‹ Œuvres complètes de W. ShakespeareChapitre 2 sur 325 · XI · texte numérisé non relu

XI

de la lutte le dévore. Tout pour lui est matière à combat et à débat. S'il ne peut quereller ses ennemis, il querelle ses alliés. Quand il ne peut pas lutter, il dispute : « Je chicanerais, s'écrie-t-il, sur la neuvième partie d'un cheveu. » Sa rage épique d'opposition descend jusqu'à la taquinerie bouffonne . Le roi Henry IV ne veut pas qu'on prononce le nom du prétendant Mortimer. Eh bien ! Hotspur veut avoir « un sansonnet qui sera dressé à ne dire qu'un mot : Mortimer ! » La lutte est son élément. C'est un batailleur infatigable. « Il tue six ou sept Écossais à un déjeuner, se lave les mains et dit à sa femme : Fi de cette vie tranquille ! je nai pas d'occupation ! — 0 mon doux Harry, dit-elle, combien en as-tu *tué aujourd'hui?... — Qu on fasse hoire mon cheval rouan, s'écrie-t-il ; puis, une heure après, il répond : Environ quatorze, une bagatelle ï une bagatelle ! » L'esprit qui tourmente Hotspur ne le lâche pas même la nuit. Ses songes sont des assauts. Même quand il rêve, il guerroie. « Dans ses légers sommeils, il murmure des récits de batailles, il parle de sorties, de retraites, de tranchées, de tentes, de palissades, de fortins, de parapets, de basilics, de canons, de couleuvrines, de prisonniers rachetés et de soldats tués et de tous les incidents d'un combat à outrance. » Ainsi, pas de trêve pour lui, même dans le repos. Il a jusque dans son lit les sueurs de l'héroïsme. Le combat reste son idée fixe : réalité le jour, il devient vision la nuit. — Hotspur ne voit dans le danger qu'un défi à sa vaillance. Tout obstacle l'offense comme un affront personnel. Chaque péril est pour lui un insolent auquel il faut demander raison. Il jetterait le gant même à l'Impossible. « Par le ciel, il serait tenté de s'élancer jusqu'à la face pâle de la lune pour en arracher l'honneur éclatant ou de plonger dans les abîmes de l'Océan pour en retirer par les cheveux l'honneur englouti. » Cet honneur qu'Hotspur irait chercher jusque dans des profondeurs inaccessibles, c'est l'honneur mihtaire. Pour Hotspur, il

n'est pas d'autre honneur que celui-là. Henry Percy est le paladin barbare, le preux sauvage, le chevalier fauve. Ne lui parlez pas des déhcatesses de la chevalerie. Il est prêt, comme Don Quichotte, à assaillir les mouhns à vent, mais il ne romprait pas une lance pour redresser un tort. Combattre pour lui n'est point un moyen, c'est le but. Peu lui importent au fond les titres de Mortimer à la royauté. Le pennon du prétendant légitimiste n'est pour ce chouan primitif qu'un étendard de combat. Cette Angleterre, qu'il prétend déUvrer d'un usurpateur, n'est pour lui en réalité qu'un champ de conquête. Il ne considère sa propre patrie que comme une proie bonne à dépecer. Après l'assaut, le pillage ! Combattre afin de détruire, voilà son mot d'ordre. La guerre est et doit être sa fin. Le champ de bataille est l'Éden auquel il est voué. Son âme toute belliqueuse semble prédestinée à quelque implacable Odin. Le paradis auquel elle aspire, c'est le Walhalla Scandinave où les ombres restent casquées.

A Henry Percy Shakespeare a donné pour rival Henry de Monmouth. Celui-là est dans le camp de Mortimer; celui-ci est dans le camp de son père Henry IV. Mais ce n'est pas seulement par la différence des drapeaux qu'ils sont ennemis, c'est par la diversité des génies. Les instincts du passé animent Hotspur; les souffles de l'avenir inspirent le prince de Galles. L'un a cette bravoure folle qui ne sait que détruire; l'autre a ce courage éclairé qui édifie. Henry Percy est le chevalier errant de la barbarie; Henry de Monmouth sera le stratège de la civilisation. — Arrêtons-nous devant cette figure historique que le maître a idéalisée avec un si affectueux enthousiasme. Dans la pensée de Shakespeare, le futur vainqueur d'Azincourt doit être l'incarnation souveraine de la nationalité anglaise. La patrie trouvera son héros dans ce prince qui doit un jour planter l'étendard britannique au haut des tours de Notre-Dame de Paris. Elle

obtiendra son triomphe suprême de ce victorieux unique, destiné à réunir sur le même front les deux premiers diadèmes du monde et à mourir roi d'Angleterre et de France. Est-il étonnant que cette gloire toute nationale ait exercé un tel prestige sur le plus national des poètes? Dans la ferveur de son patriotisme, Shakespeare assigne au futur roi de Londres et de Paris la première place dans le Panthéon des guerriers. Il rêve Henry V plus haut que Cyrus et qu'Alexandre, plus haut même que César :

A far more glorious star thy soûl will make

Than Julius Caesar.

Ton âme fera un astre bien plus glorieux

Que Jules César *.

Shakespeare a voulu nous donner le secret de cette prodigieuse carrière. 11 a voulu prouver au monde que le triomphe de Henry de Monmouth n'est pas un coup de fortune, mais la récompense légitime d'une incontestable supériorité. Il a tenu à expliquer la destinée de l'homme par son, caractère, et à faire voir dans le prince de Galles le précurseur de Henry V. Pour arriver à son but, Shakespeare rencontrait une grande difficulté : poëte historique, il devait consulter l'histoire. Or l'histoire, loin de favoriser le patriotique dessein du poëte, le contrariait par tous ses documents. Elle opposait ses annales les plus authentiques à cette interprétation qui présentait la glorieuse virilité de Henry comme la conséquence logique de sa jeunesse. Toutes les chroniques s'accordaient à mettre la première moitié de cette existence illustre en contradiction avec la seconde, en montrant dans le prince de Galles un jeune fou qu'une conversion subite avait rendu inopinément le plus sage des rois. — Selon Thomas Elmsham, chroniqueur contempo-

< Henri VI.

rain du vainqueur d'Azincourt, Henry avait fait pénitence devant le lit de mort de son père, après s'être « abandonné aux mille excès dans lesquels peut tomber une jeunesse effrénée. » Un autre annaliste, Otterburn, affirmait que Henry s'était changé brusquement en un autre homme, repente mutatus est in virum alterum. Fabyan, contemporain d'Edouard IV, prétendait que « cet homme (le prince de Galles) s'était adonné avant la mort de son père à tous les vices et à toutes les insolences. » Enfin, le plus célèbre historien anglais du seizième siècle, Holinshed, consacrait tous ces récits de sa haute autorité : « Après avoir été investi de l'autorité royale et avoir reçu la couronne, Henry cinquième se détermina à assumer la forme d'un nouvel homme, tournant l'insolence et l'extravagance en gravité et en sobriété. Et, comme il avait passé sa jeunesse en passetemps voluptueux et dans le désordre de l'orgie avec une bande de compagnons ingouvernables et do libertins prodigues, il les bannit désormais de sa présence. » Et, pour montrer jusqu'oLi étaient allées les extravagances du prince, Holinshed rappelait certaine tradition scandaleuse d'après laquelle Henry de Monmouth aurait été effectivement complice d'un vol de grand chemin, et, aidé par des brigands, aurait dévalisé les receveurs du roi son père. Un de ses compagnons ayant été arrêté, le prince serait allé réclamer le prisonnier, fit, comme le grand-juge Gascoygne refusait d'accéder h cette demande, il l'aurait souffleté sur son tribunal : si bien que le magistrat outragé aurait fait incarcérer le prince. — C'est ainsi que les renseignements historiques fournis à Shakespeare présentaient les commencements de Henry de Monmouth. Henry avait été un libertin, un débauché, un bandit et un voleur avant d'être le héros d'Azincourt ! Souillé de tous les vices, il avait commis tous les forfaits avant de donner au monde l'exemple de toutes les prouesses ! La plus pure gloire de l'Angleterre était sortie brus-

quement d'un cloaque d'impuretés! Et, pour opérer ce prodige, pour faire du cœur le plus vicieux l'âme la plus vertueuse, il avait suffi de quelques paroles dites par un mourant !

Cette vérité historique, si authentique qu'elle fût, était trop invraisemblable pour être consacrée par un grand poëte dramatique. Shakespeare devait, avant tout, restituer à son héros l'unité de caractère que lui refusait l'histoire. Il n'a pas hésité. Il a accepté la tradition, mais en la transfigurant.

Henry de Monmouth, tel que le poëte l'a conçu, est une nature profondément bonne et généreuse. Tous les nobles instincts, toutes les qualités chevaleresques, tous les sentiments exquis se sont harmonieusement fondus dans ce tempérament d'élite : douceur et force, énergie et grâce, expansion et réserve, indulgence et rigidité, timidité et vaillance, bravoure de paladin, modestie de novice, sérénité de sage ! Ce caractère, épique par tant de côtés, est rattaché à la comédie par un trait charmant. Henry de Monmouth a la gracieuse exagération d'une âme éminemment sociable : il est de belle humeur. Il aime à rire. H a cette espièglerie inofîensive qui reste souvent l'enfantillage des grands hommes. — Cette disposition native est chez lui si puissante qu'elle ne le quittera pas, même sur le trône. Le roi conservera l'aimable enjouement du prince ; et, même sur le champ de bataille d'Azincourt, nous verrons Henry V prendre à mystifier ses soldats le même plaisir que Harry à berner le garçon d'auberge Francis. — On comprend que le caractère original, donné par Shakespeare à l'héritier présomptif de la couronne d'Angleterre, n'ait pu se développer à l'aise dans la vie de cour. Ce milieu factice fermé par l'étiquette eût été mortel à la franche nature de Harry. Ses plus heureuses qualités se fussent étiolées dans une atmosphère d'adulation. Quoi de plus contraire à la croissance

d'une âme généreuse que la serre chaude de la flatterie ! Ce qu'il faut à cette âme, c'est l'air libre de la cité. — Le sage prédestiné à représenter la nation doit être élevé près du peuple. Il lui faut étudier de près cette société qu'il est appelé à régir. Il lui faut sonder toutes ces plaies que son devoir sera de panser. Pas de souffrance qu'il ne doive regarder, pas de misère qu'il ne doive coudoyer. Le législateur suprême des esprits doit pénétrer les profondeurs les plus sombres de la vie. Il doit plonger dans le pandémonium humain et fouiller ces cercles ténébreux oii rampent tous ces monstres de notre civilisation, — la prostitution, le vol, le brigandage. Pour faire tout le bien, il lui faut connaître tout le mal.

C'est ainsi que Shakespeare comprend la mission du gouvernant idéal. Et c'est pour être à la hauteur de cette mission que le jeune prince de Galles est éloigné du palais paternel par ses goûts adolescents. Loin de faire obstacle à sa grandeur à venir, les prétendues extravagances de Harry ne font donc que la préparer. Cette humeur indépendante, ce penchant à la camaraderie, cet instinct de familiarité, cette prédilection excentrique pour des amusements roturiers, loin d'égarer le prince, le conduisent dans la voie oii, à son insu même, il trouvera sa gloire. Éducation exceptionnelle qui produira une supériorité exceptionnelle. Harry croit s'amuser, et il s'instruit. I! croit s'encanailler et il s'élève. Il fait son apprentissage deroi àl'écolebuissonnièredu peuple.

Certes, ce n'est pas la cour, — cette cour machiavélique dont l'élève est l'impitoyable John de Lancastre, — qui eût enseigné à Harry de Monmouth les maximes de clémence qu'il doit professer sur le trône. « Quand l'indulgence et la cruauté jouent pour un royaume, c'est la joueuse la plus douce qui gagne ! » Henry V eût-il jamais prononcé cette belle parole, si le prince de Galles avait eu le même précepteur que son frère ? — L'indulgence souveraine ne peut

naître que de la souveraine expérience. Et cette expérience, Harry n'a pu l'acquérir que par la connaissance intime du monde. Voilà pourquoi, tout jeune, il a été entraîné dans les catacombes de l'humanité. Il faut qu'il soit descendu jusque dans la cave de la taverne d'Eastcheap pour pouvoir dire vraiment qu'il a touché la corde la plus basse de l'humilité : « L'ami, je suis le confrère juré d'un trio de garçons sommeliers, que je puis appeler tous par leurs noms de baptême, Tom, Dick, Francis. Ils affirment déjà sur leur salut que, bien que je ne sois encore que prince de Galles, je suis le roi de la courtoisie; et ils me disent tout net que je suis un Corinthien, un garçon de cœur, un bon enfant. Pardieu, c'est ainsi qu'ils m'appellent. Et, quand je serai roi d'Angleterre, je serai le chef de tous les bons drilles. » Cette altesse royale est devenue si familière avec les misères qu'elle parle leur idiome : elle sait l'argot! « Je puis boire avec le premier chaudronnier venu dans son propre jargon, ma vie durant. » Comme il connaît la corruption de la langue, le prince doit connaître la corruption des mœurs. Il s'aventure donc dans la Cour des Miracles du vice. Mais admirez avec quelle sollicitude l'auteur a su préserver l'auguste personnage des éclaboussures de la fange sociale. Fidèle à la tradition historique, Shakespeare risque son héros dans une affaire de vol, mais, par un singulier tour d'adresse, il lui fait voler... les voleurs. Là ne se bornent pas les précautions du poëte. Les compagnons, que la chronique assigne au prince de Galles, étaient des gens de sac et de corde, des brigands de profession, des truands infâmes voués à l'horreur publique. Etait-il possible qu'une nature réellement généreuse se plût un seul moment dans une telle crapule ? La gloire du héros pouvait-elle sortir immaculée d'une si avilissante association ? S'il est vrai que qui se ressemble s'assemble, un pareil commerce n'eût-il pas attesté chez Harry une véritable perversité morale? Ici

Shakespeare rencontrait une difficulté de premier ordre. Il fallait trouver un moyen terme pour réconcilier la vérité historique avec l'idéal dramatique. 11 fallait expliquer par quelque circonstance exceptionnelle cette anomalie d'une âme profondément vertueuse fourvoyée dans la société du vice. Il fallait imaginer dans un cercle de dépravation une relation possible pour une conscience honnête. 11 fallait évoquer d'un milieu répulsif une figure assez sympathique pour séduire un grand cœur, assez attrayante pour charmer tous les esprits. Il fallait enfin donner à Henry de Monmouth un compagnon qui justifiât l'indulgence du prince en conquérant la faveur du public. Ce problème, Shakespeare l'a résolu en concevant Falstaff,

Falstafî est une de ces figures capitales qui, dès leur apparition, prennent d'emblée dans l'imagination humaine une place essentielle. Supprimez de l'art cette création : un vide énorme se fait dans l'art. Retranchez-la du théâtre de Shakespeare; l'ombre envahit ce théâtre ; le flambeau nécessaire s'éteint. Le sombre édifice du poète a besoin, pour être éclairé, de cette étincelante physionomie. Falstaff a, dans l'ordre comique, la fonction primordiale que remphssent, dans l'ordre tragique, ces sinistres figures, Brutus, Roméo, Lear, Othello, Macbeth. Cette gamme immense des sentiments humains, qui va de la folle joie h la folle douleur, se perd, par une extrémité, dans la jovialité de Falstaff et, par l'autre, dans la mélancolie d'Hamlet. Falstaff dit le dernier mot du bouffon, comme Richard III dit le dernier mot de l'horrible. Sa difformité fait un colossal repoussoir à ces beautés inefîables, Desdemona, Juliette, Ophelia. — Miranda. Mais, pour être grotesque, Falstafî n'en est pas moins idéal. Ainsi que toutes les créations de premier ordre, Falstaff est une conception h la fois individuelle et universelle. C'est une personne et c'est un type.

Il se nomme Falstaff, et il s'appelle Légion. Il inc&rne dans sa panse énorme l'innombrable classe des corrompus satisfaits. C'est un mortel impérissable. Qui de vous ne l'a rencontré dans la rue, au bras de quelque complaisant désœuvré, — sortant du cabaret et se traînant chez Dorothée, remorqué d'une jouissance h l'autre, la prunelle en feu, le sarcasme sur la lèvre, narguant d'un sourire supérieur le passant besoigneux, honorant d'un regard de pitié la pauvre dupe que quelque devoir préoccupe, — égoïste bonhomme, spirituel, amusant, séduisant, impudent, cynique, charmant, immonde? Falstafï aujourd'hui est plus vivant que jamais. Il est l'homme dujour, comme l'hommede toujours. Cet enfant de la farce n'a cessé de faire ses farces. Il a été et est encore le héros de la grande parade sociale.

Certes un tel personnage mérite bien une biographie à part. Falstaff est plus qu'une réputation historique, c'est une illustration humaine. A ce titre, tout ce qui le touche nous intéresse, et c'est le devoir des critiques de rechercher jusqu'à son acte de naissance. Quels ont donc été les prodromes d'une telle nativité? De quelles limbes la poésie a-t-elle tiré cet être? Dans quelles circonstances s'est accomplie cette prodigieuse mise au monde?

Au mois de janvier 1418, la plaine de Saint-Gilles, située aux environs de Londres, présentait un spectacle sinistre. Au centre de cette plaine, un homme, lié à une potence par une corde qui étreignait sa ceinture, était suspendu audessus d'un bûcher dont la flamme l'enveloppait lentement. Un tas deprêtresetde moines faisait cercle autour du brasier etécartait lafouleaccourue de la cité pour assisterau supplice. Le condamné, rôti à petit feu , ne criait pas, ne hurlait pas, ne maudissait pas : il priait, et ses actions de grâces montaien au ciel dans un tourbillon de fumée. C'était un homme d'environ soixante ans, aux cheveux grisonnants, à la figure vénérable. Cet homme avait été un des grands de ce monde.

Chevalier de naissance, devenu baron par une haute alliance, capitaine renommé par ses brillants services dans les guerres de France, sir John Oldcastle avait fait partie de la maison du roi Henry IV et était devenu le familier du prince de Galles. Fort de cette amitié tutélaire, sir John avait cru pouvoir propager la doctrine religieuse prêchée par Wickleff, ce Luther du quatorzième siècle : il avait lui-même transcrit et distribué la Bible anglaise, renié la suprématie spirituelle du pape, et dénoncé les nombreux abus commis par le clergé catholique. Pour ces crimes, il avait été condamné par un synode d'évêques au supplice des hérétiques. C'était en 1415. Vainement le prince de Galles, devenu roi, avait supplié son ancien ami d'abjurer ses erreurs; sir John, tout en protestant de son dévouement au roi, avait refusé d'abdiquer sa foi. Abandonné dès lors au bras sécuher, le chevalier avait été enfermé à la Tour ; mais, grâce à une mystérieuse connivence, il s'était évadé, la veille même du jour fixé pour l'exécution. De Londres il avait gagné les montagnes du pays de Gall^ oià il s'était caché pendant trois ans, fuyant de caverne en caverne le terrible décret qui mettait sa tête à prix. Enfin, à la fin de l'année 1417, le roi Henry V étant en France, il avait été repris et jugé à nouveau par une commission de pairs qui avait confirmé la sentence des évêques. C'est en vertu de ce jugement que sir John Oldcastle, baron de Cobham, était brûlé vif au mois de janvier 1418.

Lord Cobham était le premier seigneur condamné en Angleterre pour cause de religion. Si épouvantable qu'il fût, ce supplice ne désarma pas la pieuse animosité du clergé catholique. L'Eglise avait brûlé ce preux; ce n'était pas assez; elle prétendit le déshonorer. Les cendres du martyr étaient à peine refroidies qu'elle s'acharna sur sa mémoire. Le baron, qui avait sacrifié sa vie à sa foi, fut dénoncé du haut de la chaire comme un bandit. La farce

religieuse vint en aide à la rancune dévote. Ce héros de la plus effroyable tragédie fut transformé par une série de fables en un bateleur de comédie. L'apôtre du bien, défiguré par une imposture séculaire, n'apparut plus à la foule que comme un adepte du vice, un suppôt de coupegorge, un brigand, et c'est ainsi que nous le présente une pièce anonyme représentée vers 1580 sous ce titre : Les fameuses victoires du roi Henry cinquième.

Dans cette œuvre misérable, qui dut sa longue popularité à la verve bouffonne du baladin Tarleton, sir John Oldcastle répond au petit nom de Jockey. Tl compose avec trois autreschenapans, Ned, Gadshill et Tom, une bande de voleurs qui a pour chef le prince de Galles et dont le quartier général est la taverne, je devrais dire la caverne d'Easlcheap. Au moment oîj l'action commence, la bande vient de dévaliser les receveurs du roi sur une grande route, et sir John a filouté pour sa part une somme de cent livres. Le prince le félicite de cette prise, et emmène les bandits au cabaret pour y boire l'argent volé. Là «tous de se soûler consciencieusement. Au bout d'une heure, une querelle éclate ; les pots, devenus projectiles, se brisent contre les murailles ; les épées reluisent. La garde survient an milieu de l'estocade et arrête quelques-uns des ferrailleurs, y compris le prince de Galles. Son Altesse, n'y allant pas de main morte, souffleté le lord grand-juge qui a refusé de relâcher le prisonnier Gadshill, et est elle-même envoyée à la prison de Fleet-Street. Mais grâce à sa haute influence. Harryest bientôt mis en liberté; et, sans transition, nous le retrouvons causant, en compagnie d'Oldcastle et de Ned, de ses projets d'héritier présomptif : « Écoutez, messieurs, quand je serai roi, nous n'aurons plus de prison , plus de gibet, plus de fouet ; si le vieux roi mon père était mort, nous serions tous rois. » — « C'est un bon vieux, réplique le goguenard Jockey, Dieu veuille l'appeler à lui d'autant plus vite! »

La nouvelle de la maladie du roi exauce tout à coup ce vœu édifiant. Le prince, pressé d'hériter, court auprès de son père mourant qui lui reproche amèrement ses folies ; et ce sermon de quelques lignes suffît pour convertir le royal enfant prodigue. Son Allesse fait son mea culpa, promet d'être sage et jure d'abandonner « ses compagnons extravagants et réprouvés. » Henry IV meurt. Vive Henry V ! L'avènement du prince de Galles met en liesse la taverne d'Eastcheap : « Tu-dieu , s'écrie Ned, apportant la nouvelle, le roi Henry IV est mort ! » — « Mort, hurle Jockey ! Alors, tu-dieu , nous allons tous être rois !» — Et sir John et ses compagnons, frénétiques de joie et d'espoir, se précipitent vers Westminster, pour saluer leur ancien chef, qui les repousse sévèrement et leur ordonne, sous peine de mort, de s'éloigner à dix milles au moins de sa cour.

Ce dénoûment, on le voit, parodie, en l'avilissant, la fin si noblement tragique du sir John Oldcastle de l'histoire. L'histoire nous montre dans Oldcastle un vaillant chevalier de la foi, qui, après avoir été famiher du prince de Galles, est, pour son héroïque hérésie, abandonné au bourreau par son royal ami ; la comédie nous le représente comme un ignoble chevalier d'industrie qui, après avoir été le complice de l'héritier présomptif, est, pour ses méfaits, renié et banni par le prince devenu roi.

Quand Shakespeare composa la première partie de son Henry IV, les Fameuses victoires de Henry V étaient consacrées par un long succès. Si populaire était cette infime parade, qu'en 1595, quinze années après sa première représentation, elle était reprise fructueusement par le chef de troupe Henslowe, et qu'elle était encore réimprimée en 1598. Dans la conception de son œuvre, Shakespeare dut dans une certaine mesure tenir compte d'une tradition qui avait reçu d'une manière si éclatante la double sanction de la presse et de la scène. Cette légende, qui montrait le prince

de Galles attablé avec des truands dans la taverne d'Eastcheap, avait acquis dans l'imagination populaire la valeur d'un fait historique, it c'eût été mentir au public que de ne pas lui offrir un spectacle auquel il était habitué. Aussi le poète accepta-t-il, pour la transporter dans le domaine de l'art, la donnée dramatique que lui léguait en quelque sorte la vogue des Fameuses victoires. Dans son respect pour la tradition scénique, il adopta même la plupart des noms qu'elle avait attribués aux familiers du prince de Galles. Poins prit le sobriquet de Ned; un voleur fut appelé Gadshill ; et le principal compagnon de Henry fut tout d'abord nommé sir John Oldcastle. De nombreux documents contemporains mettent hors de doute ce fait curieux. Le héros comique de Henry IV porta dans l'origine le nom tragiquement sacré du martyr protestant. Shakespeare alors ignorait la lamentable histoire ; il ne savait pas que ce personnage, dont il faisait un bouffon, avait subi pour une cause sainte le plus épouvantable supplice ; il ne savait pas que cet être, dans lequel il incarnait le scepticisme matérialiste, avait sacrifié sa vie à sa foi ; il ne savait pas que cet Oldcastle qu'il allait vouer à un rire inextinguible avait mérité une infinie pitié. Atroce plaisanterie qui , à l'insu même de son auteur, allait consacrer à jamais une atroce imposture ! Shakespeare, prenant pour plastron le martyr Oldcastle , allait, sans s'en douter, commettre le crime d'Aristophane raillant le martyr Socrate. Heureusement la vérité lui fut révélée. Comment? on l'ignore. Ce qui est certain, c'est que le poëte s'empressa, dès qu'il la connut, de réparer son erreur involontaire. Il était encore temps ! Si l'œuvre avait été jouée , elle n'était pas encore imprimée. C'était en 1597. Shakespeare relut son manuscrit qu'attendait l'éditeur Andrew Wise, et partout y ratura le nom à' Oldcastle '. Mais ici surgissait un grand embarras. Quel

' Un seul passage a échappé à cette révision minutieuse. Le nom A' Oldcastle,

nom substituer au nom d'Oldcastle? Il fallait, sous peine de remaniements innombrables, un personnage historique, qualifié de chevalier, apnt pour titre Sir et pour prénom John. Où trouver le personnage remplissant ces conditions essentielles? L'auteur chercha. C'est alors qu'il avisa dans les chroniques un certain chevalier banneret, né vers 1377 et mort en 1559, contemporain des rois Richard II, Henry IV, Henry V et Henry VI, vétéran d'Azincourt, ayant en 1528 gagné sur les Français la bataille dite àcs Harengs, mais dégradé plus tard par le chapitre de l'ordre de la Jarretière pour s'être enfui au combat de Patay. Ce chevalier s'appelait sir John Fastolff. Il faisait parfaitement l'affaire. Ici tout scrupule disparaissait. Il ne s'agissait plus d'un noble supplicié, mais d'un brave valétudinaire mort tranquillement dans son lit. L'auteur était à l'aise; il pouvait hardiment donner à son rieur le nom du bonhomme. Il adopta le nom, mais en le modifiant par une légère métalhèse. Et c'est ainsi que le bouffon débaptisé est passé à la postérité sous ce titre désormais immortel : Sir John Falstaff.

Grâce à cette heureuse correction, nous pouvons admirer sans regret la conception comique de Shakespeare. Nous pouvons sans remords nous laisser divertir par ce drôle étonnant. La personnalité de Falstaff est un colossal composé de matière et d'esprit : ventre énorme, imagination immense. Ce grotesque unique est né du prodigieux accouplement du sensuel et de l'idéal. Tous les instincts, tous les

désigné parla première syllabe OW., est resté dans le texte original en tête de cette réplique de Falstaff au grand-juge : « Très-bien! milord, très-bien! mais, ne vous en déplaise, c'est plutôt l'infirmité de ne pas écouter qui me trouble. » Se. II, partie ii. — Du reste, afin de dissiper à jamais toute équivoque, Shakespeare a fait une éclatante réparation à la mémoire de l'héroïque supplicié dans ces lignes de son épilogue : a Autant que je puis le savoir, Falstaff mourra d'une sueur rentrée, à moins que vous ne l'ayez immolé déjà à une dure méprise; car Oldcastle est mort martyr, et celui-ci n'est pas le même homme. »

penchants, toutes les infirmités de la chair, il les réunit et les combine dans sa malsaine corpulence. Il ne connaît que par leur aspect matériel les sentiments les plus élevés de l'âme. Pour lui, l'amour n'est qu'une jouissance physique; l'ambition, cette émulation des magnanimes, n'est qu'une spéculation pour parvenir à la fortune et a l'opulence ; la noblesse, cette dignité primitive de la générosité, n'est qu'un blason ; l'honneur, cette expression naïve du devoir, n'est qu'une formule : « Qu'est-ce que l'honneur? Un mot. Qu'y a-t-il dans ce mot honneur? un souffle. Le charmant bénéfice ! Qui le possède, cet honneur ? Celui qui est mort mercredi ! Le sait-il? Non. L'entend-il? Non... L'honneur est un simple écusson, et ainsi finit mon catéchisme! » Pour Falstaff, le repos dans le bien-être, voilà la fin suprême. Ubi bene, ibipatria. La satisfaction, voilà la loi. Falstaff est un véritable épicurien qui se défie du mal, comme il se garde du bien. 11 n'admet pas plus les grands vices que les grandes vertus. Son tempérament même le préserve d'une excessive perversité. Il est trop sybarite pour être méchant. Fi des passions fiévreuses qui ôtent l'appétit et troublent la digestion! Fi des forfaits tragiques qui empêchent de dormir ! S'il répudie les grandes passions, en revanche, il caresse de grosses faiblesses. Parmi les péchés capitaux, il ne choisit et ne choyé que ceux qui l'accommodent. Il se défend de l'orgueil, de l'envie, de la colère, de l'avarice surtout ; mais il se prélasse dans sa douce gourmandise, dans sa chère luxure, dans sa divine paresse. Oh ! le voluptueux farniente ! Qu'il fait bon se déboutonner après souper et dormir sur les bancs après-midi! Les moments pour lui ne doivent se compter que par les jouissances. « Que diable fait à Falstaff l'instant du jour oiJ nous sommes ? A moins que les heures ne fussent des coupes de xérès, les minutes des chapons, les pendules des langues de maquerelles, les cadrans des enseignes de maisons de passe, et le bienfaisant

soleil lui-même une belle et chaude fille en taffetas couleur flamme, je ne vois pas pourquoi il ferait cette chose superflue de demander l'heure qu'il est ! »

Pourtant, ne vous y trompez pas, Falstaff n'est pas un vulgaire sensualiste. Ce monceau de graisse impure est l'enveloppe terrestre de l'imagination la plus vive et la plus fantasque. L'idéal lutine sous celte grimace pantagruélique. Pour créer Falstaff, le poëte a évoqué des régions aériennes le génie même de la farce et l'a fait entrer dans une brute. — Figurez-vous l'âme de Puck enfermée dans le corps de Caliban ! — Une intarissable gaîté jointe à une immoralité absolue, voilà cet être. Pour lui, il n'y a rien de triste. Il extrait le comique du tragique même. Les choses les plus lugubres de la vie le divertissent. Tout lui est matière à plaisanterie, la guerre, la prostitution , la maladie, la vieillesse, la mort. La souffrance le réjouit. H pouffe devant ce grand peut-être qui inquiétait Rabelais lui-même. Rien ne saurait altérer sa bonne humeur. Il traverse sa sombre époque comme un inextinguible feu follet. Épiez-le à la lueur du plus sinistre crépuscule, dans le lieu le plus désolé, sur un champ de bataille encombré de cadavres, et bientôt vous distinguerez entre les gémissements même des mourants son étincelant éclat de rire.

Falstaff est le héros de la joie. — C'est par sa verve intrépide qu'il ravit tous ceux qui l'approchent. Comment résister au charme de cette perpétuelle gaîté? Comment ne pas céder à cet enchanteur qui nous attire dans un cercle de fêtes par sa hâblerie magique ? Falstaff a beau révolter notre conscience, il transporte notre imagination. Il désarme par l'énormité de sa bouffonnerie la colère même qu'il provoque par l'énormité de son cynisme. Là est le secret de l'étrange engouement dont il est l'objet. Là est l'excuse de la sympathie qu'il impose au public et qu'il inspire à son auguste camarade, le prince de Galles.

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