‹ Œuvres complètes de W. ShakespeareChapitre 3 sur 325 · XI · texte numérisé non relu

XI

Mais le personnage de Falstaff n'est pas indispensable seulement pour justifier l'excentrique jeunesse de Henry V. Il est essentiel à l'action et à l'idée même du drame. La critique n'a pas suffisamment remarqué le lien profond qui existe entre la portion épique de Henry IV et la portion comique dont Falstaff est le principal acteur. Tous ces changements de scène, qui sans cesse font alterner la tragédie avec la comédie et transportent tour à tour le spectateur du palais de Westminster à la taverne d'Eastcheap, de l'auberge deRochester au château de Northumberland, de la grande route de Gadshill au champ de bataille de Shrewsbury, de l'archevêché d'York au logis de Shallow, tous ces changements, dis-je, ne sont pas les caprices irréfléchis d'une imagination fantasque; ils ont leur raison d'être dans la préméditation d'un grand génie. Essayons de comprendre la pensée du maître.

Le grotesque , dans la nature comme dans l'art, est une condition essentielle de l'être. Tout ce qui existe en une création imparfaite a fatalement une lacune comique. Il n'est rien dans ce monde qui ne prête à rire. Les choses les plus belles, vues à un certain angle, ont une silhouette difforme. Eclairée par une certaine lumière, la plus noble figure grimace. Pas de profil héroïque qui ne donne une caricature. Socrate, sur le point de boire la ciguë, projette une ombre plaisante dans les Nuées d'Aristophane. Le bûcher de Jeanne d'Arc couvre l'œuvre de Voltaire d'une fumée lugubrement bouffonne. Le sublime a pour fantôme le grotesque.

Si le ridicule peut ainsi poursuivre ce qui est réellement admirable, à plus forte raison peut-il s'attacher à ce qui n'est empreint que d'une grandeur conventionnelle. La parodie, qui ne recule pas devant la majesté suprême et qui objecte Satan à Dieu même, a bien le droit d'attaquer les pompes et les dignités purement humaines. Tous ces représentants de l'autorité terrestre , le prince , le magistrat,

l'homme de guerre, l'homme d'Etat, provoquent l'ironie par l'inanité de leur prestige et le néant de leur gloriole. Eh bien ! c'est cette ironie fatale qui continuellement oppose la partie bouffonne à la partie épique de Henry IV. Étudiez de près ce drame, et vous reconnaîtrez que la comédie y parodie sans cesse la tragédie. Les méfaits de cellelà ne font que travestir les forfaits de celle-ci. — Le brigandage de FalstafT et de ses compagnons, qui prétendent se partager la bourse des passants et qui finalement sont frustrés par le prince de Galles, est l'esquisse amusante du brigandage d'Hotspur et de ses complices, qui prétendent faire entre eux le partage de la patrie anglaise et qui finalement sont déjoués par le même prince. La félonie bouffonne du bandit prélude à la trahison épique du soldat. Le vol fait d'avance la charge de la bataille. — De même, un peu plus tard, la fourberie par laquelle Falstaff dupe le juge de paix Shallow et lui extorque son argent, est la simagrée de l'imposture historique par laquelle le prince John de Lancastre dupe l'archevêque d'York et lui arrache la vie. La mauvaise foi de l'escroc prend modèle sur la perfidie de l'homme d'État. Scapin singe Machiavel. — La dignité de la magistrature n'est pas plus respectée par Falstaff que la vanité de la politique. Avec quel comique persifflage il nargue le lord grand juge qui est chargé de le poursuivre ! Par quelle bouffonne plaisanterie il élude l'interrogatoire de ce représentant de lace vieille mère la Loi ! » Il ne se borne pas à berner le magistrat, il le contrefait, et il n'est jamais plus drôle que quand il imite, par une prétendue surdité, le hautain silence du vieux lord.

Mais il est une grande institution dont Falstaff est la caricature vivante. Sir John est chevalier. Il appartient par son titre à cet ordre illustre, issu de la barbarie du moyen âge, qui était fondé sur un triple culte, dévotion à Dieu, dévotion au roi, dévotion à la femme. Eh bien, voyez com-

ment il remplit le triple vœu qui le lie. La divinité? Il la nargue sans cesse par son sensualisme obstiné, par ses blasphèmes, par son adoration de la dive bouteille. La royauté ? Il la bafoue dans cette étourdissante scène oii il transforme la taverne d'Eastcheap en un Westminster grotesque, et où il parodie Henry IV, réprimandant le prince de Galles : « Cet escabeau sera mon trône, cette dague mon sceptre, et ce coussin ma couronne ! » La femme ? Il la vilipende en choisissant pour dame une fille, « aussi publique que la route de Saint- Albans à Londres. » La vie entière de ce chevalier est le travestissement de toutes les vertus chevaleresques. La loyauté chez lui se traduit en hâbleries et en fourberies; la courtoisie, en jurons et en facéties de corps-degarde ; laprouesse, en couardise systématique: «Lameilleure partie du courage, dit-il, c'est la prudence. » Il ne se prévaut de sa dignité que pour se dispenser de probité. L'aristocratie n'est pour lui que le privilège de ne pas payer ce qu'il doit. Don Juan éconduisant monsieur Dimanche est moins insolent que Falstaff pestant contre maître Dumbleton : « Qu'il subisse la damnation du glouton ! et puisse la langue lui brûler plus encore ! Un fils de putain ! un misérable Achitophel ! un fieffé manant ! tenir un gentilhomme en suspens, et lui réclamer des sûretés ! Ces gueux à caboches doucereuses ne portent plus que des talons hauts ; et quand on veut s'endetter chez eux par une honnête commande, alors ils insistent pour une sûreté ! Je comptais, foi de chevalier, qu'il m'enverrait vingt-deux verges de satin, et c'est une demande de sûreté qu'il m'envoie ! » Foi de chevalier! Falstaff est un chevalier, en effet, mais un chevalier dégénéré. Ce vieux capitaine goutteux , traînant la jambe le long de la plaine de Shrewsbury à la tête d'une compagnie de va-nu-pieds, ne vous semble-t-il pas la contrefaçon avilie du banneret féodal, de ce fier seigneur qui, le heaume au front, le haubert sur la poitrine, l'écu au côté,

la lance au poing, le pennon au bout de la lance, rejoignait jadis le ban du roi, conduisant au galop de son destrier son magnifique escadron de cavaliers? Le champ de bataille pour sir John n'est plus un champ d'honneur, c'est un champ de foire. Où d'autres trouvent la mort, lui cherche fortune. Une expédition n'est pour lui qu'une spéculation. Il fait trafic de l'enrôlement. Il faut l'entendre lui-même avouer ses tours de raccoleur et conter comment il a reçu trois cents et quelques livres pour le remplacement de cent cinquante hommes. Il a « commencé par presser de bons propriétaires, des fils de gros fermiers, des garçons fiancés dont les bans ont été publiés deux fois, un tas de douillets qui aimeraient mieux ouïr le diable qu'un tambour. » Tous se sont rachetés, et Falstafî leur a substitué un tas de gueux déguenillés : « Vous diriez cent cinquante enfants prodigues en haillons, venant de garder les pourceaux et d'avaler leur eau de vaisselle. Un mauvais plaisant qui m'a rencontré en route m'a dit que j'avais dépeuplé tous les gibets et raccolé tous les cadavres ! » Les goujats de Falstafî ne possèdent entre eux tous qu'une chemise et demie ; mais bah î le capitaine ne s'en embarrasse guère : « Ils trouveront assez de linge sur les haies ! » Pour habiller sa compagnie, sir John compte sur l'escamotage. Voilà jusqu'oii il ravale le « noble » métier des armes ! L'écu qu'il porte n'est plus que l'égide grotesque du larcin. Le soldat qu'il commande n'est plus qu'un fricoteur. La guerre, cette Bellone altière qui préside aux exterminations de peuples et à laquelle Hotspur sacrifie chaque jour une hécatombe humaine, est devenue pour ce combattant dérisoire l'infime divinité de la maraude !

Transportée par le poëte sur le champ de bataille, la figure de Falstaff fait un étonnant repoussoir à la figure de Henry Percy. Hotspur, le preux primitif et farouche, a pour antagoniste grotesque Falstafî, le chevalier dénaturé.

Shakespeare a accentué par un coup de génie cette antithèse saisissante : quand le combat de Shrewsbury est fini, quand la rébellion jonche la plaine de ses légions décimées, Falstaff quitte le champ funèbre, emportant sur son dos le corps inanimé d'Hotspur. Distinguez-vous d'ici ce groupe étrange? Reconnaissez-vous, à la dernière lueur du crépuscule sanglant, ce grand révolté étendu, les bras inertes, les jambes pendantes, la. face livide, sur les épaules colossales du traînard ventru qui crève de rire sous ce poids homérique ? Telle est la fin du paladin ! Telle est la conclusion de tant d'efforts, de tant d'exploits, de tant de prodiges ! Le cadavre du héros est le trophée du bouffon. Quel spectacle et quel symbole ! Hotspur abandonné à Falstaff, c'est la gloire du passé devenue la proie du sarcasme moderne. Hotspur sur les épaules de Falstaff, c'est le monde de l'épopée soulevé triomphalement par l'Atlas de la comédie.

Hotspur et Falstaff sont les deux extrêmes entre lesquels oscille le drame de Henry ÏV. La mort de l'un termine la première partie de ce drame ; la disgrâce de l'autre achève la seconde. Et cette double catastrophe est la terminaison logique de la grande crise sociale que Shakespeare a voulu peindre.

La société, telle que le poète l'a vue, est menacée par deux dangers suprêmes. L'un est le paroxisme de l'état de guerre : il s'appelle la barbarie. L'autre est la dégradation de l'état de paix : il se nomme la corruption. — Le désordre incessant, la division universelle, le déchirement de la patrie, la destruction de la cité, l'anéantissement du foyer, le sac des villes, la dévastation des campagnes, le pillage chronique , la lutte fratricide du Nord avec le Midi , de l'Ouest avec l'Est, la réaction furieuse des provinces contre le centre, les arts supprimés, les lettres mortes, la culture partout impossible, les terres, comme les âmes, devenues une immense jachère, le déchaînement des instincts féroces,

l'exaspération des passions sauvages, l'extermination, le chaos, telle est la barbarie dont Hotspur est le héros. — L'appétit faisant loi, l'intérêt substitué au devoir comme ressort des actions humaines, la jouissance devenue le but et obtenue par tous les moyens, la destruction du sens moral, la négation de l'honneur , l'avilissement des qualités chevaleresques, l'abâtardissement des vertus viriles , l'ironie s'attaquant aux choses les plus saintes, le scepticisme complice du sensualisme, le relâchement des mœurs, l'étalage effronté du vice, l'urbanité se dissolvant en orgies, la vie civile s'épuisant en saturnales, telle est la corruption dont Falstaffest le génie.

Pour faire face à ces deux périls, la société trouve un noble champion. Henry de Monmouth apparaît dans ce drame suprême comme le paladin de la civihsation. C'est ce preux idéal que Shakespeare a désigné pour délivrer le monde britannique du double fléau qui l'envahit. — Tous les principes que met en question la réaction d'Hotspur triomphent dans la journée de Shrewsbury par l'intervention décisive du prince de Galles. Ce n'est pas seulement le roi son père que sauve Henry, c'est la souveraineté nationale représentée par un gouvernement révolutionnaire et niée par le droit divin, c'est la patrie menacée de partage, c'est la civilisation menacée de cataclysme. En faisant périr Henry Percy de la main de Henry de Monmouth, malgré le récit des chroniqueurs qui attribuent cette mort à une main inconnue, le poëte a violé la vérité historique, afin de symboliser par un fait éclatant la victoire remportée sur le chaos du moyen âge par l'ordre moderne.

La bataille de Shrewsbury est gagnée. Mais la tâche n'est pas finie encore. Le civilisateur a écrasé la barbarie ; il doit compléter son œuvre en proscrivant la corruption. Ici la lutte change de caractère : elle quitte le terrain tragique pour le terrain de la comédie.

Des critiques célèbres, Johnson et Hazlitt, ont blâmé la rigoureuse sentence prononcée par Henry V contre l'ancien compagnon de sa jeunesse. Mais se figure-t-on une autre conclusion? Se figure-t-on Falstaff restant le favori du roi, comme il l'avait été du prince de Galles? Falstaff, premier ministre de Henry V! Apicius, conseiller d'État de Marc - Aurèle ! Voit-on ce muids vivant, ce professeur de libertinage, ce suppôt de cabaret, ce hauteur de lupanars, cet apôtre de la débauche, associé au gouvernement d'un grand peuple ! Mais, si cet absurde rêve avait pu se réaliser, le poëte lui-même nous a dit, par la voix de Henry IV mourant, ce que le monde eût vu. L'Angleterre, régie par ce prodigieux truand, fût devenue la Bohême du vice : elle se serait peuplée de « tous les singes de la fainéantise accourus de tous les pays. » Falstaff est tout-puissant : « Debout la folie ! Vous tous sages conseillers , arrière !... Et maintenant, États voisins, purgez-vous de votre écume. Avez-vous quelque ruffian qui jure, boive, danse, fasse ripaille la nuit, vole, assassine et commette les plus vieux forfaits de la façon la plus nouvelle? Soyez heureux, il ne vous troublera plus ! L'Angleterre va d'une double dorure couvrir sa triste ordure ! * »

La raison, l'équité, le bon sens rendent impossible un pareil dénoûment. Pour que le drame conçu par le poëte ait toute sa signification, il faut que les idées délétères, dont Falstaff est l'organe, reçoivent finalement un éclatant désaveu. La fourberie doit être solennellement mystifiée. Le prince Henry ne peut devenir le gouvernant idéal rêvé par Shakespeare, qu'à la condition de renier du haut du trône l'immoralité incarnée dans Falstaff. Et notez-le bien, la dis-

* J'ai été assez heureux pour obtenir de mon ami et allié Auguste Vacquerie la traduction en vers de la célèbre scène où se trouve cette apostrophe. Le lecteur trouvera dans les notes cette page inédite, (}ue je n'ose louer, de crainte de manquer un peu de modestie.

grâce de sir John n'est pas une mesure improvisée brusquement par le prince repentant ; elle est le résultat d'une longue préméditation. Au commencement même du drame, Henry de Monmouth nous a préparés , dans un monologue intime, à cet acte de nécessaire rigueur. Dès cette première confidence, nous savons que le prince doit un jour se séparer de son trop joyeux compagnon. Mais, pour être exigée par l'honneur, cette séparation n'en est pas moins malaisée. Il est des devoirs rigoureux à accomphr, et celui-là est du nombre. L'âme la plus forte ne saurait sans arrachement se soustraire à l'étrange séduction de cet extraordinaire esprit. 11 en coûte au prince de Galles, comme à nousmêmes, de rompre pour toujours avec un si merveilleux camarade. — La compagnie de Falstafï, c'était le rire perpétuel, c'était la gaîté inépuisable, c'était la joie infinie! C'était la vie de jeunesse, la vie d'aventure, la vie de plaisir, la vie de fohe , c'était la vie de liberté 1 Ce lugubre basmonde paraissait charmant sous le charme de cette verve unique. Sa farce était une féerie. Or, c'est à tout cela qu'il faut renoncer. C'est avec cette existence enchantée qu'il faut en finir ! Adieu les joyeux propos et les folles algarades ! Adieu le chevalier de la gaie figure ! Adieu l'ébouriffant capitaine et sa bande ! Adieu la trogne rougie de Bardolph ! Adieu les bons tours de Poins ! Adieu la face idiote de Francis et le sourire béat de la commère Quickly! Adieu le cotillon chiffonné de Dorothée ! Adieu pour jamais la riante taverne d'Eastcheap ! 11 va falloir retourner à ce sombre palais de Westminster que hante le spectre de Richard II.

Certes, nous comprenons que le généreux et doux prince ait hésité longtemps à faire cet héroïque sacrifice. Nous comprenons qu'il ait attendu, pour se décider, la sommation tragique des événements. Le touchant appel de Henry IV agonisant est la pathétique mise en demeure que la Provi-

dence adresse au prince de Galles. Dès lors, plus de doute. Comment rester sourd à la voix d'un père qui se meurt ? Henry de Monmouth n'appartenait qu'à lui-même, Henry V appartient à son peuple. Des millions de destinées vont désormais dépendre de la sienne. La patrie réclame le roi. Comme représentant de la civilisation, Henry a pour mission de proscrire le vice qui la mine. Il doit flétrir la corruption. Il accomplit rigoureusement ce mandat : il exile Falstaff. Acte de courage éclatant qui complète le haut fait de Shrewsbury. En triomphant d'Hotspur, Henry a sauvé la société de la barbarie. En triomphant de Falstaff, il la sauve de la décadence.

Hauteville-house, 31 décembre 1862.

La Tragédie

DU

Roj Richard Deuxième

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