‹ Œuvres complètes de W. Robertson précédées d'une noticeChapitre 48 sur 73 · HISTOIRE DF, CH ARI.F.S-OUINT. M.W · texte numérisé non relu

HISTOIRE DF, CH ARI.F.S-OUINT. M.W

que la première impression en fût affaiblie. COme fin encore très heureux dans le choix de l’instrument qu'il employait pour cet objet. Louis de Tolède attendit patirtnmrnt qu'il eût des preuves assez sûres que les détails des négociations de Crime à Rome fussent arrivées; et persuadé que cet avis devait remplir rie crainte et de jalousie l’âme sou|x;onncusr de Philippe, il demanda une audience et requit , dans les termes les plus pressons et les plus fermes, le remboursement de l'argent qui avait été prêté â l'empereur. Ko insistant sur cette réclamation, il laissa échapper adroitement quelques propos obscurs et des déclarations équivoques sur les extrémités auxquelles Crime pourrait se porter, si l’on joignait le refus d'une demande si juste à d’autres sujets de plaintes qu'il avait lieu de former.

Philippe, étonné du ton que prenait avec lui un prince aussi peu important qu'un duc de Toscane, et comparant ce qu’il entendait avec les nouvelles qu'il avait reçues d'Italie . conclut sur-le-diamp que Crime n’aurait ose hasarder une déclaration si hardie et si étrange s'il n'y avait été encouragé par la perspective de son union avec la Frauce. Afin d’empècher le pape et Henri d'acquérir un allié qui par ses talrns et par la Situation de scs états donnerait à leur confédération un surcroit de considération cl de force, il offrit de donner à Crime l’investiture de Sienne s’il voulait la recevoir comme un équivalent des sommes qui lui étaient dues, et s'engager en même temps à fournir un corps de troupes pour défendre les domaines du roi d’Espagne en Italie contre toute puissance qui voudrait les attaquer. Dès que Crime eut amené Philippe â ce point important, qui était l’objet de ses intrigues et de ses artifices, il n’eut garde de prolonger la négociation par des délais inutiles ou par un excès de finesse; il accepta avec empressement la pro|K>silion de Philippe, qui, malgré les représentations de ses plus habiles conseillers, signa sur-le-champ le traité *.

Comme jamais prince ne fut pins jaloux de ses droits que Philippe et moins disposé à renoncer â un territoire dont il était en possession, â quclqne titre qu'il le possédât , on ne peut s'empêcher d'être étonné qu'il ait cédé ainsi

Ttiuan., lib. «vin. p 624 Ilcrrcra, lib. i, p. 263, 365. PalUv.. lib. xiii, p 260.

gratuitement aux duce de Parme et de Toscane des provinces |K>nr l'acquisition ou la conservation desquelles son père avait employé tant d’années, versé tant de sang et dépensé tant d’argent; et l'on ne peut expliquer ces concessions extraordinaires qu'en les attribuant â un désir superstitieux de se debarrasser d'une guerre qu’il ne soutenait que malgré lui contre le pape. Cependant l'équilibre de puissance entre les princes d'Italie se trouva par rcs traités établi avec plus d'égalité et de solidité qu’il ne l'avait encore été depuis la violente secousse qu’il avait essuyée par l’invasion de Charles VIII. Ce fut là la période où l’Italie cessa d'ètrc le grand tltéâtre sur lequel les souverains d'Espagne, de France et d'Allemagne se disputaient à l’envi la prééminence de la renommée et du pouvoir. Leurs querelles et leurs hostilités furent cependant aussi fréquentes et aussi violentes qu 'auparavant : mais , comme elles étaient excitées par des objets nouveaux, elles firent couler le sang en d'autres régions de l'Europe, qui éprouvèrent à leur tour tous les ravages et les malheurs de la guerre.

Le duc de Guise quitta Home le jour même où son adversaire, le duc d'Alix- , fit au pape ses lâches soumissions. Il fut reçu eu France comme lange gardien du royaume. Ses derniers revers en Italie paraissaient entièrement oubliés, taudis qu'on exagérait avec affectation ses anciens services, et particulièrement la défense de Metz. Dans toutes les villes où il passa , il fut accueilli connue le restaurateur de la sûreté publique, qui après avoir, par sa prudence et sa valeur, arrêté les armes victorieuses de Charles-Quint , revenait , à la voix de sa patrie, pour mettre des bornes aux progrès redoutables de la puissance de Philippe. Henri lui fit aussi l'accueil le plus flatteur et le plus honorable: on inventa de nouveaux titres , on créa de nouvelles dignités pour le distinguer. Il fut nommé lieutenant général en chef, dans l'intérieur et hors du royaume , avec une autorité presque illimitée et peu inférieure à cellequele roi lui-même pouvait exercer. Ainsi, par un bonheur singulier, attaché à la fortune des princes de lorraine, le défaut de succès dans leurs entreprises servit même à leur agrandissement : ainsi le duc de Guise sc trouva , par les calamités de la France et par la mauvaise conduite du connétable son rival élevé à un degré

de gloire et de puissance . qu’il n'aurait pu espérer d'atteindre par la réussite la plus heureuse et la plus complète de ses projets ambitieux.

la; duc de Guise, avide de répondre par quelque action d'éclat aux grandes espérances que scs compatriotes avaient conçues de ses talens et à la coutiance extraordinaire que le roi lui marquait , fit marcher à Compïègne toutes les troupes qu'il put rassembler. Quoique l'hiver fût déjà très avancé et eût commencé avec une rigueur excessive, il se mit à leur tête et entra en campagne. Henri, par son activité secondée du zèle de scs sujets, avait levé dans sou royaume un assez grand nombre de recrues, et tiré de l'Allemagne et de la Suisse des renforts assez considérables pour former une armée respectable aux yeux mêmes d’un ennemi victorieux. Philippe, alarmé de la voir se mettre en mouvement dans une saison si rigoureuse, commença à craindre pour scs nouvelles conquêtes, surtout pour Saint-Quentin, dont les fortifications n’avaient été qu'imparfoitement réparées.

Mais le duc de Guise méditait une entreprise plus importante; après avoir amusé son ennemi par des menaces successivement dirigées contre différentes villes des frontières de Flandre.il se porta tout à coup sur sa gauche et investit Calais avec toute son armée. Calais avait été pris par les Anglais sous le règne d'bdouard III, après la glorieuse victoire de Crécy ; c'était la seule place qu'ils eussent conservée des vastes territoires qu'ils avaient autrefois possédés en France ; elle leur ouvrait en tout temps un passage sûr et facile daus le cœur de ce royaume ; aussi la possession de cette ville fiallait-clle autant l'orgueil des Anglais qu'eile mortifiait celui des Français. Sa situation était naturellement si forte et ses fortifications étaient si généralement regardées comme inexpugnables, qu’aucun roi de France n'avait osé l'attaquer. Dans le temps même où les querelles longues et meurtrières des maisons d'Yorck et de Lancastre semblaient avoir épuisé les forces intérieures de l'Angleterre et entièrement détourné son attention de tout objet étranger, les Anglais étaient restés paisibles possesseurs de Calais. Marie et son conseil , spécialement composé d'ecclésiastiques qui ignoraient entièrement tout ce qui appartenait à la guerre, et qui n’étaient occupés qu'à extirper du royaume rnérésie , avaient absolument négligé de prendre

des précautions pour la sûreté de cette place importante, persuadés que la seule réputation de sa force suffirait pour la défendre. Bans cette confiance , ils axèrent , même après la déclarai ion de guerre, continuer un usage que le mauvais état des finances de la reine avait introduit dans les temps de paix. Comme le pays des environs de Calais était inondé pendant l'hiver, et que 1rs marais qui entouraient la ville devenaient impraticables . excepté par une seule avenue que dominaient les forts de Sainte-Agathe et de Mewnhambridgr , les Anglais étaient dans l'usage de retirer la plus grande partie de la garnison vers la fin de l'automne et de la remettre au printemps. Ce fut en vain que lord Wentworth, gouverneur de Calais, se récria contre une parcimonie si déplacée, et représenta la possibilité d'une attaque imprévue dans un moment où il n'aurait pas la quantité d'hommes suffisante pour foire le srrvice. Le conseil privé rejeta ces rrinont rances avec mépris , comme si elles eussent été dictées par la timidité ou l’avidité: quelques-uns même des membres du conseil. pleins de cette confiance que l'ignorance accompagne ordinairement, se vantèrent qu'ils défendraient Calais avec leurs baguettes blanches contre un ennemi qui oserait l'attaquer pendant l’hiver '. Ce fut en vain que Philippe qui, en revenant d'Angleterre dans les PayvBas, avait passé par Calais, avertit la reine du danger qui menaçait celte place, et lui indiquant ce qui était nécessaire pour la mettre eu sûreté, lui offrit de renforcer pendant l'hiver la garnison par un détachement de ses propres troupes; les conseillers de Marie, quoiques dévoués à ses volontés dans tout ce qui intéressait la religion, sr défiaient, ainsi que tous 1rs Anglais , de toute proposition qui venait de Philippe; et soupçonnant que ce pouvait être un artifice de ce prince pour s'empirer du commandement de la ville, ils dédaignèrent lavis qu'il leur donnait, rejetèrent son offre, et laissèrent Calais avec le quart de ce qu'il aurait fallu de troupes |iour le défendre.

Ce fut la connaissance de cet état des choses qui encouragea le duc de Guise à tenter une entreprise qui surprit ses propres compatriotes autant que ses ennemis mêmes. U n'ignorait pat^

* Carte, vol. Ill.p. 34S.

480 HISTOIRE DE CHAIILES-QUINT. ilôâS]

que pour s'assurer du succès il devait poursuivre ses opérations avec une célérité qui ne laissât ni aux Anglais le temps de jeter du secours dans la place par mer, ni à Philippe celui de l'inquiéter par terre ; en conséquence il poussa l'attaque avec une vigueur et une impétuosité peu commune alors dans la conduite des sièges.

Dès le premier assaut U délogea les Anglais du (brt-Sainte-Agathe , et les obligea , après une résistance de trois jours, d'abandonner celui de Newnhambrige ; il emporia de vive force le château qui commandait le port ; enfin le huitième jour après son arrivée devant Calais , la garnison , qui n'était pas de cinq cents hommes , se trouva tellement affaiblie et harassée par les fatigues qu’elle avait essuyées en soutenant tant d'attaques multipliées, et eu défendant tant d'ouvrages à la fois, que le gouverneur fut obligé de capituler.

Le duc de Guise ne laissa pas aux Anglais le temps de se remettre de la consternation que répandit parmi eux ce coup inattendu; il alla sur-le-champ investir Guines, dont la garnison, quoique plus nombreuse que celle de Calais , se défendit avec moins de vigueur, et se rendit après avoir soutenu un seul assaut. Les troupes qui étaient dans le château de tlam se retirèrent sans attendre l’approche des Français.

Ainsi dans l’espace de quelques jours , au milieu des rigueurs de l’hiver, dans un moment où la bataille funeste de Saint-Quentin avait tellement abattu le courage des Français , que ioiu de songer à faire des conquêtes sur leurs ennemis, ils ne songeaient qu’a défendre leur propre pays, la valeur audacieuse d’un seul homme vint A bout de chasser de Calais les Anglais qui le possédaient depuis deux cents dix ans, et de leur enlever le seul espace de terrain qui leur restait dans un royaume où ils avaient eu autrefois des possessions si étendues. Cette expédition brillante, en donnant A toute l'Europe la plus haute idée du pouvoir et des ressources de la France, éleva le duc de Guise , dans l'opinion de ses compatriotes , au-dessus de tous les généraux de son siècle. Ils exaltèrent ses triomphes avec des transports excessifs de joie , tandis que les Anglais donnèrent l'essor à tous les sentimens qui animent un peuple libre et fier, lorsqu’une grande calamité nationale leur parait manifestement l’effet de la mauvaise conduite de ceux

qui le gouvernent. Marie et scs ministres, qui n'étaient auparavant qu'odieux, devinrent méprisables aux yeux de tous les Anglais; toutes les terreurs de son administration arbitraire et rigoureuse ne purent les empêcher de s’emporter en exécrations et en menaces contre ceux qui , après avoir engagé la nation dans une querelle où elle n'était point intéressée, l'avaient couverte, par leur négligence ou leur incapacité, d'une honte irréparable, et avaient causé la perte de la possession la plus précieuse qui appartint à la couronne d'Angleterre.

Le roi de France suivit, A l'égard de Calais, l’exemple du premier vainqueur de cette place, Edouard 111. Il ordonna à tous les Anglais qui y résidaient de se retirer, et donna leurs maisons à des Français , qu’il engagea à s'y établir en leur accordant différentes immunités; il laissa en même temps pour ta défense de la ville une nombreuse garnison sous les ordres d’un gouverneur expérimenté. Après ces dispositions, son armée victorieuse prit des quartiers pour se rafraîchir, et l'inaction ordinaire de l'hiver succéda à toutes ces opérations.

Cependant Ferdinand assembla à Francfort le collège des électeurs pour lui faire part de l'acte par lequel Charles avait résigné la couronne impériale pour la lui transmettre. Cette déclaration avait été différée jusqu'alors par quelques difficultés qui s'étaient élevées sur les formalités requises pour remplir une vacance oceasionée par un événement dont les annales de l'empire ne fournissaient aucun exemple. Tout ayant été à la fin arrangé , le prince d'Orangc exécuta la commission dont Charles l’avait chargé. Les électeurs acceptèrent la résignation , déclarèrent Ferdinand légitime successeur de Charles, et le revêtirent de toutes les marques de la dignité impériale.

Le nouvel empereur députa ensuite son chancelier Gusman pour informer le pape de cet événement, pour lui témoigner son respect A l’égard du saint siège et pour lui annoncer qu’il enverrait bientôt , selon l’usage , un ambassadeur extraordinaire chargé de traiter de son couronnement avec sa saimetc ; mais Paul, A qui ni l’expérience ni les mauvais succès n’avaient pu apprendre A rabaisser scs idées exagérées de la prérogative papale au ton modéré qu'exigeaient les circonstances , refusa d’admettre en sa pré-

sence l'envoyé de Ferdinand , et déclara nul et irrégulier tout ce qui s’était fait 9 Francfort. Il prétendait que le pape , en sa qualité de vicegérant de Jésus-Christ , avait le dépôt des clefs du gouvernement céleste et terrestre; que la juridiction impériale était émanée du saint siège ; que si ses prédécesseurs avaient autorisé les électeurs à nommer un empereur que le pape confirmait ensuite, ce privilège ne s'étendait qu'au cas où la vacance était occasionée par la mort du prince régnant ; que l’acte de la résignation de Charles avait été présenté 9 un tribunal incompétent , le pape seul ayant le droit d’accepter, ou de rejeter celte résignation. et de nommer une personne pour remplir le trône vacant; qu’en faisant même abstraction de ccs objections, il y avait dans l’élection de Ferdinand deux vices sufHsans pour la rendre nulle, parce que les électeurs protestans a raient été admis A voter , quoiqu’en renonçant 9 la foi catholique ils eussent perdu leur droit A tous les privilèges de leur rang d’électeurs ; enfin que Ferdinand , en ratifiant les concessions de différentes diètes en faveur des hérétiques , s’était rendu indigne de la dignité impériale , qui avait été instituée pour protéger l’église et non pour la détruire. Mais après avoir exposé avec le plus grand éclat ces maximes extravagantes , il ajouta avec un air de condescendance , que si Ferdinand voulait renoncer 9 toute espèce de droit 9 la couronne impériale , fondé sur l’élection de Francfort , témoigner publiquement son repentir de la conduite passée , et le supplier , avec l’humilité convenable, de confirmer la résignation de Charles et son élévation 9 l’empire , il n’y avait point de marque de faveur que ce prince ne pftt attendre de sa bonté paternelle. Gusman ne s’attendait guère A voir revivre ces prétentions bizarres et surannées , dont le détail l'étonna si fort , qu’il fin embarrassé du ton dont il devait y répondre. H évita prudemment d’entrer dans aucun détail sur la nature et l'étendue de la juridiction papale, et se bornant aux considérations politiques qui devaient déterminer le pape 9 reconnaître un empereur déj9 en possession du trône, il t9cha de les présenter sous le point de vue qu’il crut le plus propre 9 faire impression sur Paul , 9 moins qu’il ne fût absolument aveugle sur ses propres intérêts. Philippe fit appuyer avec force les rai-

sons de Guzman , par un ambassadeur qu'il dépécha exprès 9 Rome; et il conjura le pape de se désister de ses prétentions hors de saison , qui non-seulement irriteraient et alarmeraient Ferdinand , ainsi que les princes de l’empire , mais qui pourraient même fournir aux ennemis du saint siège un nouveau motif pour attaquer la juridiction papale comme incompatible avec les droits des princes et destructive de toute autorité civile. Mais Paul , qui aurait regardé comme un crime d’avoir égard 9 aucune considération de prudence ou de politique humaine, lorsqu’il s’agissait de défendre les prérogatives de la tiare, resta inexorable; et pendant son pontificat , Ferdinand ne fut point reconnu empereur par la cour de Rome *.

Tandis que Henri faisait ses préparatifs pour la campagne prochaine, il recevait des nouvelles du succès de ses négociations en Écosse. Une longue expérience avant 9 la fin appris aux Écossais combien il était imprudent pour eux de s'engagerdans toutesles querelles qui s’élevaient entre la France et l’Angleterre, ni les sollicitations de l'ambassadeur de Henri , ni l'adresse et l’autorité de la reine régente, ne purent les déterminer 9 prendre les armes contre une puissance avec laquelle ils étaient en paix. L’ardeur d’une noblesse guerrière et d'un peuple turbulent fut en cette occasion réprimée par la considération de l’intérêt et de la tranquillité publique, considérations qui jusqu'alors avaient eu peu de poids chez un peuple toqjours prêt 9 se jeter dans une nouvelle guerre. Mais quoique les Écossais persistassent avec fermeté dans leur système pacifique , ils se montrèrent très disposés 9 satisfaire le roi de France sur un autre objet, qu’il avait chargé son ambassadeur de négocier.

1,3 jeune reine d'Écosse avait été fiancée au dauphin en 1548 , et ayant été dès lors élevée A la cour de France, elle y était devenue la princesse la plus aimable et l’une des plus accomplies de son siècle. Henri demanda le consentement des Écossais pour la célébration du mariage ; on convoqua pour cet objet un parlement, qui nomma huit commissaires chargés de représenter à cette cérémonie tout le corps de la nation, avec pouvoir de signer tous les actes qui seraient

' Coûterais. Jr abtlical. Car. I ' ap. Goldasl. polit, impe., p. 392. Pallavic., lib. nu. RHiht, loin. Il, p. 740,

tu

482 HISTOIRE DE CHARLES-QU1INT. riss«]

requis avant la conclusion du mariage. Dans la disposition des articles, les Écossais prirent toutes les précautions que la prudence put leur iiispirer, afin de conserver la liberté et l'indépendance de leur pays , tandis que les Français de leur côté , eurent recours à toutes sortes de moyens pour assurer au dauphin l'administration des affaires pendant la vie de la reine, et la succession à la couronne, si elle venait à mourir avant lui. Le mariage fut célébré avec toute la pompe qui convenait au rang des époux et à la magnificence d'une cour alors la plus brillante de l’Europe Ainsi, dans l'espace de quelques mois, Henri eut la gloire de recouvrer une possession importante qui avait anciennement appartenu à sa couronne, et d'y réunir l'acquisition d'un grand royaume. Cet événement servit aussi à donner au duc de Guise plus de considération et d'autorité ; le mariage de sa nièce avec l'héritier présomptif de la couronne, en l'élevant fort au-dessus du rang d’un simple sujet, semblait donner au crédit que lui avaient acquisses grandes actions, autant de solidité qu’il avait d'étendue.

la campagne ayant été ouverte peu de temps après le mariage du dauphin, le duc de Guise fut mis à la tète de l'armée, muni de pouvoirs aussi illimitésqu'auparavant; Henri avait reçu de scs sujets drs subsides assez considérables (tour avoir A ses ordres une armée nombreuse et bien entretenue , tandis que Philippe , épuisé par les efforts extraordinaires qu’il avait faits la campagne précédente, avait été obligé de renvoyer pendant l'hiver une partie de ses troupes , et ne pouvait pas avoir une armée en état de tenir la campagne contre celle des Français. Lé duc de Guise ne laissa pas échapper l'occasion favorable que' lui offrait sa supériorité. Il investit Thionville, dans le duché de Luxembourg , place très forte sur les frontières des Pays-Bas , ot très importante pour la France par sa proximité avec Metz; malgré la valeur opiniâtre des assiégés, elle fut obligée de capituler après un siège de trois semaines 2.

Mais ce succès, qui semblait devoir conduire à d'autres conquêtes, fut bientôt effa«é par un événement qui se passa dans une autre partie des Pays-Bas. Le maréchal de Termes , gouver-

* Kctfh, Uist. of Srotland , p. 73. Append. , p. 13. Corps diplom., tom. V, p 21.

a ihuan., lib. xx , p. 600.

neur de Calais, ayant pénétré dans la Flandre sans trouver d'opposition, investit Dunkerque avec une armée de quinze raille hommes et la prit d’assaut le cinquième jour du siège. Dr là il s'avança vers Mruport, dont il se serait bientôt emparé , si l'arrivée du comte d’Lgmont à la tête d'une armée supérieure ne l'avait obi igé de se retirer. Les troupes françaises . embarrassées du butiu quelles avaient fait à Dunkerque, ou en ravageant le pays , nu pouvaient se mouvoir que lentement; d'Egmoni , qui avait laissé derrière lui son gros bagage et son artillerie, marchait au contraire avec tant de célérité qu'il atteignit les Français près de Gravelines et les attaqua avec la plus grande impétuosité. De Termes, qui avait eu le choix du terrain , avait posté avantageusement ses troupes dans l’angle formé par la mer et l'embouchure de la rivière d'Aa; il reçut l’ennemi avec beaucoup de vigueur. La victoire resta quelque temps indécise, las Français , prévoyant une destruction inévitable s'ils étaient battus dans un pays ennemi , se défendaient avec une bravoure désespérée qui contre- balançait la supériorité du nombre; mais un de ces accident que ne peut prévenir la prudence humafne décida enfin le succès en faveur des Flamands. Une escadre de vaisseaux de guerre anglais qui croisait sur la côte, ayant été attirée par le bruit de la mousquelerie, vers le lieu de l’action, jusque dons la rivière d'Aa , et dirigeant sa grosse artillerie sur l'aile droite des Français, la rompit bientôt, et porta la terreur et la confusion dans toute l'armée. Iza Flamands, animés encore par un secours si puissant et si inattendu , redoublèrent leurs efforts pour ne pas perdre l’avantage que leur offrait la fortune , et ne laissèrent pas à l'ennemi le temps de se remettre de sa première consternation. La déroute des Français fot bientôt générale : près de deux mille hommes restèrent sur le champ de bataille; il en périt encore un plus grand nombre par la main des paysans, qui, pour se venger des ravages exercés sur leur pays , poursuivaient les fuyards et les massacraient sans pitié. Tous ceux qui échappèrent â ce carnage furent fâils prisonnirs, avec de Termes, leur général, et plusieurs antres officiers de distinction *.

1 Tbuan., lib. îx, p, GM.

Gi'ttc victoire signalée , dont le comte d’Egmont Fut dans la suite si mal récompensé par Philippe, obligea le dur de Guise d'abandonner ses premiers projets , et de marcher en hâte vers la frontière de Picardie pour s’y opposer aux progrès dé. l’ennemi. Le désastre que venaient d’éprouver les troupes Françaises donna un nouvel éclat à sa réputation , et bsa encore une fois sur lui les yeux de ses compatriotes , comme sur le seul général dont les armes eussent toujours été victorieuses; ses taletts, ainsi que sa Fortune , les rassuraient dans le plus grand danger. Henri renforça l'armée du due de Guise de délachemeus tirés des garnisons voisines, et elle se trouva Forte de quarante mille hommes. Celle de l'ennemi , après la jonction du comte d’Egmont et du duc de Savoie , n’était pas in- Férieure en nombre. Elles campèrent à la distance de quelques lieues l'une de l'autre; et les deux rois étant venus se mettre à la tète de leurs troupes, on s’attendait qu'après les vicissitudes de bons et de mauvais succès éprouvés de part et d’autre dans cette campagne et dans la précédente , une bataille décisive déterminerait à la fin lequel des deux rivaux devait avoir l’ascendant et donner la loi en Europe. Mais quoique l’un et l'autre fussent maîtres de terminer ainsi ta guerre, ils ne purent «e résoudre à commettre un intérêt si important aux hasards d’une seule bataille. Les journées malheureuses de Saint-Quentin et de Gravelines étaient trop récentes pour être oubliées , et le danger d’en venir aux mains avec les mêmes troupes , commandées par les mêmes généraux qui avaient triomphé deux fois des armes français! s , inspirait 5 Henri une réserve qui ne lui était pas ordinaire. D'un autre côté Philippe , naturellement éloigné de toutes les opérations militaires qui demandaient de la hardiesse , penchait toujours vers les mesures les plus prudentes ; et il ne voulait rien hasarder contre un général aussi heureux que le duc de Guise. Les deux monarques , comme par un accord mutuel , se tinrent sur la défensive , et, se fortifiant avec activité dans leurs camps, évitèrent toute espèce d'esearmouche ou d'engagement qui aurait pu amener une action générale.

Tandis que les années restaient dans cette inaction , on parlait de paix dans les camps; et Henri et Philippe paraissaient disposés à rece-

voir toutes les ouvertures qui tendraient 5 la rétablir. Les royaumes de France et d'Espagne étaient . depuis cinquante ans , engagés dans des guerres presque continuelles , qui avaient coûté des sommes immenses sans procurer aucun avantage considérable ;i aucun des deux partis. Après des efforts extraordinaires et continus , fort au-dessus de ceux auxquels les peuples d'Europe étaient accoutumés avant la rivalité de Charles-Quint et de François Ier , les deux nations épuisées sentaient vrvempnt le besoin d'un intervalle de repos pour rétablir leurs fbrees , et elles ne fournissaient plus qu’avec beaucoup de peine à lenrs souverains les subsides nécessaires pour continuer les hostilités. I,es dispositions particulières des deux rois concouraient d’ailleurs avec celles de leurs sujets. Philippe soupirait après la paix , parce qu'il brûlait du désir de retourner en Espagne ; accoutumé dès son enfance au climat et aux mœurs de ce pays, il y était attaché par une si forte prédilection , qu'il se trouvait malheureux dans tonie autre partie de ses états. Mais comme ni la décence ni sa propre sûreté ne lui permettaient dequitter les Pays-Bas et de hasarder un voyage en Espagne pendant la durée de la guerre , l'idée d’une paix qui lui laisserait la facilité de satisfaire ce désir ne pouvait manquer de lui être très agréable. Henri , de son côté . n’avait pas moins d’empressement de se voir délivré du fardeau et des embarras de la guerre , afin de pouvoir porter toute son attention et employer toute la force de son gouvernement à exterminer les opinions des réformateurs , lesquelles se propageaient avec tant de rapidité à Paris et dans les autres grandes villes de France , que leurs progrès commençaient à devenir redoutables pour l’église établie.

Indépendamment de ces considérations publiques et reconnues, qui résultaient de l’état desdeux royaumes en guerre, ou des dispositions personnelles de leurs souverains respectifs , il s’élait formé à la cour de Henri une intrigue aeerètequi contribua autant qu'aucun autre motif à accélérer et à faciliter la négociation de la paix. Le connétable de Montmorency, pendant sa captivité , voyait avec l'inquiétude jalouse d'un rival les sucrés rapides et la faveur toujours croissante du duc de Guise; il regardait chaque vicluire remportée par relui-ei commit

HISTOIRE DE CHARLES-Ql'INT. 11568]

une nouvelle blessure faite à sa propre réputation , et il savait avec quelle adresse on ferait •servir ces avantages à affaiblir son crédit auprès du roi et à accroître celui du duc. Il craignait <|ue ces artifices ne fissent par degrés assez d'impression sur l'esprit facile et faible de Henri , pour effacer jusqu'aux restes de l'ancienne affection que ce prince avait eue pour lui. Mais le connétable ne voyait aucun moyen de prévenir cet accident , à moins qu'il ne lui fflt permis de retourner à la cour, pour y essayer si , par sa présence , il ne pourrait pas faire échouer tous les projets de ses ennemis et ranimer les tendres sentimens qui l'avaient si long-temps uni avec Henri , sentimens accompagnés d une confiance si entière, qu'ils ressemblaient beaucoup plus à l'intimité privée d'une amitié, qu'à res liaisons froides et intéresséesqui s établissent quelquefois entre un mi et un de ses courtisans.

Tandis que Montmorency formait des plans et des viens pour son retour en France, avec beaucoup d'inquiétude et d’activité, mais avec peu d’espérance de succès, un incident imprévu vint seconder ses désirs et ses efforts. If cardinal «le Lorraine, <|ui avait partagé avec son frère la faveur du roi et l’autorité qui en était le fruit , ne soutint pas la prospérité avec autant de discrél ion que le duc de Guise : enivré de sa bonne fortune, il oublia rombirn son frère et lui étaient redevables de leur élévation à la duchesse de Valentinois; et, par une vanité ridicule . il ne parut l'attribuer qu'à l’importance et aux services de sa maison. Il poussa l'ingratitude jusqu’à négliger non -seulement sa bienfaitrice, mais encore jusqu’à la traverser dans scs projets , et à parler de sa personne et de son caractère avec !a liberté la plus injurieuse.

Celle femme ejtraordinairc, qui, si nous en croyons scs contemporains, conserva jusqu a l’àgc de soixante ans la brouté et les charmes de la jeunesse , était toqjours idolâtrée par le roi; elle ressentit vivement un semblable affront, et se disposa à en tirer une prompte vengeance. Comme elle ne vit pas de meilleur moyen pour supplanter les princes de Lorraine, que d’associer ses intérêts avec ceux de Montmorency, clic proposa, pour gage de cette union , de donner une de ses filles en mariage à ’ nn des fils du connétable, qui accepta la proposition avec empressement. Après avoir ainsi

cimenté cette alliance, la duchesse employa tout l’empire qu’elle avait sur Henri pour fortifier ses dispositions à la paix et lui faire prendre les mesures nécessaires pour l’obtenir. Elle insinua qu’il serait très convenable que les ouvertures en fussent faites par le connétable , èt que cette négociation, confiée à sa prudence, ne pouvait manquer d’avoir le succès qu'on en désirait.

Henri . accoutumé dès long-temps à confier aux talons du connétable les affaires les plus importantes, n’avait besoin que de cet encouragement pour revenir à ses anciennes habitudes : il lui écrivit sur-le-champ avec son ton ordinaire de familiarité et d’amitié , et l’autorisa en même temps à saisir la première occasion de sonder les dispositions de Philippe et de ses ministres à l’égard de la paix. Montmorency prit la voie la pins convenable pour réussir : il s’ouvrit au duc rie Savoie. Ce prince, malgré les grands emplois auxquels il avait été élevé et la gloire militaire qu’il avait acquise au service d'Espagne , était las de rester en exil , et brûlait de retourner dans ses états , et comme il n’avait aucune espérance de les recouvrer par la force des armes, il regardait un traité définitif entre la France et l’Espagne comme le seul événement qui pût le faire rentrer dans les domaines dont on l’avait dépouillé. Il connaissait 1rs sentimens particuliers qui faisaient pencher Philippe vers la paix ; et il n’eut pas de peine à l'engager non-seulement à écouter des propositions d'accommodement , mais même à permettre au connétable de retourner en France , sur sa parole , pour y fortifier les dispositions pacifiques de son souverain. Henri reçut Montmorency avec les marques d'estime les plus flatteuses; l'absence, au lieu d'éteindre ou même d'affaiblir son amitié , paraissait en avoir augmenté la vivacité; et dès le moment que le connétable reparut à la cour, il prit plus d'empire sur le cœur du roi qu'il n'en avait jamais eu. Le cardinal de Lorraine et le duc de Guise cédèrent prudemment à ce torrent de faveur, auquel ils auraient vainement tenté de s'opposer ; ils se bornèrent aux objets de leur di^partemcnt . et laissèrent le connétable et la duchesse de Valentinois gouverner à leur gré les affaires du royaume. Ces favoris déterminèrent bientût Henri à nommer des plénipotentiaires (tour traiter de la paix ; Philippe en nomma de son côté. L’abbaye de Ccrcamp fut indiquée

kjOI

pour le lieu du congrès; et l'on convint aussitôt de terminer par une suspension d'armes toutes les opérations militaires.

Tandis que ces mesures préliminaires préparaient la conclusion d'un traité qui rendit la tranquillité à toute l'Europe. Charles- Quint, dont l’ambition y avait porté si long- temps le trouble , termina sa carrière dans le monastère de Saint-Just. Charles, entrant dans cette retraite, s’était soumis à un genre de vit. qui aurait convenu à un simple gentilhomme d'une fortune modique. Sa table était servie avec propreté, mais avec simplicité ; il n'avait qu'un petit nombre de domestiques, et il vivait familièrement avec eux. 11 avait absolument aboli, pour le service de sa personne, toute espèce d’étiquette et de cérémonie gênante, comme incompatibles avec l'aisance et le repos où il voulait couler le reste de ses jours. la douceur du climat , jointe 5 l'éloignement des affaires et des soins du gouvernement, avait calmé sensible ment la violence de sa goutte et sus|iendu les douleurs aiguës dont il avait été si long-temps tourmenté; de sorte que dans cette humble solitude, il goôta peut-être une satisfaction pius pure et plus parfaite que toutes ses grandeurs ne lui en avaient jamais procuré. Les pensées et les vues ambitieuses qui l'avaient si long-temps occupé et agité étaient entièrement effacées de son esprit; loin de reprendre auciiuc partaux événemens politiques de l'Europe, il n'avait pas même la curiosité de s'en informer; il semblait voir cette scène tumultueuse qu'il avait quittée avec tout le mépris et l'indifférence d'un homme qui en avait reconnu la frivolité, et qui jouissait du plaisir de s'ètre dégagé de ses liens.

D’autres amusemens et d’autres objets l’occupèrent dans sa retraite. Quelquefois il cultivait de ses propres mains les plantes de son jardin; quelquefois, suivi d'un seul domestique à pied, il allait se promener dans un bois voisin , monté sur un petit cheval , le seul qu'il eût conservé. Souvent ses infirmités le retenaient dans son appartement, et le privaient de ces récréations actives; alors il recevait la visite de quelques 'gentilshommes qui avaient leurs habitations près du couvent, et il les admettait familièrement St sa table, ou bien il s'occupait à faire quelque ouvrage curieux de mécanique et à étudier les principes de cette science , pour laquelle il avait

toujours montré beaucoup de goût et de dispositions. Il avait même engagé Turriano, un des plus ingénieux mécaniciens de son siècle , à l'accompagner dans sa solitude; il travaillait avec lui à construire des modèles des machines les plus utiles, et à faire des expériences sur leurs propriétés respectives; et il n'était pas rare que les idées du monarque servissent à perfectionner les inventions de l’artiste. Il se délassait quelquefois à des ouvrages de mécanique purement curieux et singuliers; il faisait des figures qui , au moyen de ressorts intérieurs, imitaient les mouvemens et les gestes humains . au grand étonnement des moines ignorans, qui, voyant des effets qu'ils ne pouvaient comprendre, tantôt se défiaient de leurs propres sens, tantôt soupçonnaient Charles et Turriano d'être eu commerce avec des puissances invisibles. Il prenait un plaisir particulier à construire des horloges et des montres; ayant trouvé, après des essais multipliés, qu’il lui était impossible d'en faire marcher deux exactement l’une comme l'autre, il ne put s'empêcher, dit -on, de réfléchir , avec un mélange de surprise et de regret , sur sa propre folie , en se rappelant le temps et les soins qu’il avait employés vainement [unir inspirerait! hommes une rigoureuse uniformité de senlimeut sur Tes dogmes compliqués et mystérieux de la religion.

Quelles que fussent les autres occupations qui remplissaient le reste de son temps, il en réservait constamment une grande partie pour des exercices de piété. Soir et matin, il assistait régulièrement au service divin dans la chapelle du monastère. Il prenait beaucoup de plaisir St lire des livres de dévotion , particulièrement les ouvrages de saint Augustin cl de saint Bernard ; et il avait des conversations fréquentes sur des sujets de religion avec sou confesseur ou avec le prieur du couvent.

la- genre de vie que Charles avait embrassé était digne d'un homme parfaitement dégagé de tous les soins de ce monde, et pré|>aré à passer dans l'autre; la premii-re année de sa retraite s'écoula ou dans des amusemens innoccns qui adoucissaient ses peines et délassaient son esprit fatigué par une longue et excessive application aux affaires, uu dans des occupations pieuses qu’il regardait comme essentielles pour se disposer à un autre état. Mais environ six mois

avant sa mort, la goutte, qui lui avait laissé un intervalle plus long que de coutume, reparut avec un surcroît de violence. Son tempérament épuisé cul il peine assez de force pour soutenir une si Forte secousse , qui affaiblit son âme ainsi que son corps; dès ce moment, à peine retrouvet-on quelques traces de celte raison saine et mâle qui avait distingué Charles de ses contemporains. Une superstition timide et servile flétrit son esprit. Il perdit le goût de toute espèce d'amusemens, et tâcha d’assujettir sa vie à toute l'austérité de la règle monastique. 11 ne désirait plus d'autre société que celle des moines, et passait presque tout son temps à chanter avec eux les hymnes du Missel. Pour expier ses péchés , il se donnait en secret la discipline avec une rigueur si excessive, qu'après sa mort on trouva le fouet de cordes dont il se servait teint de son sang. Ce n'était pas encore assez de ces actes de mortification qui, quoique sévères, .n'étaient pas sans exemple. L’inquiétude, la défiance et la crainte, qui accompagnent toujours la superstition, troublaient de plus en plus son esprit , et diminuant il scs yeux le mérite de ce qu'il avait fait, le portaient â cherclier quelque acte de piété extraordinaire et nouveau , qui pût signaler son zèle et attirer sur lui la faveur du ciel. L’idée à laquelle il s’arrêta est une des plus bizarres et des plus étranges que la superstition ait jamais enfantées dans une imagination faible et déréglée. Il résolut de célébrer ses propres obsèques avant sa mort. Kn conséquence, il se fit élever un tombeau dans la chapelle du couvent. Ses domestiques y allèrent en procession funéraire, tenant des cierges noirs dans leurs mains; et lui-même il suivait enveloppé d’un linceul. On l’étendit dans un cercueil avec beaucoup de solennité. On chanta l'office des morts; Charles joignait sa voix aux prières qu'on récita pour le repos de son âme , et mêlait ses larmes avec celles que répandaient les assistans, comme s’ils avaient célébré de véritables funérailles. La cérémonie se termina par jeter, suivant l'usage, de l’eau bénite sur le cercueil, et tout le monde s’étant retiré, les portes de la chapelle furent fermées. Charles sortit alors du cercueil et se retira dans son appartement plein des idées lugubres que cette solennité ne pouvait manquer d'inspirer *. Soit que la longueur de b cérémonie 1 Sirada. de Bell Br! g., lib. i. p. 1t. Thuan., p. 723.

l’eût fatigué, soit que cette image de mort eût fait sur son esprit une impression trop forte , il fut saisi de la fièvre le lendemain. Son corps exténilé ne put résister â la violence de l'accès, et il expira le 21 de septembre, âgé de cinquantehuit ans six mois et vingt-cinq jours.

Comme Otaries fut, par son rang et sa dignité , le premier souverain de son siècle, le rôle qu'il joua fut aussi le plus brillant , soit que l’on considère la grandeur , la variété ou le succès de ses entreprises. Ce n'est qu'en observant avec attention sa conduite, non en consultant les louanges exagérées des Espagnols ou les critiques partiales des Français, qu'on peut se former une juste idée du génie et des talens de ce prince. Il avait des qualités particulières, qui marquent fortement son caractère , et qui non-seulement le distinguent des autres princes scs contemporains, mais encore expliquent cette supériorité qu'il conserva si long-temps sur eux. Dans tous les plans qu'il concerta il porta toujours une prudence et une réserve qu’il tenait de la nature autant que de l'habitude. Né avec des talens qui se développèrent lentement et ne parvinrent que tard â la mafurité, il s'était accoutumé à peser tous les objets qui l’intéressaient avec une attention exacte et réfléchie. Il y portait toute l’activité de son âme; il s'y arrêtait avec l'application la plus sérieuse sans se laisser distraire par le plaisir ni refroidir par aucun amusement; et il roulait en silence son objet dans son esprit. Il communiquait ensuite l’affaire à scs ministres, et, après avoir écouté leurs opinions , il prenait son parti avec une fermeté qui accompagne rarement cette lenteur dans les délibérations. Aussi toutes IcsopéralionsdeCharlcs, bien différentes des saillies brusques et inconséquentes de Henri Ylll et de François 1OT, avaient l'air d'un système lié , dont toutes les partiei étaient combinées, tous les effets prévus, et où l’on axait même pourvu aux accidcns. Sa célérité dans l'exécution n'était pas moins remarquable que sa patience dans la délibération. Il consultait avec phlegme, mais il agissait avec activité; et il ne montrait pas plus de sagacité dans le choix des mesures qu'il avait â prendre que de fécondité de génie dans l’invention des moyens

Sandov. , lib. u. p. 609, etc. Miniana, Continuât. Mariait. , toi. IV, p. 216. Vers v Zuniga, f lda dtt Carlos,

propres 5 en assurer te succès. Il n’avait pas reçu de la nature l'esprit guerrier, puisque dans l’âge où le caractère a le plus d'ardeur et d’impétuosité, il resta dans l'inaction; mais lorsque enfin il prit le parti de se mettre à la tète de ses armées, son génie se trouva tellement fait pour s'eiicrcer avec vigueur sur quelque objet qu'il embrassât, que bientôt il acquit une connaissance de l'art de la guerre et des talens pour le commandement qui le rendirent l'égal des plus habiles généraux de son siècle. Charles possédait surtuut au plus haut degré la science la plus importante pour un roi , celle de connaître les iiommes et d’adapter leurs talens aux emplois divers qu'il leur confiait. Depuis la mort de Cliièvres jusqu’à la fin de son règne , il n’employa aucun général, aucun ministre, aucun ambassadeur, aucun gouverneur de province dont les talens ne fussent pas proportionnés au service qu'il en attendait. Quoique dépourvu de cette séduisante aménité de moeurs qui distinguait François 1er et lui gagnait les coeurs de tous ceux qui l'approchaient , Charles n’était pas privé des vertus qui assurent la fidélité et l'attachement, il avait une confiance sans bornes dans ses généraux, il récompensait avec magnificence leurs services, il n'enviait point leur gloire et ne paraissait pas jaloux de leur pouvoir. Presque tous les généraux qui commandèrent ses armées peuvent être mis au rang des plus illuslrescapitaines;lesavanlages qu'il remporta sur ses rivaux furent évidemment l'effet des talens supérieurs des officiers qu'il leur opposa ; cette circonstance pourrait , en quelque sorte, diminuer son mérite et sa gloire, si l'art de déméler et d'employer les meilleurs instruinens n'était pas la preuve la moins équivoque du talent de gouverner.

Ou remarque cependant dans le caractère politique de Charles des défauts qui doiveut affaiblir beaucoup l'admiration qu'excitent ses talens extraordinaires. Il était dévoré d’une ambition insatiable : quoiqu'il y eût peu de fondement à l’opinion généralement répandue de son temps, qu’il avait formé le chimérique projet d’établir une monarchie universelle eu Europe , il est cependant certain que le désir de se distinguer comme conquérant le précipita dans des guerres continuelles qui épuisèrent et écrasèrent ses sujets, et ne lui laissèrent pas le temps

de s'occuper à perfectionner dans ses états la police intérieure et les arts, objets les plus digues d'occuper un prince qui fait du bonbeur de ses peuples le but de son gouvernement.! Charles ayant , dès sa jeunesse , réuni la cou-' ronne impériale aux royaumes d’Espagne et aux domaines héréditaires des maisons d'Autriche et de Bourgogne, tant de titres et de puissance lui ouvrirent une si vaste carrière de projets ambitieux, et l’engagèrent dans des entreprises si compliquées et si épineuses qu’il sentitsouvent que l’exécution en surpassait ses forces; alors il eut recours à de bas artifices, indignes de la supériorité de sou génie; quelquefois même il s'écarta des règles de la probité d’une manière déshonorante pourun grand prince. Sa politique insidieuse et perfide était encore plus frappante et .plus odieuse par le contraste du caractère franc et ouvert de ses deux contemporains, François 1er et Henri V1U. Quoique cette différence fût particulièrement l’effet de la diversité du caractère de ces princes, on doit aussi l’attribuer en partie à une opposition dans les principes de leur conduite politique , qui peut faire excuser à quelques égards ce vice de Charles , sans cependant le justifier entièrement. François et Henri , presque toujours entraînés par l’impulsion de leurs passions , se précipitaient avec violence vers le but qu’ils avaient en vue. Les mesures de Charles , étant le résultat d’une réflexion froide et tranquille, étaient combinées avec art et formaient un système régulier. Les hommes du caractère des premiers poursuivent naturellement l’objet de leurs désirs, sans chercher de déguisement et sans empluyer d’adresse : ceux du caractère de Charles sont portés, soit en concertant , soit en exécutant leurs projets , à recourir à des finesses qui conduisent toujours à l'artifice et dégénèrent souvent en fausseté.

I.a tradition nous a laissé , sur le caractère privé et la conduite domestique de Charles- Quint , des détails moins circonstanciés et moins intéressât» qu’on n'aurait dû l’attendre en considérant le grand nombre des auteurs qui ont entrepris l'histoire de sa vie, mais ces particularités ne sont point l'objet de cet ouvrage, où je me suis proposé de rapporter les événemens du règne de ce prince, et non de peindre ses vertus ou ses défauts privés.

Cependant les plénipotentiaires de France,

488 HISTOIRE DE CH ARl.ES-QUINT. 11669]

d'Espagne et d'Angleterre continuaient leurs conférences à Cercamp : chacun d’eux fit d’abord au nom de sa cour des demandes exagérées , suivant l'usage des négociateurs ; mais comme ils désiraient tous également la paix , ils étaient -disposés à se relâcher mutuellement de leurs prétentions, pour lever tous les obstacles qui s’opposeraient â un accommodement. La mort de Charles-Quint était pour Philippe nue nouvelle raison de hâter la conclusion d’un traité, parce qu'elle augmentait encore l’impatience qu'il avait de retourner en Espagne , où il n’y avait plus personne au-dessus de lui. Cependant, malgré les désirs réunis de toutes les parties intéressées à la paix, il survint un événement qui occasions un délai inévitable dans les négociations. Environ un mois après l’ouverture des conférences à Cercamp, Marie d'Angleterre mourut après un règne court et sans gloire, et Élisabeth, sa sœur, fut proclamée reine avec une joie universelle. Comme les plénipotentiaires voyaient expirer leurs pouvoirs par la mort de Marie , ils ne purent continuer leurs négociations sans avoir une commission et des instructions de leur nouvelle souveraine.

Henri et Philippe virent avec un égal degré d’inquiétude l'élévation d’Élisabeth au trùne d'Angleterre. Comme , pendant l’administration soupçonneuse de Marie, Élisabeth s’était conduite, dans la situation délicate et difficile où elle se trouvait , avec une prudence et une adresse fort au-dessus de son âge, ces deux princes avaient pris la plus haute idée de ses talens , et s’attendaient déjà â un régne bien différent de celui de sa sœur. Ils sentaient également combien il était important de se la rendre favorable , et ils employèrent â l’envi les moyens les plus propres â se concilier sa confiance. Chacun d’eux avait en sa faveur une circonstance propre à intéresser Élisabeth ; Henri lui avait offert un asile dans ses états , au cas que les violences de Marie la missent dans la nécessité de chercher sa sûreté hors de l’Angleterre. Philippe avait, par son crédit, empêché Marie de sc porter aux dernières extrémités contre sa sœur. Ils tâchèrent l’un et l’autre de foire valoir ces circonstances. Henri écrivit â Élisabeth et lui fit les protestations les plus vives d’estime et d’attachement ; il lui représenta la guerre qui s'était allumée entre les deux royaumes, non comme une

querelle nationale, mais comme l’effet de l'aveugle complaisance de Marie pour les désirs de son mari; il la conjura de sc dégager d'une alliance qui avait été si funeste â l’Angleterre, et à foire avec lui une paix particulière, sans y mêler ses intérêts avec ceux de l’Espagne, dont elledcvait absolument se séparer. Philippe, d'un autre côté, craignant de voir finir sa liaison avec l’Angleterre, liaison dont il avait récemment reconnu toute l’importance dans sa rupture avec la France , non-seulement fit à Élisabeth les déclarations les plus positives de son attachement pour elle et de la résolution où il était d'entretenir avec elle la plus étroite amitié: afin de confirmer et de perpétuer leur union . il lui offrit même de l'épouser, et s’engagea d'obtenir du pape des dispenses pour ce mariage.

Élisabeth pesa les propositions des deux rois avec l’attention la plus sérieuse, et avec ce discernement de scs vrais intérêts qu’on a toujours remarqué dans ses délibérations. Elle reçut d’abord assez favorablement l’ouverture que lui faisait Henri d’une négociation séparée, parce que c’était un moyen d’ouvrir avec la France une correspondance dont elle pouvait tirer beaucoup d’avantage , si Philippe ne montrait pas assez de zèle et d’activité pour lui assurer les conditions qu’elle se proposait de tirer d’un traité commun. Cependant elle ne sc prêta â la proposition de Henri qu’avec beaucoup de réserve et de circonspection, dans ta crainte d’alarmer le caractère soupçonneux de Philippe, et de perdre un allié en cherchant â gagner un ennemi Henri luimême, par un trait impardonnable d'indiscrétion , empêcha Élisabetli de pousser sa correspondance avec lui aussi loin qu’il l'aurait fallu pour offenser et aliéner Philippe. Dans le temps qu'il s'occupait, avec la plus grande assiduité, Â gagner l'amitié d'Élisabeth , il céda avec une imprudente facilité aux sollicitations des princes de Lorraine , et permit â sa belle-fille, la reine d’Écosse, de prendre le titre et les armes de reine d’Angleterre. Celle prétention déplacée, qui a été la source des malheurs de Marie Stuart, éteignit tout d’un coup la confiance qui commençai! â s’établir entre Henri et Élisabeth, et fit nallre â la place la défiance, le ressentiment et la haine. La reine d’Angleterre jugea dès lors

1 Fort», 1. 1, p <•

XjOi

11659] LIVRE XII. m

qu’elle devait unir étroitement ses Intérêts avec ceux de Philippe, et n’al tendre la paix que des négociations qu'elle traiterait conjointement avec lui

Comme immédiatement après son avènement, elle avait donné des pouvoirs aux mêmes ambassadeurs qui avaient été nommés par sa sœur, elle leur enjoignit d’agir en tout de concert avec les plénipotentiaires d'Espagne, et de ne faire aucune démarche sans en avoir auparavant conféré avec eux. Mais quoiqu'elle jugeât qu’il était de la prudence d’avoir cet air de confiance dans le roi d'Espagne, elle sut jusqu'où elle devait aller, et ne témoigna aucune inclination il accepter la proposition extraordinaire de mariage que Philippe lui avait faite. Les Anglais avaient montré si ouvertement combien ils détestaient le choix que Marie avait fait dece prince, qu’il y aurait eu de l’imprudence il les irriter . en renouvelant une si odieuse union. Elle connaissait d’ailleurs trop bien le caractère dur et impérieux de Philippe pour songer à en faire son époux. Elle ne croyait pas d'ailleurs qu'une dispense du pape pût l'autoriser à l’épouser ; elle eût par-là condamné elle-même le divorce de son père avec Catherine d’Arragon, et reconnu que le mariage d'Anne de Boulen sa mère, avec Henri VIH, était nul , et par conséquent que sa naissance était illégitime. Mais quoiqu'elle fût bien déterminée à ne pas accéder à la proposition de Philippe, la situation de scs affaires ne lui permettait pas de la rejrtcr positivement. Elle fit donc nne réponse vague , mais où il entrait tant d’estime pour Philippe , que s'il ne pouvait rien en conclure pour le succès de ses désirs, du moins elle ne lui ûtait pas l'espérance.

Cet artifice et la prudence avec laquelle Élisabeth sut pendant quelque temps cacher ses sentimenset scs intentions à l’égard de la religion, séduisirent tellement Philippe , qu'il épousa avec la plus grande chaleur les intérêts de cette reine dans les conférences qui se renouvelèrent à Cercamp, et se continuèrent ensuite à Cateau-Cambrésis. Pour conclure un traité définitif qui devait concilier les droits et les prétentions de tant de princes, il y avait lapt de points obscurs et embrouillés à éclaircir, tant de détails minutieux à discuter, que la négocia-

1 Strype, Annal* of lhe. lie formation , 1. 1, p. If. Cane, But. ofEnfUuid, l lit, p. 375,

tion paraissait devoir traîner en longueur ; mais le connétable de Montmorency, passant alternativement aux cours de Paris et de Bruxelles pour prévenir ou écarter toutes les difficultés, mit tant d’activité et d’adresse dans ses démarches, que tous les objets de contestation furent enfin conciliés d’une manière très satisfaisante pour Henri et pour Philippe, et tout fut disposé pour mettre la dernière main au traité qu'ils devaient conclure entre eux. la: seul obstacle qui en retardât l’exécution, venait des prétentions de l'Angleterre : Élisabeth demandait du (on le plus absolu la restitution deCalaiscomme une condition essentielle de son consentement à la paix; Henri refusait de céder cette importante conquête, et l’un et l'autre paraissaient avoir pris , à cet égard , une résolution que rien ne pouvait changer. Philippe appuyait vivement la demande d’Élisabeth , mais ce n’était point par un motif d’équité envers les Anglais ejt pour contribuer à leur faire recouvrer ce qu’ils avaient perdu en épousant sa cause; ce n’était pas non plus dans la seule vue de plaire à Élisabeth par ce témoignage de zèle pour ses intérêts; le but de ce prince était de rendre la France moins formidable, en restituant à ses anciens ennemis une place qui leur donnait un accès facile dans le cœur du royaume. Cependant l'ardeur avec laquelle il appuyait les instances des plénipotentiaires anglais commença à se ralentir. Élisabeth, se sentant bien affermie sur son trône, avait commencé, dans le cours de la négociation, à prendre ouvertement des mesures vigoureuses, non-seulement pour détruire ce que sa sœur avait fait en faveur du papisme , mais même pour établir sur de solides fondemens la religion protestante; Philippe fut dés lors convaincu que son projet d'épouser Élisabeth avait toujours été chimérique, et qu’il ne devait plus y penser. Dès ce moment ses instances en faveur de cette princesse furent plus froides et plus vagues, et il ne les continua que par décence et par des considérations politiques très éloignées. Élisabeth devait s’attendre à ce changement de conduite, et le remarqua bientôt ; mais comme rien n’était plus contraire aux intérêts de son peuple et plus incompatible avec scs plans d’administration intérieure que la durée d'une guerre avec la France, elle sentit la nécessité de se soumettre aux conditions que lui imposait la

situation de ses affaires , et de se préparer à se voir abondonnée d'uu allié qui ne tenait plus à elle que par un faible lien, à moins qu’elle- ne réduisit promptement ses prétentions à des demandes modérées et raisonnables. Elle donna en conséquence de nouvelles instructious à scs ambassadeurs, et les plénipotentiaires de Philippe agissant comme médiateurs entre ceux de la France et de l'Angleterre1 , on trouva un ex- ; édient qui semblait autoriser Elisabeth à se relâcher de la hauteur de ses premières propositions à l'égard de Calais. Tous les articles moins importuns furent arrangés sans difficultés et sans délai. Philippe craignant de paraître avoir abandonné les Anglais, voulut que le traité de paix entre Henri et Elisabeth, fût conclu dans les formes, avant celui qu'il négociait avec le même monarque. Le premier fut signé le 2 d’avril et l’autre le lendemain.

Le traité entre la France cl l’Angleterre ne contenait aucun article important que celui qui concernait Calais. Il fut stipulé que Henri resterait en possession de celte place avec toutes scs dépendances pendant huit ans, et qu'à l’expiration de ce terme, il la rendrait à l’Angleterre ; qu'en cas de refus de la rendre, il paierait cinq cent mille couronnes, pour le paiement desquelles sept ou huit riches négocians qui ne seraient pas scs sujets donneraient des sûretés suffisantes ; que cinq Français de distinction seraient livrés comme otages, jusqu’à ce que ces sûretés fussent fournies; que lors même que les ciuq cent mille couronnes auraient été payées, le droit des Anglais sur Calais resterait toujours entier; que le roi et la reine d'Ecosse seraient compris dans le traité; que si Henri ou ses alliés violaient la paix par quelque acte d’hostilité, celui-ci serait obligé de rendre à l’iustant Calais, et que, d’un autre colé, si les infractions à la paix venaient d'Elisabeth , fleuri , ainsi que le roi et la reine d'Ecosse, seraient dispensés de tous les engagemens qu'ils contractaient par le traité.

Malgré l'attention rechercbécqui semble avoir dicté toutes ces précautions, il est évident que Henri n'était pas dans l'intention de rendre Calais, et il n’est pas probable qu'Êlisalteth s'attendit à celte restitution : il était bien difficile

1 (orbes, lib. I , p. 59. «

que pendant le cours de huit ans cette reine vécût dans une union assez parfaite avec la France et l'Ecosse pour ne pas donner à Henri quelque prétexte d'alléguer quelle avait violé le traité, et en supposant même que cet espace de temps s’écoulât sans qu'il y eût de part ni d’autre aucuu sujet de plainte, Henri avait le choix de payer la somme stipulée, et Elisabeth n'avait d'autre moyen pour soutenir sou droit que la force des armes. Cependant en rédigeant dans cette forme les articles du traité qui regardaient Calais, Elisabeth contentait tous ses sujets; elle donnait aux politiques éclairés une preuve de son adresse, en colorant ce qu'elle ne pouvait empêcher; elle amusait la multitude par l'espérance de recouvrer bientôt cette place dont l'abandon total aurait pu paraître une honteuse lâcheté.

L’expédient que Montmorency mit en œuvre pour faciliter la conclusion de la paix entre la France et l’Espagne fut de négocier deux traités de mariage; l’un entre Elisabeth, tillr aînée de Henri, et Philippe, qui supplanta l'infortuné Don Carlos son fils , à qui cette princesse avait été promise dans les premières conférences de Cercamp; l'autre entre Marguerite, sœur de Henri, et le duc de Savoie. Quelque faibles que soient les liens du sang parmi les princes , et quelque peu d'égard qu'ils puissent y avoir lorsqu'ils sont animés par des vues d'ambition, ils veulent cependant quelquefois paraître déterminés par ces affections domestiques , et ils les allèguent pour justifier des démarches qu’ils jugent nécessaires , mais qu'ils reconnaissent être contraires à la politique ou à l'honneur. Tel fut l’usage que fit Henri des deux propositions de mariage auxquelles il donna son consentement. Il assura un établissement honorable pour sa sœur et sa fille, et en considération de cet arrangement, il souscrivit, en faveur de Philippe et du duc de Savoie , à des conditions que, sans ce prétexte , il n'eût jamais osé approuver.

Les principaux articles du traité entre la France et l'Espagne furent , qu'il y aurait une amitié sincère et perpétuelle entre les deux couronnes et leurs alliés respectifs ; que les deux monarques travailleraient de concert à procurer la convocation d'un concile général , pour arrêter les progrès de l'hérésie , et rétablir l’unité et la concorde dans l'église chrétienne; que

riss»! LIVRE XII. 491

toutes les conquêtes faites en deçà des Alpes, par l’ira on l’autre parti , depuis le commencement de la guerre en 1651, seraient réciproquement abandonnées ; que le duché de Savoie, la principauté de Piémont, le pays de Bresse , et tous les autres territoires précédemment soumis aux ducsdc Savoie, seraient rendus à Emmanuel Philibert , immédiatement après la célébration de son mariage avec Marguerite de France; à l’exception cependant des villes de Turin, Quicrs , Pignerol, Chiva et Villanova, dont Henri resterait en possession jusqu’à ce que ses prétentions sur ces places, du chef de sa grand’mère , eussent été jugées et décidées en justice réglée ; que tant que Henri retiendrait ces places, Philippe aurait la liberté de mettre des garnisons dans les villes de Verccil et d’Asti ; que le roi de France évacuerait sur-le-champ toutes les places qu’il occupait en Toscane et dans le pays de Sienne, et renoncerait à toutes prétentions futures sur ces places ; qu’il rendrait le marquisat de Montferral au duc de Manlouc ; qu'il pardonnerait aux Génois , et leur céderait les villes qu’il avait conquises dans file de Corse; que les princes et états auxquels ces cessions seraient faites , ne demanderaient aucun compte à leurs sujets de la conduite qu'ils ont tenue sons la domination d’une puissance étrangère , et que tout ce qui s'élait passé serait enseveli dans l'oubli. Le pape, l’empereur, les rois de Danemark , de Suède . de Pologne , de Portugal , le roi et la reine d’Écnssc , et presque tous les princes et états de la chrétienté furent compris dans ce traité de paix , comme alliés ou de Henri ou de Philippe

On vit ainsi la tranquillité renaître dans l’Europe. Toutes les causes de discorde qui avaient si long-temps divisé les monarques puissans de France et d'Espagne, et transmis des querelles héréditaires de Charles à Philippcet de François à Henri , parurent entièrement anéanties. Les Français seuls se plaignirent des conditions inégales d'un traité qu’avait accepté leur souverain trop facile, séduit par un ministre ambitieux qui voulait recouvrer sa liberté , et par une maîtresse artificieuse qui cherchait à satisfaire son ressentiment. Ils se récrièrent hautement contre la folie de céder aux ennemis delà France

' Recueil ilei Traitts, t, 11, p. 227.

cent quatre-vingt-neuf villes fortifiées tant dans les Pays-Bas qu’en Italie, en échange de trois petites villes de Saint-Quentin , de Ham et du Castelet. Ils regardaient comme une tache ineffaçable à la gloire de la nation de renoncer à de vastes territoires, si aisés à défendre, que l’ennemi , même après plusieurs années de victoires , n’aurait osé espérer de les arracher de leurs mains.

Mais Henri , sans être touché des sentimens de son peuple ni ébranlé par les représentations de son conseil, ratifia le traité, et remplit avec la plus grande fidélité tous les cngagetnêns qu’il avait pris. Le duc de Savoie se rendit à Paris avec un cortège nombreux , pour y célébrer son mariage avec la strur de Henri. Le duc d’AIbe dit envoyé à la même cour , à la tête d’une superbe ambassade , pour épouser Élisabeth au nom de son maître. Ils furent reçus l'un et l'autre avec la plus grande magnificence ; au milieu des réjouissances et des fêtes qui se donnèrent à cette occasion , Henri perdit la vie par un accident extraordinaire et assez connu. François H son fils, prince encore enfant , d’une constitution faible, d’un esprit plus faible encore, monta sur le trône. Bientôt après , Paul termina son règne impérieux et violent, en guerre avec tout le monde et mécontent de ses propres neveux. Ceux-ci , persécutés par Philippe, et abandonnés du successeur de Paul, qu’ils avaient eux-mêmes élevé par leur crédit sur le trône papal , furent condamnés au supplice que leur ambition et leurs forfaits avaient mérité; et leur mort fut aussi infâme que leur vie avait été criminelle. On vit ainsi disparaître presque en même temps tous les personnages qui avaient joué les rôles principaux sur le grand théâtre de l'Europe. Ln nouveau période d'histoire s’oitvre à cette époque; d'autres acteurs paraissent sur la scène , animés par d'autres vues et d’autres passions. De nouvelles querelles s'élèvent entre les princes , et de nouveaux plans d'ambition vont occuper et troubler le monde.

En réfléchissant sur les épiques de l'histoire, les plus fécondes en révolutions, on voit qu'il yj a une grande disproportion entre les changcmens qui se sont opérés et les efforts qui ont été faits. Les conquêtes ne sont jamais étendues ni rapides que parmi des nations dont les progrès dans l'art du gouvernement sont très iné-

m HISTOIRE DE CHARLES-QUI NT. 1659]

gaux. I>)rs<| uo Alexandre-le-Grand, b la tète d'un peuple brave, de mœurs .simples, formé à la (guerre par des institutions admirables, subjugua un état énervé par les excès du luxe et de la mollesse; lorsque Gengis-Kan et Tamerlau , conduisant des armées de barbares robustes, fondirent sur des uatious affaiblies par le climat le commerce et les arts, semblables ù des torrens rapides, ces couquérans détruisirent tout devant eux, subjuguant les royaumes et les provinces dans l’espace de temps qu'il fallait pour les traverser. Mais les peuples qui sont à peu près également civilisés et instruits ne sont pas exposés aux calamités d'une conquête soudaine. Leurs connaissances, leurs progrès dans l’art de la guerre, leur habileté en politique, sont presque au même degré. Alors le destin des états ne dépend pas d'une seule bataille. Ils ont dans leur constitution intérieure des ressources nombreuses. Un état même n'est pas seul intéresse A sa défense et à sa conservation; d'autres puis sances interviennent dans ses querelles, et balancent par leurs secours les avantages momentanés qu'un des deux partis peut avoir obtenus. Après des guerres longues et meurtrières, toutes les nations rivales se trouvent épuisées ; aucune n'est vaincue. Enfin on est forcé de conclure une paix qui laisse b chacune b peu près la même puissance et le même territoire.

Tel fut l’état de l’Europe pendant le règne de Charles -Quint. Aucun prince n'avait sur les autres assez de supériorité de forces pour ne trouver aucune résistance à ses efforts, aucun obstacle à scs conquêtes. Aucune nation ne surpassait les autres dans la scicure du gouvernement au point d'avoir acquis sur elles une prééminence marquée. Chaque état avait, par sa situation et son climat, des avantages et des inconvéniens; et ils étaient tous distingués par quelque caractère particulier, soit par l'esprit du peuple, soit par la forme de la constitution. Mais les avantages que l’un possédait étaient balancés par des circonstances favorables à d'autres ; et dcccttc combinaison il résultait qu'aucun n'avait une supériorité qui pût devenir funeste A tous. Dans ce siècle, ainsi qu'aujourd'hui , les nations de l'Europe étaient comme une grande famille, elles avaient des traits communs il toutes, qui formaient une ressemblance, et il y avait dans chacune des différences sensibles qui

les distiuguaicut; mais on ne voyait pas entre elles cette grande diversité de caractère et de génie qui , dans presque tous les périodes de l'histoire, a mis les Européens au-dessus de tous les autres habilans du globe, et semble avoir destiné les uns A commander, les autres à obéir.

Mais quoique cette ressemblance, cette égalité presque entière dans l'état des différentes nations de l'Europe eût rnqièché le règne de Charles- Quint d'être distingué par des conquêtes aussi étendues et aussi rapides qu'on en trouve des exemples dans d'autres époques de l'histoire, cependant tousles grands royaumesdecetlepartie du monde ont subi, pendant le cours de son administration, un changement très remarquable dans leur état politique, et ont été soumis il l'influence de certains événemens qui n'ont pas même aujourd'hui perdu toute leur activité , et qui continuent d'exercer encore leur action avec plus ou moins de force. Ce fut pendant le règne de Charles, et par une suite des continuels efforts que son ambition audacieuse fit faire aux différens royaumes de l'Europe, qu'ils acquirent plus de vigueur dans leur constitution intérieure, qu'ils apprirent à connaître leurs ressources , il sentir leur force, et à se rendre formidables aux autres. Ce fut aussi pendant ce règne que les divers états de l'Europe, auparavant isolés et désunis, s'unirent si intimement lesuns aux autres, qu'ils ne furnièrent plus qu’un grand système politique, et chacun d eux y prit un raug où il s'est maintenu depuis avec une constauce il laquelle on n'aurait pas dû s'attendre, après les événemens multipliés de deux siècles très agités.

Cependant li s progrès et les acquisitioas que fit la maison d'Autriche furent plus considérables, et en même temps plus sensibles et plus frappans que ceux des autres puissances. J'ai fait ailleurs l'éuumcration des vastes domaines dont Ciiarlcs-Quint hérita de scs ancêtres, tant autrichiens que bourguignons et espagnols; il y ajouta lui-même la couronne impériale, et, comme si c'eût été encore trop peu, les bornes de l'univers furent reculées et un nouveau monde fut soumis à son autorité. Par son abdication, les provinces de la Bourgogne et les royaumes d'Espagne, avec toutes leurs dépendances dans le nouveau et l'ancien monde , passèrent A Philippe; mais Charles transmit ces étals à son fils

dans une condition bien différente de relie où il les avait reçus : ils étaient augmentés par l'acquisition de nouvelles provinces, ils avaient pris l’habitude d’obéir à une administration ferme et vigoureuse , ils étaient accoutumés à des efforts aussi dispendieux que continus, peu connus en Europe avant le seizième siècle, quoiqu’ils fussent nécessaires pour soutenir la guerre entre des nations civilisées. l,es provinces de Frise, d’IJtrccht et d’Overyssel, qu’il avait achetées de leurs anciens propriétaires, et le duché de Gueldres dont il s’était rendu maître, en partie par la force des armes, en partie par les artifices de la négociation , formaient des accroissemens très importons aux domaines de la maison de Bourgogne. Ferdinand et Isabelle lui avaient laissé toutes les provinces d'Espagne , depuis le fond des Pyrénées jusqu'aux frontières de Portugal ; mais comme il resta constamment en paix avec ce royaume , il ne fit aucune acquisition de ce côté.

Charles n’avait cependant pas laissé d’étendre sa puissance dans cette partie de ses états. Par le succès de la guerre qu’il eut à soutenir avec les communes de Castille, il éleva sa prérogative royale sur les ruines des privilèges du peuple. Il laissa subsister le nom des cortès et la formalité de leurs assemblées; mais il anéantit presque entièrement leur autorité et leur juridiction, et il leur donna une nouvelle forme qui en fit un conseil de serviteurs de la couronne plutôt qu’une assemblée des représentons du peuple. Un des membres de la constitution ayant été ainsi mutilé, il était impossible que l’autre ne fût pas affecté du même coup , et n’y perdit quelqne chose. L’anéantissement du pouvoir populaire rendit la force aristocratique moins formidable. Les grands , entraînés par l’esprit guerrier de leur siècle, ou séduits parles honneurs qu’ils obtinrent û la cour, épuisèrent leur fortune dans le service militaire, ou en s’attachant S la personne du souverain. Ils ne redoutèrent [joint , peut-être même n’observèrent-ils pas les progrès dangereux de l'autorité royale , qui , cil leur laissant la vaine distinction de se couvrir en présence de leur maître, les dépouillait par degrés de la puissance réelle dont ils jouissaient- lorsqu'ils fermaient un corps et agissaient de concert avec le peuple. Le succès avec lequel Charles était parvenu û abolir les privi-

lèges des communes et S réprimer le pouvoir des

nobles de Castille, encouragea Philippe à attaquer les droits plus étendus encore du royaume d’Arragon. Les Castillans, déjà accoutumés à la soumission , prêtèrent leur secours pour imposer le même joug à leurs voisins plus heureux et plus indépendans. La volonté du souverain devint la loi suprême dans tous lits royaumes d'Espagne; alors des princes qui n'étaient plus arrêtés dans la combinaison de leurs plans par la jalousie du peuple , ni contrariés dans l’exécution par le pouvoir des nobles, furent en état de tendre à de grands objets et de réunir toutes les forces de l’étal pour atteindre à leur but.

En même temps que Charles , par l’extension de la prérogative royale, travaillait à rendre les rois d'Espagne maîtres dans l’intérieur , il augmentait la dignitéct la puissance de sa couronne par ses acquisitions au dehors. Il assurait û l'Espagne la paisible possession du royaume de Naples que Ferdinand avait usurpé par artifice, et qu’il conservait avec peine. Il réunit à la couronne d’Espagne le duché de Milan , une des provinces les plus fertiles et les plus peuplées de l’Italie, et il laissa scs successeurs, indépendamment de leurs antres domaines , les princes les plus puissans de cette contrée qui avait été si long-temps le théâtre où les grandes puissances de l’Europe se disputaient à l’cnvi la supériorité. lorsque les Français, par une suite du traité de Catcau-Cambrésis , eurent retiré leurs troupes de l’Italie, et totalement renoncé à leurs plans de conquête au-delà des Alpes , les Espagnols y devinrent plus puissans et leurs souverains furent en état, tant qne la monarchie conserva quelque degré de vigueur , d’avoir la principale influence sur tous les événemens qui se passèrent dans cette partie de l’Europe. Mais tous ces accroissemens d'autorité au dedans rt de domaines au dehors, dont les rois d'Espagne ont été redevables à Charles-Quint, sont peu considérables en comparaison de ses acquisitions dans le Nouveau-Monde. Ce ne furent pas des provinces, mais des empires qu'il réunit à sa couronne. l-cs immenses territoires qu’il y conquit , les sources inépuisables de richesses qu’il y découvrit, et les perspectives sans bornes qu’offrait dansions les genres cette grande découverte, ne pouvaient manquer d'exciter l’aclt-

Digitizi

494 HISTOIRE DE CHARLES-QUINT. (iôft9|

vilé de son successeur, rût-il etc moins ambitieux que Philippe, et de le rendre non-seulement entreprenant , mais encore formidable.

Tandis que la branehe aînée de la maison d'Autriche s'élevait à ce degré de supériorité en Espagne , la branche cadette , dont Ferdinand était le chef, devenait aussi très puissante en Allemagne. Ixs domaines héréditaires que cette maison possédait depuis long-temps en Allemagne , réunis aux royaumes de Hongrie et de Bohème, que Ferdinand avait acquis par son mariage, formaient une puissance respectable; et ce prince y ayant ajouté la couronne impériale, se trouva maître d’états plus étendus qu’aucun des empereurs précédent, i l’exception de Cbarlcs-Quinl , n'en avait possédé depuis plusieurs siècles. Heureusement pour l’Europe, le mécontentement de Philippe à l’occasion du refus que Ht son oncle de lui céder la couronne impériale, empêcha pendant quelque temps les princes de la maisou d'Autriche d'agir de concert , et produisit même entre eux une jalousie et une animusité sensibles. Cependant l'iutérét mutuel de ces princes éteignit par degrés une rivalité si peu [Hililique; la confiance sc rétablit entre eux, et l'agrandissement de leur maison dét int l’objet commun de toutes leurs démarches; ils donnèrent cl reçurent alternativement les secours dont ils avaieut besoin pour l’exécution de leurs plans, et les succès de chacun ajoutèrent à la considération et i l'importance de tous. Une famille si puissante et si ambitieuse devint un objet général de jalousie et de crainte; pendant tout uu siècle, toutes les forces, ainsi que la politique de l’Europe, eurent pour but de l’abaisser et de la traverser. Rien n’est plus propre i donner une idée frappaulc de l’ascendant que la maison d’Autriche avait pris eu Europe, et de la terreur quelle inspirait, que de considérer combien elle était encore formidable, lors même qu'après avoir épuisé ses forces par des efforts extraordinaires cl excessifs, l’Espagne ne fut plus que l’ombre d’un grand nom, et que ses rois furent tombés dans un état de faiblesse et d'imbécillité. Ixs nations européennes avaient si souvent éprouvé la supériorité de ses forces, et avaient été si constamment occupées à sc tenir en garde contre elle, que la crainte de cette puissance était devenue une espèce de sentiment habituel , dont l'influence se

conservait eucore quand les causes qui l’avaient fait naître ne subsistaient plus.

Tandis que la maison d’Autriche s'occupait avec tant de succès à étendre ses domaines, la France faisait peu d'acquisitions de territoire: tous scs projets de conquêtes eu Italie avaient échoué: elle n'avait encore formé aucun établissement considérable dans le Nouveau-Monde, et après les efforts vigoureux et continus de quatre règnes successifs , les limites du royaume étaient1 à peu prés telles que louis XI les avait laissées.! Mais si les progrès de la France, dans l'augmentation de son territoire, n'étaient |>as aussi ra pidesqueceux de la maison d’Autriche, ilsélaien peut-être plus sûrs, parce qu'ils étaient moins brusques et moins sensibles, lo conquête de Calais Ota aux Anglais le pouvoir de faire des invasious en France sans s'exposer au plus grand danger , et délivra les Français de la crainte d'un ancien ennemi, qui jusqu'alors |iouvait pénétrer en tout temps dans le royaume et retarder ou faire échouer l’exécution de leurs entreprises même les mieux concertées contre d'autres puissances. L'importante acquisition de Metz couvrait celle [tarde de leur frontière, qui auparavant était très faible et la plus exposée à une insulte. Ainsi la France, dès le moment où elle obtint ces nouvelles sûretés contre les attaques du dehors, a dû être regardée comme le plus puissant royaume de l'Europe. C'est eu effet de tous les étals du continent le plus heureusement situé, soit pour faire des conquêtes, soit pour se défendre. Des extrémités de l’Artois jusqu'au fond des Pyrénées, et du canal britannique jusqu'aux frontières de la Savoie et aux eûtes de la Méditerranée, ses domaines sont contigus et ue se pénètrent avec ceux d'aucuue autre puissance. Plusieurs des provinces les plus considérables, lesquelles étaient soumises il de grands vassaux de la couronne souvent eu guerre avec leur suzerain, étaient alors accoutumées i reconnaître l’autorité du roi et i lui obéir; et en devenant membres de la même monarchie , les habitaus de ces provinces avaient pris les senlimrns de la nation à laquelle ils s'étalent incorporés, et concouraient avec zèle à tout ce qui pouvait intéresser son honneur cl son avantage. Le pouvoir, le crédit dont on dé|>ouilla les nobles, passa tout entier à la couronne, la: peuple ne fut pas admis à partager leurs dé-

pouilles; il n’obtint aucun privilège nouveau, il 11'acquiL pas une portion plus étendue dans la législation. I^s rois de France , en travaillant à abaisser leurs grands vassaux, n'avaient pas consulté l'intérêt du peuple; ils n'avaient songé qu'à étendre leur prérogative; contens de les avoir entièrement soumis à l'autorité de la couronne , ils s’embarrassaient peu de délivrer les communes de l’ancienne dépendance où les tenaient les nobles de qui elles relevaient.

L'n monarque à la tète d'un peuple ainsi uni au dedans et à l’abri des entreprises du dehors, avait le droit de former de graudes entreprises et le pouvoir de les exécuter. Les guerres étrangères, qui avaient duré presque sans interruption depuis l’avénement de Charles VIII au trùne , avaient non-seulement entretenu et fortifié l'esprit belliqueux de la nation, en accoutumant les troupes aux fatigues du service militaire et en les formant en même temps à l'obéissance, elles avaient encore ajouté à leur ardeur naturelle la vigueur de la discipline. Une noblesse brave et active qui se regardait comme oisive et inutile lorsqu’elle n’était pas en campagne, qui ne connaissait guère d'autres amusemens que les exercices et les jeux militaires, qui ne voyait d'autre route à la puis sance, à la renommée ou à l'opulence que la guerre, ne pouvait pas souffrir que son souveverain restât long-temps dans l'inaction. Le peuple, étranger aux arts de la paix, était toujours prêt à prendre les armes au commandement dettes supérieurs; les dépenses des guerres longues soutenues dans des pays éloignés, l’avaient accoutumé à supporter des impositions qui peuvent paraître légères en les comparant au poids énorme des taxes modernes , mais qui paraîtront exorbitantes si on les compare i celtes qui étaient levées eu France, ou dans tout autre état de i’Kurope avant le règne de Ixxiis XI. Ainsi tous les membres dont le royaume était composé , étant également impatiens d'exercer leur activité, et en état de faire de grands jefforts, les entreprises et les opérations de la France ne durent pas être moins formidables en Europe que celles de l’Espagne. Les avantages supérieurs de sa situation , la contiguité et la masse de son territoire, et Tétât particulier de sa constitution politique, concouraient à rendre ses entreprises encore plus alarmantes et plus

décisives. Le roi exerçait une autorité absolue sur ses sujets; le peuple ne connaissait ni les occupations ni les habitudes qui donnent de l’éloignement ou de l'inaptitude pour la guerre; les nobles, quoique soumis au degré de subordination nécessaire dans un gouvernement régulier, conservaient encore la fierté et le courage, effet de leur ancienne indépendance. La vigueur des temps de la féodalité subsistait encore, mais sans l'anarchie qui en était la suite ; et les rois de France pouvaient employer avec avantage l’ardeur belliqueuse que cette ancienne et singulière institution avait allumée ou entretenait encore, sans être exposés à aucun des dangers ou des inconvénicns inséparables de ee système politique lorsqu’il était dans toute sa force.

Un royaume , dans l’état qu’on vient de décrire, est peut-être capable de plus grands efforts militaires que dans un période même où il aurait fait plus de progrès ; mais quelque redoutable , quelque funeste même aux autres nations que pût être une semblable puissance, les guerres civiles qui s'élevèrent alors dans cette monarchie préservèrent l'Europe des suites qo’ctic en aurait pu craindre. Pendant la moitié d'un siècle, laFrancc fut occupée et troublée par ces querelles intestines dont la religion fut le prétexte et l’ambition la cause , où les chefs des différentes factions déployèrent à Tenvi de grands talcns, mais où le gouvernement, sous une suite de règnes faibles, ne montra ni vigueur ni habileté. Ces troubles épuisèrent la force intérieure du royaume; l’esprit d’anarchie se répandit à tel point parmi les nobles , à qui la rébellion était familière et la contrainte des lois étrangère , qu’il fallut ensuite un long intervalle non-seulement pour rétablir la vigueur de la nation , mais encore pour raffermir l’autorité du prince, de sorte qu'il s'écoula encore bien du temps avant que la France pût tourner toute son attention vers les affaires dn dehors , et soutenir une guerre étrangère avec toutes ses ressources. Elle était encore bien loin de reprendre en Europe cet ascendant qu’elle a obtenu depuis Tadministrationdu cardinal de Richelieu , et que la situation ainsi que l’étendue de ses domaines, la nature de son gouvernement et le caractère de son peuple la mettent en état de conserver.

Tandis que les états du continent étendaient

4!)ü ' HISTOIRE DE CH ARLES-QUI.NT. I15S9J

leur pouvoir rl leur influence , l'Angleterre , de son côté, travaillait avec le même succès à augmenter sa force intérieure et A perfectionner son gouvernement. Henri VIH , peut-être sans en avoir l’intention , mais certainement sans un plan fixe et suivi, poursuivit le projet d'abaisser la noblesse , que la politique de son père Henri VU avait oommencê. L'orgueil et le caprice, qui dominaient dans son caractère, lui tirent employer de préférence dans l'administraliondesaffaires publiques des hommes nouveaux, parce qu’il les trouvait plus souples ou moins scrupuleux ; il leur confia l'autorité la plus étendue , et les éleva même aux places les plus distinguées par la dignité, ce qui ne pouvait manquer d'avilir et de blesser l'ancienne noblesse. En aliénant ou en faisant vendre les biens ecclésiastiques, dont le produit fut dissipé avec une profusion égale à la rapacité qui les avait envahis. et en accordant aux anciens propriétaires de terres le privilège de vendre leurs biens et d’en disposer par testament , il mit en circulation un fonds de richesses immenses, auparavant sans activité; par ce moyen il excita l'esprit d'industrie et de commerce , et lui donna du mouvement et de lenergie. la route du crédit et de l'opulence se t rouva ouverte aux personnes de tous les étals, l.’acrroisscment subit et excessif de la masse d'argent qu'occasiona en Espagne la découverte de l’Amérique fut funeste à l’industrie de ce royaume, au lieu que l'augmentation modérée de la masse des richesses qui circulaient en Angleterre y donna la vie au commerce, éveilla l'industrie de la nation, et l’encouragea à des entreprises utiles. En France, la couronne gagna ce que perdit la noblesse; en Angleterre , les communes partagèrent avec le roi la dépouille des nobles ; en acquérant des propriétés , elles acquirent en même temps du pouvoir et de la considération; elles commencèrent à sentir leur propre importance; elles étendirent par degrés leur influence dans le corps législatif ; et sans qu’on prévit ni qu'elles prévissent peut-être elles-mêmes l'effet de leurs prétentions , elles obtinrent A la fin cette autorité puissante A laquelle la constitution britannique est redevable de son existence , et devra la conservation de sa liberté.

En même temps que le gouvernement anglais avançait vers sa perfection, plusieurs circons-

tances concouraient A changer l'ancien système polit ique relativement aux puissances étrangères et A en introduire un autre plus avantageux A l'état. En rejetant la suprématie et la juridiction du siège de Rome, la nation épargna des sommes considérables qu’on faisait passer tous les ans A Rome , soit pour des dispenses et des indulgences, soit pour subvenir aux frais des pèlerinages dans les pays étrangers ', soit pour payer les aunates, les premiers fruits et mille autres taxes que cette cour avide et artificieuse levait sur la crédulité des peuples. L'idée d'une juridiction différente de la puissance civile , et qui prétendait non-seulement en être indépendante, mais y être même supérieure , était une étrange absurdité en matière de gouvernement, propre A donner de l’inquiétude aux esprits faibles, et tendant directement A troubler la société; cette absurdité fut entièrement abolie. Le gouvernement devint plus simple A la fois et plus respectable lorsqu’il n’y eut plus de rang ni d’état qui pût exempter quelques citoyens d’être cités aux mêmes tribunaux et jugés par les mêmes lois que tous les autres citoyens.

I^s Anglais, en perdant Calais , furent exclus du continent. Tous les projets d’invasion en France devinrent alors aussi chimériques qu’ils avaient été auparavant nuisibles. Les vues des Anglais se bornèrent, d’abord par nécessité, ensuite par choix, A leur propre lie. Cette fureur de conquête qui, pendant plusieurs siècles, avait agité la nation et épuisé ses forces en guerres continuelles et infructueuses, se dissipa enfin. Ces esprits actifs qui n'avaient jusqu’alors connu et suivi d'autre profession que la guerre, apprirent A chercher de l’occupation dans lesarts de la paix , et l'état y gagna. La nation, affaiblie par ses fréquentes expéditions sur le continent , reprit de nouvelles forces : et lorsque des circonstances extraordinaires la forcèrent dans ta suite A prendre part A des guerres étrangères , la vigueur de scs efforts en fut d’autant plus

* La perte évidente que ce* différente* dépenses oecasionaient à la nation, doit avoir été très considérable. I<en pèlerinages seuls étaient un objet de couséqnence. En 1428, il y eut neuf cent seize personne* qui demandèrent des permissions pour aller visiter l’église de .Saint-Jacques de Conipostelle en Espagne. {Rjrmer, vol. X.) Eu 1431 , le nombre des pèlerins pour le même lieu monta à deux mille quatre cent soixante : en 1446, il fut de deux mille cent. Rjrmer t vol. XI.

flStt] LIVRE XII. 4 or

grande que ce* efforts n'étaient qu'accidentels et de courte durée. *

Le même principe , qui avait engagé les Anglais à adopter ce nouveau système relativement aux puissances du continent, leur fit aussi changer leur plan de conduite à l'égard de l'Écosse , le seul état étranger qui, par sa situation locale, avait avec les Anglais une liaison assez intime pour exiger de leur part une attention continuelle. Ils renoncèrent à leur ancien système , c’est-à-dire à la conquête de ce royaume, parce que la nature du pays, jointe à la bravoure de ses robustes habitans, rendait ce projet, sinon impraticable, au moins fort dangereux; il parut préférable de travailler à s’assurer en Écosse assez d'influence pour mettre l'Angleterre à l'abri de tout danger et de toute inquiétude de ce côté. la pauvreté nationale des Écossais et la violence de leurs factions rendaient l’exécution de ce plan facile pour un peuple si supérieur à eux du côté des richesses. Leurs chefs , plus populaires, furent séduits; les ministres et les favoris de la couronne lurent corrompus; et l'on prit un ascendant si absolu dans leurs conseils , que les opérations de l'Écosse furent bientôt subordonnées en grande partie aux intérêts de l'Angleterre. Une sécurité si parfaite à l’égard des puissances étrangères, ajoutée aux avantages intérieurs dont l’Angleterre jouissait déjà , ne put manquer d’augmenter sa considération et son crédit. Le long règne d'Élisabeth, qui fut également distingué par la sagesse , la fermeté et la vigueur, accéléra les progrès de cette puissance, et l'éleva avec rapidité à ce degré de supériorité qu’elle a conservé depuis parmi les états de l’Europe.

Pendant le période dans lequel la situation politique des grandes monarchies subit ces révolutions, Q se fit aussi dans les états inférieurs des changemens très importans : ceux qui arrivèrent à la cour de Rome sont les plus frappans , et ils ont eu les suites les plus sérieuses et les plus étendues.

J’ai exposé dans mon Introduction la naissance de cette juridiction spirituelle que les papes se sont arrogée comme vicaires de Jésus- Christ, et j’ai suivi les progrès de l’autorité qu’ils ont possédée comme princes temporels. Avant le règne de Charles-Quint , rien ne tendit à circonscrire ou à modérer leur puissance que

les lettres et la philosophie qui commençaient à se ranimer et à être cultivées. les progrès de la science n'étaient pas encore bien considérables , sa marche est toujours lente ; il faut laisser écouler bien du temps avant que son influence s'étende sur le peuple et produise sur lui des effets sensibles. Peut-être que les lumières peuvent par degrés et après une longue succession de temps ébranler un système de fausse religion , mais il n’y a pas d’exemple qu’elles en aient entièrement détruit un seul. Ce sont des inst rumens trop faibles pour démolir ees grands édifices que la superstition élève sur des fandcmens profonds, et qu’elle fait fortifier avec l’art le plus consommé.

Luther avait attaqué la suprématie du pape avec d’autres armes, et avec une impétuosité plus formidable. Le temps et la forme de son attaque, et une foule de circonstances qui ont déjà été exposées, concoururent au succès de son entreprise. Le charme , qui aveuglait les hommes depuis tant de siècles, se dissipa tout à coup. L’esprit humain, qui pendant si longtemps était resté aussi aveuglément soumis que s’il n'eôt été formé que pour croire ce qu’on lui enseignait et pour faire ce qu’on lui prescrivait, sortit soudainement de sa léthargie; il voulut connaître avant de croire ; il sentit le poids de scs fers, et brisa bientôt le joug qu’il avait porté jusqu’alors. Cette fermentation, cette inquiétude extraordinaire des esprits qui , aperçue dans l'éloignement des temps, parait inexplicable ou extravagante, était si générale, qu’elle doit avoir été produite par des causes naturelles et d'une activité bien puissante. Les royaumes de Danemark , de Suède, d’Angleterre et d’Écosse, et presque la moitié de l'Allemagne , secouèrent le joug de la domination des papes, abolirent leur juridiction dans leurs domaines , et donnèrent force de loi à des formes de culte et à des systèmes de doctrine, non-seulement indépendant de l'église romaine, mais absolument opposés à ses dogmes.

Cet esprit d'innovation ne se borna pas aux peuples qui s’étaient révoltés ouvertement contre le pape, il se répandit dans toute l’Europe, et éclata dans tous les pays avec différens degrés de violence. Il pénétra de bonne hêtre en France, et y fit des progrès rapides. Le nombre de, ceux qui embrassèrent les opinions des réformateurs

498 HISTOIRE DE CHARI.F.S-QC1NT. ,15591

y était si (yraïul , leur zj'le avait tant d'ardeur, rt les talcns de leurs chefs étaient si distingués que bientôt ils osèrent disputer la supériorité j l'église établir , et qu'ils furent quelquefois sur le point de remporter la victoire. Dans toutes les provinces d'Allemagne qui commuèrent à reconnaître la suprématie papale, aiusi que dans les Pays-lias, la doctrine du protestantisme était enseignée secrètement ; et elle avait fait tant de prosélytes , qu'ils étaient prêts à se révolter, et que la crainte seule de la sévérité du gouvernement les empêcha de suivre l'exemple de leurs voisins et de se rendre indépendans. En Espagne et en Italie la même disposition à secouer . le joug se fit apercevoir. Plusieurs personnes, distinguées par leur savoir et leurs talcns, attaquèrent avec tant de fbrcc et traitèrent avec tant de mépris les prétentions du pope à l'infaillibilité r et au pouvoir suprême, qu'il fallut toute la vigilance du magistrat civil, tout l'appareil de l'autorité pontificale, cl toute la rigueur du tribunal de l'inquisition pour réprimer et éteindre ces dispositiuns.

la défection de tant d'états riches et puissans porta un coup funeste à la gr ndrur cl à la force du siège de Rome ; les papes eu perdant une partie de leurs domaines et de leurs revenus , eurent par là moins de récompenses à distribuer aux ecclésiastiques des différentes dénominations, qui leur étaient attachés par des vieux d'obéissance aussi bien que par les liens de l'intérêt, et qu’ils employaient comme des itislnimens propres à établir ou à soutenir leurs usurpations dans toutes les parties de l'Europe. Ges mêmes contrées qui désavouaient alors la juridiction des papes , étaient celles qui anrienneroent leur avaient été le plus déyouées. 1, 'empire de la superstition diffère de toute autre espèce de domination; sou pouvoir souvent est plus grand et trouve une obéissance plus aveugle dans les pays éloignés du siège du gouvernement, tandis que ceux qui en sont plus voisins sont aussi plus à portée d'aperrevoir les impostures sur lesquelles il est fondé, et les artifices dont on se sert pour le soutenir. Les vices ou les défauts personnels des papes, les fautes et la corruption de leur administration, l'ambition, la vénalité et la fausseté qui régnaient a leurs cours, ne pouvaient échapper aux Italiens, et affaiblissaient nécessairement ce degré de respect

i qui Riit naître la soumission. Mais en Allemagne,

I en Angleterre et dans les pays plus distans de , Ruine, toutes ces choses étaient absolument i ignorées , ou n'élaut connues que par tradition ,

| elles ne faisaient que des impressions légères.

l a vénération pour la dignité papule augmentait j dune en raison de b distance; et cet te considération , fortifiée par une ignorance grossière ,

I rendait les peuples également crédules et obéis- | sans. En suivant les progrès de la domination des papes, un voit que ce fut eu Allemagne et dans les autres pays éloignés de l'Italie qu’ils tentèrent avec le plus de succès les entreprises i les plus hardies, qu'ils imposèrent les taxes les I plus pesantes et qu'ils exercèrent les vexations les plus odieuses; de sorte que, pour estimer la somme de pouvoir que la cour de Rome a perdue par les suites de la réfbrmation, il faut tenir compte non-seulement du nombre , mais eneure du caractère des peuples qui ont secoué le joug; U faut considérer non -seulement la grande étendue de territoire dont elle a été dépouillée, mais encore la soumission extraordinaire des sujets qu'elle a perdus.

Ce ne fut pas seulement par la défection de tant d'étals et de royaumes que la réfnrmation contribua à diminuer ta puissance des pontifes romains ; elle les obligea de suivre un nouveau plan de conduite mènicàl'égard des nations qui continuèrent de reconnaître leur juridiction; iis les gouvernèrent avec plus de douceur et par des maximes nouvelles. La réfurmatiun leur apprit, par un exemple funeste, ce qu'ils semblaient avoir ignoré jusqu'alors, qu'on peut épuiser à la fin et pousser à bout la patience et la crédulité des hommes. Ils craignirent de faire un nouvel usage de leur autorité qui pôt alarmer ou aigrir les sujets qui leur restaient , et les exciter à la révolte; ils virent s'établir dans plusieurs contrées de l'Europe une église rivale, attentive à épier toutes les fautes qui leur échapperaient dans leur administration, et ardente A ; les relever, ils savaient que les opinions opposées : A leur puissance et A leurs usurpations n'étaient ; pas uniquement celles de leurs ennemis , mais | qu'elles étaient répandues même parmi les peu- ' pies qui leur restaient encore attachés. D’après toutes ces considérations, il n'était plus possible aux pontifes de Rome de conduire et de gouverner leurs sectateurs comme ils l'avaient fait

dans des temps de paix et de ténèbres, où la foi était aveugle et la soumission sans bornes, où les peuples, en troupeaux dociles, obéissaient . sans résistance à la voix du pasteur. Depuis l’époque de la réformation , les papes ont gouverné par adresse et par intrigue plutôt que j par autorité ; le style de leurs décrets est resté le même , mais l’effet en a été bien différent. Ces bulles et ces interdits qui , avant la révolution , faisaient trembler les plus grands monarques, ont été depuis ce période méprisés par les plus petits priuccs. Ces décisions hardies, ces actes de juridiction qui, pendant plusieurs siècles, étaient non-seulement reçus sans contradiction. ! mais encore révérés comme les arrêts d’un tribunal sacré, auraient été, après la révolte de Luther, méprisés par mie partie de l Europe, comme l'effet de la sottise et de l’arrogance, et détestés par l’autre partie, comme des excès j d'impiété et d'injustice. Les papes ont été obligés dans leur administration de se conformer aux principes de leurs adhérais, et même d'avoir égard aux préjugés de leurs adversaires. Ils se 1 hasardent rarement à s'arroger de nouveaux droits ou même à défendre avec trop d'obstination leurs anciens privilèges, de crainte d’irriter leurs amis, et ils évitent avec soin toutes les démarches qui pourraient soulever l'indignation ou exciter la dérision de leurs ennemis. La politique de la cour de Rome est devenue précautionnée, circonspecte et timide, autant qu elle était autrefois téméraire et violente ; et quoique les prétentions à l'infaillibilité, prétentions sur lesquelles repose toute l'autorité des papes, ne leur permettent pas de se désister jamais d'une juridiction qu'ils ont une fois réclamée et exercée , ils ont la prudence de laisser dans l'inaction plusieurs de leurs privilèges, dans la crainte que des tentatives hors de saison pour les faire revivre, ne leur fassent perdre le reste de pouvoir dont ils jouissent encore. Avant le seizième siècle, il ne se formait aucune entreprise considérable dont les papes ne fussent les moteurs et les chefs ; ils dirigeaient toutes les graudes alliances, ils étaient regardés comme les arbitres des affaires de la chrétienté , et la cour de Rome était le centre des intrigues et des négociations politiques. Mais, depuis ccttc époque , les plus grandes opérations ont été conduites sans l'intervention des papes, qui sont toinlvcs presque au

niveau des autres princes d'Italie ; ils continuent de s'arroger la même étendue de juridiction spirituelle, mais ils n'osent pas l’exercer, et ils conservent A peine l'ombre de la puissance temporelle qu'ils avaient anciennement.

Quelque fatale que la réformation eût été J la. puissance des papes , elle servit du moins à in-' troduire dans l’église romaine l'étude des lettres et de la morale. Les ecclésiastiques romains, animés par le désir d'égaler les réformateurs dans les lalens qui avaient mérité A ceux-ci l'estime des bommes, par la nécessité d’acquérir les connaissances nécessaires pour se mettre ce état de défendre leurs propres opinions ou de réfuter les objections de leurs adversaires, et par l'émulation naturelle entre deux églises rivales, s'appliquèrent à l’étude des sciences utiles, et les cultivèrent avec tant d'assiduité et de succès, qu'ils parvinrent par degrés à se rendre aussi célèbres par leurs progrès dans la littérature, qu'ils avaient été pendant long-temps distingués par leur ignorance. Le même principe occasions une révolution non moins remarquable dans la conduite du clergé de l'église romaine. Differentes causes, dont on a fait plus haut l'énumération, avaient concouru à introduire parmi ces ecclésiastiques une irrégularité ou plutùt une dissolution de mœurs scandaleuse. Luther et ses adhérens commencèrent leur attaque contre l'église romaine par les invectives les plus violentes contre ce scandale ; de sorte que , pour faire cesser ces déclamations, le clergé fnt obligé de mettre dans sa conduite plus de décence et de réserve, (.es réformateurs eux-mêmes se distinguaient non-seulement par la pureté, mais encore par l'austérité de leurs mœurs, et ils avaient à cet égard une réputation si bien établie dans l'opinion publique, que les ecclésiastiques romains auraient bientôt perdu toute espèce de crédit, s'ils n'avaient pas tâché de se! conformer, du moins en partie, à cet exemple.! Ils savaient toutes leurs actions que trouveraient dans les protestâtes , que l'inimitié et lai rivalité animaient également, des observateurs attentifs et sévères, A qui aucune de leurs fautes n'échapperait, qui les jugeraient sans indulgence, et les relèveraient sans ménagement. Cette considération rendit les ecclésiastiques très soigueux , non-seulement d'éviter tuas les excès qui pouvaient mériter le hIAme. mais cn-

cnre (l’acquérir des vertus dignes d’estime et d’éloge. En Espagne et en Portugal , où la juridiction tyrannique de l'inquisition étouffa la doctrine protestante dès sa naissance, l’esprit du papisme a été invariable, la littérature y a fait peu de progrès et le caractère des ecclésiastiques y est presque le même. Mais dans les pays oit les partisans des [deux doctrines ont vécu les uns avec les autres, où ils ont entretenu entre eux une communication libre et suivie, pour des objets de commerce ou de littérature , on voit clairement qu’il s'est fait une grande révolution dans les idées comme dans la conduite des ecclésiastiques papistes. Les meeurs du haut clergé et des ecclésiastiques séculiers de France sont devenues d’une décence exemplaire , et plusieurs d’entre eux se sont distingués par les vertus et les talensqui peuvent honorer leur état.

I, 'influence de la ré forma lion ne s’est pas fait sentir seulement aux membres inférieurs de l’église romaine , elle s’est étendue jusqu'au siège de Rome, jusqu'aux souverains pontifes eux -mêmes. Dans un temps où la puissance de ces pontifes, et la vénération des peuples pour leur caractère n'avaient point de bornes, où ils n’avaient point d'adversaires attentifs à observer leurs moHirs et ardens à les relever, on avait vu des papes outrager la décence et la morale même , sans que la voix publique osât s’élever contre eux ; mais ces mêmes excès seraient aujourd'hui censurés avec la plus grande sévérité, et exciteraient l’horreur et l’indignation universelle. Au lieu de chercher à imiter l’élégance et la gaité des cours des princes temporels et à les surpasser en licence, les papes se sont attachés â prendre des moeurs austères et convenables à leur caractère sacerdotal. La chaire de Saint- Pierre n’a été, depuis deux siècles, souillée par aucun pontife qui ressemblât â l’infâme Alexandre VI , ou à plusieurs de ses prédécesseurs qui ont déshonoré par leurs vices la religion et la nature humaine. Dans cette longue succession de papes , on a vu régner à la cour de Rome une décence et une gravité demœursinconnues dans les siècles précédons. Plusieurs d’entre ces pontifes ont été recommandables par les vertus convenables à leur état, et quelques-uns ont fait par leur bienfaisance, leur modération et leur goût pour les lettres , une sorte de réparation à

l’humanité pour les crimes de leurs prédécesseurs. Ainsi les avantages qn’a produits la réformation ont été plus étendus qu’on ne le croirait en ne portant sur cet objet qu’un coup d’œil superficiel ; cette grande révolution dans l’église chrétienne a servi, en grandepartie.à épurer les mœurs , à répandre le goût de l’étude et â inspirer l’amour de l’humanité. L’histoire a conservé la mémoire d’un si grand nombre d’événemens révoltans occasionés par des querelles religieuses , qu’on ne peut s'empêcher d'éprouver un sentiment agréable en voyant naître quelques effets utiles et salutaires d'une source dont sont sorties tant d’horribles calamités.

La république de Venise qui, au commencement du seizième siècle, avait paru si formidable que presque tous les potentats de l’Europe s’étaient ligués pour concourir à sa destruction, voyait de jour en jour s’affaiblir sa splendeur et sa puissance. Elle perdit non -seulement une grande partie de son territoire par la guerre qu'occasiona la ligue de Cambray; ses revenus et ses ressources avaient été épuisés par les efforts extraordinaires et long-temps continués qu’elle avait été obligée de faire pour se défendre; et d'ailleurs le commerce, qui avait été la soufre de sa richesse et de sa puissance, commençait à décroître sans laisser l'espérance de le relever jamais. Toutes les conséquences funestes qui devaient résulter pour la république de la découverte d'un passage aux Indes orientales ptr le cap de Bonne-Espérance n'échappèrent pas à la sagacité du sénat de Venise , mais en les prévoyant il ne put les prévenir. Dans la vue d’empèchcr les Portugais de former des élablissemens dans les Indes, non-seulement cette république souleva les soudans d’Égypte et les empereurs ottomans contre ces dangereux aventuriers, elle 1 fournit même en secret du secours aux infidèles pour favoriser leurs entreprises ; mais tous ces efforts furent sans succès. L’activité et la valeur des Portugais surmontèrent tous les obstacles; ils s'établirent solidement dans les fertiles contrées de llndc, et y acquirent, avec de vastes territoires, un crédit encore plus étendu. Lisbonne devint , à la place de Venise, le inarelîé des précieuses productions de l’Orient. Les Vénitiens, après avoir exercé pen-

1 Fribcr, Srript. rer gentumic., vol II, p. 529.

dant une longue suite d'années le monopole de ce riche trafic, s’en virent tout à coup presque entièrement exclus. Les découvertes des Espagnols dans le monde occidental ne furent pas moins funestes aux branches inférieures du commerce de Venise. les défauts primitifs de la constitution de cette république, défauts qui ont été observés plus haut, n'avaient point été corrigés , et 1rs désavantages quelle avait A vaincre, dans toutes les grandes entreprises qu'elle formait, loin de diminuer, augmentaient tous les jours. Les sources d’où elle avait tiré ses trésors et sa puissance se trouvant épuisées, l’état perdit de sa force intérieure , et ses opérations au dehors devinrent par conséquent moins formidablrs. Long-temps avant le milieu du seizième siècle , Venise avait cessé d'ètre une des principales puissances de l’Europe, et n’était plus qu'un état subalterne; mais comme le sénat eut l'adresse de cacher, sous une apparence de prudence et de précaution, cette diminution de pouvoir , comme il ne fit aucune tentative téméraire qui pût manifester son impuissance, comme les signes de la décadence politique d’un état ne se remarquent que lentement, et sont rarement assez tût aperçus par les états voisins pour occasioner un changement soudain dans leur conduite à son égard, Venise coutinua long-temps d'ètre considérée et respectée. On la traitait encore, non selon la situation actuelle, mais selon le rang qu'elle avait tenu autrefois. Charles-Quint , et les rois de .France ses rivaux, sollicitaient avec soin et avec ardeur dans toutes leurs entreprises l’assistance de cette république, et jusqu’il la fin du même siècle elle fut non-seulement un objet d’attention, mais encore un des centres principaux des négociations et des intrigues politiques.

L'autorité que le premier Côme de Médicis et 1 «lurent son petit-fils s’étaient acquise dans la république de Florence par leur magnificence et leurs talens, inspira à leurs descendais l’ambition d’usurper la souveraineté de leur patrie, et en même temps leur en fraya le chemin. Charles ayant placé Alexandre de Médicis à la tète de la république, les intérêts et le pouvoir de cette famille se trouvèrent fortifiés du poids et du crédit de la protection impériale. Côme , son successeur . surnommé le Grand , sut profiler de ces avantages ; il établit son autorité su-

prême sur les ruines de l'ancienne constitution républicaine, et la transmit à ses dcscendans avec le titre de grands ducs de Toscane; leurs domaines furent composés des territoires qui avaient appartenu aux trois communautés de Florence, Pise et Sienne, et ils formèrent un des états les plus respectables de l'Italie.

les ducs de Savoie, au commencement du seizième siècle, possédaient des territoires qui n’étaient considérables ni par leur étendue ni par leur importance ; les Frauçais, en ayant pris une partie, obligèrent le duc régnant à chercher un asile dans la forteresse de Nice où il resta renfermé pendant plusieurs années, tandis que son fils, le prince de Piémont, cherchait à améliorer sa fortune en servant , comme volontaire , dans les années d'Espague. Le traité de Cateau- Cambrésis lui rendit ses états paternels. Ces états sont environnés de tous côtés par de puissans voisins, dont les ducs de Savoie doivent observer , avec la plus grande attention , tous les mouvemens, non-seulement pour éviter le danger d'ètre surpris ou accablés par quelqu'un d'entre eux , mais encore pour être en état de choisir avec discernement le parti qu’il leur convient de prendre dans les querelles où il leur est impossible de ne pas s'engager. Cette situation singulière semble avoir eu une grande influence sur le caractère des ducs de Savoie. La nécessité où ils se sont trouvés de veiller sans cesseautour d'eux, de tenir tendus tous les ressorts de leur puissance et de rester dans une activité continuelle, en a fait de tous les princes connus dans l’histoire ceux qui ont montré le plus de sagacité pour démêler leurs véritables intérêts , le plus de fermeté dans leurs résolutions, et le plus d’adresse à profiler de toutes les circonstances. Ces princes ont su , par des acquisitions successives, étendre leur domaine et augmenter leur puissance; aspirant , à la fin, au titre de roi, ils l'ont obtenu il y a environ un demi-siècle , et ils tiennent aujourd'hui un rang distingué parmi les souverains de l'Europe.

Les territoires qui forment la république des' Proviuces-L'nies, étaient confondus pendant la première partie du seizième siècle, parmi les nombreuses provinces soumises à la maison d'Autriche; c'était un objet si |>eu considérable qu'à peiuc s’cst-il présente une seule occasion

d'en faire meotion dans tout le période actif (|ui fait le sujet de cette histoire. Mais bientôt après le traité de Cateau-Cambrésis, les maximes violentes et superstitieuses de l'administration de Philippe , ayant été mises en exécution avec une rigueur impitoyable par leducd'Albe, soulevèrent A tel poiot les peuples libres des Pays Bas , qu'ils secouèrent le joug espagnol , et réiablireut les lois et la liberté dont ils jouissaient anciennement, et ils les défendirent avec une valeur infatigable qui, après avoir occupé Is armes d'Espagne pendant un demi-siècle , épuisa les forces et flétrit la gloire de cette monarchie, et ils contraignirent à la tin leurs anciens maitres A les reconnaître et à les traiter comme une nation libre et indépendante. Cet état , fondé sur la liberté, se soutenant par l’industrie et l'économie, augmentait sa réputation dans le temps même qu'il luttait pour son existence. Mais lorsque la paix et la sécurité lui eurent permis d'agrandir scs vues et d'étendre son commerce, il devint une des puissances les plus respectables et les plus entreprenantes de l'Europe.

Les événemens qui appartiennent aux royaumes du nord de l'Europe ont tenu peu de place dans le cours de celte histoire.

1.4 Russie était encore ensevelie dans la harbaric el l'obscurité d'où die n'a été tirée que vers le commencement du siècle jirésenl , par le géuiecréateur de Pierre-Ie-Grand, qui a fait con-

nu de l'histoire

naître et redouter son pays au reste de l’Europe.

l.e Danemark et la Suède subirent , pendant ie règne de Cliarles-Quint , de grandes révolutions dans la constitution civile et ecclésiastique de leur gouvernement. En Danemark , un tyran fut détrôné et chassé du royaume , et un nouveau prince fut appelé au trône par la voix du peuple. On vit en Suède un peuple belliqueux excité à prendre les armes par la cruauté et l'oppression , secouer le joug des Danois et conférer la dijpiilé royale A son libérateur Gustave Ericson, qui avait tomes les vertus d'un héros et d'un citoyen. Le Danemark épuisé par des guerres étrangères . affaibli par 1rs dissensions qui s'étaient élevées Cuire le roi el les nobles, est devenu incapable de faire les efforts nécessaires pour recouvrer l'ascendant qu'il a eu long-temps dans le nord de l'Europe, I,i Suède n'a pas plus tut été délivrée d'une domination étrangère, qu’elle a commencé A réparer ses forces, et en peu de temps elle a acquis tant de vigueur dans sa constitution intérieure, qu’elle est devenue le premier état du Nord. Dès le commencement du dix-septième siècle , elle s'est élevée A un des premiers rangs parmi les puissances de l'Europe, el elle a eu la principale part dans la formation et ta conduite de cette puissante ligue «pii a protégé nuu seulement la religion protestante, mais encore la liliertc de l'Allemagne , coulre la superstition cl l’ambition de la maison d'Autriche.

IIP, CIIXHI.KS-QD1RT.

SUR L’INDE ANCIENNE

PRÉFACE

La lecture du mémoire que le major Renne! a publié pour l'explication de la carte de l’Indostan a donné naissance 1 l’ouvrage qu'on va lire. Ce mémoire est un des plus précieux traités de géographie qu’on ait composés dans aucun pays et dans aucun siècle. Il m'a suggéré l'idée d'examiner plus complètement que je ne l'avais fait dans mon Histoire de l'Amérique la connaissance que les anciens avaient de l'Inde, et de démêler ce qu’il y a de certain , d'obscur et de fabuleux dans les détails sur ce pays qui nous ont été transmis jusqu’ici. En entreprenant ce travail je n’ai eu d'abord d’autre objet que mon amusement et mon instruction ; mais , en continuant mes recherches et en comparant avec soin les différens auteurs de l’antiquité, j’ai découvert quelques faits dont les uns n’avaient pas été observés et les autres n'avaient pas encore été examinés avec assez d'attention. De nouvelles vues se sont ouvertes; mes idées se sont étendues par degrés et sont devenues plus intéressantes , jusqu’4 ce qu'enfin j’ai pensé que le résultat de nies recherches pourrait devenir agréable et instructif, en faisant connaître les différentes manières dont s’étaient établies les communications avec l'Inde dans les temps les plus anciens, et combien cette grande branche de commerce avait contribué dans tous les siècles S augmenter la richesse et la puissance des nations qui en avaient joui.

C'est au public à juger du degré de mérite que peuvent avoir ces recherches. La reconnaissance que j’ai conservée pour la bienveillance avec laquelle il a accueilli mes autres ouvrages ne fait qu'augmenter la sollicitude avec laquelle j’attendrai son jugement sur celui que je lui offre aujourd’hui.

Lorsque j’ai pour la première fois dirigé mes pensées vers ce sqjet , j’ai tellement senti le désavantage qu’on éprouve en entreprenant de décrire des pays dont on n'a aucune connaissance locale

que j’ai pris toutes les peines possibles pour me garantir des erreurs où je pouvais tomber. J'ai consulté avec autant de soin que de persévérance tous les ouvrages que j’ai pu me procurer des auteurs qui ont écrit sur l'Inde. Je n’ai jamais adopté d’opinion positive qui ne fût appuyée de quelque autorité respectable; et, comme j'ai le bonheur de compter au nombre de mes amis quelques personnes qui ont visité différentes parties de l’Inde, et qui y ont même exercé des emplois importons, tant civils que militaires, j’ai souvent eu recours à leurs lumières, et j’ai appris dans leur conversation des choses que je n’aurais pu trouver dans les livres. S’il m’était permis de les nommer, le public conviendrait que ces personnes méritent bien par leur discernement et leur talent toute la confiance que j’ai mise dans leur autorité.

Dans le cours de mon travail j’ai senti mon insuffisance sur un autre point. Four donner une idée exacte de l’imperfection où étaient chez les anciens la théorie et la pratique de la navigation, et pour expliquer avec une précision philosophique la manière dont ils fixaient la position des lieux et dont ils en calculaient la longitude et la latitude, j’aurais eu besoin d’une plus grande portion de connaissances mathématiques que mes autres études ne m’ont permis d'en acquérir; mais ce qui me manquait à cet égard a été suppléé par l’amitié et les soins de mon ingénieux et respectable collègue M. Playfair, professeur de mathématiques. Il m'a mis en état d’éclaircir tous les points que j'ai eus à traiter d'une manière qui, je l'espère, ne laissera rien à désirer 1 mes lecteurs. C'est à lui que je dois aussi la construction de deux cartes nécessaires pour l’éclaircissement de mes Recherches, et que sans son secours je n’aurais pat entreprises.

Je me suis conformé dans cet ouvrage A une méthode que j’ai suivie dans mes propres compoti-

506 PREFACE

lions, et à laquelle le public s’cst accoutumé. J’ai •séparé entièrement la narration historique des discussions scientifiques et critiques, en r&e.rvant celles-ci pour les notes et éclaircissement. Je crois )K)u\oir sans présomption réclamer du moins le mérite d’avoir examiné avec une grande attention

ce que je soumet* au jugement du public, et d’avoir cité avec une scrupuleuse exactitude les auteurs dont j'ai tiré les détails que j’expose.

YV. KoBtRTsoa.

Au collège U’ Êdiinbourg, le 10 uiai 1791

Page 1