TROISIEME PARTIE. — DOCUMENTS
les'grôupes et les réunions qu'à chaque instant nous trouvions sur notre route.
Avant d'arriver à la Chartreuse je trouvai le lieutenant-colonel de gendarmerie Le Grosnier, qui , venu au-devant de nous, m'instruisit de ce que je devais faire en conséquence des ordres de la grande-duchesse. Comme on avait eu soin d'écarter tout rassemblement et de garder libres toutes les avenues, je n'eus qu'à faire monter à la Chartreuse, où Sa Sainteté et Son Eminence furent reçues par le directeur général de la police de Toscane. Il était nuit ; le directeur général de la police vint me prendre pour me conduire à la grande-duchesse , et nous partîmes sans qu'on m'accordât le temps de voir Sa Sainteté, près de laquelle j'espérais revenir : je vis avec le plus vif regret qu'il en fut décidé autrement.
Au bas de la Chartreuse, je montai avec le directeur dans isa voiture, qui, par des chemins de traverse, me conduisît au palais nommé del Poggio, près de Florence ; je fus introduit dans la loge de la grande-duchesse, à laquelle je rendis compte ; elle me fit part de ses intentions, en m'objectant que ma présence était nécessaire à Rome. Je pris congé d'elle, j'envoyai chercher la voiture que j'avais fait prendre à Poggibonzi, je me reposai à l'auberge l'espace de douze heures, et je retournai à Rome sans m'arrêter, sinon à Poggibonzi, où je repris ma voiture raccommodée.
Telle fut ma conduite dans ce grand événement; j'en appelle au témoignage du général Miollis, à celui de mes collaborateurs et des personnes qui ont vu les faits. J'en appelle surtout au cardinal Pacca et au Sâint-Père *.
La mission dont j'ai été chargé était de nature à fixer l'attention du monde entier par son importance et par son objet. Les circonstances
» Ni le saînt Père ni moi n'eûmes lieu de nous plaindre de la conduite de Radet dans le voyage de Rome à la Chartreuse de Florence. Il eut pour le pape tous les égards dus à son caractère sacré, et il parut plus d'une fols ému au spectacle que lui offrait un souverain, le chef visible de l'Eglise, conduit par des gendarmes comme un criminel. Au reste, lorsqu'on l'entend faire l'apologie de ce qu'il appelle sa mission, on peut lui appliquer ce vers si connu d'Ovide :
Causa patrocinio , non bona, pejor erit.
A la conduite de ce général, exécuteur si fidèle des ordres d'un souverain si violent, nous pouvons opposer celle d'un sujet fidèle du souverain le plus pacifique, du lieutenant-général commandeur Bracci, qui, à l'époque de l'invasion des Français, pour avoir exécuté les ordres du Saint-Père en s'opposant à l'incorporation des troupes pontificales dans l'armée française, fut détenu quatre mois dans le château Saint> Ange, et ensuite exilé pendant quatre ans à Bologne.
248 MÉ.MOiRES sur. le roMiricAr dk pie vu.
ont pu être dénaturées. Je viens de les rétablir dans leur plus exacte vérité en ce qui concerne la part que j'y ai prise ; obligé par mon état d'exécuter les ordres qui m'étaient donnés par l'autorité supérieure , j'ai fait tout pour en adoucir la rigueur, lorsqu'il m'était impossible d'en suspendre ou d'en arrêter les effets. Ce grand devoir que j'avais à remplir m'imposait la double obligation de concilier le respect le plus profond, les soins les plus étendus, la circonspection la plus délicate, avec un ministère rigoureux , et je n'ai rien négligé pour y parvenir. Si le Saint-Père n'a point effacé de son souvenir les principales circonstances de ces cruels moments, Sa Sainteté se rappellera également la conduite que j'ai observée et les marques d'intérêt qu'elle a bien voulu m'accorder en différentes occasions. Les précautions ont été sévères , mais qu*on se rappelle combien le danger était imminent ; que l'on réfléchisse surtout à l'immense responsabilité qui pesait sur ma tête , et à la certitude que j'avais d'être jugé moins par la sagesse de mes mesures que par leur succès.
» Depuis dix-sept ans que je suis officier général de gendarmerie, mon caractère est trop connu en France, en Italie et en Allemagne, par les missions et les organisations dont j'ai été chargé , pour ne point chercher à conserver intacte la réputation que j'y ai acquise par trentecinq ans effectifs de bons services et onze campagnes. Mon honneur est l'héritage le plus précieux que je puisse transmettre à ma nombreuse famille ; je le lui remettrai, j'ose le dire, dans toute son intégrité. Elle, et tous les amis de qui j'ai l'avantage d'être bien connu, savent déjà que, si j'ai dû prendre un rôle dans le triste événement dont je viens de donner une relation fidèle , ce n'a point été par le choix de ma volonté, mais par le hasard de ma position.
Paris, le 12 septembre 1814.
Le lieutenant général des armées du Roi,
Baron Radet.
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