NOUVEAUX MÉMOIRES
Relation des principaux événements qui précédèrent mon ministère.
C'est une question intéressante pour l'histoire de savoir si l'usurpation des domaines du Saint-Siège avait été arrêtée de bonne heure dans l'esprit de Napoléon Bonaparte, et quelle en fut la cause véritable. Que Napoléon ait laissé voir ce projet sacrilège presque aussitôt qu'il a été assis sur le trône de France, les faits que nous allons exposer ne permettent pas d'en douter. Mais qu'est-ce qui le portait à cette spoliation si injuste? Selon les uns, son ambition insatiable, le désir de reculer de plus en plus les bornes de son empire , d'asseoir son second trône sur la ville des Césars, pour s'enivrer du titre fastueux d'empereur romain ; selon d'autres, une suggestion de quelque secte ou faction ennemie de la papauté, une condition que lui avait imposée cette secte pour prix de son concours à son élévation au trône de France. J'adopterais volontiers cette dernière opinion, qui me paraît plus vraisemblable ^ Et, en effet, comment supposer que, de la hauteur de ses projets gigantesques, celui qui créait les rois et
1 On peut croire à la réunion des deux causes. {Noie du traducteur.)
t2 MÉMOIRES SUR LE PONTIFICAT DE PIE VII.
dispensait les royaumes ait pu descendre de lui-même à la détermination de détrôner un prince ami, pacifique, sans défense , dont le petit territoire en Italie ne devait point accroître sa puissance et sa gloire, mais, au contraire, lui faire perdre cette renommée, cette faveur des catholiques que lui avait si justement acquises le rétablissement du culte catholique en France ? Quoi qu'il en soit, voici les moyens qu'il employa pour arriver à l'accomplissement de son projet.
Napoléon comprenait très-bien que, s'il détrônait purement et simplement un pape qui lui avait donné de si grandes preuves de bienveillance et d'amitié, il exciterait nécessairement contre lui une indignation générale en Europe, dans les cours étrangères, particulièrement parmi les sujets pontificaux, et qu'il ternirait l'éclat de sa renommée, dont il était si idolâtre ; il conçut donc un plan de conduite, un système de moyens qui pût amener doucement, sans secousse , la consommation de son projet, en rendant le pape un objet de mépris, de haine même pour les gouvernements et les peuples, et en faisant peser le gouvernement de l'Église comme un joug insupportable sur les sujets pontificaux. Les condescendances, les concessions précédentes du pape et de ses ministres, Napoléon ne les attribuait pas à cette prudence chrétienne qui sait quelquefois céder et fléchir pour demeurer plus ferme sur les limites du droit et de la justice ; il les regardait, au contraire, comme les fruits de la pusillanimité et de la crainte ; et cette basse et fausse opinion, sa mésestime pour les membres du sacré collège qu'il croyait incapables d'énergie et de résistance, lui firent penser qu'il pourrait réussir par les menaces et par la violence: mais il se trompa. Le sacré collège ne comptait pas alors, il est vrai, parmi ses membres, des Gontarini, des Poli, des Gommendoni, et autres illustres cardinaux que la divine Providence suscita au XVP siècle, pour les opposer aux hérésies naissantes du Nord, pour préparer et accomplir le grand œuvre du concile de Trente ; mais cette même Providence, qui veille sans cesse sur son Église, lui avait fait et donné dans ces derniers temps des hommes tels qu'il lui en fallait, des hommes pleins de sentiments nobles et généreux, supérieurs aux considérations humaines, incapables de se laisser ni corrompre par les flatteries et les promesses, ni intimider par les menaces ; des hommes prêts à tout sacrifier pour conserver au Saint-Siège les droits et les prérogatives qu'ils avaient solennellement juré de défendre au prix même de leur