UNE BELLE SOIRÉE
Ici Thonnête Adjudant goûta un peu de son petit verre d’absinthe, en nous engageant à l’imiter, et, après avoir essuyé sa moustache blanche avec un mouchoir rouge et l’avoir tournée un instant dans ses gros doigts, il poursuivit ainsi :
— Si je savais faire des surprises, mon lieutenant, comme on en fait dans les livres, et faire attendre la fin d’une histoire en tenant la dragée haute aux auditeurs, et puis la faire goûter du bout des lèvres, et puis la relever, et puis la donner tout entière à manger, je trouverais
une manière nouvelle de vous dire la suite de ceci; mais je vais de fil en aiguille, tout simplement comme a été ma vie de jour en jour, et je vous dirai que depuis le jour où mon pauvre Michel était venu me voir ici à Yincennes et m Savait trouvé dans la position du premier rang, je mai-
gris d'une manière ridicule, parce que je n’entendis plus parler de notre petite famille de Montreuil, et que je vins a pen-
ser que Pierrette m'avait oublié tout à fait. Le régiment d’Auvergne était à Orléans depuis trois mois, et le mal du pavs commençait à m’y prendre. Je jaunissais h vue d’œil et je ne pouvais plus soutenir mon fusil. Mes cama r ades comipençaient a me prendre en grand mépris , comme on prend ici toute maladie, vous le savez.
II y en avait qui me dédaignaient parce
qu’ils me croyaient très-malade, d’autres parce qu’ils soutenaient que je faisais sem-
blant de l’être, et, dans ce dernier cas, il' ne me restait d’autre parti que de mourir pour prouver que je disais vrai, ne pouvant pas me rétablir tout à coup ni
être assez mal pour me coucher ; fâcheuse position.
Un jour, un officier de ma compagnie vint me trouver, et me dit :
— Mathurin, toi qui sais lire, lis un
peu cela.
Et il me conduisit sur la place de Jeanne d’Arc, place qui m’est chère, où je lus une grande affiche de spectacle sur laquelle on avait imprimé ceci :