SCÈNE XVIII
monde est populeux, — et qu'ici il n'y a d'autre créature que moi,— je n'ai pas trouvé moyen. Pourtant forgeons ce rapprochement. — Je considère ma cervelle comme la femelle de mon esprit : — mon esprit est le père, et à eux deux ils procréent
— une génération de pensées qui pullulent — et qui peuplent ce microcosme — de fantaisies sombres comme les populations de ce monde ; — car aucune pensée ne contient la satisfaction. Les plus élevées, — les pensées qui ont trait aux choses divines, sont mélangées— de doutes et mettent le verbe même — en contradiction avec le verbe. -Ainsi à cette parole : Laissez arriver à moi les petits, eWes opposeront celleci : — /Z est aussi difficile d'arriver quà un chameau — dépasser par le trou d'une aiguille. — Les pensées qui tendent à l'ambition complotent — d'inexécutables miracles : elles cherchent comment ces faibles ongles pourraient - creuser un passage à travers les flancs de pierre— de ce dur monde, les murs de ma sordide prison; — et,commec'estimpossible,ellesexpirent dans leur propre vanité. — Les pensées qui tendent à la résignation insistent sur ce point — que nous ne sommes pas la première victime de la fortune, — et que nous ne serons pas la dernière ; comme ces mendiants stupides,
— qui, assis au pilori, donnent à leur ignominie ce refuge
— que bien d'autres y ont été et que bien d'autres encore y seront assis, — et qui trouvent ainsi une sorte de soulagement — à mettre leur propre infortune sur le dos — de ceux qui ont déjà enduré la pareille. — Ainsi je joue à moi seul bien des personnages, — dont aucun n'est content. Par moments, je suis roi; — alors les trahisons me font souhaiter d être mendiant, — et me voilà mendiant. Alors l'écrasante misère — me persuade que j'étais mieux, étant roi ; — et me voilà redevenu roi : mais immédiatement —je songe que je suis détrôné par Bolingbroke, — et aussitôt je ne suis plus rien. Mais quoi que je sois, — ni pour moi, ni pour aucun homme de cette humanité, — il ne saurait y avoir de satis-
faction avant ce soulagement suprême, — l'anéantissement.
On entend une musique.
Qu'entends-je? de la musique!... — Ah! ah! observez la mesure... Comme la plus douce musique est aigre, — quand les temps sont manques et les accords non observés ! — Il en est de même dans l'harmonie des existences humaines. — Ici j'ai l'ouïe assez délicate — pour reprendre une note fausse dans une corde dérangée. — Mais, dans le concert de mon pouvoir et de mon temps, — je n'ai pas eu l'ouïe assez fine pour discerner les temps manques ! — J'ai abusé du temps, et à présent le temps abuse de moi ; — car à présent le temps fait de moi son horloge. - Mes pensées sont des minutes, dont chaque seconde est marquée par un soupir — à ce cadran extérieur de mes yeux, — auquel est fixé, comme la pointe de l'aiguille, — mon doigt qui sans cesse en essuie les larmes. — Le son qui indique l'heure, c'est — lebruyantsanglot qui est le battant — du timbrede mon cœur. Ainsi les soupirs, les larmes et les sanglots — marquent les secondes, les minutes et les heures... Mais le temps — vole pour Bolingbroke en joie superbe, — tandis que je fais ici pour lui le stupide office d'un ressort d'horloge. — Cette musique m'exaspère : qu'elle cesse ! —Quoique parfois elle ramène le fou à la raison, — elle aurait sur moi l'eff^et de rendre fou le raisonnable. — N'importe ! béni soit le noble cœur qui me donne ce concert ! — C'est une preuve d'affection ; et l'affection pour Richard — est un étrange joyau en ce monde de haine.
I Entre un GROOM.
LE GROOM
— Salut, royal prince!
Merci, mon noble pair. — Le moins cher d'entre nous est de dix liards trop cher. — Qui es-tu? Et comment es-tu