‹ Œuvres complètes du cardinal B. PaccaChapitre 38 sur 142 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

tion des provinces enlevées au Saint-Siège. « Mais , répliqua M. Ga- (( robeau , il serait pourtant bien douloureux de laisser tant de miséu râbles pourrir dans les prisons , et peut-être même y terminer leurs « jours , victimes d'un démêlé politique. » Ces paroles me firent une impression que je ne pus dissimuler, et je lui promis de chercher , avec l'agrément de mon souverain , quelque expédient pour venir au secours de ces malheureux , sans cependant porter atteinte aux droits du Saint-Siège. Ce jour-là même , après avoir consulté le pape , qui approuva ma réponse , je chargeai Mgr Arezzo de rechercher avec soin , dans les divers tribunaux , tous les procès instruits contre les criminels détenus dans les Marches et le duché d'Urbin , et de se concerter avec Mgr Bartolucci , l'avocat Trambusti , procureur fiscal , et autres ministres du gouvernement , sur les moyens de satisfaire à la demande du commissaire italien , sans préjudice des droits du Saint Siège. Trois jours après , le respectable Mgr Arezzo , qui s'était donné bien du mouvement et bien des peines , m'apporta un tableau exact de tous les procès , et me dit que Mgr Bartolucci et autres avaient décidé qu'on ne devait point accorder les originaux , mais qu'on pouvait en laisser extraire des copies authentiques, qui suffiraient aux tribunaux du royaume d'Italie pour poursuivre et terminer les procès pendants.

Le Saint-Père ayant approuvé ce parti, je chargeai Mgr Arezzo d'en donner avis à l'avocat des pauvres , Mgr Cristaldi , pour qu'il pût se concerter avec le commissaire italien. Le même jour M. Garobeau s'étant présenté chez moi, je lui annonçai l'expédient que l'on avait trouvé, et lui fis remarquer l'excessive condescendance du Saint-Père, et l'empressement de ses ministres à obliger le général français. M. Garobeau se retira fort satisfait. Quelques heures après le cohmiissaire italien alla trouver Mgr Cristaldi , et lui dit effrontément qu'il venait prendre les procédures qu'il avait demandées. L'avocat des pauvres lui répondit qu'il n'avait pas l'ordre de les lui remettre , mais qu'il pouvait lui permettre d'en extraire des copies authentiques. Le commissaire dit qu'il se souciait fort peu de ces copies , et il se retira en faisant des menaces. Le jour suivant (13 août 1808) , il parut à mon audience accompagné de M. Garobeau, et il renouvela la demande qu'il avait faite à Mgr Cristaldi. Je lui répondis d'abord avec calme qu'il n'avait été question, entre M. Garobeau et moi, que de l'ex- T. 1. 6

traction des copies , et que le gouvernement ne se dessaisirait jamais des originaux. Alors s'éleva entre nous une discussion assez animée , mais toujours en termes honnêtes ; et quoique M. Garobeau comprît peu ce que nous disions, ils se tourna plusieurs fois vers le commissaire, en lui disant : u Vous n'êtes donc pas content des copies?» paroles qui prouvaient évidemment qu'il n'avait point été question entre eux de la remise des originaux. Il se retira enfin en me menaçant de recourir à la force. Je lui répondis que « nous la supportions depuis plus d'un an , et qu'une violence de plus ne saurait ni nous avilir, ni nous intimider. » L'effet suivit de près la menace , car, tandis que je faisais ma méridienne ordinaire , un détachement de soldats français surprit la garde suisse , entra dans le palais pontifical , envahit mon appartement, mit des sentinelles à toutes les portes, et me garda ainsi à vue pendant près d'un quart d'heure, lorsque enfin, averti de sa méprise , il se dirigea à la secrétairerie d'Etat , où il demanda impérieusement les procédures. On répondit à l'officier qu'il était mal informé , que les pièces des procès criminels se tenaient dans les archives des divers tribunaux, et non à la secrétairerie d'Etat. Tandis que cette violence inouïe se commettait dans le domicile du chef suprême de l'Eglise, deux autres détachements se transportèrent, l'un dans lamaison du cardinal Vincenti , pro-camerlingue , l'autre dans celle de monseigneur le trésorier, et on força ces deux ministres à donner l'ordre de délivrer les procédures demandées. Le même soir le général Miollis alla rendre visite à monseigneur le trésorier, qui était alité , et , pour s'excuser de ces attentats horribles , il eut l'impudence (qu'on me pardonne cette expression) de dire que je l'avais amusé pendant plusieurs jours , en lui promettant la remise des procédures , et qu*ensuite je les avais tout à coup refusées. Voilà comment furent récompensés et mon empressement à obliger le général français , et les pénibles recherches de Mgr Arezzo ; voilà quel fut le prix du soin que prenait le ministère pour que rien ne manquât aux troupes françaises dans l'Etat pontifical , malgré la détresse du trésor ; voilà enfin le prix de mes efforts et de ma vigilance continuelle pour arrêter les progrès du feu caché qui couvait depuis quelque temps , et dont l'explosion eût sans doute causé les plus grands désastres ; car la population, qu'on rassasiait d'avanies , et qui était d'ailleurs accablée sous le poids des charges, se trouvait dans une telle exaspération qu'une seule parole

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indiscrète eût pu la porter aux derniers excès contre les Français. Quelque temps après, le 6 septembre 1808, le général Miollisme fit intimer l'ordre de quitter Rome pour me rendre à Bénévent , ma patrie. J'ai besoin de remonter un peu plus haut pour faire connaître le motif de cette sommation. Sur la fm du ministère du cardinal Gabrielli , les Français commencèrent à organiser, dans plusieurs villes des Etats pontificaux , une garde civique , sous prétexte de l'opposer aux insurgés napolitains , qu'ils qualifiaient de brigands , mais bien avec l'intention connue de s'en servir pour renverser le gouvernement papal. Je dois dire ici, à la gloire des sujets pontificaux , que, malgré les divers genres de séduction qu'on employa pour les gagner et les corrompre, le nombre des révoltés ne fut jamais bien grand : des nobles ruinés , des banqueroutiers , des repris de justice , voilà quels en furent les chefs. En promettant la suppression des tribunaux, l'exemption de toutes les taxes et l'impunité du crime , ils parvinrent à ramasser toute f écume de la population. Le cardinal Gabrielli prolesta avec force contre un attentat si contraire au droit des gens , et reçut toujours les plus belles promesses du général français. Mais tandis qu'on faisait croire dans Rome que ce corps de rebelles allait être dissous , les officiers français recevaient des ordres secrets pour hâter l'enrôlement des gardes civiques. La modération que je montrai d'abord dans ma conduite ministérielle servit encore à grossir le nombre des enrôlés , jusqu'à ce qu'enfin les plaintes continuelles des gouverneurs, des évêques, des magistrats , du peuple même, contre les excès de cette horde abominable, et la trop juste indignation du souverain pontife m'obligèrent d'élever la voix et de prendre des mesures énergiques. Cependant , toujours fidèle à mes principes , je voulus , avant de publier aucune note , tenter la voie de la persuasion, et, dans quelques pourparlers que j'eus avec le général, je le priai et le conjurai de faire cesser un désordre si affligeant pour le Saint- Père , afin de ne pas m'obliger à prendre des mesures aussi pénibles que fâcheuses. Nos entretiens furent toujours pohs et pacifiques , hormis une seule fois , qu'il se permit de me dire que « Napoléon lui avait ordonné de faire pendre ou fusiller tous ceux qui , dans les Etats pontificaux , auraient la témérité de s'opposer à ses volontés souveraines. » Je lui répondis : « Général , vous devez avoir appris depuis t( le 2 février, jour de votre entrée dans Rome , que les ministres de

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« Sa Sainteté ne se laissent pas intimider par des menaces; pour «moi, j'exécuterai fidèlement les ordres de mon souverain, quoi « qu'il puisse m'en arriver. )> A ces mots il se radoucit , et la conversation continua sur un ton fort calme. Au reste , je ne fus pas plus heureux que mon prédécesseur ; car tantôt on me promettait d'écrire aux officiers français pour défendre aux rebelles de porter la cocarde italienne et de se rassembler, tantôt on m'annonçait le départ d'un officier supérieur qui allait punir les coupables ; et cependant quelques jours après j'apprenais, par les rapports des gouverneurs, que le nombre des cocardes allait croissant, que l'audace effrénée des rebelles devenait de plus en plus intolérable , et que les officiers qui avaient la prétendue commission de connaître des excès de ces malfaiteurs allaient loger en arrivant dans les maisons des principaux chefs , où les honnêtes gens n'osaient porter leurs plaintes , dans la crainte d'être outragés et maltraités. Je vis alors qu'il était urgent d'en venir à quelque voie de fait, et je fis arrêter dans la campagne de Rome quelques rebelles, non comme gardes civiques , mais comme coupables d'autres délits, afin d'éviter un conffit direct entre le gouvernement pontifical et la force étrangère. On saisit sur eux divers papiers qui me fournirent des renseignements importants , et parmi lesquels je trouvai des nominations en règle à divers emplois militaires et civils , ce qui prouvait évidemm.ent que les Français préparaient en secret une nouvelle organisation civile , qui devait être substituée au gouvernement pontifical. Voici , je pense , quel était leur plan : ils voulaient exciter un soulèvement populaire dans les provinces, renverser les magistrats en place, et répandre l'infâme calomnie que les sujets du pape s'étaient révoltés contre le gouvernement ecclésiastique , et avaient demandé leur réunion à l'empire français.

Je reconnus alors l'inutilité et l'abus du système de modération que j'avais adopté , et j'aurais cru me rendre coupable de prévarication .si je n'avais confirmé le Saint-Père dans la résolution où il était depuis quelques semaines de donner quelque marque publique d'improbation contre l'organisation des gardes civiques. Le 2k août, je fis afficher dans tous les États pontificaux une notification * revêtue du sceau

1 Voyoz lo?i Docnrapnts à la fin do la 2*^ partir, n" I.

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pontifical et signée de la main même du Saint-Père. Le Ciel sembla en bénir la publication , car elle triompha d'innombrables obstacles ; et, malgré l'activité que déployèrent les espions français, pas un des nombreux agents que j'employai ne fut saisi ou même découvert. Cette opération décida le général Miollis à me séparer du pape. Le 6 septembre, tandis que je traitais d'affaires avec un prélat, on m'annonça et je vis presque aussitôt entrer dans mon appartement le major Muzio, officier piémontais , accompagné d'un officier français : leur trouble, leur démarche brusque me firent comprendre qu'ils étaient chargés de quelque commission fâcheuse. Je me levai aussitôt , et je leur demandai ce qu'ils voulaient. Alors Muzio me dit que le général l'envoyait pour se plaindre de la mesure hostile que je venais de prendre, et il me montra en même temps un exemplaire de la lettre circulaire que j'avais adressée à tous les gouverneurs, et qu'un d'entre eux avait eu la faiblesse de livrer à un officier français ; il me signifia ensuite l'ordre de quitter Rome dans les vingt-quatre heures , en m'avertissant que je trouverais à la porte Saint-Jean des dragons chargés de m'escorter jusqu'à Bénévent, ma patrie. Je lui répondis avec calme que je ne reconnaissais dans Rome que les ordres de mon souverain légitime, et que je ne partirais point sans son consentement. Je voulus alors monter dans les appartements du pape , mais Muzio s'y opposa en me disant qu'il avait l'ordre de ne point me laisser sortir de mon appartement ; que le capitaine qui l'accompagnait était chargé de me garder à vue , et qu'il serait fâché que la moindre résistance pût donner lieu à quelque scène scandaleuse. 11 ajouta cependant que, si je voulais quitter le Quirinal pour me rendre à mon hôtel , place Gampitelli , le général m'accorderait deux jours de séjour dans Rome. Je lui protestai de nouveau que je ne quitterais point mon poste sans un ordre formel de mon souverain , et je lui dis que , puisqu'il m'empêchait de me rendre en personne auprès du Saint-Père, j'allais lui écrire pour le prier de me faire connaître ses intentions. Muzio ne s'y opposa point , il se retira et me laissa avec le capitaine. J'écrivis alors un billet que je fis présenter au pape par un employé de la secrétairerie d'Etat. Quelques minutes après , tandis que je m'entretenais de choses indifférentes avec l'officier français , j'entendis ouvrir la porte avec violence, et on annonça l'arrivée du Saint-Père ; je courus au devant lui , et je fus alors témoin d'un phénomène dont j'avais eu-

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tendu parler, mais que je n'avais jamais vu, l'horripilation. Dans une puissante colère, les cheveux se hérissent et la vue est offusquée. n était dans cet état , l'excellent pontife , et il ne me reconnut pas quoique je fusse habillé en cardinal. «Qui est là?» s'écria-t-il d'une voix forte , « qui est là ? — Je suis le cardinal , » lui répondis-je , en lui baisant la main.— « Où est l'officier ? » reprit le Saint-Père. Je le lui montrai , près de moi , dans une attitude respectueuse. Alors le pape se tournant vers lui : « Allez , dit-il , annoncer à votre général que je « suis las de souffrir tant d'insultes et d'outrages de la part d'un. c( homme qui ose encore s'appeler catholique. Je n'ignore point quel « est le but de toutes ces violences; on voudrait, en me séparant « peu à peu de tous mes conseillers , me mettre hors d'état d'exercer « mon ministère apostolique et de défendre les droits de ma souve- « raineté temporelle. J'ordonne à mon ministre de ne point obéir aux (( ordres d'une autorité illégitime, et de me suivre dans mes appar- « tements pour y partager ma captivité. Que votre général sache que, « si la force doit l'arracher de mon sein , ce ne sera qu'après avoir (( brisé toutes les portes , et que je le déclare responsable des suites « de cet attentat énorme et inouï. » L'officier, se tournant modestement vers moi , me pria de lui traduire en français les paroles du Saint-Père , qu'il promit de rapporter fidèlement au général ; alors le pape , me prenant par la main : « Monsieur le cardinal , me dit-il , al- « Ions ! » et par le grand escalier, au milieu des serviteurs pontificaux qui l'applaudissaient, il remonta dans ses appartements. Il parcourut ensuite lui-même toutes les chambres , et m'assigna trois pièces voisines des siennes , où j'eus l'honneur et la consolation de demeurer jusqu'à la fatale nuit du 6 juillet. Depuis ce jour, le Saint-Père fit fermer la porte principale du palais et donna l'ordre de ne plus laisser entrer aucun oflicier français , de quelque grade qu'il fût. Le même jour (6 septembre), on communiqua aux ambassadeurs résidants près le Saint-Siège les principales circonstances de cet événement. Les notes consécutives que je publiai , pendant les dix mois de mon honorable captivité , font assez connaître tout ce qui se passa jusqu'à la chute du gouvernement pontifical , pour que je puisse me dispenser d'en faire mention.

Je dois avouer ici , à propos de ces notes , que leur ton haut et acerbe me faisait quelque peine et me paraissait même peu convena-

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