LA JEUNE FILLE
Tu es beau aussi, mais non pas comme l'ange !...
(Elle passe.) LE JEUNE HOMME.
Donne-moi la moitié de ces fleurs, je les conserverai en souvenir de ce qu'une simple jeune fdle a ressenti la même impression que j'eus la première fois que je te vis. — Elle dit vrai, — très -vrai, — et ce n'est pas seulement ton visage qui est plus beau, mais ton âme aussi est plus élevée que la mienne. Aligher, te rappelles-tu ce premier moment de notre rencontre ? II m'est présent comme si c'était aujourd'hui.
ALIGHER.
Et à moi aussi, car, en ce moment, je devins ton ami.
LE JF.UNE HOMME
Oui, je vois le vieux bâtiment dans les salles duquel mille de mes compagnons sont assis, et les professeurs qui enseignent du haut des chaires. Je vois cet escalier qui serpente, et cet enfoncement, cette même marche de pierre sur laquelle tu m'apparus; n'est-ce pas? j'étais un fier garçon, quoique enfant, et faible encore; je venais justement de la maison, je passais au milieu d'eux tous, l'orgueil au front, sachant qu'ils me haïssaient, niais ne sachant pas pourquoi. Ils se serrent autour de moi, ils me pressent, ils m'étoun"ent, ils crient «le petit aristocrate», comme si je devais rougir de ce que j'ai plus d'un ancêtre qui a donné sa vie pour la patrie et l'église dans laquelle il repose ! Dieu I dans ma poitrine enfantine, l'enfer alors, pour la première fois, naquit ! Je me cramponnais à la rampe de fer; eux, ils me tirent à bas par les mains, par les pieds.
par les plis de mon manteau. J'aurais peut-être roulé sous leurs pieds, mais tu apparus; tu descendais d'en haut, aussi pfde, aussi svelle qu'aujourd'hui, seulement ton œil lançait des flammes. Aucun ne te connaissait , mais ils t'avaient vu de temps à autre et se souvenaient de l'expression de ton front. Tu poussas un cri : ils se détachèrent de moi comme des feuilles mortes. Donne-moi ta main, Aligher, ce moment, moi, jamais je ne l'oublierai, jamais.
ALIGHER.
Tu peux l'oublier, Henri, mais les paroles que je dis alors, les premières que je t'adressai, ne les oublie jamais.
LE JEUNE HOMME
Oui, je sens encore ton embrassement, j'entends encore ta voix : « Ils sont injustes. Toi, sois plus que juste, pardonne-leur en esprit et aime-les dans tes actes. » Ensuite, nous descendîmes ensemble ; et toi, en passant au milieu d'eux, tu répétais parfois d'une voix tranquille : « Honte à vous. »
ALIGHEB.
Et, depuis ce jour, nous avons été inséparables.
LE JEUNE HOMME
Et nous le serons jusqu'à la mort ; car, depuis ce jour, je sais que tu m'es supérieur, et c'est pourquoi je t'aime.
ALTGHER.
Tu dis : jusqu'à la mort?
LE JEUNE HOMME
Oui.
ALIGUER.
C'est que je mourrai avant toi.
LE JEUNE HOMME
Ne dépare pas d'un tel pressentiment cette heure silencieuse. Buvons plutôt à plein œil cette lumière adoucie, —
à pleine poitrine cet air d'été embaumé du parfum des roses sauvages ! regarde ces derniers rayons sur la neige des montagnes, cette étoile qui se lève au-dessus de la cime des rocs, ce sourire de Dieu sur nous, — et toi avec moi, — et toi près de moi, — que nous faut-il davantage?
ALIGHER.
Je te le répéterai pourtant, je mourrai avant toi.
LE JEUNE HOMME
Tu n'es pas bon. — Tu sais que mon père est déjà mort, — ma mère et ma sœur dorment au tombeau, — et beaucoup de ceux au milieu desquels j'ai grandi, m'ont quitté pour des siècles ; — leurs tombeaux rêvent à moi dans notre pauvre et lointaine patrie. Je vis seul, — le dernier de ma famille, — et tu m'abandonnerais, toi aussi ! tu t'en irais là où l'on est mieux, tu ne resterais pas avec moi! Non, — non, Aligher !
ALIGHER.
Je sens un germe de mort dans ma poitrine, — mais ne sais-tu aimer que les vivants? Mon esprit, cependant, ne mourra pas en toi, parce que ma forme s'envolera. Dans chaque cœur où elle passe la pensée reprend vie ! — ce pour quoi j'ai prié, ce que j'ai désiré, tu l'accompliras, — et j'ai désiré que tu sois un héros parmi les hommes, — un ange parmi les esprits célestes ! En regardant ces montagnes, ce ciel, cette soirée, tu serais heureux d'arrêter le cours du temps, n'est-ce pas? et tu t'écries : «C'est beau! c'est beau ! » Henri ! songe quel miracle, en ce monde, est l'àme que personne ne peut voir sans s'écrier : « Tu es belle. » Donne un semblable bonheur à tes frères ; sois au miheu d'eux un chef-d'œuvre !
LE JEUNE HOMME
Sont-ce tes dernières volontés que tu m'exprimes? Ali-
glier, laisse ce sujet, — je ne veux pas t'écouter; — tu as terni, pour moi, d'un souffle la transparence des deux; — un voile s'étend devant mes yeux; — dis, où sommes-nous? Qu'y a-t-il? n'étions-nous pas déjà près de la vallée? Aujourd'hui encore, lorsque, au point du jour, nous passâmes ensemble par cet endroit, j'ai vu, quelque part ici, une croix sur noire droite ; qu'est-elle devenue?
ALIGHER.
Suis-moi.
LE JEUNE HOMME
Prétends-tu connaître ce pays mieux que moi? Ah! voilà que se lève la lune, mon amie. — Elle m'éclairera ce mystère.
ALIGHER.
Eh bien ! attendons .
LE JEUNE HOMME
Par le Dieu vivant! plus il arrive de lumière, plus la contrée me semble inconnue; — si seulement ces vapeurs tombaient; — là-bas, là-bas, c'est une route qui blanchit, non, — c'est un ruban de brouillard sur la prairie. Hé! n'y a-t-il personne, là-bas? Hé! holà! répondez? — Je vaïs tirer, — peut-être nous entendront-ils !
Les montagnes ont entendu et elles répondent.
LE JEUNE HOMME
Quel tonnerre d'écho I Conçois tu de quelle façon nous nous sommes égarés? il semble que nous n'avons pas cessid'avancer dans la direction qu'il fallait, — et voilà que, tout d'un coup, les rochers se dédoublent, — le ciel même a changé; là-bas, un océan de nuages a envahi le ravin et brille comme un glacier immobile. De ce côté, sortent des vapeurs; elles se déroulent, se déroulent; elles nous sufl"o-
qiient; la tête me tourne. Maintenant, il fait sombre à se crever les yeux; — ah! voici que la lune monte, projetant une lueur fauve, pénible à voir! Aligher ! je ne me tirerai plus d'affaire.
ALIGHER.
Qu'attends-tu donc, alors? suis-moi!
LE JEUNE HOMME
A gauche, par cette gorge étroite ?
ALIGHER.
Telle est mon inspiration !
LE JEUNE HOMME
J'irai où tu voudras ; cherche, tourne, élance-toi en haut, précipite-toi en bas, tout m'est égal; — jusqu'au jour, nous ne ferons qu'errer! — je n'ai jamais vu pareille nuit; — pour s'y reconnaître, il faudrait être le maître suprême de ces solitudes, o.u bien le chamois, qui règne sur ces rochers. — Hé ! oii es-tu? réponds'
ALIGHER.
Ici près.
Maudit brouillard, il jaillit précisément de dessous mes pieds, il obscurcit mon regard, — et, à présent, il vogue là-haut, vers ses sœurs. — Regarde ! n'est-ce pas un vieux roi barbu sur son trône, le sceptre en main. — Après lui, voici... un serpent immense, — non, plutôt un dragon, — non, mais déjà un chérubin à quatre ailes. Et là-bas ! oh ! là-bas, dans cet intervalle, au milieu des rochers, vois-tu, toute la nation des ombres se hâte vers le jugement dernier! Et qu'est-ce que cela? contre quoi me suis-je ainsi heurté?
ALIGHER.
C'est l'entrée de l'ancien cimetière.
LE POKME INACHEVÉ 1S
LE JEL'ME UOMMi!,.
Et voilà la lune qui brille comme le pâle purgatoire des âmes, au-dessus de ce cimetière où reposent les corps; — il n'y a qu'un seul instant, j'élais si dispos, plus léger que l'air, et, maintenant, je me sens si lourd, si mal à l'aise, — je ne sais comment ni pourquoi, — à moins que ces vieux morts ne m'aient ensorcelé. Si je m'asseyais sur cette pierre, il me semble que je m'endormirais.
ALIGHER.
Appuie-toi sur moi.
LE JEUNE HOMME
Oui, car mes paupières se ferment et je voudrais rester
Encore un peu plus loin , — jusqu'à cette cbapelle blanche!
LE JEUNE HOMME
Bien, nous aurons plus de calme sous ce toit qu'en plein vent !
ALTGHER.
Alors, pourquoi t'arrôtes-tu? Marche!
LE JEUNE HOMME
Mon Dieu! ces vapeurs ont-elles affo'é ma vue? ou bien est-ce le sommeil? est-ce un rêve?
Al.IGUER.
Que vois-tu ?
LE JEUNE HOMME
Ton front a étrangement jauni, sous ces rayons de la lune... tes yeux se sont creusés... tu as maigri... tu me parais de plus en plus vieux, plus grand... est-ce toi?
ALIGHER.
C'est moi, Henri!
LE JEUNE EOMME.
Ta voix seule te rappelle. Maintenant, il me semble qu'une couronne de lauriers a brillé autour de tes cbeveux, qu'elle s'enroule et disparaît et se montre de nouveau. — Éloigne-la... j'ai peur de toi... je n'irai pas plus loin. Le sommeil me courbe vers la terre... je tomberai... laisse-moi tomber! Dieu m'est témoin que j'ai vu quelque part une figure semblable... quelque part...
ALIGHER,
Encore quelques pas.
LE JEUNE HOMME
OÙ était-ce?... où?... Ah! je connais cette couronne, ce feu étrange dans le regard, apporté d'un autre monde. — Cette image existe dans la grande salle, dans la maison de mon père, sur la tenture à étoiles d'argent, sur la tenture verte, dans la maison de mon père... Oui... Et mon père disait qu'en un siècle passé, cet homme avait visité l'enfer et le purgatoire et avait vu le paradis... Maître! maître ! où me conduis-tu?
ALIGUER, l'emportant dans la chapelle.
Maintenant, tu peux dormir.