‹ Œuvres complètes de W. ShakespeareChapitre 74 sur 325 · SCÈNE XVIII · texte numérisé non relu

SCÈNE XVIII

venu en ce lieu — où nul homme ne vient que ce triste limier— qui m'apporte ma nourriture pour faire vivre mon infortune?

LE GROOM

— Roi, j'étais un pauvre groom de tes écuries, — quand tu étais roi. Allant à York, — j'ai à grand'peine fini par obtenir permission — de revoir les traits du roi, mon cidevant maître. —Oh! que j'ai eu le cœur navré, le jour du couronnement, — quand, dans les rues de Londres, j'ai vu — Bolingbroke sur le rouan Barbary, — ce cheval que tu as si souvent monté, — ce cheval que j'avais dressé avec tant de soin !

— Il montait Barbary !... Et, dis-moi, mon ami, — comment Barbary se gouvernait-il sous lui?

LE GROOM

— Si fièrement qu'il semblait dédaigner la terre.

— Tant il était fier d'avoir Bolingbroke sur le dos ! — Cette rosse a mangé du pain dans ma main royale ; — elle était fière d'être caressée par cette main. — Et elle n'a pas bronché! Elle ne s'est pas abattue, — (puisque l'orgueil doit avoir une chute), et elle n'a pas cassé le cou — à l'homme orgueilleux qui usurpait sa croupe!... — Pardon, cheval! Pourquoi te faire des reproches — puisque, créé pour être dominé par l'homme, - tu es né pour porter! Moi je ne suis pas né cheval; — et pourtant je porte mon fardeau comme un âne, — éperonné et surmené par l'impétueux Bolingbroke.

Entre ie geôlier, un plat à la main.

LE GEOLIER, au groom.

— Camarade, détale ; il ne faut pas rester ici plus longtemps.

— Si tu m'aimes, il est temps que tu partes.

LE GROOM

— Ce que ma langue n'ose exprimer , mon cœur le

dira.

Il sort.

LE GEOLIER, montrant le plat.

— Milord, vous plairait-il de manger?

~ Goûte d'abord, comme d'habitude.

LE GEOLIER

— Milord, je n'ose: sir Pierce d'Exton, — que le roi vient d'envoyer, me donne l'ordre contraire.

— Le diable emporte Henry de Lancastre, et toi ! — Ma patience est usée, et je suis las.

II frappe le geôlier.

LE GEOLIER

— A l'aide ! à l'aide ! à l'aide !

Entrent ExTON et des gens armés.

— Qu'est-ce à dire? Que prétend la mort dans cette brutale attaque? — Manant, ta propre main me fournit l'instrument de ta mort.

Il arrache une arme à l'un des assaillants et le tue. .

— Toi, va remplir une autre place dans l'enfer.

11 en lue un second; puis est lui-même frappé à mort par Exton.

— Il brûlera dans des flammes inextinguibles, le bras — qui donne ce vertige à ma personne... Exton, ta main féroce — a souillé du sang du roi la propre terre du roi. — Monte, monte, mon âme! ton séjour est là-haut, — tandis que ma chair grossière s'afl'aisse ici-bas pour mourir.

Il meurt.

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