QUATRIÈME PARTIE (l8l
et les seigneurs séculiers auxquels était confié le gouvernement provisoire , qui venaient offrir leurs hommages au Saint-Père. On détacha alors les chevaux de la voiture, et vingt-quatre jeunes Romains, tous de familles distinguées, habillés en uniforme, voulurent la traîner. Le Saint-Père fut ainsi conduit du pont Milvio à Saint-Pierre. Hors des murs de Rome, à la hauteur de la villa Viale , des jeunes filles du conservatoire de la Providence parurent , tenant chacune à la main de hautes palmes couleur d'or qui retombaient élégamment comme des plumes ondoyantes ; ces enfants chantaient en même temps des cantiques de bénédiction. On criait aux jeunes Romains qui traînaient la voiture du pape : <( Arrêtez ! Prenez garde ! voilà les jeunes filles de la Providence. » Vivement attendri à ce spectacle , je dis à Pie Vil : « Très-Saint-Père, vous nous avez dit souvent que la Providence vous reconduirait à Rome , mais vous ne nous avez jamais dit qu'elle viendrait au-devant de vous. » Cependant le pape versait abondamment des larmes de joie. Pie Vil entra par la porte del Popolo et alla droit à Saint-Pierre. D'autres ont longuement parlé des démonstrations de joie , de dévouement et d'amour que le bon peuple romain fit éclater dans cette entrée triomphale. Pour moi , je n'oserais en parler, dans la crainte d'en donner une idée trop au-dessous de la réalité. Je dirai seulement que, partout où passait la voiture qui portait le Saint-Père, on voyait une multitude de personnes dont les larmes de la joie étouffaient les paroles , et qui s'efforçaient en vain de mêler leurs vœux aux acclamations et aux applaudissements dont Rome retentissait. Mais leurs gestes et leurs regards étaient bien plus éloquents que n'auraient pu l'être leurs paroles.
Si ce spectacle fut touchant pour tout le monde , il dut être bien plus attendrissant pour moi , qui comparais en ce moment l'enlèvement du Saint-Père avec son retour triomphal à Rome. Je me rappelais aussi la triste soirée du 10 février, où j'arrivai à Uzès sous l'escorte d'un gendarme , incertain de mon avenir et dans un véritable état d'abaissement. Je me disais à moi-même ; « Si à cette époque quelqu'un t'avait adressé ces paroles : Prends courage , bientôt tu rentreras à Rome , à côté du pape , au milieu des acclamations et des applaudissements d'un peuple ivre de joie , aurais-je pu ajouter foi à cette prédiction , et ne l'aurais-je pas regardée comme un rêve?
Lorsque nous fûmes arrivés à Saint-Pierre et que je posai les pieds
sur le seuil de cette basilique , je me représentai tous les événements funestes qui s'étaient succédé depuis mon départ de Rome jusqu'à ce moment si désiré ; et , tout absorbé dans ces pensées , je marchais en répétant à voix basse ces paroles éloquentes et poétiques de saint Jérôme , dans son dialogue avec les Lucifériens : Periclitabatur navicula Apostolorum , urgebant venti , fluctibus latera fundebantiir; nihil jam super erat spei. Dominus excitatur, imperat tempestati, bestia moritur, tranquillitas redit. Manifestius dicam : omnes episcopi, qui de propriis sedibus fuerant exterminati , per indulgentiam novi principis ad ecclesias redeunt. Tune triomphatorem suum Athanasium Egyptus excepity tune Hilarium de prcelio revertentem Galliarum Ecclesia complexa est, tune ad reditum Eusebii lugubres vestes Italia mutavit *.
N. B, Ici se terminent les premiers Mémoires du cardinal Pacca. La cinquième partie, entièrement inédite , que l'on trouvera en tête du second volume, renferme le récit des événements qui se succédèrent après la captivité du pape jusqu'au maintien définitif de la paix en Europe. {Note de l'éditeur.)
* « La barque des Apôtres, battue par la plus violente tempête, était près d'être engloutie sous les flots : il ne restait plus aucun espoir. Tout à coup le Seigneur se réveille , il commande à la tempête, le monstre meurt, et la tranquillité renaît. Parlons plus clairement : tous les évêques qui avaient été chassés de leurs sièges reviennent au sein de leurs églises par la clémence du nouveau souverain. Alors l'Egypte reçut son Athanase triomphant , l'Église des Gaules embrassa Hilaire qui revenait vainqueur du combat, et l'Italie dépouilla ses vêtements de deuil, au retour d'Eusèbe. »
DOCUMENTS HISTORIQUES
Bref de notre Saint-Père le pape , adressé au cardinal Maury , le 5 novembre