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rent leurs actions de grâces à celles de l’heureuse famille.
Les plus tendres embrassements succédèrent à ce mouvement de piété ; mais d’abondantes larmes roulaient dans les yeux de la mère lorsqu’elle les fixait sur le voile de sa fille.
Le bonheur dont jouissait la famille Lopouloff depuis sa réunion ne pouvait être de longue durée. L’état religieux qu’avait embrassé Prascovie condamnait les vieux parents à vivre séparés de leur fille, et cette nouvelle séparation leur paraissait plus cruelle encore que la première, parce qu’elle était alors sans espérance. Leurs moyens ne leur permettaient pas de s’établir à Nijeni ; sa mère avait des parents à Wladimir qui les invitaient à se rendre auprès d’eux : la nécessité les contraignit à prendre ce dernier parti. Après avoir passé huit jours dans une alternative continuelle de joie et de tristesse, troublés dans leur félicité par la pensée de leur éloignement prochain, ils songèrent à partir pour leur nouvelle destination ; la bonne mère surtout était inconsolable. « A quoi nous a servi, disait-elle, cette « liberté tant désirée ? Tous les travaux, tous les « succès de notre fille chérie n’étaient donc destinés « qu’à l’arracher pour toujours de nos bras ? Que « ne sommes-nous encore en Sibérie avec elle ! » Telles étaient les plaintes de la malheureuse mère.
C’est une grande douleur à toutes les époques de la vie de se séparer pour toujours de ses proches et de ses amis ; mais combien cette destinée est plus affreuse encore lorsque l’ôge pèse déjà sur nous,
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et que nous n’attendons plus rien de l’avenir!
En prenant congé de ses parents, dans l’appartement de la supérieure, Prascovie leur promit d’aller leur faire visite à Wladirair, dans le courant de l’année ; ensuite la famille, accompagnée de l’abbesse et de quelques religieuses, se rendit à l’églisç. La jeune novice, quoique aussi sensible que sa mère à cette douloureuse séparation, se montrait plus forte et plus résignée et cherchait à l’encourager. Cependant, pour prévenir les transports de sa douleur dans les derniers moments, après avoir prié quelques instants avec elle au pied des autels, elle s’éloigna doucement, entra dans le chœur, où se trouvaient les autres religieuses, et parut au travers de la grille. « Adieu, mes bons parents, leur dit-elle ; a votre fille appartient à Dieu, mais elle ne vous a oubliera pas. Père chéri, mère tendre, faites, faites « le sacrifice que Dieu vous commande, et qu’il a vous bénisse mille fois ! » Prascovie, trop émue, s’appuya contre la grille ; des larmes longtemps retenues couvrirent son visage. La malheureuse mère, hors d’elle-même, s’élança vers sa fille en sanglotant: l’abbesse fit un signe de la main ; au même instant un rideau fut tiré. Les religieuses entonnèrent le psaume : Heureux les hommes irréprochables dans leur foi qui marchent dans la loi du Seigneur l On entraîna Lopouloff et sa femme à la porte de l’église, où leur voiture les attendait : ils avaient vu leur fille pour la dernière fois.
La nouvelle religieuse s’assujettit sans peine à la règle austère du couvent : elle mettait à l’exécution
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de ses devoirs ia plus grande exactitude, et gagna de plus en plus l’estime et l’affection de toute la communauté ; niais sa santé, qui s’affaiblissait visiblement, ne pouvait supporter la viepénibleque son nouvel état exigeait d’elle : sa poitrine était attaquée. Le couvent de Nijeni, construit sur une montagne battue par les vents, était dans une situation défavorable pour ce genre de maladie. Après qu’elle eut passé un an dans cette maison, les médecins lui conseillèrent de changer de séjour.
L’abbesse, que des affaires appelaient à Pétersbourg, résolut d’emmener avec elle Prascovie. Outre l’espoir de favoriser par cé voyage le rétablissement de sa santé, la bonne dame pensait avec raison que la réputation de sa novice, et l’affection que tout le monde lui portait dan9 la capitale, seraient utiles aux intérêts du couvent. Prascovie devint une solliciteuse aussi active que désintéressée. Mais, se conformant aux convenances qu’exigeait d’elle son nouvel état, elle ne se répandit point dans la société comme la première fois, et vit seulement les personnes que la reconnaissance et l’amitié lui faisaient un devoir de cultiver.
A cette époque, ses traits étaient déjà fort altérés par l’étisie prononcée qui la minait sourdement ; mais, dans cet état même de dépérissement, il eût été difficile de trouver une physionomie plus agréable et surtout plus intéressante que la sienne. Elle était d’une taille moyenne, mais bien prise ; son visage, entouré d’un voile noirqui couvrait tousses cheveux, était d’un bel ovale. Elle avait les yeux très-noirs, le
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front découvert, une certaine tranquillité jnélancQlique dans le regard et jusque dans le sourire.
Elle connaissait la nature et tous les dangers de sa maladie : toutes ses pensées étaient tournées vers un autre monde qu’elle attendait sans crainte et sans impatience, comme une vaillante ouvrière qui a fini sa journée et qui se repose en attendant
la récompense qui lui est due.
Quand les affaires de l’abbesse furent terminées, les deux religieuses se disposèrent à retourner à Nijeni. La veille de son départ, Prascoyie sortit pour prendre congé de quelques amis qui lui avaient envoyé leur voilure : en entrant dans leur maison, elle trouva sur l’escalier une jeune fille assise sur les dernières marches, et dans le costume de la plus grande misère. La mendiante, la voyant suivie d un laquais à livrée, se leva péniblement pour lui demander l’aumône, et lui présenta un papier qu elle tira de son sein. « Mon père est paralytique, lui « dit-elle, et n’a d’autres secours que l’aumône que « je reçois; je suis moi-même malade, et bientôt je « ne pourrai plus l’aider. » Prascovie prit le papier d’une main empressée et tremblante : c était une attestation de pauvreté et de bonne conduite donnée par le prêtre de la paroisse. Elle se souvint aussitôt du temps malheureux où, assise sur les marches de l’escalier du sénat, elle sollicitait vainement la pitié du public. La ressemblance qu’elle voyait entre le sort de cette pauvre fille et celui qu elle avait e emême éprouvé l’émut profondément : elle lui donna le peu d’argent qu’elle avait, et lui promit d’autres
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secours. Les personnes dont elle allait prendre congé s’empressèrent, à sa recommandation, de faire du bien àcette infortunée, et devinrent, depuis cette époque, les protecteurs de son père.
Avant de partir de Pétersbourg, elle avait demandé la dispense de la loi qui défend aux novices de faire’ leurs vœux définitifs avant l’àge de quarante ans : elle ne négligea rien pour obtenir cette grâce, qui lui fut toujours refusée.
En retournant à Nijeni, l’abbesse s’arrêta quelques jours à Novogorod, dans un couvent de religieuses, dont la règle moins austère et la situation auraient été convenables à la santé de la pauvre novice. Celle-ci s’était particulièrement liée, au couvent de Nijeni, avec une jeune compagne qui avait une sœur dans le couvent de Novogorod où elle se trouvait maintenant. Pendant le séjour que Prascovie fit auprès d’elle, cette dernière s’efforça de gagner son amitié ; elle lui apprit que sa sœur avait obtenu de changer de monastère et de venir à Novogorod, et lui conseilla de l’y accompagner. L’abbesse, qui voyait sa novice chérie dépérir sous ses yeux, y consentit elle -même, malgré la tendre affection qu’elle lui portait, et fit, en arrivant à Nijeni, toutes les démarches nécessaires.
Prascovie quitta bientôt son ancien monastère, emportant avec elle les regrets sincères de toute la communauté et des personnes de la villequi l’avaient connue. Elle employa les deux premiers mois de , son séjour à Novogorod à faire construire une petite maison de bois, contenant deux cellules pour elle
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et son amie, parce qu’il ne s’en trouva point de vacante à leur arrivée, et fut très-contente de son nouvel asile. Ses compagnes, qui la connaissaient déjà personnellement, regardèrent son entrée dans leur couvent comme une faveur particulière du ciel, et s’empressèrent de remplir pour elle les devoirs trop pénibles qui ne s’accordaient pas avec sa santé. Ces soins, et la tranquillité dont elle jouissait, prolongèrent ses jours jusqu’en 1809.
Déjà les médecins, depuis longtemps, désespéraient de sa vie; mais, quoiqu’elle-même en eût fait le sincère sacrifice, elle ne croyait point encore sa fin prochaine. C’est sans doute par un bienfait de la Providence que, dans cette cruelle maladie pour laquelle il n’est plus de remède, la vie semble se ranimer et donner quelques moments d’espoir à l’être qu’elle va bientôt abandonner, comme pour lui cacher les approches de cette heure terrible que personne ne doit connaître.
Prascovie, la veille de sa mort, se promena quelque temps dans les cloîtres avec moins de fatigue qu’à l’ordinaire : enveloppée chaudement dans une pelisse, elle s’assit à la porte du couvent. Le soleil d’hiver semblait la ranimer ; l’aspect de la neige brillante lui rappelait la Sibérie et les temps écoulés. Un traîneau de voyageurs passa devant elle et s’éloigna rapidement : l’espérance fit encore palpiter son cœur. « Le printemps prochain, dit-elle à son « amie, si je me porte mieux, j’irai faire une visite « à mes parents à Wladimir, et vous m’accompa- « gnerez, n’est-ce pas ? » En disant ces mots, le
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plaisir brillait dans ses yeux, mais la mort était sur ses lèvres- Sa compagne tâchait de lui montrer un visage riant et de retenir ses larmes prêtes à couler.
Le lendemain, 8 décembre, jour de la fête de sainte Barbe, elle eut encore la force d’aller à l’église pour communier ; mais le soir, à trois heures, elle se trouva plus mal et se plaça sur son lit sans se déshabiller, pour prendre du repos. Plusieurs religieuses étaient dans sa cellule, et, ne la croyant pas en danger, parlaient haut et riaient entre elles dans le but de l'amuser ; cependant la présence de tant de monde la fatiguait. Lorsqu’elle entendit le son de la cloche qui les appelait aux prières du soir, elle les engagea à aller à l’église, eo se recommandant à leurs prières. « Aujourd’hui, leur dit-elle, vous « prierez encore Bien pour ma santé, mais dans « quelques semaines vous prierez pour le repos de a mon âme. » Son amie resta seule dans sa cellule. Prascovie la pria de lui dire les prières du soir, comme elle en avait l’habitude, et pour accomplir sa tâche jusqu’à la fin. La religieuse, à genoux, près de son lit, se put à chanter doucement les prières ; mais, après les premiers .^ergets, la malade lui fit signe de la pam en souriant, Son amie s'approcha d’elle, et pouvait à peine l’entendre, a Ma chère « amie, lui dit-elle, ne chantez plus, cela ro’em- « pêche de prier : récitez seulement. »
La religieuse se remit à genoux ; pendant qu’elle psalmodiait les prières, la mourante faisait de temps en temps des signes de croix. La nuit devint sombre.
Lorsque les religieuses revinrent avep de la lu-
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mière, Praseovie n’existait plus. Sa main droite était restée sur sa poitrine, et l’on voyait, à la disposition de ses doigts, quelle était morte en faisant le signe de la croix.