‹ Œuvres complètes du comte Xavier de Maistre (volume 2)Chapitre 83 sur 169 · Madame Col tin · texte numérisé non relu

Madame Col tin

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Cire pas sans quelque plaisir la simple histoire de sa vie, assez intéressante par elle-même, sans autre ornement que la vérité.

Prascovie Lopouloff était son nom. Son père, d’une famille noble d’Ukraine, naquit en Hongrie, où le hasard des circonstances avait conduit ses parents, et servit quelque temps dans les housards noirs ; mais il ne tarda pas à les quitter pour venir en Russie, où il se maria. Il reprit ensuite dans sa patrie la carrière des armes, servit longtemps dans les troupes russes, et fit plusieurs campagnes contre les Turcs. Il s’était trouvé aux assauts d’Ismaïl et d’Otchakoff, et avait mérité par sa conduite l’estime de son corps. On ignore la cause de son exil en Sibérie, son procès, ainsi que la révision qu’on eu fit dans la suite, ayant été tenu secret. Quelques personnes ont cependant prétendu qu’il avait été mis en jugement par la malveillance d’un chef, pour cause d’insubordination. Quoi qu’il en soit, à l’époque du voyage de sa fille, il était depuis quatorze ans en Sibérie, relégué à Ischim, village près des frontières du gouvernement de Tobolsk, vivant avec sa famille de la modique rétribution de dix kopecks par jour, assignée aux prisonniers qui ne sont pas condamnés aux travaux publics.

La jeune Prascovie contribuait par son travail à la subsistance de ses parents, en aidant les blanchisseuses du village ou les moissonneurs, et en prenant part à tous les ouvrages de la campagne dont ses

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forces lui permettaient de s’occuper : elle rapportait du blé, des œufs ou quelques légumes en payement. Arrivée en Sibérie dans son enfance, et n’ayant aucune idée d’un meilleur sort, elle se livrait avec joie à ces pénibles travaux, qu’elle avait bien de la peine à supporter. Ses mains délicates semblaient avoir été formées pour d’autres occupations. Sa mère, tout entière aux soins du pauvre ménage, semblait prendre en patience sa déplorable situation; mais son père, accoutumé dès sa première jeunesse à la vie active des armées, ne pouvait se résigner à son sort, et s’abandonnait souvent à des accès de désespoir que l’excès môme du malheur ne saurait justifier.

Quoiqu’il évitât de laisser voir à Prascovie les chagrins qui le dévoraient, elle avait été plus d’une fois témoin de ses larmes à travers les fentes d’une cloison qui séparait son réduit de la chambre de ses parents, et elle commençait depuis quelque temps à réfléchir sur leur cruelle destinée.

LopoulotT avait adressé depuis plusieurs mois une supplique au gouverneur de la Sibérie, qui n’avait jamais répondu à ses demandes précédentes. Un officier, passant par Ischim pour des aflaires de service, s’était chargé de la dépêche et lui avait promis d’appuyer ses réclamations auprès du gouverneur. Le malheureux exilé en avait conçu quelque espoir; mais on ne lui fit pas plus de réponse qu’auparavant. Chaque voyageur, chaque courrier venant de Tobolsk (événement bien rare) ajoutait le tour-

ment de l’espérance déçue aux maux dont il était accablé.

Dans un de ces tristes moments, la jeune fille, revenant de la moisson, trouva sa mère baignée de larmes, et fut effrayée de la pâleur et des sombres regards de son père, qui se livrait à tout le délire de la douleur. « Voilà, s’écria-t-il lorsqu’il la vit «paraître, le plus cruel de tous mes malheurs! « voilà l’enfant que Dieu m’a donnée dans sa colère, « aün que je souffre doublement de scs maux et des «miens, afin que je la voie dépérir lentement sous « mes yeux, épuisée par de serviles travaux, et que « le titre de père, qui fait le bonheur de tous les « hommes, soit pour moi seul le dernier terme de « la malédiction du ciel ! » Prascovie épouvantée se jeta dans ses bras. La mère et la fille parvinrent à le tranquilliser en mêlant leurs larmes aux siennes ; mais cette scène fit la plus grande impression sur l’esprit de la jeune fille. Pour la première fois, ses parents avaient ouvertement parlé devant elle de leur situation désespérée; pour la première fois, elle put se former une idée de tout le malheur de sa famille.

Ce fut à cette époque, et dans la quinzième année de son âge, que la première idée d’aller à Saint- Pétersbourg demander la grâce de son père lui vint à l’esprit. Elle racontait elle-même qu’un jour cette heureuse pensée se présenta à elle comme un éclair, au moment où elle achevait ses prières, et lui causa

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un trouble inexprimable. Elle a toujours été persuadée que ee fut une inspiration de la Providence, et cette ferme confiance la soutint dans la suite au milieu des circonstances les plus décourageantes.

Jusqu’alors l’espérance de la liberté n’était point entrée dans son cœur. Ce sentiment nouveau pour elle la remplit d’une grande joie : elle se remit aussitôt en prière ; mais ses idées étaient si confuses, que * ne sachant elle-même ce qu’elle voulait demander à Dieu, elle le pria seulement de ne pas la priver du bonheur qu’elle éprouvait et qu’elle ne savait définir. Bientôt cependant le projet d’aller à Saint-Pétersbourg se jeter aux pieds de l’empereur et lui demander la grâce de son père se développa dans son esprit et l’occupa désormais uniquement.

Elle avait choisi, dans la lisière d’un bois de bouleaux qui se trouvait près de la maison, une place favorite où elle se retirait souvent pour faire ses prières ; elle fut plus exacte encore à s’y rendre dans la suite. Là, tout entière à son projet, elle venait prier Dieu, avec toute la ferveur de sa jeune âme, de favoriser son voyage et de lui donner la force et les moyens de l’exécuter. S’abandonnant à cette idée, elle s’oubliait souvent dans le bois, au point de négliger ses occupations ordinaires, ce qui lui attirait des reproches de ses parents. Elle fut longtemps avant d’oser s’ouvrir à eux au sujet de l’entreprise qu’elle méditait. Son courage l’abandonnait chaque fois qu’elle approchait de son père pour commencer

La jeune fille s’était armée d’avance contre la colère de ses parents, mais elle n’eut point de force contre le persiflage, qui semblait anéantir toutes ses espérances. Elle se mit à pleurer amèrement. Son père, qu’un instant de gaieté avait fait sortir de son caractère, reprit bientôt toute sa sévérité. Tandis qu’il la grondait au sujet de ses larmes, sa mère attendrie l’embrassait en riant. « Allons, lui dit- « elle en lui présentant un linge, commence par « nettoyer la table pour le dîner; tu pourras en- . «< suite partir pour' Saint-Pétersbourg, à ta comrao- <i dité. »

Cette scène était plus faite pour dégoûter Prascovie de ses projets que des reproches ou de mauvais traitements; cependant l’humiliation qu’elle éprouvait de se voir traiter comme un enfant se dissipa bientôt et ne la découragea point. La glace était rompue : elle revint à la charge à plusieurs reprises, et ses prières furent bientôt si fréquentes et si importunes, que son père, perdant patience, la gronda sérieusement, et lui défendit avec sévérité de lui parler là-dessus davantage. Sa mère, avec plus de douceur, tâcha de lui faire comprendre qu’elle était trop jeune encore pour songer à une entreprise si difficile.

Depuis lors, trois ans s’écoulèrent sans que Prascovie osât renouveler ses instances à ce sujet. Une longue maladie de sa mère la contraignit de renvoyer son projet à des temps plus favorables ; cepen-

dant il ne se passa pas un seul jour sans qu’elle joignît à ses prières ordinaires celle d’obtenir de son père la permission de partir, bien persuadée que Dieu l’exaucerait un jour.

Cet esprit religieux, cette foi vive dans une si jeune personne, doivent paraître d’autant plus extraordinaires qu’elle ne les devait point à l’éducation. Sans être irréligieux, son père s’occupait peu de prières; et quoique sa mère fût plus exacte à cet égard, elle manquait en général d’instruction, et Prascovie ne devait qu’à elle-même les sentiments qui l’animaient. Pendant ces trois dernières années, sa raison s’était formée; déjà la .jeune fille avait acquis plus de poids dans les conseils de la famille : elle put, en conséquence, proposer et discuter son projet, que ses parents ne regardaient plus comme un enfantillage, mais qu’ils combattirent avec d’autant plus de force qu’elle leur était devenue plus nécessaire. Les empêchements qu’ils mettaient à son départ étaient de nature à faire impression surson eœur. Ce n’était plus par des plaisanteries ou par des menaces qu’ils tâchaient de la dissuader, mais par des caresses et par des larmes. « Nous sommes « déjà vieux, lui disaient-ils, nous n’avons plus ni for- «tune ni amis en Russie : aurais-tu le courage « d’abandonner dans ce désert des parents dont tu « es l’unique consolation, et cela, pour entreprendre « seule un voyage périlleux, qui peut te conduire «à ta perte et leur coûter la vie, au lieu de leur

« procurer la liberté? » À ces raisons Prascovie ne répondait que par des larmes; mais sa volonté n’élait point ébranlée, et chaque jour l’affermissait dans sa résolution.

Il se présentait une difficulté d’une autre nature, et plus réelle encore que l’opposition de son père : elle ne pouvait partir qu’avec un passe-port, sans lequel il ne lui était pas même possible de s’éloigner du village. D’autre part, il n’était guère probable que le gouverneur de Tobolsk, qui n’avait jamais répondu à leurs lettres, consentît à leur accorder cette faveur. Prascovie fut donc forcée de remettre son départ à un autre temps, et toutes ses idées se pqrtèrent sur les moyens d’obtenir un passe-port.

Il y avait alors dans le village un prisonnier nommé Neiler, né en Russie et fils d’un tailleur allemand. Cet homme avait été pendant quelque temps domestique d’un étudiant à l’université de Moscou, et il avait tiré de. cette circonstance l’avantage de passer pour un esprit fort à Ischim. Neiler s’imaginait être un incrédule. Cette espèce de folie, jointe au métier plus utile de tailleur qu’il possédait, l’avait fait connaître des habitants et des prisonniers, dont les uns lui faisaient raccommoder leurs habits, et dont les autres s’amusaient de ses impertinences. Au nombre de ces derniers était Lopouloff, chez lequel il venait quelquefois. Neiler, connaissant l’esprit religieux de la jeune personne, la persillait au sujet de sa dévotion, et l’appelait sainte Prascovie.

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Celle-ci, le croyant plus habile qu’il n’était, projetait de s’adresser à lui pour en obtenir la supplique qu’elle voulait adresser au gouverneur, dans l’espoir que- son père, n’ayant plus qu’à la signer, s’y déciderait plus facilement.

Elle venait un jour d’achever son blanchissage, à la rivière, et se disposait à retourner au logis. Avant de partir, elle fit, à son ordinaire, plusieurs signes de croix, et se chargea péniblement de son linge mouillé. Neiler, qui passait par hasard, la vit et se moqua d’elle. «Si vous aviez, lui dit-il, faitquel- « ques-unes de ces simagrées de plus, vous auriez « opéré un miracle, et votre linge serait allé tout seul « à la maison. Donnez, ajouta-t-il en s’emparant de « fqrce du fardeau, je vous ferai voir que les incré- « dules, que vous haïssez si fort, sont aussi de bon- « nés gens. » Il prit en effet la corbeille et la porta jusqu’au village. Chemin faisant, Prascovie, qui n’avait qu’un désir, celui d’obtenir un passe-port, lui parla de la supplique et du service important qu’elle attendait de lui. Malheureusement, le philosophe ne savait pas écrire : il avoua que depuis l’instant où il s’était voué à l’état de tailleur il avait totalement négligé la littérature; mais il lui indiqua dans le village un homme qui pourrait remplir son attente. Prascovie revint toute joyeuse, se proposant de mettre à profit ce conseil dès le lendemain. En rentrant chez son père, où se trouvaient quelques personnes, Neiler se vanta hautement du service qu’il

avait rendu à sainte Prascovie en lui épargnant la peine de faire un miracle, et fit d’autres mauvaises plaisanteries de ce genre; mais il fut bientôt déconcerté par la réponse de la jeune fille. « Comment « pourrais-je, lui dit-elle, ne pas mettre toute ma « confiance dans la bonté de Dieu? Je ne l’ai prié « qu’un instant au bord de la rivière, et si mon « linge n’est pas venu seul, il est du moins venu « sans moi, et porté par un incrédule. Ainsi lemi- « racle a eu lieu, et je n’en demande pas d’autre à « la Providence. » A cette réponse, toute la société se mit à rire aux dépens du tailleur, qui se retira très-piqué de l’aventure. On verra dans la suite plusieurs exemples de cette aimable présence d’esprit, qui n’abandonna jamais la jeune fille dans les circonstances les plus embarrassantes.

Le lendemain, elle s’empressa de consulter l’homme qu’on lui avait indiqué : elle apprit de lui que la supplique devait être signée par elle-même. L’écrivain se chargea de la dresser dans les formes requises; et, lorsqu’elle fut achevée, Lopouloff, après quelque résistance, consentit à ce qu’elle fût expédiée, et profita de l’occasion pour y joindre une nouvelle lettre relative à ses affaires personnelles.

Dès ce moment, les inquiétudes de la jeune personne disparurent, sa santé se raffermit, et ses parents furent charmés de lui voir reprendre sa gaieté naturelle. Cet heureux changement n’avait pas d’autre cause que la certitude où elle était d’obtenir son

passe-port, et sa confiance sans bornes en la protection de Dieu. Elle allait souvent se promener sur le chemin de Tobolsk, dans l’espérance de voir arriver quelque courrier. Elle passait devant la station 1 de la poste aux chevaux pour parler au vieil invalide qui en avait la direction, et qui distribuait le peu de lettres adressées à Ischim. Mais depuis longtemps elle n’osait lui en demander, parce qu’il lui avait parlé avec brusquerie, et s’était moqué de son projet de voyage qu’il connaissait.

Six mois s’étaient presque écoulés depuis le départ de la supplique, lorsqu’on vint avertir la famille qu’un courrier était à la poste avec des lettres pour quelques personnes. Prascovie y courut aussitôt et fut suivie de ses parents. Lorsque Lopouloff se nomma, le courrier lui remit un paquet cacheté, contenant un passe-port pour sa fille, et prit un reçu de lui. Ce fut un moment de joie pour la famille. Dans l’abandon total où ils étaient depuis tant d’années, l’envoi de ce passe-port leur parut une espèce de faveur. Cependant il n’y avait dans le paquet aucune réponse du gouverneur aux demandes personnelles de Lopouloff. Pour sa fille, elle était libre, et l’on ne pouvait, sans la plus grande injustice, la retenir en Sibérie contre sa volonté.

Le silence absolu que l’on gardait avec son père était plutôt une confirmation de sa disgrâce qu’une

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