‹ Œuvres complètes de W. Robertson précédées d'une noticeChapitre 53 sur 73 · SECTION IV · texte numérisé non relu

SECTION IV

Observations gt? ni rata.

Je me suis efforcé jusqu’ici de rendre compte des progrès du commerce avec l’Inde par terre et par mer, dans les temps les plus reculés où l'histoire donne quelques reeseignemens certain, sur cet objet , jusqu'à la révolution totale qu’opéra dans sa nature et dans sa marche la grande découverte que j'avais d’abord prise pour dernier terme de mes recherches. J’aurais donc pu terminer ici cette dissertation; mais comme j’ai conduit mes lecteurs jusqu'au moment où de

ANCIENNE. SJ»

nouvelles idées et de nouveaux arrangemens politiques commencèrent à s’introduire en Europe d’après les lumières répandues sur le commerce, dont la valeur et l’importance étaient si bien connus, que presque partout son encouragement devint un des principaux objets de l’attention publique; comme nous voilà arrivés au point d’où l’on peut tirer la principale ligne de démarcation entre les meeurs et les institutions politiques des temps anciens et modernes; j’ai rru rendre cet onvrage plus utile et plus instructif, en y ajoutant quelques observations générales que présentent natureüemeul les deux examens et la comparaison des uns et des autres. Je me flatte que ces observations ne paraîtront pas seulement intimement liées au sujet de mes recherches , et propres à les éclairer d’un nouveau jour; mais qu’en même temps elles serviront à expliquer plusieurs détails dans l’histoire générale du commerce , et à développer les effets et les conséquences de différons événetnens qui n’ont pas été considérés dans leur ensemble ou avec , l’attention suivie qui leur était due.

I. A la vue des grands avantages qui soDt résultés de la connaissance d’une nouvelle route dans Tlndepar le cap de Bonne- Espérance, l’observateur moderne s’étonnera qu’une découverte de cette importance n’ait été faite ou tentée par aucun des états commerçaus chez les anciens. Mais dans les jugeincns que nous formons sur la conduite des nations dans les temps éloignés^ nous ne nous trompons jamais plus grossièrement que lorsque nous prenons pour règle de nos décisions , non pas les idées et les vues de leur siècle, mais celles du siècle où nous vivons.

L’n des exemples les plus feappans de ces méprises est peut-être celui que nous avons sous les yeux. Ce fut d’abord desTyricns et des Grecs , maîtres alors de l'Égypte, que les différons peuples de l’Europe reçurent les productions de l’orient. Par le compte que nous avons rendu de la manière dont se faisait cet approvisionnement , il est clair qu'ils n'avaicut ni les mêmes motifs que les modernes de désirer une nouvelle communication avec l’Iudr, ni les mêmes moyens de l’effectuer. Toutes les opérations du commerce des anciens avec l'orient se bornaieut aux ports établis sur la cùle de Malabar, et s'étendaient tout au plus jusqu’à l’He de Ceyian. C'était à ces entrepôts que les naturels des diffé-

rentes régions des parties orientales de l'Asie apportaient sur leurs propres vaisseaux les marchandises qui étaient ie produit de leurs pays respectifs, ou le fruit de leur industrie; des vaisseaux de Tyr et d’Égypte, qui s'y joignaient, «achevaient de compléter leurs provisions. Tant jque les opérations de leur commerce de l’Inde Turent resserrées dans une spltfcre aussi étroite, le transport d'une cargaison par le golfe Arabique, malgré les frais de la roule depuis Élaih jusqu a Rhinocolure, ou par le désert jusqu'au Mil, était si sûr et si commode, que les marchands de Tyr et d’Alexandrie avaient très peu de raison de désirer qu’on en découvrit une autre. La situation de ces deux villes et des autres grands états commerçons de l'antiquité était bien différente de celle des pays où, dans les temps modernes , les hommes ont été assez heureux pour pouvoir entretenir des liaisons avec les parties éloignées du globe. Le Portugal , l'Espagne , l'Angleterre, la Hollande, ceux de tous les royaumes qui ont été les plus actifs et les plus heureux dans ce genre d'industrie , sont tous situés sur l'océan Atlantique (où doivent nécessairement se faire les premiers pas de toutes les découvertes européennes), ou n’en sont que peu éloignés. Mais Tyr était située à l'extrémité orientale de la Méditerranée ; Alexandrie, à peu près à la même distance; Rhodes, Athènes, Corinthe, qui par la suite furent rangées au nombre des villes commercantes les plus aelives de l'antiquité, étaient enfoncées dans les mêmes parages. Le commerce de tous ces états fut longtemps bonté A l'enceinte de la Méditerranée; et dans quelques-uns il ne s'étendit jamais audelà. Les Colonnes d’Hcrcule ou le détroit deGibraltarfurcnllongtemps regardés commele terme le plus éloigné de la navigation. Cétait: se montrer savant marin que de pouvoir y atteindre; et avant qu'aucun de ces états pût former le dessein d'aller examiner le vaste océan inconnu qui s’étendait au-delà, il leur fallait faire un voyage, selon eux, très long et très dangereux. C’était assez pour les dégoûter d'une entreprise difficile, dont leur situation ne leur permettait pas d'espérer de grands avantages, quand même elle eût été accompagnée du succès (53).

Mais quand on supposerait que la découverte d'une nouvelle route dans l'Inde pût intéresser ces états au point de la leur faire entreprendre ,

HISTORIQUES

la théorieet la pratique de la navigation étaient si imparfaites qu’il leur eût élé presque impossible d’y parvenir. Les vaisseaux dont se servaient les anciens pour le commerce étaient si petits qu’il n’aurait pas été possible d'y arrimer la quantité de vivres suffisante pour faire subsister un équipage pendant un long voyage. I>eur construction était telle qu’ils ne pouvaient que rarement s’éloigner de la terre; et leur manière de s'attacher à la côte (que j’ai souvent été obligé de rappeler) était si lente et si pleine de détours, que, d'après ces circonstances et d'autres que j'aurais pu spécifier1, nous sommes autorisés à prononcer qu'un voyage de la Méditerranée dans l'Inde par le cap de Bonne-Espérance eût élé pour eux une chose impossible à exécuter , s'ils eussent prétendu en tirer quelque avantage pour le commerce; et l’on ne peut guère regarder comme contraire à cette décision le récit que nous a conservé Hérodote d’un voyage entrepris par quelques vaisseaux phéniciens au service d'un roi d'Égypte , lesquels étant partis du golfe Arabique, doublèrent le promontoire méridional de l'Afrique, et arrivèrent, au bout de trois ans, par le détroit de Cadix ou de Gibraltar, à l'embouchure du Mil2; car plusieurs écrivains du plus grand mérite chez les anciens, et les plus distingués par les conuaissauces qu'ils avaient acquises dans la science de la géographie, regardèrent ce récit plutôt comme un conte amusant que comme l'histoire d'un événement réel; ne nièrent absolument la possibilité de faire le tour de l'Afrique par mer, quand ils ne se bornèrent pas au doute (54) 3. Mais si ce qu’Hérodote rapporte de la direction que suivirent ces vaisseaux phéniciens avait pu paraître digne de foi aux anciens , comment supposer qu’aucun de leurs états eût été assez égaré dans ses vues pour se proposer, comme objet d'un commerce lucratif, un voyage qui ne pouvait se faire qu'en trois ans de temps ?

11. Les progrès rapides des modernes . dans leur découverte de l'Inde, le grand pouvoir et ics établisscmens précieux qu'ils y ont formés dès les commcncemens , annoncent entre la ma-

' Goguet, Orig. des lois, des arts, etc., cbap. ti, p 303, 329.

' l.ib. ir, chap. lui

1 Polyb., lib. ni. Plia, ffist. nat ., Ub. n, cbap vc Ptol. Gcogr., lib. iv, cap. a.

SUR LIN DE ANCIENNE

uière dont ils ont conduit leurs opérations navales et la manière des anciens, une différence qui mérite d'étre examinée et d'étre expliquée avec la plus grande attention. Depuis le règne du premier Ptolémée jusqu’à la conquête d’Égypte par les mahométans, l’Europe fut approvisionnée des productions de l’orient par les Grecs d’Alexandrie; par les Romains, tandis qu’ils étaient maîtres de l'Égypte, et par les sujets des empereurs de Constantinople , lorsque ce royaume devint une des provinces de l’empire. Pendant ce long période, qui ne fait guère moins de mille ans, aucun de ces peuples, les plus éclairés sans doute de l'antiquité , ne s’avança jamais par mer du côté de l’orient que jusqu'au golfe de Siam , et n’eut de commerce suivi que dans les ports de la côte de Malabar et de nie de Ceylan. Ils ne cherchèrent à faire des conquêtes , ils ne formèrent des établissemens , ils ne bâtirent des forts dans aucune partie de l'Inde. Se bornant à des rapports purement commerciaux , ils ne songèrent à acquérir aucune espèce de pouvoir ou d’empire dans les pays où ils commerçaient, quoiqu'il paraisse probable qu'ils auraient pu le faire sans beaucoup d'opposition de la part des naturels , peuple doux et efféminé, auquel ne s'était encore mêlée aucune race étrangère d'un sang plus guerrier. Mais 1 esprit entreprenant des Portugais ne se tint pas long-temps renfermé dans les mêmes limites; peu d’années après leur arrivée à Calicut , ils avancèrent du côté de l’orient dans des pays inconnus aux anciens, les royaumes de Camboye, de Cochincbine, deTonquin , le vaste empire de Chine et toutes les Iles fertiles du grand archipel de l’Inde, depuis Sumatra jusqu'aux Philippines, furent autant de nouvelles découvertes; et les Portugais, quoiqu’ils éprouvassent beaucoup de résistance de la part des mahométans, Tartares ou Arabes, établis dans plusieurs endroits de l’inde, ennemis beaucoup plus formidables que les naturels , y établirent pourtant cettedomination étendue, suivie de tant d’influence, dont j'ai déjà parlé.

Cette différence, remarquable entre les progrès et les opérations des anciens et des modernes dans l’Inde, parait tenir surtout aux connaissances imparfaites des premiers dans la théorie et dans la pratique de la navigation. Un voyage depuis la côte de Malabar jusqu'aux

Philippines était pour les anciens un voyage d'une étendue bien plus considérable qu'aucun de ceux qu'ils avaient coutume d’entreprendre; et d’après leur manière de naviguer , ils n’auraient pu le faire qu’en beaucoup de temps. La nature de leur commerce avec l’Inde, comme je l’ai déjà observé , n'était pas propre à leur donner, pour les découvertes, cette ardeur qui anima les modernes; et leurs vaisseaux n’étaient nullement convenables à cet objet , d’après la description que l'on nous a laissée de ceux que les marchands d’Alexandrie employaient dans le commercedu golfe Arabique. Ce fut pour toutes ces raisons que les anciens se contentèrent d’une connaissance superficielle de l’Inde ; et ce fut par des motifs qui tenaient aux mêmes causes qu'ils n'y cherchèrent ni des conquêtes ni des établissemens. Pour effectuer l’un ou l'autre , il aurait fallu qu’ils transportassent dans l'Inde un nombre considérable de soldats. Mais la construction de leurs vaisseaux était si défectueuse , ils connaissaient si peu l’art de les diriger, que rarement osèrent-ils transporter un corps de troupes un peu loin par mer. Il ne leur fallait pas moins de soixante-dix jours pour se rendre de Bérénice à Musiris , même après qu’Hippale eut trouvé le moyen d’y aller en ligne directe, et que leur science maritime eut été portée à son comble. En suivant l'ancienne route le long des côtes de Perse, un voyage du golfe Arabique à quelque endroit de l’Inde que ce fût se serait fait beaucoup plus lentement et en beaucoup plus de temps. Comme l'Inde ne fut jamais attaquée par mer ni par les monarques grecs d’Égypte, quoique les deux premiers fussent des princes habiles et ambitieux , ni par les plus inquiets des empereurs romains, il est évident qu’ils regardèrent une pareille entreprit comme fort au-dessus de leurs forces. Alexandre -le -Grand, et, à son exemple, les monarques de Syrie, ses successeurs, sont les seuls parmi les anciens qui aient conçu le projet d’établir leur domination dans quelque partie de l'Inde; mais c'était avec des armées venues par terre qu’ils espérèrent en venir à bout.

III. La diminution du prix des marchandises de l'Inde, qui suivit immédiatement l’ouverture d’une communication directe avec l’orient, est une circonstance digne d’être observée. Quelque peu étendu que paraisse avoir été le commerce

des anciens avec l’Inde, il était accompagné de frais considérables. Iæs productions des parties éloignées de l'Asie, apportées à Ccylan ou dans les ports de la rôi e de Malabar , par les nat urcls , étaient chargées sur les vaisseaux qui venaient du golfe Arabique. A Bérénice elles étaient embarquées et portées par des chameaux dans un espace de deux cent cinquante-huit milles jusqu'aux bords du Nil. Là elles étaient encore embarquées et conduites par ce fleuve jusqu’à Alexandrie , d’où elles étaient expédiées ponr les différons marchés. L'augmentation produite dans le prix des marchandises par cette multitude d'opérations doit avoir été considérable, surtout lorsque le taux de chacune de ces opérations était réglé par des monopoleurs qui ne dépendaient que d eux-tuémes. Mais apres que le passage dans l'Inde par le cap de Bonne-Espérance eut été découvert , ses différentes marchandises furent achetées de la première main dans les pays qui les avaient produites on travaillées. Dans tous ces pays, surtout dans l'Indostan et dans la Chine, la nourriture des liummrs est plus abondante qu’en aucun autre endroit de la terre. Le peuple vit principalement de riz, le plus prolifique de tous les grains. Et population par conséquent est si grande et la main-d'œuvre si commune, que toutes les productions de l'art et de la nature s'y livrent presque pour rien. Embarquées dans les ports de. l’Inde , on les transportait directement par un voyage, long à la vérité, mais qui n'avait aucun retard , aucun danger à essuyer de l'orient dans le reste de l’Europe. Le prix du transport par eau de tous les articles qui font l'objet du commerce est si fort au-dessous de ce qu'il en coûterait autrement , que dès que les Portugais purent se procurer les prdfluctions de l'Inde en quantité suffisante pour répondre aux demandes de l'Europe , ils se virent en état tie les donner à un prix très modéré ; la concurrence des Vénitiens cessa presque entièrement, et lecommerce, suivant son conrs naturel, se porta tout entier où l’appelait le premier marché. Je ne puis marquer avec précision dans quelle proportion les Portugais baissèrent le prix de» marchandises de l’Inde .n’ayant trouvé dans les écrivains de ce temps aucun renseignement suffisant à cet égard. Cependant les calculs de M. Munit, négociant anglais très intelligent , peuvent fournir là-

HISTOR1QUES

dessus un résultat qui peut-être ne s’éloigne pas beaucoup de la vérité. Il a publié un tableau comparatif des prix donnés dans l’Inde pour diFfércns articles de marrliandises, et des prix auxquels ils se livrent dans Alcp, d’après lequel la différence parait être à peu près de trois à un; et il calcule qu’après une compensation raisonnable des frais du voyage de l’Inde , les mêmes marrliandises peuvent se vendre en Angleterre à moitié prix de ce qu'elles coûtent à Alep. Le transport des productions de l’Inde par le golfe Persique à Bassora , et de là , soit |iar le grand ou par le petit désert, à Alep, ne pouvait être, selon moi, guère plus dispendieux que par la mer Rouge à Alexandrie. Nous pouvons donc .supposer que les Vénitiens les achetaient des marchands de cette ville à peu près au même taux qu’à Alcp, et si à ce compte nous ajoutons ce qu'ils ont dû ajouter à leurs profits dans les différens marchés qu’ils fréquentaient, il est clair que 1rs Portugais pouvaient réduire les marchandises de l'orient à un prix bien inférieur à celui que j’ai cité, et pouvaient les fournir à toutes 1rs parties de l’Europe à moitié meilleur marché qu autrefuis. Les projets ambitieux des mima rq ues portugais s’accomplirent plus promptement et d’une manière plus complète qu'ils n’eussent osé se le promettre au milieu de leurs plus vives espérances, et dès le commencement du seizième siècle leurs sujets se virent en possession du monopole du commerce de i'Inde fondé sur le titre qui put le rendre légitime, celui d'en fimrnir les productions en plus grande aboodance et à un prix modéré.

IV. Il est bon d’observer que le débit des marchandises de l'Inde augmenta dans toute l'Europe en proportion de la quantité et de la diminution du prix. Un examen suivi de cette progression m'emporterait bien au-delà du période qui doit servir de tenue à cette dissertation : mais quelques remarques générales s'accordent très bien avec le sujet de mes recherches. J'ai déjà fait l'énumération des principaux articles que l'on faisait venir de l’Inde, tant (pie les Romains eurent la direction de ce commerce. Mais lorsque leur empire fut détruit , et que les fiers guerriers de Scythic et de Germanie se fu rent établis dans les différentes parties de l'Europe, il se fit un si grand changement dans l'or-

SUR L’IN DE ANCIENNE

ganisation sociale et dans la condition des individus , que les besoins et les désirs des hommes ne furent plus les mêmes. Des Barbares, dont la plupart étaient A peine sortis de l’état le plus grossier de la vie sociale, ne faisaient que peu de cas de ces commodités et de celle élégance si attrayantes pour les nations policées. Les belles manufactures de soie, les pierres précieuses et les perle» de l’orient, qui avaient fait l’orgueil et l'ornement des riches citoyens de Home, ne pouvaient être des objets de désir pour des hommes qui . long-temps après avoir pris possession de leurs nouvelles conquêtes, restèrent attachés à la simplicité première de leurs mccurs pastorales. Cependant de cet état grossier ils s’avancèrent vers la civilisation avec cette gradation de mouvement que suivent ordinairement les nations; de nouveaux besoins et de nouveaux désirs exigeant de nouveaux objets pour les satisfaire, ils commencèrent à prendre du goût pour quelques articles du luxe oriental. Entre autres, ils marquèrent uue prédilection singulière pour les épiceries et les aromates que ce pays fournil en si grande abondance et avec une si grande variété. Il est à peu près inutile de rechercher les causes d'une telle préférence. Mais en lisant les écrivains du moyen âge , on rencontre une futile de détails qui viennent à l’appui de cette observation, routes les lois qu’ils parlent des marchandises de l'Inde , ils citent toujours les épiceries comme l’art idc le plus considérable et le plus précieux '. Tous leurs mets en étaient assaisonnés. II n’y avait point de fêtes brillantes où il ne s'étt ronsomniAt nue grande profusion. Elles tenaient la première place dans toutes les ordonnances des médecins*. Mais quelque considérable qué fût devenu le débit des épiceries, c’était d’après nti mode d’approvisionnement très défavorable qne les nations de l'Europe en avaient été fournies jusqu’alors. Les vaisseaux employés par les marchands d’Alexandrie ne se hasardaient jamais dans les pays éloignés où croissent les meilleures épiceries; et avant quelles pussent se répandre en Europe , elles étaient chargées des profits accumulés dans quatre ou cinq différen-

• ,I>r. de Vilriar. ffisl. ffirros., ap. Ban jars, chap i, p. 1005. Wilh. Tjrr., lib. xu, cap. xxm

» i lur.Hifir. Cto .iar. ntrb. Jromata, Specit*. Henry. jA\i. île la Crainlt-Brrt., vnt. IV, p. -»'*7 , AO*.

tes mains par lesquelles elles avaient passé. Mais les Portugais, plus hardis dans leur navigation, ayant pénétré dans toutes les parties de l’Asie, faisaient leur provision d’épiceries sur les lieux mêmes Où elles croissaient ; par-IA Ils furent en état de les livrer A un prix qui , d’un objet coûteux, en fit nn objet si commun que le débit s’en augmenta considérablement. Le débit des autres marchandises venues de l’Inde suivit la même proportion, lorsque les Portugais en eurent baissé le prix. De ce moment date dans toute l’Europe un goût de plus en plus général pour les objets de luxe de l’Asie, et le nombre des vaisseaux équipés A Lisbonne pour ce trafic continua d’augmenter tous les ans (55).

V. Il est étonnant qu’on ait laissé aux Portugais , pendant près d’un siècle , la possession tranquille et exclusive du commerce de l’Inde , qui était et que ton savait être si lucratif chez les anciens, quoique Alexandrie , par son heureuse situation , fût en état d’entretenir un commerce par mer avec l’orient , et d’en répandre les productions par toute l’Europe avec des avantages qui ne lui laissaient aucun rival. Cependant on fil de temps en temps diverses tentatives ( que j’ai rapportées en leur lieu ) pour avoir quelque part A tm commerce qui paraissait si avantageux. D’après le goût général du commerce au seizième siècle et l’activité qu’on y porta ; d'après la vive sollicitude avec laquelle nn avait vu les Vénitiens et les Cénois chercher à s’exclure mutuellement du commerce de l’Inde, on devait naturellement penser qu’il s’élèverait quelque concurrent pour disputer aux Portugais leur prétention exclu sivc au trafic de l’orient, et leur en arradiet quelque portion, il y avait cependant alorsdans la situation politique des nations de l'Europe , dont les Portugais auraient pu craindre la rivalité , quelques circonstances particulières qui leur assurèrent pendant un si long période la tranquille jouissance de ce monopole du commerce de l’Inde. Depuis l'avénement de Charles V au trône, l’Espagne fut tellement absorbée par la multitudcdesopératioasoù l'engagea l’ambition de ce monarque et celle de sou fils Philippe II , ou si acharnée A poursuivre scs propres découvertes et ses conquêtes dans le Nouveau-Monde, que quoique, par l'heureux

succès de Magellan , ses flottes se virent tout à | coup transportées par une route nouvelle vers cette région éloignée de l'Asie qui était le siège de la branche la plus lucrative et la plus attrayante du commerce des Portugais , elle ne put prendre aucune mesure efficace pour profiter des avantages qu’elle pouvait tirer de cet événement pour son commerce. Par l’acquisition de la couronne de Portugal, l’an mil cinq cent quatre-vingt , les rois d'Espagne , au lieu d’ètre les rivaux , devinrent les protecteurs du commerce portugais et les gardiens de ses immenses prérogatives. Pendant tout le seizième siècle, la force et les ressources de la France furent tellement épuisées par les inutiles expéditions de ses rois en Italie , par une lutte inégale contre le pouvoir et la politique de Charles V, et par les malheurs des guerres civiles qui désolèrent ce royaume pendant plus de quarante ans , qu’elle ne pouvait guère s’occuper des objets du commerce , ni se jeter dans des entreprises trop éloignées d’elle. Les Vénitiens, quelque sensibles qu’ils fussent au revers affligeant qui les excluait presque entièrement du commerce de l’Inde , dont leur capitale avait été autrefois le siège principal , étaient si affaiblis et si humiliés par la ligue de Cambray , qu’ils étaient hors d’état de former aucune grande entreprise. L’Angleterre , affaiblie , comme je l'ai déjà dit , par la longue querelle entre les maisons d’Yorck et de Lancastrc , et commençant à peine à recouvrer sa vigueur naturelle, fut retenue dans l'inaction pendant une partie du seizième siècle par la timide politique d’Henri Vil ; et pendant l'autre partie elle consuma ses forces dans les guerres eutre les princes du continent , où elle s'engagea inconsidérément. La nation, quoique destinée à occuper dans l’Inde des territoires plus étendus et d’un plus grand prix qu’ancune autre puissance de l’Europe, n’avait pas le pressentiment de la supériorité qu'elle devait y exercer , au point de prendre part de bonne heure au commerce et aux opérations de ce pays; et il s’écoula une (fraude partie du siècle avant qu’elle songeât à tourner son attention du côté de l’orient.

Tandis que les nations les plus considérables de l’Europe se voyaient obligées, par les circonstances que je viensde détailler, de rester tranquilles spectatrices de ce qui se passait en

HISTORIQUES

orient , les sept provinces unies des Pays-Bas , nouvellement formées en un petit état , dont l’existence politique n'était pas encore assurée , et qui n'était qu'à l’aurore de sa puissance, osèrent se montrer dans l’océan Indien comme rivales des Portugais ; et dédaignant leurs prétentions au droit exclusif du commerce avec les vastes contrées à l'est du cap de Bonne-Espérance , entrèrent en partage du monopole qu'ils avaient couvé jusqu’alors d'un œil si inquiet. Les Angiais suivirent bientôt l’exemple des Hollandais; et les deux peuples , d’abord par l'industrie de quelques aventuriers hardis, ensuite par les efforts concertés des compagnies qui commencèrent sous la protection du gouvernement , s’avancèrent avec une ardeur et un succès étonnant dans cet te nouvelle carrière ouverte à leur ambition. Le vaste édifice de puissance érigé par les Portugais dans l’orient ( édifice beaucoup trop étendu pour la base qui devait le soutenir), fut presque entièrement renversé en aussi peu de temps et avec aussi peu de peine qu’il s’était élevé. L’Angleterre et la Hollande, en les chassant de leurs plus beaux élablissemens , et en s’emparaut des branches les plus lucratives de leur commerce, s’élevèrent à cette supériorité de force maritime et de richesse commerciale qui les distingue parmi les nations de l’Europe.

VI. L’identité de temps des découvertes de Colomb dans l’occident , et de celles de Gama dans l’orient, est une circonstance singulière qui mérite d'être observée, à cause de la grande influence de ces événemens sur la formation ou l'extension des rapports commerciaux entre les différentes parties du globe. Dans tous les siècles l’or et l’argent , ce dernier surtout , ont élc les marchandises dont l'exportation dans l’Inde a été la plus avantageuse. Il n'y a point de pays au monde qui ait si peu besoin des autres que celui-ci, pour les choses nécessaires ou agréables de la vie. Les avantages d’un climat Favorable et d'un sol fertile , augmentés par les soins de l'industrie, ne leur laissent rien à désirer. En conséquence le commerce s'est toujours fait avec eux de la même manière , et on leur a donné les métaux précieux en échange des productions de l’art ou de la nature qui leur sont propres. Mais lorsque la communication avec l’Inde , devenue beaucoup plus facile , porta le

SUR L’INDE

débit de ses marchandises & un point qui ne s’était encore jamais vu , si l'Europe n'avait pas trouvé la quantité d’or et d’argent nécessaire aux marchés de l’orient , dans des sources plus riches et plus abondantes que ses mines ingrates et épuisées , elle aurait été obligée de renoncer entièrement au commerce de l'Inde, ou de le continuer à son grand désavantage. L’écoulement continuel de l'or et de l’argent , et les perles inévitables de l’un et de l'autre dans la circulation et dans les manufactures, auraient nécessairement diminué la quantité de ces métaux, et en auraient tellement rehaussé la valeur, qu’ils n’auraient pas pu long-temps être de la même utilité dans les opérations du commerce entre les deux oays. Mais avant que l’effet de cette diminution pût être sensible à un certain point, l’Amérique ouvrit ses mines, et versa sur l'Europe une abondance de richesses qui étonna l’avidité des hommes. Ce trésor, malgré les infinies, les inquiètes précautions qui furent prises pour en empêcher la sortie , se répandit dans les marchés où se trouvaient les marchandises devenues nécessaires aux besoins et au luxe des Espagnols; et depuis cette époque jusqu’à présent les Anglais et les Hollandais ont acheté les productions de la Chine et de l’indostan avec l’argent venu des mines du Mexique et du Pérou. L’exportation immense de l’argent en orient , pendant l'espace de deux siècles , n’a pas seulement été remplacé par le versement continuel qui s'en faisait de l’Amérique ; mais sa quantité considérablement augmentée, et en même temps le taux proportionnel de sa valeur en Europe et dans l’Inde a si peu varié, que c’est surtout avec de l’argent que s’achètent encore les principaux articles tirés de l'orient.

Tandis que l’Amérique contribuait ainsi ù faciliter et à étendre le commerce de l’Europe et de l’Asie, elle donna lieu à un trafic avec l’Afrique, qui, de faible qu’il était d’abord, est devenu si considérable qu’il forme le principal na'ud des rapports commerciaux avec ce continent Bientôt après que les Portugais eurent étendu leurs découvertes sur la côte d'Afrique au-delà du fleuve Sénégal , ils s’efforcèrent de tirer quelques profits des établissemens qu'ils y avaient, par la vente des esclaves. Différentes circonstances contribuèrent k faire renaître ce

trafic odieux. Dans toutes les parties de l’Amérique dont les Espagnols s'emparèrent , ils s’aperçurent que les naturels, par la faiblesse de leur constitution , par leur indolence, ou par la manière peu judicieuse avec laquelle on les traitait, étaient incapables des travaux nécessaires à l'exploitation des mines, ou à la culture de la terre, impatiens de trouver des bras industrieux et plus forts, les Espagnols s’adressèrent aux Portugais leurs voisins, qui leur vendirent des esclaves nègres. L'expérience fit bientôt voir que c'étaient des hommes d’une espèce plus robuste , et bien plus capables que les Américains de supporter la fatigue. Le travail d’un seul nègre était égal à celui de quatre de ces derniers 1 ; et depuis ce temps l'emploi qu’on en a fait dans le Nouveau -Monde a toujours été en augmentant, et de la manière la plus rapide. Cet usage , non moins offensant pour l'humanité que pour la religion , est malheureusement passé des Espagnols h toutes les nations de l’Europe qui ont acquis des territoires dans les climats les plus chauds du Nouveau - Monde. Actuellement le nombre des esclaves nègres des établissemens de la Grande-Bretagne et de la France dans les Indesoccidentales excède un million; et comme le règne de la servitude chez les anciens et chez les modernes a toujours été très peu favorable à la population, il faut, pour entretenir le fonds , faire venir d’Afrique tous les ans au moins cinquante-huit mille esclaves 3. S'il était possible de s'assurer avec la même exactitude du nombre des esclaves dans les possessions espagnoles et dans le nord de l’Amérique , le nombre total des esclaves nègres pourrait être évalué au double.

Ainsi le génie commerçant de l’Europe, qui lui a donné un ascendant marqué sur les autres divisions de la terre , en appréciant leurs besoins et leurs ressources respectives , et en les rendant utiles tes unes aux autres, a établi entre elles une union dont est résultée pour ses habitans une augmentation considérable de richesse, de pouvoir, et de jouissance.

VIL Quoique la découverte d'un nouveau monde dans l’occident et l’ouverture d’une communication plus facile et plus directe avec

■ Histoire de l'Amérique, vol. I , p. 3K.

• Rapport des Lords du conseil privé, A. D. VôS.

56f» RECHERCHES

les régions éloignées de l'orient aient contribué à étendre le commerce et augmenter les jouissances de l'Europe , on peut observer une différence remarquable, quant au temps et à la manière dont ce* effets ont été produits. Quand les Portugais visitèrent pour ta première fois les différentes contrées de l’Asie qui s'étendent depuis la côte de Malabar jusqu'à la Chine, ils les trouvèrent peuplées de nations très civilisées, qui avaient fait des progrès considérables dans les arts utiles et agréables, accoutumées à entretenir des rapports avec les étrangers, çt parfaitement au fait des avantages du commerce. Mais quand les Espagnols commencèrent à parcourir le Nouveau-Monde qu'ils avaient découvert, il leur présenta un aspect bien différent. Les lies étaient habitées par des sauvages nus, si étrangers aux arts les plus simples et les plus nécessaires de la vie, qu’ils subsistaient principalement des productions spontanées d'un climat lieu mis. Le continent parut être une furet d'une étendue immense, le long de laquelle orraient quelques faibles tribus, dont l’industrie n'était guère supérieure à celle des insulaires. Ses deux grandes monarchies mêmes, que l'on avait honorées du nom d'états civilisés, n'avaient guère plus de titres que leurs compatriotes à cette dénomination. Les ltabitans du Mexique et du Pérou , à qui 1rs métaux utiles étaient inconnus, et qui manquaient de cette adresse qui sait faire des animaux inférieurs les compagnons de nos travaux, avaient fiait si peu de progrès dans l'agriculture, le premier de tous les arts, que l'une des plus grandes difficultés contre lesquelles eurent à lutter le petit nombre d’Espagnols qui renversèrent ces empires tant vantés, fut de savoir comment ils s'y prncurrraient les choses nécessaires à leur subsistance.

Ce fut donc dans un esprit bien différent que le commerce forma et suivit ses liaisons avec deux pays dont létal de société se ressemblait si peu. Lrs Portugais, sfirs de trouver dans l'orient non-seulement les productions dont la main libérale de la nature a enrichi cette partie du globe, mais les différentes manufactures qui étaient depuis long-temps connues et admirées dans l'Europe, se livrèrent à ce commerce attrayant avec la plus grande ardeur. Leurs monarques en regardèrent l'encouragement connue utt des principaux «bief» du gouvernement; iis

HISTORIQUES

dirigèrent vers ce but toutes les ressourcés da royaume , et éveillèrent dans leurs sujets cette puissante émulation qui fut couronnée de succès si brillans et si rapides. La vive attente qui conduisait les Espagnols à travers les pays qu’ils venaient de découvrir ne fut pas secondée do même bonheur. L'industrie des grossiers habitat» du Nouveau-Monde ne leur fournit pas utt seul objet de commerce, l-es productions naturelles même du sol et du climat , quand files n'étaient pas entretenues rl multipliées par la main nourricière et active de l’homme, ne doivent être comptées que pour très peu. L’espérance plus que le succès les engageait à étendre leurs recherches et leurs conquêtes ; et cunime l’état n'en tirait presque aucun avantage direct , il eu aliandoima le principal soin à des particuliers dont l'industrie , bien plus que 1rs effort» du gouvernement , acquit à l'Espagne ses plot belles possessions dans l'Amérique. Au lieu des grands et rapides avantages que les Portugais recueillirent de leurs découvertes, il s'écoula plus d'un demi- siècle avant que les Espagnols eussent commencé à tirer quelque parti de leurs conquêtes , Ki re n'est le peu d’or qu’ils obligeaient les insulaires de leur ramasser, et le pillage de l’or et de l'argent dont les Mexicains et les Péruviens sc servaient pour orner leurs personnes et leurs temples, et dont étaient composés les vase» consacrés à des usages religieux ou domestiques. Ce ne fut que lors de la découverte de* mines de Pulusi dans le Pérou , l'an IMS, «l de celles Sacolécas dans le Mexique peu de temps après, que les territoires espagnols dans le Nouveau-Monde augmentèrent constamment cl d'une manière sensible les richesse* et les revenus de la métropole.

Il n’y eut pas plus de différence entre le commerce de l'Inde et celui de l’Amérique, quant à la circonstance particulière que je viens de développer, que par rapport à la tnauière de le conduire, lorsqu'il fut devenu un des principaux objet* des soins du gouvernement. Le trafic de I orient était une simple opération mercantile qui se bornait à l'achat soit des productions naturelles du pays, telles que les épiceries, les pierres précieuses, les perles, etc., soit des manufactures qui abondaient cites une race d'hommes industrieux, comme les étoffés ne soie et de coton, la porcelaine, etc, 11 ne fallait

rien de plus pour la direction de ce commerce , que de savoir placer à propos un petit nombre d'agens iutclligcns pour préparer l'assortiment convenable des marchandises destinées à compléter les cargaisons des vaisseaux au moment qu'ils arrivaient d'Europe , ou tout au plus de se mettre en possession d'un certain nombre de postes fortifiés, pour s’assurer l'entrée des [torts propres à radouber en sûreté les vaisseaux , ou se mettre & l'abri des insultes d'un pouvoir ennemi. Il n'y avait aucune nécessité de chercher à établir des colonies, soit pour la culture du sol ou la conduite des manufactures. Ces deux objets restèrent comme auparavant entre les mains des naturels.

Mais aussitôt que l'extravagant esprit d'aventure dont avaient été animés les Espagnols , qui les premiers allèrent A la recherche et à la conquête du Nouveau-Monde, commença à se ralentir , et lorsqu’au lieu de courir de province en frovince comme des aventuriers à la poursuite de l’or et de l'argent, ils songèrent sérieusement A rendre leurs conquêtes utiles par la culture et l'industrie, ils sentirent la nécessité d'établir des colonies dans tous les pays dont ils voulaient tirer parti. D’autres nations imitèrent leur exemple dans les établissemens qu’ils formèrent ensuite dans quelques-unes des lies et sur le continent du nord de l'Amérique, L’Europe, après avoir dévasté le Nouveau-Monde, commença A le repeupler, et ses enfans, A l’ombre d'un système de colonies (dont il n'entre pas dans mou sujet d’expliquer l’esprit et la marche) , y multiplièrent d’une manière étonnante. Tous les objets de trafic venus du Nouveau-Monde , si nous en exceptons les fourrures et les peaux achetées des peuples de chasseurs du nord de l'Amérique , et d'un petit nombre de tribus qui vivent aussi de la chasse sur le continent méridional, sont le produit de l'industrie des Européens qui y sont établis. Cest A leurs efforts ou à ceux des hommes qu'ils ont instruits on forcés au travail, que nous sommes redevables du sucre, durum, du coton, du tabac, de l'indigo, du riz, et même, de l'or et de l’argent tirés des entrailles de la terre. Fortement occupés de ces branches d'industrie lucratives, les habitans du Nouveau- Monde ne font que peu d'attention aux travaux qui emploient un si grand nombre de membres des autres sociétés, et ils sont S la merci de

l’ancien continent pour une partie de leurs subsistance et pour tous les objetsqui constituent le luxe et l'élégance. Ainsi les Européens ont formé des manufactures dont l'Amérique est l'objet, et leur industrie s’est infiniment accrue du vaste débit des marchandises destinées A satisfaire les besoins de contrées immenses dont la |K>pulalion augmente continuellement ; l’influence de ce débit ne se Ixirnc pas seulement aux natious qui se trouvent dans des rapports plus intimes avec les colonies américaiues ; elle se fait sentir dans toutes les parties de l'Europe qui fournissent quelques-uns des articles qui leur sont envoyés , et met également en action les bras de l'artisan dans les provinces intérieures d’Allemagne, dans la Grande-Bretagne et dans les autres pays qui ont un commerce direct avec le Nouveau-Monde.

Mais en même temps que l’on convient que la découverte et la conquête del’Amériqucest une des principales causes de celte rapide augmentation d’industrie et de richesse qui se fait remarquer eu Europe depuis les deux derniers siècles, des spéculateurs tremblans ont soutenu que l'Europe , pendant tout ce même période , s’est appauvrie insensiblement parlapertcde son or employé A soutenir son commerce avec l’Inde. Mais cette erreur n'est venue que du peu d’attention que l'on a fait A la nature et A l'usage des métaux précieux. On doit les envisager sous deux points de vue différais ; ou comme des signes que toutes les nations civilisées sont convenues d’employer pour apprécier ou pour représenter la valeur du travail et des autres marchandises, et par ce moyen faciliter l'achat du premier et le transport des autres des mains d’un propriétaire dans celles d'un autre; ou l’on peut considérer l'or et l'argent comme étant en eux-mêmes des marchandises ou des objets de commerce que l'on ne peut acquérir que par d'autres objets équivalens. C'est sous ce point de vue que l’on devrait envisager l'exportation des métaux précieux en oricul; car comme la natiuri qui les exporte ne peut les obtenir que par le produit de son propre travail et de son industrie, ce commerce doit, quoique uon pas d’une manière aussi visible et aussi directe que celui d'Amérique, contribuer A augmenter l'industrie générale et l’opulence de l’Europe. Si , pour prix des rixdales nécessaires au soutien de

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sod commerce avec l’Inde, l’Angleterre est obligée de donner une certaine quantité de ses étoffes en drap ou en coton, ou de sa quincaillerie, alors les bras d’un plus grand nombre d'ouvriers sont mis en mouvement , et il s’exécute une portion d'ouvrage qui , sans ce commerce , n’aurait pas eu lieu. La nation recueille tout le bénéfice qui vient de l’augmentation de l’indnstrie. Avec l’or et l’argent que ses manufactures ont achetés dans l’occident , elle peut se montrer dans les marchés de l'orient, et l’exportation tant redoutée de ces métaux dans l’inde est ce qui enrichit le royaume au lieu de l’appauvrir.

VIII. Si l'Europe n'a pas été déshonorée par la servitude la plus humiliante qui puisse accabler des nations policées, elle le doit à la découverte du passage dans l’Inde par le cap de Bonne-Espérance, et à la vigueur et au succès avec lesquels les Portugais y ont poursuivi leurs conquêtes et établi leur domination. Je dois cette observation à un auteur qui a éclairé par ses talens et embelli par son éloquence l’histoire des établissemens et du commerce des nations modernes dans les deux Indes 1 ; et elle me parait assez bien fondée pour mériter un plus ample examen. Peu d’années après que les Portugais se furent montrés dans l’Inde, la domination des mamelucks fut renversée par l'irrésistible puissancedes armes turques; et l’Égypte et la Syrie furent réunies à leur empire comme provinces. Si après cet événement le commerce avec l'Inde eût continué de suivre son ancienne direction, les sultans turcs, comme maîtres de l'Égypte et de la Syrie, ne pouvaient manquer de l'avoir à leur entière disposition , soit que les productions de l’orient fussent transportées par la mer Bouge à Alexandrie, ou , par terre , du golfe Persiqne à Constantinople , et dans les ports de la Méditerranée. Les monarques qui étaient alors à la tète de ce grand empire ne manquaient ni d'habileté pour sentir à quelle puissance ils s’élèveraient par ce moyen, ni d’ambition pour y aspirer. Sélim, le vainqueur des mamelucks, en confirmant les anciens privilèges des Vénitiens en Égypte et en Syrie, et par l’ordre qu’il mit dans les droits que payaient les marchandises de l’Inde , et dont j’ai déjà parlé, laissa de bonne heure apercevoir le désir inquiet qu’il avait d’as-

■ M. l'abbé Raynal.

HISTORIQUES

surer à ses propres états tous les avantages du commerce avec l’orient. Soliman-le- Magnifique, son successeur, parait avoir aussi dirigé son attention vers le même objet. Plus éclairé qu’aucun monarque de la race ottomane , aucune des démarches des puissances de l'Europe ne lui était échappée; et il avait remarqué à quel degré de pouvoir et d’opulence la république de Venise était arrivée , en concentrant dans ses mains le commerce de l’orient. Il voyait alors le Portugal s'élever à la même prééminence par des moyens semblables. Impatient de les imiter et de les supplanter, U forma un plan digne de sa haute renommée politique et du nom d instituteur île lois , par lequel les historiens turcs l’ont distingué, et il établit dans ses états, des le commencement de son régne , un système de lois commerciales, par lequel il espérait faire encore de Constantinople ce qu’elle avait été dans les siècles brillans de l’empire grec , le grand entrepôt du commerce de l’Inde '. Pour l'accomplissement de ce dessein , il ne s’en rapporta pas seulement â l’action des lois; il équipa, vers le même temps , une Botte redoutable dans la mer Rouge, sous la conduite d'un officier de confiance , avec un nombre de janissaires suffisant , selon lui , non-seulement pour chasser les Portugais de tous leurs établissemcns dans l in de , mais encore pour s'emparer de quelque poste avantageux dans ce pays et y arborer son pavillon. tes Portugais, par des efforts de valeur et de constance qui leur méritèrent les brillans succès dont ils furent couronnés repoussèrent ce puissant armement dans tous ses projets d’attaque, et obligèrent les tristes débris de la flotte et de l’armée turque à retourner avec ignominie dans les ports d’où ils étaient partis avec les espérances les plus certaines de terminer celte expédition d'une manière bien différente 5. Soliman, quoique fidèle au projet de chasser les Portugais de l’Inde et d’y former quelque établissement, fut si occupé, pendant le reste de son règne , de cette multitude d’opérations difficiles où le plongea son insatiable ambition, qu'il n'eut jamais le loisir d’en reprendre la suite avec résolution.

Si les mesures de Sélim eussent produit l'effet

1 PamU, HUt. Venct., lib. vil , p. 589. Sandi , Slor. civil. Venez., part, n , p. 901.

* A%ia de Rarros , dec. iy, lib. i, cap. i.

SUR L’INDE ANCIENNE. .56

qu’il en attendait , ou si le plan plus hardi et plus étendu de Soliman eût été mis à exécution, la disposition des richesses de l'Inde, jointe à la formidable marine que toutes les puissances maîtresses de ce monopole ont toujours été en état de créer et d’entretenir, aurait nécessairement ajouté à un empire déjà redouté des nations un degré de fiorce qui l’aurait partout rendu victorieux. L’Europe , A cette époque , n’était pas capable de résister à cette double puissance navale et militaire , soutenue des richesses du commerce, et sous la conduite d’uu I de nouveau, éclairer et policer le genre humonarque dont le vaste génie savait tirer de main.

FIN DES BEC il E K C H ES UlsTORlyLES SUR L’iNDF. ANCIENNE.

chaque objet ses avantages particuliers, et les employer tous avec le plus grand effet. Heureusement pour l’espèce humaine, le système despotique du gouvernement turc , qui avait pour base ce fanatisme absurde qui étouffa les sciences dans l’Égypte, dans l’Assyrie et dans la Grèce , séjours qu’elles habitèrent jadis avec tant de délices, fut arrêté lorsqu'il allait étendre sa domination sur l’Europe et en bannir la liberté , l’étude et le goût, au moment qu'ils faisaient d'heureux efforts pour reparaître et bénir

NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENS

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