‹ Œuvres complètes du cardinal B. PaccaChapitre 97 sur 142 · QUATRIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE

Eglises qui depuis plusieurs années gémissaient dans la viduité. Ils lui dépeignaient ensuite les conséquences funestes de la prolongation de cet état ; l'affaiblissement de la foi , le relâchement des liens qui unissaient les Eglises au centre de l'unité , l'anarchie qui finirait par enfanter quelque schisme déplorable ; enfin ils lui montraient le monstre de la philosophie , que Napoléon avait eu tant de peine à museler, déjà prêt à relever sa tête hideuse. Après avoir effrayé son esprit , ils cherchaient à émouvoir, à toucher son cœur ; ils lui rappelaient la dure captivité de tant de cardinaux et de prélats , les souffrances de tant d'ecclésiastiques traînés de ville en ville , de prison en prison , et tant d'autres maux qui semblaient lui crier d'en venir à une prompte réconciliation avec l'empereur. Il n'en fallait pas tant pour ébranler un pontife abattu par les souffrances , et dont l'affaiblissement d'esprit et de corps était à son comble.

Il y avait cinq mois que le Saint-Père était détenu à Fontainebleau, lorsque Napoléon apporta lui-même à Paris la nouvelle de sa défaite. Occupé à réparer, avec son incroyable activité, ce désastre épouvantable, obligé de donner une nouvelle et dernière jmpulsion à la France, il sentit combien lui serait favorable une réconciliation vraie ou du moins apparente avec le Saint-Siège ; car il n'ignorait point que sa conduite envers le Saint-Père lui avait aliéné l'esprit des bons catholiques , bien plus nombreux en France qu'on ne le pense communément. D'un autre côté, les princes d'Allemagne, impatients de sa domination, quoique peu soucieux en général des droits du Saint-Siège, que quelques-uns foulaient aux pieds d'une manière plus indigne que le gouvernement français, cherchaient néanmoins à profiter des bruits répandus sur la persécution du pape, pour allumer dans le cœur de leurs sujets catholiques l'indignation et la haine la plus violente contre Bonaparte. Celui-ci se hâta donc de renouer les négociations avec le Saint-Père pour obtenir son adhésion aux demandes que lui avaient déjà présentées les évêques de la première députation à Savone. Il profita du renouvellement de l'année (1813) pour envoyer à Fontainebleau un chambellan complimenter Pie VII et lui demander des nouvelles de sa santé. Cet acte de courtoisie obligea le Saint- Père d'envoyer une personne de sa cour à Paris pour remercier l'empereur. Le choix tomba sur le cardinal Joseph Doria , ancien nonce près la cour de France , et dont la personne était agréable à

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Napoléon. Il fut convenu que les négociations seraient incessamment reprises , et l'empereur choisit pour son négociateur Mgr Duvoisin , évêque de Nantes, champion redoutable, auquel le pape ne pouvait alors opposer son égal. Jean-Baptiste Duvoisin jouissait , comme je l'ai déjà dit, de toute la confiance de l'empereur ; il avait tout à attendre de son maître , si le succès couronnait ses efforts , et rien à craindre s'il échouait. Nul ne réunissait à un plus haut degré les qualités qui forment un habile négociateur. Ancien docteur et professeur deSorbonne, il avait publié plusieurs ouvrages remarquables en faveur de la religion , et s'était acquis dès sa jeunesse une grande réputation de science , surtout en matières religieuses. Nommé plus tard promoteur de l'officialité de Paris , ensuite vicaire général de Laon, il avait acquis autant d'expérience que d'habileté dans le maniement des affaires. La fréquentation de la cour lui avait donné en outre ces manières insinuantes , ces formes diplomatiques, qui assurent ordinairement le succès des négociations politiques. Il suivit de près le retour du cardinal Doria à Fontainebleau , et présenta au pape un écrit qui contenait la série des demandes que le pape me communiqua à mon arrivée dans cette ville. On ouvrit alors les négociations, auxquelles assistèrent, je pense , l'archevêque de Tours, l'évêque de Trêves , celui d'Evreux , et les quatre cardinaux Doria , Dugnani, Ruffo (Fabrice) et de Bayanne, ainsi que Mgr Bertazzoli, qui tous alors habitaient le château de Fontainebleau.

Je n'ai pu connaître les détails de ces conférences ; je sais seulement qu'un des chefs des bureaux de la police, écrivant alors à l'ecclésiastique nommé à l'évêché de Metz, qui , au mépris des brefs du pape , administrait cette église en qualité de vicaire capitulaire , lui annonçait que bientôt il recevrait l'institution canonique, et répétait plusieurs fois ces paroles : « Oh ! si vous saviez ! si vous saviez ! » Lorsque les meneurs de cette intrigue virent le pape chancelant et près de succomber, ils voulurent laisser à l'em pereur la gloire du triomphe. Ce dernier, qui était instruit jour par jour des progrès des conférences, arriva tout à coup dans la soirée du 19 janvier à Fontainebleau, accompagné de Marie-Louise. Il entra inopinément chez le pape , et le trouva entouré des cardinaux et des évêques déjà nommés, qui se retirèrent sur-le-champ. Alors Napoléon courut vers le pape, le serra dans ses bras, lui donna un baiser et le combla de

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marques d'amitié. Le Saint-Père fut charmé de ces démonstrations amicales, et osa même en raconter les détails à un de ses serviteurs, preuve douloureuse de l'état de faiblesse morale dans laquelle il était tombé au moment où l'empereur venait lui livrer un dernier assaut. Les conférences entre le pape et l'empereur durèrent plusieurs'jours. Les divers détails que l'on a publiés en France sur ces négociations sont dénués de fondement. L'illustre auteur de l'ouvrage intitulé : De Bonaparte et des Bourbons, a écrit que Napoléon , dans un accès de colère, osa frapper le pape et le tramer par les cheveux. Je puis certifier que Pie VII , plusieurs fois interrogé sur cette particularité, répondit toujours que ce fait était faux ; il donna seulement à entendre que Napoléon lui avait parlé avec hauteur et mépris , jusqu'à le traiter d'ignorant en matières ecclésiastiques. Ce fut dans la soirée du 25 janvier que tout fut consommé. On ne connaît pas les circonstances qui accompagnèrent la conclusion de ce malheureux traité ; tout ce qu'on sait, c'est que, dans la dernière conférence, le pape, pressé vivement de conclure, persécuté par les violences de l'empereur, se tourna tout agité vers les cardinaux présents pour les consulter des yeux ; qu'un d'entre eux baissa alors la tête, et lui fit comprendre d'une manière significative qu'il fallait se résigner ; que , dans ce moment cruel , Pie VII , sur l'assurance qu'on ne lui présentaft que des articles préliminaires qui resteraient secrets , signa enfin , en donnant les marques les moins équivoques de l'oppression et de la violence dont il était la victime. Après la conclusion du traité, l'empereur donna des ordres pour rappeler les cardinaux déportés ou détenus dans les prisons ; mais , lorsqu'il fut question de ma mise en liberté , le pape éprouva la plus vive résistance; ce fut, selon ses propres expressions, une vraie bataille. L'empereur ne cessait de répéter : « Pacca est mon ennemi. » Il céda enfin, en disant qu'il ne savait pas faire les choses à demi, et il expédia un courrier à Turin pour porter l'ordre immédiat de ma mise en liberté.

Le lendemain, l'empereur fit présent aux cardinaux Doria et Ruffo, et à Mgr Bertazzoli , d'une tabatière en or , ornée de son portrait et entourée de gros brillants. Les deux premiers furent nommés officiers de la Légion-d' Honneur , et le dernier, chevalier de la Couronne de Fer ; mais il fut assez prudent pour ne pas montrer sa décoration.

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Il vendit même la tabatière , et disposa du prix en faveur d'un établissement religieux. Le chapelain du cardinal Doria , qui avait servi de secrétaire , fut gratifié d'une bague enrichie d'un solitaire , et les domestiques de Sa Sainteté reçurent de l'argent. Napoléon fit aussitôt publier la conclusion du concordat , et ordonna qu'un Te Deum serait chanté dans toutes les églises en réjouissance de cet événement.

Pendant le temps du séjour de l'empereur à Fontainebleau, le pape cacha soigneusement l'amertume de sa douleur ; mais à peine fut-il parti qu'il tomba dans une profonde mélancolie ; et lorsqu'à la suite de ses entretiens avec les cardinaux noirs^ et particulièrement avec le cardinal de Pietro , il eut envisagé les conséquences funestes que pourraient avoir ses concessions, son âme fut brisée de repentir et de douleur. Il se crut même indigne de célébrer le saint sacrifice, et ce ne fut que quelque temps après qu'il put se décider, sur les instances d'un pieux et savant cardinal, à s'approcher de nouveau de l'autel. Il ne dissimula pas même aux autres cardinaux et aux évêques français le motif de la privation qu'il s'était imposée. Ce fut alors que Napoléon, dans la crainte que le pape ne révoquât ses concessions, viola sa pa-^ rôle, publia les articles du concordat, et les fit communiquer solennellement au sénat par son archichancelier, Cambacérès.

Nous avons déjà dit que la publication de ces articles affligea profondément la piété des bons catholiques, et fut un véritable triomphe pour les philosophes et les jansénistes. Le pape , qui ne les avait signés que dans l'espérance qu'ils resteraient secrets, entendant jusque dans sa prison le retentissement de la désapprobation générale, tomba dans tet excès de tristesse et de douleur dont je viens de parler. Cependant les rigueurs de sa prison étaient adoucies ; les fidèles venaient en foule entendre sa messe ; ils étaient même admis au baisement des pieds dans une pièce voisine de la chapelle. Le concours fut immense pendant plus de deux mois ; les bons catholiques accouraient de toutes parts, et plusieurs voulaient avoir la consolation de recevoir le pain de vie de la main de Sa Sainteté. Il était impossible de ne pas se sentir ému jusqu'au fond des entrailles à ce religieux et touchant spectacle, qui dut sans doute contribuer à réveiller dans les cœurs des Français l'antique foi de leurs pères.

Bientôt arrivèrent les évêques de France et d'Italie , appelés par

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