‹ Œuvres complètes du poëte anonyme de la PologneChapitre 2 sur 105 · VIII PRÉFACE · texte numérisé non relu

VIII PRÉFACE

— c'est le christianisme persécuté qui repousse la violence et met son espoir dans les armes spirituelles. Étonné d'abord de cette résistance qu'il ne peut comprendre, il cherche àTébranler, puis bientôt, irrité, il passe outre et précipite les événements. La mêlée éclate , mais sans amener les conséquences attendues. Marchant au nom de leurs ressentiments, les hommes marchent au nom de leurs intérêts. La haine, c'est-à-dire rexpréssion farouche de l'égoïsme individuel, assez puissante pour les unir dans une commune action, ne l'est plus assez, lorsqu'il s'agit de la diriger. Héliogabale périt, mais Rome demeure intacte . L'effort du génie secondé par les chances de succès exceptionnelles, échoue misérablement; car l'entreprise est viciée par l'idée même qui l'inspire.

La tendance du poème se dévoile davantage encore dans l'épilogue. Introduisant le surnaturel dans la trame du récit, l'auteur transporte Iridion à notre époque et lui montre la Rome de l'oppression détruite et avilie, telle que l'avait rêvée sa haine. Mais ces ruines ne glorifient pas la vengeance ; au-dessus d'elles s'élève la croix, emblème de ces chrétiens qui renonçaient à la suprématie passagère de la force pour assurer le règne de la foi et de la charité.

Cette croix qui nous apparaît ici comme la synthèse du passé, le poète va la faire luire encore une fois à nos yeux, comme l'espoir suprême du monde moderne. Elle rayonnera au haut de^ cieux en signe de

PRÉFACE IX

pardon et d'alliance ; en l'apercevant, le crime vainqueur s'écriera : Galilœe, vicisti'! et s'abîmera dans son propre néant. C'est le dénoûment même de la Comédie infernale dans laquelle l'imagination ardente du poote anonyme nous retrace la lutte qui précède ce jour apocalyptique.

L'humanité s'est scindée en deux camps sous la conduite de deux chefs, le comte Henri et Pancrace. Ennemis irréconciliables, car tous les deux sont issus du même esprit critique, l'un repousse l'avenir etl'autre le passé. Cette exclusion absolue est le fruit d'un égal manque de foi. Pancrace est la personnification de la raison humaine qui se déifie dans sa nature et aboutit comme croyance au calcul, comme action à la force du nombre. Le comte personnifie la même raison, qui s'exalte dans son individualité, nie toute loi générale, et n'a pour régie de conduite que sa propre fantaisie. S'il croit à la cause qu'il défend, c'est qu'il a foi en lui même; aussi, lorsque sa défaite est consommée, il désespère et se donne la mort. Ce moment est pourtant celui qu'a choisi le Dieu vivant pour s'affirmer d'une manière éclatante dans la conscience dçs peuples!

On est étonné, au premier abord, que l'auteur décerne la victoire à Pancrace, le contempteur cynique, le négateur inllexible de la vérité dont le triomphe s'annonce. Mais cette victoire était nécessaire pour démontrer que, dans une lutte entreprise avec lesar-

PRÉFACE

mes de la haine, l'ayantage est assuré uniquement à la force aveugle. Une intention plus profonde encore s'y manifeste. La défaite de Pancrace par le comte Henri n'eût été que la glorification du génie de l'homme; et l'intervention du signe divin, au lieu de provoquer une réaction soudaine, aurait fortifié son orgueil désormais inviolable. Or, ni l'orgueil ni le génie ne sont les arbitres suprêmes de nos destinées ; le progrès qui, dans leur marche liBre, les dirige vers le bien, c'est le bien lui-même, lui seul, en qui, selon la belle parole du poëte, se résume toute la sagesse ! De sa perfection et de son règne dépend notre salut dans ce monde et dans l'autre.. Triple et un, identique dans ses termes qui ne peuvent se séparer, cause, moyen et effet, il est le principe et la vie, et l'ordre divin et l'immortalité même, car il est le lien universel qui rattache l'esprit de chaque être à l'Esprit de Dieu. Dans ses manifestations, il procède par mesure, harmonie, amour et union, et joue dans l'œuvre universelle le rôle de la trame, qui, sur le métier divin, soutient et relie les fils de la création, — fils qui vont tous dans son sens, trame à laquelle doit se rattacher chaque effort humain s'il veutse perpétuer dans de féconds et impérissables résultats. Qui agit autrement, bàtitsur le sable, et défait l'œuvre des siècles, mais ne fonde rien de vrai, de réel, d'absolu, et le moindre vent balayera l'édifice de son ignorance et de sa présomption.

PREFACE XI

Tout ce que cette conviction inspirait au poète de généreuse ardeur, il la mit au service de sa cause dans les Psaumes de l'avenir ^ plaidoyer sublime, où, «devant la nation prête à embrasser les résolutions les plus extrêmes, il vint défendre le bon sens pratique et l'honneur chevaleresque contre les folles tentatives du désespoir.

C'était en 1846. La Galicie était minée de conspirations : toutes, elles avaient pris le drapeau national pour mot d'ordre et signe de ralliement. Pour beaucoup d'affiliés néanmoins, ce drapeau devait apporter dans ses plis, non-seulement l'indépendance de la patrie, mais aussi une transformation violente et radicale de la société ; en désignant aux coups du peuple l'étranger, ils y associaient, comme complices d'une oppression dont elles avaient les premières à souffrir, les classes élevées de la nation. Le gouvernement de M. de Metternich, quoique instruit de ce qui se passait, laissait libre cours à la propagande socialiste et démagogique, certain d'avance que le mouvement, s'il éclatait, s'épuiserait avant de l'atteindre, et que, dans ce sol déchiré par des commotions violentes, il serait facile alors de jeter les fondements de la puissance autrichienne 1

Le poote anonyme comprit le danger et devina le calcul; il tacha d'écarter l'un et de tromper l'autre, et se servit, à cet effet, de l'arme que le talent avait mise entre ses mains, de cette forme poétique qui don-

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