‹ Œuvres complètes de W. ShakespeareChapitre 258 sur 325 · EXTRAIT DU QUART VOLUME DE LA CHRONIQUE MÉMORABLE · texte numérisé non relu

EXTRAIT DU QUART VOLUME DE LA CHRONIQUE MÉMORABLE

DE MESSmE JEHAN FROISSART.

(Édition revue et corrigée sus divers exemplaires par Denis Sauvage de Fontenailies en Brie, historiographe du Très Chrestien Roy Henry Deuxième de ce nom. A Paris. Chez Michel de Roigny, Rue S. Jacques. Aux quatre éléments. 1573.)

Comment le comte maréchal appella de gage, à outrance, le comte d'Erby, fils au duc de Lanclastre, en la présence du roy et de tout son conseil.

Le roi Richard d'Angleterre * avait une condition telle que, quand il aimait un homme, il le faisait si grand et si prochain de lui que merveille : et nul n'osait parler du contraire : et croyait aussi légèrement ce qu'on lui disait et conseillait que roi qui eût été en Angleterre, dont mémoire fut de grand temps : et point ne s'exempliaient ceux qui étaient en sa grâce et amour, comment il en était mal advenu à plusieurs : ainsi comme au duc d'Irlande (qui en fut bouté hors d'Angleterre) et à messire Simon Burle (qui

* Richard II, dans le drame de Shakespeare,

rO EXTRAIT DE LA CHRONIQUE DE FROISSÂRT.

par les consaux qu'il donna au roi fut décapité), et 5 messire Robert Trivilien, à raessire Nicolas Bambre, à raessire Jehan Valourde, et à plusieurs autres : qui conseillé l'avaient, et pour ce morts en étaient, ccr le duc de Glocestre avait mis grande peine à ceux détruire. Or était-il mort, ainsi que vous savez : dont ceux qui demeurés étaient delez le roi, et qui nuit et jour le conseillaient à leur volonté, n'étaient point courroucés de sa mort, car ils supposaient que nuls n'y contrediraient... A vrai dire, la mort du duc de Glocestre était moult déplaisante à plusieurs hauts barons d'Angleterre : et en parlaient et murmuraient les aucuns souvent ensemble, et tant les avait le roi surmontés que nul semblant n'en osaient faire, car il avait donné à entendre et fait semer paroles, parmi le royaume d'Angleterre, que quiconque en relèverait jamais paroles, tant du duc de Glocestre comme du comte d'Arondel, il serait réputé à faux et mauvais traître, et en l'indignation de lui : tellement que ces menaces en avaient fait cesser moult de peuple.

Ce terme durant, ainsi que le comte d'Erby ' et le comte maréchal ^ parlaient ensemble de plusieurs paroles, entrèrent de l'un à l'autre; tellement qu'ils vinrent à parler de l'état du roi et de son conseil qu'il tenait delez lui; et cuidait le comte d'Erby que les paroles jamais ne fussent révélées, et furent adonc telles :

— Sainte Marie, beau cousin, quelles choses a le roi notre cousin en pensée de faire? Veut-il mettre hors d'Angleterre tous les nobles ? Il n'y aura tantôt nul ici : et montre tout clairement qu'il ne veut pas l'augmentation de son royaume.

Le comte maréchal ne répondit point à cette parole, mais dissimula, et la tint impétueuse trop grandement con-

< Henry, comte de Derby, surnommé Bolingbroke. 2 Le duc de Norfolk.

tre le roi, et ne s'en put taire en soi-même : et vint assez tôt après ces paroles dites entre lui et le comte d'Erby devant le roi, et, pour lui complaire, il lui dit ainsi :

— Très-cher Sire et redouté, je suis de votre sang, et votre homme lige, et maréchal d'Angleterre, et ai juré, de ma main en la vôtre, que je ne dois ni puis être en lieu ni place où. on puisse rien dire qui touche nul vice à rencontre de Votre Majesté royale : et là oii je le cèlerais, ou dissimulerais, je devrais être tenu à faux, mauvais et traître. Laquelle chose je ne veux pas être, mais moi acquitter envers vous, en tous états.

Le roi d'Angleterre assit son regard sur lui, et demanda : — Pourquoi dites-vous ces paroles, comte maréchal?

— Mon très-cher et redouté seigneur, répondit le comte» faites venir avant le comte d'Erby, et je parlerai outre.

Donc fat appelé de par le roi le comte d'Erby : et le roi fit lever le comte maréchal qui avait parlé à lui à deux genoux. Quand le comte d'Erby fat venu avant (qui nul mal n'y pensait), le comte maréchal dit ainsi :

— Comte d'Erby, je vous dis que vous avez pensé mal, et parlé autrement que vous ne dussiez contre voire naturel soigneur lo roi d'Angleterre : quand vous avez dit qu'il n'est pas digne de tenir terre ni royaume, quand, sans loi et justice faire, ni demander à ses hommes, il estourbe son royaume, et sans nul litre de raison met hors les vaillants hommes qui le doivent aider à garder et soutenir. Pourquoi je vous présente mon gage, et vous veux prouver de mon corps contre le vôtre que vous êtes faux, mauvais et traître.

Le comte d'Erby fut tout ébahi de ces paroles, et se tira arrière, et se tint tout droit un espace sans rien dire. Quand il eut pensé un petit, il se tira avant, et prit son chaperon en sa main , et vint devant le roi et le comte maréchal, et dit :

— Comte maréchal, je dis que tu es faux, mauvais et traître, et pour ce je prouverai mon corps contre le tien, et voilà mon gage.

Le comte maréchal répondit : — Je mets votre parole en l'entente du roi et de tous les seigneurs qui sont ici, et vous tournerez votre parole et la mienne en vérité.

A donc se tira chacun des comtes entre ses gens : et furent là perdues ordonnances de donner vin et épices, car le roi montra qu'il fut grandement courroucé, et se retira dedans la chambre, et là s'enclôt... Le comte d'Erby s'en vint demeurer à Londres et tenir son état (car il y avait son hôtel) et furent pour lui pleiges le duc de Lanclastre *, son père le duc d'Iorck ^, son oncle, le comte de Northombellande ^, et moult de hauts barons d'Angleterre, car il y était bien aimé. Le comte maréchal fut envoyé au château de Londres (qu'on dit la Tour) et là tint son état : et se pourvurent ces deux seigneurs grandement de ce que pour le champ appartenait : et envoya le comte d'Erby grands messagers en Lombardie devers le duc de Milan, messire Galéas, pour avoir armure à son point et à sa volonté. Le dit duc descendit moult joyeusement à la prière du comte d'Erby ; et mit un chevalier (qui se nommait messire François et que le comte d'Erby avait là envoyé) à choix de toutes ses armures, pour servir le dit comte. Quand le chevalier eut choisi par toutes les armures, tant de plates que de mailles, le dit seigneur de Milan ordonna quatre des meilleurs ouvriers armuriers qui fussent en Lombardie, pour aller en Angleterre avec le dit chevalier, pour entendre à armer à son point le comte d'Erby. Le comte maréchal, d'autre part, envoya aussi en Allemagne, et là où il pensait

* Jean de Gand dans le drame.

3 Le duc d'York.

' Le comte de Northumberland.

être aidé de ses amis, et se pourvoyait aussi moult grandement pour tenir sa journée...

Quand la journée approcha que les deux seigneurs dessus nommés devaient faire les armes en la forme et manière que convenance l'avaient, et n'attendaient autre chose, sinon qu'on les mît ensemble, il fut un jour qu'on demanda au roi d'Angleterre, en grand secret et spécialité de conseil : — Sire, quelle est votre intention de la défiance entreprise entre ces deux seigneurs vos cousins, le comte d'Erby et le comte maréchal ? Les laisserez-vous convenir?

— Oui, dit le roi. Pourquoi non?

— Sire, dirent ceux qui parlaient à lui, commune renommée court parmi Angleterre que vous êtes cause de ce fait et que vous avez fait tirer avant le comte maréchal pour combattre le comte d'Erby : et disent les Londriens généralement, et moult des nobles et prélats de ce pays, que vous allez le droit chemin pour détruire votre lignage et le royaume d'Angleterre : lesquelles choses ne vous seront point souffertes ; et si les Londriens s'élèvent contre vous avec les nobles, qui ira au-devant? Vous n'avez nulle puissance, si elle ne vient de vos hommes, et sachez que, si vous faites ces deux comtes venir en armes l'un contre l'autre, vous ne serez pas sire de la place : mais le seront les Londriens, avec grandes alliances des nobles, lesquels ils ont en ce pays, et tous ont amour et faveur au comte d'Erby, et tant est conçu en grande haine le comte maréchal de toutes gens et par espécial des Londriens qu'on le voudrait avoir occis...

Quand le roi entendit ces paroles, si mua couleur, et se tourna d'autre part, et puis se vint appuyer sur une fenêtre, et là pensa et musa un espace, et quand il se retourna devers ceux qui parlé avaient avec lui (iceux conseillers étaient l'archevêque d'Iorck, les comtes de Salleberry * et de Hosti-

< Salisbury.

donne*, son frère, et trois autres chevaliers de sa chambre), il parla et dit ainsi :

— Je vous ai bien ouïs et entendus, et si je voulais issir hors de votre conseil, je méferais. Considérez et regardez quelle chose est bonne que je fasse.

— Sire, répondirent-ils par l'un d'eux tous, nous avons avisé et regardé pour le meilleur que vous enverrez devers eux, et les ferez obliger qu'ils feront ce que vous en ordonnerez, et vous direz ainsi par sentence que dedans quinze jours le comte maréchal s'ordonne à ce qu'il vide hors d'Angleterre, sans jamais y retourner, ni avoir espoir d'y retourner, et le comte d'Erby pareillement vide hors d'Angleterre, comme banni, dix ans, et quand ce viendra sur le département de la terre dudit comte d'Erby, pour complaire au peuple, vous lui relâcherez la peine de quatre ans et ainsi en demeureront six ans, et de cela vous ne lui ferez nulle grâce. C'est le conseil que nous vous donnons : mais gardez-vous que nullement vous ne les mettiez en armes l'un devant l'autre, car tous maux en pourraient venir et ensuivre.

Le roi d'Angleterre pensa un petit et dit :

— Vous me conseillez loyaument : et aussi ferai-je votre conseil.

Comment le roi Richard cV Angleterre rendit sa sentence par laquelle il bannit d' Angleterre le comte d'Erby jiisques à dix ans, et le comte maréchal à jamais.

Ne demeura guère de temps après ces paroles démontrées au roi, que le roi assembla grand nombre de prélats et hauts barons d'Angleterre, et les fit venir en Elten (Eltham). Quand ils furent tous venus, par le conseil qu'il eut, il mit ses deux oncles delez lui (les ducs de Lanclastre et

< Huntingdon.

d'Iorck), les comtes de Northombellnnde, de Salberry, de Hostidonne, et les pins grands de son royaume, lesquels étaient là pour la journée : et aussi y avaient été mandés le comte d'Erby et le comte maréchal : qui y étaient venus : et avaient chacun sa chambre et ordonnance, car point n'était ordonné qu'ils fassent l'un devant l'autre. Le roi montra qu'il voulait être moyen entre eux, et que moult fort lui déplaisaient les paroles qui dites avaient été. Si voulait que de tout point ils se soumissent à son ordonnance, et ordonna là au connétable d'Angleterre et à quatre hauts barons qu'ils allassent devers le comte d'Erby et le comte maréchal, et les fissent obliger pour tenir tout ce qu'il en ordonnerait. Les dessus nommés vinrent devers les deux comtes et leur remontrèrent la parole du roi. Tous deux s'obligèrent à tenir ce que le roi ordonnerait en la présence de ceux qui là étaient. Adonc dit le roi :

— Je dis et ordonne que le comte maréchal (pour la cause qu'il a mis ce pays en trouble, et ému et élevé paroles dont il n'est connaissance, fors par ce qu'il a donné à entendre) ordonne ses besognes et vide le royaume d'Angleterre, et en soit banni par telle manière que jamais n'ait espérance d'y retourner. Après, je dis et ordonne que le comte d'Erby, notre cousin (pour la cause de ce qu'il nous a courroucé, et qu'il est cause, en aucune manière, de ce péché et condamnation du comte maréchal) s'ordonne à ce que, dedans quinze jours, il vide le royaume d'Angleterre, et soit banni de noire dit royaume le terme de dix ans, sans point y retourner, si nous ne le rappelons \

Comment le comte cVErhy, après son bannissement donné.

< Ce récit diffère esseiiliellemeiit de la narration d'Holinshed qui met les deux adversaires aux prises, et fait suspendre le combat par la sentence royale. Shakespeare a suivi la version, beaucoup plus dramatique, du chroniqueur anglais.

se partit d'Angleterre et de la ville de Londres^ pour venir en France^ et aussi le comte maréchal s' en alla en Flandres; et de là en Lomhardie.

Quand les deux comtes surent la sentence que le roi leur avait rendue, si furent tout pensifs, et à bonne cause, et moult se repentait le comte maréchal de ce que dit et fait avait : mais il n'y pouvait pourvoir, et quand il commença la noise, il pensait autrement être aidé et soutenu du roi qu'il ne fut, car s'il en eût su issir par tel parti, il eût encore à commencer. Si ordonna ses besognes, puis se départit d'Angleterre, et vint à Calais (dont il avait été paravant capitaine et gouverneur), puis vint à Bruges, et fut là environ quinze jours, et de Bruges, à Gand, à Malines et finalement à Cologne. Nous nous souffrirons à parler de lui et parlerons du comte d'Erby, qui pareillement s'ordonna pour aller hors d'Angleterre. Quand le terme auquel il dut parlir s'approcha, il vint à Elten, devers le roi, oij étaient son père et son oncle le duc d'Iorck, et étaient en sa compagnie le comte de Northombellande, et son fils, messire Henry de Persi *; et grand nombre de chevaliers qui moult l'aimaient... Quand ce vint au congé prendre, le roi s'humilia par semblant moult grandement devers son cousin et lui dit que les paroles qui avaient été entre lui et le comte maréchal lui déplaisaient grandement, et ce que fait et dit avait, c'était pour le meilleur et pour apaiser le peuple qui moult avait murmuré sur cette matière.

— Et, pour ce, considérez raison (dit-il au comte d'Erby) et afin que vous ayez allégeance de votre peine, je vous relâche la taxation faite de dix ans à six ans.

Le comte répondit : — Monseigneur, je vous remercie.

* Henry Percy, si célèbre sous le nom d'Hotspur.

Encore me ferez-vous bien plus grande grâce, quand il vous plaira.

Tous les seigneurs qui là étaient se contentèrent assez du roi, pour cette fois (car il les recueillit assez doucement) et se départirent du roi... Quand le comte d'Erby monta à cheval, et se départit de Londres, plus de quarante mille hommes étaient sur les rues, qui criaient et pleuraient après lui, si piteusement que c'était grande pitié de les voir, et disaient :

— Haa, gentil comte d'Erby, nous laisserez-vous donc? Jamais ce pays n'aura bien ni joie, jusqu'à ce qu'y soyez retourné, mais les jours du retour sont trop longs. Par envie, cautelle et trahison , on vous met hors de ce royaume, où devriez mieux demeurer que nuls autres, car vous êtes de si noble extraction et gentil sang que dessus vous nuls autres ne s'accomparent. Et pourquoi nous laissez-vous, gentil comte d'Erby? Vous ne fîtes ni pensâtes oncques mal, ni le faire ou le penser vous ne sauriez.

Ainsi parlaient hommes et femmes si piteusement que c'était douleur à voir. Le comte d'Erby ne fut pas convoyé ni accompagné à trompettes ni instruments de la ville, mais en pleurs et en lamentations. Le maire de Londres et grand nombre des plus notables bourgeois de Londres firent compagnie au département du comte d'Erby, et chevauchèrent les plusieurs avec lui jusques à Dadeforte (Dartford) et aucuns jusques à Douvres, et tant qu'il fut entré au vaisseau qui le mena jusques à Calais.

Comment la mort du duc de Lanclastre fut sue en France et comment le roi Richard la fit savoir au roi de France^ et rien n'en manda à son cousin, le comte d'Erhy, qui fils était au duc de Lanclastre.

Nouvelles vinrent en France de la mort du duc de Lan-

498 EXTRAIT DE \A CHROiNIQUE DE FROISSiRT.

clastre : et en écrivit le roi Richard d'Angleterre sur forme et manière de joie à son grand seigneur le roi de France, et non pas à son cousin le comte d'Erby : mais le comte le sut aussitôt que le roi deFr.ince, par les hommes qu'il avait en Angleterre. Si se vôtit de noir, et ses gens aussi, et lui fit faire son obsèque mouit grandement : et y furent le roi de France, et son frère le duc d'Orléans, et tous ses oncles avec grand nombre de prélnts et hauts barons de France. Car le comte d'Erby était moult bieii-airaé de tous : car il était plaisant chevalier, honnête de personne, courtois et doux à toutes gens, et disairnt communément ceux qui le voyaient que le roi d'Angleterre n'était pas bien conseillé quand il ne le rappelait... Mais ledit roi n'en avait nul talent, et envers lui faisait tout le contraire et envoya tantôt les officiers par toutes les terres du duc de Lanclastre, et en fit lever et saisir les profits: et encore outre (dont il était moult blâmé de ceui qui aimaient le comte d'Erby) le roi donnait aucuns héritages de la duché de Lanclastre à aucuns de ses chevaliers et à ceux qui les demandaient. Pour laquelle chose moult de chevaliers d'Angleterre en parlaient, et disaient :

— Le roi d'Angleterre donne bien signe qu'il ne veut point de bien à son cousin le comte d'Erby, quand il ne le rappelle delez lui et souffre qu'il relève sa terre. Ce serait, avec ses enfants, un membre bel et grand en Angleterre, et pour lui un bourdon à s'appuyer, mais il fait tout le contraire. Il l'a chassé de lui et le veut tenir en ce danger, et en plus grand encore, s'il peut : car il a déjà attribué à lui son héritage. C'est trop avant fait contre l'ordonnance de droit et de raison, et ne peut ce demeurer longuementen celui état, qu'il ne soit amendé.

Ainsi devisaient et parlaient la greigneur partie des no* blés et prélats, et des communautés d'Angleterre.

Comment les Anglais et principalement ceux de Londres s'émurent contre le roi Richard en faveur du comte d'Erby.

Le roi Richard d'Angleterre étant en la marche de Bristo (Bristol) et y tenant ses États, les hommes généralement parmi Angleterre se commencèrent fort h émouvoir el élever l'un contre l'autre : et était justice close parmi les cours d'Angleterre : dont les vaillants hommes, prélats, etgens paisibles, qui ne voulaient que paix, simplesse et amour, et payer ce qu'ils devaient, se commencèrent grandement à ébahir. Car il commença à se mettre sus une manière de gens, par plusieurs routes et compagnies, qui tenaient les champs, et n'osaient les marchands chevaucher, ni aller en leurs marchandises, pour doute d'être dérobés, et ne savaient à qui s'en plaindre pour leur en faire raison et justice. Lesquelles choses étaient moult préjudiciables et déplaisantes en Angleterre, et hors de leurs coutumes et usages, car au royaume d'Angleterre, tous gens, laboureurs et marchands, ont appris de vivre en paix, et à mener leurs marchandises passiblement, et les laboureurs de leurs terres labourer, et on leur faisait tout au contraire. Premièrement, quand les marchands des villes allaient de l'une à l'autre faire leurs marchandises, s'ils portaient or ou argent, on leur était de leurs bourses, et n'en avaient autre chose. Aux laboureurs, on prenait en leurs maisons blés, avoines, bœufs, vaches, porcs, moutons et brebis: et n'en osaient les bonnes gens mot sonner et commencèrent ces méfaits grandement à multiplier, et tant que les regrets et lamentations en furent par toute l'Angleterre, où ces méfaits se faisaient.

Les citoyens de Londres (qui sont riches, et qui plus vivent des marchandises qui courent par terre et par mer, et ont appris à tenir grand état sur ce, et par lesquels tout le

royaume d'Angleterre s'ordonne et gouverne) considérèrent cette affaire, et virent bien que trop grand méchef était apparent de venir soudainement en Angleterre, si on n'y pourvoyait, si disaient l'un à l'autre secrètement :

— Nos pères et ancesseurs de bonne mémoire pourvurent jadis aux grands méchefs, lesquels étaient apparents en Angleterre, et oncne furent si grands, comme ils apparaissent pour le présent, car qui laissera faire les volontés à ce méchant roi Richard de Bordeaux, il gâtera tout, ni oncques, depuis qu'il fut roi, bien ni prospérité n'advinrent au royaume d'Angleterre, ainsi comme ils faisaient paravant... Et bientôt, si on n'y pourvoit, tout ira mal, et la pourvoyance est qu'on mande le comte d'Erby (qui perd son temps en France), et, lui venu par deçà, on lui baille par bonne ordonnance le régime du royaume d'Angleterre, par quoi il se réforme en bon État : et soient punis et corrigés ceux qui l'ont desservi, et Richard de Bordeaux pris et mis en la Tour de Londres, et tous ses faits écrits et mis par article, et, quand ils seront bien examinés, on verra bien clairement qu'il n'est pas digne de porter couronne, ni tenir royaume, car ses œuvres le condamneront : qui sont infâmes.

Les citoyens de Londres eurent secrets consaux ensemble, et avec eux aucuns prélats et chevaliers d'Angleterre : èsquels consaux il fut dit et arrêté qu'on enverrait quérir le comte d'Erby (qui se tenait à Paris, ou là près) et le ferait-on retourner en Angleterre : et lui revenu, on lui remontrerait le mauvais gouvernement de ce mauvais roi Richard, et lui mettrait avant qu'il voulût entreprendre le gouvernement de l'héritage et couronne d'Angleterre. Si fut prié l'archevêque de Cantorbie (Cantorbéry), homme d'honneur et d'excellence et prudence, de faire ce message, lequel, pour le profit commun du royaume d'Angleterre, s'accorda légèrement de le faire, et ordonna ses besognes si sage-

ment que nul ne sut son partement, fors ceux qui devaient le savoir, et entra en une nef, lui septième tant seulement, à Londres sur la rivière de la Tamise, et passa outre sans péril ni empêchement... et fit tant par ses journées qu'il vint là ou le comte d'Erby se tenait : et crois que c'était à l'hôtel qu'on dit Wiceslre (Bicêtre) près Paris...

Quand l'archevêque de Cantorbie vit qu'il fut l'heure de parler de la matière et besogne pour laquelle il était spécialement venu, il tira à part le comte d'Erby : et s'enfermèrent en une chambre, etlui remontra ledit archevêque la débilité du royaume d'Angleterre, et la violence et désolation qui en plusieurs lieux et contrées y étaient, et comment les Loiidriens y voulaient pourvoir. Quand le comte d'Erby eut ouï tout au long l'archevêque de Cantorbie, il ne répondit point si tôt, mais s'appuya sur une fenêtre qui regardait dedans les jardins, et pensa un espace : et eut mainte imagination, et, quand il se retourna devers l'archevêque, il dit :

— Sire, vos paroles me donnent à penser. En vis j'entreprends cette chose et envis la laisse aller.

— Sire, répondit l'archevêque, appelez votre conseil et leur remontrez les paroles que je vous ai dites, et je leur remontrerai la cause pourquoi je suis ici venu. Ainsi je crois qu'ils ne vous conseilleront pas du contraire.

Adonc fit le comte d'Erby appeler son conseil, chevaliers et écuyers qui là étaient, èsquels il se fiait le plus. Quand ils furent entrés dans la chambre, le comte d'Erby fît audit archevêque recorder ses paroles. Après ledit comte en demanda conseil à ses hommes, pour savoir quelle chose en était bon de faire. Tous répondirent d'une suite, et dirent:

— Monseigneur, Dieu vous a regardé en pitié. Gardezvous bien que jamais vous ne refusez ce marché, car jamais vous ne l'aurez meilleur ni plus beau.

Page 1