1 Ferrer., ffixl-, loin. Vtll. p. 285.

nouveau maître, tandis que l'orgueil de Ferdinand essuyait en présence de ses anciens sujets, les deux plus cruelles peines que puisse ressentir un prince ambitieux et rusé, la honte de se voir dans sa vieillesse vaincu en politique par un jeune homme, et le regret de perdre une partie de son pouvoir.

Ferdinand se retira peu de temps après en Arragon ; et dans l'espérance que quelque événement favorable le ramènerait bientôt en Castille, il eut soin de protester, mais en secret , contre le traité qu’il avait fait avec son gendre, et de déclarer qu’ayant été arraché par la force, ce traité devait être nul et sans effet

Philippe entra en possession de son autorité nouvelle avec la joie d’un jeune homme. L’infortunéc Jeanne, à qui il en était redevable, resta pendant toutes ces contestations livrée à la plus profonde mélancolie; on lui permettait rarement de paraître en public; son père même sollicita vainement la liberté de la voir, la- principal objet de Philippe était de la faire déclarer par les états incapable de gouverner, afin de jouir d'un pouvoir sans partage jusqu'à ce que son fils eût atteint l'âge de sa majorité. Mais l’attachement des Castillans pour leur souveraine naturelle fit échouer ce projet; et quoique Manuel eût eu l’adresse de gagner quelques membres des états convoqués à Valladolid, et que d’autres fussent très disposés à acquiescer à la première demande que leur ferait leur nouveau maître, les représentons assemblés ne voulurent jamais donner leur consentement à une déclaration qn’ils regardaient comme injurieuse au sang de leurs rois 5; ils reconnurent unanimement Jeanne et Philippe pour reine et roi de Castille, et leur fils Charles pour prince des Asturies.

Ce fut là presque le seul événement mémorable de l’administrçtion de Philippe : une fièvre, occasionée par un excès de débauche, termina sa vie dans la vingt-huitième année de son âge, sans qu’il eût joui seulement trois mois entiers des honneurs de la royauté, qu'il avait si ardemment recherchés 3.

Jeanne se trouvait par cette mort seule maîtresse de la Castille; mais la secousse que reçut

1 Zurita , Annales d’ Arragon , tom. VI , p. 68. Ferrer., Bist., loin. VIII . p. 290

1 /iirila, Annales d‘ Arragon , tom. VI, p. 75.

■ Mariana , üb. xivui, cap. uni.

son âme d’une perte si inattendue acheva d’égarer sa raison, et la rendit entièrement incapable de gouverner. Attachée auprès de son mari pendant tout le cours de sa maladie, ni les prière; ni les instances ne purent l’en arracher un seul moment, quoiqu'elle fût dans le sixième moisdt sa grossesse : cependant lorsqu'il expira , elle nt répandit pas une larme et ne jeta pas un soupir: sa douleur était muette et calme. Elle continua à rester auprès du corps de Philippe avec la même tendresse et la même attention que s’il eût été plein de vie *. Après qu'elle eut permis qu’on l’enterrât , elle le fit retirer du tombeau et porter dans son propre appartement , où elle le plaça sur un lit de parade, vêtu d’habits magnifiques; et comme elle avait entendu conter à quelque moine l'histoire d’un roi qui ressuscita quatorze ans après sa mort , elle tenait ses yeux presque continuellement attachés sur ce corps inanimé, épiant l’heureux moment oft il reviendrait à la vie. Pour comble d’égarement, elle était jalouse de son mari mort comme elle l’avait été lorsqu’il vivait : elle ne permettait pas à ses femmes d’approcher du-iit de parade ; et toutes cejles qui n'appartenaient pas à sa maison n’avaient pas la liberté d'entrer dans l’appartement; elle ne voulut pas même y introduire une sagefemme, quoiqu’on l'eût choisie à dessein très vieille, et elle accoucha delà princesse Catherine, sans avoir d'autres secours que ceux de ses domestiques 3.

Une femme dans cet état n’était guère capable de gouverner un grand royaume; et Jeanne, uniquement occupée à déplorer la perte et à prier pour l’âme de son mari , aurait cru manquer à ce qu’elle lui devait , si elle eût donné son attention aux affaires publiques : mais en refrisant de se charger elle-même de l’administration, elle refnsa en même temps, par une jalousie étrange de son autorité, d’en confier le soin à personne ; les prières de ses sujets ne purent la déterminer à nommer un régent, ni même à signer des papiers nécessaires pour l’exécution des lois et la sûreté du royaume.

Les Castillans se trouvaient dans le plus grand embarras : la fiilie de la reine et la minorité de son fils, rendaient indispensable la nomination

' P. Mari., Bp., 31&

’ Mar., But., lib. xux, cap. met v. P. Mart., Epiai., p. 318, 321, 328, 332.

ilàOG] LIVRE I. 143

d'un rcgent; et comme parmi les nobles de Castille il n’y en avait aucun d'un mérite assez distingué pour être appelé par la voix publique à ce haut rang, tous les yeux se tournèrent naturellement vers Ferdinand ou vers l'empereur Maximilien, la; premier y prétendait en qualité d'administrateur pour sa Hile, et en vertu du testament d'Isabelle : le second se présentait comme le tuteur de son petit-fils, qui, attendu l'infirmité de sa mère, devait être déjà regardé comme roi de Castille. Ceux qui venaient de forcer Ferdinand à renoncer au gouvernement du royaume , ne pouvaient , sans alarmes, le voir si près de reprendre son autorité. Ils redoutaient le pouvoir d'un monarque qui ne savait pas pardonner. et dont la sévérité naturelle serait excitée encore par le souvenir de leur conduite et le ressentiment de l’injure qu'il avait reçue. Maxi indien n'avait contre lui aucun de ces obstacles, mais il ne connaissait ni les mœurs ni les lois de Castille, et il n’avait ni troupes ni argent pour soutenir scs prétentions : d’ailleurs, son droit ne pouvait être admis sans déclarer publiquement que Jeanne était incapable de gouverner; et quoique l'état de cette princesse fût bien notoire, la délicatesse des Castillans ne put jamais se résoudre à lui faire cet affront.

Cependant don Juan Manuel et un petit nombre de nobles , qui se croyaient les plus exposés à la vengeance de Ferdinand, se déclarèrent pour Maximilien et offrirent de le soutenir de tout leur crédit. Maximilien, toujours hardi et décidé dans les conseils, mais toujours faible et incertain dans l'exécution, accepta leur offre avec empressement, mais ce projet n'aboutit qu'à une suite de négociations inutiles. L’empereur, suivant sa coutume, exposa scs droits avec pompe, promit beaucoup et n'exécuta rien '.

Quelques jours avant la mort de Philippe , Ferdinand était parti pour Naples. Ni la conduite prudente de Gonzalve de Cordoue, qui en était vice-roi , mi ses grands services , n’avaient jpu le mettre à l'abri des soupçons d'un maître jaloux, Ferdinand, qui voulait lui retirer l'autorité que lui donnait sa place, crut le faire avec plus de décence, en allant prendre lui-

* Mar., nb. xux , cap, vn. Zurita , Annales d'Arragon , loin VI , p. aa.

même les rênes de l'état ; et quoiqu'il eût reçu à Porto-Fino, dans le territoire de Gênes , la nouvelle de la mort de son gendre, ce prince avait un désir si impatient de découvrir les secrètes intrigues dont il soupçonnait le grand capitaine, et de lui ôter la vice-royauté de Naples , que , plutôt que de revenir sur ses pas , il aima mieux laisser la Castille dans un état d'anarchie, et s'exposer même à perdre par ce délai le gouvernement de et; royaume1.

Il n’y avait que les grands talcns et la sage conduite des partisans du roi qui pussent prévenir les mauvais effets de son absence. A leur tête était Ximenès, archevêque de Tolède. Quoiqu’il eftt été élevé à cette dignité par Isabelle , contre l'inclinatiun même de Ferdinand , et qu’il ne pût pas espérer de jouir d'une grande autorité sous l’administration jalouse de ce monarque, il fut cependant assez désintéressé pour préférer le bien de son pays à sa propre grandeur, et pour déclarer que la Castille ne serait jamais bien gouvernée que par un prince à qui une longue expérience aurait appris à connaître les véritables intérêts du royaume. Pour faire embrasser celte opinion à ses compatriotes, le prélat sentit la nécessité de fiéchir un peu la sévérité et la hauteur naturelle de son caractère. Il s'abaissa même jusqu'à flatter les nobles du parti contraire, et joignit l’adresse aux raisons pour les persuader. Ferdinand seconda ses efforts avec beaucoup d'art; et gagnant les uns par quelques concessions, les autres par des promesses, cl tous par des lettres pleines d'honnêtetés, il vint à bout de ramener plusieurs de ses plus violcns adversaires 5. Cotte conduite eut le plus heureux succès; et malgré les efforts de plusieurs cabales et quelques soulèvemens excites à dessein, dès que Ferdinand parut en Espagne, après avoir arrangé les affaires de Naples, il obtint sans opposit ion la régence de Castille. La sagesse qu’il montra dans l'exercice de son autorité fut égale au bonheur avec lequel il l’avait recouvrée. Lne administration modérée, mais vigoureuse, lui rendit toute l'affection des Castillans , et les fit jouir jusqu'à sa mort de toute la tranquillité domestique dont était susceptible le génie du gouvernement féo-

1 Zurita , Annales d'Arragon , tom. VI, p. 85.

dal qui subsistait encore parmi eux dans toute sa force 1 .

Le maintien de ce calme intérieur dans l’Arragon et la Castille ne fut pas la seule obligation que l'archiduc Charles eut 4 la régence de son bcau-pére : il vit pendant ce période ses états héréditaires s'accroître par d'importantes acquisitions. Oran, et quelques autres places assez considérables sur la côte de Barbarie, furent réunies il la couronne de Castille par le cardinal Ximenés , qui , avec un courage très extraordinairedans un religieux, commanda en personne une armée contre les Maures de cette partie de l'Afrique, et qui, par une magnificence plus extraordinaire encore, fit 4 scs propres frais toutes les dépenses de cette expédition 2. D’un autre côté Ferdinand, sur des prétextes aussi frivoles qu’injustes et par de licites perfidies, chassait du trône de Navarre Jean d’Albrct qui en était légitime souverain : en s’emparant de ce royaume, il étendit les limites de la monarchie espagnole depuis les Pyrénées jusqu'aux frontières du Portugal 3.

le désir d’agrandir les états de l’archiduc n’était cependant pas le motif qui animait Ferdinand ni dans scs entreprises , ni dans ses démarches; il était plus porté 4 voir dans ce jeune prince un rival qui lui ôterait encore une fois le gouvernement de la Castille, qu'un petit-fils en faveur duquel il tenait seulement le dépôt de l’administration. Celte jalousie fit bientôt naître l'éloignement et même la haine, sentiment qu’il ne prit pas la peine de dissimuler. De 14 vint son excessive joie lorsque sa jeune é|Kiuse lui donna un fils qui devait ôter 4 Charles les ■couronnes d’Arragon , de Naples , de Sicile et de Sardaigne; et 4 la mort prématurée de ce fils, Ferdinand montra, par le même motif, un désir extrême d’avoir d’autres enfans; mais cette impatience même accéléra, suivant toute apparence, l’avénement de Charles au trône d’Espagne. Ferdinand , dans le dessein de se procurer un héritier, que l’intempérance de sa jeunesse et son 4ge avancé ne lui permettaient guère d’espérer, eut recours 4 ses médecins: ils lui rirent prendre une de ces potions qu'on suppose propres 4 augmenter la vigueur du tempéra-

1 Marian-, lib. xxvo, cap. x.

’ Ibid. lib. xxix , cap. xvm •Ibid, lib. xxx, cap. xi , xii , xix et nui.

ment, et qui d'ordinaire ne servent qu’à le détruire. C’est l'effet que ce breuvage produisit sur la constitution faible et épuisée de Ferdinand : il en eut une violente maladie , 4 laquelle il survécut, mais dont il lui resta une langeur habituelle et un abattement d’esprit qui, le rendant incapable de s'appliquer sérieusement aux affaires, lui fit contracter le goût des amusemens frivoles •. Quoiqu'il perdit alors l’espérance d’avoir un fils, sa jalousie contre l'archiduc ne diminua point; il ne pouvait s'empêcher de le voir avec cette aversion que les princes ont souvent pour leurs successeurs. Ce fut ce sentiment dénaturé qui lui dicta un testament par lequel il donnait au prince Ferdinand, qui, ayant été élevé en Espagne, était plus agréable aux Espagnols, la régence de tous scs royaumes jusqu'à l’arrivée de l’archiduc son frère, et lui conférait en même temps la dignité de grandmaître des trois ordres militaires. La première de ces dispositions mettait le jeune Ferdinand en état de disputer le trône 4 son frère, et la seconde l’aurait rendu, 4 tout événement, presque indépendant.

Le roi d’Arragon conserva jusqu'au dernier moment cette jalousie extrême de sa domination, qui distingua toujours son caractère. Craignant de perdre son pouvoir, lors même qu'il allait perdre ta vie, il se transportait successivement d’un lieu 4 un autre, comme pour fuir la maladie dont il était atteint, ou pour s’en distraire. Quoiqu'on vit scs forces s'affaiblir de jour en jour, aucun de ses serviteurs n’osait lui parler de son état ; son confesseur , qui regardait ce ménagement comme criminel et contraire à la religion, n’avait pas la permission de l’approcher. Cependant le danger devint 4 la fin si pressant, qu’il ne fut plus possible de le lui cacher. On lui annonça qu'il était près de sa fin : il entendit cet arrêt avec la fermeté qui convenait à son caractère. Pénétré peut-être de remords sur l’injustice qu'il avait faite à son petitfils , ou touché des justes remontrances de Carvajal, de Zapata et de Vargas, les plus anciens et les plus fidèles de ses conseillers, qui lui représentèrent qu’en donnant la régence au prince Ferdinand, il allait allumer infailliblement une guerre civile entre les deux frères , et

1 /uni Annales d'Arrason, vol. VI, p. 3i7. P. Marc, Ep. . p. 431. Artjeniola, Annal. d’Arras-, lib. i, p. 4.

qu’en le nommant {jrand-maîtrc des ordres militaires, il dépouillait la couronne de son plus bel ornement et de sa principale force , le monarque mourant consentit à changer son testament sur ces deux articles : il en fit un nouveau, par lequel il déclara Charles seul héritier de tous ses états, et laissa au jeune prince Ferdinand, au lieu du trône dont il se croyait assuré, un modique appanage de cinquante milles ducats par an *. Il mourut quelques heures après avoir signé ses dernières volontés, le 23 janvier 1516.

Charles, à qui cette mort laissait un si bel héritage, touchait alors à sa seizième année. II avait résidé jusqu’à cet àgc dans les Pays-Bas, dont son père lui avait laissé la souveraineté. Marguerite d’Autriche, sa tante, et Marguerite d'Yorck, sœur d'Édouard IV, roi d’Angleterre, et veuve de Charles-le-Hardi, deux princesses, douées de grands talens et de beaucoup de vertu, s’étaient chargées du soin de former son enfance. A la mort de Philippe , les Flamands avaient remis le gouvernement des Pays-Bas à l’empereur Maximilien , son père, avec le titre plutôt que l’autorité de régent 2. Maximilien fit choix de Guillaume de Croy, seigneur de Chièvres , pour présider à l’éducation du jeune Charles, son fils3. Ce seigneur possédait émi-

1 Mariana , Ilist., lib xxx, c. uli. Zurita, Anal, de Arag ., vol. VI, p. 40!. P. Marat., ep , p. 505,560. Argensola, Anal, de Aragon, yb. i, p. 11.

* Pontius Heulerus, Rerum Austriacarwn, lib. xv. Lov. 1649, lib. vu, cap î, p. 155.

' Les historiens français , sur l’autorité de du Bellay (,Vém . p. Il), out tous écrit que Philippe, par son les tainent, ayant nommé le roi de France pour diriger l'éducation de Charles, son fils, Louis XII , avec un désintéressement digne de la confiance que lui avait montrée l'archiduc , avait chargé Chièvres de cet emploi. Le président HénauU a lui- même adopté celte opinion. ( Abr. vhronol. A. If. 1507.) Varillas, selon sou style ordinaire, prétend avoir vu le testament de Philippe. ( Pratiq . de lcd. des Princes, p. 10.) Mais tous les historiens espagnols, allemands et flamands se réunissent pour contredire celte assertion des écrivains français. Heuterus, historien flamand, contemporain et digne de foi, dit que Louis XII, en consentant au mariage de Germaine de Foix avec Ferdinand, avait beaucoup perdu de la confiance qu'avait en lui l'archiduc, et que ce refroidissement avait encore augmenté lorsque le roi de France donna en mariage au comte d’Angouléme sa fille aînée, qu'ü avait auparavant promise à Charles ( Heuter., Rer. Austr lit v, p. 151.) Ce même écrivain ajoute (Ibid.) que les Français, peu de temps avant la mort de Philippe, avaient violé (a paix qui subsistaient entre eux et les Flamands; que Philippe s’en était plaint et était disposé à s‘cn ven-

nomment tous les talens nécessaires pour cet important emploi, et il en remplissait tous les devoirs avec beaucoup d’exactihidc. Adrien d’Utrecht fut choisi pour être précepteur du jeune prince; cette place lui ouvrit la route des plus hautes dignités auxquelles un ecclésiastique puisse prétendre, et il ne la dut ni à sa naissance, qui était fort obscure, ni à son crédit, car il ne se mêlait point de toutes les intrigues de cour, mais seulement il l'opinion qu'il avait donné de son savoir à ses compatriotes. Il s’était en effet assez distingué dans ces études frivoles , qui pendant plusieurs siècles furent honorées du nom de philosophie, il s’était même fait un nom par le grand succès d'un commentaire qu’il avait publié, sur le Maître des Sentences, traité fameux de Pierre Lombard, et qui fut alors regardé comme la règle de la théologie scolastique; mais quelque réputation que se ftU acquise Adrien dans ce siècle d'ignorance, on s’aperçut bientôt qu'un homme accoutumé à la retraite d’un collège , sans connaissance du monde, sans politesse et sans goût, n’était guère propre à faire aimer l’étude à un jeune prince. Aussi Charles montra-t-il de bonne heure de l’aversion pour les sciences , et un goût extrême pour ces exercices violens et militaires , qui faisaient alors presque l'unique étude de ia noblesse , et dans lesquels eile mettait sa gloire à se distinguer. Chièvres flatta cette disposition , soit qu'il voulût gagner, par la complaisance,

ger. Toutes ces circonstances ne permettent pas de croire que Philippe, qui fit son testament peu de jours avant que d’expirer (Heuter., p. 152), ait commis l’éducation de son fils à Louis XII. Un témoignage positif vient à l’appui de ce s probabilités. Heulerus dit ( lib. vin, p. 153) que Philippe, eu partaut pour ITspagne, avait laissé à Chievre* l'éducation de son fils et le gouvernement de ses états dans les Pays-Bas ; qu'a prés la mort de Philippe, on entreprit de faire déclarer régent l’empereur Maximilien, mais que ce projet ayant trouvé de l’opposition, Chièvres parait avoir continué les deux emplois que Philippe lui avait confiés ; qu’au commencement de l’année 1506, les Flamands invitèrent Maximilien à accepter la régence, et que l'empereur y ayant consenti, il avait nommé sa fille Marguerite , avec un conseil de flamands, pour y exercer la suprême autorité dans les Pays-Bas lorsqu’il serait absent ; qu’il avait nommé aussi Chièvres pour gouverneur, et Adrien d’Utrccb pour précepteur de son fils Tout ce que rapporte Heulerus à cet égard , est confirmé par Moringus, in vitd Adrianitaptid anelecta Gasp . Burmanni de Adriano, cap. x, par Barlandus, Chronic. Brabant. Ibid., p. 25; et par Hareus. Annal. Brab.j vol. 11 , p. 520, etc.

f affection de son pupille , soit qu'il attachât luimème peu de prix aux connaissances littéraires >. 11 l'instruisit cependant avec beaucoup de soin de la science du gouvernement ; il lui fit étudier l'histoire non-seulement des pays de sa domination , mais encore des états qui avaient quelque relation avec les siens. Aussitôt queCharles eut pris le gouvernement de la Flandre, en 1 515, Cltièvres l’accoutuma dès lors au travail; il l'engagea à lire tous les papiers qui concernaient les affaires publiques, à assister aux délibérations de ses conseillers privés, et leur pro|Kxser lui-même les objets sur lesquels il avait besoin de leur opinion *. Ce genre d'éducation fit contracter à ce jeune prince une habitude de gravité et de recueillement qui paraissait peu convenable à sa jeunesse; mais les premières ouvertures de son esprit n'indiquaient pas cette supériorité qui se manifesta dans un Age plus avancé®. On ne remarqua point dans ses premières années celte impétuosité qui précède d'ordinaire la vigueur d'une maturité active et entreprenante; et sa déférence continuelle poulies avis de Chièvres et de ses autres Favoris, n'annonçait pas cet esprit vaste et ferme qui dirigea dans la suite les affaires de la moitié de l’Europe. Mais scs sujets, séduits par les grâces de sa figure et la mâle dextérité qu'il montrait dans tous les exercices du corps, jugeaient son caractère avec cette prévention favorable qu'on a trop souvent pour les princes dans leur jeunesse; et ils se flattaient qu'il donnerait encore un nouvel éclat aux couronnes dont il avait hérité par la mort de Ferdinand.

I.es royaumes d'Espagne, comme on en peut juger par l'esquisse que j'ai tracée de leur constitution politique, étaient alors dans une situai ion qui exigeait autant de vigueur que de prudence dans le gouvernement. Les coutumes féodales qui avaient été introduites dans les différentes provinces par lcsGolhs, les Suèves et les Vandales, s'y étaient conservées dans toute leur force; et les nobles, qui étaient puissans et guerriers, avaient long-temps joui des privilèges exor- , bilans que leur donnaient ces institutions. Les

< Jovii, nia Adriani , p. 91. Strnvii, Corpus, Hist. Cerm , loin. Il , p. 907; P. Hruier., fier. Auslr., lib. vu, cap. ni, p. 157.

•■Vém.dedu Bellay, in-8", Pari», 1753, p.lt. P.Ilcuter., lib. vin, r. I, p. IS1.

• P. Mari., Ep p. 509, 055.

villes d'Espagne étaient plus nombreuses et plu* peuplées que ne semblait le comporter le génie du gouvernement féodal, naturellement ennemi du commerce et de toute police régulière; les droits personnels et l'influence politique qu'avaient acquis les habitaus de ces villes, étaient déjà fort considérables. L'autorité royale, circonscrite par les prérogatives de la noblesse et par les prétentions du peuple, était resserrée dans des bornes fort étroites. Sous une semblable forme de gouvernement , les principes de division étaient en grand nombre; le lien qui unissait les différentes parties était très faible; et l'Espagne non-seulement éprouvait tous les iiiconvénicns qu'enl rainent lesdéfauls du système féodal , mais elle était encore exposée aux maux qui pouvaient résulter des circonstances jiarliculières à sa constitution.

Il est vrai que pendant la longue adminislralionde Ferdinand, il ne s'était élev é aucun trouble domestique en Espagne. Il avait su , par la supériorité de son génie, réprimer l'inquiétude turbulente des nobles, et modérer la jalousie des communes. La sagesse de son gouvernement dans l'intérieur, l’habileté avec laquelle il dirigea toutes ses opérations au dehors, cl la haute opinion que ses sujets avaient de ses talons . concoururent â maintenir dans ses étals un dégré de tranquillité qui ne paraissait pas compatible avec une constitution politique où les semences de trouble et de discorde germaient et fermentaient de toutes parts : mais ces barrières se brisèrent tout d'un coup â la mort de Ferdinand , et l’esprit de faction et de inecnntcutemcnl . après avoir été long-temps réprimé, n'eu éclata qu'avec plus de violence et de férocité.

Ferdinand , qui avait prévu ces désordres et qui voulait les prévenir, avait pris la sage précaution de nommer, par son testament, Ximenès, archevêque de Tolède, pour être seul régent de la Castille, jusqu'à l’arrivée de sou petit-fils en Espagne, la- caractère singulier de cet homme et les qualités extraordinaires qui le rendaient propre â cette grande place, méritent qu'on s'y arrête, un moment. Il descendait d'une Famille honnête, mais peu riche. Son inclination particulière fortifiée par le défaut de fortune, le détermina à entrer dans l'état ecclésiastique, où il obtint de bonne heure des bénéfices cousidérahles, qui lui 'vivraient la roule des première»

dignités de l'Eglise. Il renonça tout a coup 6 ces avantages ; et apres avoir subi les épreuves d'un noviciat très sévère , il s'engagea dans un monastère de frère» observantins de Saint-François, l'un des ordres les plus rigides de l'église romaine. Il s'y distingua bientôt par une austérité de mieurs extraordinaire et par ces rafinemens de dévotion superstitieuse qui caractérisaient alors la vie monastique. Au milieu de ces pieux excès, où ne tombent ordinairement que des Ames faibles et enthousiastes, son esprit, naturellement ferme et pénétrant , avait conserv é 'toute sa vigueur ; 1rs religieux de son ordre sentant sa supériorité, l'avaient fait provincial. Sa réputation de sainteté lui procura bientôt la place de confesseur de la reine Isabelle, place qu'il n'accepta qu’avec la plus grande répugnance. II couserva à la cuur l'austérité des mœurs par laquelle il s'était distingué dans le cloître : il continuait de faire tous ses voyages à pied; il ne vivait que d'aumône ; il s'imposait drs mortifications péuibles et des pénitences aussi rigoureuses qn'auparavant. Isabelle fut si contente du clioix qu'elle avait fait , quelle ne larda pas à conférer à Ximenès l'archevêché de Tolède, qui, après la papauté , était la plus riche dignité qu’il y eût dans l'église romaine. U refusa d'abord eet honneur avec une fermeté modeste, et ne céda qu’à l’ordre exprès qu'il reçut du pape de l'accepter : mais son élévation ue changea rien à ses mœurs ; obligé d étaler en public la magnificence qui convenait à son raug, il ne se relâcha jamais de la sévérité monastique. On le vit porter constamment sous ses habits pontificaux le froc grossier de Saint-François, qu’il raccommodait de ses propres mains lorsqu'il était déchiré. Jamais il ne porta de linge; il se couchait toujours avec son habit, souvent sur la terre ou sur des planches , rarement dans un lit. Il ue goûtait aucun de ces mets délicats qu'on servait sur sa table , et se contentait de la nourriture simple et frugale que prescrivait la règle de son ordre *. Malgré ces singularités , il avait une profonde connaissance des affaires; et dès qu’il fut appelé à l'administration par sa place et par l'opinion que Ferdinand et Isabelle avaient conçue de lui, il déploya des talcns qui rendirent la réputation de son génie égale à celle de sa piélé. Toutes scs vues

1 Histoire île l'administration du carduial Ximcnit, par Michel Baudter, ui-1", 1033, p. 13.

étaient neuves et hardies : sa conduite politique participait aux vertus et aux défauts de son caractère; son génie étendu enfantait des plans vastes et magnifiques, et le sentiment de ses bonnes intentions lui faisait poursuivre l'exécution de ses projets avec une confiance inflexible et infatigable. Accoutumé dés l'enfance à dompter ses passions, il avait peu d'indulgence pour celles des autres ; et comme il avait appris dr sa religion à réprimer les désirs même les plus innoccus, il était ennemi de tout ce qtd avait un air de recherche et de plaisir. Sans être accusé de cruauté , il porta constamment dans le monde une rudesse et une inflexibilité de caractère qui appartenaient à l'état monastique et qu'un a peine à concevoir dans les pays où ce genre de vie est inconnu.

Tel était l'homme à qui Ferdinand ronfla la régence de Castille. Quoique le cardinal eût alors pris de quatre-vingts ans et qu'il connût parfaitement les difficultés et le travail inséparables de celle place , son intrépidité naturelle et son zele pour le bien public, la lui firent accepter sans hésiter. Cependant Adrien d'Utrccht, qui avait été envoyé en Espagne peu de mois avant la mort de Ferdinand, produisit des pleins pouvoirs de l'archiduc pour prendre le nom et l'autorité de régent après la mort du roi ; mais 1rs Espagnols avaient une telle aversion pour le gouvernement d'un étranger, et il y avait tant d’inégalité entre les talens des deux compétiteurs, que 1rs prétentions d'Adrien auraient été rejetées sur-le-champ, si Ximenès, par déférence pour son souverain , n'avait consenti à le reconnaître pour régent et à partager avec lui l'administration; mais Adrien n’eut qu'un vain titre, et Ximenès, en traitant sou collègue avec beaucoup d'égards, et même de respect , se réserva toute l'auturité

l-c premier soin du cardinal , fut d'observer les mouvemens de l’infant don Ferdinand, qui, ayant été si près de jouir de la suprême puissance, ne put se voir frustre d'un si doux espoir sans laisser éclater une impatience plus vive qu'on n'avait lieu d'attendre d'un prince encore si jeune. .Sous prétexte de veiller plus efficacement à sa sûreté , Ximenès le fit venir de Guadaloupc, où il avait été élevé, à Madrid , qui devint

1 Giiinciiiu . de lleb. gest. Ximenii. p. 130, fol compl. 15<W.

la résidence de la cour. L'infant resta dès lors sous les yeux du cardinal, qui fit épier avec la plus grande attention sa conduite et celle de ses domestiques1 *.

La première nouvelle que Ximenès reçut des Pays-Bas lui donna beaucoup d'inquiétude, et lui fit sentir toute la difficulté de la tâche qu'il s’était imposée en voulant diriger les affaires d'un jeune prince, sous l'influence de conseillers qui ne connaissaient ni les lois ni les mœurs de l'Espagne. La nouvelle de la mort de Ferdinand ne fiit pas plutôt arrivée à Bruxelles, que Charles, guidé par ses conseillers flamands, voulut prendre le titre de roi. Suivant les lois d’Espagne, les couronnes de Castille et d’ Arragon appartenaient à Jeanne seule ; et quoique ses infirmités l'eussent mise hors d'état de gouverner elle-même, son incapacité n’avait été déclarée par aucun acte public des états de l'un ou de l'autre royaume ; de sorte que les Espagnols regardèrent la résolution de Charles non seulement comme une infraction directe à leurs privilèges, mais encore comme une démarche dénaturée de la part d'un fils qui voulait usurper les droits de sa mère, et qui marquait moins d'égards et de respect pour elle que cette malheureuse princesse n’en avait éprouvé de la part de scs sujets*.

La cour de Bruxelles engagea cependant le pape et l'empereur à écrire à Charles, en lui donnant le titre de roi de Castille, titre qu'on prétendait qu'ils avaient le droit de conférer ; le premier en qualité dechefde l’Eglise, et le second comme chef de l’empire. Ximenès reçut eu même temps des instructions pour faire reconnaître aux Espagnols l'avènement de Charles 3. Quoique le cardinal eût fait de vives représentations contre une telle démarche, qu’il regardait comme également inutile au prince et désagréable à la nation, il prit cependant le parti de mettre en œuvre toute son autorité et tout son crédit pour en assurer le succès : en conséquence il fit assembler sur-le-champ ceux des nobles qui se trouvaient alors i la cour. On leur exposa la réquisition de Charles; mais au lieu d’accéder è cette proposition , ils commencèrent à murmurer

1 Ninlana. Continuât. Maritime, lib.i, vi, n. Baudier, EUt. de Ximenès , p. 118.

1 P. Marc, Ep., p. 565.

* ('.raui-mu, p. 152, etc. Baudier, Eut. i le Ximenès,

pan- 1-1*

contre cette violation inouïe de leurs privilèges , et insistèrent avec vivacité sur les droits de Jeanne, et sur le serment de fidélité qui les attachait à cette princesse : alors Ximenès interrompit brusquement la délibération , et du ton ferme et imposant qui lui était naturel, leur dit qu'ils étaient assemblés non pour délibérer, mais pour obéir, et que leur souverain leur demandait de la soumission et non des conseils. Ce jour même . ajouta-t-il, Charles sera proclamé 5 Madrid roi de Castille, et les autres villes suivront cet exemple. Le cardinal donna sur-le-champ des ordres pour cet objet ; et malgré la nouveauté de cet usage et le mécontentement secret de plusieurs grands du royaume , le titre de Charles fut universellement reconnu. Ce prince ne trouva pas en Arragon la même soumission à ses volontés : les peuples y jouissaient encore de privilèges plus étendus qu’en Castille; et d’ailleurs, l’archevêque de Saragosse, à qui Ferdinand avait laissé la régence, n'avait ni les talens ni le crédit de Ximenès. Charles ne fut reconnu dans ce royaume jusqu'à son arrivée en Espagne, que sous le titre de prince *.

Quoique Ximenès n’eût qu’une puissance précaire dont son grand ûge ne devait pas lui faire espérer de jouir long-temps, il prit avec le titre de régent toutes les idées naturelles S un monarque et adopta des projets pour étendre l’autorité royale, dont il poursuivit l’exécution avec autant de courage et d’ardeur que s'il eût dû lui même en recueillir les fruits. Les privilèges des notables castillans resserraient la prérogative du prince dans des limites très étroites ; le cardinal regarda ces privilèges comme des usurpations sur la couronne, et prit la résolution d’en supprimer une partie. Quelque dangereuse que fût cette entreprise , il avait par sa situation des avantages qui lui donnaient plus d'espérance du succès que n'aurait pu s'en promettre aucun roi de Castille. Sa rigoureuse et sage économie, dans l’emploi de ses revenus, mettait à sa disposition plus d’argent comptant que le prince n'en pouvait lever en aucun temps : la pureté de ses mœurs, sa charité et sa magnificence le rendaient l’idole du peuple : les nobles euxmêmes, ne croyant avoir rien à redouter de lui, n'observaient pas scs mouvemens avec la même

1 P. Mar?., Ep., p 572, — "" •“ ’

VN

Ittcnlion qu'ils auraient portée sur les démarthes d'un de leurs rois.

A peine le cardinal était-il parvenu à la régence que plusieurs nobles , imaginant que le gouvernement allait perdre un peu de sa vigueur, commencèrent & rassembler leurs vassaux et se disposèrent à soutenir, par la voie des armes, des prétentions que la fermeté de Ferdinand les avait forces de dissimuler ou d'abandonner ; mais Ximenès , qui avait pris à sa solde un corps considérable de troupes , arrêta leurs entreprises avec une vigueur et une facilité inattendue ; et sans punir avec trop de sévérité les auteurs de ces désordres, il exigea d'eux des actes de soumission très raortifiaos pour l'esprit superbe des nobles castillans.

Tant que les entreprises de Ximenès ne tombèrent que sur des individus, et que ses actes de rigueur furent justifiés par une apparence de nécessité, revêtus des formes de la justice et tempérés par un mélange de douceur, il excita leu de plaintes et d'inquiétude; mais il frappa bientôt un coup plus hardi, qui, en attaquant un privilège essentiel aux nobles , donna une alarme générale à cet ordre puissant. Suivant le système féodal, tout le pouvoir militaire était dans la main de la noblesse : tout homme d'une condition inférieure ne prenait les armes que comme vassal d'un baron et pour suivre sa bannière. Un roi qui n'avait que de très modiques revenus, et une prérogative limitée, dépendait absolument des nobles dans toutes ses opérations ; c'était avec leurs secours qu’il attaquait ses ennemis et défendait ses propres royaumes. Tant qu'il ne commandait qu'à des troupes attachées uniquement à leurs chefs et accoutumées à n'obéir qu’à leurs ordres, son autorité était faible et sa puissance précaire. Ximenès résolut d’affranchir la couronne de cette espèce de servitude. Gomme des armées sur pied , composées de troupes mercenaires , étaient une chose inconnue sous le gouvernement féodal, et qui aurait été odieuse à un peuple fier et guerrier, il fît publier une ordonnance par laquelle il fut enjoint à chaque ville de Castille d'enrôler un certain nombre de bourgeois qui seraient exercés à la discipline militaire les jours de fête. Il ontint que les officiers de cette nouvelle milice seraient payés sur les fonds publics ; et pour encourager les simples soldats, il leur promit

l’exemption de toute espèce d’impôts. La nécessité d’avoir des troupes toujours prêtes pour repousser les fréquentes incursions des Maures d’Afrique, lui fournit un prétexte plausible pour justifier cette innovation ; mais l'objet qu’il avait réellement en vue était d'assurer au roi un corps de troupes indépendant des barons , et qui pôt servir à contre-balancer leur pouvoir ’. Les nobles ne se méprirent point sur ses véritables intentions , et virent combien la route qu’il prenait était sôrc pour arriver à son but, mais ils sentirent en même temps qu’une opération, dont le motif apparent était d’arrêter les progrès des infidèles, ne pouvait manquer d'être agréable A un peuple superstitieux, et qu'on attribuerait à des vues d'intérêt particulier une opposition qui ne viendrait que d’eux seuls. Ils mirent tout en œuvre pour engager les villes à refuser ellesmêmes d'obéir et à protester contre la nouvelle ordonnance , comme contraire à leurs Chartres et à leurs privilèges. Cette manoeuvre réussit : Burgos, Valladolid et plusieurs autres villes se soulevèrent ouvertement, et quelques-uns des grands s’en déclarèrent les protecteurs. On adressa au roi les remontrances les plus fortes : les conseillers flamands prirent l’alarme; Ximenès seul resta ferme et inébranlable ; et en employant à propos , tantôt la menace , tantôt la prière , ici 1a force , là de la complaisance ; il vint à bout de vaincre la résistance des villes rebelles s. L’exécution de ce projet fut suivie avec beaucoup de vigueur pendant l'administration du cardinal, mais elle fut abandonnée à sa mort.

Ximenès ayant réussi à diminuer le pouvoir exorbitant des nobles, entreprit de diminuer aussi leurs possessions, qui s'étaient agrandies jusqu’à un excès nor. moins dangereux. Pendant les troubles et les contestations inséparables du gouvernement féodal , les nobles , toujours attentifs à leur propre intérêt , avaient su tirer avantage de la faiblesse et des besoins de leurs rois, pour s’emparer, par force ou par adresse, des terres de la couronne, de sorte qu’ils avaient successivement dépouillé le prince de tous ses domaines et les avaient réunis à leurs propres fiefs. Des usurpations heureuses, auxquelles la

' Minuna, Continuât io Mariant*, fol. Hag 1733, p. 3

* P. Man., Ap., p. MO, etc. Gometiue, p. ISO. etc.

al

couronne n avait pas eu la force de s’opposer, et des concessions surprises ou forcées, étaient donc les seuls titres que la plupart des grands avaient à la propriété des biens dont ils jouissaient. Il n’était i>as possible de remonter à l’origine de ces usurpations , qui avaient commencé avec le système féodal même ; et comme cette recherche aurait dépouillé chacun des nobles d’une partie de ses terres, elle aurait excité un soulèvement général. One semblable démarche était trop hardie, même pour le génie audacieux de Ximenês : il borna sps recherches au règne de Ferdinand, et commença par supprimer les pensions que ce prince avait données, comme ayant dft êtse éteintes à sa mort, il attaqua ensuite ceux qui avaient acquis sous ce même règne des domaines de la couronne, et retira, par un seul acte, toutes les terres que Ferdinand avait aliénées. Plusieurs personnes du premier rang furent dépouillées par cette opération ; car quoique Ferdinand fût peu généreux, cependant comme ce prince et Isabei.e étaient montés au trdnc de Castille par le séjours d’une fiction puissante, ils avaient été obligés de récompenser avec libéralité les nobles de leur parti ; et les domaines royaux étaient le seul fonds dont ils avaient pu disposer pour de pareils services.

L’augmentation des revenus de la couronne , jointe A la grande économie de Ximenês, le mit en état non -seulement d’acquitter toutes les dettes que Ferdinand avait laissées, et de faire passer en Flandre des sommes considérables, mais encore de payer les officiers de sa nouvelle milice, et d’établir des magasins plus nombreux et mieux fournis d'artillerie, d’armes et de munitions de guerre, que l’Espagne non avait jamais eu. U prudence et le désintéressement du cardinal dans l’emploi de ces nouveaux fonds, justifia suffisamment aux yeux de la nation la rigueur avec laquelle il les avait acquis.

la noblesse, alarmée de ces entreprises répétées, sentit la nécessité de prendre des précautions pour sa propre sftrcté. On vit plusieurs cabales se former; des plaintes se firent entendre de toutes parts; quelques nobles prirent les résolutions les plus violentes; mais avant que d’en venir aux dernière# extrémités, ils nommèrent quelques-uns d’entre eux pour examiner les pou-

voirs en vertu desquels Ximenès exerçait da semblables actes d’autorité. L’amiral de Cas tille, le duc d’Infantado et le comte de Bévévenl , furent chargés de cette commission : iis se rendirent auprès du cardinal, qui les reçut avec une politesse froide, et ne répondit A leur demande qu’en produisant le testament de Ferdinand, qui le déclarait régent, et la ratification de ce testament par Charles lui-méme. Us attaquèrent la validité de ces deux actes , et le cardinal la défendit Comme la conversation s’é- . cliaitffiiit , il les conduisit insensiblement vers un balcon d’où l'on découvrait un corps considérable de troupes sous les armes, avec un train formidable d’artillerie ; Ximenès les montrant aux députés, leur dit alors en élevant la voix : a Voilà les pouvoirs que j’ai reçus ; avec ce se. cours je gouverne la Castille, et la gouvernerai jusqu’à ce que le roi, votre maitre et le mien, vienne prendre possession de son royaume *. » Line déclaration si fière et si hardie imposa silrnee aux députés et étonna leur parti. Prendre les arme* contre nu homme qui avait prévu le danger et s’était préparé à la défense, était une résolution désespérée; une confédération générale contre l’administration du cardinal n’était pas praticable : ainsi, à l’exception de quelques légers mouvement, excités par le ressentiment particulier de certains nobles, la tranquillité de la Castille ne souffrit aucune atteinte.

Ce ne fut pas seulement dansl'oppusitionde la noblesse espagnole que Ximenès trouva des obstacles à l’exécution île ses projets ; il eut encore à lutter contre les conseillers flamands de. Charles, qui , se prévalant de l’influence qu’ils avaient sur l’esprit du jeune roi , voulaient diriger les affaires d’Espagne comme celles des Pays-Bas. Jaloux des grands talens du cardinal , et blessés par l’indépendance de son caractère, ils le regardèrent plutôt comme un rival qni pourrait gêner leur autorité que comme un ministre occupé d'accroltre la grandeur et la puissance de leur maître. Toutes les plaintes qui s’élevaient contre son administration étaient reçues avec complaisance à la cour de Bruxelles, et c’était là que naissaient mille difficultés inutiles dont on embarrassait toutes ses démarches. Les ministres

1 Fiée hier, vol. Il, p. SSI. Ferreras. Mut., vol. Vllt,

pafi. 433.

[16131 LIVRE I ibt

flamand*; ne pouvant ni avec sûreté, ni avec dé cence, le dépouiller de la place de régent, cher chèrent du moins il affaiblir son autorité en la divisant. Ils virent bientôt qu' Adrien d’Utrecht n 'avilit ni assez de génie, ni assez de courage pour contre-balanccr le pouvoir de Ximenès avec qui il partageait le titre de régent : ils engagèrent Charles il nommer encore pour adjoints à la régence la Cliau , gentilhomme flamand d'un esprit adroit et délié, et Amerstof, noble hollandais, connu par sa fermete. L'objet de cet arrangement ne pouvait pas échapper au cardinal: cependant il reçut «a nouveaux collègues avec tous les témoignages extérieurs de distinction qui convenaient à l'autorité dont ils étaient revêtus; mais, lorsqu'ils voulurent entrer dans le détail de l’administration , il prit avec eux l'air de supériorité dont il avait traité Adrien , et continua de diriger seul les affaires. Les Espagnols qui , de tous les peuples du monde ont peut-être le plus d’aversion pour être gouvernés par des étrangers , approuvèrent les efforts qu'il faisait pour conserver son autorité : les nobles mêmes, dominés par cet orgueil national, oublièrent leur jalousie et leur premier mécontentement, et aimèrent mieux voir la puissance suprême dans les mains d’un compatriote qu'ils redoutaient, que dans celles de ministres étrangers qu'ils haïssaient.

Ximenès, engagé dans ces vastes projets de politique intérieure, et troublé dans leur exécution par les artifices et les intrigues des ministres flamands, eut encore à soutenir le fardeau de deux guerres étrangères: l'une se fit dans la Navarre,qui venait d'être envahie par Jean d'Albret. La mort de Ferdinand, l'éloignement de Charles, la division et le mécontentement qui régnaient parmi les nobles espagnols, tout paraissait offrir à ce malheureux prince une occasion favorable de recouvrer ses états; mais la vigilance du cardinal fit avorter un projet bien concerté. Il prévit le danger dont ce royaume était menacé, et le premier acte de son administration fut d’y faire passer un corps considérable de troupes. Tandis que Jean d'Albret était occupé avec une partie deson armée ou siège de Saint-Jean-Pied-de-Port,Yillalva, officier d'un grand courage et d’une expérience consommée, attaqua l'autre partiedecctte armée, la surprit et la tailla en pièces. Le roi se retira aussitôt avec la plus grande précipitation,

et ce seul événement mit fin i la guerre *. Mais comme la Navarre était alors pleine de villes et de châteaux qui, mal fortifiés et défendus par de faibles garnisons, n’étaient pas en état de résister ù une attaque en règle, et ne servaient qu’â procurer à un ennemi des places de retraite, Ximenès , toujours hardi et décidé dans toutes scs mesures, fit démanteler toutes ces places , excepté Pampeluuc , qu’il se proposa de fortifier avec soin. C'est à cette précaution extraordinaire que l'Espagne doit la conservation de ta Navarre. Les Français y sont souvent entrés depuis cette époque, et ont aisément parcouru ce pays tout ouvert ; mais tandis qu'ils étaient exposés â tous les inconvénieus qu'éprouve une armée dans une terre ennemie , les Espagnols avaient le temps de tirer des troupes des provinces voisines; et les Français, ne trouvant aucune place forte où ils pussent se retirer , étaient obügésd'abandonner leur conquête aussi promptement qu’ils l'avaient faite.

Ximenès ne fut pas si heureux en Afrique . dans la guerre qu’il fit au fameux aventurier lloruc Barberous.se, qui de simple corsaire parvint, par sa valeur cl son habileté, è se taire roi d'Alger et de Tunis. La mauvaise conduite du général espagnol et la bravoure téméraire des officiers procurèrent à Barberousse un" victoire aisée. Un grand nombre d'Espagnols perdirent la vie dans le combat ; un plus grand nombre encore périrent dans la retraite; le reste retourna en Espagne couvert d'ignominie. La hauteur, la tranquillité avec laquelle le cardinal soutint cette disgrâce, la seule qu'il eût encore éprouvée dans le cours de son administration, ajouta un nouvel éclat à son caractère a. Un ne s'attendait pas à trouver cette vertu dans un homme qui avait toujours montré une impatience et une activité si singulière dans l'exécution de tous ses projets.

Ce désastre fot promptement oublié; mais la conduite de la cour flamande douna bientôt des inquiétudes plus vives non-seulement au cardinal, mais même i toute la nation espagnole. Les grandes qualités de Chièvres, premier ministre et favori du jeune roi , étaient flétries par une basse et sordide avarice. L’avénement de son maître au trône d’Espagne of-

’ P. Marc, Ep., p. «70.

1 Cornélius, lit. n, p. 179.

frait i sa passion des moyens faciles de la satisfaire. Pendant que Charles résida en Flandre, tous ceux qui prétendaient aux emplois ou 1 la faveur s’y rendirent en foule : ils s’aperçurent que sans la protection de Chièvrcs , on faisait de vains efforts pour obtenir des grâces, et ils découvrirent bientôt le moyen le plus sûr de l'intéresser â leurs prétentions. les trésors d’Espagne passèrent dans les Pays-Bas: tout fut vénal à la cour de Charles; tout fut livré au plus offrant. A l’exemple du premier ministre, tous ceux qui avaient de l'influence dans l’administration firent de leur crédit un trafic qui devint bientôt aussi public et aussi général tpi'il était infâme*. Les Espagnols ne purent voir sans indignation les places les plus importantes publiquement exposées en vente par des étrangers, qui n'étaient intéressés ni au bonheur, ni à la gloire de l'Espagne. Ximenès, qui dans toute son administration avait montré le désintéressement le plus pur, et qui avait l'âme trop haute pour connaître le vil sentiment de l’avarice, s'éleva avec là plus grande liberté contre la corruption des Flamands. Il représenta vivement au roi les murmures et l’indignation que leur conduite excitait parmi un peuple libre et fier, et le supplia en même temps de partir sans délai pour l'Espagne, afin de dissiper par sa présence l'orage qui se formait sur le royaume.

Charles sentait bien qu’il avait différé trop long-temps d’aller prendre possession de ses états en Espagne ; mais de puissans obstacles l’arrêtaient et le retenaient encore dans les Pays-Bas. La guerre, que la ligue de Cambrai avait allumée en Italie, n’était pas terminée, quoique les armées de toutes les parties belligérantes eussent pris pendant le cours de cette guerre des directions différentes. La France était alors fiée avec les Vénitiens, contre lesquels elle s’était liguée d’abord : Maximilien et Ferdinand avaient depuis quelques années commencé des hostilités contre la France, leur première alliée, quoique ce fût à la valeur des troupes françaises que la confédération eût été redevable de tous ses succès. Ferdinand avait laissé à son petit-fils, avec tous ses royaumes , cette guerre à soutenir; et la passion de Maximilien pour toute entreprise nouvelle , donnait

* Mimana, Continuât. Mar-, lib. I, cap. il.

lieu de croire qu'il persuaderait au jeune monarque de la poursuivre avec ardeur : mais les Flamands, dont le commerce toujours croissant s’était élevé , pendant le cours de cette guerre, sur les débris de celui de Venise , craignaient une rupture avec les Français; et Chièvres, habile à démêler les véritables intérêts de son pays, et n’en étant pas détourné en cette occasion par son avarice, se déclara vivement pour la paix. François lrr, qui se trouvait sans alliés et qui cherchait â s’assurer par un traité ses dernières conquêtes en Italie, reçut avec joie les premières ouvertures d'un accommodement : Chièvrrs entama lui -même la négociation au nom de Charles, avec Boisy, plénipotentiaire de François Ier. Chacun de ces ministres avait présidé â l’éducation du prince qu’il représentait ; ils avaient tous deux les mêmes dispositions à la paix et étaient également persuadés que l'union de leurs maîtres était l’événement le plus heureux rt pour les deux monarques et pour leurs peuples, l'ne négociation conduite par deux hommes de ce caractère ne pouvait pas traîner en longueur. Quelques jours après l'ouverture des cohférences, qui se tinrent à Noyon, les plénipotentiaires conclurent un traité d’alliance et de défense réciproque entre les deux souverains. Un des principaux articles fut le mariage de Charles avec madame Louise, fille unique de François, et âgée seulement d'un an ; pour son douaire. François abandonnait à Charles toutes ses prétentions sur le royaume de Navarre ; mais comme ce royaume était déjà entre les mains du roi d’Espagne, il fut convenu que ce prince paierait au roi de France cent mille éeus par an jusqu'à la conclusion de son mariage, et cinquante mille éeus après le mariage, tant que la princesse n’aurait point d'enfans. On convint aussi que lorsque Charles serait arrivé en Espagne, les hériteies de Jean d’Albret lui exposeraient leurs droits sur la Navarre; et que s'il ne leur donnait pas satisfaction , François serait autorisé à les secourir de toutes ses forces*. L’union de Charles et de François ne fut pas le seul fruit de cette alliance ; Maximilien, qui ne se sentait pas en état de résister aux forces réunies de la France et de Venise, fut obliçé par-lâ de conclure avec ces puissances un traité

* Léonard , Recueil des Traitii, loin. II, p. C9.

qir termina enfin cette longue et sanglante guerre que la ligue de Cambrai avait allumée. L'Europe jouit pendant quelques années d'une tranquillité générale, et dut ce bienfait à deux princes dont la rivalité et l'ambition la troublèrent ensuite et la divisèrent pendant tout le reste de leur règne.

Charles s'assurait, par le traité de Noyon , un passage libre pour aller en Espagne; mais il n'était pas de l’intérêt des Flamands qu’il entreprit si promptement ce voyage. Pendant qu’il résidait en Flandre, il y dépensait les revenus de la couronne , et ses favoris attiraient sur eux, sans avoir de eoncurrens, tous les effets de sa libéralité. leur pays était le siège du gouvernement, et toutes les grâces étaient dispensées par leurs mains; mais ils sentaient que le moment oit Charles mettrait le pied en Espagne les dépouillerait vraisemblablement de tous ces avanlagcs. 11 était naturel que les Espagnols prissent la direction de leurs propres affaires; les Flamands prévoyaient que les Pays-Bas ne seraient plus regardés que comme une province de l’Espagne, et que ceux qui disposaient auparavant de toutes les faveurs seraient obligés de les obtenir alors de la main des Espagnols. Ce que Chitvres craignait encore davantage , c’était une entrevue entre le roi et Ximenès : d’un côté l’intégrité et la grandeur d'âme de ce prélat lui donnaient un ascendant presque irrésistible sur les esprits : il était très probable que ses grandes qualités, soutenues par la vénération que méritaient son rang et sa vieillesse , inspireraient une sorte de respect à un jeune prince susceptible de sentimens nobles et généreux; et l’admiration de Charles pour les vertus du cardinal ne pouvait manquer d’affaiblir en lui la confiance qu'il avait eue jusqu’alors pour des hommes d’un caractère bien différent. D’un autre côté, si Charles laissait â ses ministres flamands l’influence qu’ils avaient toujours eue dans ses conseils, il était aisé de prévoir que Ximenès ne souffrirait |ias tranquillement qu’on fit un si sanglant affront â la nation espagnole, et qu'il défendrait les droits de son pays avec la même intrépidité qu'il avait soutenu les prérogatives de la couronne. Ces considérations engagèrent les ministres flamands à unir leurs efforts pour retarder le départ de Charles , et ce prince facile, peu méfiant et sans expérience, I. «

attaché aux lieux qui l'avaient vu naître, se laissa insensiblement ççtenir dans les Pays-Bas pendant une année entière après la signature du traité de Noyon.

Cependant les instances réitérées de Ximenès, le conseil de Maximilien son grand-père, et les murmures impatiens des Espagnols, le déterminèrent enfin â s'embarquer. 11 était accompagné non-seulement de Chièvrcs, son premier ministre, mais encore d’une suite nombreuse et brillante de gentilshommes flamands, attirés par le désir de voir la grandeur de leur maître et d'avoir part à ses bontés. Après une traversée périlleuse, il débarqua â V illa-V iciosa , dans ta province des Asturies , où il fut reçu avec ces acclamations et ces témoignages éclatans de joie populaire que la présence si long-temps désirée d’un nouveau monarque ne pouvait manquer d'exciter. Les nobles espagnols se rendirent de toutes les parties du royaume auprès de Charles, et déployèrent une magnificence que les Flamands n'étaient pas en état d'imiter

Cependant Ximenès, qui regardait la présence du roi comme le plus grand bonheur que l'Espagne pflt désirer, s’avançait au-devant de lui aussi promptement que la faiblesse de sa santé pouvait le lui permettre. Cet homme extraordinaire n'avait jamais cessé, pendant sa régence, d'exercer sur lui-même des mortifications très rudes et très fréquentes, qui, jointes à l'assiduité d'un travail pénible , auraient détruit la plus vigoureuse constitution. Cltaque jour il consacrait plusieurs heures à des exercices de piété, disait exactement la messe et donnait quelque temps â l’étude : malgré ces occupations, il assistait régulièrement au conseil, recevait et lisait tous les papiers qui lui étaient présentés; il dictait des lettres et des instructions, et il présidait â l’expédition de toutes les affaires, soit civiles, ecclésiastiques ou militaires. Tous les instans de la journée étaient remplis par quelque occupation sérieuse : le seul amusement qu’il se permettait pour se délasser du travail, c'était de disputer avec des moines et des théologiens, sur quelque question épineuse de théologie scolastique. Son corps épuisé par ce genre de vie, affaibli par la vieillesse, était assailli chaque jour de quelque nouvelle

* P. Mart., Ep„ p. 599, 001.

154 HISTOIRE DE CHARLES-QU1NT. [isiri .

infirmité. C'était dans cet état qu’il voyageait pour aller recevoir «on souverain : il fut atteint à Bos-Equilios d'un mal violent , accompagné de symptômes extraordinaires. Ceux qui le suivaient dans ce voyage prétendirent y reconnaître l'effet du poison 1 ; mais ils ne savaient s’ils devaient imputer ce crime à la vengeance des nobles espagnols ou A In jalousie des ministres flamands.

Obligé par cet accident de suspendre sa marche , Ximenès écrivit A Charles , et lui conseilla , avec sa liberté ordinaire, de renvoyer tous les étrangers de sa suite, dont le nombre et le crédit avaient déjà donné de l’ombrage aux Espagnols et ne manqueraient pas d'aliéner bientôt de lui l'affection de tout le peuple. Il sollicitait en même lein[ts une entrevue avec le roi pour lui rendre compte de l'état de sa nat ion et des dispositions de ses sujets. Non-seulement les Flamands, mais encore les nobles espagnols, se réunirent pour empêcher cette entrevue, et employèrent toute leur adresse pour éloigner Charles d’Aranda. où le cardinal s'était fait transporter. A leur sollicitation, tous les plans qu’il recommanda furent rejetés, et l’on mit le plus grand soin à lui faire sentir, et à faire counaltrc en même temps à toute la nation, que son pouvoir était sur son déclin. Dans les choses même les plus indifférentes, on affecta de prendre toujours le parti qui pouvait lui cire le plus désagréable. Ximenès ne soutint pas ce traitement avec son courage ordinaire : le sentiment qu'il avait de son intégrité et de ses lalens lui faisait espérer plus de reconnaissance de lu part d'un prince A qui il remettait un royaume plus florissant qu'il ne l’avait jamais été, et une autorité plus étendue et mieux établie que celle dont avaient joui les plus illustres de ses prédécesseurs. Le cardinal ne put s'empêcher de laisser en plusieurs occasiuns éclater son indignation et ses plaintes. Il déplora le destin de sa patrie , et prédit toutes les calamités auxquelles elle allait être livrée par l’insolence, la rapacité et l'ignorance des étrangers. Tandis que son esprit était agité de ces inquiétudes, il reçut une lettre de Charles qui, après quelques froides expressions d’estime, lui permettait de se retirer dans son diocèse, pour y achever, dans le repos , les restes d’une vie si laborieuse. Ce message accabla Xi-

’ NioUna, Continuât., lik. i , cap. iu.

menés : il avait l’Ame trop Hère sans doute pour survivre A la disgrAcc : peut-être aussi que son copur généreux ne put supporter l'idée des maux qui allaient fondre sur son pays. Quoi qu’il en soit, il est certaiii qu’il expira quelques heures après avoir lu la lettre du roi Quand on considère la variété, la grandeur et le succès des entreprises de ce grand ministre, pendant une régence qui n'a duré que vingt mois, on dontc s'il a mérité plus d'éloges par sa sagacité dans le conseil , par sa prudence dans sa conduite, ou par son audace dans l'exécution. Sa réputation non-seulement de génie, mais encore de piété, est encore révérée en Espagne : c’est le seul ministre que ses contemporains aient honoré comme un s3int s, et A qui, pendant son administration, le peuple ait attribué le don de faire des miracles.

Peu de temps avant la mort de Ximenès , Charles fit, en grande pompe, son entrée publique A Valladnlid , oô il avait convoqué les étals de Castille. Quoiqu’il eAt pris en toute occasion le titre de roi , ce titre n’avait jamais été reconnu par les états. Les Espagnols croyaient toujours que le droit de la couronne appartenait A Jeanne seule: et comme il n’y avait dans l’histoire aucun exemple d’un fils qui eAt pris le titre de roi pendant la vie de son père ou de sa mère , les états montrèrent , en cette occasion , ce respect scrupuleux pour les anciennes formes , cet éloignement pour toute innovation , qui anime ordinairement les assemblées populaires. Cependant la présence de leur monarque, l’adresse, les artifices et les menaces de ses ministres , engagèrent A la fin l'assemblée A le déclarer roi, conjointement avec Jeanne, A condition que le nom de Charles serait placé dans tous les actes publics, après relui de sa mère : il fut arrêté aussi que si dans la suite Jeanne recouvrait l'usage de sa raison , elle reprendrait seule l'exercice de l'autorité royale. Les états volèrent en même temps pour un don gratuit de six cent mille ducats qui devaient être payés eu trois ans, somme plus considérable qu'on n'en avait jamais accordée A aucun roi de Castille3.

1 Marsollirr, Fie rie Ximenès, pan. 417. Cornélius, lib. vin, p. 206, de. Haut! ut, l/ist. de Xim., p. 208.

1 KKibicr, Fie rie Xim., vol. Il, p. 746. P. Mart., £f., p. 608. Sandotius, p. 12.

* Min iana , Contin., lib. i, cap. lu.

Malgré la déférence des états pour la volonté de leur souverain , ce premier usage de sou pouvoir excita dans tout le royaume un mécontentement très sensible. Chiêvres avait pris sur l'esprit de Charles non -seulement l'ascendant d'un gouverneur, mais encore l'autorité d'un père. Ce jeune prince semblait ne |icnser et ne parler que d'après son ministre : il était sans cesse entouré de Flamands; personne ne pouvait avoir accès auprès de lui sans leur permission, ni lui parler qu’en leur présence. Comme il ne possédait que très imparfaitement la langue espagnole , ses réponses étaient toujours très courtes , et souvent même il ne les prononçait qu'en hésitant. Ces circonstances faisaient croire aux Espagnols que Charles n’avait qu’un génie lent et borné. Quelques-uns prétendaient remarquer une grande ressemblance entre lui et sa mère, et l’on commençait à se dire tout bas qu’il ne serait jamais beaucoup plus en état qu’elle de gouverner le- royaume. Ceux qui étaient plus à portée de connaître son caractère, assuraient û la vérité que, malgré ces apparences peu Helteuses, il avait beaucoup de connaissances et de sagacité 1 ; mais tous s’accordaient à condamner sa partialité en faveur de scs compatriotes et son excessif attachement pour ses favoris. Malheureusement pour Charles, c'étaient des hommes indignes de sa confiance , uniquement dominés par l’amour de l'or. Comme ils avaient lieu de craindre que le bon sens de leur maître ou l'indignation des Espagnols ne mit bientôt un terme à leur pouvoir, ils se hâtaient de profiter des mpmens de leur faveur ; et leur rapacité était d'autant plus grande, qu'ils sentaient bien que leur crédit ne serait pas de longue durée. Tous les hunueurs, les emplois , les bénéfices étaient donnés aux Flamands , ou publiquement vendus par eux : Chiêvres, sa femme et Sauvage, qu'à la mort de jXimenès, Charles avait imprudemment élevé à la dignité de chancelier de Castille, épuisaient â l’envi tous les moyens de multiplier les exactions et d'étendre la vénalité. Ces faits ne sont pas seulement rapportés par les historiens espagnols, que la prévention nationale peut faire soupçonner d'exagération : Pierre-Martyr Angieria, qui résidait alors à la cour d’Espagne,

* fendant , p, 3t. P. Mart., Ep., p. Ois.

et qui n'avait aucun motif pour tromper ceux h qui il écrivait, a laissé dans ses lettres un détail presque incroyable de l'insatiable et insolente avidité des Flamands. Selon le calcul que cet écrivain nous a laissé, et qu’il assure être très modéré, ils firent passer dans les Pays-Bas, pendant l'espace de dix mois, onze cent mille ducats. Ce qui irrita les Espagnols plus encore que toutes les exactions, ce fut de voir nommer à l'archevêché de Tolède Guillaume de Croy, neveu de Chiêvres, jeune homme qui n'avait pas encore l'àge prescrit par les canons. L’élévation d'un étranger à la première dignité de leur église et au plus riche bénéfice du royaume, leur parut non-seulement une injustice, mais encore une insulte A toute la nation: et le clergé et les laïques, l'un par intérêt, les autres par indignation, se réunirent pour blâmer hautement un choix si révoltant *.

Charles quitta la Castille dans le moment même où l'on était si mécontent de son admi nistralion, et partit pour Saragosse, dans le dessein d'assister aux états de ce royaume. Dans sa route, il prit congé de son frère Ferdinand, qu’il envoya en Allemagne, sous prétexte que sa présence serait agréable â Maximilien , leur grand-père. Charles dut à cette sage précaution la conservation de ses domaines d’Espagne. Au milieu des troubles violeus qui s’y élevèrent bientùt après cette époque , on ne peut pas douter que les Espagnols n’eussent offert la couronne â un prince qui était l’idole de toute la nation; et Ferdinand ne manquait ni d’ambition ni de conseils qui l’auraient déterminé â accepter l’offre d’un royaume 2.

Les Arragonais n’avaient pas encore reconnu Charles pour leur roi , et les états ne s'assemblèrent pas en son nom, mais au nom du justiza , â qui, pendant les interrègnes, ce privilège appartenait3. L'opposition que Charlestrouva dans cette assemblée fut plus violente et plusopiniâtre que celle des états de Castille: cependant , après beaucoup de résistance et de longs délais, il obtint le titre de roi conjointement avec sa mère. En même temps il s'engagea , par un serment solennel que les Arragonais exigeaient toujours

' Sandoval, p. 28, 31. P. Mart., Ep., p. 603, Cl t, 613, 614, 622, 623, 630. Miniana, Cantin., lib. i, c. ni, I. tx.

* P. Mart., Ep., p. 619. Ferras, rot VUI, p. 480.

• P. «art., Ep., p. 605.

de leur roi , à ne Jamais violer aucun de leurs droits et privilèges. Les étais furent encore plus intraitables sur la proposition d'un don gratuit. Il s'écoula plusieurs mois avant qu'ils voulussent consentir à accorder à Charles deux cent mille ducats, et ils exigèrent que cette somme fût employée il acquitter des dettes de la couronne, oubliées dès long- temps, de sorte qu'il n’en resta qu'une petite partie à la disposition du rot. Ce qui s’était passé en Castille avait appris aux Arragonais à se tenir sur leursgardes,et ilsaimèrenl mieux avoir égard aux prétentions de leurs concitoyens , quelque extraordinaires qu elles pussent être, que de fournir à des étrangers les moyens de s’enrichir des dépouillesde la patrie 1 .

Pendant l'assemblée des étals, les ambassadeurs de François 1" et du jeune roi de Navarre arrivèrent à Saragosse, pour demander, en vertu du traité de Noyon , la restitution de la Navarre: mais ni Charles ni les nobles Castillans , qu'il consulta sur cet objet , ne parurent disposés A céder celte acquisition. On tint, quelque temps après, des conférences à Montpellier pour arranger celte affaire à l’amiable, mais ce fut sans succès : les Français alléguaient toujours l'injustice de l'usurpation, et les Espagnols n'en considéraient que l'importance

Charles, eu quittant l'Aragon, se rendit en Catalogne, oh il perdit autant de temps, trouva plus d’obstacles et obtint encore moins d’argent. Les Flamands s'étaient rendus si odieux par leurs exactions dans toutes les provinces d’Espagne, que le désir de les mortifier et de frustrer leur avarice donnait un nouveau ressort à la jalousie qui anime d'ordinaire les déterminations d'un peuple libre.

Les Castillans, qui avaient senti très vivement le poids et la rigueur de l’oppression des Flamands, prirent le parti de renoncer à une docilité qui leur était funeste , et qui les rendait en même temps un objet de mépris pour les autres provinces d'Espagne. Ségovie, Tolède, Séville , et plusieurs antres villes du premier ordre , formèrent une confédéral ion pour In défense de leurs droits et de leurs privilèges ; et malgré le silence de la noblesse, qui dans celte occasion oc montra ni l’esprit public ni le courage qu'on avait droit d’en attendre, les villes confédérées adressèrent

' P. Mare, Ep., p. 615, 634.

* Md.. p. 605, 633, 640.

au roi un exposé détaillé de l'état du royaume et de la mauvaise administration de ses Favoris. La nomination des étrangers aux emplois, l’exportation de l'argent monnayé et l’augmentation des taxes, furent les principaux griefs qu’ils exposèrent, et ils en demandèrent justice avec la hardiesse nalurelleà un peuple libre. Ces remontrances furent d'abord présentées à Saragosse et renouvelées ensuite A Barcelone; mais Charles ne parut pas y faire beaucoup d'attention : cependant la confédération de ces villes fut le commencement de cette union fameuse des communesde Castille, union qui, bicnlôt après, jeta tout le royaume dans la plus grande confusion, ébraula le trAne, et fut sur le point de détruire la constitution même '.

Il n’y avait pas long-temps que Charles était arrivé à Barcelone lorsqu’il reçut la nouvelle d’un événement qui l’intéressait beaucoup plus que les murmures des Castillans et les scrupules des états de Catalogne : c'était la mort de l’empereur Maximilien. Cette mort n'avait rien de fort important par elle-même; car Maximilien n’était recommandable n> par ses vertus, ni par son pouvoir, ni par ses talens; mais elle devint , par ses suites, un des plus mémorables événemens de l'histoire moderne : elle rompit cette paix universelle et profonde qui régnait dans le monde chrétien ; elle excita entre deux princes une rivalité qui remua toute l'Europe, et y alluma des guerres plus générales et plus longues qu’on n'en avait eu jusque lâ depuis la république romaine.

Les révolutions qu’avait occasionées l’expédition du roi de France Charles VIII en Italie, avaient inspiré aux princes d'Europe de nouvelles idées sur l'importance de la dignité impériale. L’empire avait beaucoup de prétentions sur quelques états d’Italie, cl sur quelques autres une juridiction fort étendue : il est vrai que sous des princes qui n’avaient que peu de talens et d’influence, ces prétentions avaient été presque abandonnées et que cette juridiction avait été rarement exercée : cependant on sentait bien qu’un empereur qui aurait du pouvoir et du génie, s’en servirait avec succès pour étendre son domaine sur la plus grande partie de l'Italie. Maximilien même , quelque faible et incertaine

1 P, Mari-, Ep.. p. 530. Ferrer»», vol. VIII, p. 464.

que sa conduite ait toujours été, avait su tirer avantage de toutes les guerres et de toutes les négociations qui s’étaient faites en Italie pendant son règne. D’ailleurs, la prééminence reconnue que le chef de l’empire avait sur les princes chrétiens, les droits attachés à cette dignité, et qui pouvaient devenir très considérables dans les mainsd'un prince qui saurait les faire valoir avec habileté , tout concourait à rendre plus que jamais la couronne impériale un objet digne d’exciter l'ambition et la rivalité des souverains.

Maximilien avait montré, peu de temps avant sa mort, un grand désir de conserver cette dignité dans la maison d'Autriche, et de faire nommer le roi d’Espagne pour son successeur; mais n’ayant jamais été couronné par le pape, cérémonie qu'on regardait alors comme essentielle, il n’était considéré que comme empereur élu. Quoique les historiens n’aient point remarqué cette distinction , il est certain que les chancelleries d'Italie et d’Allemagne n’ont jamais donné 5 Maximilien que le titre de roi des Romains; et comme on ne trouvait dans l'histoire aucun exemple d’un roi des Romains à qui l'on eût nomméunsuccesseurdcson vivant, les Allemands, toujours attachés il leurs formes , ne voulurent pas accorder à Charles un rang pour lequel il n'y avait pas même de nom dans les constitutions de l’empire, et refusèrent avec opiniâtreté de satisfaire sur ce point le désir de Maximilien'.

La mort de cet empereur leva toutes ces difficultés. Charlcsdemanda ouvertement cette place, que son grand-père avait tenté , sans succès, de lui assurer d'avance ; François Ier se mit en même temps sur les rangs pour la lui disputer. Cette rivalité, non moins éclatante par la grandeur des concurrens que par l’importance du prix auquel ils aspiraient, attira l’attention de toute l’Europe : les deux monarques déclarèrent leurs prétentions avec confiance, l’un et l’autre paraissaient avoir une égale espérance de réussir. Le trône impérial était depuis si long-temps occupé parla maison d’Autriche, que Charles le regardait comme un héritage qui lui appartenait de droit : il savait qu'aucun prince de l'empire n’avait ni assez de pouvoir ni assez de crédit pour entrer en concurrence avec lui; il se flattait qu'aucune

1 Guicciardini, lit», xm, p. 15. barre, ffist. génir. d’JUcmagne, t. VIII, pari, i, p. 187. P. lleuler. . fier. Just , lib. vil, cap. xvii, p. 179, lib. vui, c. il, p. 183.

considération ne pourrait déterminer les Allemands â élever un prince étranger à une dignité qui, depuis tant, de siècles, élait leur apanage: et surtout à choisir François 1er, souverain d’u» peuple dont le caractère, le gouvernement et les mœurs étaient si différens des leurs, qu’3 n’était guère possible d’établir une union sincère entre les deux nations. Charles espérait d’ailleurs que les dernières négociations avec Maximilien , quoiqu'elles n’eussent point eu de succès, auraient disposé en sa faveur l’esprit des électeurs; mais ce qui lui inspirait le plus de confiance, c’était la situation favorable des états héréditaires en Allemagne, qui formaient une barrière naturelle à l’empire contre les entreprises de la puissance ottomane. Les conquêtes, 1rs talrns et l'ambition du sultan Sélitn II, donnaient alors à toute l’Europe des inquiétudes bien fondées. En effet, ses victoires sur les Mamrlucs et la destruction de ce brave peuple, en ajoutant l'Égypte et la Syrie à son empire, en avaient si solidement affermi la tranquillité intérieure, que Sélim était en état de tourner contre les princes chrétiens toute la force de ses armes, auxquelles jusqu'alors aucune puissance n’avait pu résister. Il n’y avait pas de moyen plus sûr pour arrêter le cours de ce torrent , que de lui opposer un empereur qui possédait de vastes domaines dans le pays même exposé au premier choc de l’ennemi , et qui pouvait d’ailleurs le combattre avec toutes les forces d’une puissante monarchie , et tous les trésors que produisaient les mines du Nouveau-Monde et le commerce des Pays-Bas. Tels étaient les moyens sur lesquels Charles établissait hautement la justice de ses prétentions, et tous les esprits équitables et éclairés trouvèrent ces raisons non-seulement plausibles, mais convaincantes : cependant il ne s'en tint pas là pour assurer le succès de sa cause. 11 prodigua l’argent , mit en œuvre toutes les ressources et tous les artifices de la négociation , et prit secrètement à sa solde un corps considérable de troupes qu’avaient levé les états du cercle de Souabe.ll s'assura, par des présens, des suffrages de tous ceux qui voulurent se vendre , leva les scrupules des uns , répondit aux objections des autres, et sut, par les menaces 1 , en imposer aux faibles.

1 Guicr., lib. xm, p. 159. Slridan, ffist. oflhc rc fonts., p. 11. Struvii ffist. Germ., n, p. 971, nui. 20.

158 HISTOIRE L)K CHAHLES-QlJlM. [15191

D’un autre côté , François Ier sonlint ses prétentions avec la même ardeur et une égale confiance dans la justice de sa cause. Ses émissaires publiaient qu'il était temps de prouver aux princes de la maison d'Autriche que la couronne impériale était élective et non héréditaire, et que d'autres princes pouvaient aspirer à une dignité que leur arrogance semblait leur faire regarder comme un bien de famille : qu’il fallait un souverain d'un jugement mftr et de talens éprouvés , pour prendre les rênes du gouvernement dans un pays où 1rs nouvelles opinions sur la .religion jetaient tous les esprits dans une agitation extraordinaire, dont on avait ît craindre les suites les plus funestes; qu'un jeune prince sans expérience et qui n’avait encore donné aucune preuve de capacité militaire n'était pas en état d'entrer en lice avec un rival tel que Sélim , vieilli dans l'art de la guerre et enhardi par un enchaînement de victoires : au lieu qu'on pouvait opposer au conquérant d’Asie un roi qui, dés sa jeunesse, avait triomphé de la valeur et de la discipline des Suisses, regardés jusqu'alors comme invincibles : que l'ardeur et l'impétuosité de la cavalerie française , secondée par la discipline et la fermeté de l’infanterie allemande, formeraient une armée si formidable , qu'au lieu d'attendre l'approche des troupes ottomanes, elle pourrait porter les Ituslilités jusqu'au eamr de l'empire de Sélim ; que l'élection de Charles était incompatible avec une des constitutions fondamentales de l'empire, suivant laquelle tout prince qui possédait la couronne de Naples était exclu du trône impérial, et que d’ailleurs les prétentions de Charles sur le duché de Milan, allumeraient infailliblement en Italie une guerre dont les effets se fe- ■aient bientôt sentir à l'Allemagne, et pourraient lui devenir funestes

Tandis que les ambassadeurs de François lep faisaient valoir ces raisons et d'autres du même genre, dans toutes les cours d'Allemagne, ce prince, instruit des préventions qu’élevaient contre lui sa qualité d'étranger et son ignorance de la langue et des mœurs allemandes, chercha à vaincre ces obstacles et à se concilier la faveur des princes par des dons immenses et des pro-

1 Guicc , lib. xni, p. ICO. Steid., p. 16. Gcor. Nabini , De eleet. Car. V , Hist. apnd Scanlii script, rer. Ccrm.t vol. 11, p. 4.

messes plus considérables encore. Comme la ressource prompte et commode de faire passer de l'argent par des lettres de change était encore peu connue alors , les ambassadeurs de France voyageaient avec une suite de chevaux chargés d'or: appareil de corruption peu honorable au prince A qui il appartenait, et honteux pour ceux A qui il était destiné *.

Les autres princes d'Europe ne pouvaient pas rester spectateurs indifférons d'un combat dont l'événement les louchait de si prés. Leur intérêt commun aurait dû naturellement former entre eux une ligue générale contre les deux coneurreits, [smr les empêcher d'obtenir l'un ou l'autre un accroissement de puissance et de crédit qui semblait menacer la lilierté de l'Europe ; mais il y avait si peu de temps que les principes sur la distribution et l'équilibre du pouvoir s'étaient introduits dans le système de la politique européenne, qu'on n'en sentait pas encore assez l'importance. Les passions de quelques princes cl le défaut de prévoyance de quelques autres, se joignant à la crainte d'offenser les prétendans, empêchèrent cette union salutaire entre les puissances de l'Europe, et leur firent négliger entièrement la sûreté commune, ou ne leur permirent pas de la défendre avec vigueur.

Quoique les cantons suisses craignissent l'élévation de l'un ou de l’autre monarque an trône de l'empire, et qu'ils eussent désiré d'v voir monter quelque prince dont le pouvoir et les domaines fussent moins étendus, cependant leur haine pour la nation française les détermina à donner une préférence ouverte aux prétentions du roi d'Espagne, tandis qu'ils employèrent tout leur crériit à traverser celles de François !" a.

Les \ énitiens voyaient clairement qu'il serait de leur intérêt de s'opposer également aux succès des deux concurrens ; mais leur jalousie contre la maison d'Autriche, dont le voisinage et l'ambition avaient été si funestes à la grandeur de leur république , ne leur permit point d'agir suivant les principes de la politique; et ils se bâtèrent de sc déclarer en faveur du roi de France.

Henri VIH, roi d’Angleterre, avait autant

1 Mim. du maréchal de Hem anges, p. 2tiG.

1 Sabinus, p. ü.

f.1619] LIVRE 1 159

d’intérêt et plus de moyens encore pour empêcher Francis ou Charles d'acquérir une nouvelle dignité, qui les élèverait si fort au-dessus des autres monarques; mais quoique Henri se vantât souvent de tenir dans ses mains la balance de l'Europe, il n'avait ni la suite d'attention, ni la justesse de coup d’oeil, ni le sangfroid qu’aurait demandé cette délicate fonction. Cependant il sentit sa vanité si vivement blessée de se voir exclu de celle glorieuse lice où les deux conclurons fixaient les regards de toute l'Europe, qu'il prit le parti d'envoyer un ambassadeur en Allemagne et de sc mettre sur les rangs pour demander la couronne impériale. Cet ambassadeur fut comblé de caresses parles princes d'Allemagne et par le nonce du pape; mais il écrivit bientôt il son maître qu'il n'y avait aucune espérance de faire réussir une prétention qui avait été annoncée trop tard. Henri, n'attribuant qu'A celte cause l'inutilité de la démarche qu'il venait de hasarder, et content d'avoir fait ce fastueux étalage de sa propre importance, ne prit [dus dès lors , à ce qu'il parait , aucune part à cette grande querelle, ni pour traverser les deux rivaux , ni pour favoriser l'un d’eux

le pape Léon X, que ses talcns politiques autant que son goût pour les arts ont rendu si célèbre , fut le seul prince de ce siècle qui observa les mouveinens des deux prétendans avec une attention vraiment éclairée, et qui montra une juste inquiétude pour la sûreté de l'Europe. I, autorité des paprs et la juridiction impériale se croisaient eu tant d’occasions; les plaintes réciproques d’usurpation étaient si multipliées, cl la sûreté des domaines de l'Eglise dépendait si flirt de la faiblesse de scs voisins et si peu de sfs propres forces, qu'il n’y avait rien de plus redoutable pour la cour de Rome qu'un empereur qui joindrait S une grande puissance un génie entreprenant. Léon frémit, l la seule pensée de voir placé sur le trône de l’empire un roi d'Espagne et de Naples, maître du Nouveau- Monde. Il ne voyait pas moins de danger à laisser élever ù ce haut rang un roi de France, due de Milan et seigneur de Gènes , et il prédit que l’élection d'un de ces deux monarques serait funeste & l'indépendance du saint siège, à la paix

• Mém. de Fleuranges, p. 314. Herbert, Uist. of Henry, vol. Vlll.

de l'Italie et peut-être à la liberté de l'Europe. Pour traverser sans risque deux rivaux si pui»sans et qui avaient tant de moyens de se venger, il fallait beaucoup de prudence et d’adresse : Léon employa l'une et l'autre. Il exhorta secrètement les princes d'Allemagne à choisir dam leur corps un successeur A l'empire, d'autant que plusieurs d'entre eux étaient dignes d'occuper le Irène avec honneur; il leur rappela la constitution qui en excluait pour toujours les rois de Naples '. Il sollicita en même tempsavec vivacité le roi de France de persister dans son dessein : non que le pape désirât qu'il réussit ; mais comme il état persuadé que les Allemands donneraient la préférence au roi d'Espagne, il espérait que François, animé par le ressentiment et l'esprit de rivalité, concourrait ensuite de tout son crédit à faire tomber sur un troisième aspirant la couronne impériale. Si d'un autre côté le roi de France trouvait plus de facilité dans ses poursuites qu'on n'avait lieu de le croire, Léon ne doutait pas que Charles , excité par les mêmes motifs, n’eût recours aux mêmes moyens pour traverser François 1OT. Le pape crut pouvoir ainsi ménager la jalousie naturelle des deux rivaux avec assez d'art pour réussir à les écarter l’un et l’autre de leur but ; mais ce projet , le seul convenable à la situation deléon X , fut exécuté avec aussi peu d’adresse qu’il avait été concerté avec habileté. Les ambassadeurs de France en Allemagne amusèrent leur maître par de frivoles espérances : le nonce gagné par eux, oublia entièrement ses instructions, et François persista avec tant d'ardeur et d'opiniâtreté à défendre scs prétentions, que le |Kipc vit échouer toutes ses mesures J.

Telles étaient les espérances des concurrens et les vues des différons princes intéressés au dénouement de celte querelle, lorsque la diète s'ouvrit . suivant l’usage , â Francfort. Le droit d'élire un empereur appartenait depuis longtemps à sépt princes considérables, distingues par le titre d'électeurs. On a expliqué ailleurs l'origine de leur office, ainsi que la nature et l'étendue de leur pouvoir, les électeurs étaient alors Albert de Brandebourg, archevêque de

1 ColdaMi, ConsIL impériales. Francf 1673, voL I, pat!- 430.

* Guicciard., lib. uu, p. 161.

Mayence,; Herman , comte de AVied , archevêque de Cologne; Richard de Grciffenklau , archevêque de Trêves; louis, roi de Bohême; Louis, comte palatin du Rhin; Frédéric, duc de Saxe; et Joachim Ier, marquis de Brandebourg. les raisonnemens spécieux des antbassa- » deurs des deux rois, leurs sollicitations, leurs intrigues et leurs présens, ne purent faire oublier aux électeurs la maxime fondamentale sur laquelle ils croyaient que la liberté de la constitution de l'empire était établie. Parmi les membres du corps germanique, qui forme une grande république composée d’états presque indépendans, le premier principe de patriotisme est d’abaisser et de limiter le pouvoir de l'empereur : et cette idée, si conforme à la nature du gouvernement, est une règle dont un politique allemand ne s’écarte presque jamais. Pendant plusieurs siècles, on n’avait élevé à l’empire aucun prince qui jouit déjà d’une grande puissance, ou qui possédât ries domaines étendus; et c’était à cette sage précaution que plusieurs des grandes familles d'Allemagne devaient l'éclat et l'indépendance qu'elles avaient arquis pendant ce période de temps. Les électeurs ne pouvaient donc donner leurs suffrages à l’un des deux monarques, sans violer évidemment cette maxime salutaire, sans vouloir donner à l’empire un maître au lieu d'un chef, et sans se rabaisser eux-mêmes du rang d'égaux à la condition de sujets.

Ces considérations déterminèrent les électeurs à jeter les yeux sur Frédéric , duc de Saxe, prince à qui ses talens et ses vertus avaient mérité le titre de sage ; et ils se réunirent tous pour lui offrir la couronne impériale. Frédéric ne se laissa point éblouir par l’éclat decettecouromie, que deux monarques, dont la puissance était bien supérieure à la sienne , recherchaient avec tant d’ardeur. Après avoir réfléchi quelque temps sur l'offre qu'on lui faisait , il la rejeta avec une générosité et un désintéressement aussi étonnant que digne d’admiration. 11 sentit que rien n'était plus contraire à la bonne politique qu'un attachement inflexible à un principe qui, quoique excellent et juste en plusieurs occasions, n'était cependant pas applicable dans tous les cas. « Dans les temps de tranquillité, disait-il, nous avons besoin d’un empereur qui n’ait pas assez de pouvoir pour empiéter sur nos privi-

lèges, mais les temps de danger demandent un prince qui ait assez de forces pour veiller à notre sûreté. Les armées turques se rassemblent sous le commandement d'un brave sultan enhardi par scs victoires. Elles sont prêtes à fondre sur l'Allemagne avec une violence dont les siècles précédons n'ont pas encore vu d'exemple. Des circonstances nouvelles exigent de nouvelles mesures : il faut remettre le sceptre de l'empire à des mains plus puissantes que les mictines, et c'est un fardeau trop pesant aujourd’hui pour tout autre prince d'Allemagne. Nous n’avons ni des domaines assez étendus , ni des revenus assez considérables , ni une autorité assez gTamle pour être en état de tenir tète à l'ennemi formidable dont nous sommes menacés. Notre situation nous force à recourir à l’un des deux monarques rivaux; chacun d'eux peut mettre en campagne des forces suffisantes |>our nous dé fendre ; mais comme le roi d’Espagne est né en Allemagne , qu'il est membre et prince de l'empire par les états dont il a hérité de son grandpère, et que ses domaines bordent la frontière la plus exposée aux incursions des Turcs, ses prétentions à la couronne impériale me paraissaient mieux fondées que celles d'un prince, étranger à notre langue, à notre sang, à notre pays. D’après ces raisons je donne ma voix à Charles. »

Une opinion, inspirée par un sentiment de générosité si peu commun , et soutenue par des raisons si plausibles, ne pouvait manquer de faire une forte impression sur les électeurs. Les ambassadeurs du roi d'Espagne sentant toute l’importance du service que Frédéric veuait de rendre à leur maître, lui envoyèrent une somme considérable d’argent, comme le premier gage de la reconnaissance de ce monarque; mais un prince qui avait eu assez de grandeur d’âme pour refuser une couronne , ne pouvait jias s'abaisser à vendre son suffrage. Les ambassadeurs espagnols le prièrent de permettre au moins qu’ils distribuassent entre ses courtisans une partie de la somme qui lui était destinée; Frédéric leur répondit qu’il ne pouvait pas les empêcher de recevoir ce qu’on leur offrirait , mais qu'il chasserait le lendemain quiconque aurait accepté un seul florin

1 Le P. Daniel , historien de réputation , semble révoquer en doute la vérité de ce récit de la conduite de

Il n’y avail aucun prince d’Allemagne qui pût alors aspirer à une dignité que Frédéric venait de refuser pour des raisons également applicables à tous les autres. Il ne restait donc qu'à faire un choix entre les deux illustres compétiteurs. Indépendamment de la prévention que faisait naître en Faveur de Charles et sa naissance et la situation de ses états héréditaires , il ne dut pas peu àux talens et aux zélé de ses ambassadeurs, le cardinal deGurcket Érarddela Marck , évêque de Liège , lesquels conduisirent leurs négociations avec plus d’adresse et de prudence que les ambassadeurs du roi de France n’en employèrent à négocier pour leur maître. Le cardinal avait été long-temps ministre et Favori de Maximilien, et connaissait bien l'art de traiter avec les Allemands. L'évêque de Liège, ayant été écarté du cardiualat par le crédit de François , mettait en œuvre , pour traverser les vues de ce monarque, toutes tes ressources que peut puiser dans le ressentimeut une âme ambitieuse. La faction espagnole Faisait chaque jour des progrès dans le collège électoral : le nonce même du pape, convaincu qu’une plus longue opposition serait inutile , voulut se Faire un mérite auprès du futur empereur, en lui offrant volontairement, au nom de Léon , une dispense' pour réunir la couronne impériale avec celle de Naples '.

Cet important débat qui tenait l'Europe en suspens, fut enfin terminé le 28 juin, cinq mois et dix jours après la mort de Maximilien. Six

Frédéric , fondé sur ce que George Sabinus n'en fait pas mention dans >on Histoire de l'élection et du couronnement de Charles t , {ont lit , p. 63. Mais on doit faire peu de fonds sur une omission dans un auteur superficiel, dont l'ouvrage, quoique décoré du titre d’histoire, ne contient qu’une relation du cérémonial de l’élection de Charles, telle qu’on en publiait ordinairement en Allemagne dans de semblables occasions. (Scard., lier Germ. script., vol. Il, p. I.) Le témoignage d’Erasme, lib. un, Ep. iv, et celui de Sleidan, p. 18, sont positifs. Seckrndorf ( Commentar I histor. et apologet. de Lutherianismo , p. 121 ) a examiné ce fait avec son exactitude ordinaire et en a établi ta vérité avec l’évidence la plus frappante. A ces témoiguagesqu’il a recueillis, j'ajouterai lautorité décisive du cardinal Lajétan, légat du pape à

rancfort, dans sa lettre du 5 juillet 1519. f Épltres aux princes, etc., recueillies par éiuscelli, traduites par Belleforest. Paris, 1572, p. €0.)

1 Freeberi, Ber. Germ. scriptores , vol. III, p. 172, cur.Struvii. Argent. 1717. Giaiinoue, Hisl.of. Naples, u, p. 498.

des électeurs s’étaient déjà déclarés en faveur du roi d'Espagne : l’archevêque de Trêves, le seul qui Fût resté constamment au parti Français, s'étant enfin réuni à ses confrères, Charles se vit, par le suffrage unanime du collège électoral, élevé au trône de l’empire *.

Mais quoique les électeurs eussent consent j, par difKrens motifs, à donner leur voix à ce monarque, ils montrèrent en même temps toute l’inquiétude que leur causait son excessive puissance, et ils s'occupèrent sérieusement des moyens de prévenir l'abus qu'il pourrait en faire un jour pour empiéter sur les privilèges du corps germanique. Depuis long-temps ils exigeaient de chaque empereur nouvellement élu , qu’il confirmerait ces privilèges et promettrait de ne les violer en aucune circonstance. Tant qu'on ne déféra la couronne impériale qu'à des princes qui n'étaient redoutables ni par l'étendue de leurs états, ni par la supériorité de leur génie, on crut qu’une promesse verbale était un gage suffisant de leur conduite; mais le choix d'un empereur aussi puissant que Charles demandait d’autres précautions. On forma une capitulation, dans laquelle on exposa les privilèges et et immunités des électeurs, des princes de l'empire , des villes et de tous les autres metubrt s du corps germanique. Les ambassadeurs de Charles signèrent en son nom cette capitulation, qu'il confirma lui-même à son couronnement de la manière la plus solennelle. Depuis cette époque, les électeurs ont prescrit à tous ses successeurs les mêmes conditions. En Allemagne la capitulation, ou ce contrat mutuel entre l'empereur et ses sujets, est regardée comme une puissante barrière contre le progrès de la puissance impériale , et comme la grande charte de leurs privilèges J.

L’importante nouvelle de l'élection arriva er neuf jours de Francfort à Barcelone , où Charles était retenu par l’obstination des états de Catalogne, qui n'avaient encore terminé aucune des affaires soumises à leurs délibérations. Il apprit cet événement avec toute la joie que pouvait inspirer à un jeune homme ambitieux un ac-

1 Jar. Atig.Thu.in., ttist. sui tcmporis,edil. Butklay, lib. i,rap IX.

1 Ffcïfcl , Abrégé de V Histoire du droit publie d\ Il • lemopnc, p. 690. f.innei, Capitulai, impur. ÉpUrcs des princes , par Ruscclli , p. 00.

croissemcnl de puissance et de dignité qui l’élevait si fort au-dessus de tous les autres souverains de l'Europe. Ce fut dès ce moment qu'il conçut ces vastes projets de gloire qui séduisirent son imagination pendant tout son règne; et c'est à cette époque qu’il faut remonter pour voir naître et se développer ce grand système d'ambition qui rend si intéressante l'hisloire de sa vie.

line circonstance peu importante découvrit bientôt les effets que cette grande élévation avait produits sur l'Ame de Charles. Dans tous les actes ou édits qu'il publia en qualité de roi d’Espagne, il prit le titre de majesté, et exigea que scs sujets le lui donnasseut comme une nouvelle marque de respect. Jusqu'alors les monarques d’Europe n’avaient pris que le titre A'altesse ou de grâce; mais la vanité des autres cours leur fit bientôt imiter l’exemple de celle d’Espagne. Le titre de majesté n’est plus une marque de prééminence : les plus petits monarques en jouissent aujourd'hui, cl l’orgueil des plus puissans n’a pas encore pu inventer une distinction plus relevée

11 s’en fallait bien que les Espagnols vissent l’élévation de Charles au trône impérial avec autant de joie qu’il en ressentait lui-même. Ils ne doutaient pas que cette nouvelle dignité ne les privât bientôt de la présence de leur souverain pour les livrer au gouvernement d’un viceroi et de son conseil, espèce d'administration souvent tyrannique et toujours odieuse. Us voyaient avec douleur, comme une suite presque inévitable de cet événement , que le sang de leurs concitoyens serait versé pour des querelles où ils n’auraient aucun intérêt ; que leurs trésors seraient prodigués pour soutenir l'éclat d’un titre étranger, et que toute la nation se trouverait embarrassée dans le labyrinthe de la politique italienne et allemande. Toutes ces considérations leur taisaient regarder l’élection de Charles comme un événement funeste à l'Espagne; ils se plaisaient à citer avec les plus grands éloges le courage et le patriotisme de leurs ancêtres, qui, dans rassemblée des états de Castille, défendirent â Alphonsc-lc-Sagc de sortir du royaume pour aller se faire couronner eiupe-

' Miniana, Continuât. Mar., p. t3. Ferreras, v. VIH, p. 475. Mtmoires historiques de la Houssaye, tutu .1 , p. 53, etc.

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