Oeuvres complètes du poëte anonyme de la Pologne
La poésie polonaise, au dix-neuvième siècle, présente an contraste frappant avec la littérature contemporaine.
Tandis que celle-ci subissait l'influence corruptrice des écoles, proclamait l'art pour l'art, et restreignait volontairement son empire aux mystères du culte des Muses; enPologne, la poésie est restée ce qu'elle doit être au sein d'un grand peuple, l'expression spontanée et forte des sentiments et des idées qui constituent l'esprit de la nation. C'est à ce fonds commun que les poètes, ou pour employer leur langage, u les prophètes » de la Pologne ont puisé leur inspiration; — et prophètes ils sont en réalité; car, semblables à des langues de feu, ils furent donnés à leur peuple pour exprimer toutes ses douleurs et toutes ses espérances.
Leur dogme, leur foi, c'est la résurrection de la patrie; mais pas plus que le sentiment qui l'engendre, ce dogme ne leur appartient en propre; quelque peu conciliable qu'il paraisse avec le sort actuel de la Pologne, ils l'ont trouvé dans toutes les âmes, imposé
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par une conviction intérieure plus puissante que l'évidence du moment.
N'est- il pas surprenant, en effet, de voir ce peuple, qui, au temps de sa plus grande prospérité, et deux siècles avant sa chute, en avait la fatale prescience, maintenant que sa perte est consommée, affirmer avec la même certitude sa renaissance prochaine ? Dans cette foi contre nature, n'y a-t-il pas comme un gage providentiel, comme une promesse sacrée faite à l'opprimé? Ainsi l'ont compris les poètes, et exagérant encore cette tendance, ils ont créé, en l'absence de la patrie terrestre, une patrie idéale, dont l'accès est au prix du dévoûment et de la vertu.
Car être Polonais,
C'est avoir des aspirations nobles et la tlamme divine.
Le but qu'ils se proposent est donc essentiellement national, mais on aurait tort d'en induire que l'absorption du génie de la Pologne, dans les mystères de sa propre existence, le rende étranger aux préoccupations de l'Occident Bien au contraire, et c'est en ceci justement que se révèle l'union intime de l'Occident et de la Pologne, peut-être même la dépendance mutuelle de leur destinée ; la vie morale et intellectuelle qui les anime jaillît des mêmes sources, et soumet tout l'organisme social à des nécessités identiques. Les œuvres du poëte anonyme que nous offrons au public, en portent fréquemment l'empreinte. Elles renfer-
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ment en même temps des enseignements utiles, même à des peuples plus heureux. C'est à ce double point de vue que nous nous sommes placé en publiant leur traduction. Nous avons cru fortifier des sympathies existantes en contribuant à l'échange de la pensée entre la Pologne et la France. Leur alliance conclue par le sang continuera par l'idée. Elle sera féconde, nous en avons l'espoir; ne lui devons-nous pas, dès à présent, ce système de justice internationale, reconnu par la France, qui s'est résumé dans le principe des nationalités? L'initiative en appartient sans contredit aux revendications polonaises. Quelque faussé qu'il ait pu être en Allemagne et ailleurs, il constitue un progrès moral dont l'Europe bénéficiera.
Qui sait s'il n'est pas également destiné à la Pologne de mettre d'accord la liberté et l'Église? Son histoire dans le passé avait résolu ce problème, qui occupe aujourd'hui tant d'esprits et semble insoluble à la plupart.
C'est encore à son histoire dans le présent, qu'il est réservé, peut-être, d'introduire dans la vie publique un nouveau principe, celui du devoir, considéré comme mobile de l'État et du citoyen.
Son martyre, en effet, est un incessant appel au dèvoûment de ses fils et à la fraternité des peuples.
Si la France est la personnification du droit dont elle a doté les déshérités de la société humaine, la Pologne, par l'idée du devoir qu'elle représente, en est
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le complément nécessaire ; en elle vit le progrès du siècle. Cette dernière conclusion indiquée en quelque sorte parla nature même du sujet, constitue la thèse favorite du poëte anonyme. Mais son esprit profond et déductif ne se satisfait pas de percevoir un résultat; il cherche à se rendre compte de ses origines premières et des conditions qui doivent l'amener. De là tout un corps de doctrine par lequel il rattache ses convictions à Tordre surnaturel. Le progrès est la loi universelle des mondes. Il consiste dans leur identification graduelle, mais complète , avec l'Esprit de Dieu. L'âme n'atteint cette perfection dernière que dans une existence ultérieure, sur la terre elle ne peut la réalùer qu'en communauté. Il lui faut se joindre à d'autres et former des groupes spirituels pour s'isoler des conditions d'infériorité inhérentes à son état. Elle acquiert ainsi un caractère, non pas impersonnel et abstrait, puisqu'il résume un principe vivant et actif, mais plus que personnel et généralisé, qui lui permet d'approcher de l'expression de la vérité absolue. Pour employer une image hardie, mais qui rend bien la pensée de l'auteur, l'universalité humaine arrivée à son dernier développement, est en é([uation avec l'âme individuelle élevée à sa plus haute puissance; le perfectionnement indéfini s'opère également dans toutes deux, mais dans des sphères distinctes de notre activité. Si donc, dans un monde supérieur, rame s'inspire de l'Esprit de Dieu au point de se con-
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fondre avec son mobile et par sa perfection devenir l'expression de la force de Dieu, ici-bas cette force réside dans les collectivités vivantes et organiques, telles que l'humanité d'abord, les nations ensuite. Ces groupes sont de formation divine, car ils se trouvent dans l'ordre de la création. Les États et toute forme politique, qui s'appuient sur une base différente, ne répondent qu'à un besoin factice, qu'à une pensée humaine. Aussi entravent-ils plutôt qu'ils ne secondent le progrès que nous donne l'harmonie parfaite des intentions de Dieu déposées dans le sein de chaque peuple, et constituant sa mission particulière. C'est à ces peuples de les traduire en faits, de les incarner et d'eu faire bénéficier l'humanité entière ; tel est leur devoir, leur but; l'existence n'est que le moyen d'y parvenir. S'ils n'y marchent pas, s'ils trahissent leurdevotr, ils meurent comme nation; mais, s'ils luttent pour la vérité et que la;force matérielle comprime seule leur développement, leur espfit prévaudra, ils renaîtront à la vie !
De là une morale en politique, non pas différente de la morale individuelle, non parallèle à celle-ci, mais la même élevée à un degré supérieur.
Appliquant ces conclusions à la situation qui a été faite à son pays, le poëte lui enseigne, que la haine est la mort de l'esprit qu'elle frappe d'impuissance.
Il faut combattre sans relâche, il le veut, il y pousse ; mais que cette lutte soit celle du bien contr'^
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le mal, de la lumière contre les ténèbres ; que l'amour de riiomme etde Dieu la soutienne et la guide, car cet amour est le gage de la victoire. Sans désir ardent d'une justice égale pour tous, sans pardon chrétien, sans supériorité morale, il ne voit dans raréne que des champions de la passion ou d'obscurs gladiateurs.
L'avenir de la Pologne se dessine magnifiquement h ses jeux : il se résume dans la conciliation des extrêmes, dans un règne de paix et de bonheur. Il ne doute pas du progrès de l'humanité; mais il lui assigne pour condition absolue la réparation du plus grand crime qui ait été commis depuis le Calvaire, — l'assassinat d'une nation, la suppression violente d'une pensée de Dieu, par l'homme ! Il prédit enfin à la Pologne une résurrection glorieuse, si elle garde fidèlement le principe de vie qui a été déposé en elle, si elle parvient à se préserver d'une déchéance morale !
Telle est Fidée qui préside à la création de tous ses ouvrages et qu'il a magnifiquement interprétée. Il s'est attaché à la présenter sous ces deux aspects : la stérilité de la haine démontrée par Iridion et la Comédie infernale^ et la fécondité de l'amour qui forme le fond de la doctrine de VAidje et des Psaumes de r avenir .
Nous allons essayer de donner une analyse rapide de ces poëmes.
Iridion nous apparaît comme le type de l'homme antique, aux prises avec le destin. Descendant d'une
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famille illustre qui combattit la dernière pour rindépendance hellénique, il poursuit contre Rome victorieuse la vengeance implacable que lui ont léguée ses ancêtres. Pour la tâche surhumaine à laquelle il est voué depuis son enfance, la haine vivace de plusieurs générations a, de longue main, amassé les ressources de la lutte : richesses, influence, relations avecles peuples barbares, alliances avec leurs chefs. Lui-même semble né pour un tel rôle . A la vigueur, à la beauté, à la séduction d'un demi-dieu, il joint le cœur inexorable d'un héros. Il ne connaît ni pitié, ni faiblesse. Il n'a laissé dans son âme de place qu'à un désir, qu'à une pensée : la destruction de Rome; ce que cette pensée conçoit, il l'accomplit sans reculer jamais devant le sacrifice nécessaire. D'un autre côté, la ville éternelle, sous le sceptre d'Héliogabale, n'est plus qu'un cadavre, écrasant de son poids inerte des êtres qui demandent à vivre. Tout est péril au dehors et confusion au dedans; la société croule, et pour la soutenir il n'y a que le pouvoir impérial, redoutable pour qui le craint, faible pour qui le brave. Iridion trouve partout des instruments de sa vengeance: avec les oppresseurs il opprime, avec les conspirateurs il conspire. Son énergie inébranlable pousse les éléments contraires à une lutte gigantesque et décisive qui doit al)Outir à leur anéantissement réciproque.
Une seule force se refuse à servir la haine du (irec,