Oeuvres complètes du comte Alfred de Vigny La veillée de Vincennes souvenirs de servitude militaire
Je me souviens encore de la conslernation que cette histoire* jeta dans mon âme; ce fut peut-être là le principe de ma lente guérison pour cette.maladie de l’enthousiasme militaire. Je me sentis tout à
i. Lauretle eu le Cachet rouge.
coup humilié de courir des chances de crime, et de me trouver à la main un
sabre d’Esclave au lieu d’une épée de
Chevalier. Bien d’autres faits pareils vinrent à ma connaissance, qui flétrissaient à mes yeux cette noble espèce d’hommes que je n’aurais voulu voir consacrée qu’à la défense de la patrie.
Ainsi, à l’époque de la Terretir, il arriva qu’un autre capitaine de vaisseau reçut, comme toute la marine, l’ordre monstrueux du Comité de salut public de fusiller les prisonniers de guerre ; il eut le malheur de prendre un bâtiment anglais.
et le malheur plus grand d'obéir à l'ordre du gouvernement. Revenu à terre, il rendit compte de sa honteuse exécution, se retira du service, et mourut de chagrin en peu de temps. Ce capitaine commandait la Boudeuse, frégate, qui, la première, lit le tour du monde sous les ordres de M. de Bougainville, mon parent. Ce grand navigateur en pleura, pour l’honneur de son vieux vaisseau.
Ne viendra-t-elle jamais, la loi qui, dans de telles circonstances, mettra d’accord le Devoir et la Conscience? La voix publique a-t-elle tort quand elle s’élève
d’âge en âge pour absoudre et pour honorer la désobéissance du vicomte d’Orte, qui répondit à Charles IX lui ordonnant d’étendre a Dax la Saint- Barthélemy parisienne :
« Sire, j’ai communiqué le comman- » dement de Votre Majesté à ses fidèles
» habitants et gens de guerre; je n’ai
> trouvé que bons citoyens et braves
» soldats, et pas un bourreau. »
Et s’il eut raison de refuser l’obéissance, comment vivons-nous sous des lois que
nous trouvons raisonnables de donner la mort a qui refuserait cette même obéis-
sance aveugle? Nous admirons le l ibre
ar bitre et nous le tu ons; l’absurde ne
peut régner ainsi longtemps. Il faudra
bien que Ton en vienne à régler les circonstances où la délibération sera permise à
l’homme armé et jusqu’à quel rang sera
laissée libre l’intelligence, et avec elle l’exercice de la Conscience et de la Justice... Il faudra bien un jour sortir de là.
Je ne me dissimule point que c’est là une question d’une extrême difficulté, et qui touche à la base même de toute discipline. Loin de vouloir affaiblir cette disci-
pline, je pense qu’elle a besoin d’être
corroborée sur beaucoup de points parmi nous, et que, devant l'ennemi, les lois ne peuvent être trop draconiennes.
Quand l'armée tourne sa poitrine de fer du côté de l’étranger, qu'elle marche et agisse comme un seul homme, cela doit être; mais lorsqu'elle s'est retournée et qu'elle n'a plus devant elle que la mèrepatrie, il est bon qu’alors, du moins, elle trouve des lois prévoyantes qui lui permettent d’avoir des entrailles filiales. 11 est à souhaiter que des limites immuables soient posées une fois pour toujours a ces ordres absolus donnés aux Armées par le
souverain Pouvoir, si souvent tombé en
indignes mains, dans notre histoire.
. > Qu’il ne soit jamais possible à quelques
aventuriers, parvenus à la Dictature, de
transformer en assassins quatre cent mille
hommes d’honneur, par une loi d’un jour
comme leur règne.
Souvent, il est vrai, je vis, dans les coutumes du service, que, grâce peutêtre h l’incurie française et à la facile bonhomie de notre caractère, comme compensation, et tout à côté de cette misère de la Servitude militaire, il régnait dans les Armées une sorte de liberté
d’esprit qui adoucissait^ J^umiliation de l’obéissance passive; et, remarquant
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dans tout homme de guerre quelque chose d’ouvert et de noblement dégagé, je pensai, que cela venait d’une âme reposée et soulagée du poids énorme de la responsabilité. J’étais fort enfant alors, et j’éprouvai peu à peu que ce sentiment allégeait ma conscience; il me sembla voir dans chaque général en chef une sorte de Moïse, qui devait seul rendre ses terribles comptes à Dieu, après avoir dit aux fils de Lévi : « Passez et repassez au travers du camp ; que chacun tue son frère, son
fils, son ami et celui qui lui est le plus proche. » Et il y eut vingt-trois mille hommes de tués, dit l’Exode, ch. xxxii,
' v. 27 ; car je savais la Bible par cœur, et ce