‹ Œuvres complètes du cardinal B. PaccaChapitre 50 sur 142 · N° IV · texte numérisé non relu

N° IV

Relation de ce qui se passa à Rome dans les journées du 4 février et du 21 mars 1809.

L'an 1808, après l'entrée hostile des Français dans Rome, le gouvernement défendit pendant le carnaval les festins, les masques et la course des chevaux barbes, afin de prévenir toute occasion de troubles, d'éloigner tout sujet de rixe entre les soldats français et la population qui les voyait de mauvais œil. Le bon peuple romain, dont la passion pour les divertissements du carnaval est regardée par les étrangers comme une folie , supporta cette douloureuse privation avec une résignation admirable. L'année suivante, le général Miollis, croyant sans doute se faire un mérite auprès des Romains, fit annoncer par la Gazette romaine^ journal qui se publiait à Rome au mépris du souverain pontife, « que, par permission de l'autorité supérieure, les divertissements du carnaval auraient lieu cette année comme à l'ordinaire. » Le pape, averti de cette nouvelle insolence, ordonna à son secrétaire d'Etat de démentir sur-le-champ cette prétendue autorisation, et, la nuit d'après, on afficha dans presque tous les quartiers de la ville, sans que les Français s'en aperçussent, la notification suivante :

« La Sainteté de notre Seigneur ayant appris que la Gazette romaine^ « que l'on publie au mépris de son autorité, annonçait, dans son numéro « d'hier, l'autorisation des masques, des festins et des courses pour le « carnaval prochain , nous a expressément ordonné de faire connaître « sans retard à ses fidèles sujets que cette autorisation n'existe point de « la part de son gouvernement. Sa Sainteté veut au contraire que l'on « «ache qu'elle désapprouve hautement ces réjouissances publiques, qui « ne peuvent cesser d'être défendues, puisque les motifs de leur défense « subsistent toujours.

« Bien plus, dans les circonstances actuelles, le Saint-Père regarde « ces spectacles bruyants comme moins conciliables encore que l'année « dernière avec la tranquillité publique qu'il a tant à cœur de conserver,

128 yii':.v:oinFS sur f.r: fON'nncAT de fie vit.

« et la ti'iste et dure situation où il est réduit doit rappeler à sou peu- M pie la belle conduite des fidèles de la primitive Église : Pien^e êlail en « prison ; l'Eglise adressait incessamment à Dieu des prières pour lui.

« Le Saint-Père ne doute point que ses fidèles sujets n'imitent ce glo- « rieux exemple, et ne lui témoignent encore en cette circonstance cet « attachement dont ils lui ont donné jusqu'ici des preuves si conso- « lantes. »

<' Du palais Qiiirinal, co 18 décembre 1808.

M Le cardinal Barthélemi Pacca. »

Cependant le général MioUis, espérant que la passion des Romains pour les spectacles prévaudrait sur leur amour pour le saint Père , persista dans son projet; mais lorsqu'il voulut faire les préparatifs d'usage pour le mettre à exécution, il trouva dans toutes les classes une résistance inespérée qui l'obligea de recourir à la force. La construction des échafauds ordinaires et le charriage du bois ne se firent que par voie de contrainte , ce fut la force qui enleva du Capitole les prix destinés aux barbes vainqueurs, et ce ne fut que par la force qu'on obtint des Juifs les tapisseries qu'ils ont coutume de fournir pour les sièges des juges. Arriva ensuite le k février, jour destiné à l'ouverture d'un spectacle si agréable aux Romains : la troupe française entra vers midi dans le cours pour y maintenir le bon ordre, mais en un instant, boutiques, portes, fenêtres , tout fut fermé , tous se retirèrent : on eût dit , à l'aspect de cette rue, une ville dépeuplée et déserte. La voiture du chef des archers, et une quarantaine de personnes envoyées par le gouvernement pour observer ce qui se passait , voilà tout ce qui parut sur ce cours long et spacieux , où l'on voyait autrefois à la même heure des flots de peuple arriver et se presser de toutes parts. Cette journée, qui fait tant d'honneur au peuple romain , émut et consola le cœiu' affligé du Saint-Père, mais elle atterra le général français, qui connut bien cette fois les sentiments de la population , et apprit , selon le mot d'un Romain , qu'il 71 en est pas de l'homme comme de l'ours, que l'on amuse et fait danser quand on veut avec un bâton.

Elle ne fut ni moins glorieuse pour le bon peuple romain , ni moins consolante pour Pie VII , la journée du 21 mars, qui était l'anniversaire de son couronnement. C'est l'usage, en pareil jour , que les cardinaux, le corps diplomatique, la noblesse, les prélats, et les ministres du gouvernement illuminent leurs palais ou leurs maisons ; mais, cette fois, la ville entière, sans exception d'aucune classe, voulut donner un té-

DFA'Xn:>iE PAnTIE,

DOCLMFNTS. 129

moignage publie et solennel de son aôection pour le Saint-Père. Les pauvres mêmes demandaient aux passants im peu ^'rtwmdA<^ pour illuminer leurs habitations, en sorte que les rues les plus fréquentées et les mieux habitées, comme les quartiers les plus retirés et les plus pauvres, tout parut illuminé pendant la nuit : spectacle surprenant , et jusqu'alors sans exemple dans Rome.

Bulle d'excommunication pubUée et affichée dans Rome le 10 juin 1809. PIE VII, PAPE.

Page 1