‹ Œuvres complètes de W. Robertson précédées d'une noticeChapitre 25 sur 73 · HARLES-QU1NT. [152SJ · texte numérisé non relu

HARLES-QU1NT. [152SJ

trouvera que son rôle n'était pas moins difficile que bas; mais il s’en acquitta avec beaucoup d'adresse, et sut tromper l’œil pénétrant de Moron même, qui, plein de confiance dans la bonne foi de Pescaire, alla le trouver à Navaro pour mettre la dernière main à leurs complots. Pescaire le reçut dans un appartement oô Antoine de Lève s'était caché derrière la tapisserie pour entendre leur entretien et servir de témoin. Moron, en sortant de la maison pour retourner chez lui, fut, à son grand étonnement , arrêté par Lève qui le fit prisonnier au nom de l’empereur. Il fut conduit au château de Pavie;et Pescaire, qui venait d'être son complice, eut l’audace de l’interroger comme son juge. En même temps , l’empereur déclara Sforce déchu de tous ses droits au duché de Milan, pour être entré dans une conspiration contre le souverain dont il le tenait ; et par son ordre , Pescaire se saisitde toutes les places du Milanais, à la réserve de Crémone et de Milan, que l'infortuné duc voulut essayer de défendre, et qui furent aussitôt bloquées par les troupes impériales *.

Quoique le mauvais succès de cette conspiration , qui tendait à dépouiller l'empereur de ses possessions d'Italie, n'eùt servi qu'à élendre ces mêmes possessions , il sentit la nécessité d'eu venir à un accommodement avec le roide France, s’il ne voulait attirer sur lui toutes les forces de l’Europe, universellement alarmée des progrès de scs armes et de l'ambition Insatiable qu'il ne prenait plus la peine de cacher. Jusque-là, loin de Iraitcr François avec la générosité qtle ce monarque méritait , à peine avait-il pour lui les égards dus à son rang. An lieu de montrer les scnlimens d'un grand prince , ii paraissait se Conduire avec la finesse d'un corsaire avide qui espère, en maltraitant ses prisonniers, les forcer à payer plus cher leur rançon. Le roi était confiné dans un vieux château , sous les yeux d une garde rigide, dont l'attention sévère et minutieuse rendait sa captivité encore plus dure. On ne lui permettait d'autre exercice que celui de monter une mule , environné de cavaliers armés. Charles, sous prétexte qu'il ne pouvait se dispenser de se trouver aux étals assemblés à Tolède, était allé établir sa cour en cette ville, et avait laissé passer plusieurs semâmes sans

1 Guicli., tir. xvi, p. 329. raprlla, lit. t, p. ZOO.

voir François dans sa prison , maigre les sollicitations pressante* et réitérées de ce malheureux prince. Tant d'indignités firent une impression profonde snr l’âme d’un monarque fier et sensible; il perdit entièrement le goût de scs amusemens ordinaires ; la ('allé naturelle de son caractère l’abandonna, et après quelque temps de langueur, il fut attaqué d’une fièvre dangereuse. Dans la violence de ses accès, il ne faisait que se plaindre de la rigueur inattendue et outrageante avec laquelle on le traitait , et il répétait souvent que l’empereur aurait bientôt la satisfaction de l'avoir laissé mourir dans sa prison , sans avoir daigné le voir une seule fois. A la fin, les médecins désespérèrent de sa vie, et avertirent l’empereur qu’il ne restait d’autre moyen de le sauver que de lui accorder la demande dont son imagination s’était si vivement frappée. Charles , jaloux de conserver une vie 6 laquelle étaient attachés tous les avantages qu’il espérait encore retirer de la victoire de Pavie , consulta sur-le-champ ses ministres snr ce qu'il devait faire. Eu vain lechancelierGartinara, celui d'entre eux qui avait le plus de lumières et d’expérience , lui représenta l’indécence qu’il y aurait â visiter François s’il n’était pas disposé à lui rendre sur-le-champ la liberté à des conditions raisounables ; en vain il lui fit sentir la lioute dont il sc couvrirait si l’avarice ou l’ambition seule le déterminait â donner â ce roi captif une marque d’attention et d’intérêt, que la générosité et l'humanité avaient depuis si longtemps sollicitée sans succès. L'empereur, moins délicat que son ministre, et moins jaloux de cette sorte de gloire , partit pour aller à Madrid voir son prisonnier. L'entrevue fut courte ; François était trop faible pour soutenir un long entretien. L’empereur lui paria en termes pleins d'afFectiun et d’estime ; il lui promit qu'il aurait bientôt sa liberté, et qu’il serait traité en attendant avec tous les égards dus à un roi. Crttc démarche de Charles lui aurait fait le plus grand honneur si les motifs en eussent été plus purs. François, dansl'état de faiblesse où il était , crut aisément scs promesses; ranimé par un rayon d’espérance, il commença dès ce moment ù sc rétablir, cl Fecouvra bientôt scs foreeset sa santé1.

Ce prince eut bientôt la mortification de voir

1 Guich.,üv. iv, p, 339. Saudov., t/ist., vol. 1, G65.

qu’il avait encore une fois donné trop légèrement sa confiance â l’empereur. Charles , immédiatement après sa visite, était retourné à Tolède; toutes les négociations étaient conduites par ses ministres, et François était gardé aussi étroitement que jamais. Une nouvelle indignité, mais des plus cruelles , mit le comble â toutes celles qu’il avait déjà essuyées. Bourbon venait alors d’arriver en Esitagnr. Charles . qui avait si long-temps refusé une Visite au roi dr France , rendit au sujet rchellc les hooneurs les plus distingués. Il alla au-devantdr lui hors des portes de Tolède, l'embrassa affectueusement, et, le plaçant â sa gauche, le cunduisit en pompe â son appartement. Ces égards affectés pour Bourbon étaient autant d’affronts pour l’infortuné monarque, qui en fut en effet vivement touché. Une chose cependant serv it un peu a le consuler ; il observa que les sentimens des Espagnols étaient bien différons decenx de leur souverain. Cette nation généreuse détestait le crime de Bourbon ; et , malgré ses talens supérieurs et ses grands services , les nobles évitaient tout commerce avec lui. Charles ayant prié le marquis de Villena de loger Bourbon dans son palais, pendant que la cour séjournerait à Tolède , le marquis lui répondit poliment qu’il ne pouvait |K>int refuser a son roi cc qu'il désirait , mais il ajouta avec toute la fierté d’un Castillan, que ce prince ne devait pas être surpris s'il brûlait son palais jusqu'aux fondemens dès que le connétable en serait sorti , parce qu’une maison qui avait été souillée par la présence d’un traître n’était plus digne d’être habitée par un homme d'honneur *.

L’empereur n’en parut pas moins jaloux de récompenser d’une manière éclatante les services de Bourbon ; mais il était fort embarrassé sur le choix de la récompense. Bourbon demandait avant tout l’accomplissement de la promesse que Charles lui avait faite rie lui donner en mariage sa sœur Eléonore , reine douairière de Portugal, et lui rappelait que l’honneur de cette alliance était le principal motif qui l'avait porté â se révolter contre son légitime souverain. François, de son côté , pour prévenir cette dangereuse union , avait offert , avant son départ d’Italie, d’épooscr cette princesse, qui témoignait bien plus de goôt pour l'alliance d’uu roi

1 Guicli, liv. xvi, p. 335.

puissant que pour celle d’un sujet exilé. Ces considérations diverses jetaient dans l’âme de l'empereur beaucoup d'incertitudes difficiles à concilier. La mort prématurée de Pcscaire, qui, i l’âge de trente-six ans, laissait la réputation d'avoir été un des plus grands généraux et un des plus habiles politiques de son siècle , arriva fort à propos pour tirer l'empereur (l'embarras. Crttc mort faisait vaquer le commandement de l'armée d’Italie, et Charles, toujours fertile en ressources , persuada à Bourbon, qui n'était pas en état de résister à scs volontés, d'accepter le titre de général en chef de cette armée, avec la souveraineté du duché de Milan, confisqué sur Sforce, à condition qu'il ne songerait plus àépouser la reine de Portugal *.

Le principal obstacle qui retardait la délivrance de François était la restitution de la Bourgogne. Charles ne voulait point céder sur cet article, et déclarait qu'il ne relâcherait François qu'après que celte condition préliminaire serait arrêtée. François répétait toujours qu’il neconsentirait jamais à démembrer sou royaume ; et que, quand même il oublierait les devoirs d’un monarque au point d'y consentir, les lois fondamentales de son royaume s’opposeraient à ce démembrement ; il consentait volontiers à faire à l’empereur une cession absolue de tous scs droits et de toutes ses prétentions sur l’Italie et sur les Pays-Bas; il promettait encore de rendre à Bourbon toutes les terres qu'on lui avait confisquées, il renouvelait l’offre d'épouser la princesse Kiconore , enfin il s’engageait à payer une rançon considérable. Mais toute confiance et toute estime mutuelle furent dès lors détruites sans retour entre les deux monarques. D’un coté, on voyait les efforts d’une ambition avide, déterminée à profiler de toutes les circonstances favorables ; de l'autre , le soupçon et le ressentiment tenaient perpétuellement François sur scs gardes ; de sorte que la conclusion de ces longues négociations parut plus éloignée que jamais. I a duchesse d’Alençon , sœur du roi de France , à qui Charles avait permis de voir son frère dans sa prison , employa tout ce qu’elle avait d'adresse pour obtenir sa liberté à des conditions plus raisonnables : Henri , de son côté , joignit ses bons offices, mais tous deux

* Sarxlur., Sut., vol. I , p. 576. OEur. de Brant., TOt.lV.P- 2«.

avec si peu de succès que François, au désespoir, prit subitement la résolution de résigner sa couronne avec tous scs droits au dauphin son fils, déterminé à finir ses jours dans sa prison, plutôt que de racheter sa liberté par des concessions indignes d’un roi. Il signa un acte revêtu de toutes les formalités nécessaires, et donna pouvoir à sa sœur de le porter en France pour être enregistré dans tous les parlemens de son royaume; il déclara en même temps ses intentiousà l’empereur, et le pria de fixer le lieu de sa prison, et de lui former une maison convenable à son rang pour le reste de ses jours*.

Cette résolution extraordinaire du roi de France fit une forte impression sur l’esprit de Charles : il commença â craindre qu’un excès de rigueur ne lui fit manquer son but , et qu'au lieu des grands avantages qu'il comptait retirer de la rançon d'un si puissant monarque , il ne se trouvât à la fin n’avoir entre ses mains qu’un prince sans états et sans revenus. Il arriva dans le même temps qu’un des domestiques du roi de Navarre, par des efforts extraordinaires de fidélité, de courage et d’adresse, procura â son maître l’occasion de s'évader de la prison où il était renfermé depuis la bataille de Pavic. Cette évasiou convainquit l'empereur que la vigilance de scs officiers, quelque attentive qu'elle fût , pourrait bien aussi être mise en défaut par l'adresse ou le courage de François ou de ses gens, et qu'une heure pouvait lui faire perdre tous les avantages qu'il avait cherché à s'assurer par tant desoins. Ccsconsidcrations Icdélrrmiiièrcnt à se relâcher un peu de ses premières demandes : d'un autre côté, l'impatience de François et le dégoût de sa prison augmentaient tous les jours : certain avis qu'il reçut d'une ligue puissante qui se formait en Italie contre l'empereur, le rendirent plus disposé â céder davantage , dans la confiance que s'il pouvait une fois obtenir sa liberté , il serait bientôt en état de reprendre tout ce qu’il aurait accordé.

Ainsi les vues et les sentimens des deux monarques se rapprochèrent , et le traité qui procura à François sa liberté fut signé â Madrid le 14 janvier 1626. L’article qui regardait la Bourgogne , et qui jusqu’alors avait occasioné la plus grande difficulté , fut arrêté ; François s’en-

1 Cet acte e»t rapporté dans le» Mémoires historique! et politiques de Jd. l'abbé Rajrnal, tom. 11, p. 15 U

gagea à restituer ce duché avec toutes ses dépendances, pour être possédé par l’empereur en toute souveraineté; mais comme Charles ionsentait à rendre à François sa liberté avant •jue cette restitution fût consommée , afin d'assurer l'exécution de cet article , ainsi que de tous les autres, il fut stipulé que François, dès l'instant qu'il serait relâché, livrerait à l’empereur, pour otages, son fils aîné le dauphin, le duc d’Orléans, son second fils, ou à la place du dernier , douze des principaux seigneurs du royaume que Charles nommerait à son choix. Ce traité contenait encore un grand nombre d'articles extrêmement rigoureux, quoique moins importansque les précédens. Les plus remarquablesétaient que François renoncerait à toutes ses prétentions en Italie; qu’il céderait tous les droits qu’il avait à la souveraineté de la Flandre et de l’Artois; que dans le délai de six semaines après sa délivrance, il rendrait à Bourbon et à ses partisans tous leurs biens , meubles et immeubles , avec dédommagement complet des pertes qu'ils avaient essuyées par la confiscation; qu’il emploierait tout son crédit sur Henri d’AIbrot pour le forcer d'abandonner ses prétentions à la couronne de Navarre , et qu'il ne lui donnerait A l’avenir aucune espèce de secours pour la recouvrer ; qu’il y aurait entre l'empereur et François une alliance d'amitié et d'union perpétuelle, avec promesse de se secourir mutuellement dans tous les cas de nécessité ; que pour fortifier cette union, François épouserait la sœur de l’empereur, reine douairière de Portugal ; que François ferait ratifier tous les articles du traité par les états de son royaume, et les ferait enregistrer dans ses parlemens; qu'aussilôt que l’empereur recevrait l'acte de cette ratification , il mettrait les otages en liberté ; mais qu'à leur place, on lui remettrait Charles, duc d'Angoulème, troisième fils du roi de France, pour être élevé à la cour impériale , afin de manifester par-là et de cimenter davantage l’amitié qui devait régner entre les deux monarques; et que si François n’accomplissait pas, dans les délais marqués, tous les articles de ce traité, il s'engagerait sous sa parole d’honneur et par serment à retourner en Espagne pour y rester prisonnier de l’empereur >.

’ H ecuril îles Truités , tom. Il , p. (12. Ulloa, Fila dell Çari. F, p. 102, etc.

Charles se flattait par ce traité non-seulement d’avoir abaissé son rival, mais encore d’avoir pris toutes les précautions propres à rem pêcher de reprendre jamais assez de puissance pour devenir redoutable. Ce n’était pas ainsi que le» meilleurs politiques du siècle en jugeaient ; il* ne pouvaient se persuader que François , une fois libre , se soumtt à des conditions qu’il avait rejetées si long-temps , et qu’il n’avait acceptées qu’avec la plus grande répugnance, même au milieu des horreurs de sa captivité. L'ambition et le ressentiment, disaient ils, le porteront bientôt à violer des engagemens tyranniques, imposés par force ; et il trouvera aisément assez de raison et de casuistes pour démontrer que la jus tice et la nécessité ne peuvent manquer d’ètre où se trouve un avantage si manifeste. Si l’on eût su alors la démarche secrète que François venait de faire , on eût vu que cette opinion était déjà plus qu'une conjecture. Quelques heures avant de signer le traité, François assembla ce qu'il avait de conseillers à Madrid , et après avoir exigé d’eux le secret, sous la foi d'un serment solennel.il fit eu leur présence une longue énumération des artifices honteux et des traitemens tyranniques que l'empereur avait employés pour le séduire ou pour l'intimider : en conséquence, il fit une protestation dans les formes, entre les mains de notaires, contre le consentement qu’il allait donner au traité , comine étant un acte involontaire qui devait être regardé comme nul et de nul effet ‘. Ainsi par cet artifice, si contraire à la bonne foi, et que les mauvais traitemens qu’il avait essuyés ne peuvent justifier, François crut satisfaire à la fois son honneur et sa conscience en signant d’un côté le traité, et en se ménageant de l’autre des prétextes de le violer.

Cependant les deux monarques se prodiguaient extérieurement toutes les marques de la confiance et de l'amitié; ils paraissaient souvent l’un avec l’autre en public; ils avaient en particulier de fréquens et longs entretiens, ils voyageaient dans la même litière, et prenaient ensemble les mêmes amusemens. Mais au milieu de ces démonstrations de bonne intelligence, l’empereur nourrissait des soupçons au fond de son cœur : quoique les cérémonies du mariage de François avec la reine de Portugal eussent été faites aussitôt après la conclusion du traité,

1 Hcc mit tien Trait. j loin. Il, p. 107.

Charles n’en voulut permettre la consommation qu’après que l'acte de ratification serait arrivé de France. François ne jouissait pas même encore d'une entière liberté; ses gardes ne le quittaient point : tandis qu'on le caressait comme gendre de l'empereur, on le veillait comme son prisonnier ; et les observateurs attentifs voyaient bien qu'une union qui, dés son origiue, était mêlée de tant de symptômes de défiance et de jalousie, ne pouvait guère être sincère et durable*.

Un mois après la signature du traité , on apporta de France la ratification de la régente : cette sage princesse préféra en cette occasion le bien public à sa tendresse naturelle. F.lle informa son fils, qu'au lieu des douze principaux seigneurs nommés dans le traité, elle envoyait le duc d'Orléans avec le dauphin son frère sur la frontière d'Espagne, parce qu'elle jugeait que le royaume ne souffrirait pas de l'absence d'un enfant , au lieu qu’il resterait sans défense s’il était privé de ses plus grands hommes d’état et de ses plus habiles généraux, que Charles avait adroitement compris dans la nomination des otages.

Enfin, François prit congé de l’empereur, dont la défiance augmentait S mesure qu'il voyait approcher le moment de l'exécution du traité. Four S'assurer de plus en plus de la fidélité de son prisonnier, Charles exigea de nouvelles promesses, que le roi de France ajouta sans peine à toutes celles qu'il avait déjà faites. François quitta Madrid avec des sentimens de joie qu'on imagine aisément ; celte ville lui rappelait trop d'idées affligeantes, pour ne lui être pas odieuse. Il commença ce voyage si longtemps désiré qui le ramenait dans scs états, escorté par un corpsde cavalerie sous le commandement d’Alafçon , dont l'attention et la vigilance augmentaient à mesure qu'on approchait des frontières de France. 1-orsquc le convoi fut arrivé ii la rivière de Bidassoa , qui sépare les deux royaumes , Iziutrcc parut sur la rive opposée avec une escorte de cavalerie , égale en nombre à celle d'Alarçon. Au milieu de la rivière était amarrée une barque vide : les deux troupes se rangèrent l’une vis-à-vis de l’antre sur les deux rives; au même instant Lanaoy s'avança de la

1 Cnirb., Hv ivi, p. 353.

rive espagnole avec huit gentilshommes, et I jutrec de la rive française avec huit autres. Le premier avait le roi dans sa barque ; le second avait dans la sienne le dauphin et le duc d'Orléans; ils se réunirent dans la barque qui était vide , et l'échange fut fait en un moment. François, après avoir embrassé rapidement ses deux enfans, sauta dans la barque de lantrec et aborda au rivage de France. Aussitôt il monte un cheval turc, et part au grand ga'op, en agitant sa main au-dessus de sa tête et s'écriant plusieurs Fois avec des transports de joie : Je suis encore roi. Il arriva bientôt fi Saint-Jcandr-Luz , et de 15 , sans s’arrêter , A Bayonne. Cet événement , que la nation française désirait avec autant d’impatience que le roi lui -même, se pas-a le 18 mars, un an et vingt-deux jours après la bataille de Pnvic*.

Dès que l’empereur eut pris congé de François et lui eut permis de se mettre en route pour retourner dans ses états, il partit pour aller A Séville célébrer son mariage avec Isabelle . fille du fiai rot de Portugal Emmanuel , et rieur de Jean 111 , son stirersscur au trône. Cette princesse joignait A une beauté extraordinaire les plus grandes qualités, les états de Castille et d’Arragon pressaient vivement et depuis longtemps leur souverain de se marier; le choix qu’il fit d'tmr épouse, alliée de si près au sang royal des deux royaumes, fut extrêmement agréable A ses sujets. Les Portugais, flattés de celte nouvelle alliance avec le premier souverain de la chrétienté, accordèrent à Isabelle une dot extraordinaire qui montait jusqu'à neuf cent mille couronnes; dans les circonstances oô se trouvait l'empereur, cette somme lui fait d'un grand secours. le mariage fut célébré avec toute la magnificence et la gaîté qui convenait A un jeune et puissant monarque. Charles vécut dans la plus parfaite union avec Isabelle, et la traita en toute occasion avec beaucoup d'égards et de distinctions2.

Charles avait été trop occupé eu Espagne par tous ces mouvemens pour être en état de donner tons ses soins aux affaires d’Allemagne; cette partie de ces états était cependant troublée

1 Samlov., Hisl., 1 , 735. Guicb., liv. xvi, p. 355.

* ( i!on, fila dell Cari. V, p. 10G. Relcanus, Com. rer. Calie., p. 5G5. Spatatinus, ap. Slrue. corp., Hisl. Germain , lt, 1081.

et déchirée par des facl ions qui donnaient lieu de craindre les plus funestes conséquences. Iæs institutions féodales subsistaient encore presque sans altération dans l'empire. La propriété des terres était entre les mains des barons, de qui leurs vassaux les tenaient aux conditions les plus onéreuses; le reste de la nation était dans un état d'oppression qui ne valait guère mieux qu'une servitude absolue. Dans quelques contrées de l’Allemagne, le bas peuple était assujetti A l'esclavage personnel et domestique, c’est-àdire au dernier degré de servitude. En d’autres provinces, particulièrement dans la Bohème et dans la Lusace, les paysans étaient attachés à la terre du seigneur auquel ils appartenaient, et faisaient partie du fonds, avec lequel ils passaient , comme tout autre immeuble, d'un propriétaire à un antre. Dans la Souabe même et dans les pays des bords du Rhin, où leur état était plus supportable, les paysans ou colons n'étaient pas seulement obligés de rendre au seigneur tout le revenu de leurs fermes ; lorsqu’ils voulaient changer de demeure ou prendre une autre profession, il fallait qu’ils payassent une certaine somme pour en obtenir la liberté. l-es paysans, à qui on accordait des terres, n’en pouvaient jouir que pendant leur vie; ces terres ne passaient jamais à leur postérité ; à leur mort , le seigneur avait droit de choisir et de prendre, dans leurs troupeaux et dans leurs meubles, ce qui lui convenait; et les héritiers, |>our obtenir le renouvellement du bail, étaient obligés de payer de grandes sommes par forme d'amende. L’habitude et l'usage faisaient supporter sans murmure, à cette malheureuse classe d'hommes, Tes énormes exactions; mais quand le progrès de la politesse et du luxe, et les changemrns récemment introduits dans la manière de faire la guerre, vinrent augmenter les dépenses du gouvernement, les princes furent obligés de lever sur leurs sujets des impôts, soit fixes soit accidentels ; alors ces charges , par leur nouveauté même, parurent intolérables; et comme en Allemagne les impôts se mettaient principalement sur la bière, le vin et les autres denrées de première nécessité , ils se firent sentir plus vivement au peuple , et le portèrent enfin au dernier degré du désespoir, la's Suisses , excités par le ressentiment que leur inspirèrent de aemblables impositions, se procurèrent par leur

courage, au quatorzième siècle, la liberté dont ils jouissent. La même cause avait soulevé les paysans de plusieurs autres provinces d’Allemagne contre leurs seigneurs, vers la fin du quinziéme siècle et le commencement du seizième; et quoique ces révoltes n’eussent pas eu pour eux un égal succès, il en coûta beaucoup de sang et de peines pour les apaiser *.

les mauvais succès de ces paysans les avaient contenus quelque temps sans les alrattre ; voyant l'oppression s’accroître tous les jours, ils coururent aux armes avec toute la fureur du désespoir. Ce fut près d'Ulm, dans la Souabc, que parut, en 1 .'>26 , le premier étendard de la révolte. Les paysans des contrées voisines y accoururent en foule avec toute l'ardeur et toute l’impatience naturelle à des hommes qui , gémissant depuis long-temps sous le joug le plus dur, croient enfin entrevoir le moment favorable qui va les en délivrer. Le même esprit de sédition se répand de province en province , et parcourt presque toute l’Allemagne. Rien n’est épargné : partout où pénètrent ces furieux, ils pillent les monastères, ravagent les terres de leurs seigneurs et démolissent leurs châteaux, massacrent sans pitié tous les nobles qui ont le malheur de tomber entre leurs mains J.

Lorsqu'ils crurent avoir intimidé leurs oppresseurs par ces violences, ils cherchèrent plus tranquillement les moyens d'en assurer l’effet et de s'affranchir pour l'avenir de la tyrannie des mêmes exactions. Dans cette vue ils dressèrent et publièrent un mémoire qui contenait toutes leurs demandes, et déclarèrent qu’ils ne mettraient bas 1rs armes que lorsqu’ils auraient obligé Ions les nobles de les satisfaire, de gré ou de force, sur chacun drs articles dont voici les principaux : Ils demandaient qu’on leur laissât la liberté de clioisir leurs euros ; qu’on ne leur fit plus payer d'autres dîmes que celles du blé; qn’ils ne fussent plus regardés comme les esclaves ou serfs de leurs seigneurs ; qu’on leur laissât , comme aux nobles, le droit de chasse et de pèche; que les grandes forèlsne fussent plus des propriétés particulières et exclusives, mais ouvertes et communes A tons; qu’on les déchargeât des taxes nouvelles dont on les avait acca-

’ Seckend , Uv. xi, p. 2, 6.

* Pelr. Criuituft, de Iicllo nistirnnn. ftp Frceher, Serip. Fer Crrm. Armani 17 17, 'ni ||1, p. *J|.i

Nés: que la justice se rendit avec moins de rigueur et plus d'impartialité ; enfin tpi'on mit un frein aux usurpations fies nobles sur les prairies et sur les communes *.

Plusieurs de ces demandes étaient très raisonnables; et une multitude formidable de paysans armés pour les appuyer semblait devoir en "snrer le succès; mais ces masses indisciplinées et dispersées en plusieurs endroits ne pouvaient mettre dans leurs opérations ni règle, ni union, ni suite, ni vigueur. Ils n’avaient pour chefs que des hommes de la lie du peuple, qui ignoraient l’art de la guerre et les moyens qui pouvaient les conduire à leur but ; tous leurs exploits ne furent que des actes d'une fureur brutale et sans objet, las; princes et les nobles de la Souabe et du Bas-Rhin assemblèrent leurs vassaux et marchèrent contre ces révoltés qui infestaient les provinces; ils attaquèrent les uns en plaine, surprirent les autres dans des embuscades, et les taillèrent en pièces ou les dispersèrent tous. I,es paysans, après avoir inutilement ravagé tout le plat pays, et perdu, en différentes actions, plus de vingt mille des leurs , furent forcés de retourner dans leurs halations, avec moins d’espérance que jamais d’èlrc soulagés de leurs misères 1 2.

Ces soulèvemens avaient commencé par les provinces d’Allemagne où les opinions de Luther avaient fait le moins de progrès; et comme ils n'avaient pour principe que des objets politiques, ils n’intéressaient en aucune manière les points de religion qui étaient alors contestés. Mais quand une fois cette fureur épidémique eut gagné les contrées où les doctrines de la réformation s’étaient établies, elle tira une nouvelle force des circonstances et de la disposition générale des esprits, et se porla aux plus grands excès. La réformation encourageait, dans tous les pays où elle était reçue, l’esprit d’audace et d’innovation qui lui avait donné naissance. Des hommes qui avaient osé renverser un système appuyé sur tout ce qui peut commander le respect , ne s'en laissaient plus imposer par aucune autorité, quelque vénérable, quelque sacrée qu’elle pût être. Accoutumés à se regar-

1 Si ri il. ffisl., p. 90.

* Sed.cn., li». il, p. 10. Petr. Cnndalins. de Rustiennorum lumultu in Germania ttp Scar. Scrip., vol. Il,

p. 131, etc.

der comme les juges légitimes des dogmes les plus importans de la religion, A les examiner librement , et à rejeter sans scrupule tout ce qui leur paraissait erroné, ils durent naturellement tourner ce principe d’audace et de recherche vers les objets de gouvernement, et se croire en droit de rectifier les désordres et le» imperfections qu’ils y découvraient : ils avaient déjà en plusieurs endroits réformé les abus de la religion, sans y appeler l’autorité du magistrat ; ce premier pas les conduisait à entreprendre avec la même liberté la réforme des abus politiques.

Aussi , dès que la révolte eut éclaté dans la Thuringe, province soumise à l’électeur de Saxe, et dont les habitans avaient presque tous embrassé le luthérianisme,etlc y prit une forme nouvelle et bien plus terrible. Thomas Muncer, un des disciples de Luther, s’était établi dans le pays, et y avait acquis sur l'esprit du peuple un crédit étonnant. Il avait répandu dans les esprits les opinions les plus bizarres et les plus fanatiques; mais dont l’effet naturel était d’encourager les peuples A la sédition. «Luther, leur «disait-il, a fait plus de mal que de bien A la « religion : il est vrai qu’il a délivré l’église du «joug des papes; mais sa doctrine favorise la «corruption des moeurs, et sa vie licencieuse en « donne l’exemple. Pour éviter le vice , ajou- « tait-il, les hommes doivent pratiquer des mor- « tifirations continuelles. Il faut avoir un main- « tien grave , parler peu , porter les habits les plus «simples, être sérieux et austère dans tout son «extérieur. Ceux qui préparent ainsi leurs coeurs «ont droit d’espérer que l'Être suprême con- «duira tous leurs pas, et leur manifestera sa «volonté par quelque signe sensible. Et si le «Tout-Puissant leur retirait ensuite cette illuuii- «nation, ils pourraient se plaindre A lui de ce «qu’il les traite si durement, et lui rappeler ses «promesses. Ces plaintes et cette sainte colère «ne peuvent manquer d’être souverainement « agréables A Dieu , et de le déterminer A la fin A « nous guider, de cette main toujours sûre qui «conduisit les patriarches des premiers Ages. «Prenons garde cependant de l’offenser par «notre arrogance ; tous les hommes sont égaux «A ses yeux : qu’ils reviennent A cette égalité «dans laquelle il les a lait naître ; qu'ils mettent «tous les biens en commun, et qu’ils vivent eu-

«semble comme des frères, sans aucunes mar- «ques de subordination ni de prééminence *.»

Ces idées, tout extravagantes qu'elles étaient, flattaient trop les passions du cœur humain pour ne pas faire des impressions profondes. C'était peu pour ces imaginations échauffées que de chercher à réprimer le pouvoir des nobles : ce n’était â leurs yeux qu'une réforme partielle et de peu de conséquence, qui ne méritait pas même qu’on s’en occupât. Ils ne se proposaient rien moins que d'abolir toute distinction parmi le genre humain, d’éteindre toute propriété, de ramener les hommes à cet état d’égalité originelle où la subsistance de chacun se tirerait d'un fonds commun. Muncer les assurait que ce dessein était approuvé du ciel , et que, dans un songe, le Tout-Puissant lui en avait garanti le succès. Les paysans ne songèrent plus qu'à le mettre à exécution ; et non-seulement ils y portèrent la fureur qui animait ceux de leur classe révoltés dans les autres parties de l’Allemagne , mais, excités par le zèle qu'inspire le fanatisme, ils déposèrent les magistrats dans toutes les villes dont ils purent s’emparer; ils saisirent les terres des nobles ; ils obligèrent tous ceux qui tombèrent entre leurs mains à prendre l'habit de paysan, à renoncer à tous leurs titres, et à se contenter des noms simples qu’on donnait aux hommes du peuple. Des troupes nombreuses de paysans accouraient de tous côtés pour s’engager dans cette bizarre entreprise; mais Muncer, leur chef et leur prophète , n’avait pas les qualités nécessaires pour les commander. Il avait toute l'extravagance des fanatiques, mais il n'en avait pas le courage. On eut beaucoup de peine à lui persuader de se mettre en campagne ; et quoiqu'il eût à ses ordres jusqu'à huit mille hommes, il se laissa envelopper par un corps de cavalerie que commandaient l'électeur de Saxe, le landgrave de Hesse et le duc de Brunswick. Ces princes, qui ne pouvaient se résoudre à verser le sang de leurs sujets abusés par un insensé, envoyèrent au camp des révoltés un jeune gentilhomme pour leur offrir un pardun général, s’ils voulaient sur-le-champ mettre bas les armes et leur livrer les auteurs de la sédition. Muncer, alarmé de cette proposition, se mit à les haranguer avec sa véhémence ordi-

1 Sedtend, liv. n, p. 13. Sleid., ffist., p. 83.

nairc , les exhortant à se défier des promesses perfides de leurs oppresseurs, et à ne pas trahir la cause de Dieu et de la liberté chrétienne.

Mais le sentiment du danger présent fit sur l’esprit de ces paysans une impression plus vive que l’éloquence de l’orateur. La terreur et l’incertitude se peignaient déjà sur tous les visages, lorsqu’un arc-cn-eiel, symbole que les rebelles avaient peint sur leurs drapeaux , vint à briller dans les nues : Muncer , par une présence d’esprit admirable , sut tirer parti de cet incident, et levant aussitôt les yeux et les mains vers le ciel : «Voyez, s’écria-t-il en élevant la voix, voyez le signe que Dieu nous envoie; voilà le gage de votre sûreté , et celui de la destruction des médians. > Aussitôt cette multitude fanatique pousse de grands cris de joie , comme si la victoire eût été certaine ; et passant en un moment d'une extrémité à l’autre, elle massacre le malheureux gentilhomme qui était venu leur offrir leur pardon, et demande qu'on les mène à l’ennemi. Les princes , indignés de cet attentat contre les lois de la guerre , prévinrent les rebelles et commencèrent l’attaque. Les paysans ne montrèrent pas dans ce combat la vigueur qu’on aurait pu attendre de leur férocité et de leur présomption. Cette populace indisciplinée n'était pas en état de tenir contre des troupes aguerries : plus de cinq mille d’entre eux restèrent sur le champ de bataille, sans avoir presque fait de résistance; le reste prit la fuite, et Muncer, leur général , fuyait à leur tète. 11 fut pris le lendemain. Ayant été condamné aux supplices que méritaient ses crimes , il subit sou sort avec une honteuse lâcheté. Sa mort mit un terme à ces révoltes de paysans, qui avaient jeté la terreur dans toute l'Allemagne 1 : mais les idées fanatiques qu'il avait répandues n'étaient point éteintes; elles produisirent quelque temps après des effets plus extravagans encore et plus mémorables.

Pendant toutes ces séditions, Luther se conduisit avec une prudence et une modération exemplaires; comme un père commun , jaloux du bonheur de sa famille divisée , il s'occupa à faire le bien des deux partis, sans épargner les foutes et les erreurs de l’un et de l'autre. Tandis qu’il adressait aux nobles une remontrance où

1 Steid., ifut , p. 84. Seckeud, liv. xi, p. 12. Guodalius, Tumuit rustican 145.

246 HISTOIRE DR CHARLES-QCINT. t1626)

il les conjurait de traiter leurs sujets avec plus de douceur et d'humanité, il blâmait avec sévérité l'esprit séditieux des paysans, et les exhortait à ne pas murmurer des peines inséparables de leur condition , ou à ne chercher des remèdes à leurs souffrances que dans les voies que leur offraient les lois '.

Ce fut en cette année que se lit le mariage si fameux de Luther avec Catherine lioria, religieuse, de famille noble, qui avait quitté le voile et s'était évadée de son monastère. Il s'en fallut beaucoup que ce mariage obtint une approbation générale; les ennemis de Luther n'en parlaient que comme d’un inceste et d’une profanation; et ses plus zélés partisans le regardaient comme une démarche indécente, dans un temps oft sa patrie était affligée de tant de calamités. Luther sentit l'impression désavantageuse que cet incident avait fait sur les esprits ; mais satisfait de son propre témoignage, il supporta avec son courage ordinaire la censure de ses amis et les invectives de ses ennemis *.

la réforme perdit encore cette même année son premier protecteur, Frédéric, électeur de Saxe: Jean, son frère et son successeur, rendit sa perte moins sensible: il n’avait pas les mêmes talcns pour protéger efficacement Luther et sa doctrine; mais il se déclara plus ouvertement pour ta cause, et montra plus de zèle pour la défendre.

Il se fit, environ vers le même temps, dans l’état de l’Allemagne un changement considérable, qni mérite qu’on en recherche les causes en remontant à son origine. Pendant que la manie des croisades agitait toute l’Europe dans le douzième et le treizième siècle, plusieurs ordres religieux de chevalerie furent fondés pour défendre la foi chrétienne contre les païens et les infidèles. Un des plus illustres était l’ordre Teutonique établi en Allemagne, les chevaliers de cet ordre s’étaient singulièrement distingués dans toutes les expéditions entreprises pour la conquête de la Terre-Sainte. Chassés A la fin des établissemens qu’ils avaient dans le levant , ils forent obligés de revenir dans leur patrie. Leur valeur et leur zèle avaient trop d’impéluosité pour demeurer long-tempsdans l’inaction. Ils envahirent, sous d’assez mauvais prétextes, la pro-

1 Sleld., Fht , p. S7

■ Seckciut, lib. u, p. 15.

vince de Prusse dont les habitans étaient encore idolâtres; et après l’avoir entièrement conquise vers le milieu du treizième siècle, ils la possédèrent plusieurs années comme un fief dépendant de la couronne de Pologne. Pendant cct intervalle, il s'éleva des contestations très vives entre les grands maîtres de l’ordre et lesroisde Pologne: les premiers aspiraient à l'iodépcndance : les seconds défendaient avec vigueur leur droit de souveraineté. Albert , prince de la maison de Brandebourg, qui avait été élu grand-maitre on 1611, s'engagea avec beaucoup de chaleur dans celle querelle, et soutint une longue guerre contre Sigismoud, roi de Pologne ; mais ayant embrassé de bonne heure les opinions de I .ut hcr, son zèle pour les intérêts de la confrérie se ralentit par degrés; il profila des troubles qui divisaient l’empire, et de l’absence de l’empereur, pour conclure un traité avec Sigismond, oiï il ne songea qu’à ses avantages personnels. Parce traité, la partie de la Prusse qui appartenait à l’ordre teutonique fut érigée en duché séculier et héréditaire; l’investiture en fol donnée â Albert, qui, en retour, s’engageait à en fitire hommage aux rois de Pologne , comme leur vassal. Aussitôt après cet arrangement, il fit profession publique de la religion réformée, et épousa une princesse de Danrmarck. Les chevaliers de l’ordre se plaignirent avec tant de hauteur de la trahison de leur grand-maître, qu’il fot mis au ban de l’empire : mais il n’eu conserva pas moins la possession de la province qu’il avait usurpée, et il la transmit à sa postérité. Dans la suite des temps, ce riche héritage passa dans la branche électorale de la famille qui ne reconnut plus aucune dépendance de la couronne de Pologne, et les margraves de Brandebourg, ayant pris le titre de rois de Prusse, non-scidcmrnt se sont élevés au rang des premiers princes de l’Allemagne, mais ils sont parvenus à sc placer parmi les plus grands monarques de l’Europe *.

Dès que le roi de France fot revenu dans scs états, toutes les puissances de l’Europe eurent les yeux fixés sur lui, et observèrent ses premiers inouvemens pour juger de la conduite qu'il tiendrait ensuite. François ne les tint pas longtemps dans l'incertitude. Il ne fut pas plus tôt

1 Sletd., Hiit, p. OS Pfcftet, Abrégé île l'hut. et du droit public tic l'Allem.

«rivé il Bayonne qu’il se hâta d’écrire an roi d’Angleterre pour le remercier des soins pleins de zèle et d’affection qu'il avait pris en sa faveur, et auxquels il reconnaissait qu'il était redevable de sa liberté. Le lendemain, les ambassadeurs de l'empereur demandèrent audience, et le requirent de donner les ordres nécessaires pour fitire exécuter pleinement, et sur-le-champ, le traité de Madrid. François leur répondit froidement qu’il était prêt à remplir scrupuleusement tonies ses promesses; mais qu'il y avait dans le traité tant d'articles qui ne le concernaient pas seul, et qui intéressaient la monarchie française, qu’il ne pouvait prendre aucune résolution sans avoir consulté les états de sou royanme; il ajouta qu’il faudrait quelque temps pour faire agréer à ses peuples les conditions rigoureuses qu'il avait consenti de ratifier *. Cette réponse ne laissa plus douter que François n’eftt pris la résolution d'éluder le traité ; et les témoignages de reconnaissance qu'il avait prodigués à Henri parurent n’avoir d’autre objet que d’engager ce monarque à le secourir dans la guerre où l’inexécution du traité de Madrid allait inévitablement l’engager avec l'empereur. Ces circonstances, jointes aux déclarations expresses que François fit en secret aux ambassadeurs de plusieurs princes d'Italie, persuadèrent aux politiques qu’ils ne s'étaient pas trompés dans leurs conjectures sur la conduite qu'il allait tenir. On vit clairement que, loind'ètre disposé à exécuter un traité déraisonnable , il n’attendait qu’une occasion favorable pour se venger des affronts qui l’avaient forcé à feindre d’approuver une semblable convention. Clément lui-mème sortit pour cette fois de son irrésolution ordinaire : l’impatience que François montrait de rompre tous les engagemeus qu’il avait pris avec l'empereur, avait dissipé tous les doutes de ce pontife et ne lui laissait ni craintes ni scrupules. Il est vrai que la situation où était alors l’Italie ne lui permettait pas de délibérer long-temps. Sforce était toujours assiégé par les Impériaux dans le château de Milan. Ce faible prince , privé alors des conseils de Moron , et dépourvu de tout moyen de défense, était parvenu à informer le pape et les Vénitiens que, s’ils ne se liâtaicnt de le secourir, il se verrait bientôt forcé de se rendre. Les

* Mèm. de du Bellay, p. 117.

troupes impériales qui , depuis la bataille de Pavie, n'avaient point reçu de paye, vivaient à discrétion dans le Milanais; elles y levaient des contributions exorbitantes qui montaient, s’il faut en croire les calculs de Cuichardin jusqu'il cinq mille ducats par jour. On ne pouvait pas douter qu'anssilùt que ce château serait réduit, les soldats ^abandonnassent un pays dévasté qui ne pouvait plus suffire â leur subsistance, pour aller s'établir dans les terres fertiles du pape et des Vénitiens, lesquelles n'avaient point été exposées aux ravages de la guerre. Il n’y avait donc plus que le secours du roi de France qui pùl sauver Sforce, et mettre sos troupes en état de défendre IcMilanais contre les insultes des troupes de l’empereur.

Pressé par ces motifs, le pape, les Vénitiens et le duc de Milan avaient tous une égale impatience de traiter avec François, qui, de son côté, n’avait pas un désir moins vif de profiter des forces et du crédit que cette ligue ajouterait à sa puissance. Le traité fut conclu à Cognac le 21 mai, et resta quelque temps secret. Les principaux articles étaient d’obliger i'emprrcur à mettre en liberté les fils du roi de France, en payant un prix raisonnable pour leur rançon, et à rétablir Sforce dans la possession tranquille du duché de Milan. Si Charles refusait ces deux articles, les alliés s'engageaient à fournir une armée de trente-cinq mille hommes, qui, après avoir chassé les Espagnols du Milanais, iraient attaquer le royaume de Naples. Le roi d'Angleterre fut nommé protecteur de cette ligue, qui fut qualifiée du titre de sainte, pareeque le pape en était le chef; et, afin de déterminer Henri par des motifs plus efficaces, on s'engagea â lui donner dans le royaume de Naples une principauté de trente mille ducats de revenu annuel, et â Wolsey, son favori , des terres de la valeur de dix mille2.

Dès que cette ligue eut été signée, Clément, en vertu de la plénitude de son autorité papale, releva François du serment qu'il avait fait d'accomplir le traité de Madrid 3. Ce droit , si contraire à tous les principes de la morale, et des-

1 Guide, liv. xvn, p. son.

* P. Hrulcr-, Ber. austr., Itv. xi, c. ne p. 217. Berueil ries Trait., tl, 121.

* GotUast., Polit . impérial. , p. IÜU2 Palxv,, fiist., p.70.

tracteur de cetle bonne foi qui Fait la base de toute espèce de convention entre les hommes, était une conséquence naturelle du pouvoir que tes papes s’arrogeaient en qualité de vicaires infaillibles de Jésus-Christ sur la terre : l’habitude de les voir user de ce pouvoir pour dispenser d'obligations qu’on regardait comme sacrées, l’intérêt de ceux que ces dispenses favorisaient ; la crédulité des autres , tout servit à faire croire que les décisions du souverain pontife pouvaient autoriser ou justifier des actions qui en elles-mêmes étaient injustes ou criminelles.

Cependant , lorsque l’empereur ne put plus douter que le projet de François ne fût d'éluder le traité de Madrid , il en conçut de vives alarmes, et fut agité de milles pensées diverses. Il ne pouvait se dissimuler la rigueur avec laquelle il avait traité ce monarque dans sa captivité , et le blâme que cetle conduite lui avait attiré: il avait d'ailleurs montré , dans toutes ses négociations avec son prisonnier, une ambition insatiable, et il n'ignorait pas les alarmes qu'en avaient conçues toutes les cours de l’Europe; il n’avait même retiré de ses démarches aucun des avantages qui peuvent , aux yeux des politiques, excuser la conduite la plus criminelle, et dédommager des censures les plus sévères. Il voyait alors François hors de ses mains, et tous les fruits qu'il avait espéré recueillir du traité qui avait mis ce prince en liberté lui échappaient pour jamais. Il sentit bientôt toute l’imprudence qu’il avait faite en se confiant à la parole du roi de France, malgré l’avis contraire de ses plus sages ministres; et il prévit aisément que la même ligue qu’il avait voulu prévenir, en rendante liberté à François, allait se former contre lui sous la conduite d'un monarque brave et irrité. Le repentir et la honte du passé, et les plus vives inquiétudes sur l’avenir, furent le résultat nécessaire de ses réflexions sur sa conduite et sur sa situation présente. Cependant le raractèrc de Charles était d’être ferme et inflexible dans tout ce qu'il avait entrepris; en se rétractant sur un seul article du traité de Madrid , il aurait cru faire l'aveu de son imprudence et déceler scs craintes : il prit donc le parti qui convenable mieux à sa dignité ; et au risque de tout ce qui pourrait en arriver, il résolut d’insister constamment sur l’exécution

lARI.ES-QUINT. [15265

stricte du traité, et surtout de ne rien accepter de ce qu'on pourrait lui offrir en équivalent pour la restitution de la Bourgogne *.

Kn conséquence decette résolution, il nomma Lannoy et Alarçon pour aller, en qualité d'ambassadeurs à la cour de France, sommer François dans les formes , ou d’exécuter le traité avec la bonne foi qui convenait â un roi , ou de retourner à Madrid, suivant sa parole, pour y reprendre ses fers. Au lieu de leur faire une réponse directe et positive, François donna audience, en leur présence, aux députés des états de Bourgogne. Ceux-ci lui représentèrent en termes respectueux qu'il avait excédé les pouvoirs d’un roi de France , en consentant à ce que leur province fflt aliénée de la couronne, dont il avait promis , par le serment de sou sacre , de conserver lesdomaines dans toute leur intégrité. François les remercia de leur attachement pour la couronne, et les exhorta ensuite, mais très faiblement, à faire attention aux engagemens qu'il avait contractés avec l’empereur et i l'obligation où il était de les remplir. Alors les députés, prenant un ton plus ferme, déclarèrent qu’ils n'obéiraient point à des ordres qu’ils regardaient comme contraires aux lois du royaume; et que si leur roi tes abandonnait aux ennemis de la France, ils étaient résolus de se défendre eux-mêmes de toute leur force, et de périr plutôt que de se soumettre â une domination étrangère. A cette réponse , François se tournant vers les ambassadeurs de l'empereur , leur représenta l’impassibilité où il était de remplir scs engagemens, et leur offrit au lieu de la Bourgogne, de payer à l’empereur deux millions d’écus. Alarçon et le vice-roi , voyant bien que la scène dont ils venaient d'être les témoins n’était qu’un jeu concerté entre le roi et scs sujets pour leur en imposer, lui déclarèrent que leur maître était bien décidé â ne se relâcher en rien des conditions du traité, et ils se retirèrent2. Avant de partir du royaume, ils curent la mortification d'entendre publier avec la plus grande solennité la sainte ligue qui venait de se former contre l'empereur.

Charles, à la nouvelle de cette ligue, ne mé-

' Uiiirh., lir. xvii, p. 36C

• tï-tcar., Comment, de Reb. Col., 573. âfém de du

VcV' T, p. '17.

nagea plus rien, et déclama publiquement contre François, en le traitant de prince sans foi et sans honneur. Il ne se plaignit pas moins de Clément , qu’il sollicita vainement d'abandonner scs nouveaux alliés : il l’accusa d’ingratitude, et le taxa d'une ambition indigne de son caractère. Il ne s’en tint pas à le menacer de toute la vengeance qu'on pouvait redouter du pouvoir d'un empereur; en publiant un appel à un concile général , il réveilla dans l'imagination du pape tonies les terreurs qu'inspire aux pontifes de Rome l'autorité de ces assemblées formidables. Il fallait cependant opposer quelque chose de plus que des reproches et des menaces à la ligue puissante qui s’était formée contre lui. Animé par tant de passions diverses, il déploya une activité et une vigueur extraordinaires, afin de faire passer en Italie de nouvelles troupes et surtout de prompts secours d'argent qui y étaient encore plus nécessaires. Les efforts des confédérés ne répondirent point à l'animosité qu'ils avaient fait éclater contre l’etnpcreur en entrant dans la sainte ligue. On imaginait que François allait agir avec la plus grande vigueur et communiquer le même esprit cl la même activité â tous ses alliés, il avait son honneur flétri à réparer, et plus d'un afFront à venger. Il lui fallait reprendre parmi les princes de l'Europe le rang qu’il avait perdu. Tant de sujets de ressentiment, fortifiés par son impétuosité naturelle, semblaient menacer son rival d’une guerre plus cruelle et plus sanglante que toutes les précédentes; on se trompa, lacs épreuves cruelles par lesquelles François avait passé avaient laissé dans son âme des impressions si profondes et si vives, qu il se défiait de lui-mème et delà fortune, et qu’il n'aspirait qu'au repos. Obtenir l'élargissement de ses enfans , et conserver la Bourgogne en payant un équivalent raisonnable, était le principal objet de scs verux ; et à ce prix il eût volontiers sacrifié à l'empereur et Sforce et la liberté de l'Italie. Il se flattait que la seule crainte d’une ligue puissante porterait Charles à écouter des propositions équitables; ileraignait encore qu’en envoyant une armée assez forte pour sauver le Milanais, ses alliés, qu'il avait vus tant de fois beaucoup plus attentifs à leurs intérêts qu’exacts à remplir leurs eugagemens, ne l'abandonnassent aussitôt que les troupes de l’empereur seraient chassées de ce pays, défection qui

priverait ses négociations avec l'empereur de l’importance et du poids que leur donnait son influence, comme chef d’uue ligue puissante. Cependant le siège du château de Milan se pressait plus vivement que jamais, et Sforce se trouvait réduit â la dernière extrémité. Le pape et les Vénitiens , comptant que François les seconderait , firent marcher leurs troupes au secours de Sforce, et rassemblèrent bientôt une armée plus que suffisante pour remplir cet objet, les Milanais, passionnément attachés à leur prince infortuné , et indignés contre les impériaux qui les avaient si cruellement opprimés, étaient prêts â seconder les confédérés dans toutes leurs entreprises. Mais le duc d'Urbin , leur général , animé par une ancienne inimitié contre la famille desMédicis, aurait craint de faire aucune démarche qui pût contribuer à l'agrandissement ou â la gloire du pape 1 ; et il laissa échapper ou à dessein, ou par sa lenteur et l'irrésolution naturelle de son caractère, les occasions d’attaquer avec avantage les impériaux , et de les forcer â lever le siège.

Ces délais donnèrent à Bourlxm le temps de foire venir un renfort de troupes fraîches et de se procurer de l'argent. Il prit aussitût le commandement de l’armée, et poussa le siège avec tant de vigueur, que Sforce fut bientât forcé de se rendre. Ce prince, en se retirant à Lodi , que les confédérés avaient surpris, laissa Bourbon paisible possesseur de ce duché , dont l'investiture lui avait été promise par l'empereur J.

IjCs Italiens commencèrent â s'apercevoir que François les avait amusés, et que malgré la finesse et l’habileté dans l'art des négociations , dont ils se vantaient comme d'un talent qui leur était propre, ils s'étaient pour cette fois laissé duper par un prince ultramontain. François avait jusque-lâ rejeté sur eux tont le poids de la guerre, et il lirait avantage de leurs efforts, pour donner plus de poids aux propositions qtt'il faisait réitérer souvent à la cour de Madrid, afin d'obtenir la liberté de ses enfans 3. la1 pape et les Vénitiens s'rn plaignirent et lui en firent des reproches; mais voyant qu’ils ne pouvaient le tirer de son inaction, leur zèle et leur ardeur se

1 Guich., tir. xvu, p. 382.

» Ibid., p. 376, etc., 139. 160, 166.

* HuaceHi , LeiUre dr prinrip , 11, 157, etc.

ralentirent par degrés , et Cléfticnl, qui avait déjà passé les bornes de la circonspection ordinaire, ne tarda pas à s'accuser d'imprudence, et ù retomber dans l'irrésolution qui lui était si naturelle.

Tuus les niouvemeus de l'em|iereur ne dépendant que de lui seul , furent par-là même beaucoup plus prompts cl mieux concertés. La modicité de ses revenus ne lui permettait pas de mettre dans ses opérations de (pierre beaucoup de vijpieur et de célérité; mais il y suppléa par ses intrigues et ses négociations, la famille des Colonne, la plus puissante de toutes les maisons romaines, avait constamment suivi le parti de la faction Gibeline un impériale, pendant toutes ces querelles sanglantes des papes avec les empereurs, qui, durant plusieurs siècles, remplirent l’Allemagne et l'ilalie de trouble et de carnage, las causes qui avaient donné naissance à ces faction» meurtrières n'existaient plus alors, et la rage qui les avait animées était presque épuisée; mais les Culmine n'en conservaient |tas moins le même attachement pour les intérêts de l'empereur : d'ailleurs en se mettant sou» sa protection, ils s'assuraient la possession tranquille de leurs terres et de leurs privilèges. l£ cardinal Pompée Colonne , homme remuant et ambitieux, alors le chef de sa famille, était depuis long-temps l'ennemi de Clément. Il aspirait à la tiare, et s'était flatté au dernier conclave que son étroite liaison avec l'empereur lui assurerait ht préférence sur Clément ; et lorsqu’il se vit trompé dans ses espérances , il n'attribua ce mauvais succès qu'aux intrigues de son rival. C'était une espèce d’injure que ne pouvait jamais pardonner un ambitieux ; il avait pourtant dissimulé son ressentiment jusqu'à donner sa voix pour l’élection de Clément , et accepter de grands emplois dans sa cour, mais il u'en était pas moins impatient de trouver l’occasion de se venger. Don Hugues de Moncadc, ambassadeur de l'empereur à Home , qui connaissait les seulimens de Culunne, li ent pas de peine à lui persuader de profiter de l’absence des troupes du pape , alors employées eu Lombardie , pour tenter une entreprise qui, en remplissant sa vengeance personnelle , servirait essent iellernent les intérêts de l’empereur. Cependant le (tape, que sa timidité personnelle rendait clairvoyant , veillait de près sur toutes les démarches de ses

ennemis ; il avait démêlé leurs dcssrins d’assez bonne heure |wmr avoir le temps de rappeler un corps de troupes suffisant et se mettre en état de rompre toutes les mesures de Colonne; mais Moncadc sut si bien l'amuser par ses négociations , ses promesses et ses fausses confidences , qu'il emlurmil tous ses soupçons, et lui 6la l'idée de prendre les précaul ions nécessaires à sa sûreté. A la limite éternelle d'un pape puissant et renommé par sa politique, Culnnne . à la tète de trois mille hommes, se saisit d'une des portes de Home, au moment même où Clément était dans la plus parfaite sécurité, et se voyait hors d'état de résister à un si faible ennemi. Les Romains, qui n'avaient aucune insulte à craindre des troupes de Colonne, les laissèrent entrer sans obstacle : les. gardes du pape furent dispersés en un mumrnt ; et Clément , épouvanté du danger qui le menaçait , confus de sa crédulité, et presque abandonné de tout le inonde, s’enfuit avec préripilatiou au château Saint-Ange, qui fut aussitôt investi. lai palais du Vatican, l'église de Saint- Pierre , les maisons des ministres et des gens du pape furent livrés sans ménagement au pillage: le reste de la- ville ne souffrit aucun dommage. Clément . privé de tout ce qui lui était nécessaire, soit pour se défendre, soit pour subsister , fut bientôt forcé de demander à capituler: et Moncadc, introduit dans le château, lui imposa , avec toute In hauteur d'un conquérant, des conditions qu’il n'était pas en son pouvoir de refuser, l-c principal article fut que Clément ne se Imrnerait pas à pardonner aux Colonue, mais qu’il les admettrait même à sa faveur, et qu’il retirerait sur le champ de l’année des confédérés toutes les troupes qui étaicut à sa solde l.

Les Colonne , qui ne parlaient de rien moins que de déposer Clément et d'élever à sa place , sur la chaire de saint Pierre, Pompée, leur lurent, se récrièrent contre un traité qui les laissait à la merci d'un pontife justement irrité contre eux: mais Moncadc', qui 11e s'occupait que des intérêts de son maître, eut peu d’égards à leurs plaintes, et par celte heureuse opération désunit entièrement lés forces des confédérés.

Dans le temps même que l’armée des confédérés s'affaiblissait par une diminution si consi-

1 Jovii , f'ita Pomp. Colonn. Guich., fiv. xvu, p. 407. Ituscelll . I rllfrr de principe l,p. 104.

dérnblc, les impériaux reçurent deux renforts; l'un, composé de six mille liommes, venait d'Espagne sous la conduite de lamnoy et d'Alarçon ; l'autre avait été levé dans l’empire par Georges Frondspcrg, gentilhomme allemand, qui, après avoir servi avec beaucoup de réputation dans les guerres d'Italie, avait acquis tant de Faveur et de crédit parmi ses compatriotes, qu'ils venaient en foule se ranger sous ses étendards, ne cherchant que l'occasion de s'engager dans quelque entreprise militaire; et impatiens alors de se délivrer du joug du despotisme civil et religieux, il s’eu enréla jusqu’à quatorze mille au servicedc Frondsperg, sans autre gratiheat ion qu'un écu par chaque soldat. L’archiduc Ferdinand y ajouta encore deux mille Immmesdecavalerie levés en Autriche. L'empereur ne manquait donc pas de troupes; mais il ne pouvait trouver les Fonds nécessaires à leur entretien. Ses revenus ordinaires étaient épuisés : dans l’enfance du commerce, le crédit des princes n'était pas fort étendu, et les eortès de Castille, malgré tous les artifices auxquels on eut Tccours pour les gagner, malgré quelques changemens qu'on fit dans leur constitution pour s’assurer de leurs suffrages , refusèrent constamment d'accorder à Charles aucun subside extraordinaire * ; en sorte que plus l’année devenait nombreuse , plus les généraux voyaient augmenter leur embarras. Bourbon, eu particulier, se trouva dans une situation si critique, qu'il eut hrsoiu de tout son courage, pour s'en tirer. On devait des sommes immenses aux troupes espagnoles qui étaient déjà dans le Milanais, lorsque Frondsperg arriva encore avec six mille Allemands affamés et dépourvus de tout. 1rs premiers demandaient ce qu’on leur devait , les autres la paye qu’on leur avait promise à leur entrée dans le Milanais; et les uns et les autres partaient avec beaucoup de hauteur. Bourbon était hors d’état de les satisfaire; dans cette extrémité, il se vit forcé de commettre des actes de violence qui répugnaient à son caractère, naturellement doux et humain. Il fit prendre les principaux citoyens de Milan, et, à force de menaces et même de tournions, il en t ira une somme considérable; il dépouilla les églises de toute leur argenterie et de tous leurs ornemens. Le produit de ces violences n'était pas encore suffi-

* Samlor., 1, 814

sant pour compléter la somme dont il avait besoin; mais en distribuant ce qu’il avait aux soldats, il sut si bien les adoucir par ses caresses et ses témoignages d’amitié, qu'il apaisa pour le moment tous les murmures, quoiqu'il fut bien loin d’avoir acquitté tout ce qui leur était dh *.

Bourbon, obligé de chercher d’autres expédions pour se procurer de l’argent, accorda pour vingt mille ducats la vie et la liberté à Moron, qui avait été détenu en prison depuis la découverte de sa conspiration , et qui avait été condamné à mort par les juges espagnols nommés pour lui faire son procès. Tels étaient l’esprit et j'adresse de cet homme, et l’ascendant ex raordinaire qu’il avait sur l’esprit de tous ceux qu’il approchait, qu’en peu de jours, de prisonnier qu’il était, il devint le plus intime confident de Bourbon, qui le consulta sur toutes les affaires importantes. Ce furent certainement scs insinuations qui firent naître dans l’esprit du connétable le soiqvron que l’empereur n’avait jamais eu dessein de lui donner l’investiture du duché de Milan , et que Lève et les autres généraux espagnols étaient moins des adjoints destinés à le seconder de bonne fiii dans l’exécution de ses projets, que des espions apostés [tour veiller sur sa conduite. Gomme il conservait à l'âge de quatre-vingts ans toule l’audace de la jeunesse, on peut encore lui attribuer l’idée du projet hardi et inattendu que Bourbon osa tenter quelque temps après3.

I rs demandes et les besoins des troupes du Milanais devinrent si pressans, qu'il fallut nécessairement souger à trouver quelque expédient pour les satisfaire. lais arrérages de leur solde s'accumulaient tous les jours; l’empereur ne faisait passer aucune remise à ses généraux, et toute la rigueur des exactions militaires ne pouvait pins rien tirer d’un pays entièrement ruiné et épuisé. Dans celte situation, il ne restait plus que deux partis à prendre, ou de licencier i’armée, ou de la conduire dans le pays ennemi pour y subsister. l,e territoire des Vénitiens était le plus voisin ; mais ils avaient su, par leur prévoyance ordinaire, mettre leur pays à l’abri de tonte insulte. Il fallait donc envahir les états de l'église ou ceux de Flurence ; et Clément avait

! Ripamont., J/int. Hrdiol., lib. IX, p. 716.

* du K' Il , liv. XVII, p. 411».

mérité par scs dernières démarches que l’empereur en tirât la vengeance la plus sévère. Ses troupes n'étaient pas plus tôt rentrées dans Rome, après le soulèvement des Colonne , que , sans aucun égard pourle traité conclu avec Moncade, il dégrada le cardinal, excommunia le reste de cette famille, s'empara de toutes les places fortes qu’elle occupait et fit ravager ses terres avec toute la fureur que peut inspirer le ressentiment d'une injure récente : il tourna ensuite ses armes contre Naples; et comme il était secondé par la flotte française , il fit quelques progrès dans la conquête de ce royaume, avec d'autant plus de facilité que le vice-roi, ainsi que les autres généraux de l’empereur, manquait de l’argent dont il aurait eu besoin pour faire une vigoureuse résistance *.

Cette conduite du pape justifia en apparence les mesures que la nécessité fit prendre A Bourbon : le désavantage des circonstances dans lesquelles il entreprit d’exécuter son projet est une preuve incontestable et du désespoir où il était réduit, et de la supériorité des talens qui lui firent surmonter tant d’obstacles. Après avoir confié le gouvernement de Milan à Lève, qu'il n’était pas fâché de laisser derrière lui , il se mit en marche au (brt de l'hiver à la tète d une armée de vingt-cinq mille hommes, de nations, de mœurs et de langues différentes, sans argent, sans magasins, sans artillerie, sans bagages; enfin sans aucune des choses nécessaires au plus peut détachement, et par conséquent essentielles pour faire mouvoir et même exister une grande armée. Il avait à traverser un pays coupé de rivières et de montagnes, dont les chemins étaient impraticables; et pour mettre le comble à tontes ces difficultés , il voyait l’armée ennemie, supérieure en nombre, à portée d’épier tous scs mouvemens et de profiter de tous les avantages qui se présenteraient. Hcureuscnent scs troupes, lassées de leurs souffrances présentes, n'en cherchaient que la fin : animées d’ailleurs par l’espérance d’un butin immense , elles ne firent pas seulement attention au mauvais état dans lequel elles entreprenaient une marche si pénible, et suivirent leur chef avec allégresse. Son premier but était de se rendre maître de Plaisance, et d’accorder à scs soldats

•Joviüt, Vita Pomp Colon. Guicb., tiv. xvm, p. 42t.

Il ARLES-QUINT. llfiSCj

le pillage de cette ville; mais la vigilance des généraux des alliés fit échouer ce projet. Bourbon ne réussit pas mieux dans le dessein de s’emparer de Bologne; cette ville se trouva pourvue à temps d'une garnison assez forte pour la mettre à couvert des insultes d'une armée qui n’avait ni munitions ni artillerie. Le mauvais succès de ces deux tentatives ne lui permettant plus d’espérer de conquérir aucune ville considérable, il fut forcé de marcher en avant ; mais il y avait déjà deux mois qu’il était en route; ses troupes avaient souffert tous les maux qu’une longue marche et la rigueur extraordinaire de la saison multipliaient sous les pas d’une armée qui se trouvait dépourvue de tout dans un pays ennemi. Iis magnifiques promesses qui les avaient éblouies d abord n’avaient eu aucun effet : elles ne voyaient aucune espérance d'un soulagement prochain : poussées à bout, elles commencèrent à murmurer, et en vinrent bientôt à une révolte déclarée. Quelques officiers, qui eurent la témérité de vouloir les réprimer, furent la victime de leur furie : Bourbon lui-mème n'osa s’exposer au premier transport de leur rage, il fut obligé de s'enfuir secrètement de ses quartiers Mais leur fureur, après les premiers transports, commença à se calmer peu à peu : Bourbon, qui possédait au suprême degré l'art de manier l'esprit des soldats, en profita pour leur renouveler ses promesses avec un ton de confiance plus ferme encore qu’auparavant , et leur assura qu'ils en verraient bientôt l'accomplissement. Il tâchait de les engager à supporter leurs peines avec plus de patience, eu les partageant lui-mème : il ne se ménageait pas plus que le dernier fantassin : il marchait avec eux à pied; il joignait sa voix aux chansons qu'ils composaient, et dans lesquelles, au milieu des éloges qu'ils donnaient à sa valeur, ils mêlaient quelques railleries militaires sur sa pauvreté. Partout où ils passaient, il leur permettait de piller avec discrétion les villages voisins, comme " pour commencer à s'acquitter avec eux des promesses qu’il leur avait faites : encouragés par ces adroites complaisances, ils oublièrent entièrement leurs souffrances et leurs plaintes , et continuèrent de le suivre avec une confiance aussi aveuglcqu'ilslui en eussent jamais montré2.

1 Guich., tiv. xvm, p.434. lovius, fila Colonn. 163.

• OEiiv. de Brant., vol. IV, p.246, Mc.

Cependant Bourbon cachait avec soin ses intentions. Rome et Florence, ne sachant de quel côté allait fondre l’orage , étaient dans l'incertitude la plus inquiétante. Clément, qui s'intéressait à la sûreté des deux villes, était plus irrésolu que jamais, et lorsque les approches rapides du danger exigeaient les mesures les plus promptes et les plus décisives, il perdait le temps à délibérer sans rien conclure, ou à j. rendre un jour des résolutions que son esprit inquiet et plus adroit à découvrir les difficultés qu'à en trouver le remède, abandonnait le lendemain, sans pouvoir se fixer à aucun autre parti. Tantôt il était résolu de s'unir plus étroitement que jamais à ses alliés, et de pousser la guerre avec vigueur; tantôt il était d'avis de terminer û l'amiable tous les différends, en faisant un traité avec Lannoy qui, connaissant la passion du pape pour les négociations, lui faisait chaque jour, dans retic vue, de nouvelles propositions. A la fin sa timidité l'emporta et le détermina à conclure avec Lannoy un accommodement , dont les principaux articles étaient qu’il y aurait une suspension d'armes de huit mois entre les troupes du pape et celles de l'empereur; que Clément avancerait une somme de soixante mille écus pour payer les troupes impériales ; que les Colonne seraient relevés des censures ecclésiastiques, et remis en possession de leurs terres et de leurs dignités; et que le vice-roi irait à Rome, et empêcherait Bourbon de s'approcher plus près de cette ville, ainsi que de Florence '. Quoique ce traité ne laissât plus à Clément aucune espérance d'ètre soutenu par ses alliés, et ne lui donnât cependant aucun garant solide de sa sûreté, il se crut par-lâ délivré tout d'un coup de tous les embarras qui l'effrayaient ; et, dans l’excès de sa confiance, il licencia toutes ses troupes, â la réserve de ce qui était nécessaire pour la garde de sa personne. Gnichardin, qui se trouvait alors au milieu de l’armée des alliés en qualité de commissaire général du pape , et que ce poste ainsi que ses grands talens mettaient â portée de voir toute l’illusion des espérances dont Clément se laissait abuser, ne pouvait concevoir cette étonnante confiance dans un pape qui , en toute autre occasion, s'était montré excessivement timide

'Guicb., liv. xviii, p. 436.

et soupçonneux ; il ne pouvait expliquer cette conduite qu'en l'attribuant à l’esprit d’aveuglement dont sont frappés ceux que le ciel a condamnés à une ruine inévitable *.

Il parait que l’intention de Lannoy était d'exécuter de bonne foi le traité qu’il venait de faire; ayant réussi i détacher Clément de la ligue, il eût voulu que Bourbon tournât ses armes contre les Vénitiens, qui, de toutes les puissances eu guerre avec l’empereur, étaient ceux qui avaient montré le plus de vigueur. Dans cette vue, il dépêcha un courrier à Bourbon pour l’informer de la suspension d'armes qu'il venait de conclure avec le pape, au nom de leur commun maître. Bourbon avait d'autres projets; et il était trop avancé dans son entreprise popr l'abandonner. II eût été dangereux de parler de retraite à ses soldats ; d'ailleurs il était bien aise de mortifier un homme qu'il avait tant de raisons de haïr : et comme son commandement ne dépendait en rien de Lannoy, il ne tint aucun compte de son message, et continua de ravager les états ecclésiastiques et de s'avancer vers Florence. Son approche fil renaître toutes les terreurs et toutes les inquiétudes de Clément , qui eut recours à Lannoy et le conjura d'arrêter la marche de Bourbon. En conséquence Lannoy partit pour se rendre à l'année , mais il n'osa s’en approcher. Dès que les soldats de Bourbon eurent connaissance de la trêve , ils entrèrent en fureur , se répandirent en menaces, et demandèrent l’accomplissement des promesses auxquelles ils s'étaient fiés : leur général même pouvait à peine les contenir: et tous les habitansde Rome virent bien qu'il ne restait plus d'autre parti que de se préparer â résister à l'orage qu'il n'était plus possible de détourner. Clément seul , comptant toujours sur quelques protestations équivoques et trompeuses que faisait Bourbon de son inclination pour la paix , retomba dans sa première sécurité J.

Bourbon , de son côté , n’était pas sans inqu iétude. Jusqu'ici toutes ses tentativessur les places de quelque importance avaient échoué, et Florence, qu'il avait menacée quelque temps, se trouvait , par l’arrivée des troupes du duc d'Urbin , en état de braver une attaque. Il fallut alors changer nécessairement de route, et prendre

1 Guich , lir. mu, p. 446.

• Ibid., p. 437, etc. Mém. de du Bellay, p. 100.

sur-le-champ une résolution nouvelle : il s'arrêta sans hésiter A un parti qui était aussi hardi qu'il parut impie à ses contemporains; c'était d'attaquer Rome et de la livrer au pillage. Il avait en effet plusieurs raisons pour s’y déterminer. Il était jaloux de traverser Ittnnov qui avait entrepris de mettre cette ville en sûreté; il s'imagina que l'empereur serait très satisfait de voir humilier Clément , le premier auteur de la ligue qui s'était formée contre lui ; il se flattait qu'en contentant l'aviditédc ses soldats par l’immense butin de cette capitale, il les attacherait pour toujours A ses intérêts; ou, ce qui est plus vraisemblable encore , il espéra que la puissance et la gloire que lui promettait la prise de la première ville de la chrétienté le mettraient en état de jeter les fondeinens d'un pouvoir indépendant ; et qu’aprés avoir rompu toute liaison avec l'empereur, il pourrait posséder en son nom seul Naples ou quelque* autres états d’Italie *.

Quels que fussent ses motifs, il exécuta son projet avec une célérité égale t l'audace qui l'avait contai. Ses soldats, qui avaient leur proie sou* les yeux, ne se plaignaient plus ni de leurs fatigues , ni de la famine , ni du défaut de pave. Quand le pape les vit s'avancer de la Toscane vers Rome, il sentit la frivolité des es planées dont il s'élail bercé, et se réveilla trait A coup de son assoupissement ; mais il était trop tard. Un pontife, même hardi et prompt A se décider, n’aurait plus eu assez de temps pour prendre des mesures efficaces et former avec succès un plan de défense. Sous la faible administration de Clément, tout ne fut que consternation, désordre et irrésolution. Il rassembla cependant ceux de ses soldats licenciés qui étaient restés dans Rome; il arma les artisans et les domestiques des cardinaux; il fit réparer les brèches des murailles , commença de nouvelles fortifications, et excommunia Bourbon et ses soldats, flétrissant les Allemands du nom de luthériens, et les Espagnols de celui de Maures 5. Se reposant ainsi sur ces préparatifs imparfaits, et sur la terreur de ses armes spirituelles, que méprisaient encore plus des soldats affamés de butin, il parut quitter sa timidité naturelle, et, contre l’avis de* son conseil , il résolut d’attendre l’ap-

1 Brant, IV, 271; VI, 180. Belcafius, Comment 3Pt.

•Beckrnd, tir il, p. «8.

proche d'un ennemi qu'il aurait pu éviter s’il eût voulu se retirer A temps.

Bourbon, qui vit la nécessité de ne perdre aucun instant, puisque ses intentions étaient, connues, marcha avec tant de vitesse qu’il de-: vanea de plusieurs journées l’armée du duc dTrbin, et vint camper dans les plaines dr Rome, vers le soir du 5 de mai. De IA il montra A ses soldats les palais et les églises de cette capitale de la république chrétienne, oû les richesses de toute l'Europe étaient allées s’engloutir pendant tant desièi les. sans avoir jamais été entamées par une main ennemie; il les exhorta A prendre quelque repos pendant la nuit , pour se préparer A donner assaut le lendemain , el leur promit , pour prix de leur valeur el de leurs travaux, la possession de lous les trésors qui étaient rassemblés dans Rome.

Bourbon, résolu de rendre rette journée mémorable , ou par le succès de son entreprise ou par sa mort, parut dès le matin A la tète de ses troupes, armé de toutes pièces et portant pardessus son armure un habit blanc, pour être mieux vu de ses amis et de ses ennemis; et comme tout dépendait de la vigueur de l'attaque, il mena sur-le-champ ses soldats A l'escalade des murailles. Il tira des trois nations qui composaient son armée, trois corps séparés, l’un d'Allemands, l'autre d'Espagnols, et le troisième d'Italiens; chacun d'eux fut chargé d’une attaque différente , et le gros de l'armée s'avança pour les soutenir suivant les circonstances. En épais brouillard déroba leur approche jusqu'à ce qu'ils eussent presque atteint le bord do hissé qui environnait les faubourgs, [.es échelles furent plantées en un moment , et chaque détachement monta à l’assaut avec une impétuosité qu'animait encore l'émulation nationale. Ils furent d'abord reçus avec un courage égal au leur; les gardes suisses du pape et les vieux soldats qu'il avait rassemblés, combattirent avec une bravoure digne de guerriers A qui la défense de la plus fameuse ville du monde était confiée. Les troupes de Bourbon, malgré toute leur valeur, ne faisaient aucun progrès et commençaient même à plier ; Bourbon , qui sentit que ce moment critique allait décider du succès de la. journée , se précipite de son cheval, court A la tète des assaitlans, et arrachant une échelle des mains d'un soldat , il la plante cou»

tre le mur, et commettre A y monter, encourai;canl de la voix et du geste ses troupes à le sidvre.Maisau même instant uncoupdcmous(|uet tiré des remparts lui perça les reins d'une balle. Il sentit aussitôt que la blessure était mortelle , mais il conserva assez de présence d’esprit pour recommander A ceux qui se trouvaient près de lui de couvrir son corps d'un manteau , afin que sa mort ne décourageât pas ses troupes ; et quelques instans après il expira avec un courage digne d'une meilleure cause, et qui aurait couvert son nom de la plus grande gloire, s'il eût |H'ri ainsi en défendant son pays, et non pas à la télé des ennemis de sa patrie1.

Il fut impossible de cacher long-temps ce funeste événement : les soldats s’aperçurent bientôt de l'absence de leur général, qu'ils étaient accoutumés à voir partout où il y avait du danger; mais loin d'étre abattus par celle perle, elle ne fit que changer leur courage en fureur. I.e nom de Bourbon retentissait dans tous les rangs avec les cris de sang et de vengeance. Ij‘s vieux soldats qui défendaient les remparts furent accablés par le nombre; les nouvelles recrues de la ville prirent la fuite à la vue du péril, et l'ennemi pénétra dans Rome avec une violence irrésistible.

Durant le combat, Clément était au pied defaulel de Saint-Pierre, oit il adressait au ciel des prières inutiles pour la victoire. Dès qu'il eut appris que ses troiqies commençaient à reculer, il s'enfuit avec précipitation, et par un aveuglement plus étonnant encore que ses fautes précédentes, au lieu de s'évader par la porte opposée, oii il n'avait à craindre la rencontre d'aucun ennemi , il alla se renfermer avec treize cardinaux , les ambassadeurs des cours étrangères, et plusieurs personnes de distinction, dans le même château Saint-Ange que son dernier malheur eût dû lui faire envisager comme un asile peu sûr. Tandis qu'il allait du Vatican à cette forteresse, il vil ses soldats fuyant devant uu ennemi qui les poursuivait sans faire de quartier; il entendit les cris et les géinissemeus des citoyens, et vit commencer les maux que son imprudence et sa crédulité avaient attirés sur scs sujets2.

11 est impossible de décrire, et même d'ima-

1 Mém. rte dn Bellay, p. 10t. Gutch.. tic Xf Ml, p, 445, etc. OEur. de Bruni.. IV, p. *257, etc.

1 Jo*., Vila Cülonn., p. 167.

giner le désastre et les horreurs qui suivirent cet événement. Tout ce qu’une ville prise d'assaut peut avoir à redouter de la rage d’une soldatesque effrénée; tous les excès auxquels put se porter la férocité des Allemands , l’avarice des Espagnols , la licence des Italiens, les malheureux habitans de Rome y furent en proie.1 Églises, palais, maisons particulières, tout fut pillé sans distinction : ni l’Age, ni le rang, ni le sexe ne se sauva des plus cruels outrages. Cardinaux, prêtres , nobles , femmes , filles , tout fut livré à la merci de vainqueurs barbares, sourds à la voix de l'humanité. Ces violences ne cessèrent pas même, comme il arrive d’ordinaire dans les villes prises d'assaut , lorsque la première fureur du soldat fut assouvie. Les impériaux restèrent dans Rome plusieurs mois, et pendant tout ce temps l'insolence et la brutalité du soldat ne se ralentirent presque point. Le butin qu'ils firent , seulement en espèces monnayées, montait A un million de ducats; et ce qu'ils tirèrent des rançons et de leurs exactions fut encore beaucoup plus considérable. Rome avait été prise plusieurs fois par les peuples du nord qui renversèrent l’empire dans le cinquième et le sixième siècle; mais les peuples païens et barbares, les Huns, les Vandales, les Goths ne l'avaient jamais traitée avec autant de cruauté que le firent alors les sujets dévots d’un monarque catholique*.

Après la mort de Bourbon, le commandement de l'armée impériale passa à Philibert de Cliâlons , prince d'Orange , qui eut bien de la peine û arracher du pillage assez de soldats pour investir le château Saint - Ange. Clément sentit aussitôt la faute qu'il avait faite en se retirant dans un fort si mal pourvu et si peu en état de défense; mais voyant que les impériaux, méprisant toute discipline et ne s’occupant qu'a piller, poussaient le siège a\ce lenteur, il ne désespéra pas de tenir assez long-temps pour que le due d't'rbin pût venir A son secours. Ce général s'avançait A la tête d'une armée composée de Vénitiens, de Florentins et de Suisses soudoyés par la France , et cette armée était assez forte pour délivrer Clément du péril où il se

1 Jov., Vit. Colonn. I6G. Guk b., liv. xviti, p. 440, de. Comment, tic caplrî orbe Ho nui ap. Srardinum, II, 230. Lilloa, Vila detl Cari . V, p. 110. Giannunc, lit. di Nap. B. 31, c. ni, p. 507.

256 111 ST 0 1 K E DE CHAllLKS-QUhN T. L1Ô-27J.

trouvait; mais le duc d’LVhin préféra le plaisir de satisfaire sa haine contre la famille des Médicis , à la gloire de sauver la capitale de la chrétienté et le chef de l’église; il prétendit que l’entreprise était trop hasardeuse ; et par un raf finement de vengeance , après s'étre avancé assez prés pour être vu des remparts du château et pour donner au pape l’espoir d’un secours prochain, il se retira avec précipitation*. Clément, privé de toute ressource , et réduit par la famine â se nourrir de chair d'âne1 * * , fut obligé de capituler, et de souscrire aux conditions qu’il plut aux vainqueurs de lui imposer. 11 se soumit à payer quatre cent mille ducats â l'armée, à rendre à l'empereur toutes les places fortes que possédait l’église, et quoiqu'il donnât des otages, à rester lui-mème prisonnier, jusqu'à ce qu’il eût exécuté les principaux articles du traité. Le pape fut mis sous la garde d’Alarçon, qui, par sa vigilance sévère à garder François 1er, s'était bien fait connaître pour un homme propre à cet emploi. Ainsi, par un hasard singulier, cet officier eut la garde des deux personnages les plus illustres qui eussent été faits prisonniers dans l’Europe depuis plusieurs siècles. La nouvelle de cet événement si extraordinaire et si inattendu causa à l'empereur autant de surprise que de joie; mais il dissimula sessentimens à ses sujets, que les succès et les crimes de leurs com|>atriotes pénétraient d’horreur : et pour adoucir l’indignation qu’en ressentait toute l'Europe, il déclara qu'il n’avait aucune part au saccagement de Rome, et qu'on l’avait attaquée sans scs ordres. Il écrivit â tous les princes ses alliés pour leur notifier qu’il n'avait eu aucune connaissance des intentions de Bourbon1; il prit le deuil et le fit prendre à toute sa cour; il suspendit les réjouissances qu’il avait ordonnées pour la naissance de son fils Philippe ; et par une hypocrisie qui ne trompa personne, il ordonna des prières et des processions dans toute l’Espagne pour obtenir la lilierlé du pape, liberté qu'il pouvait lui faire rendre sur-le-champ par un ordre expédié à scs généraux4.

La fortune n'était pas moins favorable à la

1 Guich.. tir. xnii, p. 450.

* Jov.( FU. Coton., 167.

* Ruscclli , Lettere de principi, 11, 234.

* Sleld., 109. Sandov., 1, 822. Mauroc, Jfist. l'entlo , liv. ni, p. 220.

maison d'Autriche dans une autre contrée de l'Europe. Soliman était entré en Hongrie avec une armée de trois cent mille hommes. Louis II, roi de Hongrie et de Bohème, prince faible et sans expérience, eut la témérité d’aller au-devant de lui avec un corps de troupes qui ne montait pas à plus de trente mille hommes. Par une faute encore plus impardonnable , il en donna le commandement à Paul Tomorri , moine franciscain , archevêque de Golocza. Ce bizarre général, vêtu de son froc et ceint du cordon de son ordre, marchait à la tète de l’arinée; entraîné par sa propre présomption autant que par l'impétuosité d’une noblesse qui craignait moins le danger qu'un service long et pénible, il donna la funeste bataille de Mohacz, où le roi , la fleur de la noblesse , et plus de vingt mille hommes périrent victimes de la sottise et de l'imprudence d'un moine. Soliman , après sa victoire, se rendit mailrc et resta en possession des plus fortes places des provinces méridionales de la Hongrie: et ravageant tout le reste du pays, il emmena plus de vingt mille prisonniers en esclavage. Comme louis était le dernier mâle de la famille royale des Jagellons , l’archiduc Ferdinand prétendit avoir droit aux deux couronnes. Il faisait valoir deux titres : l'uu appuyé sur les anciennes prétentions de la maison d'Autriche i ces deux royaumes; l’autre était fondé sur les droits de sa femme , sœur unique du roi qui venait de mourir. Cependant les lois féodales régnaient avec tant de vigueur dans la Hongrie et dans la Bohème , et la noblesse y jouissait d’un pouvoir si étendu , que les deux couronnes étaient encore électives, et qu’on n'aurait eu aucun égard aux prétentions de Ferdinand, si elles n’avaient pas été soutenues de forces puissantes. Mais son mérite personnel , le respect dû an frère du plus grand monarque de la chrétienté, la nécessité de choisir un prince qui pût par lui-mème ajouter de nouvelles forces à celles de ses sujets pour les faire protéger contre les armes ottomanes que leurs derniers succès avaient rendues redoutables à la Hongrie; enfin les intrigues de sa soeur, veuve du feu roi , l’emportèrent sur la prévention que les Hongrois avaient conçue contre l'archiduc , comme étranger; et malgré un parti considérable, qui avait donné sa voix au vaivode de Transylvanie, Ferdinand demeura paisible possesseur de cette

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