Oeuvres complètes de W. Shakespeare
Le jeudi 5 février 1601, — trois jours avant la fatale insurrection du comte d'Essex, — cinq hommes, qu'à la manière dont ils portaient l'épée il était aisé de reconnaître pour des gentilshommes, se présentaient à la porte du théâtre du Globe, situé, comme chacun sait, sur la rive droite de la Tamise, dans la paroisse de Southwark, et demandaient à parler aux comédiens ordinaires du lord chambellan. Ces personnages venaient de traverser la Tamise, dépêchés par le comité secret établi en permanence à Drury-House, et étaient chargés d'une négociation importante. La porte du théâtre, toute fière de l'Hercule de pierre qui élevait le globe au-dessus d'elle, dut ouvrir ses deux battants devant ces noms considérables : lord Monteagle, sir Gilly Merrick sir Charles Priée et son frère Jocelyn, Henry Cuffe, esq. De ces noms alors connus de tous, trois sont restés historiques. — Lord Monteagle, jeune et élégant seigneur, était ce pair catholique qui , quatre ans plus tard , grâce à un avertissement mystérieux transmis par un ami inconnu, fit échouer l'épouvantable conspiration des pou-
dres. Sir Gilly Merrick était ce vaillant capitaine qui, pour sa bravofure connue, fut chargé, le 8 février 1601, de la garde et de la défense de l'hôtel d'Essex. Henry Cuffe était ce savant diplomate qui, comme secrétaire du comte d'Essex, présida à l'organisation politique de l'insurrection. — Les nouveaux-venus furent reçus par Augustin Phillips, l'un des plus riches actionnaires du théâtre du Globe , acteur important qui, en 1589, avait créé Sardanapale dans les Sept péchés capitaux de Tarleton et qui est mentionné, immédiatement après Shakespeare et Burbage, dans la patente royale du 9 mai 1603. — Sir Gilly Merrick prit la parole au nom de la députation, en présence de la troupe réunie. Il venait prier les comédiens de vouloir bien jouer, dans l'après-midi du samedi suivant, une pièce historique, le drame de Richard IL Et, pour qu'aucune confusion ne fût possible , il exphqua que le drame dont il désirait la reprise avait pour conclusion la déposition et l'assassinat du roi Richard , the deposing and kylUng kyng Rychard * .
Cette demande, qui semble aujourd'hui tout innocente et toute naturelle, était bien faite cependant pour embarrasser, voire même pour effaroucher ceux à qui elle était adressée en l'an de grâce 1601. — Quelques mois auparavant, un chroniqueur érudit, sir John Haywarde, avait raconté la fin tragique du roi Richard II dans une narration latine qu'il avait cru pouvoir dédier au comte d'Essex, alors prisonnier d'État, et pour ce fait avait été traduit devant la chambre étoilée, condamné à une grosse amende et mis luimême en prison. On se rappelait encore avec quelle colère la reine Elisabeth avait dénoncé l'ouvrage de sir John :
— N'y aurait-il pas moyen, avait-elle dit au conseiller
< Voirie procès-verbal de la déposition faite, pendant l'instruction du procès d'Essex, par Augustin Phillips. Ce procès-verbal, cité pour la première fois par M. Collier, est signé de trois magistrats, lord Popham, Edward Anderson et Edward Fenner.
INTRODDCTiON. • 9
Francis Bacon, de trouver dans ce livre quelque chose comme une trahison ?
— Aucune trahison, madame, avait répondu le jurisconsulte, mais maintes félonies.
— Comment cela ?
— Oui, madame , maintes félonies : l'auteur a maintes fois volé Tacite.
C'est par cette spirituelle répartie que Bacon avait soustrait l'historien au supplice des traîtres. Sir John, on le voit, l'avait échappé belle.
Le fait est que la reine s'était crue personnellement offensée par la publication de Haywarde. Quelques remarques sévères sur le mauvais gouvernement de Richard II et sur la funeste influence de ses favoris lui avaient paru autant de critiques dirigées à mots couverts contre elle-même et contre ses ministres. Chose étrange et presque inexplicable, la terrible fille de Henry VIII , en plein triomphe, en pleine toute-puissance, se comparait intérieurement au faible prince qui, deux siècles auparavant, avait été précipité du trône par son impuissance même. Elle regardait comme une menace le souvenir de cette révolution nationale qui avait substitué au fils du Prince Noir le fils de JeandeGand. La fin tragique du roi détrôné l'obsédait comme un cauchemar, et, dans le délire de sa frayeur, Elisabeth s'identifiait avec Richard. Un jour de cette même année 1601 , le 4 août, la reine feuilletait, dans son appartement de Greenwich, le registre des archives de la Tour de Londres que venait de lui apporter le greffier Lambarde ; tout à coup elle s'arrêta au règne de Richard II et dit : — Je suis Richard II, saistu cela ?
— Madame, balbutia Lambarde évidemment fort embarrassé, cette criminelle comparaison a été imaginée par un gentilhomme bien ingrat, la créature que Votre Majesté a le plus comblée.
IciLambarde désignait le comte d'Essex sans le nommer. La reine comprit sa pensée, car elle répliqua :
— Celui qui oubliera Dieu oubliera ses bienfaiteurs. Puis, après une pause, elle ajouta, comme se répondant à elle-même :
— Cette tragédie a été jouée quarante fois dans les rues et dans les théâtres publics * !
C'est précisément « cette tragédie, » dénoncée si amèrement par la reine Elisabeth, que sir Gilly Merrick et ses collègues prétendaient faire représenter dans l'après-midi du 7 février. Les comédiens du lord chambellan, étant en rapports continuels avec la cour, devaient hésiter, on le conçoit, à reprendre une œuvre aussi hautement censurée. Le châtiment infligé tout récemment à sir John Hayward était un épouvantail encore dressé devant toutes les mémoires. Si le malheureux chroniqueur avait été condamné à l'amende et à la prison pour avoir raconté en latin l'aventure de Richard II, que ne risquaient pas les comédiens qui allaient, dans un langage compris de tous, développer sur la scène toutes les péripéties de cette aventure? La plus vulgaire prudence leur conseillait un refus formel. Cependant, disons-le à leur honneur, les comédiens du Globe écoutèrent, sans alarmes perceptibles, cette proposition si compromettante pour leur sécurité et leur intérêt. Augustin Phillips, chargé de répondre au nom de tous, se borna à faire cette objection toute matérielle que la représentation demandée devait être peu lucrative: « leàràme de Richard II, déjà ancien et tombé dans une sorte de désuétude, attirerait probablement peu de monde'*, et le théâtre perdrait à le reprendre. »
' Nichols' Progresses of Queen Elisabeth.
2 « That play of King Richard was so old and so long out of use that they hould hâve small or no company at it. »
La difficulté, ainsi réduite à une question d'argent, devenait facile à résoudre. Sir Gilly Merrick s'empressa d'offrir au comédien une indemnité qui, payée en sus de la recette, suffisait à couvrir le déficit éventuel. Cette prime fut fixée d'un commun accord à quarante schellings, et le marché fut conclu.
Deux jours après que ces pourparlers avaient eu lieu, dans l'après-midi du samedi 7 février, un public inaccoutumé pénétrait dans l'enceinte hexagone du théâtre du Globe. Un drapeau rouge, hissé au sommet de la tourelle supérieure de l'édifice et parfaitement visible de la rive gauche de la Tamise, annonçait que la représentation allait commencer. Les trois étages latéraux dans lesquels étaient pratiquées les logesetles galeries, la cour centrale, sans toit, faisant office de parterre, les fauteuils, disposés sur la scène, se garnissaient de spectateurs qui, chose étrange, se reconnaissaient tous. Ce n'était plus la foule habituelle du théâtre, amas confus et populaire d'individus étrangers les uns aux autres. C'était une assemblée choisie et aristocratique dont les membres, familiers les uns aux autres, se rejoignaient en se saluant. Tous arrivaient là comme à un rendez-vous. On ne sait quel accord tacite les réunissait. Un observateur attentif eût peut-être découvert sous la sérénité apparente de ces physionomies diverses la même préoccupation sombre. — Une idée fixe, peut-être un secret terrible, les rembrunissait. A coup sûr les mêmes antipathies, sinon les mêmes sympathies, animaient cette élite compacte. Tous ceux que le despotisme monarchique blessait ou menaçait, tous ceux qu'indisposait contre le pouvoir une rancune personnelle ou un grief public, les adversaires de la théocratie anglicane, les adversaires de l'arbitraire ministériel, les ennemis de Cecil, les ennemis de Raleigh, les persécutés de toutes les sectes et de toutes les causes, tous les mécontents qui, depuis Six mois, affluaient dans les salons du
comte d'Essex et reconnaissaient pour leur chef le favori disgracié, étaient là, ralliés par un mot d'ordre mystérieux. Des hommes appartenant aux partis les plus divers fraternisaient dans la communion de la vengeance. Le chevalier papiste, sir Christopher Blount, beau-père du comte d'Essex, avait pour voisin le pair puritain, lord Cromwell. Le jésuite Catesby, celui-là même qui plus tard organisa la conspiration des poudres, y coudoyait lord Monteagle, le loyal catholique qui la fit échouer. Quel surprenant spectacle devait offrir cette salle remplie de conjurés! Entre toutes les solennités théâtrales en est-il une seule qui puisse se comparer à cette fête sinistre du 7 février 1601 à laquelle assistaient tant d'hommes prêts à jouer leur tête, tant de victimes vouées par l'événement à la ruine, au cachot, aux oubliettes, à la torture, à l'échafaud, au billot, au gibet, à la mort violente !
Certes, — cela vaut la peine qu'on y insiste, — jamais plus étonnant hommage ne fut rendu à l'autorité du théâtre. Jamais la suprématie exercée sur les imaginations par la fiction dramatique ne fut constatée par un fait plus extraordinaire. Ces hommes possédés de la plus poignante anxiété, ces conjurés qui demain, à la voix de leur chef, risqueront dans la plus audacieuse aventure leur liberté, leur fortune, leur existence, que font-ils en ce moment? de quoi s'occupent-ils? quel est leur soin suprême? Est-ce de réviser leurs plans, d'accroître leurs ressources, de perfectionner leurs moyens d'attaque et de défense , de fondre des balles, d'affiler leurs épées? Non. Leur dernière journée, ils la consacrent au théâtre. C'est au théâtre qu'ils viennent demander le conseil définitif, l'inspiration souveraine. Puisque dans le monde réel tout leur prêche la soumission, la lâcheté, la servilité aveugle et abjecte, c'est au monde fictif de leur enseigner les mémorables leçons de la résistance. — Et tout à coup, le rideau qui leur cachait l'histoire
s'entrouvre, et voici, ô miracle! que, devant ces enfants du dix-septième siècle, se dressent et s'animent leurs redoutables aïeux, les hommes du quatorzième siècle. Entendezvous ces paladins vêtus de fer qui, brandissant leurs grandes épées, jettent sur la côte de Ravenspurg le cri de la révolte? Pairs d'Angleterre, voilà vos prédécesseurs ! Ceuxlà étaient des preux ; ils n'hésitaient pas à se lever contre la tyrannie. Quand le roi d'Angleterre, qui n'était que le premier des barons, voulait asservir les barons, quand ce prince, qui n'était que suzerain, prétendait être souverain, les seigneurs se concertaient, ils convoquaient le ban et l'arrière-ban de leurs vassaux, et ils couraient aux armes ; aux milices seigneuriales les communes joignaient leurs milices ; et alors l'insurrection éclatait ; et le roi, abandonné des siens même, était déposé, et un banni était installé d'office sur le trône du tyran. Entendez-vous ces acclamations qui retentissent aux abords de Westminster? C'est Henry IV qu'on couronne î Distinguez-vous ces gémissements étouffés derrière l'épaisse muraille du donjon de Pomfret? C'est Richard II qu'on poignarde. Ainsi faisaient vos aïeux, milords !
La révolution de 1399, — cette insurrection heureuse de l'opprimé contre l'oppresseur, — était un formidable précédent offert par l'histoire aux conjurés de 1601. Mais cet enseignement empruntait aux circonstances une force toute particulière. Comment, en effet, ne pas être frappé de l'analogie singuhère qui existait entre la situation de Rolingbroke et celle du comte d'Essex? Comme Bolingbroke, Essex avait dans les veines du sang royal d'Angleterre; comme Bolingbroke, Essex était rentré dans sa patrie, malgré la volonté royale ; comme Bolingbroke, Essex avait été ruiné et, sinon exproprié, du moins dépossédé; comme Bolingbroke, Essex avait une armée qui lui était personnellement dévouée; comme Bolingbroke, Essex était adoré
du peuple ; comme Bolingbroke, partant pour la France, — Essex, se rendant en Irlande, avait été escorté, à sa sortie de Londres, par une foule immense qui l'acclamait et le pleurait; comme Bolingbroke, Essex était encouragé par la Cité avec laquelle il avait de secrètes intelligences ; comme Bolingbroke enfin, Essex accusait de trahison les ministres et voulait délivrer le pays d'un gouvernement odieux et despotique. Cette minutieuse ressemblance devait certes faire illusion aux partisans qui assistaient, le 7 février, à la résurrection de Richard IL Éclairé par la lumière fantastique de la scène, le personnage de Henry de Lancastre devait finir par se confondre à leurs yeux avec la figure même de Robert d'Essex. Mêmes traits, même sourire digne et affable, même pose aristocratique et populaire, même langage , mêmes griefs, mêmes vœux. Si les situations étaient identiques, pourquoi les destinées ne le seraient-elles pas ? Il y avait autour d'Essex des imprudents, des ambitieux, des agents provocateurs qui le poussaient, malgré lui, à s'emparer du pouvoir suprême. Quel argument pour ces conseillers que la triomphante révolution de 1399! C'était l'histoire elle-même qui leur donnait raison. On eût dit qu'elle se liguait avec eux pour entraîner le malheureux comte vers une catastrophe. Tentatrice funeste, elle l'attirait à l'abîme en lui offrant, à travers les âges, le diadème éblouissant de Henry IV.
Lamentable séduction ! Fallacieuse amorce ! La demeure réservée à Robert d'Essex, ce n'est pas le palais de Westminster, c'est le donjon de la tour de Londres; la parure destinée à Robert d'Essex, ce n'est pas le manteau écarlate des rois, c'est le voile noir des condamnés. Au jour décisif, le sceptre promis se change en hache meurtrière ; le trône entrevu prend brusquement la forme sinistre d'un billot. — Tout le monde connaît le dénouement fatal du 8 février 4601 : Essex se jetant dans la cité, suivi de trois cents gen-
tilshommes et criant : « Aux armes ! au nom de la reine ma maîtresse! aux armes! » les rues désertes ; toutes les portes se fermant; l'hôtel de ville trahissant; le lord maire, qu'on croyait gagné, d'accord avec le ministère ; le shériff Smith, qui avait promis assistance, évadé ; les conjurés proclamés traîtres, attaqués par les troupes royales, et forcés de se replier après une courte escarmouche ; le comte cerné dans son propre hôtel, y soutenant un siège, et enfin obligé de se rendre avec tous ses compagnons ; les captifs entassés dans les prisons ; six pairs du royaume, lord Essex, lord Southampton, lord Rutland, lord Monteagle, lord Sandys, lord Cromwell, à la Tour ; les principaux meneurs jugés et condamnés; Essex décapité.
En vain le malheureux comte, traduit devant une commission de vingt-cinq pairs, protesta de l'innocence de ses desseins; en vain il jura, la main sur son cœur, que jamais il n'avait voulu attenter à la souveraineté, encore moins à la personne de la reine ; en vain il affirma qu'il ne voulait que se frayer un passage jusqu'au pied du trône pour exposer à sa majesté les griefs publics et obtenir d'elle l'éloignement d'un ministère détesté. En dépit de ses protestations, il fut accusé d'avoir aspiré à la couronne et d'avoir voulu traiter la reine Elisabeth comme jadis Henry de Lancastre avait traité le roi Richard : « En mon âme et conscience, s'écria l'attorney général Coke, le Jefferies de ce procès, je suis convaincu que la reine n'aurait pas vécu longtemps, une fois en votre pouvoir... Vous l'auriez traitée comme Henri de Lancaslre traita Richard II. Vous l'auriez approchée en suppliant, et puis, vous lui auriez volé la couronne et la vie ' ! » Ainsi le précédent de la révolution de 1399, que les partisans du comte d'Essex invoquaient naguère en
< « You should hâve treated her as Henry of Lancaster did Ricliard the » second — gone to her as suppliant, and then robbed her of her erown and » life. »
sa faveur, se retournait contre lui, terrible. Ce souvenir décida la sentence. Essex tomba sous le coup d'une réminiscence historique. Henry de Lancastre n'avait expié que par ses remords le meurtre de Richard ; Essex le paya de sa tête. Par un surprenant ricochet, les représailles qui avaient épargné le coupable allaient, à deux cents ans de distance, frapper un innocent !
Oui , qui le croirait? la représentation du drame de Richard II, ce drame déjà ancien qui, de l'aveu même de la reine, avait été joué publiquement quarante fois, fut un des principaux griefs reprochés aux prévenus. Les magistrats royaux prétendirent y voir la preuve décisive d'un attentat prémédité. Chose inouïe dans les annales de l'iniquité judiciaire, ils assimilèrent à la perpétration d'un crime nouveau le simple fait d'avoir assisté à la représentation d'un crime historique. Le témoin de l'exhibition théâtrale d'un régicide fictif fut déclaré par eux effectivement coupable de régicide. Il faut lire cela dans les documents officiels pour le croire. Voici, fidèlement traduit, le résumé des chefs d'accusation élevés contre sir Gilly Merrick, — résumé publié en 1601 par l'imprimeur de la reine et rédigé par l'infâme et illustre Bacon : « Les témoignages produits contre » sir Gilly Merrick ont démontré à sa charge, en ce qui » concerne la rébellion patente, qu'il était comme capitaine » et commandant de tout l'hôtel (Essex House), qu'il s'était » engagé à le garder et à en faire une place de retraite pour » ceux qui s'élanceraient dans la cité; en fortifiant et bar- » ricadant ledit hôtel , en y faisant provision de mousquets, » de poudre, de balles et autres munitions et armes desti- » nées à le garder et à le défendre ; et qu'il a été comme un » acteur diligent, expéditif et notoire dans la résistance » opposée aux forces de la reine... Et en outre, comme » preuve quil était dans le secret du complot, il a été établi » par témoignage que, l'après-midi avant la rébellion, Mer-
» rick ainsi qu'une nombreuse compagnie d'autres conjurés » qui plus tard ont tous été dans l'action, ont fait jouer en » leur présence le drame de La déposition du roi Richard » deuxième. Et ce n'était pas une représentation fortuite, » mais une représentation commandée par Merrick. Et, — » qui plus est, — quand il lui fut dit par un des acteurs que » la pièce était ancienne et qu'il y aurait perte à la jouer, » parce que peu de personnes viendraient la voir, une » somme extraordinaire de quarante shillings fut donnée » pour que la pièce fût jouée, et en conséquence elle fut » jouée. Tant il était avide de repaître ses yeux du spectacle » de cette tragédie qu'il croyait que son seigneur allait » bientôt après transporter du théâtre dans l'État, mais » que Dieu a fait retomber sur leurs propres têtes ' ! » Sir Gilly Merrick fut exécuté à Tyburn, ainsi que Henry Cuffe, le 30 mars 1601, cinquante jours environ après la fatale représentation de Richard IL
Une controverse importante s'est élevée, dès le dix-huitième siècle , entre les commentateurs de Shakespeare sur la question de savoir quel est ce Richard II qui fut joué le 7 février 1601 devant les conjurés : est-ce le drame de Shakespeare? est-ce l'œuvre de quelque auteur inconnu? La plupart de ces commentateurs, — entre autres, Malone, Steevens, Farmer, Tyrwhitt, M. Knight,M.Collier,M.Staunton, — ont adopté et soutenu énergiquement la seconde hypothèse; deux seulement, MM. Drake et Chalmers, ont soutenu, mais timidement, la première. On le voit, la majorité est écrasante. C'est d'une voix presque unanime que la critique d'outre-Manche a répoussé la conjecture qui attribue au glorieux auteur de Richard II la pièce représentée devant les conspirateurs. Quiconque connaît un peu le ca-
* The effect of that which passed at the arraignments of sir Christopher Blount, sir Charles Davers, sir John Davies, sir Gilly Merrick, and Henry Cuffe — London. in-4°, 1601.
ractère britannique s'expliquera aisément ce verdict. La loyauté proverbiale de ce caractère est instinctivement révoltée par une conclusion qui prouverait une sorte de complicité morale entre le drame de Shakespeare et la rébellion du comte d'Essex. Fi ! se figure-t-on la muse sacrée du grand poète surprise en flagrant délit de conspiration, animant la trahison, fomentant la révolte et commettant contre l'auguste reine de l'Angleterre protestante le crime, l'épouvantable crime de lèse-majesté ! Mais, si cette hypothèse affreuse était admise, en voyez-vous les conséquences ? Il faudrait bouleverser toutes les biographies de Shakespeare ! Il faudrait raturer cette belle légende, imaginée après coup par les historiographes zélés, qui nous montre l'auteur du Songe d'une Nuit d'été encouragé, protégé, patroné, prôné, admiré, applaudi, honoré d'on ne sait quel amour platonique par c( la belle Vestale qui trône à l'Occident. » Alors Shakespeare ne serait plus le Shakespeare qu'on est convenu de nous présenter ; ce ne serait plus ce poète de cour, commode, heureux, complaisant et satisfait, que les biographes nous ont rendu familier; ce serait un personnage jusqu'ici inconnu ; ce serait un autre Shakespeare ; ce serait un hbre penseur amer, sombre, austère, attristé et mécontent! — Shakespeare mécontent, est-il possible ! Mécontent de quoi, et de qui, s'il vous plaît ? — Mécontent d'Elisabeth Tudor ! Mécontent de la reine et de ses ministres ! Mécontent de la chambre étoilée ! Mécontent de tous les droits supprimés, de toutes les libertés violées, de toutes les consciences asservies! Mécontent des peuples pressurés, des Irlandais massacrés, de Marie Stuart assassinée ! Mécontent de la tyrannie ! Ah î il en coûterait trop aux loyaux sentiments de tout bon sujet britannique d'admettre une aussi choquante hypothèse. Supposer que Shakespeare pût murmurer contre un absolutisme hideux, ce serait lui faire injure, li faut à tout prix réfuter cette calomnie. Et voilà les
commentateurs à l'œuvre ! Les voilà qui tous s'ingénient pour établir que le Richard II, joué la veille de l'insurrection de 1601, ne peut pas être le Richard II de notre poëte.
Et d'abord ces messieurs croient trouver un argument péremptoire dans les paroles même prononcées par Augustin Phillips pendant son entretien avec les conjurés. Comme le lecteur se le rappelle, quand sir G. Merrick demanda à Phillips de reprendre le drame de Richard II, le comédien répHqua que le drame, étant ce vieux et tombé en désuétude, old and ont of use, » attirerait peu de monde et que le théâtre perdrait à le jouer. Or, objectent ces messieurs, cette qualification était-elle applicable au drame du maître ? Le Richard II de Shakespeare, joué pour la première fois vers 1595, pouvait-il être traité de vieille pièce en 1601 ? — Pour discuter sérieusement cette objection, il faudrait être sûr que les paroles que le procès-verbal des juges d'instruction prête à Phillips, fussent parfaitement exactes. En outre, ces paroles pouvaient ne pas représenter fidèlement la pensée du comédien ; elles pouvaient n'être qu'une échappatoire opposée par lui à une demande embarrassante. Phillips, — hésitant d'une part, à reprendre une pièce rendue dangereuse par les allusions qu'elle contenait, et voulant, d'autre part, éviter une scabreuse explication politique oii le nom de la reine eût étéinfailliblement prononcé, — a pu alléguer, comme prétexte, que la pièce était trop vieille pour attirer le public. Mais admettons que ses paroles fussent sincères. Était-il étonnant qu'un chef de troupe, en train de représenter fructueusement quelque ouvrage nouveau, peut-être Comme il vous plaira, peut-être Reaucoup de bruit pour rien, répugnât à le remplacer subitement par une ancienne pièce dont le succès semblait avoir été épuisé par une longue série de représentations? Dans son hésitation fort légitime et fort logique, ce chef de troupe ne pou-
vait-il être tenté, dût-il exagérer sa pensée, de déclarer « vieille et tombée en désuétude » une pièce ancienne de six à sept ans ? A une époque oii les ouvrages dramatiques se multipliaient si vite sur la scène , un intervalle de six à sept ans suffisait d'ailleurs amplement pour retirer à un drame, si célèbre qu'il fût, l'attrait de la nouveauté. Ainsi que l'avoue fort bien M. Collier, a en supposant que le Richard II de Shakespeare ait été écrit en 1595, comme Malone l'imagine, ou en 1596, comme le prétend Chalmers, il aurait pu être qualifié de vieille pièce en 1601, en raison de la rapidité avec laquelle les pièces de théâtre se succédaient alors. »
Ainsi, convenez-en, il n'y a rien dans les paroles d'Augustin Phillips qui empêche de croire que l'ouvrage représenté devant les conjurés fût celui de Shakespeare. En revanche, que de présomptions en faveur de cette hypothèse ! Examinons la question de près.
La première édition du Richard II de Shakespeare, format in-quarto , porte ce titre : « La tragédie de Richard Deuxième^ comme elle a été jouée publiquement par les serviteurs du très- honorable lord Chambellan. Londres, 1597. Imprimée par Valentin Simmes, pour Andrew Wise. En vente àsabouliquedu cimetière de Saint-Paul, au signe de l'Ange. » Ainsi, — en voilà la preuve incontestable, — la compagnie dite des Serviteurs du lord Chambellan , — compagnie qui exploite les deux théâtres du Globe et de Rlackfriars, — compagnie à laquelle Shakespeare est triplement attaché comme auteur, actionnaire et acteur, — a dès 1597 reçu, monté et joué publiquement le Richard II de Shakespeare. Quelques années après la représentation , les partisans du comte d'Essex s'adressent à ces mêmes comédiens et leur demandent quoi? De reprendre le drame primitivement joué par eux, drame qui, comme le dit expressément sir G. Merrick, contient la déposition et l'assassinat du roi
Richard II. La logique, le bon sens, la vraisemblance indiquent clairement qu'il s'agit ici du drame célèbre auquel Shakespeare a attaché son nom, drame qui contient, en etïet, la déposition et l'assassinat du roi Richard II. Evidemment, la troupe privilégiée qui a l'insigne honneur d'avoir dans son répertoire l'œuvre de Shakespeare , ne peut et ne doit songer à jouer que l'œuvre de Shakespeare. Mais cette conclusion n'est pas du goût des commentateurs. Ils déclarent àpriori qu'il devait exister en 1601 deux pièces historiques, ayant pour sujet la fin du règne de Richard II, — la pièce de Shakespeare et la pièce anonyme d'un auteur quelconque, et ils affirment que c'est cette pièce anonyme d'un auteur quelconque qui fut jouée devant les conjurés, à la pressante sollicitation de sir Gilly Merrick. Ici les embarras commencent.il faut prouver l'existence de cette œuvre anonyme, révélée p^r les savants calculs des critiques. Pour ce, on consulte tous les documents contemporains : aucune trace, aucune mention de la dite pièce. N'importe. On n'en démord pas. La pièce existe, prétend-on; on la découvrira quelque jour. Un jour, en effet, — il y a de cela quelques années, — l'infatigable antiquaire, M. Collier, trouve, dans les archives d'une des principales bibliothèques d'Angleterre [Bodleyan Library), le journal d'un certain docteur Simon Forman, lequel, à la date du 30 avril 1611, contient l'analyse d'un Richard II, autre que le Richard II de Shakespeare. — Victoire, s'écrie-t-il ! — Victoire, répètent en chœur les loyaux critiques ! Mais, hélas ! ces messieurs ont poussé trop tôt le cri de triomphe. Le compte-rendu même de Forman dissipe toute illusion ; le drame analysé par le docteur n'a aucun rapport avec le drame désigné par sir Gilly Merrick ; il a pour sujet les premiers événements du règne de Richard II, la répression sanglante de l'insurrection populaire de Jacques Straw et de Wat Tyler, et la victoire du roi sur le parti aristocratique représenté par le XI. 2
comte d'Arundel et le duc de Glocester ; il ne contient aucune des scènes indiquées , ni la déposition, ni le meurtre du roi. Donc, il faut s'y résigner, ce ne peut être le drame joué, le 7 février 1601, devant les conjurés.
Ainsi l'existence du drame anonyme, antérieur à l'œuvre de Shakespeare et ayant pour sujet, comme celle-ci, la fin du règne de Richard II, est encore à prouver, et il faut, pour la démontrer, que la critique anglaise recommence ses recherches. Mais à quoi bon tant d'efforts stériles? A quoi bon lutter contre l'évidence? N'est-il pas clair que, si en 1601, la troupe du lord chambellan possédait dans son répertoire deux pièces composées sur la même donnée, l'une, par Shakespeare , l'autre, par quelque dramaturge obscur, ce fait ressortirait du compte-rendu même de l'entretien qui eut lieu le jeudi 7 février entre Augustin Philips et sir Gilly Merrick? Si tel était le cas, le comédien eût été obligé de répondre au chevalier quelque chose comme ceci : « Vous désirez que nous reprenions l'ancien drame qui a pour conclusion la déposition et le meurtre de Richard II. Or, nous avons deux pièces ayant cette conclusion, l'une de notre confrère, William Shakespeare, l'autre de X. Laquelle désirez-vous? » Mais rien de pareil ne s'est dit entre les interlocuteurs. Les documents , qui relatent la négociation , s'accordent à établir qu'elle avait pour objet un ouvrage unique, The play of deposing king Richard the second, suivant le récit de Bacon, The play of deposing and Ulling ling Richard the second, selon le procès-verbal des juges d'instruction. Cette désignation si précise : La pièce de la déposition et du meurtre du Roi Richard, n'admet aucun doute : elle prouve qu'il n'existait pas deux drames composés sur le même sujet et que par conséquent il n'y avait pas lieu à option. Evidemment, aucune confusion n'était possible dans l'esprit des interlocuteurs, et la pièce réclamée ne pouvait être
que le drame par excellence, le drame de Shakespeare.
Donc, — il faut, bon gré mal gré, que la critique anglaise en convienne, — voilà l'auteur de Richard //impliqué par son œuvre dans l'insurrection de 1601. Voilà Shakespeare pris en flagrant délit de révolte intellectuelle et morale contre la monarchie absolue des Tudors ! Certes une telle évidence, loin de diminuer la gloire du poëte, ne fait que la grandir à nos yeux. Libre aux « loyaux » critiques d'outre- Manche de rejeter cette évidence comme injurieuse pour sa mémoire. Quant à nous, il nous plaît de voir notre poëte prendre en face du despotisme l'attitude hautaine de la protestation. Tandis que les peuples sont prosternés dans la plus abjecte servitude, nous aimons à l'entendre rappeler, sans colère, sans violence, avec l'impartiale sérénité du génie, les hautes traditions de sa patrie.
A la fin du seizième siècle, à cette sombre époque oià le droit divin opprime le monde, quand Philippe II rêve, au fond de l'Escurial, sa monarchie universelle, quand la France passe du bon plaisir des Valois au bon plaisir des Bourbons, quand l'Angleterre est léguée par les Tudors aux Stuarts, quand l'Armada détruite, les catholiques suppUciés, les puritains décimés ont fait de la fille d'Anne de Boleyn la sultane toute-puissante de l'Angleterre, quand, exerçant la double suprématie du pape et de l'empereur, maîtresse de toutes les consciences comme de toutes les destinées, arbitre de la foi, arbitre de la loi, Elisabeth trône, la tiare au front, quand le Parlement n'a même plus de droit de remontrance, quand toutes les libertés publiques sont absorbées dans le caprice souverain, alors Shakespeare se lève et proteste. Brusquement, en face de cette cité esclave, le magicien sublime évoque la redoutable Londres d'autrefois. Devant ce misérable Westminster oii l'on divinise la tyrannie, il élève subitement le formidable Westminster oià on la détrône. En opposition à ce Parlement servile qui laisse sans mot dire
emprisonner ses membres parla royauté, il assemble le Parlement national qui fait la royauté prisonnière. Prodigieux exemple ! Cette monarchie impériale qui prétend tenir son mandat d'en haut et, par un ambitieux blasphème, s'assimile à Dieu même, il la traduit à la barre du peuple, humihée, garrottée, furieuse, frémissante, éperdue ; là, après lui avoir présenté le miroir de son passé, il la proclame indigne, il la dépouille de ses attributs, il lui enlève l'épée de justice, il lui retire le sceptre, il lui arrache la couronne!
Certes il fallait un grand courage civique pour oser offrir un pareil spectacle sous le régime despotique des Tudors. La poésie, je le sais, était ici couverte par l'histoire ; Shakespeare pouvait se retrancher derrière Froissart et Holinshed. N'importe. Malgré l'habileté suprême du poëte qui prenait la chronique pour texte, le coup de théâtre parut si audacieux qu'il alarma la presse naissante. Le libraire Andrew Wyse, qui publia le premier le drame de Richard II, fut obligé de le tronquer. Fait bien significatif, — la scène essentielle de la déposition du roi manque à l'édition de 1597 ; elle ne fut pas publiée du vivant d'Elisabeth; et ce n'est qu'en 1608 que l'éditeur Matthew Law se risqua à la restaurer. — Ainsi la censure jalouse des Tudors, à qui l'ouvrage avait échappé sur le théâtre, le poursuivait dans le livre. Elle faisait pis que le supprimer, elle le mutilait. Elle châtrait ce drame viril ; elle le dénaturait; elle lui enlevait cette conclusion féconde qui en est le complément indispensable. Impuissante rancune. Stériles représailles exercées par un pouvoir éphémère contre l'immortel génie! L'ouvrage, lacéré par les ciseaux d'une vieille fille couronnée, devait reparaître, quelques années plus tard, dans son invulnérable intégrité. Et aujourd'hui la critique moderne s'incline, émue et reconnaissante, devant ce drame unique qui fut à la fois l'œuvre d'un grand poëte et l'acte d'un grand citoyen.
Oui, — nous ne saurions le dire trop haut, — Richard II est une conception éminemment patriotique. Ce qui inspire ce drame, ce qui l'anime, ce qui l'exalte, c'est l'amour de la patrie. Shakespeare, en effet, aimait passionnément son pays. Jamais poëte n'eut plus que lui le culte de la terre natale. Voué à l'humanité par l'immensité de son génie , Shakespeare appartenait à sa patrie par tous les instincts de son cœur. Pour être cosmopolite, sa pensée n'en était pas moins nationale. Il ressentait dans ses mille nuances et dans ses mille délicatesses le noble amour de la patrie ; il en connaissait toutes les susceptibilités , toutes les fiertés, toutes les préventions, toutes les animosités, toutes les émulations, toutes les colères, tous les égoïsmes, toutes les grandeurs, et parfois aussi toutes les petitesses. Il aimait sa patrie jusqu'à en être jaloux. Il était aussi tendre que sévère pour elle. Il veillait sur elle avec une constante sollicitude. Je ne sais si Shakespeare était par principe ce qui s'appelle aujourd'hui un libéral ; mais à coup sûr il Tétait par sentiment. Il voulait sa patrie libre parce qu'il la voulait digne. Il la voulait indépendante parce qu'il la voulait glorieuse. Si puissante était chez lui cette double ambition que lui, le poëte impersonnel par excellence, n'a pu s'empêcher de la trahir dans son œuvre. Voyez, par exemple, avec quelle ardeur il défend, dans le Roi Jean, la frontière menacée ! Avec quelle véhémence il dénonce l'usurpation étrangère ! Avec quel enthousiasme il lance contre l'héritier de la maison d'Autriche le peuple incarné dans le Bâtard ! Avec quelle furie il brandit la rapière britannique contre le démon du Midi ! Enfin, avec quelle joie farouche il jette sur la scène la tête de l'archiduc décapité ! — Mais ce n'est pas seulement l'invasion matérielle qui menace la patrie de Shakespeare, c'est l'envahissement moral. Sixte Quint est plus redoutable encore que Philippe IT. La monarchie universelle tentée par le roi d'Espagne ne s'établirait que sur des cadavres; mais l'em-
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pire catholique auquel aspire la papauté avilirait les âmes. La véritable Armada, ce n'est pas cette flotte fanfaronne qu'un coup de vent dispersera, c'est cette milice occulte qui exécute , quel qu'il soit , le mot d'ordre jésuitique de Rome, qui hier décimait la France huguenote par le massacre de la Saint-Barthélémy et qui, demain, roulera sous les caves de Westminster le monstrueux baril de poudre destiné à faire sauter l'hérétique Angleterre. Avec l'instinct infaillible du patriotisme, le poëte devine là l'ennemi suprême. Aussi le dénonce-t-il à deux reprises et dans deux drames différents : il écrase, dans Henry VIII^ par la chute de Wolsey, cette conspiration ultramontaine qu'il a démasquée, dans* le Roi Jean, par l'humiliation de Pandolphe. Il lance jusqu'au Vatican les foudres de son vers. A l'excommunication partie de Rome, il réplique par l'éternel anathème de ia muse : « Tu ne peux pas, cardinal, imaginer un titre aussi futile, aussi indigne, aussi ridicule que celui de pape. Dis cela à ton maître ; — et, de la part de l'Angleterre, ajoute qu'aucun prêtre italien ne percevra jamais ni taxe ni dîme dans nos domaines. Continuez, vous tous rois de la chrétienté, à vous laisser mener grossièrement par ce pape intrigant. . . Seul, je lui résiste et tiens pour ennemis ses amis * ! » C'est avec cette éloquence passionnée que Shakespeare revendiquait l'autonomie de son pays. — Indépendance religieuse, — indépendance politique, — exclusion des prétendants étrangers, — exclusion delà monarchie cathohque, — exclusion de la suprématie papale, — telles étaient pour l'auteur de Henry VIII et du Roi Jean les conditions essentielles à l'existence même de sa patrie : telles étaient les bases fondamentales de la charte idéale que promulguait son génie. Hors de là, pas de droit public, pas de vie publique. Tributaire du dehors, la patrie n'existait plus; elle n'était
* Le roi. Jean, vol lîl, p. 209.
plus nation et devenait province ; elle perdait la direction de ses destinées ; elle abdiquait son moi en abjurant sa conscience; elle se suicidait dans la servitude universelle.
Pour empêcher ce suicide, un gouvernement national était nécessaire. Mais ce gouvernement national, quel devait-il être? De quels éléments devait-il être formé? Sur quelles bases devait-il reposer? Ici une question nouvelle se présentait.
D'après la théorie proclamée partout au temps de Shakespeare, le gouvernement était un attribut exclusif de la propriété. Qui avait le sol, régissait l'habitant. Le légitime héritier de la terre était le souverain absolu de la population. Un peuple était un immeuble comme un autre, lequel se transmettait par succession dans une famille privilégiée et était dévolu à un seigneur appelé roi. Le roi pouvait disposer de cet immeuble à sa guise : il pouvait, selon la formule romaine, en user et en abuser. Le territoire lui appartenant, tout ce qui vivait, végétait, respirait sur ce territoire, lui appartenait. Il était le maître de toutes les fortunes, de toutes les libertés, de toutes les existences. « Tout ce que nous avons, disait le sergent Heyle au parlement de 1601, est à Sa Majesté, et elle peut légalement nous l'ôter à sa guise '. » Ce régime était simple. Le bon plaisir d'un seul était la règle de tous. Ce que le prince voulait était la loi. Aucune infraction ne lui était possible, puisqu'il était le droit vivant. Élu par la désignation mystique de la naissance, délégué visible de l'Invisible, infaillible, irresponsable, fatidique, immémorial, il avait les pleins pouvoirs du Tout-Puissant.
Cette théorie qui révolte aujourd'hui notre bon sens indignait, nous n'en doutons pas, le grand esprit qui s'appe-
* « Ail we hâve is her majesty's and she may lawfuUy at her pleasure take it from us. » Hume's Eistory of England,
lait Shakespeare. L'équité suprême, qui était l'âme de sa poésie, ne pouvait admettre le monstrueux système qui faisait d'un individu l'arbitre du bien et du mal. Eh quoi, de cette créature humaine comme nous, charnelle comme nous, fragile comme nous, dépendraient ici-bas les axiomes de l'immuable morale! Une créature serait, par droit de naissance, maîtresse absolue de tous les êtres ; une fantaisie serait la norme de toutes les volontés ! Elle pourrait dire : l'État, c'est moi. Elle pourrait gouverner à sa guise : contre elle pas de garantie, pas de recours, pas de remontrance. La légitimité de la naissance lui rendrait tout légitime. Elle pourrait à son aise être inique , oppressive , tyrannique , infâme ; elle aurait un blanc seing pour pressurer, spolier, tailler, voler, décimer les peuples. La couronne , ce serait l'impunité ! — Eh bien , non , cela n'est pas ; le poète proteste contre cette théorie du jurisconsulte. Pour lui, cette théorie est plus qu'une imposture, c'est un blasphème. Votre roi légitime n'a pas de droit contre le droit : il est soumis, comme nous tous, aux lois universelles de l'équité. Les principes éternels qui président à l'ordre des choses ne sont jamais impunément outragés. Tôt ou tard ces principes offensés se redressent contre l'offenseur avec la violence irrésistible des éléments ; ils soulèvent dans leur colère la patrie opprimée, ameutent les âmes, arment les bras, et, renversant le tyran sous la coalition des consciences, revendiquent par une révolution réparatrice leur toute-puissance méconnue. Alors la vérité éclate incontestable : la souveraineté, à laquelle appartient le gouvernement du monde, n'est pas le caprice d'un seul homme, mais la raison suprême exprimée par la volonté de tous.
Démontrer l'impuissance de l'arbitraire monarchique devant l'omnipotence providentielle, prouver que les décrets du bon plaisir royal ne sauraient prévaloir contre les arrêts de la justice absolue, détruire cette superstition qui fait du
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roi le représentant de Dieu en montrant la royauté en lutte avec la Divinité et frappée par elle, déplacer la base traditionnelle de l'autorité en la transportant du prince au peuple, restituer à la nation l'initiative du gouvernement en faisant émaner le pouvoir de l'élection, établir, par un exemple éclatant et illustre, que la force suprême, c'est le droit : telle est l'idée-mère du drame de Richard IL Pour que cette haute leçon eût toute sa portée, pour qu'elle fût un enseignement politique en même temps qu'un symbole littéraire, il était nécessaire qu'elle eût la valeur d'un fait réel et incontesté. Le caprice du poète devaits'assujettiricià la rigidité de l'annaliste. Tl fallait que la muse prît la plume d'acier de la chronique. Aussi Richard II est-il un ouvrage strictement historique. Le cadre du drame est exactement le cadre de l'histoire. C'est à l'histoire qu'appartient l'action entière, et qu'appartiennent tous les personnages. A peine l'auteur a-t-il osé insinuer dans un coin du tableau la sympathique figure du servage, sous les traits de ce bon jardinier, « vieux spectre d'Adam, » qui annonce à la reine Isabelle la captivité de son mari. Ici Shakespeare n'a pas usé de la hcence qu'il a prise partout ailleurs; il ne s'est pas départi un seul instant du plan tracé par les événements ; il s'est astreint à développer le scénario naïvement transmis par Froissart et par Holinshed ; il n'a pas voulu mêler à ces personnages tout historiques les enfants de son imagination ; il n'a rien retranché à l'œuvre de la providence, il s'est contenté d'être le metteur en scène de Dieu.
Autre trait caractéristique qu'on n'a pas remarqué : Richard II est, de tous les ouvrages de Shakespeare, le seul qui ne contienne aucun élément comique.
Le grotesque, qui chez le poète joue d'habitude un rôle si important, est rigoureusement exclu d'ici. Ce drame est sévère comme une tragédie d'Eschyle. La terreur et la pitié le remplissent seules de leur épique contraste. L'auteur n'a pas
voulu atténuer par un mot bouffon la gravité majestueuse de sa leçon. Il s'agit bien d'amuser ce peuple asservi! Il faut, avant tout, l'instruire. Quand on a le despotisme à renverser, est-ce le moment de rire?
Le roi Richard n'est pas un usurpateur comme Macbeth ou comme le roi Jean. Pour parvenir autrône, il n'a assassiné personne. Son avènement n'a pas de vice originel. Il règne, non en vertu d'un crime, mais en raison de sa naissance. Fils unique du glorieux prince Noir qui était le fils aîné du viclorieux Edouard lïl, il tient d'un titre incontesté la couronne des Plantagenets. La tradition de l'hérédité l'a fait souverain légitime. Sacré dès l'âge de onze ans, ayant eu le sceptre pour hochet, habitué dès l'enfance à jouer avec les destins d'un grand royaume, Richard II est encore un jeune homme et est déjà un vieux tyran. Prodigue, dissipé, hbertin, répugnant par sensualisme à l'âpre métier de la guerre, voluptueux et impitoyable, ingénieux à la débauche et à la cruauté, expert en divertissements et en pièges, épris de mascarades et de guet-apens, terrible et enjoué, Richard est, par excellence, le roi du bon plaisir. Exercer sans pitié son droit divin, exploiter sans réserve sa prérogative, tirer tout le profit possible de son royal domaine, employer pour ses besoins personnels les ressources de tous, extorquer à la nation la solde de ses dix mille gardes, torturer le peuple pour amuser sa cour, telle a été jusqu'ici sa politique. Et quand par hasard cette politique a rencontré des résistances, le roi les a savamment anéanties. — Wat-Tyler, à la tête de soixante mille insurgés, réclamait la diminution des taxes et l'abolition du servage. Le roi a concédé à Wat-Tyler toutes ses demandes, puis l'a invité à une entrevue amiable, l'a fait assassiner par ses gens, et a rétracté toutes les concessions faites. — Un des oncles du
roi, le duc de Glocester, prétendait imposer à la cour le contrôle du Parlement. Un jour, Richard est allé souper chez son oncle à la campagne de Plashy, puis, comme la nuit était venue, s'est fait accompagner par lui jusqu'au bord de la Tamise ; là des sbires, apostés par le maréchal duc de Norfolk, ont empoigné le duc de Glocester, l'ont jeté de force dans une barque et l'ont transporté à lu forteresse de Calais. « Lors, raconte Froissart, quatre hommes, » à ce ordonnez, lui gettèrent une touaille au col, et l'estrai- » gnirent tellement, les deux d'un costé et les austresdeux » de l'autre, qu'ils l'abbatirent à terre, et là l'estranglèrent » et cloirent les yeux : et tout mort le portèrent surunlict, y> et le despouillèrent et deschaussèrent et le couchèrent » entre linceux, et meirent son chef sur un oreiller, elle » couvrirent de manteaux fourrez : et puis issirent de la » chambre , et vindrent en la salle tous pourveus de ce » qu'ils deuoient dire et faire, en disant telles paroles » qu'une fausse maladie d'apoplexie estoit prise au duc de » Glocester, en lauant ses mains et qu'à grand' peine on » l'auait pu coucher. »
C'est au lendemain de ce meurtre que commence le drame de Shakespeare. Le poëte nous montre, dans une scène pathétique, la douleur d'Éléonore Bohun, veuve du duc assassiné. La duchesse conjure son beau-frère, Jean de Gand, de venger la mort de Glocester en châtiant les assassins. Jean de Gand résiste à ces supplications : selon lui, le roi, unique dispensateur de la justice, peut seul venger cette mort, et comment punirait-il un crime qu'il a ordonné? Comment condamnerait-il les meurtriers dont il est luimême complice ? Il faut donc se résigner à attendre de Dieu la sentence que les hommes ne sauraient prononcer.
— Confions notre cause à la volonté du ciel. Quand il verra les temps mûrs sur terre, il fora pleuvoir une brûlante vengeance sur la tête des coupables.
La duchesse insiste : que vient-on parler de soumission au désespoir ! La patience du duc de Lancastre lui fait l'effet d'une lâche indifférence :
— La fraternité n'est-elle pas pour toi un stimulant plus vif? L'amour n'a-t-il pas plus de flamme dans ton vieux sang? Ah ! Jean de Gand, son sang était le tien; et tu as beau vivre et respirer, tu es tué en lui; c'est acquiescer hautement à la mort de ton père que de laisser périr ton malheureux frère, cette vivante image de ton père... Ce que nous appelons patience chez les gens vulgaires n'est que pâle et blême couardise dans de nobles poitrines.
Inutile appel. Jean de Gand ne se laisse pas ébranler; rien ne peut le faire dévier du respect qu'il doit à la majesté royale. Le roi ne saurait trouver de juge ici-bas ; il ne relève que de là-haut.
— Cette querelle est celle de Dieu, God'sisthe quarrel. Car c'est le représentant de Dieu, l'oint du seigneur sacré sous ses yeux même, qui a causé cette mort ; si ce fut un crime, que Dieu en tire vengeance, car je ne pourrai jamais lever un bras irrité contre son ministre.
— A qui donc, hélas! pourrai-je me plaindre ?
— Au ciel, le champion et le défenseur de la veuve ! Cette scène entre la veuve et le frère du duc de Glocester
est le prologue véritable de l'action. C'est par ce dialogue, jusqu'ici trop peu remarqué, que l'auteur expose son sujet et en montre l'étendue. « Cette querelle est celle de Dieu. » Nous allons assister à ce drame immense : le procès de la majesté royale fait parla majesté divine ; le roi accusé, condamné et châtié par Jéhovah ; ce qu'il y a de plus haut sur la terre, le trône, frappé par le ciel.
A peine Glocester a-t-il expiré qu'un incident surgit. Bolingbroke, fils de Jean de Gand, provoque en duel le duc de Norfolk, celui-là même qui présidait au guet-apens : ne pouvant atteindre le roi, le prince s'en prend au minis-
tre. Il accuse le maréchal du meurtre de Glocester et, selon la coutume féodale, il le somme de se justifier par l'épreuve solennelle du combat judiciaire : « C'est toi, Norfolk, qui as fait ruisseler cette âme innocente dans des torrents de sang. Ce sang, comme celui du sacrifice d'Abel, crie du fond de la terre; il réclame de moi justice et rude châtiment. Et, par la glorieuse noblesse de ma naissance, ce bras le vengera ou j'y perdrai cette vie. » Norfolk relève le gant et accepte le cartel... — Voici le jour fixé pour le combat. Figurons-nous la splendide mise en scène indiquée par la chronique. La lice a été dressée dans la plaine deGosford- Green, près de Coventry. Les bannières flottent au vent; les rois d'armes sont à leur poste. Les gardes ont peine à repousser la foule accourue de toutes les parties du royaume. Une longue fanfare annonce l'arrivée de Richard II qui, comme juge du camp, va s'asseoir sur une estrade, élevée au-dessus du champ clos. Les grands feudataires, ayant à leur tête le vénérableduc de Lancastre, prennent place au-dessousdu roi, comme assesseurs. Le duc d'Aumerle, comme connétable, et le duc de Surrey, comme maréchal, s'installent dans l'enceinte du champ clos dont la police leur est confiée. Une trompette sonne, une autre trompette lui répond. Et bientôt voici paraître, précédés chacun de son héros, les deux magnifiques adversaires. Thomas iMowbray, duc de Norfolk, est sur un cheval bai que couvre un caparaçon de velours cramoisi brodé de lions et de branches de mûrier d'argent; il porte une armure commandée tout exprès au meilleur armurier d'Allemagne. Henry Bolingbroke, duc d'Hereford, monté sur un destrier blanc que revêt une housse de velours vert et bleu, brodée de cygnes et d'antilopes d'or, porte la merveilleuse panoplie que, selon le rapport de Froissart, lui a envoyé messire Galéas, duc de Milan. Toutes les formalités d'usage sont remplies. Les lances ont été mesurées. Les doux combattants ont successivement décliné leurs
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titres, et chacun a attesté par serment la justice de sa cause. Le signal est donné, et les champions s'élancent, l'un contre l'autre, la lance au poing. Instant solennel. Bolingbroke a pour lui les prières d'une veuve et les sympathies palpitantes de toute une nation ; Norfolk a pour lui les vœux hypocrites du roi. Imaginez en ce rnoment l'inquiétude de Richard : si le ciel allait décerner la victoire à Bolingbroke ! Si Dieu, en décrétant la défaite de Mowbray, allait punir devant tous le crime secrètement ordonné par le roi ! Richard frémit devant cette possibilité : se voir condamner dans son ministre par le verdict d'en haut. A tout prix il faut prévenir une telle conclusion, et voilà le roi qui tout à coup jette son bâton de commandement entre les deux adversaires. Le combat judiciaire est arrêté. Richard interpose sa volonté entre l'appelant et le défendant, et brusquement évoque à son tribunal la cause qui s'instruisait devant les assises divines. Par un coup d'État imprévu, il substitue l'arbitraire royal à la justice providentielle. Le roi usurpe sur le Très-Haut; il enlève à Dieu le droit de prononcer ici la sentence : les deux adversaires sont condamnés à l'exil. Froissart raconte avec toute l'autorité d'un contemporain l'effet produit en Angleterre par la proscription de Bolingbroke. Ce fut un deuil national. La patrie pleura comme si elle perdait son défenseur. L'exilé fut escorté à son départ par tout un peuple en larmes. « Quand le comte d'Erby » monta à cheval, et se départit de Londres, plus de qua- » rante mille hommes estoient sur les rues qui crioient et » ploroient aprez luy, si piteusement que c'estoit grande » pitié de les veoir, et disoient : Haa, gêtil comte d'Erby, » nous laisserez-vous donc? Jamais le pays n'aura bien ne » ioie iusqu'à ce qu'y soyez retourné, mais les iours de re- » tour sont trop longs. Par enuie, cautello et trahison on » vous met hors de ce royaume... » L'auteur dramatique ne pouvait nous donner ce spectacle : il ne pouvait nous
montrer cette immense multitude éplorée faisant au proscrit un cortège de lamentations. Mais il a mis sur 'la scène l'envers du tableau. Ce qui fait la douleur du peuple fait par contre-coup la joie du despote. Bolingbroke n'a pas plus tôt disparu que Richard laisse éclater devant ses familiers son indécente satisfaction. Il écoute complaisamment le récit cynique d'Aumerle qui se vante d'avoir quitté l'œil sec son cousin banni. Lui-même a vu partir Bolingbroke et se moque des courtoisies que celui-ci adressait à la canaille : — Que de respects il prostituait à ces manants! Il ôtait son chapeau à une marchande d'huîtres ! Deux haquetiers lui criaient : Dieu vous bénisse! et obtenaient le tribut de son souple genou !
Cependant une nouvelle funèbre fait trêve à ces railleries : le vénérable Jean de Gand se meurt, tué par la douleur d'avoir perdu son fils, et, avant d'expirer, a exprimé le désir de voir le roi. La. mort même ne saurait imposer silence' à la joie féroce de Richard. Au douloureux message il répond par cette facétie hideuse :
— Ciel ! suggère au médecin l'idée do le dépêcher immédiatement à sa tombe... Venez, messieurs, allons le visiter : Dieu veuille qu'en faisant toute diligence, nous arrivions trop tard !
A ce moment Richard II est aussi monstrueux que Richard III.
Ici se place cette belle scène dont le génie du poëte a illuminé le récit de l'histoire, a Or, avint qu'environ Noël » (1398) le duc de Lanclastre (qui viuoit en grande deplai- » sance, tant pour sou fils que pour le gouvernement qu'il » veoit en son neveu le roy Richard, et sentant bien le dit » duc que s'il persévéroit en celuy estai longuement, le » royaume seroit perdu) tomba en une maladie de laquelle » il mourut, et eut grand'plainte de ses amis. Le roy Riy> çhard d'Angleterre (à ce qu'il raonstra) n'en fit pas grand
» compte : mais l'eut tantost oublié. » Certes, elle est émouvante, même dans le récit laconique de Froissart, cette fin du duc de Lancastre, causée par la double blessure du patriotisme et de la paternité. Mais, pour que l'impression soit à la hauteur du drame, il faut que la victime soit, au dernier moment, confrontée avec son bourreau. Il faut que le souffre-douleur jette au tourmenteur couronné l'anathème de son agonie.
Voilà pourquoi le poëte amène Richard II au chevet de Jean de Gand. La voix du prince expirant est devenue en quelque sorte la voix même de la nation martyre. Les angoisses de la patrie ont trouvé leur dernier écho dans le râle sacré du patriarche :
— ... Cet auguste trône des rois, cette île-sceptre, cette terre de majesté, ce siège de Mars, cet autre Eden, ce demiparadis, cette forteresse bâtie par la nature pour se défendre contre l'invasion et le coup de main de la guerre, cette heureuse race d'hommes, ce petit univers, pierre précieuse enchâssée dans une mer d'argent... ce lieu béni, cette terre, cet empire, cette Angleterre... cette patrie de tant d'âmes chères, cette chère, chère patrie, est maintenant affermée (je meurs en le déclarant) comme un fief misérable!.. Cette Angleterre qui avait coutume d'asservir les autres, a consommé honteusement sa propre servitude !..
Richard II interrompt cette patriotique agonie, en demandant au duc comment il se trouve. Mais le vieillard n'est pas dupe de cette sollicitude ironique. Étendu dans le linceul, il dévisage Richard d'un regard sépulcral et, comme s'il avait déjà la double vue d'outre-tombe, aperçoit dans les traits du jeune roi les symptômes du mal meurtrier qui le ronge. La fin prochaine du tyran lui apparaît avec son inévitable horreur. Le plus malade ici n'estpas Jean de Gand. Ce jeune roi, insolent de santé, de vigueur et de puissance, voilàle moribond. Richard est miné par l'incurable phthisie du despotisme :
— La maladie que tu vois en moi, je la vois en toi. Ton lit de mort, c'est ce vaste pays où tu languis dans l'agonie de ta renommée. Et toi, trop insoucieux patient, tu confies ta personne sacrée aux médecins même qui t'ont les premiers lésé... Oh ! si d'un regard prophétique ton aïeul avait pu voir comment le fils de son fils ruinerait ses fils, il t'aurait dépossédé d'avance en te déposant, plutôt que de te laisser, possédé que tu es, te déposer toi-même... Tu n'es plus le roi d'Angleterre. Ta puissance légale s'est asservie à la loi, et...
— Et toi, imbécile lunatique, tu te prévaux du privilège de la fièvre pour oser faire pâlir notre joue avec ta morale glacée ! Si tu n'étais le frère du fils du grand Edouard, cette langue qui roule si rondement dans ta tête ferait rouler ta tête 'de tes insolentes épaules.
— Oh! ne m'épargne pas... IVIon frère Glocester, cette âme si candidement bienveillante, peut te servir de précédent pour témoigner que tu ne te fais pas scrupule de verser le sang d'Edouard. Ligue-toi avec ma maladie : et que ta cruauté s'associe à la vieillesse crochue pour faucher une fleur depuis trop longtemps flétrie... Vis dans ton infamie, mais que ton infamie ne meure pas avec toi. Et puissent ces derniers mots être à jamais tes bourreaux !
Sentence solennelle que doit exécuter l'avenir! La malédiction de Jean de Gand a sur la fortune de Richard II la même action inéluctable que l'anathème de la reine Marguerite sur les destinées de Richard III. La catastrophe future gronde déjà dans cette imprécation. Le poète a concentré là, comme en un éclair suprême, tous les tonnerres du dénouement. Quoi que puisse faire désormais Richard II, il ne saurait échapper au coup fatal. La malédiction du mourant l'a foudroyé.
Fort de sa toute-puissance, Richard croit pouvoir braver l'excommunication de la tombe. Il riposte par un acte de XI. 3
colère à ce courroux funèbre : il se venge de Jean de Gand en dépossédant Bolingbroke. Sous prétexte qu'il a besoin de subsides pour la guerre d'Irlande, il confisque à son profit le domaine de Lancastre. Mais ce décret arbitraire, qui subordonne au bon plaisir de la monarcbie le principe élémentaire de la propriété, est le dernier acte du despotisme. Devant cette application extrême de la théorie royaliste, une résistance nationale s'organise. Chacun se sent lésé dans son droit personnel par l'arrêt qui dépossède Bolingbroke, et se prépare à venger le principe outragé. — Dans ce même palais d'Ély on Jean de Gand vient d'expirer, l'élite de la noblesse anglaise, réunie en comité secret, dénonce un despotisme devenu intolérable. Les éléments de la société féodale entrent en lutte. L'aristocratie renie sa suzeraine, la monarchie, dans un langage d'une étonnante hardiesse. Ici la poésie épique prend la formidable précision de la prose révolutionnaire :
NoRTHUMBERLAND. Par le ciel, c'est une honte que de se laisser accabler par de telles iniquités. Le roi n'est plus luimême ; il se laisse bassement mener par des flatteurs ; à la première accusation, il exercera des poursuites sévères contre nous, nos existences, nos enfants, nos héritiers.
Ross. Il a mis à sac les communes par des taxes exorbitantes, et il a perdu leur affection; il a, pour de vieilles querelles, frappé d'amende les nobles, et il a à jamais perdu leur affection.
WiLLoxjGHBY. Et chaque jour on invente de nouvelles exactions, blanc-seings, dons volontaires et je ne sais quoi. Mais, au nom du ciel, que fait-il de tout cet argent?
NoRTHUMBERLAND. Lcs gucrrcs ne l'ont point absorbé, car il n'a pas guerroyé. Il a dépensé dans la paix plus que ses aïeux dans la guerre.
WiLLOUGHBY. Le roi a fait banqueroute comme un homme insolvable.
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NoRTHUMBERLAND. L'opprobre et la honte planent sur lui.
Cette éloquente dénonciation du despotisme est toujours actuelle et toujours vraie : mais quel singulier à-propos elle avait pour l'auditoire de Shakespeare! La foule, qui allait chaque jour applaudir son poëte, ne pouvait manquer de saisir toutes ces paroles comme autant d'allusions vengeresses. Par une étrange coïncidence, dans laquelle il est difficile de ne pas voir une préméditation de l'auteur, ce réquisitoire contre le gouvernement de Richard II résumait en quelques phrases laconiques les chefs d'accusation murmurés par tout un peuple contre le gouvernement d'Elisabeth. Les noms changés, c'étaient les mêmes griefs : confiscations, prodigalités envers des favoris, le soupçon et l'espionnage partout aux aguets, le peuple écrasé d'impôts, la noblesse systématiquement épuisée, exactions nouvelles sans cesse inventées, emprunts forcés qualifiés dérisoirement dons volontaires, état de paix plus coûteux que l'état de guerre. Certes, nous comprenons que la reine Elisabeth se soit sentie personnellement atteinte par les acclamations qui élevaient jusqu'à elle les sentences du poëte ! Nous comprenons que, peu de temps avant de mourir, elle ait dénoncé avec tant d'acrimonie le succès de"« cette tragédie de Richard II, jouée quarante fois dans les théâtres pubUcs. » Celte vaillante exposition des abus du despotisme devait mériter longtemps les rancunes de la royauté. En 1738, les vers du maître, ingénieusement appliqués par un écrivain indépendant aux actes du ministère Walpole, valurent à une revue périodique, Tlie Craftsman, l'honneur d'un procès de presse. Magnifique triomphe posthume ! Si formidable était cette franche poésie qu'à cent cinquante ans de distance elle donnait à la monarchie le frisson du remords, et qu'après avoir fait frémir la maison de Tudor, elle faisait trembler la dynastie de Hanovre.
C'est qu'en effet l'œuvre de Shakespeare contient un
symbole à jamais dangereux au despotisme. L'insurrection ne s'y consume pas en déclamations vaines ; elle passe, avec une irrésistible logique, de la parole à l'action. Il ne suffit pas de dénoncer l'absolutisme, il faut le renverser. — Le même vent providentiel qui retient à la côte d'Irlande Richard II et son armée amène sur la plage d'Yorkshire la barque de Henry de Lancastre. Le duc, expatrié et déshérité, reparaît pour revendiquer à la fois son héritage et sa patrie. Son débarquement triomphal à Ravenspurg est un des plus étonnants miracles par lesquels le droit lésé ait jamais manifesté sa souveraineté. Ce droit qui de siècle en siècle éblouit l'histoire de ses prodiges, ce droit qui doit un jour renverser sous son souffle les dynasties de Stuart et de Rourbon, se soulève aujourd'hui contre la dynastie de Plantagenet. En face de Richard, ce Jacques II du quatorzième siècle, surgit Rolingbroke, ce Guillaume d'Orange. Devant l'invisible force de la révolution succombent une à une les bastilles de la tyrannie. Les citadelles charmées abaissent leur pont-levis; les villes se rendent enchantées. Les troupes envoyées contre la révolte sont désarmées par on ne sait quel exorcisme magique ; les milices galloises, levées par Salisbury, se débandent ; l'armée anglaise, commandée par le duc d'York, passe sans coup férir sous les ordres du rebelle.—Cependant Richard II est revenu d'Irlande et a débarqué sur la côte du pays de Galles. Le roi ne connaît encore qu'une partie de la vérité; il sait qu'une insurrection a éclaté, mais il ignore encore quelles proportions elle , a prises. D'ailleurs, il a l'aveugle infatuation de sa prérogative ; il est convaincu qu'aucune force humaine ne saurait lui arracher le sceptre. N'est-il pas l'Oint du seigneur? L'Angleterre ne lui appartient-elle pas en vertu d'un droit divin? Ne lui est-elle pas attachée par un lien mystique que nulle violence ne saurait rompre? Pour le roi, cette terre n'est pas la chose insensible et inanimée que nous foulons ; c'est un
être vivant, passionné et aimant qui est dévoué, par la nature même, à l'autorité monarchique. Le roi ne possède pas seulement le corps de la patrie, il en possède l'âme. C'est dans cette persuasion que Richard adjure si tendrement la terre anglaise, et qu'il la presse de prendre sa défense contre la révolte :
— Ne nourris pas les ennemis de ton souverain, ma gentille terre, et refuse tout cordial à leur appétit dévorant. Mais fais en sorte que tes araignées qui sucent ton venin, que tes crapauds rampants se trouvent sur leur chemin... N'offre à mes ennemis que des orties, et, quand ils cueilleront une fleur sur ton sein, fais-la garder par une vipère... Ne riez pas de mes paroles, milords, comme d'une folle adjuration... Cette terre aura du sentiment, et ses pierres se changeront en soldats armés, avant que son roi natal chancelle sous les coups d'une infâme rébellion.
Vainement les rares courtisans qui sont restés fidèles au roi le pressent de s'arracher à une funeste sécurité. Richard II s'entête dans sa majestueuse inaction. Il règne par la grâce de Dieu ; c'est à la grâce de Dieu de le protéger. Ce n'est plus seulement la terre, c'est le ciel qui doit combattre pour le roi :
— Toutes les eaux de la mer orageuse et rude ne sauraient laver du front d'un roi l'onction sacrée; le souffle des humains ne saurait déposer le lieutenant élu par le Seigneur. A chaque homme qu'a enrôlé Bolingbroke pour lever un perfide acier contre notre couronne d'or, Dieu, défendant son Richard, oppose un ange glorieux pris à la solde céleste.
Illusion ! Illusion! Au moment oià Richard, fasciné par le mirage de son droit divin, croit voir se former là-haut la flamboyante milice des anges, la réalité lui pose brusquement la main sur l'épaule et lui montre là-bas ses troupes d'hommes qui le désertent. Salisbury accourt effaré et annonce la dispersion de l'armée galloise. Ce message dé-
concerte un moment Richard : il pâlit. Mais ce trouble n'est que passager :
— Je l'avais oublié... Ne suis-je pas roi? Réveille-toi, majesté indolente! Tu dors... Est-ce que le nom de roi no vaut pas quarante mille noms? Arme-toi, arme-toi, mon nom! un chétif sujet s'attaque à ta gloire suprême!
Cependant les événements sont plus obstinés encore que la crédulité de Richard. Ils ne le lâcheront pas qu'il ne soit désabusé. Un nouveau message frappe d'un nouveau démenti la royale superstition : la nation entière s'est soulevée; il n'est pas jusqu'aux femmes et aux enfants qui ne s'insurgent; et déjà les favoris de Son Altesse, Wiltshire, Ragot, Bushy, Green, ont été pris et décapités. Cette fois la secousse est violente. Richard se sent lui-même frappé dans ses ministres : toutes les fictions monarchiques s'écroulent de ce coup. Roi, il se croyait l'arbitre du bien et du mal, l'unique dispensateur de la justice ; et voilà des hommes condamnés par un tribunal inconnu pour des actes que lui, Richard, a ordonnés! Roi, il se croyait irresponsable, et voilà un peuple en armes qui vient lui demander des comp tes! Alors le voile se déchire. L'histoire, que la flatterie lui avait cachée, se révèle à lui tout à coup. Et, dans une intuition terrible , Richard éperdu aperçoit toutes les catastrophes dynastiques qui ont hâté la fin des princes :
— Au nom du ciel, asseyons-nous à terre et disons la triste histoire de la mort des rois : les uns déposés, d'autres tués à la guerre, d'autres hantés par les spectres de ceux qu'ils avaient détrônés, d'autres empoisonnés par leurs femmes, d'autres égorgés en dormant, tous assassinés. Car, dans le cercle même de la couronne qui entoure les tempes mortelles d'un roi, la mort tient sa cour; et là la moqueuse trône, raillant l'autorité de ce roi, riant de sa pompe, lui accordant un souffle, une petite scène pour jouer au monarque, se faire craindre et tuer d'un regard, lui inspirant
l'égoïsme et la vanité avec l'idée que cette chair qui sert de rempart à notre vie est un impénétrable airain ! Puis, après s'être ainsi amusée, elle en finit, et, avec une petite épingle, elle perce ce rempart, et adieu le roi! Couvrez vos têtes et n'offrez pas à ce qui n'est que chair et que sang l'hommage d'une vénération dérisoire! Jetez de côté le respect, la tradition , l'étiquette et la déférence cérémonieuse ; car vous vous êtes mépris sur moi jusqu'ici. Comme vous, je vis de pain, jesenslebesoin,j'éprouveladouleur et j'ai besoin d'amis... Ainsi asservi, comment pouvez-vous dire que je suis roi?
Sublime démenti jeté par le poëte à l'idolâtrie royaliste. Prodigieux renversement de la divinité monarchique. Oui, vous vous êtes mépris jusqu'ici ! Ce prince que vous adorez est fait, comme vous tous, de chair et de sang; ce prince que vous déifiez est sujet, comme vous tous, à la faiblesse, au besoin, à la douleur, à la mort. Ce souverain est un esclave. Le roi n'est qu'un homme. Loin de lui « l'hommage d'une vénération dérisoire ! » Arrière « la déférence cérémonieuse! » A bas le faux dieu !
Donc, Richard a fait l'aveu que la destinée réclamait de lui. Il en convient, dominé par l'évidence : il n'est plus qu'un homme. Il ne saurait se prévaloir contre ses adversaires d'une puissance surhumaine. Le ciel, qu'il appelait à la rescousse, est resté immuable. Le roi a eu beau convoquer les légions d'en haut; elles n'ont pas bougé. Mais, si les forces divines lui font défaut, il peut encore compter sur les forces terrestres. Il peut encore tenir une épée, se mettre à la tête de l'armée qui lui reste, combattre et essayer de vaincre. Le roi est un homme, soit! mais l'homme peut sauver le roi :
— Arrogant Bolingbroke, je vais échanger les coups avec toi dans une journée décisive... Cet accès de frayeur est dissipé... C'est une lâche aisée que de conquérir ce qui est à nous... Dis-moi, Scroop, oh est mon oncle avec ses forces?
Inutile velléité. Richard n'a même plus, pour sauver sa couronne, la ressource extrême de l'énergie virile. Scroop lui révèle la vérité dernière : le roi n'a plus d'armée. Les troupes, que commandait le duc d'York, se sont jointes à Bolingbroke, et le régent lui-même s'est rallié au proscrit. Après ce coup suprême, Richard ne résiste plus ; il s'affaisse, atterré sous l'adversité ; il ne veut plus qu'on lui parle de lutte et d'effort, ni qu'on le détourne de la « douce voie du désespoir. » Il rend son épée à la destinée.
Décidé à ne plus agir, Richard va se livrer à Bolingbroke devant le château de Flint. Cette renonciation à l'action implique une complète transformation morale. Le roi, de qui émanait toute initiative, semble n'avoir même plus de hbre arbitre. Lui, qui faisait les événements, en sera désormais la victime passive. Son auguste soumission est prête à tout ce qu'exigera la fortune rebelle :
— Que faut-il que le roi fasse à présent ? Faut-il qu'il se soumette ? Le roi le fera. Faut-il qu'il soit déposé? Le roi s'y résignera ! Faut-il qu'il perde le nom de roi? Au nom de Dieu, qu'on le lui ôte! Je donnerai mes joyaux pour un chapelet, mon splendide palais pour un ermitage, mon éclatant appareil pour une paire de saints sculptés, et mon vaste royaume pour un petit tombeau, un tout petit tombeau, un obscur tombeau !
Ici le roi abdique plus que le pouvoir, il abdique la volonté. Il renonce à tout, à la couronne, à la liberté, au monde, à la vie. C'est plus qu'une renonciation, c'est un renoncement. Sa personne s'est transfigurée par une conversion subite. Qui reconnaîtrait dans ce langage ascétique l'impérial verbe d'hier? Ce n'est plus un roi qui parle, c'est un anachorète. Le tyran s'est fait pénitent. Grâce à cette métamorphose, l'horreur qui s'attachait à lui va se changer en pitié. Richard va s'élever par la chute : il va trouver la grandeur dans son abaissement.
L'événement inexorable impose au vaincu une humiliation suprême. Il faut que Richard II abdique et remette à un plus digne le sceptre qu'ils'est aliéné par ses forfaitures et par ses crimes. Le roi étant notoirement incapable de gouverner, la révolution saisit le gouvernement et le confie à son élu. « Adonc vint le duc de Lanclastre, accompagné de ces seigneurs, ducs, prélats, comtes , barons et chevaliers, et des plus notables hommes de Londres, au chasteau, et fut mis le roy Richard hors de la Tour : et vint en la salle, ordonné et appareillé comme roy, en manteau ouvert, tenant le sceptre en sa main, et la couronne en son chef : et dit ainsi, oyans tous, j'ai été roy d'Angleterre, duc d'Aquitaine, et sire d'Irlande, environ XXIJ ans : laquelle royauté, seigneurie, sceptre, couronne et héritage, je resigne purement et quitement, à mon cousin Henry de Lanclastre : et lui prie, en la présence de tous, qu'il prenne le sceptre. Adonc tendit-il le sceptre au duc de Lanclastre qui le prit : et tantost le bailla à l'archevesque de Cantorbie : lequel le prit. Secondement le roy Richard prit la couronne d'or sur son chef, à deux mains, et la meit devant luy : et dit, Henry, beau-cousin, et duc de Lanclastre, je vous donne et rapporte cette couronne (de laquelle j'ai été nommé roy d'Angleterre) et, avec ce, toutes les droitures qui en dépendent. Le çluc de Lanclastre la prit : et fut là l'archevesque de Cantorbie tout appareillé : qui la prit es mains du duc de Lanclastre. Ces deux choses faites, et la résignation ainsi consentie, le duc de Lanclastre appela un notaire public : et demanda auoir lettres, et tesmoins, des prélats et des seigneurs qui là estoient : et, assez tost après, Richard de Bordeaux retourna au lieu dont il étoit yssu : et le duc de Lanclastre, et^tous les seigneurs, qui là estoient venus, montèrent à cheval '... »
» Froissart. Édition de 1573, p. 510 et 311.
Shakespeare a transporté à Westminster même cette scène qui, selon Froissart, eut pour théâtre une salle de la Tour de Londres, Cette inexactitude historique, la seule, croyons-nous, que renferme l'œuvre du maître, est bien significative. L'auteur a délibérément donné à la déposition de Richard II l'éclat d'une cérémonie publique. Pas d'équivoque. Il faut que l'expiation soit éclatante comme la faute. La déposition du despote ne doit pas être une violence furtive, commise entre les quatre murs d'une prison d'Etat ; elle doit être un acte solennel accompli, à la face du monde, par la nation assemblée. Ce n'est pas une commission d'exception qui doit exiger l'abdication du prince , c'est le Parlement. — Spectacle plein de leçons ! Grâce aux nobles précautions du poète, le procès intenté à la royauté est instruit avec toutes les ggranties de la publicité. Le débat est contradictoire. En face du comte de Northumberland qui tient à la main l'acte d'accusation de la révolution, Shakespeare place l'évêque de Carlisle, l'avocat intrépide du droit divin. Mais le plaidoyer du vénérable évêque ne saurait prévaloir contre la logique révolutionnaire. L'évêque a beau récuser la justice du peuple en déclarant « qu'un sujet ne peut prononcer une sentence contre son roi. » La nation se déclare compétente ; elle juge le roi et le condamne.
La sentence prononcée publiquement doit être exécutée publiquement. Il faut que Richard II abdique à la vue de tous ; le roi comparaît. Alors nous assistons à cet émouvant spectacle, prémédité par le poëte : la dégradation de la majesté suprême! La royauté, de qui émane toute noblesse, subit sous nos yeux sa peine infamante. Rien de plus grandement sinistre que cette scène. Au moment de se séparer de ces joyaux splendides qui éblouissent l'univers et qui sont ici-bas les symboles de la force, de l'honneur, de la justice et de la puissance , Richard subit un inexprimable déchirement. Le sang royal qui est dans ses veines se révolte
contre sa résignation. Un conflit inouï éclate entre son instinct et sa volonté. Cette âme, née pour régner, ne veut pas mourir à la royauté. Les lèvres consentent, mais le cœur proteste. Richard abdique avec désespoir. Les sanglots entrecoupent sa voix à l'instant solennel oià il se dépouille, pièce à pièce, de son costume auguste : adieu le sceptre î adieu le glaive ! adieu le globe ! adieu la couronne ! Et en se séparant de ces jouets qui le faisaient sourire dès son berceau, le tyran pleure comme un enfant. Puis sa douleur se retourne en colère sourde contre le vainqueur. Jamais paroles plus humbles ne furent proférées par une insolence plus grande. Il poursuit de son ironie ce cousin qu'il a fait roi ; il le salue de ses acclamations dérisoires, et lui lègue le pouvoir dans un sarcasme : — Qu'on me donne la couronne ! . . . je la tiens d'un côté ; cousin, tiens-la de l'autre. Maintenant cette couronne d'or est comme un puits profond auquel deux seaux sont attachés : l'un, vide, s'agitant en l'air, l'autre, en bas, disparu et plein d'eau. Le seau d'en bas, plein de larmes, c'est moi, abreuvé de douleurs ; le seau qui monte, c'est vous !
Mais le drame n'est point fini. Le sinistre donjon de Pomfret attend le roi détrôné. « Dieu, comme dit le vieux duc d'York, a pour quelque puissant dessein acéré les cœurs des hommes, » God has for some strong purpose steeVd the heart ofmen. Richard doit subir jusqu'au bout l'expiation prédestinée. — Richard a dépossédé Bolingbroke, et pour ce fait il est dépossédé par Bolingbroke. Richard a tué son parent, et pour ce fait il doit être tué par son parent. Telle est la loi du talion apphquée impitoyablement par l'histoire. Mais celte loi vengeresse semble dure à l'âme généreuse de Shakespeare. Lié par la rigueur historique, le poêle est forcé d'accepter la conclusion sanglante que le chroniqueur lui offre, mais il l'accepte avec douleur, tout en reconnaissant que la main du ciel est dans ces événements.
Heaven hath a hand in thèse events.
Évidemment, si l'auteur avait pu substituer sa sentence à l'arrêt de la Providence, il eût commué la peine de Richard et l'eût soustrait à ce supplice terrible. L'impuissance du droit divin devant le droit absolu était suffisamment démontrée par la déposition du tyran. Après cette humiliation exemplaire, le meurtre devenait une inutile cruauté. La révolution de 1399, révolution nationale et nécessaire, ne pouvait qu'avilir son triomphe par la lâcheté du régicide. L'auteur ici ne dissimule pas son sentiment. Jusqu'ici il a approuvé hautement la révolution, ici il la blâme hautement. Sa généreuse poésie proteste contre le dénoûment implacable auquel la force l'histoire. Richard II couronné lui faisait horreur ; Richard II dégradé lui fait pitié. Tant que Richard était sur le trône, Shakespeare ne voyait en lui qu'un tyran féroce, hypocrite, lâche, rapace, cynique, sanguinaire, égoïste, hideux; dès que Richard est déchu, Shakespeare ne voit plus en lui qu'un homme. Et, comme le tyran le révoltait par ses violences , l'homme le désarme par ses faiblesses.
De là cette succession de tableaux qui, à la fin du drame, appellent notre commisération sur le roi détrôné. — Décidé à nous attendrir, le poëte nous fait entendre le navrant adieu de Richard à sa femme : « Chère ex-reine, prépare-toi à partir pour la France, et reçois ici, comme à mon lit de mort, mon dernier adieu. Dans les longues nuits d'hiver, assieds-toi près du feu avec de bonnes vieilles gens, et faisleur conter les récits des âges de malheur dès longtemps écoulés; et, avant de leur dire bonsoir, comme réplique à leur triste histoire, conte-leur ma chute lamentable et renvoie-les en larmes à leurs lits ! » — Puis, dès que le roi est au cachot, vite le poëte lui apporte l'hommage de ce pauvre groom qui déplore en termes si touchants l'ingratitude de
Barbary, le cheval favori de Richard : « Cette bête a mangé du pain dans la main royale ; elle était fière d'être caressée par cette main, et elle n'a pas bronché sous Bolingbroke! » Enfin, quand le crime a été commis, quand Exton a assassiné le captif et vient au palais de Westminster réclamer la récompense, c'est par la voix souveraine de Henry IV que Shakespeare indigné maudit le régicide : « Ils n'aiment pas le poison, ceux qui ont besoin du poison, et je ne t'aime pas : quoique je l'aie souhaité mort, je hais son assassin , et l'aime assassiné. Prends pour ta peine le remords de ta conscience, mais non mon approbation ni ma faveur présente. Va errer avec Gain dans l'ombre de la nuit ! . . . »
Inclinons-nous devant cette poésie magnanime. Saluons ce chantre de l'humanité qui domine les partis de toute la hauteur de la clémence. Pour Shakespeare, la grande politique, c'est la pitié. Le droit triomphant doit être assez fort pour épargner le vaincu. — Peuple, insurgez-vous contre le despote, lancez contre lui vos multitudes; poursuivez-le de toutes vos colères et de toutes vos rancunes ; soulevez contre lui toutes vos générations, — vieillards et jeunes gens, enfants et femmes même ; — contre lui faites arme de tout, même de la faiblesse; opposez vos bâtons à ses sabres, vos piques à ses lances, vos héros à ses soudards : forcez ses bastilles, forcez ses forteresses, forcez son louvre; cernez-le, traquez-le, saisissez-le ; puis, traduisez-le devant le tribunal de la nation, instruisez son procès devant vos représentants, publiquement, solennellement, en plein Westminster, en pleine convention ; laissez parler son défenseur, laissezle lui-même plaider sa cause, puis réfutez-le par l'écrasant témoignage de l'évidence, opposez à ses arguties le flagrant délit de sa tyrannie , condamnez- le sans phrase, dégradezle, détrônez-le, mais arrêtez là votre juste rigueur; ne le tuez pas ! Dans ce despote impuissant épargnez l'homme ; . respectez en lui cette inviolable existence humaine qui est
en chacun. Arrachez-lui le pouvoir, mais laissez-lui l'être. Laissez-le traîner jusqu'au bout sa misérable existence sous le poids de son humiliation, dans l'accablement de son remords, mais ne souillez pas d'un assassinat la robe- immaculée de la justice victorieuse.
Ainsi parle le poëte en son drame, et le poëte a raison. La pitié n'est pas seulement la plus noble, c'est aussi la plus sûre pohtique. Ne l'oublions pas, les représailles appellent les représailles. L'histoire ne le prouve que trop, les morts reviennent. Une révolution qui assassine est hantée. Le spectre de Richard tué poursuivra incessamment Bolingbroke couronné ; il traversera son règne comme un perpétuel trouble-fête ; il suscitera contre lui de continuelles rébellions ; il soufflera le mot d'ordre à toutes les conspirations ; il poursuivra sans relâche la nouvelle dynastie, et ne sera satisfait que quand le petit-fils de son assassin aura été lui-même assassiné. Baptisée dans le sang, la monarchie de Lancastre périra dans le sang. Soixante-dix ans après le meurtre commis à Pomfret, un duc de Glocester ramassera le poignard tombé des mains d'Exton, et le plongera dans le cœur de Henri VL
Richard II aura pour vengeur Richard III.
There is a history in ail men's lives, Figuring the nature of the times deceased : The which observed, a man may prophesy, With a near aini, of the main chance of things As yet not corne to life ; which in their seeds And weak beginnings lie intreasured.
Such things become the hatch and brood of times.
« Il y a dans toutes les vies humaines des faits qui représentent l'état des temps évanouis : en les observant, un
homme peut prophétiser presque à coup sûr le développement essentiel des choses encore à naître qui sont enfouies en germe dans leurs faibles prodromes, et que l'avenir doit couver et faire éclore. » Ces remarquables paroles, prononcées par un des personnages secondaires de Henry IV, contiennent toute une philosophie de l'histoire. Selon Shakespeare, les choses qui remplissent la vie de l'humanité ne sont pas les effets d'un aveugle hasard. Chaque événement est un germe qui se développe et porte ses fruits, conformément à une loi générale qui est le principe même de l'histoire. Tout phénomène, survenu dans le monde de l'action, vit d'une existence spéciale, existence qui commence à la conception première et ne s'achève qu'à la conséquence dernière. Vainement la volonté humaine tenterait d'empêcher les résultats d'un fait accompli. Suivant Shakespeare, notre libre arbitre est absolument circonscrit par une double fatalité, — fatalité des passions, fatalité des événements. Les passions le dominent dans le monde intérieur; les événements dans le monde extérieur. Quoi que fasse Macbeth, il ne saurait se dérober aux conséquences du meurtre de Duncan : il perd le trône et la vie. Quoi que fasse Richard III, il ne saurait éluder les conséquences du meurtre de ses neveux : il perd le trône et la vie. Quoi que fasse Richard II, il ne saurait échapper aux conséquences du meurtre de Glocester, il perd le trône et la vie. Même cause, même effet. La victoire de Malcolm dans le premier drame, de Richmond dans le second, de Bolingbroke dans le troisième, est la triple manifestation d'une nécessité identique.
Mais la génération des événements ne s'interrompt jamais Le présent, né du passé, donne sans cesse naissance à l'avenir. Le triomphe de Bolingbroke, effet nécessaire de faits antérieurs, devient lui-même la cause nécessaire de faits ultérieurs. Les forces, les intérêts, les idées que ce
triomphe a violemment comprimées, se retournent violemment contre lui, conformément à cette loi suprême d'antinomie qui veut que toute action provoque une réciction. Cette même loi qui, dans les temps modernes, soulèvera contre la révolution de 1688 la rébellion de l'Irlande et contre la révolution de 1789 la révolte de la Vendée, suscite contre la révolution de 1399 deux insurrections successives, également infructueuses. La première insurrection, formée par la ligue des Percys, de Douglas et d'OwenGlendower, et anéantie à Shrewsbury en 1403, occupe la première partie de Henry IV. La seconde, formée par la ligue de l'archevêque d'York, de lord Bardolph et du comte de Northumberland, et défaite en 1407 à Braham Moor, occupe la seconde partie.
Le règne de Henry IV est la réplique historique au règne de Richard IL Les mêmes éléments sont en lutte, mais les situations sont retournées. Naguère c'était la révolution nationale qui se soulevait contre la royauté de droit divin. Aujourd'hui, c'est la royauté de droit divin qui s'insurge contre la révolution nationale. De l'offensive la révolution nationale a passé à la défensive. De la défensive la royauté de droit divin a passé à l'offensive. — La révolution veut maintenir au pouvoir son élu, Henry de Lancastre, fils de Jean de Gand, troisième fils d'Edouard III. Le droit divin veut y porter son prétendant, Edmond Mortimer, fils de Lionel, secoiid fils du même Edouard III. De là un conflit que Shakespeare a pris pour thème de son épopée dramatique.
Pour combattre la dynastie nationale , la monarchie légitime rallie sous son étendard toutes les forces du passé. Elle appelle à la rescousse l'immémoriale barbarie qui l'a sacrée. C'est dans les ténèbres qu'elle va chercher du secours. Pour son œuvre de réaction, elle fait un pacte avec la nuit. Dans la coalition qui porte Mortimer au trône, se sont groupés
tous les éléments sauvages de l'humanité primitive, — la superstition, la ruse, l'astuce, la violence brutale, la témérité aveugle.
Regardez successivement tous ces personnages que le poète a réunis autour du prétendant. Voici Worcester, l'homme de la perfidie qui croit assurer son salut par un mensonge et qui se perd par ce mensonge même. Voici son frère Northumberland, l'homme de la ruse qui ne s'occupe que d'éluder le danger et qui le rend inévitable par ses précautions même. Voici le Gallois Owen Glendower, l'homme du mystère qu'entoure une superstitieuse terreur, Glendower, ce « damné magicien » qui fait fuir ses ennemis par des exorcismes et « qui peut appeler les démons du fond de l'abîme. » Voici l'Écossais Douglas, l'homme d'instinct animal qui ne fait qu'un avec son coursier, le centaure casqué « qui escalade au galop une côte perpendiculaire, » guerrier farouche qu'un rien effarouche, Ares du Nord toujours prêt au combat, toujours prêta la retraite. Enfin voici le chef, voici Hotspur.
Brusque, emporté, hautain, franc jusqu'à l'insolence, dédaigneux de toute courtoisie et de toute urbanité, insociable, incivil, incapable des raffinements de l'amour, traitant sa femme comme sa servante, ignorant, illettré, ennemi des arts, préférant à la musique « l'aboiement de sa chienne braque Lady, » comparant la poésie à « l'allure forcée d'un bidet éclopé, » aimant mieux entendre « tourner un chandelier de cuivre » que chanter « une ballade, » — mais brave comme son épée, prêt à toutes les prouesses, inaccessible à toutes les craintes, intrépide devant la mort, intrépide devant le mystère, jetant le défi de son sarcasme à l'inconnu même, — Hotspur est un héros h l'état brut. — Aucune éducation n'a dégrossi sa noblesse native. Ses instincts généreux sont restés incultes. La sauvagerie a envahi son grand cœur. L'esprit de négation le possède; la passion