‹ Œuvres complètes du comte Alfred de Vigny La veillée de Vincennes souvenirs de servitude militaireChapitre 14 sur 16 · JO · texte numérisé non relu

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174 LA veillée de vincennes

mourrais de honte si, demain à l’inspection, il me manquait une gargousse seulement ; et je crois qü’on à pris üii baril

au dernier exercice à feu, pour les cartouches de l’infanterie. J’aurais presque

envie d’y aller voir si ce n’était la défense

d’y entrer avec des lumières.

Nous le priâmes de se reposer et de

rester avec ses enfants, qui le détourne-

reut de son projet; et, en achevant son

petit verre, il nous dit encore quelques traits indifférents de sa vie : il n’avait pas eu d’avancement parce qu’il avait tou-

«>ours trop aimé les corps d’élite et s’était

trop attaché à son régiment. Canonnier dans la Garde des consuls, sergent dans

la Garde Impériale, lui avaient toujours paru de plus hauts grades qu’officier de la ligne. J’ai vu beaucoup de grognards pareils. Au reste, tout ce qu’un soldat

pouvait avoir de dignités, il l'avait : fusil

d 'honneur à capucines d’argent, croix d’honneur pensionnée, et surtout beaux

et nobles états de service, où la colonne des actions d’éclat était pleine. C’était ce qu’il ne racontait pas.

Il était deux heures du matin. Nous fîmes cesser la veillée en nous levant et en

176 LA VEILLÉE DE VINCENNES serrant cordialement la main.de ce brave homme, et nous le laissâmes heureux des émotions de sa vie, qu’il avait renouvelées dans son âme honnête et bonne.

— Combien de fois, dis-je, ce vieux soldat vaut-il mieux avec sa résignation, que nous autres, jeunes officiers, avec nos ambitions folles ! Cela nous donna à

penser.

— Oui, je crois bien, continuai-je en passant le petit pont qui fut levé après nous ; je crois que ce qu’il y a de plus pur dans nos temps, c’est l’âme d'un soldat pareil, scrupuleux sur son honneur et le

croyant souillé par la moindre tache d’indiscipline ou de négligence; sans ambition, sans vanité, sans luxe, toujours esclave et toujours fier et content de sa servitude, n’ayant de cher dans sa vie qu’un souvenir de reconnaissance.

— Et croyant que la Providence a les

yeux sur lui 1 me dit Timoléon d’un air

profondément frappé et me quittant pour se retirer chez lui.

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