‹ Œuvres complètes de W. ShakespeareChapitre 259 sur 325 · XI · texte numérisé non relu

XI

Quand le comte d'Erby eut ouï parler son conseil, si ouvrit tous ses esprits et dit :

— Je ferai tout ce que vous voudrez.

Or fut là avisé par entre eux, et regardé comment ils pourraient passer la mer... Pour faire bref compte, le comte d'Erby ordonna toutes ses besognes par grande prudence et prit congé de tous les seigneurs de France. Toutes ces choses faites, il monta à cheval, lui et ses gens, et se départirent de Paris et issirent par la porte Saint-Jacques: et prirent le chemin d'Étampes, et tant chevauchèrent qu'ils vinrent à la ville de Blois, où ils furent environ huit jours, car le comte d'Erby envoya un de ses chevaliers et son héraut en Bretagne pour parler au duc, et signifier sa venue. Quand le duc Jehan de Bretagne entendit que le comted'Erby, son neveu, le venait voir, il en fut grandement réjoui... Tant exploita le comte d'Erby qu'il vint à Nantes et là trouva le duc de Bretagne qui le recueillit moult liéement. Quand le comte d'Erby eut bien considéré la bonne volonté du duc, il se découvrit à lui d'aucune de ses besognes. Quand le duc de Bretagne entendit cette parole, si lui dit :

— Beau neveu, je vous conseille que vous croyiez les Londriens, car ils sont grands et puissants, et fera le roi Richard (qui mal se porte envers vous) ce qu'ils voudront : et je vous aiderai de navire, gendarmes, et arbalestiers pour les aventures des rencontres qui pourraient advenir sur mer.

De cette parole et offre remercia grandement le comte d'Erby le duc de Bretagne.

Comment le comte d'Erby arriva de Bretagne en Angle' terre, et comment il fut reçu des citoyens de Londres.

Cependant on fit toutes les pourvéances sur un havre de mer, et m'est avis que ce fut à Vannes : et là vinrent le

duc et le comte : et quand il fut heure et que le vent fut bon pour aller en Angleterre, le comte d'Erby et toute sa route montèrent en mer, et entrèrent es vaisseaux ; et là y avaient en la compagnie trois vaisseaux, armés de gendarmes et d'arbalestiers, pour conduire ledit comte jusques en Angleterre. Le navire désancra du havre et entra en la mer : et tant cinglèrent qu'en deuxjours et en deux nuits, ils vinrent prendre terre à Pleumonde * (Plymouth) et issirent hors des vaisseaux et entrèrent dedans la ville petit à petit. Incontinent qu'ils furent retraits en la ville, l'archevêque de Cantorbie prit un de ses hommes, et incontinent l'envoya à Londres pour porter les nouvelles du comte d'Erby. Tous furent réjouis de ces nouvelles : plus de cinq cents Londriens montèrent à cheval et attendaient à grande peine l'un l'autre, de la grande volonté qu'ils avaient de voir le comte d'Erby : lequel comte ne s'arrêta pas à Pleumonde longuement : mais au matin, ils prirent le chemin de Londres, et toujours les Bretons en la compagnie du comte d'Erby... Adonc vinrenttoutes gens, hommes, femmes, enfantsetclergé (chacun à qui mieux mieux) à l'encontre de lui (tant avaient grand désir de le voir) et cheminaient toutes gens à cheval et à pied si avant qu'ils en avaient la vue, et quand ils le virent, ils crièrent à haute voix : « A joie, à bien et à prospérité, vienne le désiré, monseigneur d'Erby et de Lanciastre! » De telles paroles était acconvoyé le comte d'Erby, en venant à Londres. Le maire de Londres chevauchait côte à côte de lui, qui grand plaisir prenait au peuple qui ainsi humblement et doucement le recueillait.

Comment le comte (rErby^ nouveau duc de Lanclastre entreprit le gouvernement du royaume d'Angleterre^ et de s'en faire roi a l'aide des Londriens.

* Ici encore le chroniqueur fr:inçais est en désaccord avec les chroniciucs anglaises qui font débarquer Henry de Lancastre sur la côte orientale de l'Angleterre, à Ravenspurg.

504 EXTRAIT DE LA CHRONIQUE DE FfiOlSSART.

Pour venir à la conclusion de la besogne, conseillé fut et avisé qu'on se délivrerait de chevaucher et aller devers le roi, lequel ils nommaient dedans la ville de Londres, et ailleurs, sans nul titre d'honneur, Richard de Bordeaux, et l'avaient les vilains Londriens accueilli en si grand haine qu'à peine pouvaient ouïr parler de lui, fors à sa condamnation et destruction. Le comte d'Erby se fit chef de toute cette armée des Londriens : et était raison (car elle lui touchait plus qu'à nul homme) et partit de Londres en grand arroi. Ainsi que lui et les Londriens cheminaient vers Bristol, tout le pays s'émouvait et venait devers eux.

Nouvelles vinrent, en l'ost du roi Richard, de la venue du comte d'Erby et des Londriens. Quand le roi ouït ces paroles ; il fut tout ébahi et ne sut que dire (car tous les esprits lui frémirent) et connut tantôt que les choses iraient mauvaisement si de puissance il n'y pouvait pourvoir : et, quand il répondit, il dit aux chevaliers qui lui contèrent ces nouvelles :

— Or faites tôt appareiller nos gens, et archers, et gendarmes : et faites faire un mandement par tout le royaume que tout soit prêt : car je ne veux pas fuir devant mes sujets. .

— Pardieu (répondirent les chevaHers) la besogne va mal : car vos gens vous laissent et defuient, vous en avez ja bien perdu la moitié : et encore voyons-nous le demeurant tout ébahi et perdre contenance.

— Et que voulez donc (dit le roi) que je fasse?

— Nous le vous dirons, sire, votre puissance est nulle contre celle qui vient contre vous : et à la bataille vous ne ferez rien. Il faut que vous issiez d'ici par sens et par bon conseil, et que vous apaisiez vos malveillants, ainsi qu'autrefois vous avez fait, et puis les corrigez tout à loisir. Il y a un château à douze milles d'ici (qui se nomme Fluich %

' Flint, dans la chronique et dans le drame anglais.

lequel est fort assez. Nous vous conseillons que vous vous tirez celle part, et vous enfermez dedans, et vous y tenez, tant que vous voudrez, et aurez autres nouvelles du comte de Hostidonne, votre frère, et de vos amis: et on envoyera en Irlande et partout au secours : et, si le roi de France, votre beau-père et grand seigneur, sait que vous ayez affaire, il vous confortera.

Le roi Richard d'Angleterre entendit à ce conseil : et lui sembla bon, et ordonna ceux qu'il voulait qui chevauchassent ce chemin avec lui : et ordonna son cousin le comte de Rostellant * pour demeurer à Bristo, et aussi tous les autres. Tous tinrent cette ordonnance: et quand ce vint au matin, le roi Richard d'Angleterre et ceux de sa maison tirèrent vers le château de Fluich et se boutèrent dedans.

Comment le roi Richard se rendit au comte d'Erby pour être mené à Londres.

Nouvelles vinrent au comte d'Erby et à son conseil que le roi était retrait et enfermé au château de Fluich, et n'avait pas grands gens avec lui, fors ceux de son hôtel, et ne montrait pas qu'il voulût guerre ni bataille, fors issir de ce danger (s'il pouvait) par traité. Adonc chevauchèrent le comte d'Erby et sa route devant la place dessus nommée, et quand ils approchèrent et furent ainsi qu'à deux petites lieues près, ils trouvèrent un grand village, si s'arrêta le comte d'Erby, et mangea et but un coup, et eut conseil de soi-même, et non d'autrui, qu'il chevaucherait devant à deux cents chevaux ou environ, et laisserait tout le demeurant derrière : et lui venu au château où le roi était, il entrerait dedans par amour, non pas par force : et mettrait hors le roi par douces paroles, et l'assurerait de tout péril, fors de venir à Londres.

* Le comte de Rutland. C'est le même personnage que Shakespeare fait paraître sous le nom d'Aumerle.

Adoncques se départit le comte d'Erby de la grosse route et chevaucha avec deux cents hommes tant seulement : et tantôt furent devant le châtel, où était le roi dedans une chambre entre ses gens, tout ébahi. Le comte d'Erby et sa route chevauchèrent devant la porte du château, laquelle était close et fermée, car le cas le requérait. Le comte vint jusques à la porte, et y fit heurter trois grands coups. Ceux qui étaient dedans, demandèrent : — Qui est cela?

Le comte d'Erby répondit à leur demande : — Je suis Henry de Lanclastre qui vient au roi pour recouvrer mon héritage de la duché de Lanclastre. Qu'on lui dise ainsi de par moi.

— Monseigneur (répondirent ceux qui l'ouïrent) nous lui dirons volontiers.

Tantôt ils montèrent amont en la salle, et au donjon, là oii le roi était, et tous les chevaliers qui conseillé et gouverné l'avaient un long temps delez lui. Si lui dirent ces nouvelles. Le roi regarda ses chevaliers et leur demanda quelle chose était bonne de faire.

— Sire, répondirent-ils, en cette requête n'a que tout bien. Vous le pouvez bien faire venir à vous, lui douzième tant seulement, pour ouïr et entendre quelles choses il voudra dire. C'est votre cousin et un grand seigneur en ce pays. Si vous faut dissimuler, tant que ces choses soientapaisées.

Le roi s'inclina à ces paroles et dit : — Allez le quérir et lui faites ouvrir la porte, et entrer dedans, lui douzième seulement.

Deux chevaliers se départirent d'avec le roi, et vinrent bas en la place du château et jusques à la porte. Puis firent ouvrir le guichet, et issirent dehors, et enclinèrent le comte d'Erby et les chevaliers qui là étaient, et dirent au comte :

— Monseigneur, vous soyez le bienvenu. Le roi vous verra volontiers et orra aussi : et nous a dit que vous veniez, vous douzième tant seulement.

Le comte répondit : — Il me plaît bien.

Il entra au château, lui douzième : et puis tantôt on referma le château : et demeurèrent tous les autres dehors. Or considérez le grand péril oii le comte se mit adonc : car on l'eût aussi aisément occis (comme faire on devait, par droit et par raison) là-dedans, et toute sa compagnie, qu'on prendrait un oiselet en une cage : mais il ne glosa pas le péril oij il était : ainçois (au contraire) alla toujours avant, et fut mené devant le roi. Quand le roi le vit, il mua couleur ; ainsi que celui qui sut avoir grandement méfait. Le comte d'Erby parla tout haut, sans faire nul honneurni révérence, et demanda au roi :

— Êtes-vous encore jeun ?

Le roi répondit : — Oui. Il est encore assez matin. Pourquoi le dites-vous?

— Il serait heure (dit le comte d'Erby) que vous déjeunissiez : car vous avez à faire un grand chemin.

— Et quel chemin? dit le roi.

— Il vous faut venir à Londres, répondit le comte d'Erby. Si vous conseille que vous buvez et mangez : afin que cheminez plus liément.

Adonc, répondit le roi, qui fut tout mélancolieux et effrayé de ces paroles : — Je n'ai point faim encore ni volonté de manger.

Adonc dirent les chevaliers , qui voulurent flatter le comte d'Erby: — Sire, croyez monseigneur de Lanclastre votre cousin, car il ne vous veut que tout bien.

Adonc dit le roi : — Je le veux. Faites couvrir les tables.

On se hâta de les couvrir. Le roi lava les mains, et puis s'assit à table, et fut servi. On demanda au comte s'il se voulait asseoir et manger. Il répondit que nenni et qu'il n'était pas jeun. Cependant que le roi était à son dîner (qui fut bien petit, car il avait le cœur si destraint qu'il ne pouvait manger) tout le pays d'environ le château de Fluich (où

le roi se tenait) fut couvert de gens d'armes et d'archers, et bien les pouvaient voir ceux dudit château parles fenêtres qui regardaient sur les champs : et les vit le roi, quand il se leva de table (car il n'y assit pas trop longuement, mais fit un très-bref dîner, et de cœur tout mélancholieux) et demanda à son cousin quels gens c'étaient qui se tenaient sur les champs. Il répondit qu'ils étaient Londriens le plus.

— Et que veulent-ils? dit le roi.

— Ils vous veulent avoir (dit le comte d'Erby), et mener à Londres, et mettre dedans la Tour, et par autre voie ne vous pouvez excuser sans passer dedans.

— Non ! dit le roi : lequel s'effraya grandement de cette parole : car il savait bien que les Londriens le haïssaient. Si dit ainsi : Et vous, cousin, n'y pouvez-vous pourvoir? Je ne me mets point volontiers entre leurs mains : car je sais bien qu'ils me haïssent et ont haï bien longtemps, moi qui suis leur sire.

Adonc répondit le comte d'Erby : — Je ne vois autre remède, fors que vous vous rendez à moi ; et, quand ils sauront que vous serez mon prisonnier, ils ne vous feront nul mal: mais il vous faut ordonner, avec tous vos gens, pour venir à Londres tenir prison à la Tour de Londres.

Le roi (qui se voyait en dur parti, et tous ses esprits s'ébahissaient fort, comme celui qui se doutait de fait que les Londriens le voulussent occire) se rendit au comte d'Erby son cousin, comme son prisonnier : et s'obligea et promit faire tout ce qu'il voudrait : et aussi tous les chevaliers du roi, écuyers et officiers, se rendirent au comte pour esquiver plus grand péril et dommage... Si amena le comte d'Erby son cousin le roi Richard du châtel d'amont jusques à la cour, parlant ensemble : et lui fit avoir son état tout entier, sans muer ni changer, ainsi qu'il avait eu devant : et ce pendant qu'on sellait et appareillait les chevaux, le roi Richard et le comte devisaient ensemble de paroles, et

étaient moult regardés d'aucuns Londriens qui là étaient : et advint une chose (dont je fus informé) que je vous dirai. Le roi Richard avait un lévrier, (lequel on nommait Math, très-beau lévrier outre mesure : et ne voulait ce chien connaître nul homme, fors le roi; et quand le roi voulait chevaucher, celui qui l'avait en garde le laissait aller : et ce lévrier venait tantôt devers le roi le festoyer, et lui mettait, incontinent qu'il était échappé, les deux pieds sur les épaules. Et adoncques advint que le roi et le comte d'Erby, parlant ensemble en la place de la cour dudit château, et étant leurs chevaux tout sellés, ce lévrier (qui était coutumier de faire au roi ce que dit est) laissa le roi, et s'envint au duc de Lanclastre, et lui fit toutes telles contenances que par avant il avait accoutumé de faire au roi, et lui assit les deux pieds sur le col, et le commença moult grandement à chérir. Le duc de Lanclastre (qui point ne connaissait ce lévrier) demanda au roi : — Et que veut ce lévrier faire ?

— Cousin (dit le roi), ce vous est une grande signifiance et à moi petite.

— Comment (dit le duc) l'entendez-vous?

— Je l'entends, dit le roi. Le lévrier vous festoie aujourd'hui comme roi d'Angleterre que vous serez, et j'en serai déposé : et le lévrier en a connaissance naturelle. Si le tenez delez vous : car il vous suivra et m'éloignera.

Le duc de Lanclastre entendit bien cette parole et fit chère au lévrier : lequel onc depuis ne voulut suivre Richard de Bordeaux : mais suivit le duc de Lanclastre.

Comment le roi, étant quatre des chevaliers de sa chambre justiciés a mort parles Londriens, fut conseillé par les autres, prisonniers avec lui, de résigner sa couronne au duc de Lanclastre, comte d'Erby.

Quand le duc de Lanclastre eut mis dedans la Tour de

Londres son cousin le roi Richard et ceux de son conseil, qu'avoir il voulait, la première chose que le duc fit, ce fut que tantôt il envoya quérir le comte de Warwich * (qui condamné était à user ses jours en l'île de Visque '^), et le délivra de tous points ; et secondement il envoya ses messagers deversle comte de Northombellan de et messire Henry de Persy son fils : et leur manda de venir devant lui, ainsi qu'ils firent. Après il entendit comme il pourrait être saisi de quatre gentils compagnons qui étranglé avaient son oncle le duc de Glocestre au château de Calais : et tant fit qu'il les eut tous quatre : et ne les eut point rendus pour vingt mille nobles. Si les fit mettre en prison, tous à part, à Londres. Le duc de Lanclastre, les consaux et les Londriens eurent conseil ensemble comment ils ordonneraient de Richard de Rordeaux, qui était mis dedans la grosse tour oiàle roi Jehan de France se tint une fois, cependant que le roi Edouard chevauchait au royaume de France. Premièrement ils regardèrent à son règne : et tous ses faits écrivirent et mirent par articles, et en trouvèrent vingt-huit, et puis s'en vinrent au château, qu'on dit la Tour, le duc de Lanclastre en leur compagnie. Quand ils furent venus jusque-là, ils entrèrent tous en la chambre où le roi était : auquel ne firent nulle révérence; et lai lurent au long tous ces articles: auxquels il ne répondit rien (car il vit bien qu'ils étaient véritables), fors ce qu'il dit que tout ce qu'il avait fait était passé par son conseil. Adonc lui fut dit qu'il voulût nommer ceux par lesquels il s'était le plus conseillé. Il les nomma, comme celui qui avait, espérance d'avoir délivrance de là, et passer, en accusant ceux qui plus l'avaient conseillé. Pour cette fois ils ne parlèrent plus avant : mais s'en alla le duc de Lanclastre en son hôtel et on laissa faire au maire de Londres et aux hommes de la loi : les-

' Warwick.

2 L'île de Wight.

quels vinrent en la maison de ville qu'on dit à Londres la Ginalle * . Tout premièrement les faits contraires contre le roi, et les articles qui avaient été lus devant lui en la Tour, furent là lus généralement et publiquement, et remontré par celui qui les lut que le roi n'en avait nul débattu, mais avait bien dit que tout ce que consenti avait à faire, le principal conseil lui en avait été donné par quatre chevaliers de sa chambre... Adonc se tirèrent ensemble le maire de Londres et les seigneurs de la loi, et se mirent en la chambre du jugement et furent les quatre chevaliers jugés à mourir et être amenés au pied de la Tour (afin que Richard de Bordeaux les pût voir des fenêtre?), et traînés le long de la ville de Londres, et là leur être tranché les têtes, et mises sur glaive au pont de Londres, et les corps traînés au gibet, et là laissés. Ce jugement rendu, on se délivra de l'exécuter. Le maire de Londres et les seigneurs qui à ce étaient députés s'en vinrent au château de Londres, et firent tantôt mettre hors les quatre chevaliers du roi : et furent amenés en la cour, et là chacun attelé à deux chevaux, à la vue de ceux qui en la Tour étaient : qui bien le virent, et le roi aussi : dont ils furent fort courroucés et éperdus. Tous quatre allaient l'un après l'autre : et furent traînés du Châtel allant au long de Londres : et là, sur un étal de poissonnier, .on leur trancha les têtes, lesquelles furent mises sur quatre glaives, à la porte du pont de Londres, et les corps traînés par les épaules au gibet, et là pendus.

Cette justice faite, il fut dit au roi, de ceux qui avec lui étaient: — Sire, nous n'avons rien en nos vies : ainsi comme il appert. Quand votre cousin deLanclastre vint au château de Fluich, il vous eut en convenant que vous et douze des vôtres demeureraient ses prisonniersetn'auraionlautremal : et, de ces douze, quatre en sont exécutés honteusement. Nous n'en devons aussi attendre autre chose.

* Guildliall.

A ces mots commença le roi Richard moult tendrement à pleurer et tordre ses mains.

— Et que voulez-vous (dit le roi) que je fasse? Il n'est chose que je ne doive faire pour nous sauver.

— Sire (dit le chevalier), nous disons vérité, et les apparences nous en voyons que les Londriens veulent couronner à roi votre cousin de Lanclastre. Or , n'est possible , tant que vous soyez en vie, si vous ne le consentez, que le couronnement se puisse faire. Si vous mettons en termes, pour votre saluation et la nôtre, quand votre cousin viendra ici parler à vous (et le mandez pour la besogne avancer) que par douces ettraitables paroles dites que vous voulez la couronne d'Angleterre résigner publiquement en ses mains : et lors vous lui prierez affectueusement qu'il vous laisse ici vivre ou ailleurs, et nous aussi avec vous, et chacun à part lui on envoyé hors d'Angleterre comme banni : car qui perd la vie perd tout.

Le roi Richard entendit bien ces paroles, et dit qu'il ferait tout ainsi qu'on le conseillait.

Comment le roi Richard iV Angleterre résigna sa couronne et son royaume en la main du comte d'Erby duc de Lanclastre.

Les nouvelles vinrent au duc de Lanclastre que Richard de Bordeaux le demandait et avait grand désir de parler à lui. Tantôt ledit duc se départit de son hôtel sur le tard : et vint par une barge sur la Tamise, accompagné de ses chevaliers, au château de Londres : et entra dedans par derrière : et vint en la Tour où le roi était : lequel recueillit le duc de Lanclastre moult doucement, et s'humilia trèsgrandement envers lui : ainsi que celui qui se voyait et sentait en grand danger. Si lui dit :

— Cousin, j'ai regardé et considéré mon état: lequel est

en petit point, Dieu merci : et, tant qu'à tenir jamais règne, gouverner peuple, ni porter couronne, je n'ai que faire d'y penser : et (si Dieu m'aide à l'âme ), si je ne voudrais être de ce siècle mort de mort naturelle, et que le roi de France eût retenu sa fille '. Car nous n'avons pas pris ni eu guère de joie ensemble, noncques puis que je l'amenai en ce pays. Cousin, tout considéré, je sais bien que je me suis grandement mépris envers vous et plusieurs nobles de mon sang en ce pays, pour lesquelles choses je connais que jamais je ne viendrai à paix ni à pardon. Pourtant de bonne et libérale volonté, je vous veux résigner l'héritage de la couronne d'Angleterre, et vous prie que le don vous prenez avec la résignation.

Quand le duc de Lanclastre ouït cette parole, il répondit :

— Il convient qu'à cette parole soient appelés plusieurs des trois États d'Angleterre: et j'ai mandé les prélats et nobles de ce pays, et les consaux des bonnes villes, et dedans trois jours il y en aura assez pour faire la résignation dûment, laquelle vous voulez faire, et par ce point vous apaiserez grandement et adoucirez l'ire de plusieurs hommes d'Angleterre... Tant qu'à moi, je vous défendrai et allongerai votre vie, au nom de pitié, tant que je pourrai : et prierai pour vous envers les Londriens et les hoirs de ceux que vous avez fait mourir.

— Grand merci, dit le roi. Je me confie plus en vous qu'en tout le demeurant d'Angleterre.

— Vous avez droit, répondit le duc de Lanclastre : car si je ne fusse allé au-devant de la volonté du peuple, vous eussiez été pris de lui et dégradé à grande confusion, et mort par vos mauvaises œuvres; qui vous font avoir cette peine et danger.

Quand le duc de Lanclastre eut été en la Tour de Lon-

• Isabelle de France, fille de Charles VI.

dres avec le roi Richard plus de deux heures, et toujours le plus parlant à lui, il prit congé et se départit : et rentra en la barge : et retourna par la rivière de la Tamise en son hôtel : et renforça encore le lendemain ses mandements par toutes les limitations d'Angleterre. Et vinrent à Londres son oncle le duc d'Iorch, le comte de Rostellant son fils, le comte de Northombellando, et messire Thomas de Persy, son frère *, et vinrent grand nombre de prélats, archevêques et abbés. Adonc vint le duc de Lanclastre, accompagné de ses seigneurs et des plus notables hommes de Londres, au château, tous à cheval : lesquels descendirent en la place : et entrèrent dedans le château : et fut mis le roi hors de la Tour, et vint en la salle ordonné et appareillé comme roi, en manteau ouvert, tenant le sceptre en sa main, et la couronne en son chef, et dit ainsi oyant tous :

— J'ai été roi d'Angleterre, duc d'Aquitaine, et sire d'Irlande, environ xxu ans : laquelle royauté, seigneurie, sceptre, couronne et héritage, je résigne purement et quitement à mon cousin Henry de Lanclastre : et lui prie, en la présence de tous, qu'il prenne le sceptre.

Adonc tendit-il le sceptre au duc de Lanclastre : qui le prit et tantôt le bailla à l'archevêque de Cantorbie : lequel le prit. Secondement le roi Richard prit la couronne d'or sur son chef à deux mains, et la mit devant lui et dit;

— Henry, beau cousin, et duc de Lanclastre, je vous donne et rapporte cette couronne (de laquelle j'ai été nommé roi d'Angleterre) et, avec ce, toutes les droitures qui en dépendent.

Le duc de Lanclastre la prit : et fut là l'archevêque de Cantorbie tout appareillé : qui la prit es mains du duc de Lanclastre. Ces deux choses faites, et la résignation ainsi consentie, le duc de Lanclastre appela un notaire public :

* Worcester dans le drame.

et en demanda avoir lettres et témoins des prélats et des seigneurs qui là étaient. Et assez tôt après Richard de Bordeaux retourna au lieu dont il était issu. Et le duc de Lpuclastre, et tous les seigneurs qui là étaient venus, montèrent à cheval : et firent emporter, en coffres et custodes, les deux joyaux solennels, dessus nommés, et furent mis en la Trésorerie de l'abbaye de Westmonstier (Westminster) : et retournèrent tous les seigneurs chacun en sa maison.

Du Parlement et assemblée de Westmonstier où Henry de Lanclastre fut publiquement acceptépour roi d'Angleterre.

En l'an de l'Incarnation de Notre-Seigneur mil trois cent nonante et neuf, advint en Angleterre, en septembre, le dernier jour dudit mois, par un mardi, que Henry, duc de Lanclastre, tint parlement au palais de Westmonstier (qui est hors de Londres), et audit Parlement, furent assemblés tous les prélats ou clergé du royaume d'Angleterre, ou la plus grande partie ; et après y furent tous les ducs et comtes dudit royaume, et aussi du commun de chaque ville une quantité de gens : et adonc challengea ledit Henry, duc, ledit Royaume d'Angleterre : et requit être roi, par trois manières et raisons : premièrement, par conquêt ; secondement, parcequ'il se disait être hoir; et tiercement parceque le roi Richard de Bordeaux lui avait résigné le royaume en sa main, de pure et libérale volonté, présents prélats, ducs et comtes, en la salle de la grand Tour de Londres. Ces trois cas remontrés, requit le duc de Lanclastre à tout le peuple d'Angleterre, qui était là, que de ce ils dissent leur bonne volonté : et incontinent répondit le peuple, tout d'une voix, que c'était bien leur volonté qu'il fût leur roi, et ne voulaient autre que lui : et encore, en ensuivant ce propos, requit et demanda ledit duc au peuple si c'était bien leur volonté : et ils répondirent tous à une

voix, oui : et de là en présent s'assit le duc Henry en siège royal. Lequel siège était haut élevé en la salle et était couvert tout d'un drap d'or, et à ciel dessus, si que tous ceux qui là étaient le pouvaient bien voir. Incontinent que le duc fut assis audit siège, tout le peuple tendit les mains contre mont, en lui promettant foi : et fut lors ce Parlement conclu : et puis fut journée assignée pour son couronnement au jour de saint Edouard qui fut lundi 13* jour d'octobre.

« De la mort du roi Richard d'Angleterre.

Depuis ne demeura pas longtemps que renommée véritable courut parmi Londres que Richard de Bordeaux était mort. La cause comment ce fut ni par quelle incidence, point je ne la savais au jour que j'écrivis ces chroniques. Le roi Richard de Bordeaux mort, il fut couché sur une litière dedans un char, couvert de brodequin, tout noir, et étaient quatre chevaux tout noirs attelés audit char, et deux varlets, vêtus de noir (qui menaient ledit char), et quatre chevaliers, vêtus de noir, venant derrière, et suivant ledit char, et ainsi se départirent de la Tour de Londres [oh. mort était) et fut amené ainsi, au long de Londres, le petit pas, jusques à la grande rue du Cep (oii tout le retour de Londres est) et là en pleine rue s'arrêtèrent le char, les chartiers et chevaliers, et y furent bien deux heures : et vinrent plus de vingt mille personnes, hommes et femmes, voir le roi qui là gisait le chef sur un oreiller noir, le visage découvert. Les aucuns en avaient pitié (qui le voyaient en celui état) et les autres non, et disaient que de longtemps il avait la mort acquise.

Or considérez, seigneurs, rois, ducs, comtes, prélats et toutes gens de lignage et de puissance, comment les fortunes de ce monde sont merveilleuses et tournent diversement. Ce roi Richard régna roi d'Angleterre vingt et deux

ans en grande prospérité, pour entretenir état et seigneurie : car il n'y eut oncques roi en Angleterre qui tant dépensât, à cent mille florins près par an, pour son état seulement et hôtel entretenir, que fit en son temps icelui roi Richard de Bordeaux. Car moi Jehan Froissart, chanoine et trésorier de Chimay, le vis et considérai, et y fus un quart d'an, et me fit très-bonne chère, pour la cause de ce qu'en ma jeunesse j'avais été clerc et familier au noble roi Edouard, son grand-père, et à Madame Philippe de Hainaut, reine d'Angleterre, son aïeule. Et quand je me départis d'avec lui (ce fut à Windesore ') au prendre congé il me fit, par un sien chevalier, donner un gobelet d'argent doré, pesant deux marcs largement, et dedans cent nobles, dont je valus mieux depuis tout mon vivant, et suis moult tenu à prier Dieu pour lui, et envis (malgré moi) écrivis de sa mort.

Mais pour tant que j'ai dicté, ordonné et augmenté, à mon loyal pouvoir, cette histoire, je l'écris pour donner connaissance qu'il devint. En mon temps je vis deux choses qui furent véritables : nonobstant qu'elles chussent en grand différent. A savoir est que j'étais dans la cité de Bordeaux, et séant à table, quand le roi Richard fut né lequel vint au monde à un mercredi, sur le point de dix heures, et à cette heure que je dis vint messire Richard de Pont- Cardon, maréchal pour celui temps d'Aquitaine, et me dit :

— Froissart, écrivez et mettez en mémoire que M"" la princesse est accouchée d'un beau fils qui est venu au monde au jour des Rois, et si est fils de roi.

Le gentil chevalier de Pont-Cardon ne mentit pas, car il fut roi d'Angleterre vingt et deux ans, mais au jour qu'il me dit ces paroles il ne savait pas la conclusion de sa vie, quelle elle serait, et pour le temps que le roi Richard fut né,

* Windsor.

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