‹ Œuvres complètes du comte Alfred de Vigny La veillée de Vincennes souvenirs de servitude militaireChapitre 2 sur 16 · livre et moi étions tellement inséparables · texte numérisé non relu

livre et moi étions tellement inséparables

que dans les plus longues marches il me

suivait toujours. On voit quelle fut la première consolation qu’il me donna. Je pensai qu’il faudrait que j’eusse bien du malheur pour qu’un de mes Moïses galonnés d’or m’ordonnât de tuer toute ma famille; et, en effet, cela ne m’arriva pas, comme je l’avais fort sagement con-

jecturé. Je pensai aussi que, quand

môme régnerait sur la terre l’impraticable paix de l’abbé de Saint-Pierre, et quand lui-méme serait chargé de régulariser cette liberté et cette égalité universelles, il lui faudrait pour cette œuvre quelques régiments de Lévites à qui il pût dire de ceindre l’épée, à qui leur soumission attirerait la bénédiction du Seigneur. Je cherchais ainsi à capituler avec les monstrueuses résignations de Y obéissance passive, en considérant à quelle source elle remontait, et comme tout ordre social semblait appuyé sur l’obéissance; mais il me fallut bien des

raisonnements et bien des paradoxes j pour parvenir a lui faire prendre quelque place dans mon âme. J’aimais fort k l’infliger et peu à la subir; je la trouvais admirablement sage sous mes pieds, mais absurde sur ma tête. J’ai vu depuis bien

des hommes raisonner ainsi, qui n’avaient

pas l’excuse que j’avais alors : j’étais un

Lévite de seize ans.

Je n’avais pas alors étendu mes regards sur la pairie entière de notre France, et sur cette autre patrie qui l’entoure, l’Europe; et de là sur la patrie de l’humanité, le globe, qui devient heureusement

plus petit chaque jour, resserré dans la main de la civilisation. Je ne pensai pas combien le cœur de l’homme de guerre serait plus léger encore dans sa poitrine, s’il sentait en lui deux hommes, dont l’un obéirait à l’autre; s’il savait qu’après son rôle tout rigoureux dans la guerre, il aurait droit à un rôle tout bienfaisant et non moins glorieux dans la paix; si, à un grade déterminé, il avait des droits d’élection ; si, après avoir été longtemps muet dans les camps, il avait sa voix

dans la Cité; s’il était exécuteur, dans

* l’une, des lois qu’il aurait faites dans

l’autre, et si, pour voiler le sang de l’épée, il avait la toge. Or, il n’est pas impossible que tout cela n’advienne un jour.

Nous sommes vraiment sans pitié de

vouloir qu’un homme soit assez fort pour répondre lui seul de cette nation armée qu’on lui met dans la main. C’est une

chose nuisible aux gouvernements mê-

mes; car l’organisation actuelle, qui suspend ainsi h un seul doigt toute cette chaîne électrique de l’obéissance passive, peut, dans tel cas donné, rendre par trop simple le renversement total d’un État. Telle révolution, à demi formée et recrutée.

n’aurait qu’à gagner un ministre de la guerre pour se compléter entièrement.

Tout le reste suivrait nécessairement,

d’après nos lois, sans que nul anneau se

pût soustraire à la commotion donnée d’en haut.

Non, j’en atteste les soulèvements de conscience de tout homme qui a vu couler ou fait couler le sang de ses concitoyens, ce n’est pas assez d’une seule tête pour porter un poids aussi lourd que celui de tant de meurtres; ce ne gérait pas trop d’autant de têtes qu’il y a de combattants. Pour être responsables de la

loi de sang qu’elles exécutent, il sérait juste qu’elles l’eussent au moins bien comprise. Mais les institutions meilleures, réclamées ici, ne seront elles-mêmes que très-passagères; car, encore une fois, les armées et la guerre n’auront qu’un temps; car, malgré les paroles d’un sophiste que j'ai combattu ailleurs, il n’est point vrai que, môme contre l’étranger, la guerre soit divine; il n’est

point vrai que la terre soit avide de sang .

La guerre est maudi te de Di eu e t des hommes mêmes qui la font et qui ont d’elle une secrète horreur, et la terre np

crie* au ciel que pour lui demander l’eau fraîche de ses fleuves et la rosée pure de ses nuées.

Ce n’est pas, du reste, dans la première jeunesse, toute donnée à l’action, que j’aurais pu me demander s’il n’y avait pas de pays modernes où l’homme de la guerre fût le même que l’homme de la paix, et non un homme séparé de la famille et placé comme son ennemi. Je n’examinais pas ce qu’il nous serait bon de prendre aux anciens sur ce point; beaucoup de projets d’une organisation plus sensée des armées ont été enfantés

inutilement. Bien loin d’en mettre aucun à exécution, ou seulement en lumière, il est probable que le Pouvoir, quel qu’il soit, s’en éloignera toujours de plus en plus, ayant intérêt à s’entourer de gladiateurs dans la lutte sans cesse menaçante; cependant l’idée se fera jour et prendra sa forme, comme fait tôt ou tard toute idée nécessaire.

Dans l’état actuel, que de bons senti-

ments à conserver qui pourraient s’élever encore par le sentiment d’une haute dignité personnelle! J’en ai recueilli bien des exemples dans ma mémoire; j’avais

autour de moi, prêts à me les fournir, d’innombrables amis intimes, si gaiement résignés à leur insouciante soumission, si libres d’esprit dans l'esclavage de leur corps, que cette insouciance me gagna un moment comme eux, et, avec elle, ce calme parfait du soldat et de l’officier, calme qui est précisément celui du cheval mesurant noblement son allure entre la bride et l’éperon, et fier de n’être nullement responsable. Qu’il me soit donc permis de donner, dans la simple histoire d’un brave homme et d’une famille de soldat que je ne fis qu’entrevoir, un

exemple, plus doux que le premier, de ces longues résignations de toute la vie, pleines d’honnêteté, de pudeur et de bon-

homie, très-communes dans notre armée, et dont la vue repose Tàme quand on vit en même temps, comme je le faisais, dans un monde élégant, d’où l’on descend avec plaisir pour étudier des mœurs plus naïves, tout arriérées qu’elles sont.

Telle qu’elle est, l’Armée est un bon

livre à ouvrir pour connaître l'humanité; on y apprend à mettre la main à tout, aux choses les plus basses comme aux plus élevées; les plus délicats et les plus riches

sont forcés de voir vivre de près la pauvreté et de vivre avec elle, de lui mesurerson gros pain et de luipesersa viande.

Sans l'armée, tel fils de grand seigneur ne soupçonnerait pas comment un soldat vit, grandit, engraisse toute l’année avec neuf sous par jour et une cruche d’eau fraîche, portant sur le dos un sac dont le contenant et le contenu coûtent

quarante francs a sa patrie.

Cette simplicité de mœurs, cette pauvreté insouciante et joyeuse de tant de jeunes gens, cette vigoureuse et saine existence, sans fausse politesse ni fausse sensi-

bilité, cette allure mâle donnée à tout, cette uniformité de sentiments imprimés par la discipline, sont des liens d’habitude grossiers, mais difficiles à rompre, et qui ne manquent pas d’un certain charme inconnu aux autres professions. J’ai vu des offi-

tiers' prendre cette existence en passion au point de ne pouvoir la quitter quelque temps sans ennui, même pour retrouver les plus élégantes et les plus chères coutumes de leur vie. — Les régiments sont des couvents d’hommes, mais des couvents nomades; partout ils portent leurs usages empreints de gravité, de

silence, de retenue. On y remplit bien les vœux de Pauvreté et d’Obéissance.

Le caractère de ces reclus est indélébile comme celui des moines, et jamais je n’ai revu l’uniforme d’un de mes régiments

sans un battement de cœur.

LES SCRUPULES D’HONNEUR D’üN SOLDAT

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