‹ Œuvres complètes du cardinal B. PaccaChapitre 72 sur 142 · TROISIÈME PARTIR. — DOCUMENTS · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIR. — DOCUMENTS

la veille, sur la route près du relais de Moiitarone, et qu'il craignait qu'il n'y en eût quelques-unes entre Sienne et Florence de celles qui rôdaient dans le Casentino. Craignant pour la personne du pape, celle du cardinal et leur suite, je pris les mesures que je crus les plus efficaces pour parer à tous les événements.

Le pape était fatigué et souffrant ; nous descendîmes à la meilleure auberge dePoggibonzi, où Sa Sainteté pria, déjeuna et se reposa environ trois heures. Après mes ordres donnés et mon service établi, je fus me reposer deux heures. Nous nous levâmes pour déjeuner; nous étions à table lorsque le camérier du Saint-Père, n -i voyageaitsur le siège de la seconde voiture, vint nous faire part de ce qu'avait dit Sa Sainteté, en s'applaudissant de nos soins et de notre complaisance extrême pour elle. Je passai près du Saint-Père pour m'informer de son état et prendre ses ordres sur notre départ. Sa Sainteté daigna me témoigner elle-même sa satisfaction, me promettre sur ma demande l'honneur de l'accompagner à son retour à Rome, et me dit qu'elle continuerait la route quand je voudrais. Je fis tout préparer. Le Saint-Père nous donna sa bénédiction, ainsi qu'aux gens de sa maison ; je lui donnai le bras pour descendre l'escalier et monter en voiture sous le hangar, à l'entrée intérieure de l'auberge. Nous sortons et descendons la grande rue assez étroite et d'une descente rapide , une foule immense remplissait les rues, les fenêtres , les portes et les issues ; il y en avait aux clochers et sur les toits. Le Saint-Père lui donna sa bénédiction. Nous arrivons au pont, et nous voyons un rassemblement considérable sur la route, dans les champs, les clos et les chemins vicinaux, par où on accourait en foule de toutes parts. J'estime avoir vu environ trois mille personnes, dont plus des trois quarts étaient du sexe féminin.

Gomme le pont de Poggibonzi décrit, à cause de la route, un angle en y montant et un en descendant, je dois faire observer que,lasortie de ce pont étant obstruée par la foule, les postillons ne purent, avec leurs six chevaux, prendre en devant un tour assez considérable pour maintenir la voiture sur le milieu du pavé de l'extrémité du pont ; il en résulta que, tournant trop court, la voiture donna du côté gauche contre l'angle du pont, les chevaux firent force, l'essieu cassa net entre le train et la partie intérieure du moyeu de la grande roue droite, et la voiture versa. Par cette chute je fus jeté du haut du siège, je me foulai le poignet et me fis, je ne sais comment, une forte contusion à la jambe droite , dont je porte encore les marques. Cependant, plus inquiet de la chute de Sa Sainteté que de la mienne, je me relevai avec effort ; je me portai vers la voiture que l'on relevait et dont on sortait le pape et le cardinal. Mon

premier soin fut de demander à Sa Sainteté si elle n'avait pas de mal î « Aucun, me dit-elle, ni Son Éminence. Seulement je crois que je vous ai « cassé quelque chose dans une petite poche de côté de la voiture. » Rassuré par cette réponse, je ne perdis pas de temps, je me portai & celle qui nous suivait et qui était restée sur le pont ; j'invitai l'abbé Pacca et le prélat Dorla à descendre pour faire place au pape et au cardinal. Ce prélat me fit quelques objections ; j'insistai d'une manière pressante, et ces messieurs descendirent. Alors je suppliai Sa Sainteté et Son Eminence de monter ; lorsqu'elles furent placées je montai moi-même sur le siège à côté du camérier; j'ordonnai au maréchal des logis Cardini de faire reconduire ma voiture à la poste pour y être raccommodée, d'y en prendre une autre pour ces deux messieurs et de venir nous rejoindre en toute hâte.

Au moment de partir , la foule, qui s'était beaucoup augmentée, obstruait tout le passage ; quelques efforts que fissent les gendarmes, ils ne purent nous faire place, tant la foule était immense: un moyen simple nous procura ce que nous ne pouvions obtenir de la force ; de toutes parts j'entendais dire , quoique très-confusément : « Très-Saint-Père, « donnez-nous votre sainte bénédiction. » Je saisis cette circonstance pour demander au pape de remplir ce vœu ; je criai de toute ma voix : « A genoux, à genoux, le Saint-Père va donner sa bénédiction. » Mais j'avais soin de chercher à dégager nos devants en criant : « Passez à « droite, » et en indiquant par un signe du bras le lieu où il fallait se porter. Secondé par la gendarmerie, je parvins à faire agenouiller la foule où je voulais ; alors je criai ; « Silence ! » et suppliai Sa Sainteté de bénir cette foule , ce qu'elle daigna faire en lui disant : « Courage et (( prière, mes enfants. » Voyant devant nous le chemin assez dégagé, je profitai du moment où le Saint-Père donnait sa bénédiction pour ordonner aux postillons de fouetter et partir; ce qui fut exécuté. Nous allions très-vite, quoique en montant assez rapidement ; la multitude nous suivit en courant, jusqu'à ce que, désespérant de nous rejoindre, elle s'arrêta et s'en retourna.

Parvenus à environ deux à trois milles du pont, et ne voyant personne qui nous suivît , nous ralentîmes notre marche et attendîmes la seconde voiture, qui nous rejoignit peu après, et nous continuâmes notre route.

Arrivés à San-Casciano , une foule considérable de personnes nous y attendait. Nous traversâmes la ville au pas à travers la multitude, et ce ne fut pas sans peine que nous parvînmes à nous dégager ; mais les bénédictions du Saint-Père nous favorisaient et arrêtaient ensuite tous

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