MINISTÈRE DES CULTES
*""-- — .^ — ^^^ Paris, 19 août 1811.
« Monsieur le Cardinal,
(( Vous avez demandé à Sa Majesté la permission de vous rendre a à Savone. Sa Majesté m'a ordonné de vous communiquer les in^- (( structions données aux évêques , et de vous faire entendre que , si « vous êtes d'avis que le pape doit accommoder les affaires, elle vous « autorise à entreprendre le voyage , et vous pouvez partir sur-le- « champ.
« Je vous ai fait cette communication, et vous m'avez protesté que (( votre sentiment est que le pape doit s'y prêter pour le bien de l'E- « glise , et que vous ferez auprès de Sa Sainteté tout ce qui dépendra « de vous pour l'y déterminer.
« Sa Majesté désire qu'arrivé à Savone vous n'écriviez à personne, « et que vous ne soyez auprès du pape le canal d'aucune affaire.
« Si le pape adhère au décret du concile , vous pouvez rester à « Savone pour le conseiller dans d'autres affaires. Sa Majesté conserve « les mêmes intentions qu'elle manifesta à la première députation , « c'est-à-dire de procurer au pape tous les moyens de soutenir sa « dignité et de gouverner l'Eglise catholique. Si le pape refuse de (( donner son approbation , vous retournerez aussitôt à Paris.
« Je prie Votre Eminence d'agréer l'assurance de ma haute consiT. « dération,
« Comte Bigot de Préameneu *. »
* Cette lettre fut remise au cardinal Consalvi par Mgr Valle,
SlO MÉMOIRES SUR LE PONTIFICAT DE PIE VII.
Aux cinq cardinaux députés à Savone se joignit Mgr Bertazzoli , archevêque d'Edesse et aumônier du pape , que l'on avait fait venir d'Italie quelque temps auparavant. Cette députation inspira les plus vives inquiétudes aux bons catholiques , et surtout à ceux qui connaissaient le caractère du pape. Cependant le repentir qu'il avait fait éclater après le départ de la première députation faisait espérer à quelques-uns qu'il déploierait plus d'énergie , qu'il rejetterait avec mépris le décret du concile , œuvre de l'hypocrisie et de l'astuce , et qu'il récuserait les cardinaux députés par l'empereur, soit parce qu'ils ne représentaient qu'une faible fraction du sacré collège , soit parce qu'il n'appartient pas à un plaideur de choisir l'avocat de la partie adverse.
La caravane sacrée arriva à Savone au commencement de septembre. Je ne connais pas les détails des négociations, mais j'appris à Fontainebleau que le cardinal Roverella fut le principal instigateur des déplorables résolutions du Saint-Père. Aurèle Roverella, issu d'une illustre famille de Césène , était venu à Rome , encore jeune , pour étudier le droit. Après l'avènement du cardinal Rracchi , son compatriote , à la papauté , il entreprit le cours de la prélature romaine , le parcourut rapidement sous la protection de Pie VI , qui le promut au cardinalat en 1794 , et le nomma peu de temps après prodataire. Roverella assista au conclave de Vienne , qui élut pour souverain pontife le cardinal Chiaramonti , également son compatriote. Il exerçait à cette époque une grande influence dans les affaires, et jouissait à Rome d'une bonne réputation. En 1808 , chassé de la capitale comme tous les cardinaux natifs du royaume d'Italie , il se retira à Ferrare, et vers la fin de 1809 il reçut l'ordre de se rendre à Paris comme tous ses collègues. Là , soit qu'il fût effrayé des rigueurs exercées contre le pape , les cardinaux et le clergé romain , soit qu'il se fût laissé séduire par les caresses et les démonstrations d'estime que lui prodiguaient les ministres de l'empereur, aliqidd humani passus est. Il professa dès lors les maximes de soumission et de condescendance aux ordres du gouvernement , et l'on ne peut dissimuler que c'est à lui qu'on doit principalement attribuer les actes inconsidérés des autres cardinaux pendant leur séjour à Paris.
Dans le cours de sa députation à Savone , il trompa ou plutôt il trahit la confiance de Pie VU , et arracha à ce pontife les concessiçns
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qui plus tard lui coûtèrent tant de larmes. Les cardinaux Joseph Doria et Dugnani , hommes pieux , mais d'un caractère faible et modeste , étaient soumis à Roverella , qui leur dictait ses ordres d'un ton de maître. De Bayanne, déjà octogénaire, influencé par les évêques courtisans de son pays , était à la dévotion du gouvernement , et Ruffo (Fabrice), qui s'était acquis un nom par sa science économique et par sa bravoure à la tête d'un corps d'insurgés ^ avouait ingénument qu'il n'était ni théologien ni canoniste. Pie VII, déjà enchaîné par la promesse faite à la première députation , entouré de cardinaux qui avaient solennellement promis de favoriser les desseins de son persécuteur, effrayé des maux innombrables qui allaient , lui disaiton , fondre sur l'Eglise à la suite de son refus, Pie VII finit par succomber aux instances dont on l'assiégeait , consentit à l'expédition des bulles des évêques nommés, approuva et confirma le décret du concile , par un bref rapporté dans les Fragments de l'archevêque de Tours.
Dans ce bref, dont Roverella fut le rédacteur, non-seulement le pape ratifie le décret du prétendu concile, mais il s'en réjouit comme d'un heureux événement, le reconnaît comme l'expression de sa volonté et de ses intentions, l'approuve et le reçoit comme un nouveau gage du dévouement filial de l'Église gallicane à la chaire de Pierre. Le bref fait mention particulière de la clause additionnelle du concordat, que le pape avait constamment rejetée jusqu'alors. Si je n'avais lu moi-même la minute de ce bref parmi les papiers que le pape me remit à Fontainebleau , je n'aurais jamais pu croire à son existence. Comment supposer en effet que Roverella eût osé formuler un bref, dans lequel le pape déclarait signer avec joie la destruction d'une des plus belles prérogatives du Saint-Siège , et donnait aux évêques, conseillers de cette mesure, des éloges plus magnifiques que ceux donnés par l'immortel Pie VI aux illustres évêques de France qui, parleur courage héroïque dans les assemblées nationales, avaient mérité le titre de confesseurs de la foi ? Comment Roverella n'avaitil pas senti qu'il mettait le pape en contradiction avec lui-même dans la transmission du droit de confirmer aux métropolitains, six mois après son refus d'expédier les bulles d'institution? Car, ou le sujet présenté était digne d'être confirmé, ou il en était indigne ; dans le premier cas, le pape n'aurait jamais refusé une bulle d'institution en
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temps de paix, lorsque la bonne harmonie aurait régné entre les deux puissances; et, dans le second cas, le Saint-Père pouvait-il, contre le cri de sa conscience, permettre aux métropolitains d'accorder l'institution en son nom? Qui per alium facit, per se ipsum facere videtur {de reg. juris) . Quelle différence entre ce bref absurde et la lettre si belle, si énergique, que Pie VII, livré à sa propre sagesse, écrivit au cardinal Caprarale 26 août 1809 !
Les députés envoyèrent aussitôt à Paris, par voie télégraphique, la nouvelle du triomphe qu'ils venaient de remporter sur l'Église romaine ; et comme ils nourrissaient l'espoir de retourner bientôt en France pour jouir des fruits de leur victoire, tout à coup ils apprirent que l'empereur refusait d'accepter le bref, et quelque temps après ils durent revenir à Paris. Quatre d'entre eux, partis de Savone aussitôt après la signature du bref, reçurent à Turin l'ordre de retourner auprès du pape, pour lui faire de nouvelles demandes qui furent rejetées. On affecta de répandre le bruit que Napoléon n'avait pas voulu accepter le bref, parce qu'on y donnait à l'Église romaine l'épithète de mère et maîtresse de toutes les autres Eglises, et parce qu'on exigeait des archevêques ou évêques autorisés à donner l'institution canonique, après l'expiration des six mois, de déclarer expressément qu'ils la conféraient au nom du pape. Pour moi, je pense que ce ne furent point là les vrais motifs du refus de Napoléon. Tous les actes, tous les monuments de l'Église gallicane attestent qu'elle a toujours reconnu dans l'Église romaine les qualités de mère et maîtresse de toutes les autres Églises; les deux lumières du clergé gallican, Hincmar, archevêque de Reims, au IX^ siècle, et l'illustre Bossuet, au XVII*' siècle, nous en fournissent dans leurs écrits des preuves irréfragables. Or on sait que Napoléon , toujours à cheval sur les quatre articles, affectait de ne jamais s'écarter des maximes du clergé de France. Peu lui importait la condition imposée aux évêques dans l'exercice que leur conférait le bref , puisqu'il avait atteint son but principal, celui de briser entre les mains des souverains pontifes la seule arme qui leur restait pour combattre la rébellion de certaines Églises. Les refus de Napoléon avaient donc une autre cause qui me paraît facile à deviner. Bonaparte venait sans doute de faire un pas immense vers l'accomplissement de ses desseins ; mais il avait encore plusieurs degrés à franchir et de grandes difficultés à vaincre.
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La plus grande, sans contredit, était d'obtenir de Pie VII et du sacré collège leur consentement au nouvel ordre de choses, et de faire du pape un citoyen français. Or l'acceptation du bref pouvait l'éloigner au lieu de le rapprocher de ce but important, parce qu'elle l'aurait obligé, en vertu des promesses solennelles faites par la députation, de rendre la hberté au pape, ou du moins d'adoucir les rigueurs de sa prison, de rappeler auprès de sa personne les membres dispersés du sacré collège, et de le laisser librement communiquer avec l'univers catholique : toutes choses qui devaient rendre les négociations plus difficiles à l'avenir, et donner au pape le temps et les moyens de se fortifier contre de nouvelles attaques. Napoléon crut donc qu'il valait mieux prolonger le système d'oppression qu'il suivait vis-à-vis du pape, bien sûr de triompher un jour de toutes ses résistances, en l'entourant des évêques et cardinaux qui lui avaient déjà livré avec tant de succès de si terribles assauts. Voilà, je pense, le motif qui détermina Bonaparte à refuser le bref du pape. Pendant l'hiver et le printemps de 1812, Napoléon, occupé des préparatifs de la mémora-^ ble expédition de Russie, laissa le , Saint-Père respirer tranquillement dans sa prison. Mais le 9 juin, vers les sept heures du soir, on lui signifia l'ordre de son départ pour la France, et on l'enleva à dix heures, après l'avoir forcé de se déguiser. Il voyagea seul jusqu'à Stupinis, près de Turin, oij l'on fit entrer dans la voiture Mgr Bertazzoli, qui ne le quitta plus. Après une course aussi longue que rapide, dans les heures les plus brûlantes de la journée, le pape arriva au Mont-Cenis vers minuit; le lecteur sait le reste, mais il n'est pas hors de propos de le lui rappeler. Le pape tomba si dangereusement malade que les officiers qui l'escortaient crurent devoir en informer le gouvernement do Turin, et demander s'ils devaient suspendre ou poursuivre le voyage. On leur répondit qu'ils n'avaient qu'à suivre leurs instructions. Le H, on administra le saint viatique au Saint-Père; la maladie avait pris un caractère plus grave. Le soir même, le pape fut jeté dans sa voiture, et on le traîna jour et nuit jusqu'à Fontainebleau, où il arriva le 20 juin. Pendant les quatre jours et les quatre nuits de ce voyage, le pape ne put jamais obtenir la permission de descendre de voiture ; lorsqu'il avait besoin de prendre quelque nourriture, on s'arrêtait dans les lieux les moins populeux, et on faisait entrer la voiture dans la remise de la poste. A son arrivée à Fontainebleau, le concierifiî
ne voulut point lui ouvrir les appartements, parce qu'il n'avait encore reçu aucun ordre de Paris, et il le conduisit dans son propre logement, à quelque distance du château. Peu d'heures après, l'ordre arriva de disposer les appartements pour Sa Sainteté, qui reçut presque en même temps la visite de quelques ministres de l'empereur. Le gouvernement allégua pour prétexte de la translation subite du pape la crainte que les Anglais, qui croisaient dans la Méditerranée, no voulussent tenter une descente soudaine sur Savone pour s'emparer du Saint-Père et lui rendre la liberté i ; mais le but véritable de Bonaparte était de rapprocher Pie VII de Paris pour l'entourer de ses agents, et le faire consentir, à tout prix, aux demandes qu'il se proposait de lui faire.
Ce qui est plus difficile à expliquer, c'est la manière rapide et violente avec laquelle on fit voyager le pape , qui ne dut la vie qu'à une protection toute spéciale du Ciel. On ne peut supposer que celui qui avait déjà obtenu tant de concessions de Pie VII , et qui se voyait sur le point d'en obtenir de plus grandes encore, pût être intéressé à une mort qui , au fait , serait venue déconcerter tous ses projets. Ces violences n'avaient donc d'autre but que d'exténuer ce vénérable vieillard, d'affaiblir son esprit, éteindre le reste de son énergie, et parvenir ainsi à lasser son héroïque patience. Le pape arriva en effet à Fontainebleau dans un état à faire craindre pour ses jours, et pendant plusieurs semaines on le vit gisant sur un lit de douleurs. Les cardinaux ronges et les évêques français qui avaient la confiance de l'empereur vinrent aussitôt le visiter; quelques appartements furent même réservés à ceux qui venaient coucher de Paris à Fontainebleau. Ces cardinaux et ces prélats , qui seuls avaient lapermission d'approcher Sa Sainteté, travaillaient à disposer le pape à. de nouvelles négociations , et à le préparer aux grands sacrifices qu'on devait bientôt exiger de lui. Les couleurs ne leur manquaient pas pour assombrir les tableaux dont ils fatiguaient l'imagination de ce vieillard épuisé ; tantôt c'était l'Église catholique sans communication avec son premier pasteur , sans centre d'unité , et pour ainsi dire veuve de son père ; tantôt c'était l'Eglise romaine , presque entièrement privée de son vénérable clergé, chose jusqu'alors inouïe; sans compter tant d'autres
t Histoire de l'ambassade dans le grand-duché de Varsovie en 1812,