SCÈNE X
AUMERLE
— Quoi ! Bushy, Green et le comte de Wiltshire sont morts !
SCROOP
— Oui, tous trois ont eu la tête tranchée à Bristol.
AUMERLE
— Où est le duc mon père avec ses forces ?
— Peu importe... Qu'on ne me parle plus d'espérance î — Causons de tombeaux, de vers et d'épitaphes. —Faisons de la poussière notre papier, et avec la pluie de nos yeux — écrivons la douleur sur le sein de la terre. — Choisissons des exécuteurs testamentaires et disons nos dernières volontés... — Et pourtant, non ! Car, que pouvons-nous léguer, — hormis notre corps dégradé à la terre? — Nos domaines, nos existences, tout est à Bolingbroke.— Et nous ne pouvons rien appeler nôtre, si ce n'est la mort, — et cette chétive maquette de terre stérile — qui empâte et couvre nos os ! — Au nom du ciel, asseyons-nous à terre, — et disons la triste histoire de la mort des rois : — les uns déposés, d'autres tués à la guerre, -d'autres hantés par les spectres de ceux qu'ils avaient détrônés, — d'autres empoisonnés par leurs femmes, d'autres égorgés en dormant, — tous assassinés ! Car dans le cercle même de la couronne — qui entoure les tempes mortelles d'un roi — la mort tient sa cour, et là la farceuse trône, — raillant l'autorité de ce roi, ricanant de sa pompe, — lui accordant un souffle, une petite scène — pour jouer au monarque, se faire craindre et tuer d'un regard, — lui inspirant l'égoïsmo et ^ vanité avec l'idée — que cette chair qui sert de rempart à notre vie — est un impénétrable airain ! Puis, après s'être ainsi amusée, — elle en finit ; avec une petite épingle, — elle perce ce rempart, et... adieu le roi! ~ Couvrez vos têtes, et n'offrez pas à ce qui n'est que chair et que sang - l'hom-
mage d'une vénération dérisoire ; jetez de côté le respect,
— la tradition, l'étiquette, et la déférence cérémonieuse; — car vous vous êtes mépris sur moi jusqu'ici. — Comme vous, je vis de pain, je sens le besoin, j'éprouve la douleur, — et j'ai besoin d'amis. Ainsi asservi, — comment pouvez- vous me dire que je suis roi?
l'éyêque de carlisle.
— Milord, les hommes sages ne s'affligent jamais des maux présents, — mais ils emploient le présent à prévenir les afflictions nouvelles. — La peur paralysant la force, craindre l'ennemi, — c'est fortifier l'ennemi de toute votre faiblesse, — c'est follement combattre contre vous-même (15).
— Trembler, c'est vous faire tuer. Que risquez-vous de plus à combattre? — Mourir en combattant, c'est riposter à la mort par la mort, — tandis que mourir en tremblant, c'est payer à la mort un lâche tribut.
AUMERLE
— Mon père a des troupes : informez-vous de lui, — et d'un membre apprenez à faire un corps.
— Tu me reprends justement... Arrogant Bolingbroke, je viens — échanger les coups avec toi dans une journée décisive. — Cet accès de frayeur est dissipé... — C'est une tâche aisée que de conquérir ce qui est à nous... — Dis-moi, Scroop, oii est mon oncle avec ses forces? — Que tes paroles me soient douces, ami, si ta mine m'est amère !
SCROOP
— On juge par l'aspect du ciel — l'état et la disposition du temps; —(fe même vous pouvez juger, à mon air triste et accablé, — que ma langue n'a à dire que les plus tristes choses. — Je serais un bourreau, si, détail à détail, — je prolongeais le plus douloureux récit. — Votre oncle York s'est joint à Bolingbroke ; — tous vos châteaux du Nord se