IVAN
Il en arrivera ce qu’il pourra : ne mourrez-vous pas tout de môme, hai luli, de misère et d’inanition 1
Ah ! s’il est vrai qu'il soit volage,
S’il doit un jour m'abandonner.
Le village n’a qu’à brûler,
El moi-même arec le village !
Hai luli, bai luli, '
A quoi boa vivre sans son ami t
Le vieillard devenant attentif, ils redoublèrent les hai luli accompagnés d’un arpeggio bruyant :
« Jouez, maître, poursuivit le denchik, jouez la co- « saque ; je vais danser autour de la chambre pour « m’approcher de la hache ; jouez hardiment. »
KASCAMBO.
Eh bien, soit; cet enfer sera fini.
Il détourna la tête et se mit à jouer de tout son pouvoir la danse demandée.
Ivan commença les pas et les attitudes grotesques
Dü CAUCASE.
2 iO
de la cosaque, qui plaisaient particulièrement au vieillard, en faisant des sauts et des gambades, et en jetant des cris pour détourner son attention. Lorsque Kascambo sentait que le danseur était près de la hache, son cœur palpitait d’inquiétude : cet instrument de leur délivrance était dans une petite armoire sans porte, pratiquée dans la muraille, mais à une hauteur à laquelle Ivan atteignait à peine. Pour l’avoir à sa portée, il profita d’un moment favorable, la saisit tout à coup, et la mit aussitôt à terre, dans l’ombre que formait le corps d’Ibrahim. Lorsque celui-ci jeta les yeux sur lui, il était loin de là, et continuait la danse. Cette scène dangereuse durait depuis assez longtemps, et Kascambo, las de jouer, commençait à croire que son denchik manquait de courage, ou ne jugeait pas l’occasion favorable. Il jeta les yeux sur lui au moment où, s’étant saisi de la hache, l’intrépide danseur s’avançait d’un pas ferme pour en frapper le vieux brigand. L’émotion qu’éprouva le major fut si forte, qu’il cessa de jouer, et laissa tomber sa guitare sur ses genoux. Au même instant, le vieillard s’était baissé, et avait fait un pas en avant pour avancer des broussailles dans le feu : des feuilles sèches s’enflammèrent et jetèrent une grande lueur dans la chambre : Ibrahim se retourna pour s’asseoir.
Si, dans cette occasion, Ivan avait poursuivi son entreprise, un combat corps à corps devenait inévitable : l’alarme aurait été donnée, ce qu’il fallait surtout éviter; mais sa présence d’esprit le sauva.
Lorsqu’il s’aperçut du trouble du major, et qu’il vit Ibrahim se lever, il posa la hache derrière le billot même qui servait de siège à ce dernier, et recommença la danse. « Jouez, morbleu l dit-il à son « maître; à quoi songez-vous ? b Le major, reconnaissant l’imprudence qu’il avait faite, se remit doucement à jouer. Le vieux geôlier n’eut aucun soupçon, et s’assit de nouveau ; mais il leur ordonna de finir la musique et de se coucher. Ivan alla tranquillement prendre l’étui de la guitare et vint le poser sur le foyer ; mais au lieu de recevoir l’instrument que son maître lui présentait, il saisit tout à coup la hache derrière Ibrahim, et lui asséna un si terrible coup sur la tête, que le malheureux ne poussa pas même un soupir, et tomba roide mort le visage dans le feu : sa longue barbe grise s’enflamma; Ivan le retira par les pieds et le couvrit d'une natte.
Us écoutaient, pour savoir si la femme avait été réveillée, lorsque, étonnée sans doute du silence qui régnait après tant de bruit, elle ouvrit la porte de sa chambre : « Que faites- vous donc ici? dit-elle en « s’avançant vers les prisonniers; d’où vient qu’il a sent la plume brûlée? » Le feu venait d’être dispersé et ne donnait presque plus de lueur. Ivan leva la hache pour la frapper; elle eut le temps de détourner la tête, et reçut le coup dans la poitrine en jetant un affreux soupir : un autre coup, plus rapide que l’éclair, l’atteignit dans sa chute, et l’étendit morte aux pieds de Kascambo. Effrayé de ce second meurtre, auquel il ne s’attendait pas, le major.
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voyant Ivan s’avancer vers la chambre de l’enfant, se plaça devant lui pour l'arrêter. « Où vas-tu, mala heureuxt lui dit-il; aurais-tu la barbarie de sacria fier aussi cet enfant, qui m’a témoigné tant d’amia tiéî Si tu me délivrais à ce prix, ni ton attacheo ment ni tes services ne pourraient te sauver à note tre arrivée à la ligne.
« — A la ligne, répondit Ivan, vous ferez ce que a vous voudrez; mais ici il faut en finir. »
Kascambo, rassemblant toutes ses forces, le saisit au collet, comme il voulait forcer le passage : a Mi- « sérable, lui dit-il, si tu oses attenter à sa vie, si tu a lui ôtes un seul cheveu, je jure ici devant Dieu a que je me livre moi-même entre les mains des a Tchetchenges, et ta barbarie sera inutile.
a — Entre les mains des Tchetchenges 1 répéta le % a denohik en élevant sa hache sanglante sur la tête a de son maître; ils ne vous reprendront jamais vi- « vant : je les égorgerai, eux, vous et moi, avant a que cela arrive. Cet enfant peut nous perdre en a donnant l’alarme; dans l’état où vous êtes, des fema mes suffisent pour vous ramener en prison.
« — Arrête ! arrête ! » s’écria Kascambo, des mains duquel Ivan cherchait à se dégager, a Arrête ! mon- « stre, tu m’égorgeras moi-même avant decommet- « tre ce crime I » Mais, embarrassé par ses fers et faible comme il était, il ne put retenir le féroce jeune homme, qui le repoussait, et tomba rudement par terre, prêt à défaillir de surprise et d’horreur. Tandis que, tout souillé du sang des premières victimes, il faisait des efforts pour se relever: a Ivan, 6'écriait-
o il, je t’en conjure, ne le tue pas ! au nom de Dieu, a ne verse pas le sang de cette innocente créature! » 11 courut au secours de l’enfant dès qu’il en eut la force ; mais en arrivant à la porte de la chambre il heurta dans l’obscurité Ivan qui revenait. « Maître, « tout est fini; ne perdons pas de temps et ne faites « pas de bruit. Ne faites pas de bruit, vous dis-je, a répondait-il aux reproches désespérés que lui faio sait son maître : ce qui est fait est fait; mainteo nant il n’y a plus à reculer. Jusqu’à ce que nous « soyons libres, tout homme que je rencontre est o mort, ou bien il me tuera; et si quelqu’un entre a ici avant notre départ, je ne regarde pas si c’est « un homme, une femme ou un enfant, si c’est un o ami ou un ennemi, je l’étends là avec les autres. » Il alluma une esquille de mélèze, et se mit à fouiller * dans la giberne et dans les poches du brigand ; la clef des fers ne s’y trouva pas : il la chercha de même vainement dans les habits de la femme, dans un coffre, et partout où il s’imagina qu’elle pouvait être cachée. Tandis qu’il faisait ces recherches, le major s’abandonnait sans prudence à sa douleur ; Ivan le consolait à samanière. « Vous feriez mieux, « lui disait-il, de pleurer la clef des fers, qui est per- « due. Qu’avez-vous à regretter de cette race de bri- « gands qui vous ont tourmenté pendant plus de o quinze mois? Ils voulaient nous faire mourir, eh « bien ! leur tour est venu avant le nôtre. Est-ce ma « faute à moi ? Que l’enfer puisse les englout ir tous ! » Cependant la clef des fers ne se trouvant pas, tant de meurtres devenaient inutiles si l'on ne parvenait
DU CAUCASE
à les rompre. Ivan, avec le coin de la hache, parvint à détacher l’anneau de la main, mais celui qui liait la chaîne aux pieds résistait à tous ses efforts ; il craignait de blesser son maître, et n’osait employer toute sa force. D’autre part, la nuit s’avançait, le danger devenait pressant : ils se décidèrent à partir. Ivan attacha fortement la chaîne à la ceinture du major, de manière qu’elle le gênât le moins possible et qu’elle ne fit pas de bruit. Il mit dans un bissac un quartier de mouton, reste du repas de la veille, y ajouta quelques autres provisions, et s’arma du pistolet et du poignard du mort. Kascambo s’empara de sa bourka ( l ) ; ils sortirent en silence, et faisant le tour de la maison ; pour évitep toute rencontre, ils prirent le chemin de la montagne, au lieu de suivre la direction de Mosdok et la route ordinaire, prévoyant bien qu’on les poursuivrait de ce côté. Ils longèrent pendant le reste de la nuit les hauteurs de leur droite, et lorsque le jour commençait à paraître, ils entrèrent dans un bois de hêtres qui couronnait toute la montagne, et qui les mit à couvert du danger d’être vus de loin. C’était dans le mois de février : le terrain, dans ces hauteurs, et surtout dans la forêt, était encore couvert d’une neige durcie qui soutint les pas des voyageurs pendant la nuit et une partie de la matinée; mais vers midi, lorsqu’elle eut été ramollie par le soleil, ils enfonçaient à chaque
(l) Manteau de feutre imperméable, à longs poils, qui ressemble assez à une peau d'ours, la bourka, manteau ordioaire des Cosaques, ne se fabrique que dans leur pays : ils bravent impunément avec elle la pluie et les boues du bivouac.
instant, ce qui rendit leur marche très-lente. Ils arrivèrent ainsi péniblement sur le côté d’une vallée profonde qu’ils devaient traverser et dans le fond de laquelle la neige avait disparu; un chemin battu suivait les sinuosités du ruisseau, et annonçait que l’endroit était fréquenté. Cette considération, jointe à la fatigue dont le major était accablé, décida les voyageurs à rester dans cet endroit pour attendre la nuit : ils s’établirent entre quelques rochers isolés qui sortaient de la neige. Ivan coupa des branches de sapin pour en faire, sur la neige, un lit épais sur lequel le major se coucha. Tandis qu’il se reposait, Ivan cherchait à s’orienter. La vallée au sommet de laquelle il se trouvait était entourée de hautes montagnes entre lesquelles on n’apercevait aucune issue : il vit qu’il était impossible d'éviter le chemin battu, et qu’il fallait nécessairement suivre le cours du ruisseau pour sortir de ce labyrinthe. 11 était environ onze heures du soir, et la neige commençait à se raffermir lorsqu’ils descendirent dans la vallée. Mais avant de s’acheminer iis mirent le feu à leur établissement, autant pour se réchauffer que pour faire un petit repas de chislik, dont ils avaient grand besoin. Une poignée de neige fit leur boisson, et une gorgée d’eau-de-vie acheva le festin. Ils traversèrent heureusement la vallée sans voir personne, et entrèrent dans le défilé, où le chemin et le ruisseau étaient resserrés entre de hautes montagnes à pic. Ils marchèrent avec toute la vitesse qui leur était possible, sentant bien le danger qu’ils couraient d’étre rencontrés dans cet étroit passage, dont ils ne sortirent que
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vers les neuf heures du matin. Ce fut alors seulement que ce sombre défdé s’ouvrit tout à coup, et qu’ils découvrirent, au delà des montagnes plus basses qui se croisaient devant eux, l’immense horizon de la Russie, semblable à une mer éloignée. On se formerait difficilement une idée du plaisir qu’éprouva le major à ce spectacle inattendu : La Russie! la Russie ! était le seul mot qu’il pût prononcer. Les voyageurs s’assirent pour se reposer et pour jouir d’avance de leur prochaine liberté. Ce pressentiment de bonheur se mêlait dans l’esprit du major au souvenir de l’horrible catastrophe dont il venait d’être témoin, et que ses fers et ses habits souillés de sang lui retraçaient vivement. Les yeux fixés sur le terme éloigné de ses travaux, il calculait les difficultés du voyage. L’aspect de la longue et dangereuse route qui lui restait à faire avec des fers aux pieds et des jambes enflées de fatigue effaça bientôt jusqu’à la trace du plaisir momentané que lui avait causé l’aspect de sa terre natale. Aux tourments de son imagination se joignait une soif ardente. Ivan descendit vers le ruisseau qui coulait à quelque distance, pour apporter de l’eau à son maître : il y trouva un pont formé de deux arbres et vit de loin une habitation. C’était une espèce de chalet , une habitation d’été de Tchetchenges qui se trouvait déserte. Dans la situation des fugitifs, cette maison isolée était une découverte précieuse. Ivan vint arracher son maître à ses réflexions pour le conduire dans le refuge qu’il venait de découvrir, et, après l’y avoir établi, il se mit aussitôt à la recherche du magasin.
Les habitants du Caucase, qui pour la plupart sont à demi nomades et souvent exposés aux incursions de leurs voisins, ont toujours auprès de leurs maisons des souterrains dans lesquels ils cachent leurs provisions et leurs effets. Ces magasins, de la forme d’un puits étroit, sont fermés avec une planche ou une large pierre recouverte soigneusement de terre, et sont toujours placés dans des endroits où le gazon manque, de peur que la couleur de l’herbe ne trahisse le dépôt. Malgré ces précautions, les soldats russes les découvrent souvent; ils frappent la terre avec la baguette de leur fusil dans les sentiers battus qui sont près des habitations, et le son leur indique les cavités qu’ils recherchent. Ivan en découvrit une sous un hangar attenant à la maison, dans laquelle il trouva des pots de terre, quelques épis de maïs, un morceau de sel gemme et plusieurs ustensiles de ménage. Il courut chercher de l’eau pour établir la cuisine : le quartier de mouton et quelques pommes de terre qu’il avait apportées furent placés sur le feu. Pendant que le potage se préparait, Kascambo faisait rôtir les épis de maïs ; enfin, quelques noisettes trouvées encore dans le magasin complétèrent le repas. Lorsqu’il fut achevé, Ivan, avec plus de loisir et de moyens, parvint à délivrer son maître de ses fers; et celui-ci, plus tranquille et restauré par un repas excellent pour la circonstance, s’endormit d’un profond sommeil, et il était nuit close lorsqu’il se réveilla. Malgré ce repos favorable, lorsqu’il voulut reprendre sa route, ses jambes enflées s’étaient roidies au point
DU CAUCASE
qu’il ne pouvait faire le moindre mouvement sans éprouver des douleurs insupportables. 11 fallut cependant partir. Appuyé sur son domestique, il s’achemina tristement, persuadé qu’il n’arriverait point jusqu’au terme désiré. Le mouvement et la chaleur de la marche apaisèrent peu à peu les douleurs qu’il ressentait. 11 marcha toute la nuit, s’arrêtant souvent et reprenant aussitôt sa route. Quelquefois aussi, se laissant aller au découragement, il se jetait sur la terre et pressait Ivan de l’abandonner à son mauvais sort. Son intrépide compagnon nonseulement l’encourageait par ses discours et son exemple, mais employait presque la violence pour Je relever et l’entraîner avec lui. Ils trouvèrent dans leur route un passage difficile et dangereux qu’ils ne pouvaient éviter ; attendre le jour leur eût causé une perte de temps irréparable : ils se décidèrent à franchir ce passage au risque d’être précipités ; mais, avant d'y engager son maître, Ivan voulut le reconnaître et le parcourir seul. Pendant qu’il descendait, Kaseamba resta sur le bord du rocher dans un état d'anxiété difficile à décrire. La nuit était sombre : il entendait sous ses pieds le murmure sourd d’une rivière rapide qui coulait dans la vallée ; le bruit des pierres qui se détachaient de la montagne sous les pas de son compagnon, et qui tombaient dans l’eau, lui faisait connaître l’immense profondeur du précipice sur lequel il était arrêté. Dans ce moment d’angoisse, qui pouvait être le dernier de sa vie, le souvenir de sa mère lui revint à l’esprit ; elle l’avait béni tendrement à son départ de la ligne : cette
pensée lui rendit le courage. Un secret pressentiment lui donnait l’espérance de la revoir encore. « Mon Dieu ! s’écria-t-il, faites que sa bénédiction « ne soit pas inutile ! » Comme il finissait cettecourte mais fervente prière, Ivan reparut. Le passage reconnu n’était pas aussi difficile qu’ils l’avaient cru d'abord. Après être descendus quelques toises entre les rochers, il fallait, pour gagner la côte praticable, longer un banc de rocher étroit et incliné, recouvert d’une neige glissante, sous lequel la montagne était taillée à pic. Ivan ouvrit dans la neige avec sa hache des trouées qui facilitaient le passage ; ils firent le signe de la croix, a Allons, disait Kascambo,-si je « péris, que ce ne soit pas du moins faute de cou- « rage ; la maladie seule a pu mel’ôter. J’irai main- « tenant tant que Dieu me donnera des forces, d Ils sortirent heureusement de ce pas dangereux et continuèrent leur route. Les sentiers commençaient à être plus suivis et bien battus : ils ne trouvaient plus de neige que dans les endroits situés au nord et dans les bas-fonds où elle s’était accumulée. Ils eurent le bonheur de ne rencontrer personne jusqu’à la pointe du jour, où la vue de deux hommes qui parurent de loin les obligea de se coucher à terre pour n’en être pas aperçus.
Au sortir des montagnes, dans ces provinces, on ne rencontre plus de bois : le terrain y est absolument nu, et l’on y chercherait vainement un seul arbre, excepté sur le bord des grandes rivières, où ils sont encore très-rares, ce qui est fort extraordinaire, vu la fertilité du terroir. Ils suivaient depuis
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quelque temps le cours de la Sonja, qu’ils devaient traverser pour se rendre à Mosdok, cherchant un endroit où l’eau moins rapide pût leur offrir un passage moins dangereux, lorsqu’ils découvrirent un homme à cheval qui venait droit à eux. Le pays, totalement découvert, ne présentait ni arbres ni buissons pour se cacher. Ils se blottirent sous le rivage de la Sonja, au bord de l’eau. Le voyageur passait à quelques toises de leur gîte. Leur intention n’était que de se défendre s’ils étaient attaqués. Ivan tira son poignard et remit le pistolet au major. S’apercevant alors que le cavalier n’était qu’un enfant de douze à treize ans, il s’élança brusquement sur lui, le saisit au collet et le renversa sur le gazon. Le jeune homme voulait résister ; mais voyant le major paraître sur le bord de la rivière le pistolet à la main, il s’enfuit à toutes jambes. Le cheval était sans selle avec un licou passé dans la bouche en guise de bride. Les deux fugitifs se servirent aussitôt de leur capture pour passer la rivière. Cette rencontre fut un grand bonheur pour eux, car ils virent bientôt qu’il leur eût été impossible de la traverser à pied, comme ils l’avaient projeté. Leur monture, quoique chargée du poids de deux hommes, faillit à être entraînée par la rapidité de l’eau. Us arrivèrent cependant sains et saufs à l’autre rivage, qui se trouva malheureusement trop escarpé pour que le cheval pût prendre terre. Us descendirent pour le soulager. Comme Ivan le tirait de toute sa force pour le faire monter sur le bord, le licou se détacha et lui resta entre les mains. L’animal, en-
traîné par le courant, après de nombreux efforts pour aborder, fut englouti dans la rivière et se noya.
Privés de cette ressource, mais plus tranquilles désormais sur le danger d’être poursuivis, ils se dirigèrent sur un monticule couvert de roches détachées qu’ils virent de loin, dans l’intention de s’y cacher et de se reposer jusqu’à la nuit. Par le calcul du chemin qu’ils avaient déjà fait, ils jugèrent que les habitations des Tchetchenges pacifiques ne devaient pas être très-éloignées ; mais rien n’était moins sûr que de se livrer à ces hommes, dont la trahison probable pouvait les perdre. Cependant, vu l’état de faiblesse dans lequel se trouvait Kascambo, il était bien difficile qu’il pût gagner le Tereck sans secours. Leurs provisions étaient épuisées : ils passèrent le reste de la journée dans un morne silence, n’osant se communiquer mutuellement leurs inquiétudes. Vers le soir, le major vit son denchik se frapper le front de la main en poussant un profond soupir. Étonné de ce désespoir subit, que son intrépide compagnon n’avait point encore montré jusqu’alors, il lui en demanda la cause, « Maître, « dit Ivan, j’ai fait une grande faute ! — Dieu veuille « nous la pardonner ! répondit Kascambo en se « signant. — Oui, reprit Ivan ; j’ai oublié d’empor- « ter cette belle carabine qui était dans la chambre « de l’enfant. Que voulez-vous ? Cela ne m’est point « venu dans la pensée : vous avez tant gémi là-haut, « tant fait de bruit, que je l’ai oubliée. Vous riez ? a c’était la plus belle carabine qu’il y eût dans tout le * village. J’en aurais fait présent au premier homme
DU CAUCASE
a que nous rencontrerons, pour le mettre dans nos « intérêts ; car je ne sais trop comment, dans l’état « où je vous vois, nous pourrons achever notre « marche. »
Le temps, qui les avait favorisés jusqu’alors, changea dans la journée. Le vent froid de Russie soufflait avec violence, et leur jetait du grésil au visage. Ils partirent à la tombée de la nuit, incertains s’ils devaient chercher à atteindre quelque village ou les éviter. Mais la longue traite qui restait à faire, dans cette dernière supposition, leur devint absolument impossible par un nouveau malheur qui leur arriva vers la fin de la nuit. Comme ils traversaient un petit ravin, sur un reste de neige qui en couvrait le fond, la glace se rompit sous leurs pieds, et ils entrèrent dans l’eau jusqu’aux genoux. Les efforts que fit Kascambo pour se dégager achevèrent de mouiller ses habits. Depuis le moment de leur départ, le froid n’avait jamais été si perçant; toute la campagne était blanche de grésil. Après un quart d’heure de marche, saisi par le froid, il tomba de lassitude et de douleur, et refusa décidément d’aller plus loin. Voyant l’impossibilité d’arriver au terme de son voyage, il regardait comme une barbarie inutile de retenir son compagnon, qui pouvait aisément s’évader seul. « Écoute, Ivan, lui dit-il, Dieu m’est « témoin que j’ai fait tout ce que j’ai pu, jusqu’à ce « moment, pour profiter des secours que tu m’as a donnés ; mais tu vois à présent qu’ils ne peuvent a plus me sauver, et que mon sort est décidé. Va- « t’en à la ligne, mon cher Ivan, retourne à notre ré*
« giment; je te l’ordonne. Dis à mes anciens amis « et à mes supérieurs, que tu m’as laissé ici en pâture a aux corbeaux, et que je leur souhaite un meilleur « sort. Mais, avant de partir, ressouviens-toi du ser- « ment que tu as fait là-haut dans le sang de nos o gardiens. Tu as juré que les Tchetchenges ne me « reprendraient pas vivant : tiens parole. » En disant ces mots, il s’étendit par terre, et se couvrit tout entier avec sa bourka. « Il reste encore une « ressource, lui répondit Ivan ; c’est de chercher « une habitation de Tchetchenges, et d’en gagner le « maître avec des promesses. S’il nous trahit, nous a n’aurons du moins rien à nous reprocher. Tâchez « encore de vous traîner jusque-là ; ou bien, ajouta-ta il en voyant que son maître gardait le silence , a j’irai seul, je tâcherai de gagner un Tchetchenge; a et si l'affaire tourne bien, je reviendrai avec lui « pour vous prendre : si elle tourne mal, si je péris a et que je ne revienne plus, prenez, voilà le pistoa let. » Kascambo sortit la main de dessous la bourka et prit le pistolet.
Ivan le recouvrit avec des herbes et des broussailles desséchées, de peur qu’il ne fût découvert par quelqu’un pendant la course qu’il allait faire. Comme il se disposait à partir, son maître le rappela. a Ivan, lui dit-il, écoute encore ma dernière a demande. Si tu repasses le Tereck, et si tu revois « ma mère sans moi...
« — Maître, interrompit Ivan, au revoir dans la ajournée. Si vous périssez, ni votre mère ni la a mienne ne me reverront jamais. »
DU CAUCASE
Après une heure de marche, il aperçut, d’une petite élévation, deux villages à trois ou quatre verstes de distance ; ce n’était pas ce qu’il cherchait : il voulait trouver une maison isolée, dans laquelle il pût s’introduire sans être vu, pour en gagner secrètement le maître. La fumée lointaine d’une cheminée lui en fit découvrir une, telle qu’il la désirait. Il s’y rendit aussitôt, et y entra sans hésiter. Le maître de la maison était assis à terre, occupé à rapiécer une de ses bottines, a Je viens, lui dit Ivan, te proposer o deux cents roubles à gagner et te demander un a service. Tu as sans doute ouï parler du major a Kascambo, prisonnier chez les montagnards. Eh « bien, je l’ai enlevé ; il est ici, à deux pas, malade « et en ton pouvoir. Si tu veux le livrer de nouveau « à ses ennemis, ils te loueront sans doute; mais, tu « le sais, ils ne te récompenseront pas. Si tu con- « sens, au contraire, à le sauver, en le gardant chez a toi seulement pendant troisjours, j’irai à Mosdok, « et je t’apporterai deux cents roubles en argent « sonnant pour sa rançon ; que si tu oses bouger de « ta place (ajouta-t-il en tirant son poignard) et « donner l’alarme pour me faire arrêter, je t’égorge « sur l'heure. Ta parole à l’instant, ou tu es mort. » Le ton assuré d’Ivan persuada le Tchetchenge sans l’intimider, « Jeune homme, lui dit-il en re- « mettant tranquillement sa botte, j’ai aussi un poia gnard à ma ceinture, et le tien ne m’épouvante « pas. Si tu étais entré chez moi en ami, je n’aurais « jamais trahi un homme qui a passé le seuil de ma « porte ; maintenant je ne promets rien. Assieds-
« toi là, et dis ce que tu veux. » Ivan, voyant à qui il avait affaire, rengaina son poignard, s’assit, et répéta sa proposition. « Quelle assurance me dona neras-tu, demanda le Tchetchenge, de l’exécution « de ta promesse ? — Je te laisserai le major lui- « même, répondit Ivan ; crois-tu que j’aurais source fert pendant quinze mois, et que j’aurais amené « mon maître chez toi pour l’y abandonner ? — C’est « bon, je te crois ; mais deux cents roubles, c’est « trop peu : j’en veux quatre cents. — Pourquoi a n’en pas demander quatre mille ? cela ne coûte «rien; mais moi, qui veux tenir parole, je t’en « offre deux cents parce que je sais où les prendre, « et pas un kopeck de plus. Veux-tu me mettre « dans le cas de te tromper ?
« — Eh bien , soit ; va pour deux cents roubles ; « et tu reviendras seul et dans trois jours ?
« — Oui, seul et dans trois jours, je t’en donne « ma parole ; mais toi, m’as-tu donné la tienne î Le « major est-il ton hôte ?
« — Il est mon hôte, ainsi que toi, dès ce mo- « ment, et tu en as ma parole. »
Ils se donnèrent la main, et coururent chercher le major, qu’ils rapportèrent à moitié mort de froid et de faim.
Au lieu d’aller à Mosdok, Ivau, apprenant qu’il était plus près de Tchervelianskaya-Staniza, où se trouvait un poste considérable de Cosaques, s’y rendit aussitôt. Il n’eut pas de peine à rassembler la somme qui lui était nécessaire. Les braves Cosaques, dont quelques-uns s’étaient trouvés à la malheu-
DU CAUCASE
reuse affaire qui avait coûté la liberté à Kascambo, se cotisèrent avec empressement pour compléter la rançon. Au jour fixé, Ivan partit pour aller enfin délivrer son maître ; mais le colonel qui commandait le poste, craignant quelque nouvelle trahison, ne lui permit pas de retourner seul ; et, malgré la convention faite avec le Tchetchenge, il le fit accompagner par quelques Cosaques.
Cette précaution faillit encore devenir funeste à Kascambo. Du plus loin que son hôte aperçut les lances des Cosaques, il se crut trahi ; et, déployant aussitôt la courageuse férocité de sa nation, il conduisit le major encore malade sur le toit de la maison, l’attacha à un poteau, se plaça vis-à-vis de lui, sa carabine à la main : « Si vous avancez, s’écria-t- « il lorsque Ivan fut à portée de l’entendre, et cou- « chant en joue son prisonnier, si vous faites un pas « de plus, je brûle la cervelle au major, et j’ai cin- « quante cartouches pour mes ennemis et pour le « traître qui les amène.
« — Tu n’es point trahi, lui cria le denchik trem- « blant pour la vie de son maître : on m’a forcé de « revenir accompagné ; mais j’apporte les deux « cents roubles, et je tiens ma parole.
— « Que les Cosaques s’éloignent, ajouta le « Tchetchenge, ou je fais feu. » Kascambo pria luimême l’officier de se retirer. Ivan suivit quelque temps le détachement, et revint seul ; mais le soupçonneux brigand ne lui permit pas de s’approcher. 11 lui fit compter les roubles à cent pas de la maison sur le sentier, et lui ordonna de s’éloigner.
Dès qu’il s’en fut emparé, il retourna sur le toit, et se jeta aux genoux du major, lui demandant pardon et le priant d’oublier les mauvais traitements qu’il avait été, disait-il, contraint de lui faire éprouver pour sa sûreté, a Je me souviendrai seulement, « répondit Kascambo, que j’ai été ton hôte et que « tu m’as lenu parole ; mais avant de me demander « pardon commence donc par m’ôter mes liens. » Au lieu de lui répondre, le Tchetchenge, voyant Ivan revenir, s’élança du toit et disparut comme l’éclair.
Dans la même journée, le brave Ivan eut le plaisir et la gloire de ramener son maître au sein de ses amis, qui avaient désespéré de le revoir.
La personne qui a recueilli cette anecdote, passant quelques mois après à Iegorievski, pendant la nuit, devant une petite maison de bonne apparence et fort éclairée, descendit de son kibick (*), et s’approcha d’une fenêtre pour jouir du spectacle d’un bal trèsanimé qui se donnait au rez-de-chaussée. Un jeune sous-officier regardait aussi très-attentivement ce qui se passait dans l’intérieur de l’appartement. « Qui donne le bal? lui demanda le voyageur.
« — C’est monsieur le major qui se marie.
(1) Le kibick est une voiture dont la caisse, semblable k celle d'une calèche grossièrement construite, est fixée immédiatement sur deux essieux et l’hiver sur deux patios formant traîneau ; c’est la voiture de voyar" ordinaire en Russie.
DU CAUCASE
« — Et comment s’appelle monsieur le major?
« — Il s’appelle Kascambo. » Le voyageur, qui connaissait l’histoire singulière de cet officier, se félicita d’avoir cédé à sa curiosité, et se fit montrer le nouveau marié, qui, rayonnant de plaisir, oubliait dans ce moment les Tchetchenges et leur cruauté. « Montrez-moi, de grâce, ajouta-t-il eno core, le brave denchik qui l’a délivré. Le sousofficier, après avoir hésité quelque temps, lui répondit : a C’est moi. » Doublement surpris de la rencontre, et plus encore de le trouver si jeune, le voyageur lui demanda son âge. Il n’avait pas encore achevé sa vingtième année, et venait de recevoir une gratification avec le grade de sous-officier, en récompense de son courage et de sa fidélité. Ce brave jeune homme, après avoir partagé volontairement les infortunes de son maître, et lui avoir rendu la vie et la liberté, jouissait maintenant de son bonheur en regardant sa noce à travers les vitres. Mais comme l’étranger lui témoignait son étonnement de ce qu’il n’était pas de la fête, en taxant à ce sujet son ancien maître d’ingratitude, Ivan lui lança un regard de travers, et rentra dans la maison en sifflant l’air : liai luli, hai luli. Il parut bientôt après dans la salle du bal, et le curieux remonta dans son kibick, enchanté de n’avoir pas reçu un coup de hache sur la tête.
Fl* DE^ PRISONNIERS OU CALCASB.
LA
JEUNE SIBÉRIENNE
LA
JEUNE SIBERIENNE.
Le courage d’une jeune fille qui, vers la fin du règne de Paul I er , partit à pied de la Sibérie, pour venir à Saint-Pétersbourg demander la grâce de son père, fit assez de bruit dans le temps pour engager un auteur célèbre ( 4 ) à faire une héroïnede roman de cette intéressante voyageuse. Mais les personnes qui l’ont connue paraissent regretter qu’on ait prêté des aventures d’amour et des idées romanesques à une jeune et noble vierge qui n’eut jamais d’autre passion que l’amour filial le plus pur, et qui, sans appui, sans conseil, trouva dans son cœur la pensée de l’action la plus généreuse et la force de l’exécuter.
Si le récit de ses aventures n’offre point cet intérêt de surprise que peut inspirer un romancier pour des personnages imaginaires, on ne lira peutêtre pas sans quelque plaisir la simple histoire de sa vie, assez intéressante par elle-même, sans autre ornement que la vérité.
Prascovie Lopouloff était son nom. Son père,
(<) M ra « Cutlin.
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d’une famille noble d’Ukraine, naquit en Hongrie, où le hasard des circonstances avait conduit ses parents, et servit quelque temps dans les housards noirs ; mais il ne tarda pas à les quitter pour venir en Russie, où il se maria. Il reprit ensuite dans sa patrie la carrière des armes, servit longtemps dans les troupes russes, et fit plusieurs campagnes contre les Turcs. 11 s’était trouvé aux assauts d’Ismaïl et d’Otchakoff, et avait mérité par sa conduite l’estime de son corps. On ignore la cause de son exil en Sibérie, son procès, ainsi que la révision qu’on en fit dans la suite, ayant été tenu secret. Quelques personnes ont cependant prétendu qu’il avait été mis en jugement par la malveillance d’un chef, pour cause d’insubordination. Quoi qu’il en soit, à l’époque du voyage de sa fille, il était depuis quatorze ans en Sibérie, relégué à Ischim, village près des frontières du gouvernement de Tobolsk, vivant avec sa famille de la modique rétribution de dix kopecks par jour, assignée aux prisonniers qui ne sont pas condamnés aux travaux publics.
La jeune Prascovie contribuait par son travail à la subsistance de ses parents, en aidant les blanchisseuses du village ou les moissonneurs, et en prenant part à tous les ouvrages de la campagne dont ses forces lui permettaient de s’occuper : elle rapportait du blé, des œufs, ou quelques légumes en payement. Arrivée en Sibérie dans son enfance, et n’ayant aucune idée d’un meilleur sort, elle se livrait avec joie à ces pénibles travaux, qu’elle avait bien de la peine à supporter. Ses mains déli-
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cates semblaient avoir été formées pour d’autres occupations. Sa mère, tout entière aux soins du pauvre ménage, semblait prendre en patience sa déplorable situation ; mais son père, accoutumé dès sa première jeunesse à la vie active des armées, ne pouvait se résigner à son sort, et s’abandonnait souvent à des accès de désespoir que l’excès même du malheur ne saurait justifier.
Quoiqu’il évitât de laisser voir à Prascovie les chagrins qui le dévoraient, elle avait été plus d’une fois témoin de ses larmes à travers les fentes d’une cloison qui séparait son réduit de la chambre de ses parents, et elle commençait depuis quelque temps à réfléchir sur leur cruelle destinée.
Lopouloff avait adressé depuis plusieurs mois une supplique au gouverneur de la Sibérie, qui n’avait jamais répondu à ses demandes précédentes. Un officier, passant par Ischim pour des affaires de service, s’était chargé de la dépêche, et lui avait promis d’appuyer ses réclamations auprès du gouverneur. Le malheureux exilé en avait conçu quelque espoir; mais on ne lui fit pas plus de réponse qu'auparavant. Chaque voyageur, chaque courrier venant de Tobolsk (événement bien rare) ajoutait le tourment de l’espérance déçue aux maux dont il était accablé.
Dans un de ces tristes moments, la jeune fille, revenant de la moisson, trouva sa mère baignée de larmes, et fut effrayée de la pâleur et des sombres regards de son père, qui se livrait à tout le délire de la douleur. « Voilà, s’écria-t-il lorsqu’il la vit
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a paraître, le plus cruel de tous mes malheurs ! a voilà l’enfant que Dieu m’a donnée dans sa a colère, afm que je souffre doublement de ses « maux et des miens, afin que je la voie dépérir a lentement sous mes yeux, épuisée par de serviles a travaux, et que le titre de père, qui fait le bona heur de tous les hommes, soit pour moi seul le « dernier terme de la malédiction du ciel ! » Prascovie épouvantée se jeta dans ses bras. La mère et la fille parvinrent à le tranquilliser en mêlant leurs larmes aux siennes; mais cette scène fit la plus grande impression sur l’esprit de la jeune fille. Pour la première fois, ses parents avaient ouvertement parlé devant elle de leur situation désespérée ; pour la première fois, elle put se former une idée de tout le malheur de sa famille.
Ce fut à cette époque, et dans la quinzième année de son âge, que la première idée d’aller à Saint- Pétersbourg demander la grâce de son père lui vint à l’esprit. Elle racontait elle-même qu’un jour celte heureuse pensée se présenta à elle comme un éclair, au moment où elle achevait ses prières, et lui causa un trouble inexprimable. Elle a toujours été persuadée que ce fut une inspiration de la Providence, et cette ferme confiance la soutint dans la suite au milieu des circonstances les plus décourageantes.
Jusqu’alors l’espérance de la liberté n’était point entrée dans son cœur. Ce sentiment nouveau pour elle la remplit d’une grande joie : elle se remit aussitôt en prière ; mais Ses idées étaient si confuses, que ne sachant elle-même ce qu’elle voulait deman-
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der à Dieu, elle le pria seulement de ne pas la priver du bonheur qu’elle éprouvait, et qu’elle ne savait définir. Bientôt cependant le projet d’aller à Saint-Pétersbourg se jeter aux pieds de l’empereur et lui demander la grâce de son père se développa dans son esprit et l’occupa désormais uniquement.
Elle avait choisi, dans la lisière d’un bois de bouleaux qui se trouvait près de la maison, une place favorite où elle se retirait souvent pour faire ses prières; elle fut plus exacte encore à s’y rendre dans la suite. Là, tout entière à son projet, elle venait prier Dieu, avec toute la ferveur de sa jeune âme, de favoriser son voyage et de lui donner la force et les moyens de l’exécuter. S’abandonnant à cette idée, elle -s’oubliait souvent dans le bois, au point de négliger ses occupations ordinaires, ce qui lui attirait des reproches de ses parents. Elle fut longtemps avant d'oser s’ouvrir à eux au sujet de l’entreprise qu’elle méditait. Son courage l’abandonnait chaque fois qu’elle approchait de son père pour commencer cette explication hasardeuse, dont elle prévoyait confusément le peu de succès. Cependant, lorsqu’elle crut avoir suffisamment mûri son projet, elle détermina le jour où elle parlerait, et se proposa fermement de vaincre sa timidité.
A l’époque fixée, Praseovie se rendit de bonne heure au bois, pour demander à Dieu le courage de s’exprimer et l’éloquence nécessaire pour persuader ses parents : elle revint ensuite à la maison, résolue de parler au premier des deux qu’elle rencontrerait. Elle désirait que le hasard lui fit trou-
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ver sa mère, dont elle espérait plus de condescendance; mais, en approchant de la maison, elle vit son père assis sur un banc près de la porte et fumant une pipe. Elle vint à lui courageusement, commença l’explication de son projet, et demanda, avec toute la chaleur dont elle fut capable, la permission de partir pour Saint-Pétersbourg. Lorsqu’elle eut terminé son discours, son père, qui l’avait écoutée sans l’interrompre, et du plus grand sérieux, la prit par la main, et rentrant avec elle dans la chambre où la mère apprêtait le dîner : o Ma femme, s’é- « cria-t-il, bonne nouvelle ! nous avons trouvé un « puissant protecteur! Voilà notre fille qui va par- « tir sur l’heure pour Saint-Pétersbourg , et qui « veut bien se charger de parler elle-même à « l’empereur. » Lopoulotf raconta plaisamment ensuite tout ce que lui avait dit Prascovie. « Elle ferait « mieux, répondit la mère, d’être à son ouvrage « que de venir vous conter ces balivernes. » La jeune fille s’était armée d’avance contre la colère de ses parents, mais elle n’eut point de force contro le persiflage, qui semblait anéantir toutes ses espérances. Elle se mit à pleurer amèrement. Son père, qu’un instant de gaieté avait fait sortir de son caractère, reprit bientôt toute sa sévérité. Tandis qu’il la grondait au sujet de ses larmes, sa mère attendrie l’embrassait en riant, a Allons, lui dit- « elle en lui présentant un linge, commence par « nettoyer la table pour le dîner ; tu pourras en- , « suite partir pour Saint-Pétersbourg, à taeommoa dité. »
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Cette scène était plus faite pour dégoûter Prascovie de ses projets que des reproches ou des mauvais traitements; cependant l'humiliation qu’elle éprouvait de se voir traiter comme un enfant se dissipa bientôt et ne la découragea point. La glace était rompue : elle revint à la charge à plusieurs reprises, et ses prières furent bientôt si fréquentes et si importunes, que son père, perdant patience, la gronda sérieusement, et lui défendit avec sévérité de lui parler là-dessus davantage. Sa mère, avec plus de douceur, tâcha de lui faire comprendre qu’elle était trop jeune encore pour songer à une entreprise si difficile.
Depuis lors, trois ans s’écoulèrent sans que Prascovie osât renouveler ses instances à ce sujet. Une longue maladie de sa mère la contraignit de renvoyer son projet à des temps plus favorables ; cependant il ne se passa pas un seul jour sans qu’elle joignît à ses prières ordinaires celle d’obtenir de son père la permission de partir, bien persuadée que Dieu l’exaucerait un jour.
Cet esprit religieux, cette foi vive dans une si jeune personne, doivent paraître d’autant plus extraordinaires qu’elle ne les devait point à l’éducation. Sans être irréligieux, son père s’occupait peu de prières ; et quoique sa mère fût plus exacte à cet égard, elle manquait en général d’instruction, et Prascovie ne devait qu'à elle-même les sentiments qui l’animaient. Pendant ces trois dernières années, sa raison s’était formée ; déjà la jeune fille avait acquis plus de poids dans les conseils de la fa-
mille : elle put, en conséquence, proposer et discuter son projet, que ses parents ne regardaient plus comme un enfantillage, mais qu'ils combattirent avec d’autant plus de force qu’elle leur était devenue plus nécessaire. Les empêchements qu’ils mettaient à son départ étaient de nature à faire impression sur son cœur. Ce n’était plus par des plaisanteries ou par des menaces qu’ils tâchaient de la dissuader, mais par des caresses et par des larmes. « Nous sommes déjà vieux, lui disaient-ils, nous a n’avons plus ni fortune ni amis en Russie : au- « rais-tu le courage d’abandonner dans ce désert a des parents dont tu es l’unique consolation, et a cela, pour entreprendre seule un voyage périlo leux, qui peut te conduire à ta perte et leur coûter « la vie, au lieu de leur procurer la liberté! » A ces raisons Prascovie ne répondait que par des larmes ; mais sa volonté n’était point ébranlée, et chaque jour l’affermissait dans sa résolution,
11 se présentait une difficulté d'une autre nature, et plus réelle encore que l’opposition de son père : elle ne pouvait partir qu’avec un passe-port, sans lequel il ne lui était pas même possible de s’éloigner du village. D’autre part, il n’était guère probable que le gouverneur de Tobolsk, qui n’avait jamais répondu à leurs lettres, consentît à leur accorder cette faveur, Prascovie fut donc forcée de remettre son départ à un autre temps, et toutes ses idées se portèrent sur les moyens d’obtenir un passe-port.
Il y avait alors dans le village un prisonnier nommé Neiler, né en Russie, et fils d’un tailleur al-
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lemand. Cet homme avait été pendant quelque temps domestique d’un étudiant à l’université de Moscou, et il avait tiré de cette circonstance l’avantage de passer pour un esprit fort à Ischim . Neilcr s’imaginait être un incrédule. Cette espèce de folie, jointe au métier plus utile de tailleur qu’il possédait, l’avait fait connaître des habitants et des prisonniers, dont les uns lui faisaient raccommoder leurs habits, et dont les autres s’amusaient de ses impertinences. Au nombre de ces derniers était Lopouloff, chez lequel il venait quelquefois. Neilcr connaissant l’esprit religieux de la jeune personne, la persiflait au sujet de sa dévotion, et l’appelait sainte Praseovie. Celle-ci, le croyant plus habile qu’il n’était, projetait de s’adresser à lui pour en obtenir la supplique qu’elle voulait adresser au gouverneur , dans l’espoir que son père, n’ayant plus qu’à la signer, s’y déciderait plus facilement.
Elle venait un jour d’achever son blanchissage à la rivière, et se disposait à retourner au logis. Avant de partir, elle fit, à son ordinaire , plusieurs signes de croix, et se chargea péniblement de son linge mouillé. Neiler, qui passait par hasard, la vit et se moqua d’elle. « Si vous aviez , lui dit-il, fait quel- « ques-unes de ces simagrées de plus, vous auriez « opéré un miracle, et votre linge serait allé tout a seul à la maison. Donnez, ajouta-t-il en s’empaa rant de force du fardeau, je vous ferai voir que « les incrédules, que vous haïssez si fort, sont aussi « de bonnes gens. » 11 prit en effet la corbeille et la porta jusqu’au village. Chemin faisant, Praseovie,
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qui n’avait qu’un désir, celui d’obtenir un passeport, lui parla de la supplique et du service important qu’elle attendait de lui. Malheureusement, le philosophe ne savait pas écrire : il avoua que depuis l’instant où il s’était voué à l’état de tailleur il avait totalement négligé la littérature; mais il lui indiqua dans le village un homme qui pourrait remplir son attente. Prascovie revint toute joyeuse, se proposant de mettre à profit ce conseil dès le lendemain. En rentrant chez son père, où se trouvaient quelques personnes, Neiler se vanta hautement du service qu’il avait rendu à sainte Prascovie en lui épargnant la' peine de faire un miracle, et fit d’autres mauvaises plaisanteries de ce genre ; mais il fut bientôt déconcerté par la réponse de la jeune fille, a Cornet ment pourrais-je, lui dit-elle, ne pas mettre toute a ma confiance dans la bonté de Dieu ? Je ne l’ai « prié qu’un instant au bord de la rivière, et si mon « linge n’est pas venu seul, il est du moins venu « sans moi, et porté par un incrédule. Ainsi le « miracle a eu lieu, et je n’en demande pas d’autre « à la Providence. » A cette réponse, toute la société se mit à rire aux dépens du tailleur, qui se retira très-piqué de l’aventure. On verra dans la suite plusieurs exemples de cette aimable présence d’esprit, qui ne l’abandonna jamais dans les circonstances les plus embarrassantes.
Le lendemain, elle s’empressa de consulter l’homme qu’on lui avait indiqué : elle apprit de lui que la supplique devait être signée par elle-même. L’écrivain se chargea de la dresser dans les formes
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requises; et, lorsqu’elle fut achevée, Lopouloff, après quelque résistance, consentit à ce qu’elle fut expédiée, et profita de l’occasion pour y joindre une nouvelle lettre relative à ses affaires personnelles.
Dès ce moment, les inquiétudes de la jeune personne disparurent, sa santé se raffermit, et ses parents furent charmés de lui voir reprendre sa gaieté naturelle. Cet heureux changement n’avait pas d’autre cause que la certitude où elle était d’obtenir son passe-port, et sa confiance sans bornes en la protection de Dieu. Elle allait souvent se promener sur le chemin de Tobolsk, dans l'espérance de voir arriver quelque courrier. Elle passait devant la station (*) de la poste aux chevaux pour parler au vieil invalide qui en avait la direction, et qui distribuait le peu de lettres adressées à Ischim. Mais depuis longtemps elle n’osait lui en demander, parce qu’il lui avait parlé avec brusquerie, et s’était moqué de son projet de voyage, qu’il connaissait.
Six mois s’étaient presque écoulés depuis le départ de la supplique, lorsqu’on vint avertir la famille qu’un courrier était à la poste avec des lettres pour quelques personnes. Prascovie y courut aussitôt et ut suivie de ses parents. Lorsque Lopouloff se nomma, le courrier lui remit un paquet cacheté, contenant un passe-port pour sa fille, et prit un reçu de! ». Ce fut un moment de joie pour la famille. Dans l’abandon total où ils étaient depuis tant d’années, l’envoi de ce passe-port leur parut une espèce de faveur.
(l) Terme russe pour relaù.
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Cependant il n’y avait dans le paquet aucune réponse du gouverneur aux demandes personnelles de Lopouloff. Pour sa fille, elle était libre, et l’on ne pouvait, sans la plus grande injustice, la retenir en Sibérie contre sa volonté.
Le silence absolu que l’on gardait avec son père était plutôt une confirmation de sa disgrâce qu’une faveur. Cette triste réflexion dissipa bientôt l’impression de plaisir que lui avait fait éprouver la condescendance du gouverneur. Lopouloff s’empara du passe-port, et déclara, dans le premier moment d’humeur, qu’il n’avait consenti à le demander que dans la certitude qu'on le lui refuserait, et pour se délivrer des persécutions de sa fille.
Prascovie suivit ses parents à la maison sans rien demander, mais remplie d’espoir et remerciant Dieu le long du chemin d’avoir exaucé l’un de ses vœux. Son père serra le passe-port parmi ses hardes, après l’avoir enveloppé soigneusement dans un morceau de linge. Prascovie remarqua cette précaution, qui lui parut de bon augure, car il aurait pu le déchirer; elle n’attribua le refus de son père qu’à un dessein particulier de la Providence, qui n’avait pas encore marqué l’heure de son départ. Bientôt après, elle se rendit au bois, où elle passa deux heures à prier, se livrant à toute la joie que son ardente imagination lui inspirait, et n’ayant plus aucun doute sur le succès de son entreprise.
Ces détails pourront paraître à quelques personnes puérils et minutieux ; mais lorsqu’on verra les projets de cette jeune fille réussir au delà de scs espé-
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rances et de toute probabilité, malgré les obstacles sans nombre qu’elle avait à surmonter, on se convaincra qu’aucun motif humain n’aurait suffi pour la conduire au but qu’elle se proposait, et qu’il fallait pour une telle œuvre cette foi qui transporte les montagnes. Dans tout ce qui lui arrivait, Prascovie voyait toujours le doigt de Dieu. Aussi disait-elle : « J’ai été quelquefois éprouvée, mais jamais trompée « dans ma confiance eu lui. » Un incident qui eut lieu peu de jours après vint encore ranimer son courage, et contribua peut-être à déterminer ses parents. Sa mère, sans être absolument superstitieuse, s’amusait parfois à chercher des pronostics de l’avenir dans les plus petits événements de la vie. Sans croire aux jours malheureux, elle évitait cependant d’entreprendre quelque chose le lundi (‘), et n’aimait point à voir renverser la salière. Quelquefois elle prenait la Bible, et, l’ouvrant au hasard, elle cherchait dans la première phrase qui lui tombait sous les yeux quelque chose d’analogue à sa situation et dont elle pût tirer un bon augure. Cette manière de consulter le sort est très-usitée en Russie : lorsque la phrase est insignifiante, on recommence, et en tiraillant un peu le sens on finit par lui donner la tournure qu’on désire. Les malheureux s’attachent à tout et sans ajouter beaucoup de foi à ces prédic*
(I) En Russie, le lundi passe pour un jour malheureux parmi le peuple et les personnes superstitieuses. La répugnance pour entreprendre quelque chose, mais surtout uu voyage, le lundi, est si universelle, que le très-petit nombre de personnes qui ne la partagent pas, s’y soumettant par égard pour l’opiuiou générale et presque religieuse des Russes.
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tions, ils éprouvent un certain plaisir lorsqu’elles s’accordent avec leurs espérances.
Lopouloff était dans l’usage de lire le soir un chapitre de la Bible à sa famille : il expliquait aux femmes les mots slavons qu’elles ne comprenaient pas, et cette occupation plaisait infiniment à sa fille. A la fin d’une triste soirée, ces trois solitaires étaient auprès d’une table sur laquelle était le livre saint ; la lecture était achevée, et le plus morne silence régnait entre eux, lorsque Prascovie s’adressant à sa mère, sans autre but que celui de renouer la conversation : « Ouvrez, je vous prie, la Bible, lui dit-elle, a et cherchez, dans la page à droite, la onzième li- « gne. » Sa mère prit le livre avec empressement et l’ouvrit avec une épingle ; ensuite, comptant les lignes jusqu’à la onzième à droite, elle lut à haute voix les paroles suivantes :
« Or un ange de Dieu appela Agar du ciel et lui « dit : Que faites-vous là ? ne craignez point. » L’application de ce passage de l’Écriture sainte était trop facile à faire pour que l’analogie frappante qu’il présentait avec le voyage projeté pût échapper à personne. Prascovie, transportée de joie, prit la Bible et en baisa les pages à plusieurs reprises. « C’est vraiment singulier, » disait la mère en regardant son mari. Mais celui-ci, ne voulant pas favoriser leurs idées à ce sujet, s’éleva fortement contre ces ridicules divinations. « Croyez-vous, disait-il aux « deux femmes, que l’on puisse ainsi interroger Dieu « en ouvrant un livre avec une épingle, et qu’il dai- <i gne répondre à toutes vos folles pensées ? Sans
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« doute, ajouta-t-il en s’adressant à sa fille, un ange « ne manquera pas de vous accompagner dans votre « extravagant voyage, et de vous donner à boire « quand vous aurez soif! Ne sentez -vous pas quelle a est la folie de s’abandonner à de semblables espé- « rances? »
Prascovie lui répondit qu’elle était bien loin d’espérer qu’un ange lui apparût pour l’aider dans son entreprise, a Mais cependant, disait-elle, j’espère et « crois fermement que mon ange gardien ne m’a- « bandonnera pas, et que mon voyage aura lieu, « quand je m’y opposerais moi-même. » Lopouloff était ébranlé par cette persévérance inconcevable ; cependant un mois s’écoula sans qu’il fût question du départ. Prascovie devenait silencieuse et préoccupée : toujours seule dans les bois ou dans son réduit, elle ne donnait plus aucune marque de tendresse à ses parents. Comme elle avait souvent menacé de partir sans passe-port, ils commencèrent à craindre sérieusement qu’elle n’accomplît ce projet, et ils prenaient de l’inquiétude lorsqu’elle s’absentait de la maison plus longtemps qu’à l’ordinaire. Il arriva même un jour qu’ils la crurent décidément partie : Prascovie, en revenant de l’église, où elle était allée seule, avait accompagné de jeunes paysannes dans une chaumière voisine ets’y était arrêtée quelques heures. Lorsqu’elle revint à la maison, sa mère l’embrassa toute en larmes. « Tu as bien tardé, lui « dit-elle. Nous avons cru que tu nous avais quittés « pour toujours ! — Vous aurez bientôt ce chagrin, a lui répondit sa fille, puisque vous ne voulez pas
la jeune sibérienne.
a me livrer le passé-port : voiis regretterez alors de o m’avoir privée dé cette ressource et de Votre bé* a nédiction. » Elle prononça ces paroles sans ré* pondre aux caVeSsés de sa mère, et d’un ton de voix Si triste, si altéré, quô la bonne mèreen futvivemen' affectée. Elle lui promit, pour la tranquilliser, de ne plus mettre d’opposition à son départ, qui dépendrait Uniquement de la permission de son père. Prascovie ne la demandait plus ; mais sa profonde tristesse la sollicitait plus éloquemment que n’au« raient pu le faire les supplications les plus vives î Lopouloff lui-même ne savait à quoi se résoudre.
Sa femme le priait un matin d’aller prendre quel* ques pommes de terre dans un petit jardin qu’il cultivait près de la maison. Immobile et plein de ces tristes idées, il paraissait ne faire aucune attention à cette demande ; enfin, revenant tout à Coup à lui : a Allons, dit-il comme pour s’encourager, aide-toi, « je t’aiderai 1 > En achevant ces mots, il prit une bêche et se rendit au jardin» Prascovie le suivit, a Sans doute, mon père, il faut s’aider dans le mala heur, et j’espère aussi que Dieu m’aidera dans la a prière que je viehs vous faire, et qu’il touchera à b votre Cœur. Rendez-moi le passe-port, cher et mala heureux père 1 Croyez que c’est la volonté de Dieu, a Voulez-vous forcer votre fille à l’horrible malheur o de vous désobéir Y » En parlant aihsi, Prascovie embrassait ses genoux et tâchait de lui inspirer la même cohfiance qui l’animait. La mère survint. Sa fille la conjura de l’aider à fléchir son père ; la bonne femme ne put s’y résoudre. Elle avait eu la force de
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consentir an départ ; mais elle n’avait point le courage de le demander. Cependant Lopouloff ne put résister plus longtemps à de si touchantes sollicitations : il savait d’ailleurs sa tille si décidée, qu’il craignait de la voir partir sans passe-port, a Que faire « avec cette enfant? 6’écria-t->il. Il faudra bien la « laisser partir ! » Prascovie, transportée de joie, s’élança au cou de son père. « Soyez sûr, lui disait- « elle en l’accablant des plus tendres caresses, que « vous ne vous repentirez point de m’avoir écoutée : « j’irai, mon père, oui, j’irai à Saint-Pétersbourg ; a je me jetterai aux pieds de l’empereur, et cette a même Providence qui m’en inspira la pensée et a qui a touché votre cœur voudra bien aussi disposer a celui de notre grand monarque en notre faveur.
a — Hélas ! lui répondit son père en versant des < larmes, crois-tu, pauvre enfant, que l’on puisse « parler à l'empereur comme tu parles à ton père en * Sibérie? Des sentinelles gardent de toutes parts « les avenues de son palais, et tu ne pourras jamais a en passer le seuil. Pauvre et mendiante, sans ha- « bits, sans recommandations, comment oseras-tu a paraître, et qui daignera te présenter ? »
Prascovie sentait la force de ces observations sans en être découragée : un pressentiment secret l'emportait sur tous les raisonnements, a Je conçois les « craintes que vous inspire votre tendresse pour « moi, répondit-elle; mais que de motifs n’ai-je pas « d’espérer ! Réfléchissez, de grâce 1 Voyez de eom- « bien de faveurs inespérées Dieu m’a déjà comblée, a parce que j’avais mis toute ma confiance en lui !
LA JEUNE SIBÉRIENNE
« Je ne savais comment avoir un passe-port, il a g forcé la bouche de l’incrédule à m’indiquer les « moyens de l’obtenir ; c’est lui qui a fléchi l’inexoa rable gouverneur de Tobolsk. Enfin, malgré votre « invincible répugnance, ne vous a-t-il pas forcé a vous-même à m’accorder la permission de partir? a Soyez donc certain, ajouta-t-elle, que cette Provi- « dence qui m’a fait surmonter tant d’obstacles, et « qui m’a si visiblement protégée jusqu’ici, saura « me conduire aux pieds de notre empereur. Elle « mettra dans ma bouche les paroles qui doivent le a persuader, et votre liberté sera la récompense du « consentement que vous m’accordez. »
Dès cet instant le départ de la jeune fille fut décidé, mais on n’en détermina point encore l’époque précise. Lopouloff espérait tirer quelques secours de ses amis : plusieurs prisonniers avaient des moyens; quelques-uns même lui avaient fait, en d’autres occasions, des oflres que sa discrétion ne lui avait pas permis d’accepter ; mais en cette occasion il se proposait d’en profiter. Il désirait aussi trouver quelque voyageur qui pût accompagner sa fille pendant les premières marches. Il fut trompé dans cette double attente. Cependant Prascovie pressait son départ. Toute la fortune de la famille consistait dans un rouble en argent (*). Après avoir vainement tenté d’augmenter cette modique somme, on fixa le jour de la cruelle séparation, d’après le désir de la voyageuse, au 8 septembre, jour d’une fête de la Vierge.
(*) Valeur d’euvirou 4 francs.
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Aussitôt que la nouvelle s’en répandit dans le village toutes leurs connaissances vinrent la voir, poussées par la curiosité plutôt que par un véritable intérêt. Au lieu de l’aider ou de l’encourager dans son entreprise, on désapprouva généralement son père de lui avoir accordé la permission dè partir. Ceux qui auraient pu lui donner quelques secours parlèrent des circonstances malheureuses qui empêchent souvent les meilleurs amis de se rendre service au besoin ; et au lieu de l’assistance et des consolations que la famille en attendait, ils ne lui laissèrent en la quittant que de sinistres présages. Cependant deux des plus pauvres et des plus obscurs prisonniers prirent la défense de Prascovie, et l’encouragèrent par leurs conseils. « On a vu, disaient-ils, des choses a plus difficiles réussir contre toute espérance. Sans « parvenir elle-même jusqu’au souverain, elletrou- « vera des protecteurs qui parleront pour elle, lors- « qu’on laconnaîtra et qu’on l’aimera comme nous. » Le 8 septembre, à l’aube du jour, ces deux hommes revinrent pour prendre congé d’elle et pour assister à son départ. Ils la trouvèrent déjà toute disposée pour le grand voyage, et chargée d’un sac qu’elle avait préparé depuis longtemps. Son père lui remit le rouble qu’il lui destinait, mais qu’elle ne voulait point accepter; elle représentait que cette petite somme ne pouvait pas la conduire jusqu’à Saint-Pétersbourg, tandis qu’elle pouvait leur devenir nécessaire. Un ordre absolu de son père put seul la lui faire accepter. Les deux pauvres exilés voulurent aussi contribuer au petit fonds qu’elle emportait
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pour le voyage ; l’un offrit trente kopecks en cuivre, et l’autre une pièce de vingt kopecks en argent : c’était leur subsistance de plusieurs jours. Prascovie refusa leur offre généreuse, mais elle en fut vivement touchée. « Si la Providence, leur dit-elle, ao « corde jamais quelque faveur à mes parents, j’es- 0 père que vous en aurez une part. »
Dans ce moment les premiers rayons du soleil levant parurent dans la chambre, a L’heure est vea nue, dit-elle ; il faut nous séparer. » Elle s’assit, ainsi que ses parents et les deux amis, comme il est d’usage en Russie en pareille circonstance. Lorsqu’un ami part pour un voyage de long cours, au moment de faire les derniers adieux, le voyageur s’assied ; toutes les personnes présentes doivent l’imiter : après une minute de repos, pendant laquelle on parle du temps et de choses indifférentes, on se lève, et les pleurs et les embrassements commencent.
Cette cérémonie, qui au premier coup d’œil paraît insignifiante, a cependant quelque chose d’intéressant. Avant de se séparer pour longtemps, peut-être pour toujours, on se repose encore quelques moments ensemble, comme si l’on voulait tromper la destinée et lui dérober cette courte jouissance.
Prascovie reçut à genoux la bénédiction de ses parents, et, s’arrachant courageusement de leurs bras, quitta pour toujours la chaumière qui lui avait servi de prison depuis son enfance. Les deux exilés l’accompagnèrent pendant la première verste. Le père et la mère, immobiles sur le seuil de la porte,
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la suivirent longtemps des yeux, voulant lui donner de loin un dernier adieu ; niais la jeune fille ne regarda plus en arrière, et disparut bientôt dans l’éloignement.
Lopouloff et sa femme rentrèrent alors dans leur triste demeure, qui désormais allait leur paraître bien déserte. Les malheureux vécurent encore plus isolés qu’auparavant : les autres habitants d’Ischim accusaient le père d’avoir lui-même poussé sa fille à cette imprudente entreprise, et le tournaient en ridicule à ce sujet. On se moquait surtout des deux prisonniers, qui, dans leur simplicité, n’avaient pas caché la promesse que Prascovie leur avait faite de s’intéresser à eux, et on les félicitait d’avance sur leur bonne fortune.
Laissons maintenant cette région de peines et suivons notre intéressante voyageuse. Lorsque les deux amis qui l’avaient accompagnée la quittèrent, elle avait trouvé plusieurs jeunes filles qui faisaient la même route qu’elle jusqu’au village voisin, éloigné d’Ischim d’environ vingt-cinq verstes. Chemin faisant, elles furent accostées par une bande de jeunes paysans dont quelques-uns étaient à moitié ivres ; ils descendirent de cheval sous prétexte de les accompagner : c’était à l’entrée d’un grand bois. Les voyageuses alarmées ne voulurent point s’y acheminer avec eux : elles avaient quelques provisions, et s’assirent au bord du chemin pour se restaurer, en priant les villageois de continuer leur route ; mais ils s’assirent avec elles, en déclarant vouloir partager leur déjeuner, et les accompagner
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ensuite jusqu’au village. Dans cette perplexité , Prascovie, pour éloigner ces importuns, crut pouvoir employer une petite ruse, qui lui réussit. « Nous a irions volontiers avec vous, leur dit-elle; mais nous o devons attendre ici mes frères, qui nous amènent a des chariots pour nous transporter. » Les jeunes gens virent en effet dans l’éloignement deux chariots que Prascovie avait aperçus avant eux ; bientôt après ils remontèrent à cheval et disparurent. « C’était un petit mensonge, disait-elle en racon- « tant sa première aventure ; mais il ne m’a pas « porté malheur. » Elle parvint heureusement au village où elle devait s’arrêter, et logea chez un paysan de sa connaissance, qui la traita fort bien.
Le lendemain, à son réveil, la fatigue de la première marche qu’elle eût jamais faite se faisait vivement sentir. En sortant de l’isba 1 où elle avait passé la nuit, elle eut un moment d’effroi lorsqu’elle se vit toute seule. L’histoire d’Agar dans le désert lui revint à la mémoire et lui rendit son courage. Elle fit le signe de la croix, et s’achemina en se recommandant à son ange gardien. Après avoir dépassé quelques maisons, elle aperçut l’enseigne de l’aigle sur le cabaret du village devant lequel elle avait passé la veille ; ce qui lui fit juger qu’au lieu d’avoir pris le chemin de Pétersbourg, elle revenait sur ses pas. Elle s’arrêta pour s’orienter, et vit son hôte
l Maison de paysan, ordinairement composée d’une seule chambre, dont un énorme poêle occupe une bonne partie. Quoique l'isba réponde à peu près au mot de ch aumiire, il n’entraîne point cependant l’idée de misère
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qui souriait sur le pas de sa porte. « Si vous voyagez « de cette manière, s’écria-t-il, vous n’irez pas loin, « et vous feriez peut-être mieux de retourner chez « vous. »
Cet accident lui arriva quelquefois dans la suite ; et lorsque, dans son indécision, elle demandait le chemin de Pétersbourg, à l’extrême distance où elle se trouvait de cette ville, on se moquait d’elle, ce qui la jetait dans un grand embarras. Prascovie, n’ayant aucune idée de la géographie du pays qu’elle avait à parcourir, s’était imaginé que la ville de Kiew, fameuse dans la religion du pays, et dont sa mère lui avait souvent parlé, se trouvait sur le chemin de Pétersbourg : elle avait le projet d’y faire ses dévotions en passant , et se promettait d’y prendre un jour le voile , si son entreprise réussissait.
Dans la fausse idée qu’elle s’était formée de la situation de cette ville, voyant qu’on souriait lorsqu’elle demandait le chemin de Pétersbourg, elle demandait aux passants celui de Kiew , ce qui lui réussissait plus mal encore.
Une fois, entre autres, se trouvant indécise sur le choix de plusieurs chemins qui se croisaient, elle attendit un kibick qui s’approchait, et pria les voyageurs de lui indiquer celui de ces chemins qui conduisait à Kiew. Ils crurent qu’elle plaisantait, o Prenez , lui dirent-ils en riant, celui que vous o voudrez ; ils conduisent tous également à Kiew, « à Paris et à Rome. » Elle prit celui du milieu, qui se trouva heureusement être le sien. Elle ne
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pouvait donner aucun détail exact sur la route qu’elle avait tenue, ni sur le nom des villages par lesquels elle avait passé, et qui se confondaient dans sa mémoire. Lorsqu’elle arrivait dans un hameau peu considérable, elle était ordinairement bien accueillie par les maîtres de la première maison où elle demandait l’hospitalité ; mais dans les gros villages , et lorsque les maisons avaient une bonne apparence, elle avait presque toujours de la peine à trouver un asile : on la prenait souvent pour une aventurière de mauvaises mœurs, et ce soupçon si injuste lui donna de grands désagréments pendant son voyage.
Quelques marches avant d’arriver à Kamoüicbeff, un violent orage la surprit en chemin, comme elle achevait avec peine une des plus longues journées qu’elle eût encore faites. Elle redoubla de vitesse pour atteindre les premières habitations, qu’elle ne croyait pas être fort éloignées ; mais un tourbillon de vent ayant renversé un arbre devant elle , la frayeur lui lit chercher un refuge dans un bois voisin. Elle se plaça sous un sapin entouré de hauts buissons, pour se préserver de la violence du vent. La tempête dura toute la nuit ; la jeune fille la passa sans abri dans ce lieu désert, exposée aux torrents de la pluie, qui ne cessa que vers le matin. Lorsque l’aube parut, elle se traîna jusqu’au chemin, exténuée de froid et de faim, pour continuer sa route. Heureusement un paysan qui passait eut pitié d’elle et lui offrit une place sur son chariot. Vers les huit heures dti matin, elle arriva dans un grand village.
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Le paysan, qui ne devait pas s’y arrêter, la déposa au milieu de la rue et continua sa route. Prascovie pressentait qu’elle serait mal reçue : les maisons avaient une bonne apparence. Cependant, pressée par la fatigue et la faim, elle s’approcha de la fenêtre basse auprès de laquelle une femme de quarante à cinquante ans triait des pois, et la pria de la recevoir chez elle. La villageoise, après l’avoir examinée quelques instants d’un air de mépris , la renvoya durement.
En descendant du chariot qui l’avait amenée, Prascovie était tombée dans la boue, et ses habits en étaient couverts. La cruelle nuit quelle venait de passer dans la forêt , ainsi que le manque de nourriture, avaient sans doute aussi altéré ses traits, et lui donnaient un aspect défavorable. La malheureuse fut rejetée de toutes les maisons où elle se présenta. Une méchante femme , à la porte de laquelle, vaincue par la fatigue , elle s’était assise, et qu’elle conjurait de la recevoir, la força par des menaces de s’éloigner , en lui disant qu’elle ne recevait chez elle ni les voleurs ni les coureuses. La jeune fille, voyant une église devant elle, s’y achemina tristement. « Du moins, se disait-elle, on ne a m’en chassera pas. » La porte s’en trouva fermée; elle s’assit sur les marches qui y conduisaient. Des petits garçons qui l’avaient suivie, et qui s’étaient attroupés autour d’elle lorsque la femme la maltraitait, continuèrent à l’insulter et à la traiter de voleuse. Elle demeura près de deux heures dans cette situation pénible, se mourant de froid, d’ina-
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nition , priant Dieu de l’assister et de lui donner la force de supporter cette épreuve.
Cependant une femme s’approcha pour l’interroger. Prascovie raconta l’affreuse nuit qu’elle avait passée dans le bois ; d’autres paysans s’arrêtèrent polir l’entendre. Le starost 1 du village examina son passe-port, et déclara qu’il était en règle : alors la bonne femme attendrie lui offrit sa maison ; mais lorsque la voyageuse voulut se soulever, ses membres étaient tellement engourdis qu’on fut obligé de la soutenir. Elle avait perdu un de ses souliers, elle montra son pied nu et ses jambes enflées. Une pitié générale succéda bientôt aux indignes soupçons qui l’avaient fait maltraiter. On la plaça sur un chariot; et les mêmes enfants qui l’avaient insultée quelques moments auparavant s’empressèrent de la traîner, et la conduisirent ainsi chez la villageoise, qui la reçut avec beaucoup d’amitié, et chez laquelle elle passa plusieurs jours. Pendant ce temps de repos, un paysan charitable lui fit une paire de bottines ; enfin, lorsqu’elle eut recouvré sa santé et ses forces, elle prit congé de la bonne femme, et continua son voyage, qu’elle poursuivit jusqu’à l’hiver, s’arrêtant plus ou moins dans différents villages, selon que la fatigue l’y obligeait et d’après l’accueil qu’elle recevait des habitants. Elle tâchait, pendant le séjour qu’elle y faisait, de se rendre utile , en balayant la maison, en lavant le linge ou en cousant pour ses
1 Starost, de l'adjectif slaori , vieux ou ancien, est en Russie ce qu ont les maires en France, les schultz ou baillis en Allemagne.
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hôtes. Elle ne contait son histoire que lorsqu’elle était déjà reçue et établie dans la maison. Elle avait remarqué que lorsqu’elle voulait se faire connaître au premier abord, on ne la croyait pas et qu’on la prenait pour une aventurière. En effet, les hommes sont généralement disposés à se roidir lorsqu’ils aperçoivent qu’on veut les gagner. Il faut les toucher sans qu’ils s’en doutent, et ils accordent plus volontiers leur pitié que leur estime. Prascovie commençait donc par demander un peu de pain ; puis elle parlait de la fatigue dont elle était accablée, pour obtenir l’hospitalité; enfin, lorsqu’elle était établie chez ses hôtes, elle disait son nom et racontait son histoire. C’est ainsi que, dans son pénible voyage, elle faisait peu à peu le cruel apprentissage du cœur humain.
Souvent des personnes qui l’avaient rejetée la voyant s’éloigner en pleurant, la rappelaient et la traitaient fort bien. Les mendiants, accoutumés aux refus, y paraissent peu sensibles ; mais Prascovie, quoique placée par le sort dans une situation déplorable, n’avait point encore été, avant son voyage, dans le cas d’implorer la pitié ; et, malgré toute sa force d’âme et sa résignation, elle était navrée des refus, surtout lorsqu’ils provenaient de la mauvaise opinion que l’on prenait d’elle.
Le bon effet qu’avait produit, dans la circonstance dont nous venons de parler, l’exhibition de son passe-port, l’engagea dans la suite à le montrer lorsqu’elle désirait obtenir plus de faveur de ses hôtes : elle y était qualifiée de fille de capitaine ; ce
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qui lui fut utile en plusieurs occasions. Cependant elle avouait que le malheur d’être repoussce lui était arrivé rarement, tandis que les traitements d’humanité et de bienveillance qu’elle avait éprouvés étaient innombrables : a On s’imagine, disait-elle a dans la suite, que mon voyage a été bien désas- « treux, parce que je ne raconte que les peines et « les embarras dans lesquels je me suis trouvée, et « que je ne dis rien des bons gîtes que j’ai rencon- « très, et dont personne ne désire savoir l’histoire. »
Parmi les situations pénibles de son voyage, il en est une dans laquelle la jeune fille crut sa vie menacée, et qui mérite d’être connue pour sa singularité.
Elle marchait un soir le long des maisons d’un village , pour chercher un logement , lorsqu’un paysan qui venait de lui refuser très-durement l’hospitalité la suivit et la rappela. C’était un homme âgé, de très-mauvaise mine. Prascovie hésita si elle accepterait son offre, et se laissa cependant conduire chez lui, craignant de ne pas obtenir un autre gîte. Elle ne trouva dans l’isba qu’une femme âgée, et dont l’aspect était encore plus sinistre que celui de son conducteur. Ce dernier ferma soigneusement la porto et poussa les guichets des fenêtres. En la recevant dans leur maison, ces deux personnes lui firent peu d’accueil : elles avaient un air si étrange, que Prascovie éprouvait une certaine crainte, et se repentait de s’être arrêtée chez elles. On la fit asseoir. L’isba n’était éclairé que par des esquilles de sapin enflammées plantées dans un trou
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de la muraille, et qu’on remplaçait souvent lorsqu’elles étaient consumées. A la clarté lugubre de cette flamme, lorsqu’elle se hasardait à lever les yeux, elle voyait ceux de ses hôtes fixés sur elle. Enfin, après quelques minutes de silence : « D’où venez-vous ? » lui demanda la vieille.
« — Je viens d’Ischim, et je vais à Pétersa bourg.
a — Oh î oh ! vous avez donc beaucoup d’argent « pour entreprendre un si grand voyage?
a — Il ne me reste que quatre-vingts kopecks en « cuivre, répondit la voyageuse intimidée.
0 — Tu mens ! s’écria la vieille ; oui, tu mens ! « On ne se met pas en route pour aller si loin avec a si peu d’argent ! » La jeune fille avait beau protester que c’était là tout son avoir, on ne la croyait pas. La femme ricanait avec son mari.« De Tobolsk « à Pétersbourg avec quatre-vingts kopecks, disait- « elle; c'est probable, vraiment! » La malheureuse fille, outragée et tremblante, retenait ses larmes, et priait Dieu tout bas de la secourir. On lui donna cependant quelques pommes de terre, et dès qu’elle les eut mangées, son hôtesse lui conseilla de s’aller coucher. Prascovie, qui commençait fortement à soupçonner ses hôtes d’étre des voleurs, aurait volontiers donné le reste de son argent pour être délivrée de leurs mains. Elle se déshabilla en partie avant de monter sur le poêle où elle devait passer la nuit *, laissant en bas, à leur portée, ses poches
1 Les poêles russes sont très-grands, et les paysans , n’ayant point de lit dans ce pays, couchent tout habillés, soit sur les boucs qui régnent
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et son sac, afin de leur donner la facilité de compter son argent et pour s’épargner la honte d’étre fouillée.
Dès qu’ils la crurent endormie, ils commencèrent leurs recherches. Prascovie écoutait avec anxiété leur conversation. « Elle a encore de l’argent sur a elle, disaient-ils, elle a sûrement des assignations 1 . « J’ai vu, ajouta la vieille, un cordon passé à son «cou, auquel pend un petit sac; c’est là où est « l’argent. » C’était un petit sac de toile cirée, contenant son passe-port, qu’elle ne quittait jamais. Ils se mirent à parler plus bas, et les mots qu’elle entendait de temps en temps n’étaient pas faits pour la rassurer. « Personne ne l’a vue entrer chez nous, « disaient les misérables ; on ne se doute pas même « qu’elle soit dans le village. » Ils parlèrent encore plus bas. Après quelques instants de silence, et lorsque son imagination lui peignait les plus grands malheurs, la jeune fille vit tout à coup paraître auprès d’elle la tête de l’horrible vieille qui grimpait sur le poêle. Tout son sang se glaça dans ses veines. Elle la conjura de lui laisser la vie, l’assurant de nouveau qu’elle n’avait point d’argent; mais l’inexorable visiteuse, sans lui répondre, se mit à chercher dans ses habits, dans ses bottines, qu’elle lui fit
dans toute l'enceinte de leur cabane, soit sur le poêle, qui est la place la plus spacieuse et en même temps la plus chaude.
1 Les monnaies d'or et d'argent étant très-rares en Russie, on ne se sert ordinairement que de la monnaie de cuivre ou kopecks, dont 100 font un rouble en papier, et d’assignations. Ces assignations sont des billets de S, 10. Î5, 50 et 100 roubles, qui, avec les kopecks, sont les seuls signes monétaires d'un usage habituel.
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ôter. L’homme apporta de la lumière : on examina le sac du passe-port, on lui fit ouvrir les mains ; enfin, le vieux couple, voyant ses recherches inutiles, descendit, et laissa notre voyageuse plus morte que vive.
Cette scène effrayante, et plus encore ia crainte de la voir se renouveler, la tinrent longtemps éveillée . Cependant, lorsqu’elle reconnut à leur respiration bruyante que ses hôtes s’étaient endormis, elle se tranquillisa peu à peu, et, la fatigue l’emportant sur la frayeur, elle s’endormit elle-même profondément. Il était grand jour lorsque la vieille la réveilla. Elle descendit du poêle, et fut toute étonnée de lui trouver, ainsi qu’à son mari, un air plus naturel et plus affable. Elle voulait partir; ils la retinrent pour lui donner à manger. La vieille en fit aussitôt les préparatifs avec beaucoup plus d’empressement que la veille. Elle prit la fourche et retira du poêle le pot au stchi i , dont elle lui servit une bonne portion : pendant ce temps le mari soulevait une trappe du plancher sous lequel était le seau du kvas 2 , et lui en servit une pleine cruche. Un peu rassurée par ce bon traitement, elle répondit avec sincérité à leurs questions, et raconta une partie de son histoire. Ils eurent l’air d’y prendre intérêt; et, voulant justifier leur conduite précédente, ils l’assurèrent qu’ils n’avaient voulu savoir si elle avait de l’argent que parce qu’ils l’avaient mal à propos soupçonnée
i Soupe russe faite arec des choux aigres et de la viande salée, i Petite bière faite avec de la farine de seigle.
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d’être une voleuse, mais qu’elle pourrait voir, en comptant sa petite somme, qu’ils étaient bien loin eux-mêmes d'être des voleurs. Enfin Prascovie prit congé d’eux, ne sachant trop si elle leur devait des remercîments, mais se trouvant fort heureuse d’être hors de leur maison.
Lorsqu’elle eut fait quelques verstes hors du village, elle eut la curiosité de compter son argent. Le lecteur sera sans doute aussi surpris qu’elle le fut elle-même en apprenant qu’au lieu de quatrevingts kopecks qu’elle croyait avoir, elle en trouva cent vingt. Ses hôtes en avaient ajouté quarante.
Prascovie aimait à redire cette aventure, comme une preuve évidente de la protection de Dieu, qui avait changé tout à coup le cœur de ces malhonnêtes gens. Quelque temps après, elle courut un danger d’une autre espèce et qui l’effraya beaucoup. Comme elle avait un jour une longue traite à faire, elle partit à deux heures du matin de la station où elle avait couché. Au moment de sortir du village, elle fut attaquée par une troupe de chiens qui l’entourèrent. Elle se mit à courir, en se défendant avec son bâton, ce qui ne fit qu’augmenter leur rage. Un de ces animaux saisit le bas de sa robe et la déchira. Elle se jeta à terre en se recommandant à Dieu. Elle sentit même avec horreur un des plus obstinés appuyer son nez froid sur son cou pour la flairer, a Je pensais, disait-elle, que celui qui m’avait « sauvée de l’orage et des voleurs me préserverait a aussi de ce nouveau danger. » Les chiens ne lui firent aucun mal; un paysan qui passait les dispersa.
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La saison avançait ; Prascovie fut retenue près de huit jours dans un village par la neige, qui était tombée en si grande abondance, que les chemins étaient impraticables aux piétons. Lorsqu’ils furent suffisamment battus par les traîneaux, elle se disposait courageusement à continuer sa route à pied } mais les paysans chez lesquels elle avait logé l’en dissuadèrent et lui en firent voir le danger. Cette manière de voyager devient alors impossible aux hommes même les plus robustes, qui périraient infailliblement égarés dans ces déserts glacés, lorsque le vent chasse la neige et fait disparaître les chemins.
Son bonheur amena dans ce village un convoi de traîneaux qui conduisaient des provisions à Ékatherinembourg pour les fêtes de Noël. Les conducteurs lui donnèrent une place sur un de leurs traîneaux. Cependant, malgré les soins que ces braves gens prenaient d’elle, ses habits n’étant pas assortis à la saison, elle avait bien de la peine à supporter la rigueur de l'hiver, enveloppée dans une des nattes destinées à couvrir les marchandises. Le froid devint si violent pendant la quatrième journée, que, lorsque le convoi s’arrêta, la voyageuse, transie, n’eut pas la force de descendre du traîneau. On la transporta dans le kharstma l , auberge isolée à plus de trente verstes de toute habitation, et où se trouvait la station de la poste aux chevaux. Les paysans s’aperçurent qu’elle avait une joue gelée,
< Les kharttma sont de grands hangars couverts où s’arrêtent les voyageurs, comme dans les eararirmérait de l’Orient et les t tentas d'Espagne : excepte le tnit, on n’y trouve que ce qu’on y apporte.
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et la lui frottèrent avec de la neige, en prenant le plus grand soin d’elle ; mais ils refusèrent absolument de la conduire plus loin, et lui représentèrent qu’elle courrait le plus grand danger en s’exposant à voyager sans pelisse par un froid si vif, et qui ne manquerait pas d’augmenter encore. La jeune fille se mit à pleurer amèrement, prévoyant qu’elle ne trouverait plus une occasion aussi favorable et d’aussi bonnes gens pour la conduire. D’autre part, les maîtres du kharstma ne paraissaient pas du tout disposés à la garder, et voulurent à toute force qu’elle partît avec ceux qui l’avaient amenée. Dans cette position embarrassante, se voyant déçue de l’espoir qu’elle avait d’aller jusqu’à Ékatherinembourg en sûreté, elle s’abandonnait dans un coin de la chambre à toute la vivacité de sa douleur.
Ses conducteurs furent touchés de sa situation ; ils se cotisèrent pour lui acheter une pelisse de mouton, qui dans le pays ne coûte que cinq roubles : malheureusement il ne s’en trouva point à vendre : aucun des habitants de cette ville isolée ne voulut faire le sacrifice de la sienne, parce qu’il était difficile de la remplacer. Les paysans offrirent jusqu’à sept roubles à une fille de l’auberge, qui les refusa. Dans cette perplexité, un des plus jeunes conducteurs proposa tout à coup un expédient des plus singuliers, et qui permit à Prascovie de profiter de leur bonne volonté, a Nous lui prêterons, dit-il, a tour à tour nos pelisses, ou bien elle prendra la « mienne une fois pour toutes, et nous changerons a entre nous à chaque verste. » Ils y consentirent
tous avec plaisir. On fit aussitôt le calcul de la distance et du nombre de fois que les pelisses devaient être changées. Les paysans russes veulent savoir leur compte, et se laissent difficilement tromper. La voyageuse fut placée sur un traîneau, bien enveloppée dans sa pelisse. Lejeune homme qui la lui avait cédée se couvrit avec la natte dont elle s’était servie jusqu’alors, et, s’asseyant sur ses pieds, se mit à chanter à tue-tête et ouvrit la marche. L’échange des pelisses se fit exactement à chaque poteau des verstes, et le convoi parvint très-heureusement et très-vite à Ékatherinembourg.
Pendant toute la route, Prascovie ne cessa de prier Dieu pour que la santé de ses conducteurs ne souffrit pas de leur bonne action.
En arrivant à Ékatherinembourg, Prascovie logea dans la même auberge que ses conducteurs. L’hôtesse, apprenant de ces derniers une partie des aventures de la jeune fille, et jugeant, d’après leur récit, qu’elle était sans argent, lui fit aussitôt l’énumération des personnes de la ville qui passaient pour être les plus généreuses, et lui conseilla de s’adresser à elles pour en obtenir leur protection, et les secours nécessaires pour le long voyage qu’elle avait h faire. Elle loua beaucoup, entre autres, une dame Milin, du caractère le plus obligeant, qui faisait beaucoup de bien aux pauvres, et dont la bonté était connue de toute la ville. Les gens de l’auberge confirmèrent la vérité de ce portrait. Lors même que la voyageuse n’aurait pas compris l’intention de l’hôtesse, elle aurait été forcée de chercher un autre
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gîte. L’auberge était ce qu’on appelle en russe pottoatleroï dvor (maison de repos) *. Elles sont ordinairement formées d’un vaste hangar pour les chevaux, qui n’a que le toit pour couverture, et dans l’angle duquel est une serre chaude qui en occupe la quatrième partie. Les voyageurs s’arrangent comme ils peuvent dans cette pièce unique, dont le plancher sert de lit à ceux qui ne peuvent avoir de place sur le poêle. Le lendemain, Prascovie sortit d'assez bonne heure, dans l’intention de se rendre chez madame Milin ; mais, suivant son habitude, elle commença par aller à l’église, où se trouvait plus de monde qu’elle n’en avait jamais vu rassemblé. C’était un dimanche. La ferveur qu’elle mit à ses prières la fit autant remarquer que le sac et le costume qu’elle portait, et qui annonçait une étrangère voyageuse. Au sortir de l’église, une dame lui demanda qui elle était. Prascovie satisfit à sa demande en quelques mots, et, se disposant bientôt à la quitter, lui fit part de l’intention où elle était d’aller demander l’hospitalité à madame Milin, dont tout le monde lui avait appris la bienfaisance et l’humanité. Elle parlait à madame Milin elle-même, qui entendait ainsi son éloge d’une manière qui ne pouvait lui être suspecte de flatterie. Cette bonne dame, avant de se faire connaître à la voyageuse, voulut s’amuser un instant de son embarras. « Cette « dame Milin, dit-elle, qu’on vous vante tant, n’est
I Le pottoïalerot dmr est la dénomination que prennent le» auberge* dans les Lieux habités, tandis qu'elles s’appellent plus modestement harttma lorsqu’elles sont isolées sur les grandes route*.
a pas aussi bienfaisante que vous l’imaginez. Si vous « voulez m’en croire et venir avec moi, je vous pro- « curerai un bien meilleur gîte. »
D’après tout le bien qu’on lui avait dit de madame Milin à l’auberge, Prascovie prit une mauvaise idée de sa nouvelle connaissance : elle la suivit sans oser refuser et sans accepter sa proposition. « Au reste, lui dit madame Milin, voyant qu’elle ra- « lentissaitle pas, si vous tenez si fort à vous rendre « chez cette dame, voici sa maison à deux pas d’ici : « entrons chez elle, vous verrez comment vous y « serez reçue j mais promettez-moi que si l’on ne a vous y retient pas vous viendrez avec moi. » Prascovie, sans répondre, entra dans la maison, et s’adressant aux femmes de madame Milin, leur demanda si leur maîtresse était chez elle. Les femmes, étonnées de cette question faite en présence de leur maîtresse elle-même, ne répondirent rien. « Puis-je « voir madame Milin ï répéta la voyageuse. — Mais, « dit enfin une des femmes, la voilà ! » Prascovie, en se retournant, vit madame Milin qui ouvrait les bras pour la recevoir. « Oh ! je savais bien que ma- « dame Milin ne pouvait pas être une méchante o femme, » dit la jeune fille en lui baisant les mains. Cette petite scène fit le plus grand plaisir à sa bienfaitrice.
Elle envoya chercher son amie, madame G***, aussi bonne et aussi charitable qu’elle, pour lui recommander la jeune voyageuse, et pour aviser ensemble aux moyens de lui être utile. Après le déjeuner, et lorsque Prascovie se fut un peu familiarisée
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avec ses nouvelles protectrices, elle leur raconta dans le plus grand détail l’histoire malheureuse de ses parents, et ne leur cacha pas le projet extraordinaire qu’elle avait formé d’aller à Saint-Pétersbourg demander la grâce de son père.
Madame Milin, sans trop croire au succès de son entreprise, ne l’en détourna pas; mais les deux dames résolurent de la retenir jusqu’au printemps. Le froid était devenu excessif. La voyageuse ellemême voyait l’impossibilité de continuer sa route pendant la rigueur de la saison ; et les dames, qui voulaient la garder, ne lui parlèrent point encore de ce qu’elles avaient le pouvoir de faire, et de ce qu’elles firent en effet plus tard, pour l’aider dans son entreprise.
Prascovie se trouvait bien heureuse chez elles. Les caresses et la noble familiarité de ces personnes distinguées avaient un charme tout nouveau pour elle ; aussi le souvenir du temps fortuné qu’elle passa dans leur société ne sortait point de sa pensée. Lorsque dans la suite elle racontait cette partie de son histoire, le nom chéri de madame Milin amenait toujours dans ses yeux des larmes de reconnaissance.
Cependant sa santé se trouvait fort ébranlée : la nuit désastreuse qu’elle avait passée dans la forêt lui avait laissé un rhume violent que les grands froids n’avaient fait qu’augmenter. Elle profita de son séjour à Ékatherinembourg pour se soigner, et surtout pour apprendre à lire et à écrire. Cette circonstance de sa vie donnerait une bien mauvaise idée
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de ses parents, pour avoir négligé jusqu’à ce point l'éducation de leur unique enfant, si la pensée d'un exil éternel ne leur avait peut-être fait envisager comme inutile, ou même dangereuse, toute instruction pour leur fille, destinée en apparence à vivre dans les dernières classes de la société. Cette profonde ignorance, et l’abandon total dans lequel elle avait vécu jusqu’alors, rendent plus extraordinaire encore l’essor généreux de son âme. Quoi qu’il en soit, Prascovie, occupée en Sibérie des travaux domestiques, avait absolument oublié le peu de lecture qu’elle avait apprise dans sa première enfance. Elle se mit à l’étude avec toute l’ardeur et la force de son caractère, et fut en quelques mois en état de comprendre un livre de prières que lui avaient donné ses protectrices : l’on était souvent obligé de l’arracher à cette occupation. Le plaisir qu’elle éprouvait, en trouvant dans ces prières les sentiments naturels de son cœur développés et exprimés d’une manière si claire et si touchante, lui faisait désirer vivement l’instruction. « Combien les gens « du monde sont heureux ! disait-elle ; comme ils « doivent prier Dieu de bon cœur, étant si bien in- « struits de leur religion, avec tant de moyens d’ex- « primer leur dévotion, et tant de sujets de recono naissance envers la Providence pour les faveurs « dont elle les a comblés ! »
Madame Milin souriait à ces réflexions de la jeune fille; mais elle pensait que rien ne devait être impossible à une piété si vraie, à des prières si ardentes. Cette pensée persuada, plus que toute autre
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chose, les deux charitables dames qu’il fallait la favoriser dans ses projets, et l’abandonner à la Providence, qui semblait la protéger si visiblement. Madame Milin et son amie n’avaient rien négligé jusqu’alors pour la dissuader, et lui avaient fait les offres les plus obligeantes, les plus avantageuses, pour la retenir auprès d’elles; mais rien n’avait pu l’ébranler. Elle se reprochait même le bien-être et le bonheur dont elle jouissait à Ékatherinembourg. a Que fait mon père maintenant, tout seul dans le a désert, tandis que sa fille s’oublie ici au milieu de a toutes les douceurs de la vie ? » Telle était la question que ne cessait de s’adresser Prascovie. Ces dames se décidèrent donc à lui donner les moyens de continuer sa route. Au retour du printemps, madame Milin, après avoir pourvu à tout ce dont elle pouvait avoir besoin, arrêta pour elle une place sur un bateau de transport; elle la mit sous la garde d’un homme qui se rendait à Nijeni pour des affaires de commerce, et qui était habitué à ce voyage difficile.
Avant de passer les monts Ourals, qui séparent Ékatherinembourg de Nijeni, on s’embarque sur les rivières qui sortent de ces mêmes montagnes et qui se portent vers le nord. On voyage par eau jusque dans le Tobol, que l’on quitte ensuite pour s’approcher des montagnes.
Le passage n’est ni bien haut ni très-difficile. Lorsqu’on l’a franchi, l’on s’embarque de nouveau sur les eaux qui descendent dans le Volga. Prascovie, n’ayant pas les moyens de se procurer une
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voiture et de voyager en poste, profita d'une des nombreuses embarcations qui portent en Russie le fer et le sel par la Tchousova et la Khama.
Son conducteur lui épargna tous les embarras de ce long voyage, qu’elle n’aurait pu faire seule sans courir de grands dangers; mais son malheur voulut que cet homme tombât malade en traversant les défilés, et fût contraint de s’arrêter dans un petit village sur les bords de la Khama : elle fut donc encore livrée à elle-même et privée de tout appui. Elle fit heureusement le trajet jusqu’à l’embouchure de la Khama dans le Volga. Depuis ce lieu, le bateau, remontant le fleuve, était tiré par des chevaux. La voyageuse éprouva dans ce dernier trajet un accident qui lui fit courir les plus grands dangers. Pendant un de ces violents orages qui sont très-fréquents dans ces contrées, les bateliers, voulant éloigner la barque du rivage, poussèrent avec force une grande rame, qui servait de gouvernail, du côté où plusieurs personnes étaient assises sur le bord du bateau, et n’eurent plus le temps de la retirer : trois passagers, au nombre desquels était Prascovie, furent renversés dans le fleuve. On les retira aussitôt, et la jeune fille ne fut point blessée ; mais la honte qu’elle éprouvait de changer de vêtements devant tout le monde fit qu’elle les laissa sécher sur elle : un violent rhume fut la suite de cet accident, qui eut une influence malheureuse sur sa santé.
Les dames d’Ékatherinembourg , qui avaient chargé son conducteur de faire les arrangements né-
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cessaires pour la continuation de son voyage depuis Nijeni , ne l’avaient recommandée à personne dans cette ville , où Prascovie n’avait pas l’intention de s’arrêter : elle se trouva donc , à son arrivée , sans connaissances et sans protection. Les bateliers la déposèrent sur le bord du fleuve avec son petit équipage, qui était devenu plus volumineux par les soins de madame Milin.
En face du pont où l’on débarque ordinairement sur le rivage du Volga, se trouvent une église et un couvent de religieuses situés sur une éminence. Elle s’y achemina pour faire ses prières accoutumées, se proposant d’aller ensuite chercher un gîte quelque part dans la ville.
En entrant dans l’église, qui lui parut déserte, elle entendit, au travers de la grille, les chants des religieuses qui achevaient leurs prières du soir, et regarda cette circonstance comme de bon augure, a Un jour, se disait-elle, si Dieu favorise mes vœux, « je serai de même cachée sous le voile, n’ayant « plus d’autre occupation que celle de remercier la « Providence de ses faveurs. »
Lorsqu’elle sortit de l’église, le soleil se couchait : elle s’arrêta quelque temps sous la porte, frappée de la belle vue qui se présentait à ses regards. La ville de Nijeni Novogorod, située au confluent de deux grands fleuves, l’Oca et le Volga, offre, du point où elle se trouvait, un des plus beaux sites que l’on puisse contempler : son étendue lui paraissait immense et lui inspirait une espèce de crainte.
En partant d’Ischim , Prascovie ne s'était repré-
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scnté que les dangers physiques qu’elle pouvait courir : elle était préparée d’avance à braver la faim et les froids les plus rigoureux, la mort elle-même; mais depuis que la société commençait à lui être connue, elle entrevoyait des obstacles d’un autre genre, contre lesquels tout son courage ne pouvait la soutenir. Après avoir échappé au désert, elle pressentait cette affreuse solitude des grandes villes, où le pauvre est seul au milieu de la foule, et où, comme par un horrible enchantement, il ne voit autour de lui que des yeux qui ne regardent pas et des oreilles sourdes à ses plaintes.
Depuis qu’elle avait connu les dames d’Ekatherinembourg, un nouveau sentiment des bienséances, et un peu d’orgueil peut-être, lui rendaient plus pénibles les démarches auxquelles l’obligeait sa situation. « Hélas ! disait-elle, où trouverai-je des amies « comme celles que j’ai quittées ? Me voilà mainte- « nant à plus de mille verstes d'elles. Que deviena drai-je en arrivant à Pétersbourg , lorsque j’ap- « procherai du palais impérial, moi qui tremble de « me présenter ici dans une misérable auberge? »
Ces réflexions s’offrirent avec tant de force à son esprit, que, pour la première fois, un profond découragement s’empara d’elle et lui arracha des larmes. Le souvenir de son père qu’elle avait abandonné, peut-être inutilement, la remplit de regrets et de terreur. Mais bientôt elle se reprocha sa faiblesse et son manque de confiance en Dieu ; elle en demanda pardon à son ange gardien : « Et ce fut « lui, sans doute, disait-elle en parlant de cette cir-
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« constance de sa vie, qui m’inspira la pensée de « rentrer dans l’église pour demander à Dieu le coûte rage que j’avais perdu. »
En effet, elle rentra précipitamment pour implorer le secours du ciel. Une religieuse se trouvait dans ce moment près de la porte pour la fermer : frappée du mouvement subit de la jeune étrangère, qui ne l’aperçut pas, ainsi que de la ferveur qu’elle mettait à ses prières, elle l’aborda pour l’interroger et l’avertir qu’il était l’heure de fermer l’église. Prascovie, un peu déconcertée, lui raconta naïvement la cause de sa brusque rentrée dans le temple, lui fit part de la répugnance qu’elle avait d’aller chercher un asile dans une auberge, et finit par la supplier de lui en accorder un dans le couvent, ne fût-ce que dans les cloîtres. La portière lui répondit qu’on ne logeait pas les étrangers dans le couvent, mais que madame l’abbesse pourrait lui donner quelques secours. « Je n’en demande pas d’autre <1 qu’un asile pour cette nuit, répliqua Prascovie en a montrant une bourse qui contenait quelque ar- « gent. Des dames charitables m’ont donné les « moyens de me passer d’aumônes pour quelque « temps, et je ne demande que la protection du « couvent pour cette nuit. Demain je continuerai ma « route. »
La religieuse consentit à la conduire chez l’abbesse. La respectable supérieure était en prières lorsqu’elles entrèrent dans sa chambre : la portière s’arrêta près de la porte, et se mit à genoux ; Prascovio l’imita, et pria Dieu de lui rendre l’abbesse
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favorable. Lorsque celle-ci eut fini son oraison, elle s’approcha de la jeune fille, qui restait à genoux, et la releva avec bonté. Prascovie lui dit son nom et le but de son voyage j elle montra son pçsse-port et demanda l’hospitalité pour la nuit, ce qui lui fut accordé. Bientôt entourée de plusieurs religieuses amenées par la curiosité dans l’appartement de l’abbesse, elle répondit aux interrogations multipliées qui lui furent faites, et raconta les aventures pénibles de son voyage avec tant de simplicité et une éloquence si naturelle, qu’elle fit répandre des larmes aux dames qui l’écoutaient et leur inspira le plus vif intérêt. On la combla de caresses et de soins ; l’abbesse la logea dans son propre appartement, et forma dès lors le projet de la retenir au couvent et de la compter au nombre de ses novices.
Prascovie s’était proposé depuis longtemps de prendre le voile si son entreprise réussissait. On a vu précédemment que, jusqu’à son arrivée à Ékatherinembourg, elle avait cru que la ville de Kiew était sur le chemin de Pétersbourg. C’était dans cette ville qu’elle s’était promis de faire ses vœux dans la suite ; elle espérait voir en passant les fameuses catacombes, honorer les reliques des saints qu’elles renferment *, et s’arrêter une place pour l’avenir
l I.es catacombes de Kiew sont de vastes galeries souterraines, attenautes à la cathédrale, desservies par les religieux d'un ancien et riche couvent. On conserve dans ces souterrains une immense quantité de saints grecs, dont les corps intacts, exposés à la vénération des fidèles, sont recouverts de riches habits qui laissent voir les visages, les mains et les pieds. I.es chairs desséchées ont à peu près la couleur et la solidité du bois d’acajou
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dans une des maisons religieuses de cette ville.
Ayant reconnu son erreur, elle ne fit aucune difficulté de choisir le couvent de Nijeni pour sa dernière retraite ; mais elle le promit seulement à la supérieure, et comme on la pressait d’en faire le vœu formel, elle refusa. « Sais-je moi-même, répono dit-elle, ce que Dieu exige de moi? Je veux, je « désire sincèrement finir ici mes jours ; et si telle « est la volonté de la Providence, qui pourra s’y a opposer Y »
Elle consentit à demeurer quelques jours à Nijeni pour se reposer et pour chercher les moyens de se rendre à Moscou ; mais bientôt elle se ressentit de ses fatigues, et tomba dangereusement malade. Depuis sa chute dans le Volga, elle avait une toux profonde qui l’incommodait beaucoup. Une fièvre ardente ne tarda pas à se déclarer ; cependant, quoique les médecins eux-mêmes désespérassent de sa vie, elle n’eut jamais aucune inquiétude. « Je ne a crois point, disait-elle, que mon heure soit encore « venue, et j’espère que Dieu me permettra d’ache- « ver mon entreprise. » Elle se remit en effet, quoique très-lentement, et passa le reste de la belle saison au couvent. Dans l’état de faiblesse où elle était encore, elle ne pouvait continuer son voyage à pied, moins encore sur des chariots de poste : n’ayant aucun moyen de se procurer une voiture commode, elle se vit donc obligée d’attendre le traînage 1 pour
1 On appelle ainsi l'époque où les chemins commencent à être praticables pour les traineoui.
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avoir la possibilité de se rendre à Pétersbourg sans éprouver la fatigue des voitures ordinaires. Elle suivit pendant ce temps les offices et la règle du couvent avec une assiduité qui retarda peut-être son rétablissement, et elle se perfectionna dans ses études. Cette conduite acheva de lui gagner l’estime de l’abbesse et des religieuses, qui prirent pour elle la plus véritable affection, et ne doutèrent point qu’elle n’accomplit un jour sa promesse de revenir prendre le voile dans leur couvent.
Enfin, lorsque les chemins d’hiver furent établis, elle partit pour Moscou, en traîneau couvert, avec des voyageurs qui faisaient la même route. L’abbesse, n’ayant pu lui faire abandonner son entreprise, lui donna une lettre de recommandation pour une de ses amies, mademoiselle de S***, à Moscou, et l’assura qu’elle pourrait toujours regarder sa maison comme un refuge certain, dans lequel elle serait reçue en fille chérie, quel que fût le succès de son voyage.
Prascovie arriva dans cette dernière ville sans embarras et sans accidents. Mademoiselle de S*‘* eut pour elle beaucoup d’égards et de soins, et la retint quelques jours pour lui chercher un compagnon de voyage jusqu’à Pétersbourg.
Elle partit avec un marchand qui voyageait avec ses propres chevaux, et qui demeura vingt jours en chemin. Outre les lettres de recommandation qui lui avaient été remises par les dames d’Ékatherinembourg, elle en reçut une de mademoiselle de S'** pour madame la princesse de T***, personne
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respectable et très-âgée. Telles étaient ses ressources lorsqu’elle arriva dans la capitale, vers le milieu de février, environ dix-huit mois après son départ de Sibérie, avec autant de courage et d’espoir qu’elle en avait le premier jour de son voyage.
Elle logea chez son conducteur, sur le canal d’Ékatherinski, et fut quelque temps comme perdue dans cette grande ville, avant de savoir ce qu’elle devait entreprendre, et comment remettre ses lettres de recommandation : ce qui lui fit perdre un temps précieux.
Le marchand, occupé de son commerce, ne songeait guère à elle ; il s’était cependant chargé de trouver la demeure de la princesse de T*** ; mais avant d’avoir accompli sa promesse il fut obligé de partir pour Riga, laissant Prascovie sous la garde de sa femme, qui la traitait fort bien, sans pour cela lui être d’aucun secours pour ses projets.
La lettre de madame de G*** était adressée à une personne qui logeait de l’autre côté de la Néva. Comme l’adresse en était bien détaillée, Prascovie, quelques jours après le départ du marchand, se mit en chemin avec son hôtesse pour Wassili-Ostrow *. Mais la Néva était ébranlée, la débâcle des glaces approchait, et la police ne permettait plus le passage. Elle revint donc au logis, désolée de ce contre-temps. Dans l’embarras où elle se trouvait, un des habitués de la maison du marchand lui conseilla, très-mal à propos, de donner une supplique
1 L'ilc de Bazilc, située quartier de la rive droite de la Néva.
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au sénat pour obtenir la révision du procès de son père, et s’offrit de trouver un écrivain pour la rédiger. Le succès de celle qu’elle avait adressée au gouverneur de Tobolsk la décida. On lui fit écrire une supplique très-mal conçue et n’ayant pas la forme requise, sans lui donner la moindre notion sur la manière dont elle devait être présentée. Ce projet ne lui permit pas de remettre avec l’activité nécessaire ses lettres de recommandation, qui auraient pu lui être bien plus utiles.
Munie de sa supplique, notre intéressante solliciteuse se rendit un matin au sénat, monta le grand escalier, et pénétra jusque dans une des chancelleries ; mais elle se trouva fort embarrassée parmi tant de monde, ne sachant à qui s’adresser. Les secrétaires, dont elle s’approchait avec sa supplique, lui jetaient un coup d’œil, et se remettaient froidement à écrire ; d’autres personnes qui la rencontraient dans la chambre, au lieu de l’écouter ou de recevoir sa supplique, se détournaient d’elle, comme on ferait d’un meuble ou d’une colonne qui barre le chemin. Enfin un des invalides, gardes de la chancellerie, qui traversait rapidement la salle, l’ayant rencontrée, se détourna sur la droite pour passer, tandis que Prascovie en faisait autant du même côté pour lui faire place, de manière qu’ils se heurtèrent rudement. Le vieux garde, de mauvaise humeur, lui demanda ce qu’elle voulait. La jeune fille lui présenta sa supplique, en le priant de la donner au sénat. Cet homme, la croyant une mendiante, pour toute réponse la prit par le bras et
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larnità la porte. Elle n’osa plus rentrer, et demeura le reste de la matinée sur l’escalier, dans l’intention de présenter sa supplique au premier sénateur qu’elle rencontrerait. Elle vit plusieurs personnes descendre de voiture et monter l’escalier, ayant des étoiles sur la poitrine : elles avaient toutes une épée, des bottes et un uniforme ; quelques-unes avaient des épaulettes. Elle pensa que c’étaient des officiers et des généraux, attendant toujours devoir arriver un sénateur, qui, d’après l’idée qu’elle s’en était formée, devait avoir quelque chose de particulier qui le ferait reconnaître, et n’offrit sa supplique à personne. Enfin, vers trois heures après midi tout le monde s’écoula ; et Praseovie, se voyant seule, se relira la dernière, fort étonnée d’avoir vu tant de monde au sénat sans rencontrer un sénateur. A son retourelle fit part de son observation à la marchande, qui eut beaucoup de peine à lui faire comprendre qu’un sénateur était fait comme un autre homme, et que ceux qu’elle avait vus étaient précisément les sénateurs auxquels elle aurait dû remettre sa supplique.
Le lendemain, à l’heure de la rentrée du sénat, elle se trouva sur l’escalier, et présenta son écrit à tous les arrivants pour ne pas manquer les sénateurs, sur la nature desquels il lui restait encore quelques doutes ; mais personne ne voulut le recevoir. Elle vit enfin arriver un gros monsieur avec un cordon rouge, un uniforme rouge, une étoile de chaque côté de la poitrine, et l’épée au côté. « Pour « cette fois, se dit à elle-même la solliciteuse, c’est
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a un sénateur, ou il n’y en a point dans le monde ! » Elle s’approcha de lui et lui présenta son papier, en le suppliant de vouloir bien lui donner cours: comme elle barrait le chemin, un laquais du sénateur l’écarta doucement du passage ; et son maître, croyant qu’elle demandait l’aumône, lui dit : « Dieu vous bénisse ! » et monta l’escalier.
Prascovie retourna pendant plus de quinze jours au sénat sans obtenir plus de succès. Souvent fatiguée de rester debout dans un escalier froid et humide, elle s’accroupissait sur une des marches pour réchauffer ses pieds glacés, cherchant dans la physionomie des passants et des employés quelques signes de compassion et de bienveillance, qu’elle y aurait certainement trouvés s’ils avaient connu sa situation.
Telle est la constitution de la société dans les grandes villes : la misère et l’opulence, le bonheur et l’infortune se croisent sans cesse, et se rencontrent sans se voir; ce sont deux mondes séparés qui n’ont aucune analogie, mais entre lesquels un petit nombre d’âmes compatissantes, marquées par la Providence, établissent des points rares de communication.
Un jour, cependant, un des employés, qui l’avait sans doute remarquée précédemment, s’arrêta près d’elle, prit la supplique, et sortit de sa poche un paquet de papiers. La malheureuse conçut un instant d’espoir ; mais le paquet était une somme d’assignations , parmi lesquelles il en prit une de cinq roubles, la mit dans la supplique, et rendant le tout
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à la suppliante, rentra dans l’appartement et disparut. Prascovie, toute déconcertée, serra l'assignation et se retira. « Je suis sûre, disait-elle un jour « à son hôtesse, que, si un frère de madame Milin « se trouvait parmi les sénateurs, il aurait pris ma a supplique sans me connaître. »
Les fêles de Pâques , pendant lesquelles le sénat ne s’assemble pas, lui donnèrent quelque repos : elle en protita pour faire ses dévotions. En se livrant à ce pieux exercice, elle renouvela ses prières pour le succès de son entreprise ; et telle était la sincérité de sa foi, qu’après sa communion elle revint persuadée qu’on prendrait sa supplique au sénat la première fois qu’elle s’y présenterait ; ce qu’elle n’hésita point d’annoncer à la marchande comme une chose certaine. Cette dernière était bien loin de partager son espérance, et lui conseillait d'abandonner cette voie : cependant, comme le jour de la rentrée du sénat elle avait des affaires au quai Anglais, voyant Prascovie s’acheminer à pied, elle lui offrit de la conduire en droschky *. « Je ne « sais, lui disait-elle en chemin, comment vous « n’êtes pas découragée de tant de démarches inu- « tiles ! A votre place, je laisserais là le sénat et les a sénateurs, qui ne feront jamais rien pour vous ; a c’est tout comme, ajouta-t-elle en lui montrant la « statue de Pierre le Grand qui se trouvait près d’elle, c’est tout comme si vous offriez votre sup-
1 Petite voilure basse sur quatre roues ; elle remplace l’usage du cabriolet cher nous.
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« pliquc à cette statue que voilà : vous n’en obtiena drez rien de plus.
« — J’espère, répondit Prascovie, que ma foi me «t sauvera. Aujourd’hui je ferai ma dernière dé- ^ « marche au sénat, et l’on prendra sûrement ma « supplique : Dieu est tout-puissant : oui , ajouta- « t-elle en descendant du droschky, Dieu est tout- « puissant, et peut, si telle est sa volonté, forcer cet « homme de ter à se baisser et à prendre ma sup- « plique. » La marchande, à ces mots, fit un grand éclat de rire, et Prascovie, revenue de son enthousiasme, en rit elle-même; cependant elle n’avait exprimé que sa pensée.
Tandis qu'elle examinait la statue, sa compagne lui fit observer que le pont de la Néva, qui était tout près, était replacé ; des voitures sans nombre se rendaient à Wassili-Ostrow et en revenaient. « Avez- « vous la lettre de recommandation pour madame « de L*** ? lui demanda-t-elle ; je ne suis pas pressée, « et je puis vous conduire à sa porte. » Il était de bonne heure encore, et Prascovie y consentit. Elles passèrent le pont : le fleuve, qui n’était quinze jours auparavant qu’une plaine de glaçons mouvants, dégagé maintenant de toutes ses neiges et couvert de vaisseaux et d’embarcations de toute espèce, la surprit agréablement. Tout était en mouvement autour d’elle; le temps était superbe; elle sentait redoubler son courage, augurant bien de la visite quelle allait faire. « Il me semble, dit-elle en émet brassant sa conductrice, que Dieu est avec moi et a qu'il ne m’abandonnera pas. »
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Elle trouva madame de L*'* déjà prévenue de son arrivée par une lettre d’Ékatherinembourg, et reçut d’obligeants reproches lorsqu’on apprit qu’elle était depuis si longtemps à Pétersbourg. La réception affectueuse et cordiale qu’elle éprouvait lui rappela vivement la maison et la société de madame Milin. Lorsque la connaissance fut faite et la familiarité bien établie, Prascovie développa le plan qu’elle avait formé pour obtenir la délivrance de son père, et conta les démarches infructueuses qu’elle avait déjà faites au sénat. M. de L”* examina sa supplique, et trouva qu’elle n’était pas dressée dans les formes.
« Personne mieux que moi, lui dit-il, n’aurait pu « vous aider dans cette affaire : un de mes proches « parents occupe un emploi d’assez grande impor- « tance au sénat ; mais je vous avouerai, comme je « le ferais à une ancienne connaissance et à une « amie, que nous sommes brouillés depuis quelque « temps. Cependant l’occasion est trop belle, et « la brouillerie de trop peu d’importance, pour « que j’hésite à faire les premiers pas; nous voilà a d’ailleurs au temps de Pâques, et je serai charmé « que vous soyez la cause de notre réconciliation. »
On garda la jeune fille à dîner; plusieurs con-^ vives arrivèrent peu à peu, et lui témoignèrent le plus vif intérêt. Au moment où l’on allait se mettre à table, le parent dont on a parlé se présenta tout à coup dans la salle à manger, en disant « Christos voscres, » suivant l’usage au temps de Pâques 1 . H
* U est d'usage eu Hussic d'embrasser ses amis et ses connaissances la
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n'y eut point d’autre explication que les embrassements les plus sincères. M. de L***, profitant de la bonne disposition de son parent, lui présenta la jeune Sibérienne. On s’entretint de son affaire pendant le dîner, et tout le monde convint qu’en lui conseillant de s’adresser au sénat on lui avait indiqué une mauvaise voie. La révision du procès de son père, en suivant toutes les formes de la justice, aurait pu durer bien longtemps : on pensait qu’il serait beaucoup plus avantageux de s’adresser directement à la bonté de l’empereur, et l’on promit d’en chercher les moyens avec le temps. Enfin, tous les convives l’avertirent de ne plus s’exposer aux aventures du sénat, dont le récit avait fort amusé la société. Vers le soir, madame de L*** la fit reconduire chez le marchand par son domestique.
En revenant chez son hôte, Prascovie admirait comment la Providence l’avait conduite chez M. de L*** au moment de la réconciliation des deux parents, et comme pour les lui rendre favorables ; et lorsqu’elle passa devant le sénat, elle se rappela la prière qu’elle avait faite à Dieu de ne plus y retourner qu’une fois. «Sa bonté, pensait-elle, a fait a plus que je ne lui avais demandé : car je ne serai « plus obligée d’y retourner ; et cet homme de fer « aussi m’a rendu service, par la grâce de Dieu, « dit-elle en regardant la statue de Pierre le Grand : « sans lui je n’aurais peut-être pas vu que le pont
première fois qu’on les rencontre dans la semaine de Pâques : le plus empressé dit en embrassant : Christos voscrcs (le Christ est ressuscité , l'autre répond : Voïslino voscrcs (eu vérité, il est ressuscité).
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« était rétabli ; je n’aurais pas fait la connaissance « de ces bons amis qui m’ont promis leur secours, « et par la protection desquels j’espère obtenir la « liberté de mon père. »
Telles étaient les réflexions de Prascovie, dont la foi la plus vive dirigeait et soutenait toutes les dé» marches. Cependant, malgré tout l’intérêt que prenaient à elle ses amis de Wassili-Ostrow, son bonheur devait avoir une autre source.
L’hôte de Prascovie , revenu depuis quelques jours de Riga, avait été surpris de la trouver en.core chez lui, et s’était mis aux enquêtes pour trouver la maison de la princesse T***, pour laquelle la jeune fille avait une lettre de recommandation ; celte daine, prévenue aussi de l’arrivée prochaine de la jeune voyageuse, l’attendait chez elle. Le marchand la vit et reçut l’ordre d'amener Prascovie. Celle-ci quitta la maison qu’elle avait habitée pendant deux mois, et surtout sa bonne hôtesse, avec beaucoup de regrets ; mais la protection d’une grande daine favorisait tellement ses espérances, que ce puissant intérêt l’emporta bientôt sur sa tristesse.
Lorsqu’elle arriva chez la princesse avec son conducteur, le portier lui ouvrit la porte. Prascovie, le voyant tout galonné, crut que c’était encore un sénateur qui sortait de la maison, et lui fit la révérence : a C’est le portier de la princesse, » lui dit à voix basse le marchand. Arrivée au haut de l’escalier, le portier donna deux coups de sonnette dont elle ne comprit pas bien la raison ; mais comme elle avait vu quelquefois des sonnettes à la porte des
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boutiques, elle pensa que c’était une précaution contre les voleurs. En entrant dans le salon, elle fut intimidée par l’air de cérémonie et par le silence qui y régnaient : jamais elle n’avait vu d’appartement si orné, et surtout si bien éclairé. La société était nombreuse et disposée en groupes : les jeunes gens jouaient autour d’une table dans un coin de la chambre, et tous les regards étaient fixés sur elle. La vieille princesse était à une partie de boston aveo trois autres personnes; dès qu’elle aperçut la jeune tille, elle lui ordonna de s’approcher, « Bonjour, a mon enfant, lui dit-elle. Avez-vous une lettre pour « moi ? » Malheureusement Prascovie avait oublié de la préparer, et fut obligée de tirer un petit sac de son sein etd’en sortirpéniblementlalettre. Les jeunes personnes présentes chuchotaient et riaient tout bas. La princesse prit la lettre et la lut avec attention. Pendant ce temps, un des partners qui avait arrangé son jeu et que cette visite ennuyait fort, jouait impatiemment des doigts sur la table en regardant la nouvelle arrivée qui venait troubler son plaisir, et qui crut reconnaître en lui le gros monsieur qui avait refusé sa supplique au sénat. Lorsqu’il vit la princesse replier sa lettre, il dit d’une voix formidable : a Boston ! » Prascovie, déjà déconcertée, voyant qu’il la regardait fixement, crut qu’il lui adressait la. parole, et répondit : «Que vous platt-il, monsieur? » ce qui fit rire tout le monde. La princesse lui dit qu'elle était charmée de connaître sa bonne conduite et son amour pour ses parents : elle promit de lui être utile; et, après avoir dit quelques mots en fran-
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çais à une dame de sa maison, elle la congédia d’un signe de tète.
Pendant les premiers jours qu’elle passa chez sa nouvelle protectrice, Prascovie se trouva fort isolée et fort embarrassée; elle aurait préféré être retenue chez ses amis de Wassili-Ostrow, ou même chez le marchand. Cependant, après quelques jours, elle fut plus à son aise dansla maison, et fit connaissance avec les personnes qui l’habitaient. Les domestiques étaient aussi obligeants que leur maîtresse était bonne et généreuse. Elle mangeait à la table de la princesse, que son grand âge et ses infirmités empêchaient souvent de paraître, et n’avait jamais l’occasion de lui parler en particulier. Bientôt les personnes de la société s’accoutumèrent à sa présence et ne s’occupèrent plus d’elle. La jeune étrangère avait souvent fait parler à la princesse du but de son voyage et de ses espérances ; mais soit que cette dame en regardât le succès comme impossible, soit que les personnes qui s’étaient chargées de lui parler l’eussent négligé, ses prières n’eurent aucun résultat, et toutes ses espérances étaient uniquement fondées sur la protection de ses amis de Wassili-Ostrow, qu’elle voyait assez souvent.
Pendant qu’elle était encore chez son premier hôte, un oflicier de la chancellerie, M. V***, secrétaire des commandements de S. M. I. l’impératrice mère, lui avait conseillé de présenter une requête pour obtenir des secours, et s’était chargé lui-même de la faire parvenir. M. V***, croyant secourir un pauvre ordinaire, lui avait destiné cinquante roubles,
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et lui fit dire de passer chez lui. Elle s’y présenta le matinlorsqu’ilétaiten ville, et futreçueparM^V***, qui l’accueillit amicalement, et qui entendit le récit de ses aventures avec autant de surprise que de plaisir. La jeune fille était enfin sur la route qui devait la conduire bientôt à l’accomplissement de tous ses vœux. M“ e V*** la pria d’attendre le retour de son mari ; et, dans la longue conférence qu’elles eurent ensemble, cette dame sentit redoubler l’intérét qu’elle avait conçu au premier abord pour Prascovie.
Lorsque les personnes d’un vrai mérite, lorsque les ftmes bonnes se rencontrent pour la première fois, elles ne font point connaissance : on peut dire qu’elles se reconnaissent comme de vieux amis, qui n’étaient séparés que par l’éloignement ou l’inégalité des conditions.
Dans la première heure que Prascovie passa chez cette dame, elle reconnut avec transport cet accueil simple et cordial qui ne l’avait jamais trompée dans ses espérances, et pressentit son bonheur; elle trouvait dans son cœur plus de confiance qu’elle n’en avait jamais éprouvé. Ses prières, écoutées par la bienveillance et soutenues par l’espoir, eurent toute la chaleur qui devait en assurer le succès
A son retour, M. V“* partagea les sentiments de son épouse, et ne voulut point offrir à la jeune fille le secours qu’il lui avait destiné sans la connaître. Comme il devait retourner à la cour incessamment, il promit de la recommander à Sa Majesté, si le temps et les affaires le permettaient, et la pria de dîner chez lui, pour recevoir sa réponse.
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L’impératrice ordonna que Prascovie lui fût présentée le même soir à six heures. La voyageuse ne s’attendait point à tant de bonheur. Lorsqu’elle en reçut l’assurance, elle pâlit et fut prête à se trouver mal. Au lieu de remercier M. V*”, elle leva vers le ciel ses yeux pleins de larmes, a O mon Dieu ! s’é- « cria-t-elle, je n’ai doncpasmis eh vain mon espoir a en vous ! » Pleine du trouble qui l’agitait, et ne sachant comment témoigner sa reconnaissance à son nouveau protecteur, elle baisait les mains deM me V"*« « Vous seule, lui disait-elle, êtes dignede faire agréer a mes remercîments à l’homme bienfaisant dont a j’attends la délivrance de mon père ! »
Vers le soir, sans rien changer à son costume simple, on donna quelques soins à sa toilette, et M. V*** la conduisit à.la cour. En approchant du palais impérial, elle pensait à son père, qui lui en avait représenté l’entrée comme si difficile. « S’il me voyait a maintenant ! disait-elle à son conducteur ; s’il saa vait devant qui je vais paraître ! quelle joie n’éa prouverait-il pas ! Mon Dieu ! mon Dieu ! achevez a votre ouvrage ! »
Sans faire la moindre demande sur la manière dont elle devait se présenter, ni sur ce qu’elle devait dire, elle entra sans trouble dans le cabinet de l’impératrice. Sa Majesté la reçut avec sa bonté connue et l’interrogea sur les circonstances de son histoire, qu’elle désirait connaître, d’après le précis que lui en avait fait M. V***. Prascovie répondit avec une assurance modeste, comme aurait pu le faire une personne possédant l’usage du monde. Elle parla du
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but de son voyage ; persuadée de l’innocence de son père, elle ne demanda point sa grâce, mais la révision de son procès. Sa Majesté loua son courage, sa piété filiale ; elle promit de la recommander à l'empereur, et lui fit remettre aussitôt trois cents roubles pour ses premiers besoins, en attendant de nouveaux bienfaitSi
Prascovie sortit du palais tellement pénétrée de son bonheur et de la bonté del'impératrice, que, lorsqu'à son retour M me V*** lui demanda si elle était contente de sa présentation, elle ne put répondre que par un torrent de larmes.
Pendant son absence, une dame de la maison de la princesse T***, né la voyant pas revenir depuis le matin, interrogea le domestique qui l’avait accompagnée, et apprit de lui qu’il l’avait vue monter en voiture avec M. V*** pour se rendre à la cour : on était donc informé de sa présentation. Lorsqu'elle rentra, vers les neuf heures du soir, elle fut aussitôt, et pour la première fois, appelée au salon : le succès qu’elle venait d’obtenir avait opéré une petite révolution dans l’esprit de tout le monde. Son bonheur fit le plus grand plaisir à ses amis, et parut en faire davantage encore aux personnes qui ne lui avaient témoigné jusqu’alors que de l’indifférence. On observa qu’elle avait une jolie tournure et de beaux yeux. Lorsqu’elle raconta les promesses de Sa Majesté, et les espérances qu’elle en avait conçues pour la délivrance de son père, on trouva cela tout naturel et fort aisé. Plusieurs des membres de la société s’offrirent généreusement de parler au ministre en
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sa faveur et de la protéger ; enfin, le contentement parut général, et le joueur de boston, après que les remises furent achevées, donna lui-même des marques sensibles d’intérêt.
Elle se retira bientôt dans sa chambre pour se mettre en prières, et pour remercier Dieu des faveurs inattendues' qu’elle venait d’en recevoir. Son bonheur lui ôta pendant plusieurs heures le sommeil qui l’avait fuie si souvent pour des causes bien différentes.
Lorsqu’elle se réveilla le lendemain, et que le souvenir de tout ce qui s’était passé la veille rentra dans sa mémoire, elle fit un cri de joie : « N’est-ce pas « un songe trompeur qui m’abuse ? est-il bien vrai « que j’ai vu l’impératrice? qu’elle m’a parlé avec « tant de bonté? »
Les transports de sa joie augmentaient à mesure que ses idées plus claires se débarrassaient des vapeurs du sommeil. Elle s’habilla promptement; et, afin de s’assurer encore de la réalité des événements de la veille, elle courut aussitôt ouvrir un tiroir dans lequel se trouvait l’argent qu’elle avait reçu par ordre de Sa Majesté.
Quelques jours après, l’impératrice mère lui fit assigner une pension, et voulut bien elle-même la présenter à l’empereur et à l’impératrice régnante, qui l’accueillirent aussi favorablement. Elle reçut de leur générosité un présent de cinq mille roubles, <t des ordres furent donnés pour la révision du procès de son père.
Le vif intérêt qu’elle inspira bientôt à M. de K*'*,
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ministre de l’intérieur, ainsi qu’à toute sa famille, aplanit toutes les difficultés. Cet homme respectable possédait deux avantages qui se trouvent rarement réunis dans les personnes en place, le pouvoir et le désir d’obliger ; et plus d’une fois les services qu’il aimait à rendre prévinrent les démarches des malheureux. M. de K*** mit toute l’obligeance qui lui était naturelle à terminer la révision du procès dont il était chargé; et depuis ce moment, l’intéressante solliciteuse n’eut plus aucune inquiétude sur son sort à venir. Connue à la cour et favorisée du ministre, Prascovie voyait avec plus de surprise encore que de joie l'empressement subit que le public lui témoignait. Les ministres étrangers et les personnes les plus considérables de la ville voulurent la voir, et lui donnèrent des marques de bienveillance.
La princesse Y*** et M me W*** lui assurèrent l'une et l’autre une pension de cent roubles.
Cette faveur générale n’influa point sur sa manière d’être, et ne lui donna jamais le moindre mouvement de vanité. Elle avait dans le monde cette assurance que donne la simplicité, j’oserai dire cette hardiesse de l’innocence, qui ne croit pas à la méchanceté des autres.
L’étude approfondie du monde ramène toujours ceux qui l’ont faite avec fruit à paraître simples et sans prétentions : en sorte que l’on travaille quelquefois longtemps pour arriver au point par où l’on devrait commencer. Prascovie , simple ec effet et sans prétentions, n’avait besoin d’aucun effort pour le paraître, et ne se trouvait jamais déplacée dans
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la bonne société. Un jugement sain, un esprit juste et naturel suppléaient à son ignorance profonde de toute chose, et souvent ses réponses inattendues et fermes déconcertèrent les indiscrets.
Un jour, quelqu’un l’interrompit au milieu de son récit, en présence d’une nombreuse assemblée, et lui demanda pour quel crime son père avait été condamné à l’exil. A cette question peu délicate, un profond silence annonça la désapprobation de la société. La jeune fille, jetant sur l’indiscret un regard plein d'une juste et froide indignation : « Mon- « sieur, lui répondit-elle, un père n’est jamais court pable pour sa fille, et le mien est innocent. »
Lorsqu’elle racontait les détails de son histoire, et développait sans y penser les qualités de son noble caractère, elle n'était jamais animée par l’enthousiasme qu’elle inspirait à ses auditeurs. Elle ne parlait que pour satisfaire aux demandes qu’on lui faisait. Ses réponses étaient toujours dictées par un sentiment d’obéissance, jamais par le désir de briller ou même d’intéresser personne. Les éloges qu’on lui prodiguait excitaient son étonnement, et lorsqu’ils étaient outrés, ou même de mauvais goût, son mécontentement devenait visible.
Le temps qu’elle passa dans la capitale, en attendant le décret de rappel de son père, lui donna des jouissances innombrables. Tout était nouveau pour elle, tout l’intéressait. Les personnes qu’elle voyait fréquemment admiraient les jugements pleins de sens qu’elle portait sur les divers objets de ses observations. Deux dames de la cour, qu’elle avait
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prises dans une affection particulière, les comtesses W”% lui proposèrent un jour de voir l’intérieur du palais impérial, et s’amusèrent beaucoup de la surprise que lui causaient à chaque pas tant de richesses réunies et de si vastes appartements. Lorsqu’elle entra dans la magnifique salle de Saint- Georges, elle fit le signe de la croix, croyant entrer dans une église, fille revit sans les reconnaître quelques salons qu’elle avait déjà parcourus lors de sa présentation, tant elle était alors préoccupée de sa situation et du sujet important qui l’y amenait !
Comme elle passait dans une grande pièce, l’esprit frappé par tant de merveilles, une des dames lui fit remarquer le trône. Elle s’arrêta tout à coup, saisie de respect et de crainte. « Ah ! c’est donc là , c dit-elle, le trône de l’empereur! Voilà donc ce que « je craignais si fort en Sibérie! » L’effroi que lui causait jadis cette idée, le souvenir des bienfaits de l’empereur, la pensée de la délivrance prochaine de son père, remplirent son cœur reconnaissant d’un trouble inexprimable. Elle joignait Jes mains en pâlissant. a Voilà donc, répétait-ellç d’une voix altérée a. et prête à se trouver mal, le trône de l’empereur ! » Elle demanda la permission de s’en approcher, et s’avança toute tremblante, soutenue par ses deux conductrices, vivement touchées elles-mêmes de cette scène inattendue. Prascovie, à genoux au pied du trône, en baisait les marches avec transport et les mouillait de ses larmes. « 0 mon père, s’écriait- « elle, voyez où la puissance de Dieu m’a conduite ! « O mon Dieu! bénissez ce trône, bénissez celui
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a qui l’occupe, et faites que ses jours soient remplis o de tout le bonheur dont il m’a comblée ! »
On eut quelque peine à l’entraîner dans un autre appartement ; mais elle demanda bientôt à se retirer, fatiguée des vives émotions qu’elle venait d’éprouver, et l’on remit à un autre jour la visite du reste du palais.
Quelque temps après, les deux dames la conduisirent à l’Ermitage. Ce superbe palais, dont les richesses et l’élégance donnent l’idée d’une féerie, lui causa plus de plaisir que tout ce qu’elle avait admiré jusqu’alors. Elle voyait pour la première fois des tableaux , et parut prendre un grand plaisir à les examiner. Elle reconnut d’elle-même plusieurs sujets tirés de l’Écriture sainte ; mais en passant devant un grand tableau de Luca Giordano, qui représente Silène ivre, soutenu par des bacchantes et des satyres : « Voilà, dit-elle, un vilain tableau ! « Que représente-t-il?» On lui répondit que le sujet était tiré de la Fable. Elle demanda de quelle fable. Comme elle n’avait aucune idée de la mythologie, il eût été difficile de lui donner une explication satisfaisante. « Tout cela n’est donc pas vrai? disait-elle. « Voilà des hommes avec des pieds de chèvre.
« Quelle folie de peindre des choses qui n’ont ja- « mais existé, comme s’il en manquait de véritables ! » Elle apprenait ainsi, à l’âge de vingt et un ans, ce qu’on apprend ordinairement dans l’enfance. Cependant sa curiosité ne la rendait jamais indiscrète . elle faisait rarement des questions, et tâchait de comprendre ou de deviner elle-même ce que ses ob-
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servaüons lui présentaient de singulier et de nouveau.
Rien ne l’intéressait autant que de se trouver dans une société de personnes instruites qui ne faisaient pas attention à elle, et d’entendre leurs discours : elle regardait alors tour à tour chaque interlocuteur à mesure qu’il parlait , et l’écoutait avec une attention particulière, n’oubliant rien de ce qu’elle avait entendu ou pu comprendre.
Lorsqu’elle était avec ses connaissances intimes, elle ramenait involontairement la conversation sur l’accueil bienveillant que lui avaient fait les deux impératrices. Elle rappelait avec sensibilité chacune de leurs paroles , et ne pouvait en parler sans que des larmes de reconnaissance vinssent humecter ses paupières : elle était heureuse alors d’entendre chacun enchérir sur les sentiments d’admiration qu’elle témoignait, et s’étonnait de ce qu’on n’en parlait pas assez souvent à son gré.
L’ukase du rappel de son père tarda cependant plus quelle ne s’y était attendue. Tandis que ses amis aplanissaient les difficultés de cette affaire, Prascovie n’oubliait point les deux prisonniers qui, lors de son départ d’Ischim, lui avaient offert de partager leur petit trésor avec elle. Souvent elle avait parlé d’eux aux personnes qui pouvaient influer sur leur sort; mais ses protecteurs lui avaient unanimement conseillé de ne pas ajouter cette démarche à celles qu’on faisait en faveur de son père, et la crainte seule de nuire à la cause de ses parents avait pu l’empêcher de suivre ses bonnes intentions. Heureusement pour ces malheureux, la bonté de l’em- -
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pereur lui donna l'occasion de leur être utile. Lorsque l’ukase définitif de la délivrance de son père fut expédié en Sibérie, en lui faisant annoncer cette heureuse nouvelle , Sa Majesté chargea le ministre de lui demander si elle n’avait rien à désirer personnellement pour elle-même. Elle répondit aussitôt que si l'empereur voulait encore lui accorder une grâce après l’avoir comblée de bonheur par la délivrance de son père, elle le suppliait d’accorder la même faveur aux deux infortunés compagnons de ses parents. M. de K*** rendit compte à l’empereur de la noble reconnaissance qui portait la jeune tille à sacrifier les faveurs de Sa Majesté pour rendre service à deux hommes qui lui avaient offert quelques kopecks à son départ de la Sibérie. Son désir fut exaucé, et l’ordre de leur rappel partit quelques jours après celui qui concernait son père.
Ainsi le mouvement de générosité qui avait porté ces deux hommes à secourir de leurs faibles moyens la voyageuse à son départ leur valut la liberté.
Prascovie , ayant obtenu tout ce qu’elle désirait, songea bientôt à remplir ses vœux , et repartit en pèlerinage pour Kiew. Ce fut en remplissant ce pieux devoir et en méditant sur tout ce que la Providence avait fait en sa faveur, qu’elle prit la détermination irrévocable de consacrer ses jours à Dieu. Tandis qu’elle se préparait à ce sacrifice et qu’elle prenait le voile à Kiew, son père recevait, en Sibérie, la nouvelle inattendue de sa liberté ; sa fille était partie depuis plus de vingt mois, et, par uqe fatalité inexplicable, ses parents n'dvaieut jamais reçu de ses
nouvelles. Pendant cet intervalle, l’empereur Alexandre était monté sur le trône : à son heureux avènement, un grand nombre de prisonniers avaient été rappelés; mais ceux d’Ischim n’étaient pas du nombre. Le sort de Lopouloff et de sa femme n’en était devenu que plus cruel. Privés désormais de tout espoir, ainsi que de la présence de l’enfant chéri qui les avait aidés à supporter la vie, ils étaient prêts à succomber sous le poids de leurs maux, lorsqu’un courrier du gouverneur de Tobolsk vint les tirer de cet abîme. Ils reçurent, avec l’ukase de leur délivrance, un passe-port pour rentrer en Russie et une somme d’argent pour leur voyage.
Cet événement, et les circonstances qui l’avaient amené, firent beaucoup de bruit en Sibérie. Les habitants dischlm, qui connaissaient Lopouloff, ainsi que les prisonniers qui se trouvaient dans le village, vinrent chez lui dès qu’ils en eurent connaissance. Ceux de ses anciens compagnons d’infortune qui tournaient en ridicule l’entreprise de Prascovie, ceux surtout qui lui avaient refusé les secours dont ils pouvaient disposer pour son voyage, auraient bien voulu maintenant y avoir contribué. Lopouloff reçut les félicitations de tout le monde avec reconnaissance; et son bonheur aurait été complet, sans le regret qu’il éprouvait de laisser en captivité ses deux amis, dont il ignorait encore la bonne fortune.
Ces deux hommes, déjà vieux, étaient en Sibérie depuis la révolte dé Pougatcheff, dans laquelle ils avaient été malheureusement impliqués dans leur
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jeunesse. Lopouloff s’était plus étroitement lié avec eux depuis le départ de sa fille; eux seuls, parmi toutes ses connaissances, avaient pris un intérêt sincère au sort de la voyageuse. Pendant longtemps leurs entretiens ne roulaient que sur elle, et sur les chances heureuses ou malheureuses qu’ils prévoyaient tour à tour, suivant que la crainte ou l’espérance les agitait. Lopouloff offrit de leur laisser! une partie des secours qu’il avait reçus; mais ils n’acceptèrent pas son offre. « Nous n’en avons pas « besoin, dit l’un d’eux, et j’ai encore la pièce « d’argent que votre fille a refusée à son départ. »
Il n’entrait dans ce refus aucune jalousie ; mais un profond découragement accablait ces deux infortunés, depuis la nouvelle qui les séparait de leur unique ami. Ils se rappelèrent la promesse que leur fit, en partant, Prascovie, de s’intéresser à eux, persuadés, ainsi que tous les habitants d’Ischim, d’après mille bruits qui couraient dans le public, de la faveur sans bornes qu’elle avait obtenue : ils se crurent oubliés ; et n’osant se plaindre à son père, ils renfermaient en leur cœur le sombre chagrin qui les dévorait.
La veille du jour où Lopouloff devait les quitter, ils voulurent prendre congé de lui pour n’avoir pas la douleur d’assister à son départ : ils sortirent de chez lui à neuf heures du soir, et se retirèrent le cœur navré de toutes les douleurs que les hommes peuvent supporter sans mourir.
Après leur départ, Lopouloff et sa femme pleurèrent longtemps sur le sort de leurs deux amis.
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« Sans doute, disaient-ils, notre fille ne les a pas « oubliés; peut-être encore, avec le temps, obtien- « dra-t-elle leur grâce : nous l’engagerons à faire « de nouvelles démarches en leur faveur. » Avec ces idées consolantes, ils se couchèrent pour être prêts à partir le lendemain de bonne heure.
Ils étaient à peine endormis, qu’ils entendent frapper fortement à la porte ; le même feldiègre 1 qui leur avait apporté la bonne nouvelle, n’ayant pas trouvé le capitaine ispravnik 2 auquel était adressée la dépêche, et connaissant leur logement, revenait avec la grâce des deux amis. LopouIotF se leva précipitamment pour le conduire chez eux.
Les deux malheureux s’étaient retirés dans le plus affreux désespoir. En rentrant dans leur chaumière déserte, ils s’assirent sur un banc dans l’obscurité, et gardèrent un profond silence. Que pouvaient-ils se dire? Ils avaient perdu toute espérance, et l’exil éternel pesait maintenant sur eux avec une nouvelle force.
Depuis deux heures ils souffraient à la fois leurs maux présents et ceux que leur présageait un sombre avenir, lorsque la lueur d’une lanterne vint éclairer tout à coup la petite fenêtre de leur réduit : ils écoutent ; plusieurs personnes marchent et parlent auprès de la chaumière. On frappe ; une voix amie et bien connue se fait entendre : « Amis ! ou-
1 Mot lire de l’allemand, qui signifie chassevr de campagne. Les ftlditgres sont un corps avec des grades et un habit militaires : ils remplissent en Russie les fonctions de courrier d’État et de cabinet.
* Les capitaines ispravniks out à peu pris les mêmes fonctions que celles de nos sous-préfets.
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« vrez î Grâce ! grâce aussi pour vous ! Ouvrez ! a
Aucune langue ne peut décrire une semblable situation. Pendant quelques minutes on n’entendit que des phrases entrecoupées : a Grâce ! L’empeo reur ! Que Dieu le bénisse ! Que Dieu soit loué ! a Qu’il comble de ses faveurs la bonne Prascovie, a qui ne nous a pas oubliés ! » Jamais habitation humaine n’avait renfermé des êtres plus heureux ; jamais il n’exista de passage plus rapide du comble de l’infortune au bonheur le plus inespéré.
Le capitaine ispravnik, ayant appris, en rentrant chez lui, qu’un feldiègre le cherchait, courut luimême chez les deux amis, et décacheta la dépêche, qui contenait deux passe-ports pour eux et une lettre de Prascovie à son père. Elle écrivait qu’après avoir obtenu cette nouvelle grâce elle n’aurait osé solliciter encore des secours pour le voyage de ses anciens compagnons ; mais que Dieu y avait pourvu en récompense de l’offre généreuse qu’ils lui avaient faite lors de son départ de Sibérie : elle avait joint à sa lettre la somme de deux cents roubles en assignations.
Cependant elle attendait à Kiew, avec la plus vive impatience, la nouvelle du retour de son père; il lui semblait, en faisant le calcul du temps, qu’il aurait pu lui écrire.
En prenant le voile à Kiew, elle n’avait point l’intention de s’y fixer, voulant s’établir pour toujours dans le couvent deNijeni 4 , comme elle l’avait pro-
i Les religieuses, en Russie, ce font point le vœu de clôture.
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mis à l’abbesse : elle écrivit à cette dernière lorsque ses dévotions furent achevées, et partit bientôt après pour se rendre près d’elle. Cette bonne supérieure l’attendait avec impatience, et ne lui avait point appris l’arrivée de son père pour lui réserver une surprise agréable. Lopouloff et sa femme étaient à Nijeni depuis quelque temps. Prascovie, en arrivant, se prosterna aux pieds de l’abbesse, qui s’était rendue à la porte du monastère, avec toutes ses religieuses, pour la recevoir, a N’a-t-on point o de nouvelles de mon père? demanda-t-elle aussitôt, a — Venez, mon enfant, lui dit la supérieure ; nous a en avons de bonnes ; je vous les donnerai chez a moi. » Elle la conduisit le long des cloîtres et du couvent sans rien ajouter. Les religieuses gardaient le silence, et leur air mystérieux l’aurait inquiétée, sans le sourire de bienveillance qu’elle voyait sur tous les visages.
En entrant chez l’abbesse, elle trouva son père et sa mère, auxquels on avait également caché son arrivée. Dans le premier moment de surprise qu’ils éprouvèrent en voyant leur fille chérie en habit religieux, et pressés à la fois par un sentiment de reconnaissance et de douleur, ils tombèrent à genoux devant elle ; à cette vue, Prascovie fit un cri douloureux, et se mettant elle-même à genoux : « Que « faites-vous, mon père ? s’écria-t-elle ; c’est Dieu, a Dieu seul, qui a tout fait ! Remercions sa provi- « dence pour le miracle qu’elle a opéré en notre faix veur. » L’abbesse et ses religieuses, touchées de ce spectacle, se prosternèrent elles-mêmes, et réuni-