‹ Œuvres complètes du comte Alfred de Vigny La veillée de Vincennes souvenirs de servitude militaireChapitre 12 sur 16 · PAR ORDRE · texte numérisé non relu

PAR ORDRE

« Lundi prochain, représentation ex- » traordinaire d’iRÈNE, pièce nouvelle de » M. de Voltaire, et de Rose et Colas, » par M. Sedaine, musique de M. de » Monsigny, au bénéfice de mademoiselle » Colombe, célèbre cantatrice de la Co- » médie-Italienne, laquelle paraîtra dans » la seconde pièce. Sa Majesté la Reine » a daigné promettre qu’elle honorerait le » spectacle de sa présence. »

— Eh bien, dis-je, mon capitaine,

qu’est-ce que cela peut me faire, ça?

— Tu es un bon sujet, me dit-il, tu es

beau garçon ; je te ferai poudrer et friser pour te donner un meilleur air, et tü seras placé en faction à la porte de la loge

de la Reine.

Ce qui fut dit fut fait. L’heure du spectacle venue, me voilà dans le corridor, en

grande tenue du régiment d’Auvergne, sur un tapis bleu, au milieu des guirlan-

des de fleurs en festons qu’on avait disposées partout, et des lis épanouis sur chaque marche des escaliers du théâtre. Le directeur courait de tous côtés avec un

air tout joyeux et agité. C’était un petit

homme gros et rouge, vêtu d’un habit de soie bleu de ciel, avec un jabot florissant et faisant la roue. Il s’agitait en tous sens,

et ne cessait de se mettre à la fenêtre en

disant :

— Ceci est de la livrée de madame la duchesse de Montmorency ; ceci, le coureur de M. le duc de Lauzun ; M. le prince de Guéménée vient d’arriver ; M. de mbesc vient après. Vous avez vu? vous savez? Quelle est bonne, la Reine! Que la Reine est bonne!

II passait et repassait effaré, cherchant

Grétry, et le rencontra nez à nez dans lé

corridor, précisément en face de moi.

— Dites-moi, monsieur Grétry, mon cher monsieur Grétry, dites-moi, je vous en supplie, s’il ne m’est pas possible de parler k cette célèbre cantatrice que vous m’amenez. Certainement il n’est pas permis à un ignare et non lettré comme moi d’élever le plus léger doute sur son talent, mais encore voudrais-je bien apprendre de vous qu’il n’y a pas à craindre que la Reine ne soit mécontente. On

n’a pas répété.

— Hé! hé! répondit Grétry d’un air de . , i persiflage, il m’est impossible de vous ré-

pondre là-dessus, mon cher monsieur; ce que je puis vous assurer, c’est que vous ne la verrez pas. Une actrice comme celle-là, monsieur, c’est une enfant gâtée. Mais vous la verrez quand elle entrera en scène. D’ailleurs, quand ce serait une autre que mademoiselle Colombe, qu’est-ce que cela vous fait?

— Comment, monsieur, moi, directeur du théâtre d’Orléans, je n’aurais pas le droit?... reprit-il en se gonflant les joues.

— Aucun droit, mon brave directeur,

dit Grélry. Eh! comment se fait-il que

vous doutiez un moment d’un talent dont Sedaine et moi avons répondu, poursuivit-il avec plus de sérieux.

Je fus bien aise d’entendre ce nom cité avec autorité, et je prêtai plus d’attention.

Le directeur, en hommaje qui savait son métier, voulait profiter de la circonstance.

— Mais oii me compte donc pour rien?

disait-il; mais de quoi ai-je l’air? J’ai

prêté mon théâtre avec un plaisir intini, trop heureux de voir l’auguste princesse qui...

— A propos, dit Gréti’y, vous savez

que je suis chargé de vous annoncer que

ce soir la Reine vous fera remettre une

somme égale à là moitié de la recette gé-

néralë.

Le directeur saluait avec une inclination profonde en reculant toujours, ce qui

prouvait lé plaisir que 'lui faisait cette

nouvelle.

— Fidoncl monsieur, fi donc! je ne parle pas de cela, malgré le respect avec lequel je recevrai cette faveur ; mais vous ne m’avez rien fait espërër qui vînt de v otre génie, et...

156 LA VEILLÉE DE VINCENNES — Vous savez aussi qu’il est question

de vous pour diriger la Comédie-Italienne

à Paris?

— Ah ! monsieur Grétry...

— On ne parle que de votre mérite à la cour ; tout le monde vous y aime beaucoup, et c’est pour cela que la Reine a voulu voir votre théâtre. Un directeur est l’âme de tout; de lui vient le génie des auteurs, celui des compositeurs, des acteurs, des décorateurs, des dessinateurs, des allumeurs et des balayeurs; c’est le principe et la fin de tout ; la Reine le sait

bien. Vous avez triplévos places, j’espère?

LA VEILLÉE DE VINCENNES 157 • ' — Mieux que cela , monsieur Grélry, elles sont à un louis ; je ne pouvais pas manquer de respect à la cour au point de les mettre à moins.

En ce moment même tout retentit d’un grand bruit de chevaux et de grands cris de joie, et la Reine entra si vite, que j’eus h peine le temps de présenter les armes, ainsi que la sentinelle placée devant moi.

De beaux seigneurs parfumés la suivaient, et une jeune femme, que je reconnus pour celle qui l’accompagnait à Montreuil.

Le spectacle commença tout de suite.

Le Kain et cinq autres acteùrs de la Co-

médie-Française étaient venus jouer là

tragédie d 'Irène, et je m’aperçus que cette tragédie allait toujours son train, parce que la Reine parlait et riait tout le temps

qu’elle dura. On n’applaudissait pas, par

respect pour elle, comme c'est l'usage

encore, je crois, à la cour. Mais quand

vint l’opéra comique, elle ne dit plus rien,

et personne ne souffla dans sa loge.

Tout d’un coup j’entendis une grande

voix de femme qui s’élevait de la scène

et qui me remua les entrailles ; je tremblai, et je fus forcé de m’appuyer sur mon

fusil. Il n'y avait qu’une voix comme

celle-là dans le monde, une voix venant du cœur et résonnant dans la poitrine comme une harpe, une voix de passion.

J’écoutai, en appliquant mon oreille contre la porte, et a travers le rideau de gaze de la petite lucarne de la .loge,

j’entrevis les comédiens et la pièce qu’ils jouaient; il y avait une petite personne qui chantait :

Il était un oiseau gris Comme un’ souris,

Qui, pour loger ses petits, Fit un p’tit Nid.

Et disait à son amant :

Aiinez-moi, aimez-moi, mon p’tit roi.

Et, comme il était assis sur la fenêtre, elle avait peur que son père endormi ne se réveillât et ne vit Colas ; et elle changeait le refrain de sa chanson, et elle disait :

Ahî r’montez vos jambes, caron les voit.

J'eus un frisson extraordinaire partout

le corps quand je vis a quel point cette

Rose ressemblait à Pierrette; c’était sa

taille, c’était son même habit, son four-

reau rouge et bleu, son jupon blanc, son petit air délibéré et naïf, sa jambe si bien faite, et ses petits souliers à boucles d’argent avec ses bas rouge et bleu.

— Mon Dieu, me disais-je, comme il faut que ces actrices soient habiles pour prendre ainsi tout de suite l’air des autres! Voilà cette fameuse mademoiselle Colombe, qui loge dans un bel hôtel, qui est venue ici en poste, qui a plusieurs laquais, et qui va dans Paris vêtue comme une duchesse, et elle ressemble autant que cela à Pierrette! mais on voit bien tout de même que ce n’est pas elle. Ma pauvre

Pierrette ne chantait pas si bien, Quoique

sa voix soit au moins aussi jolie.

Je ne pouvais pas cependant cesser de

regarder à travers la glace, et j'y restai jusqu’au moment où l’on me poussa brusquement la porte sur le visage. La Reine avait trop chaud, et voulait que sa loge fût ouverte. J’entendis sa voix; elle parlait vite et haut :

— Je suis bien contente, le Roi s’àmü-

sera bien de notre aventure. Monsieur le premier gentilhomme de la chambre peut

dire à mademoiselle Colombe qu’elle ne

se repentira pas de m’avoir laissée faire

les honneurs de son nom. — Oh î que cela m’amuse !

— Ma chère princesse, disait-elle à madame de Lamballe, nous avons attrapé tout le monde ici... Tout ce qui est là fait une bonne action sans s’en douter.

Voilà ceux de la bonne ville d’Orléans enchantés de la grande cantatrice, et toute la cour qui voudrait l’applaudir. Oui, oui, applaudissons.

En meme temps, elle donna le signal des applaudissements, et toute la salle, ayant les mains déchaînées, ne laissa plus passer un mot de Rose sans l’applaudir

i64 LA VEILLÉE DE VINCENNES

à tout rompre. La charmante Reine était ravie.

— C’est ici, dit-elle h M. de Biron, qu’il y a trois mille amoureux; mais ils le sont de Rose et non de moi cette fois.

La pièce finissait et les femmes en étaient à jeter leurs bouquets sur Rose.

— Et le véritable amoureux, où est-il donc? dit la Reine à M. de Lauzun. II sortit de la loge et fit signe a mon capitaine, qui rôdait dans le corridor.

Le tremblement me reprit ; je sentais qu’il allait m’arriver quelque chose, sans

oser le prévoir ou le comprendre, ou seulement y penser.

Mon capitaine salua profondément et parla bas à M. de Lauzun. La Reine me regarda ; je m’appuyai sur le mur pour ne pas tomber. On montait l’escalier, et je vis Michel Sedai ne suivi de Grélry et du directeur important et sot; ils conduisaient Pierrette, la vraie Pierrette, ma Pierrette à moi, ma sœur, ma femme, ma Pierrette de Montreuil.

Le directeur cria de loin : — Voici une belle soirée de dix -huit mille

francs I

1G6 la veillée: de: vincennes

» .fi

La Reine se retourna, et, parlant hors de sa loge d’un air tout à la fois plein d’une franche gaieté et d’une bienfaisante finesse, plie prit la main de Pierrette :

— Viens, mon enfant, il n’y a pas d’autre état qui fasse gagner sa dot en une heure de temps sans péché. Je reconduirai demain mon élève à M. le curé

de Montreuil, qui nous absoudra toutes les

deux, j’espère. Il te pardonnera bien d’avoir joué la comédie une fois dans ta vie, c’est le moins que puisse faire une femme honnête.

Ensuite elle me salua.

Me saluer 1 moi, qui étais plus d’à moitié mort, quelle cruauté!

— J’espère, dit-elle, que M. Mathuriu voudra bien accepter la fortune de Pierrette ; je n’y ajoute rien, elle l’a gagnée elle- même.

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