‹ Œuvres complètes du poëte anonyme de la PologneChapitre 11 sur 105 · LE SONGE · texte numérisé non relu

LE SONGE

Il semljla au jeune homme que la figure du Dante se tournait vers lui et lui disait : « Làoi^iest l'Amour, la Raison et la Volonté éternelle, c'est de là qu'on m'a envoyé pour que jeté montre l'enfer des jours présents. — Bannis donc toute crainte et par on j'irai, va 1 » — Et la figure, comme une colonne pâle, s'éleva et prit son essor à travers le sombre espace, marchant sur les vapeurs nébuleuses ainsi que sur des vagues aériennes. Parfois, sous ses pas, se dérobait un météore rapide, et de ci et de là s'élevaient des aul)es. grises qui s'en allaient, flottantes, disparaître dans le lointain, — et l'àme du jeune homme fut accablée de tristesse, car elle ne savait où elle allait; et elle allait dans l'infini, et elle sentait que c'était l'infuii du mal.

La ligure s'arrêta sur le sommet d'une montagne et on aurait dit fj^u'ellc commençait à descendre au dedans ; l'obscurité cédait par degrés et la route paraissait bordée, des deux côtés, de murailles taillées dans le roc ; — un crépuscule douteux pénétrait à travers d'étroites meurtrières ; — le long (les murailles, à droite, à gauche, des soldats, tous vêtus du même costume, tous de même taille, tous semblables

IS LE l'OËME INACHEVÉ

par riiniforme expression de leurs traits, et, toujours en mouvement, tantôt se penchaient, tantôt se redressaient, polissant le canon du fusil qu'ils tenaient à la main. Comme un souffle léger, la main de la figure effleura les paupières du jeune homme, disant : « Regarde, car, en vérité, c'est ici l'entrée de l'Enfer sur la terre. » Et aussitôt il aperçut les ïmes de ces soldats, penchées à moitié hors de leurs corps, où elles ne pouvaient rentrer et dont elles ne pouvaient non plus s'arracher tout a fait. — Et, dans cette angoisse, elles pleuraient: «Nous ne pouvons ni vivre ni mourir; — il nous faut aller où l'on nous ordonne,— contre Dieu, et nous allons,

— contre nos frères, et nous allons, — malheur à nous ! » Et leurs pleurs étaient intarissables. — La figure s'arrêta, demandant : «Dites, qui êtes-vous et quel est votre nom? » Mais les âmes de tous ces corps ne répondirent rien. — «Où est votre patrie? » Et les âmes de tous ces corps se redressèrent, pleines d'étonnement. — « Où est votre maison? » Et parmi tant d'yeux quelques-uns seulement laissèrent tomber une larme comme à un vague souvenir. Mais tous les bras se remuaient toujours plus vivement, ne cessant de frotter le canon de leurs fusils et d'aiguiser la pointe de leurs baïonnettes, — et voilà qu'au-dessus de ces corps muets, toutes les âmes gémirent ensemble : « Dès l'enfance, nous fûmes poussés à travers le monde; — on nous ordonna l'oubli de nous-mêmes et le meurtre d'autrui; — quiconque résistait, aussitôt comme un traître tombait frappé d'une balle;

— et maintenant nous ne savons d'où nous sommes sortis, ni où nous allons. » Et à cela, la pâle figure : « Anciennement, quand les hommes se présentaient au combat, ils savaient quelle cause ils servaient et pourquoi il fallait mourir;

— ils étaient semblables aux dieux de la guerre, — et vous n'êtes que de pauvres brutes. )> Et ayant rompu d'un geste la chaîne des gens armés, la figure s'avança vers les escaliers qui serpentaient vers le fond.

Sur les pas du Voyant, le jeune homme s'engagea clans les sombres souterrains. — Tout à coup un déluge de lumières se répandit devant lui, il aperçut de noires murailles, des grilles, des anneaux avec des chaînes scellées dans le mur et, dans des lampes d'albâtre, de voluptueuses flammes, et la soie des tapis à terre, et une foule nombreuse autour d'un homme qui, sur nne chaise élevée, délicat et svelte comme une femme, tournait les pages d'un livre noir. Devant lui, une croix de marbre géante s'élève jusqu'à la voûte, et, étendue sur la croix, la statue du Christ. L'ombre du Dante tressaillit des pieds à la tête et dit : « Chez les anciens réprouvés, je n'ai point rencontré ce signe sacré. Eux, du moins, ils ne savaient pas blasphémer Dieu avec le nom même de Dieu; — mais regarde et écoute. »

Le préposé à la multitude se pencha et tira de dessous le pied de la croix de lourds sacs d'or. Tous ceux qui se tenaient là s'approchèrent et firent cercle autour de lui ; — tous tendirent les mains, — et la sueur de la cupidité leur coulait du front. Lui, en les payant, il les instruit; sa voix est sifflante et aiguë comme le grincement d'un poinçon sur de la glace polie : « Partout où vous vous glisserez, soyez prévenants et mielleux; — dans la maison de l'antique seigneur, prodiguez des flatteries à l'orgueil; — dans la maison du pauvre, courtisez la misère. Quand le mari tyrannise sa femme, consolez-la; quand le père est dur pour ses fils, prêtez-leur l'argent dont ils ont besoin. Partout où le plus fort opprime le plus faible, protégez le faible, et toutes les plaintes et les espérances, comme un trésor caché, s'ouvriront toutes grandes devant vous. Si quelqu'un est morne et taciturne, commencez par vous désoler, et votre cri réveillera sa voix. S'il vous arrive de rencontrer des jeunes gens dévorés de l'impatience d'agir, liez-les à l'instant par de terribles serments. — Glissez sous leurs vêtements des armes mystérieuses, — car il en est des hommes comme des épis : —

plus ils sont pleins, plus ils sont Yite égrenés ! — Et que votre mémoire soit avide, acérée, sans bornes . Si le vent secoue les feuilles d'un arbre, épiez leur bruissement. — Si vous trouvez une épingle sur votre route, ramassez-la et apportez-la ici ; elle vaut mieux qu'un glaive; car, où le glaive intervient, il n'est déjà plus temps ! — Aimez les enfants et jouez avec eux;— ainsi que les papillons sur les fleurs, de même, sur les lèvres des enfants, reposent souvent les mystères des familles. La connaissance est le don des dons. Les corps de tous ne tiendraient pas dans une seule prison ; mais un seul cerveau suffit pour saisir les pensées de tous, et tel que la voûte d'un immense cachot, peut se suspendre au-dessus d'elles ! — Allez à travers le monde ! » Et eux, tous pesants d'or, disparurent comme des fantômes.

De l'autre côté du souterrain, une tapisserie rose se replia, et derrière elle des portes de fer s'ouvrirent. Des serviteurs entrèrent tenant sous les bras un homme en haillons qui se redressa et mugit comme un animal : « Donnez-moi à manger, — donnez-moi à boire ; — hier mon père est mort de faim ; — ce matin ma mère a expiré ; — et moi, la fièvre me consume et je mourrai cette nuit. » Le préposé fit un geste, et subitement s'écarta, en face, une tapisserie d'azur derrière laquelle étincelait une table ployant sous l'argent des plats et le cristal des coupes. L'affamé se jeta en avant, — mais on le retint : « Jure-nous d'abord fidélité. — A manger ! à manger ! et je jurerai après. » A ces mots, l'homme svelte éclata de rire et montra la croix, et le mourant tomba à genoux devant la croix.

Et il sembla au jeune homme que la voix du préposé était comme le sifflement du serpent : « Au nom de la Très- Sainte Trinité et de la passion du Seigneur, ce que je verrai, ce que j'entendrai, ce que je devinerai, je jure de le rapporter ici, fût-ce le gémissement de mon frère, fût-ce le soupir de ma sœur. Si mes amis, si mes parents trament

quelque chose, je le révélerai, — quand même je placerais leur tcte sous le couteau du bourreau. Si je vous cache quelque chose, que je périsse moi-môme cloué aux planches et déchiré par les tenailles, brûlé par le feu et abreuvé de poison. » Mais l'homme agenouillé ne voulut pas répéter ces mots et il tomba à terre en criant: «Je meurs! » Et l'homme svelte lui répliqua : « Meurs ! » Et croisant ses mains, il attendit.

Un grand silence suivit, et il sembla au jeune homme qu'il demandait lui-même à la figure : « Maître, où sont les âmes de ces hommes, je ne les vois pas, quoique j'aie reçu de toi la perception des esprits. » Et la figure : « Dans la justice de Dieu, il ne s'est point trouvé de punitions assez sévères pour elles; — c'est pourquoi, abandonnées à l'éternel mépris, elles se sont identifiées avec leurs corps. A elles seules, entre toutes, le saint don de la vie a été enlevé, et quand leurs premiers corps se dissoudront, ces êtres n'existeront plus nulle part. » En ce moment, l'affamé se roidit du côté du festin. «Je jurerai,» murmura-t-il, et ses yeux lançaient des étincelles, et le préposé lui tendit la main et le mit de nouveau à genoux. Il commença à prêter serment!

Et un fantôme comme un ange, avec un voile au front, se détacha de l'espace, défendant la croix de ses ailes déployées, — et tant que dura le serment, l'ange se tint ainsi devant la croix; — mais aucun d'eux ne pouvait le voir. Et quand expira la dernière syllabe du serment, quand le corps affamé, se levant, se traîna plus loin, le visage de l'ange se couvrit d'une grande pâleur, — et il déchira le voile, eu criant : « Une âuîo. Seigneur, a péri !» Ce cri transperça de part en part le cœur du jeune homme, et il baissa la têle sous le poids d'une insupportable douleur.

Lorsqu'il leva les yeux, les ténèbres étaient partout, — et au milieu voguaient des cimetières pleins d'échafauds dressés

et d'os non ensevelis; — ils voguaient les uns à la suite des autres comme les nuées d'un orage . Au-dessus il se formait comme des tourbillons de feuilles d'automne, avec un murmure funèbre, — une foule de voix s'y mêlaient ensemble,- — des sanglots féminins, des pleurs d'enfants et le gémissement plus distinct des hommes. Et l'ombre du Dante leur dit : «Votre heure sonnera, malheureux! et vous vivrez d'une double innnortalité : — de la vôtre propre et de l'immortalité de ceux qui vous ont perdus. — Car du néant qui leur est destiné, se dégagera un esprit qui passera en vous. Calmez-vous donc, ô malheureux! » Et en parlant ainsi, il pleura lui-même !

Et retournant vers la surface de la terre, il passa de nouveau au milieu des gens armés qui déjà se tenaient en ce moment sous les armes comme des rangs de statues. Le son de la trompette et des tamboiu-s leur mesurait en cadence le temps et le mode de la vie. Les uns allaient se reposer, d'autres, comme des pierres, venaient les remplacer. — D'autres encore, ayant pris pour but des prisonniers couchés sur le sol, les gardaient perpétuellement, le doigt sur la détente , la crosse sur la poitrine, l'œil immobile sans respirer. Parfois, tantôt en arrière, tantôt de côté, le bruit indiquait qu'on fusillait, — et à mesure que le jeune homme s'avançait sur les pas du Voyant, les murailles creusées dans le roc s'écartaient, embrassant toujours un horizon plus vaste, jusqu'à ce que chacune d'ehes prit sa direction à l'orient et à l'occident, aussi loin que l'œil pouvait les suivre.

Elles couraient; — on eût dit qu'elles voulaient embrasser tout l'espace; — et elles grandirent en hauteur, et elles grandirent en largeur, et leur ceinture de pierre adhérait à l'horizon, — et doublait la voûte des cieux d'une voûte de pierre; si bien qu'il se forma un bâtiment immense comme le monde, — - granitique, — gris, — • sans azur ni ver-

dure. Et dans ce monde, le jeune homme aperçut, tout au loin, comme le fanlùmc d'un soleil, cloué à une purroi inclinée, et éclairant l'espace de ses rayons obliques. Et leur éclat semblait plutôt la maladie de la lumière que la lumière elle-même; — et dans cette atmosphère blafarde se promenaient des foules innombrables, semblables aux nations de la terre,— et tel que le fracas des grandes mers, le bourdonnement de leurs discours se heurtait et se brisait contre les murailles de ce monde.

L'àme obsédée du songe, l'àme du jeune homme demanda : (( Maître, où sommes-nous ? » Et à cela il répondit : « Dans le sanctuaire où l'humanilé a élu domicile pour aujourd'hui, mais d'où Dieu est absent. » Et il s'engagea aussitôt au milieu du groupe assis sur le seuil. Chacun avait devant lui un fossé, sa propriété, long et profond comme une tombe, — et portait sur la tète une lampe dont, en se baissant, il éclairait le sombre fossé où il choisissait les outils de divers métiers. Et chacun d'eux: travaillait manuellement, le regard pétrilié comme chez les fous ; et le jeune homme en vit qui tenaient entre les doigts une tète d'épingle, — et ils avaient le front aussi creusé de rides que s'ils avaient passé toutes leurs années à arrondir celte tête d'épingle. Mais chaque fois que l'heure de la mort, sonnant dans le lointain, résonnait contre les parois de cette voûte géante, celui-ci et cet autre, ici et là, baissait la tète, et, avec un gémissement, roulait dans sa fosse. Alors, leurs âmes devenaient visibles, — comme des nuages bleuâtres et semblables aux instruments de leurs travaux passés, elles se détachaient, et, rasant la terre, voguaient vers ce jaune et lointain soleil .

Et à l'aspect du Voyant, ces hommes se levèrent et brisèrent leurs lampes en criant : « Si vous êtes les dieux ou les démons, — et peu nous importe,— dont nous avons jadis entendu parler, donnez de l'or, de l'or î « Et leurs sque-

lettes s'agitaient les mains tendues. Le sang de la colère anima la paie figure du Dante, qui leur répliqua : « Mercenaires possédés du démon ! » Et ils tombèrent à terre, comme des masses inertes, devant l'Esprit.

Et la figure du Dante se colora une- seconde fois, mais comme de la vie de l'inspiration, disant : « Est-ce que vous me comprendriez, si je vous prophétisais l'avenir? Quand mon corps, de l'autre côté de la tombe, à travers la franche lumière du soleil, s'avançait vers la mort, alors aussi il y avait des artisans sur la terre, et les étendards de leurs corporations flottaient sur les plates-formes des tours. Ils trafiquaient sur les marchés publics de la pourpre et des pierres précieuses de tous genres; mais ils portaient le glaive et le rosaire pendait à leur ceinture. Leur main savait sur les flots agités tenir le gouvernail et semer sur le sol d'inexpugnables forteresses. Ils prenaient l'argent ; mais la souillure de l'argent, ils la lavaient dans le sang des batailles. — Et vous, aujourd'hui, avec vos doigts mous comme de la cire, qu'entreprendrez-vous; vous dont les lèvres n'ont jamais prononcé une prière ! vous sans force sur la terre et sans espoir dans le ciel, vous toujours exténués par la soif de l'or ! » Un garçon, beau comme un ange, mais fané avant le temps par le rude travail des mains, se traîna vers lui, et, posant sa tête sur ses pieds, lui dit tout bas : « Aie pitié de nous! Ce que nous gagnons le jour, nous l'absorbons le soir; et le lendemain, dès l'aurore, il nous faut travailler de nouveau. iSous n'avons pas le temps de prier Dieu, mais seulement de travailler pour manger quelque chose et ne pas mourir; et, à peine avons-nous mangé, qu'il nous faut travailler pour manger. Aie pitié de nous! »> Et la figure devint blême comme l'adolescent qui de ses cheveux lui essuyait les pieds, et, levant les yeux, elle soupira : « Le passé ne reviendra pas, enfant! Prie, prie, pour l'avenir, notre Père qui est aux cieux. » Et le jeune garçon s'éloigna en murmurant :((.\ux cieux, iieut-

être, mais non sur la terre. » Pendant ce temps, les autres grinçaient des dents en se traînant dans la poussière. — Et l'ombre du Dante passa au milieu d'eux comme une avalanche, se précipitant plus loin.

Et d'autres foules, au milieu de ce monde, se tenaient penchées au-dessus d'un gouffre immense. Les visages de ceux qui regardaient nag(»aient dans une lueur rouge; le sol tout à l'entour treiidjlait comme soulevé par des explosions souterraines ! et il sembla au jeune honmie, lorsqu'il approcha, qu'il apercevait comme le lit d'un lac desséché, encerclé de murailles à pic. Et le fond est noir de tètes humaines, noir comme les vagues dans une tempête ; là, brille une lumière sanglante de charbons ardents, de charbons fumants comme les scories d'un volcan, et il en monte incessamment des menaces et des malédictions.

Connue une mère presse son enfant contre son sein, ainsi l'apparition enlace le jeune homme dans ses bras et s'envole jusqu'au sombre fond de l'ouverture. Là-bas se déchaînent et bouillonnent des formes sauvages ; leurs joues sont envahies par une barbe épaisse, leurs manches sont retroussées, leurs bras bleuissent du gonflement des veines. Tour à tour, ils s'amassent et s'éparpillent; ils rampent comme des vipères; puis, devant l'éclat delà flamme, ils se redressent comme des honnncs prêts au combat. Près d'A feu le plus proche, douze, de taille géante, se sont agenouillés. Ils se sont dépouillés à mi-corps de leurs vêtements; un treizième survient, un stylet dans la main droite et dans la gauche une coupe, et il dit: « J<' vous sacrerai! » — Les géants baissent avec ferveur la têle, et lui, sur leurs épaules nues, aux endroits qu'illuminait la réverbération des brasiers, grave de la i»ointe de son poignard des lettres sanglantes. Aucun d'eux ne gémit ni ne treml)le. Le mot w Égalité » et le mot « Liberté » sur chaque épaule

s'étalent en blessure. Le Voyant dit alors : ^* Regarde c ^es cet homme recueille dans cette coupe le sang qui u fa du corps de ses frères, il recueille chaque goutte. Tu p ,t peut-être qu'il le conservera en témoignage des tourmc. . endurés, ou le monirera au peuple connue l'emblème dt Yengeance? » — Et le jeune homme dit tout bas : « Maît. en sera-t-il autrement? » La voix de l'apparition se répan dit comme un fracas souterrain : « En vérité! il vendr; ce sang aux marchands et à l'heure des marchés. — Pass« donc et ne regarde pas ' »

Et comme ils passaient plus loin, une tourbe noire commença à crier en se démenant au miheu des charbons , demi éteints ; « Une sombre vallée sera-t-elle toujour notre demeure? Ne parviendrons-nous jamais à la surfaci de la terre, à la demeure des marchands? » Et une second. tourbe, qui ranimait, en agitant des mains, les flammes di brasier, interrompu les paroles de la première : a Au sanctuairdu soleil doré, où l'on a des vins doux, des mets appétissant et des vêtements fins' à la Bourse, oij l'homme conquiert, ei jouant, ia puissance, et, du berceau à la tombe, ne blesse pu une seule fois ses mains par le travail. > Et une troisième versant de l'huile sur le feu, cria : « De l'audace!- et nouï pénétrerons dans les bourses des nations. Il se trouver parmi nous aussi des jjoitrines de roc et des grilîes de lion. Et nous nous armerons de longs clous, car nous n'avons ird>. de glaives ! » Alors, toutes ces engeances ensemble frappèrent des mains et hurlèrent; «Malgré l'opposition des autres races, nous grimperons sur ces bords escarpés. Qu'une fois, une seule fois, le sort nous permette de nous coucher dans le ]i;iradis des riches, sur leurs tapis de soie. Peut-on avoir au ciel quelque chose de plus, que ce qu'ils ont sur la terre? Soyons donc, comme eux, heureux avant de mourir. » Et, en cet instant, pénétra, au milieu des hurleurs, l'homme au poi;j;uard et à la coupe, conduisant les géants marqués.

LE POKME INACHEVE

les,' foule le salua d'acclamations furieuses, lui deiuan-

d « Quand nous feras-tu sortir d'ici? » Il répliqua :

i ï^toncz patience aujourd'hui encore, car dans peu votre

r' -ire viendra! «Les géants tondirent les mains; leurs

craquèrent, le san^^ jaillit de leurs fraîches blessures, et

Vr leurs lèvres retentit ce serment: « Avec vous, vaincre

u mourir! » Et, à la suite de leur chef, ils allèrent du

roté où dans l'ombre brillaient de longues (iles de potences

cclairées par des torches ardentes.

Et, sous chaque potence, étaient agenouillés de jeunes

uarçons ; auprès, étaient assis des légistes et des gens versés

'>ins l'écriture qui leur enseignaient comment ils devaient

'maudire leurs pères. Les enfants répétaient en chœur ces

•lualédictions; et, si l'un d'eux^ plus faible, se taisait ou

•pleurait de répugnance, les maîtres approchaient le fouet

'levé, et l'enfant, se couvrant de ses petites mains, reprenait.

Comme un sombre pilier, l'ombre du Dante vint se po>er

nrès de ces rangs agenouillés, et parut écouter ; puis,

'rompant le silence,^ elle poussa un grand cri. Les docteurs

\ juristes pâlirent et dcnnandèrent : «Qui a parlé?») Et l'ombre

'répondit : « L'un de ceux contre lesquels vous lancez vos

imprécations, vous, menteurs, vous, hy})ocrites, vous, qui

êtes pires (pie le vil reptile! car vous afiectez les allures de

la grandeur, et le langage de la science !

« Hegardez mes yeux éteints et tachez de soutenir mon regard ! votre cœur n'éclate-t-ii pas de honte? Ah ! vous ignorez ce qu'est la liberté de l'Esprit ! Malheur à vous! car vous ne comprenez que le bien-être du corps. » Et il appela les enfants, et il étendit les mains au-dessus de ceux qui l'entouraient et dans la direction de ceux qui étaient plus éloignés; les bénissant tous : « N'ajoutez pas foi aux mensonges. C'est vous qui êtes aujourd'hui esclaves; mais les pères de vos pères étaient libres dans la sinq)licité de leurs cœurs. La foi en Dieu leur était un bouclier

contre l'oppression des hommes. Leurs âmes étaient vierges comme la fraîcheur du printemps; dans la cabane de la vallée, dans le château de la montagne, partout ils étaient eux-mêmes ; leur amour était de l'amour et leur culte un ■vrai combat ! Aujourd'hui, dans ce vaste monde, vous ne trouverez plus d'amour et, dans ce vaste monde, vous ne verrez plus de franc combat. »

Et il sembla au jeune homme que l'un des légistes se leva et marcha vers la figure du Dante serrant dans ses mains. le double canon d'un fusil, — et il était borgne et criait : « Égalité et meurtre. » Le mot Peuple s'étalait sur son bonnet placé de travers sur sa tête. En marchant, il trébuchait, et, quand il s'arrêta, il arma son fusil, et commença un discours. Son œil unique roulait dans son orbite et l'écume coulait de sa bouche. Mais la figure l'interrompit : « Ta fureur s'exhale en vains sons et non pas en pensées ; — ce ne sont pas les cris mais l'action, ce n'est pas le sang mais l'accord des citoyens qui maintient la République. En toi vit la brute, mais l'Esprit est mort I — et avant que dix ans ne s'écoulent, toi-même tu trahiras le peuple ! » L'œil du discoureur s'injecta de sang et, pris d'une secrète épouvante, il abaissa le canon de son arme, et l'ombre du Dante dit au jeune homme : « En passant, crache le mépris sur cette âme. Parmi les vagues, celle-là fait le plus de bruit qui se brisera le plus violemment sur le sable ; — les poitrines humaines, ce sont les vagues du monde . »

Et là, le sol commença à s'abaisser, et la lumière des potences brillait encore, mais de plus en plus faiblement. Et voici qu'au fond apparurent d'autres petites étoiles livides, immobiles, semblables aux lampes de nuit dans les hôpitaux. Chacune d'elles est fixée au-dessus d'une natte de joncs, — sur chaque natte, une femme, et tout un peuple de femmes gît, gémit, soupire et pleure; — ici et là, éclate un dernier cri, un cri mortel,— et, de nouveau, reprennent les gémissements.

los soupirs et les pleurs, se prolongeant toujours davantage

(lansleloinlain et clans la profondeur des régions souterraines.

L'une d'elles, à la vue du Dante, se redressa enroulant

ses cheveux qui flottaient, et les tordant autour de ses mains;

— et le jeune homme aperçut son àme enlacée dans ses cheveux, le long desquels elle ruisselait avec des tressaillements d'horribles souffrances : « Dis, cria-t-elie, qui que lu sois et toi aussi, dites-moi, vous, tous deux, pourquoi de la surface de la terre m'a-t-on fait glisser jusqu'au fond? Tant que j'eus un corps gracieux, je marchais dans les rayons du soleil, — on était bon pour moi. Quand je me fanai, à l'instar de la fleur, de la plus belle fleur, ils me prirent, ils me jetèrent parmi celles qui pourrissaient, dans le sombre crépuscule où il y a des pleurs et

■ des grinceniQjîts de dents. Les hommes lorsqu'ils vieillissent, la jeunesse les honore par ses chants; — à nous, bien des jours encore avant l'heure de la mort, on nous ordonne de nous coucher au tombeau. Nous supplions, nous nous plaignons, nous appelons. Ils sont loin, ils n'entendent pas,

— ensuite notre agonie commence; — ils sont encore plus loin, ils ne viendront pas nous dire adieu, — et c'est ainsi qu'il nous faut mourir. » Et pendant qu'elle parlait, d'autres se soulevaient, se dressaient debout en criant : « Justice ! justice!» Et d'autres après elles se frappant la poitrine, sanglotaient, maudissaient. Et des ruisseaux de larmes s'échappaient de leurs yeux sur leurs longs cheveux, et des cheveux dégouttaient à terre avec le bruissementsourd d'une pluie d'automne. Les plus faibles, les plus épuisées s'étaient à peine redressées qu'elles retombaient de nouveau ; — d'autres qui n'avaient pu se soulever, se traînaient sur leurs genoux; — d'autres enfin, de leurs mains voilant leur visage par souvenir de leur beauté passée, se tournaient vers l'apparition, et, d'entre leurs doigts on ne voyait briller que deux yeux près de s'éteindre

Le jeune homme aperçut alors plusieurs vieillards eu longs vêtements noirs, un bénitier à la main Jetant l'eau sur toutes ces têtes et chantant d'une voix lugubre. D'entre les femmes, les unes baissaient le front et se couchaient doucement sur leurs nattes. D'autres s'agenouillaient, baisaient les mains de ces vieillards, et murmuraient devant eux le récit interminable de leurs chagrins. Mais, la même qui s'était redressée la première, tordant encore plus violemment ses cheveux, leur cria : « Là-bas, à la surface du monde, les hommes ne vous écoutent plus, mais ils vous ont dit : Allez, soyez les espions des femmes mourantes î Quand leurs âmes se détachent de leurs corps, faites taire leurs plaintes! Quand elles profèrent des imprécations contre nous, fermez leurs lèvres, car les gémissements ne nous sont point agréables. Parfois lorsqu'elles tâchent de s'élancer hors de ce gouffre, elles nous gâtent nos festins et troublent nos marchés. Et vous, vous êtes allés, vous êtes descendus, vous êtes venus ! Vous nous^apprenez à mourir silencieusement. Or, je mourrai tout haut en criant: J'avais une âme, j'ai une âme et, sur la terre, ils n'ont reconnu en moi qu'un corps ! Sois-en juge, mon Dieu, toi qui m'as donné une âme ! » Et son âme, sous les yeux du jeune homme, par une dernière convulsion, s'arracha du iilet de ses cbeveux et s'en alla au-dessus des lampes, à travers le sombre espace, telle qu'un voile sanglant percé de milliers d'aiguilles.

Le Voyant passait tout pensif, sans rien répondre et comme avec répugnance. Enfin, il arriva à une couche blanche, dressée à l'écart, à une grande distance de toutes les autres. Là, contre un piher de marbre, brûlait une lampe sous un crucifix, et dans un vêtement de deuil, une femme était à genoux, détournée; L'ombre du- Voyant s'arrêta, et resta debout et silencieuse, comme dans un profond chagrin. « Maître, qui est-elle? » demanda le jeune homme. Et l'ombre : « 11 y a de cela des années, j'ai vu une seule

forme semblable à celle-ci, une fois sur la terre, — et puis une seconde fois, là-baut, dans le ciel. Quand elle tournera la tête, nous reconnaîtrons qui elle est. » Et il restait là, sans interrompre la prière de cette femme.

Et il parut au jeune homme qu'à côté de la femme en noir il voyait une femme blanche agenouillée, tout à fait semblable, mais au lieu d'être comme la première recouverte de longs cheveux, elle avait deux ailes d'ange doucement inclinées en croix et repliées au-dessous des épaules. Et ces ailes étaient sillonnées de profondes blessures, et, dans chaque blessure, s'enfonçait un clou saillant, qui les empêchait de se déployer. Un instant après, ces deux formes se confondirent, — et, de nouveau, il n'y eut que la femme noire agenouillée. Alors l'ombre : « Voilà qu'elle a achevé sa prière, puisque son Ame de neige a disparu; » et il ajouta comme malgré lui : « Béatrice. »

La femme noire se retourna et dit : « Celle qui, il y a des année, porta ce nom, ne connut rien que le paradis sur cette terre, car elle s'éteignit au premier printemps de la vie; — rien que le paradis au delà de cette terre, car le ciel la reçut aussitôt dans son sein! MaiS;, moi, personne ne me paya mon premier printemps d'un second. Ce n'est pas mon nom! » Et, se tordant les mains, elle se tint debout, pâle et blanche comme l'albùtre.

Et quand le Voyant l'adjura, elle commença en ces termes : « Je suis née dans une terre de lait et de miel qu'on appelle aujourd'hui la terre des sépulcres et des croix, — et qu^oh appelle aussi la terre de malheur! Là-haut, vous avez entendu parler de moi. Mais, mille langues ont empoisonné et déchiré mon nom, avant qu'il ne parvînt à vous. D'abord mes parents m'a[)pelèrcnt : innocente, charmante, heureuse! ensuite, on m'appela autrement : esclave! »

« Car, selon la coutume du monde, moi encore enfant, moi sans amour, je fus donnée, ou plutôt vendue à un mari.

Oh ! pleurez sur moi et sur toutes mes sœurs qui, ne sachant et ne sentant encore rien, s'en vont sans volonté, livrer leur corps et leur âme à ceux qui savent tout et ont déjà tout ressenti, — auxquels toutefois le savoir n'a pas donné la lumière de Tange, mais, au contraire, l'astuce décrépite du démon !

a Je supportai tout, — car on peut tout supporter dans ce triste monde, sauf un seul sentiment : le mépris! Quand, pareil au stylet, il pénètre entre deux êtres, la poignée dans le cœur de l'un et la pointe dans le cœur de l'autre, comment pourraient-ils suivre ensemble le chemin de la vie? Eux, qui ne sont plus rivés l'un à l'autre que par ce fer mortel? Gomment rompre, chaque jour, le même pain, jusqu'à ce que la mort vienne et sépare en bénissant! Je voulus forcer ma volonté ! — en vain ! — Je m'adressai à Dieu ! — inutilement, — il me fallut mépriser. » Et s'étant tue en cet endroit, elle se tint de nouveau immobile, pâle et blanche comme l'albâtre .

Et, quand le Voyant l'adjura de nouveau, elle répliqua en gémissant : « Le jour du jugement, je ne répondrai pas à Dieu lui-même. Seule je le sais, seule je m'en souviens ! Je vois encore ce palais, cette avenue de tilleuls fleuris et, derrière les branches, le soleil couchant . Je me vois sous ces arbres, je me sens promener comme prise d'un sommeil magnétique ! Ne disait-on pas, ces jours derniers, qu'il se préparait quelque chose de mystérieux dans notre pays? Au milieu du parfum de la fenaison^, il flottait dans l'air, je ne sais quel pressentiment, comme quand la peste doit frapper, comme quand beaucoup d'hommes doivent se lever, combattre et périr ! Et mon mari, élancé, svelte et blanc comme une femme, se promène aussi et attend quelque chose, quelqu'un ! Ah ! il attend avec un sourire qu'il est impossible d'oublier !

« De différents côtés, des hommes se glissent dans le jar-

din, — je connais celui-ci, celui-là, ce troisième encore, je les connais tous! — ce sont des parents, des amis, des voisins! Lui, il leur serre la main, il leur promet, il leur jure quelque chose ! Mais voici que le soleil se couclie, il les prie de déposer leurs armes pour s'asseoir et délibérer une dernière fois. Ils obéissent et prennent place sur le gazon. Lui, il frappe des mains, donne un signal ; — son sifflement était semblable à celui du serpent. — Des soldats, partout des soldats, des soldats, . .

« Ne m'interrogez pas; —j'ai porté lé nom de cet homme, — je lui ai juré fidélité jusqu'au tombeau ; — je ne vous le livrerai pas comme il a livré ses frères à l'ennemi.

« Et, maintenant, voici mon troisième nom sur la terre : déshonorée ! Hommes, savez-vous pourquoi ? Parce que le désespoir me déchira le cœur, — et qu'un jour vint où je fus aimée; — parce qu'en ce jour, je crus à la Beauté, à la Bonté, à la Sagesse sur la terre, — et que, mourante, je relevai ma tète et m'écriai : Oh! qu'il est bon de s'élancer du tombeau vers le ciel ! — parce que j'ai franchement aimé ! »

Alors elle se tut, immobile de nouveau et pâle comme l'albâtre. Et, quand le Voyant, l'adjura pour la troisième fois, elle ajouta tout bas : « Suivez-moi donc ! — et, ôtant la lampe de dessous le crucifix, elle s'éloigna de l'endroit où gisait ce peuple de femmes et suivit un sentier tortueux à travers l'espace souterraine. Dans ces cachots étroits, les njurs s'allongeaient devant elle sous la main qui les approchait, et portait la lampe aux douteuses lueurs !

Partout, des murs pleurant l'humidité; — partout, une voûte basse et étouffante. On n'entend pas le bruit des pas; — aucun souffle ne joue avec la flamme de la lampe. Le jeune homme avance et il se sent toujours plus languissant, plus faible, plus oppressé : — il lui semble que de tous côtés l'air manque à sa poitrine, qu'un poids invisible

l'écrase, que déjà le sang s'y glace; et il lui parut qu'il s'écriait lui-même : « Je n'irai pas plus loin ! »

La dame noire se retourna, et dit en élevant sa lampe au-dessus de son front : « Tu ne peux, toi qui es homme, toi fort et courageux, tenir une heure là où coulent et s'écoulent toutes mes années. — Retire-toi donc en paix. »

Et le Voyant demanda tristement : « Oi^i donc est celui qui t'a aimée ? » — Elle, baissant les yeux, répondit : « Là où l'ont précipité ses destinées viriles! — Il m'a arrachée à la solitude du cœur et m'a laissée dans la solitude de l'esprit. — Je Taimais et il m'a quittée. » Et montrant une pierre éloignée qui blanchissait au milieu de ces ténèbres, elle dit : «Là-bas, déjà, mon àme repose enveloppée dans ses ailes : celle que vous voyez n'est qu'un corps, qui n'a pu mourir encore! »

Et, sous le poids de la douleur elle tomba à genoux, criant: « Toi qui sais, dis-nous s'il en sera ainsi pour toujours?» Alors, elle pleura pour la première fois.

Et le Voyant, lui posant la main sur le front : « Vous avez été jusqu'ici comme les lis divins qui poussent sans rien savoir de leurs propres couleurs et de leurs parfums. Voici que vient le jour où chacune de vous se changera en une rose pensante. Les cordes de l'inspiration échapperont des mains des hommes et passeront dans les vôtres. Et eux, penchés à vos pieds, ils imploreront de vous un chant consolateur,— une prophétie d'espoir, — une vision de beauté, — car ils auront alors pour destinée les soucis insupportables et les durs travaux. Mais vous, absorbées dans la contemplation de Dieu, vous ne jetterez pas un regard sur eux, vous n'entendrez pas leurs pleurs. Alors leurs cœurs éclateront, comme les vôtres depuis des siècles ! »

« Prononce encore une parole pour moi, » dit la dame noire, en priant le Dante du regard. Et lui : « 11 en sera ainsi jusqu'à ce que sonne pour vous l'heure d'une nouvelle

transformalion; — et de nouveau vous leur tendrez les mains; — et, par l'amour, vous sauverez leurs cœurs expirants; — et vous deviendrez comme leurs sœurs à jamais, leurs égales sur la terre et dans le ciel. » Et la femme noire j)leurant avec une émotion toujours croissante, il ajouta : « Rappelle ton àme et ne crains rien, car si quelque chose pouvait périr, on ver4-ait plutôt, dans les jugements du Seigneur, s'éteindre l'étoile de la gloire des hommes, que couler en vain les larmes d'une infortunée. »

Et quand, agenouillée, elle parut plus tranquille, le Dante l'abandonna — et marcha droit au tombeau, entrahiant le jeune homme à sa suite, et lorsqu'ils eurent dépassé le tombeau qui blanchissait tlans l'ombre, il dit : « En vérité, elle mourra dans ces ténèbres et repose:;! ici; — car le temps viendra ; — mais il n'est pas encore venu. » Et, ayant béni la tombe, il s'enleva dan^s les airs, comme porté par sa propre force, vers les régions supérieures.

Et par r-ouverture du précipice, haut, bien haut au-dessus de lui, le jeune homme entrevit la voûte de granit du monde. A mesure qu'il remontait des profondeurs, elle s'élargissait dans sa lumière livide. — On entendait là-bas le bruit éclatant de mille cloches en branle et le retentissement incessant de pas hâtifs, d'un million de pas, et le gémissement des dalles qui cri;;ient sous leur misiclie. lit quand l'apparition s'arrêta au bord de l'ouverture, et, d'un signe de main, entraîna le jeune homme comme un tourbillon ; — il distingua toutes les nations de la terre qui allaient vers ie soleil jaune, et sous ce soleil, une estrade gigantesque, noire, sur laquelle des trônes brillaient dans le lointain.

Comme des vai)eurs qui montent, comme des fleuves qui coulent, comme des troupeaux qu'on pourchasse, les foules roulent, se serrent, se précipitent les unes après les autres, toutes dans la même direction. Le son de cloches invisibles bourdonne dans l'espace ; — les vieillards tl les jeunes gens.

les femmes et les enfants, viennent, passent, et se dépassent, pêle-mêle. — En vain les vieillards prient les jeunes gens de ralentir leur marche, de s'arrêter un instant, de les prendre avec eux. Ceux-ci ne se détournent pas, n'écoutent pas, ils courent ! En vain de pâles vierges s'arrêtent et pleurant, supplient leurs frères, supplient leurs amants de les attendre. Eux ne prennent pas même le temps de se reconnaître ; — ils courent. — Et là aussi des mères avec des enfants à la mamelle passent à la haie; — et soudain, de côté et d'autre un enfant, renversé dans la course, pousse un sanglot, étend les mains et tombe sur le carreau. De toutes parts, la foule presse et avance, et les mères ne se retournent ni ne se penchent, elles courent plus loin ! Le jeune homme s'arrêta au-dessus d'un de ces petits corps foulés aux pieds, demandant : «Maître! est-ce déjà l'heure du jugement dernier? » Et l'apparition, en se voilant la face : « C'est seulement l'heure du jugement des marchands; — c'est l'heure de la Bourse et des marchés ! » •

A ces mots, elle transporta le jeune homme à travers l'étendue du monde, de part en part, jusqu'au bord opposé où étaient ce soleil et cette estrade ; — et il sembla au jeune homme qu'il restait suspendu à la hauteur de cette estrade et plus bas que ce soleil, — comme porté sur les ailes de quelqu'un, — et la figure du maître s'enveloppa d'un grand mépris et disparut.

Et ce soleil semblait d'or, avec des rayons artificiels, — et l'estrade était de marbre noir, avec des escaliers qui conduisaient jusqu'aux trônes brillants. Sur ces trônes siégeaient les marchands élus parmi les races errantes de l'Orient, dans de longs vêtements, avec des barbes grises, et un bandeau de pourpre sur le front; — et sous leurs pieds gisaient d'énormes sacs, pleins de métal sonore.

Et parfois, il s'en échappait des cris interrompus; on eût dit des réclamations, des prières, des reproches. Et le jeune

homme reconnut que, dans ces monceaux d'or, les âmes des marchands pleuraient, cachées et enchauiées. P^t plus les malheureuses se plaignaient, plus la colère des marchands augmenlait; et, foulant les sacs aux pieds, ils faisaient taire ainsi les gémissements de leurs propres âmes.

Et quand les infortunées se taisaient, eux, d'une voix insoucKuile et rauque, ils commençaient à délibérer, désignant quelquefois de la main la cohue des peuples ({ui venaient à eux de toutes parts. Et, au-dessus des peuples en marche, s'élevaient dans l'espace des masses de nuages noirs, sillonnés de clartés fauves ; et le jeune homme comprit que c'était la forme de toutes les âmes humaines réunies et surplombant leurs corps, au-dessus desquels elles s'étendaient telles que des vapeurs de sang, que des scories en fusion, qu'un immense brasier s'achevant dans les ténèbres.

Sous leur réverbération, comme sous un enfer aérien, s'avançaient les nations, semblables aux glaçons que charrie le fleuve, semblables à la tempête qui mugit. Parfois, montait le cri de ceux qui tombaient, le gémissement sourd de ceux qui étaient étouffés et foulés aux pieds . L'un des marchands se leva de son trône, fit un signe, et aussitôt, à côté de l'estrade, d'énormes dalles s'écartèrent, des caveaux s'ouvrirent, et il en sortit des soldais qui, à la file, muefs, et comme des statues, allèrent, l'arme au bras, la baïonnette au bout du fusil, s'aligner sur trois rangs des deux côtés de l'escalier de marbre.

Et le grondement de la foule, le bruit, les gémissements les appels redoublent; chaque race, chaque tribu, chaque multitude veut se frayer passage la première. Des masses formées de milliers de mains, de têtes et iJe poitrines, se renversent, s'abaissent, s'élèvent. Tantôt brille au-dessus d'elles le reflet de la sanglante lumière, tantôt l'air est gris? 'ivide, lourd. Comme des trombes marines, comme un déluge d'onde et de nuées, elles parviennent enfin au pied

de l'estrade. Les soldats font résonner leurs armes et ajustent la foule; pour un instant, il se fait un grand silence, et un second marchand se lève et s'écrie : « Les marchés commencent. » Et le son des cloches, qui s'ébranlent encore une fois ensemble, va se perdre dans l'espace.

Alors, le marchand interroge les hommes sur les événements des jours liasses; et, à mesure que d'en bas les voix des princes et des sages préposés aux hommes lui répondent, annonçant les dissensions et les massacres, les découvertes et les inventions, des associés, debout derrière lui, délibèrent et se concertent; et, de nouveau, il se fait un' grand silence. On entend seulement le murmure de la voix des marchands dans le monde de granit. Les lueurs qui couraient dans l'atmosphère pâlissent, toutes les âmes des hommes pâlissent d'attente !

Quelques instants s'écoulèrent ainsi. Alors le marchand proclama de combien certaines valeurs avaient haussé et de combien certaines autres avaient baissé sur la terre. Et, de cette tourbe, qui retrait sa respiration, surgit une avalanche d'applaudissements et de malédictions, de cris et de sanglots. Des multitudes, les unes criaient: «Nous mourons de faim ! m et les autres : « Vivent les marchands toutpuissants! » Les unes sautaient de joie, frappant des mains : «Nous avons gagné!» et les autres gémissaient; «Oh! marchands! oh! nos dieux! ayez pitié de nous! » Et ils recommencèrent à se quereller, à se battre, à s'égorger; de nouveau, parmi les corps, les uns roulèrent à terre qX les autres marchèrent dessus, les écrasant sans pitié !

Le jeune homme aperçut beaucoup de ces cadavres foulés aux pieds devant l'estrade; — et, en passant en bon ordre sur ces cadavres, les vivants commencèrent à gravir les escaliers de marbre. En tête, marchaient les princes, le sceptre à la main, l'épée au côté, entourés des grands dignitaires des nations. Une voûte, formée par les baïonnettes des sol-

dats, s'éleva au-dessus de leurs têtes, protégeant leur marche^ et, lorsqu'ils furent parvenus à la moitié des gigantesques escaliers, les marchands descendirent à leur rencontre et, leur ayant serré les mains, les conduisirent plus haut.

Derrière eux, se mirent à monter tous les industrieux de ce monde, les fabricants et les ouvriers, les prêteurs et les boutiquiers; les uns portaient des marchandises,» les autres de grands sacs, d'autres encore d'ondoyants rouleaux de pai)ier couverts d'écritures. A mesure qu'ils atteignaient à la moitié des escaliers, il leur était ordonné de s'arrêter, et une voix tonnante leur demandait d'en haut leur nom. Ils répondaient tour à tour par la dénomination du métier, ou de la marchandise, ou de l'industrie, ou encore par quelque chillre; car, de nom propre humain, aucun d'eux n'en avait plus dans ce monde.

Et voici qu'à leur suite, du noir océan des peuples, se dégage une troupe de gens courbés et tristes, tenant à la main, portant sur leurs épaules, d'antiques glaives et de vieilles armures. Au même instant, le jeune homme entendit : ft Regarde, ce sont les derniers descendants de la vieille noblesse. » Et, promenant ses regards autour de lui, il aperçut de nouveau l'Apparition à ses côtés.

Le cortège gravit les escaliers noirs jusqu'à ce qu'il fut arrivé à la moitié; et là, sur un large gradin de marbre, chacun prit place et commença de la pointe et du marteau, à s'acharner sur l'arme qu'il avait apportée, à la frapper, à la briser. Et l'Apparition : « Regarde^les 1 Ils cherchent à extraire l'or de Damas et les turquoises de Perse des boucliers de leurs ancêtres^ et ils arrachent les diamants ternis par les siècles des masses d'arrtics et des sabres, alin de porter aux marchands et de leur vendre les derniers vestiges de l'ancienne gloire. » Et, pendant que l'ombre du Dante se plaignait ain^i, eux, ils jetaient en bas les fragments de

leurs armures; heaumes, cuirasses et dagues résonnaienl en tombant sur le marbre et se brisaient avec éclat.

Et les fils des preux se levèrent et montèrent plus haut, tendant vers les marchands leurs mains pleines d'or et de joyaux étincelants, — et, avançant toujours, ils suppliaient d'une voix humble qu'il leur fût permis d'entrer parmi les princes et les commerçants. On leur fit signe d'en haut quo leur prière leur était accordée ! — Ils remercièrent, et ayant élevé la voix, ils se mirent à marchander sur le prix de leurs objets précieux ! Les traits du Dante se crispèrent, le sang jaillit de ses lèvres déchirées, et il gémit : « L'enfer des anciens ne m'a point tant fait de mal ! »

Et il posa sa main aérienne sur la tête du jeune homme, disant : « Souviens-toi... » Mais, au même moment, il sembla qu'il disparaissait de nouveau, se fondait dans la transparence de l'air, et n'était plus !

Un cri funèbre, un cri furieux so détache maintenant du milieu de ce monde, là où est l'abîme, et volant au-dessus xles nations, vient se briser contre l'estrade. Les princes et les j^rands pâlissent un instant, — mais les marchands ne changent pas de visage, — seulement un sourire effleure leurs lèvres, tandis qu'ils caressent leurs barbes grises.

Et voici que, par le centre même de la noire multitude, des formes géantes se frayent un passage : elles avancent et grandissent. A mesure qu'elles approchent, le jeune homme reconnaît les douze qui furent sacrés, et le treizième, leur chef, qui tenait dans sa main droite le stylet et dans l'autre la coupe.

El, pendant qu'il avançait, son visage idanait au-dessus des tètes humaines : la puissance y affluait, et le génie s'en échappait en étincelle^. Il amena les siens jusque sur la première marche; — là, il leur ordonne de s'asseoir et d'attendre. Seul, sans demander de permission à personne, il écarte de la main les baïonnettes des soldats, il monte; —

LE POËMK INACHEVÉ

énorme, irrésistible, secouant sa crinière de clieveux comme le lion!

Et l'un des niarciiands descendit vers lui et l'introduisit au faîte même de l'estrade, au milieu du cercle délibérant. En ce moment, il sembla au jeune homme que, tout à coup, les yeux du géant perdaient leur flamme et que la colère mollissait sur son front. Pourtant, debout, au milieu des marchands, il s'écria d'une voix retentissante comme le tonnerre : « Au nom des opprimés et des misérables, je vous somme pour la dernière fois :— le partage ou la mort ! » Et ce cri, les douze martyrs laissés au bas de l'estrade l'accueillirent avec enthousiasme, — et parmi les multitudes plusieurs le répétèrent, — et l'abîme le renvoya comme un écho sonore !

Le géant se pencha et jeta à terre son poignard à double tranchant, —puis, il se courba davantage encore et s'affaissa jusqu'à ce que son front eût disparu des yeux des nations,— et, ainsi courbé, il s'assit sur un des trônes marchands et demanda à voix basse : a Parlez vite y — combien donnezvous pour cette coupe de sang? »

Et (piand les marchands lui eurent fait connaître le prix qu'ils avaient fixé, il répliqua : « Ce n'est point assez pour ce sang aujourd'hui. Est-ce que vous savez ce qui se passe dans l'abîme? Avez-vous eu jamais le courage d'y descendre? — Maintenant, réunis ensemble, ils hurlent là-bas et attendent mon r(>tour en se labourant la poitrine de leurs ongles et en s'arrachant les cheveux de rage! Déçus aujourd'hui encore après tant de déceptions, peut-être se révolteront-ils; — peut-être ne sera-ce plus avec des flatteries, des habiletés de phrase et des promesses, mais avec ce poignard, qu'il faudra les apaiser. Et vous, vous marchandez, ici, avec moi! 0 marchands et maîtres delà terre, le eours fortuné de vos jours ne vaut-il pas un peu d'or?» Et les marchands : « Ne répètes-tu pas, chaque jour, la même

chose? cependant, pour que tu ne réclames point, nous augmenterons le prix du sang que tu nous a apporté. » Et, se concertant entre eux, ils lui offraient davantage. Mais il répliqua de nouveau : « Ce n'est point assez pour ce sang, aujourd'hui.)) Et, levant la coupe, il feignit de vouloir quitter le trône.

Alors, l'un des marchands détacha du bandeau de pourpre qu'il portait sur le front, un énorme diamant et dit : « C'est un clou de la croix du Golgotha qui se transforma ainsi la nuit où votre Dieu expira. Le lendemain matin, mon ancêtre l'arracha du bois. Depuis ce temps, nous le conservons dans ma famille. Te contenteras-tu de ce diamant, pour le sang de tes frères ? ))

Le géant jeta un coup d'œil, — puis il abaissa la coupe, versa tout le sang qu'elle contenait sur le marbre noir aux pieds des marchands, disant : « Le clou est à moi. » Le juif lui jeta le diamant dans la coupe vide qui rendit un son plaintif.

Et le chef des sacrifiés se leva et se remit en marche vers les nations du monde. En descendant, il se répandait en malédictions et en menaces jusqu'à ce qu'il parvint près des siens qui lui demandèrent : « A quand?)) Il leur répliqua d'une voix fière : « Suivez-moi maintenant; — il n'est pas temps encore, — mais l'heure viendra ! » Et, les entraînant à sa suite, il se frayait un chemin à travers la multitude, du côté de l'abîme.

Alors, le marchand orateur annonça aux nations, qu'il y avait paix complète et absolue sécurité sur terre ; — qu'il était loisible à chacun de monter et de descendre, et de traiter de l'achat et de la vente ! Sur les trônes, en haut, s'assirent tous les marchands et tous les princes, — à leurs pieds, le cortège de nobles se coucha sur le marbre; — ils appuyaient leurs tètes sur les sacs sonores dans lesquels gémissaient les fîmes des marchands; — ils serraient dans

le creux de leurs mains les joyaux détacliés des armures, — et ils gisaient ainsi immobiles, désarmés, les sourcils froncés, une grande larme dans l'œil î Et le vulgaire des hommes roulait, sans cesse, sur les escaliers, de bas en haut et de haut en bas, comme deux courants contraires, — et il s'éleva un bourdonnement de gens se disputant et s'accordant sur les prix, — et, en bas, la multitude mugissante, elle aussi vendait et achetait !

Et là,, il y avait également des groupes lugubres qui criaient qu'ils avaient à jamais perdu leur pain, — mais personne ne les écoulait. Debout des files entières de gens se tenaient, comme malades et grelottant de froid, mais personne ne daignait les voir. De place en place gisaient des corps écrasés remuant encore les lèvres et murmurant : « Au secours I » mais personne ne leur tendait la main !

Et, pendant que ces choses se passaient sur terre, la réverbération de toutes les âmes, qui avait inondé d'abord l'espace de ses lueurs sanglantes, revêtait des teintes livides. Comme si c'eussent été des cœurs éclatant les uns après les autres, s'éteignaient et tombaient tous ses feux, ses lumières, ses rayons. Puis, s'accrochant aux corniches de granit, la fumée, comme une noire coupole, surplomba les murailles du bâtiment, — obscurcissant le soleil jaune, — et l'immense bâtiment fut noyé dans l'ombre, des fondements au faite. Seuls, les marchands au milieu de cette nuit, brillaient sur leurs trônes. Et le monde était comme une Bourse, sombre, — et eux étaient comme les rois du monde !

Et tous ces tableaux, glissant les uns sur les autres, commencèrent à se confondre et à se dissiper sous l'œil du jeune homme. Dans le brouillard toujours plus lugubre et plus épais, apparut, de nouveau, la figure du Danle triste mais tranquille, — et le jeune homme entendit : « Détournetoi de cet enfer des vils!» et, à ces paroles un froid vivifiant comme le souffle du veni, la nuit, effleura ses tempes.

44 LE POi-'ME INACHEVE

L'Apparition le prit par la main et marcha la première sur des nuages blancs et silencieux, au milieu du parfum d'une herbe invisible. De temps en temps on voyait poindre le saphir des cieux, — de petites étoiles miroitaient au loin ; — mais voici que tout à coup un profond gémissement, accouru de derrière ces nuages, les remplit, puis expire, — et à peine avait -il expiré, qu'un second s'élève, — puis un troisième, — et un quatrième. Et les nuages d'argent s'entr'ouvraient comme une bande de cygnes effarouchés.

Et il sembla au jeune homme qu'il s'arrêtait sur l'un d'eux en même temps que le Voyant, — et que de là, comme d'un perron élevé, ils regardaient une vaste plaine et un cercle de pur azur qu'éclairait la pleine lune. Et il lui sembla que devant lui, dans ces plaines, il voyait comme une forêt d'arbres maigres et hauts, — semblables à des sapins, — mais étrangement taillés; — car ils n'avaient que deux branches et se dressaient chacun au-dessus d'un tertre. Les gémissements cependant ne cessaient pas mais revenaient plus fréquents — et chacun d'eux agitait l'air comme un coup de foudre, — et retentissait au loin, comme le cri de mort de milliers d'honunes souffrant ensemble ! L'Ombre demanda : « Vois-tu le purgatoire des jours présents? » Et le jeune homme : « Sauf ce ciel et ce bois, je ne vois rien. » Alors le Voyant éleva lentement les mains, disant : « Une seconde fois, tu vas recevoir le don de la vue ; car, du regard dont tu pénétrais les vils, tu ne peux contempler les généreux. Mais auparavant, écoute attentivement ce que j'ai à te dire.

« La mort n'existe pas; — il n'en existe que l'affreux semblant. Le Seigneur ne l'a conçue nulle part ni jamais, car lui-même il vit partout et toujours. Aussi personne ne périt éternellement que par une volontaire et suprême dégradation; et pour qui finit ainsi, il n'est plus ni existence ni tombeau. — Il s'est dégradé jusqu'au néant, il s'est ab-

sorbe dans son avilissemenl. l*eul-ôtre, dans des milliers d'années, se réveillera-t-il quelque chose on lui... — Mai.i non, celui-là ne se purifie ni ne ressuscite; mais qui doit revivre doit se transformer et chaque transformation porte temporairement l'apparence de la mort! Telle est l'épreuve du tombeau! Pleine de railleries, de larmes, de douleurs et d'illusions. Les individus et les races, l'humanité et les mondes doivent la subir; — chaque immortel doit la traverser. Qui ne l'a point supportée, a péri à jamais. Sois donc d'un cœur de lion maintenant, car ces épreuves se dérouleront devant toi. » Et, posant ses doigts sur ses paupières, il souflla dessus.

Et il sembla au jeune homme que, de chaque sapin do celte forêt sortait la forme d'un homme crucifié. 11 vit alors une multitude de corps suspendus en l'air, sanglants, palpitants;.— le nombre en augmentait sans cesse. A la blême clarté de la lune, leurs rangs se succèdent, s'étendent, se prolongent, là, là-bas, encore, plus loin, toujours, jusqu'à l'horizon ! — tout l'espace est vivant, bruyant, expirant avec eux. Et le jeune homme reconnut que c'était une nation entière étendue dans la passion du Christ, au-dessus de son propre sol ; — et son regard s'inonda de larmes !

Et l'Ombre dit : « Regarde; malgré ton horreur, ne te détourne pas ! Pour vaincre la souiïrance, il faut la science de la douleur. Vois comme dans cette forêt sans bornes, par un travail prémédité et puissant, chaque arbre dépouillé de ses branches est devenu une croix. Vois comme chaque croix s'élève au-dessus d'un tertre de décombres amassés ; et ces décombres, ce sont les ossements des églises et des châteaux jadis vivants ! — Partout entre chaque tertre, des intervalles égaux; nulle part d'arbrisseaux ou de gazon. Comme l'on transforme des blocs de rochers en une ville, on a transformé ces forêts en un cimetière de tortures. Ce n'est qu'un parfait bourreau qui mesure ainsi la douleur, qui dispose ainsi la mort ! »>

Et le jeune liomme regarda de nouveau, et il lui sembla que, sur tous ces tertres, il apercevait comme des rubans de brouillards argentés par la lune; — et quoiqu'il n'y eût aucun vent, — tantôt ils s'élevaient, tantôt ils s'abaissaient, — comme s'ils souffraient aussi et étaient inquiets. Et le jeune liomme reconnut que c'étaient des rangées de femmes et d'enfants, vêtus de blanc et debout sous les croix. Et il voyait leurs mains levées vers le sommet des arbres, on eût dit de blancbes ailes qui voulaient et ne pouvaient, dans leur vol, atteindre assez haut, — et qui, d'impuissance, retombaient à terre. Alors commença un chant de tressaillements et de prières qui s'absorbait dans les larmes !

Et le sang ruisselait d'en haut sur ces foules neigeuses, se déversait sur elles et coulait parmi les tertres, et on y entendait comme le grondement de torrents qui enflent. Il sembla de nouveau au jeune homme que l'Apparition s'adressait à lui : « Ne te détourne pas de ces multitudes qui fondent en fleuves de sang ! Maintenant tous ces crucifiés vont ressentir le frisson de la mort et de la transition ; — ils ne pourront expirer, mais ils seront livrés à l'agonie, et il faut que tu le contemples! Je te l'ordonne, regarde! »

Et au même instant roula comme le tonnerre le cri de tant de victimes, — et tous les arbres, jusqu'aux limites extrêmes de la plaine, craquèrent ; — et ces voix déchirantes agitèrent l'air comme un ouragan ! Tous les corps, comme saisis d'un même soubresaut de douleur, se secouent et se débattent sur leurs croix ; — et comme après un coup de foudre, la pluie d'été, ainsi partout jaillissent des ruisseaux de sang plus épais. Puis cette tempête de tortures s'apaise doucement, — la plaine, graduellement, redevient silencieuse; — de nouveau toutes les croix sont dans l'immobilité et l'ordre; — de nouveau tout est muet, on entend seulement îa chute incessante du sang!

Mais un rire monte et fend l'air ! Le jeune homme jette

les yeux dans sa direction, immédiatement sous lui; — et là, en plein champ, devant le premier rang des croix, se détache en noir un tertre plus élevé, composé de décombres et de charbons, — comme les débris d'une ville apfès un grand incendie; — et dans ce monceau de cendres, percent des restes de canons et des armes brisées ; — - et il en suinte une fumée livide qui s'enroule autour d'un géant debout sur ces ruines.

En ce moment, un rayon de lune tomba sur lui, éclaira sa couronne d'acier et permit de distinguer son manteau de soldat serré par une chaîne ; mais, au lieu d'un glaive, pendait à cette chaîne un fouet de cuir qui descendait jusqu'aux pieds du monarque. Et chaque fois que le gémissement des crucifiés se fait entendre, il tend la tète en écoutant ; — et quand résonnent les sanglots des femmes, il y répond par un battement de mains. Et l'ombre du Dante dit : « C'est un bourreau parfait! Écoute, maintenant, il va les tenter! »

Et il sembla au jeune homme que le géant couronné se penchait de son monticule et tendait une main vers la foule suppliciée, tandis qu'il tenait l'autre sur sa ceinture do chaînes et sur son fouet, comme sur un glaive, — et il criait: « Oubliez le passé, renoncez à l'avenir, reniez la patrie et Dieu! C'est moi qui serai votre passé, votre avenir, votre patrie et votre Dieu! Adorez-moi et de même que j'ai ordonné de vous clouer sur ces croix, j'ordonnerai de vous en détacher. J'appellerai mes esclaves et ils vous délivreront, el je ferai de vous un peuple heureux ! Je vous donnerai à manger et ii boire, et de tout en abondance. Et vos corps, exténués et mutilés reprendront encore leur vigueur, et engraisseront ! »

Mais les multitudes crucifiées ne répondent pas ; — elles ne profèrent pas même de plainte. Seulement le sang dont le sol était inondé s'amasse en torrent et va, comme une vague de la mer, battre le tertre, et dans le bruit de ce choc

le jeune homme entendit : Non. Et les foules neigeuses des femmes ne répondirent pas ; — seulement, lorsque la lame revint en arrière, elles se baissèrent et relevèrent leurs enfants; — et tous ces petits enfants soulevés en l'air crièrent: Non! Et à peine le murmure de ces milliers de petites voix se répandit-il, qu'une grande clarté inonda l'espace, — et le jeune homme leva les yeux!

Et là-haut, bien haut, au sommet de la sombre voûte d'azur il semblait que des profondeurs célestes descendaient deux voies lactées formant une immense croix blanche et lumineuse; et, sur cette croix, on voyait étendue une forme qui approchait de plus en plus. Ses bras étaient déployés audessus du monde et leur arc s'élargissait et grandissait à chaque instant. Et sur son front qui plongeait dans les cieux, le jeune homme aperçut une couronne d'épines, comme des foudres se consumant en silence, — et dans le creux de ses mains et à ses pieds, il aperçut trois blessures brillantes comme trois lunes rouges, — et incessamment il en coulait comme des arcs -en-ciel de sang, — et chaque arcen-ciel en tombant, s'éparpillait en un essaim d'étoiles qui se dispersaient et éclairaient l'espace. Et ainsi, dans la gloire et dans le sang, crucifiée et créant continuellement, la figure s'abaissait toujours, toujours plus bas, ensoleillant les al)ii; es devant soi, —«jusqu'à ce que les voies lactées qui la portaient devinssent ctfmme deux incommensurables anneaux d'argent, du levant au couchant et du midi au nord, encerclant l'horizon; — jusqu'à ce que du sang qui coulait il se créa un million d'étoiles, comme un voile étoile qui la recouvrit entièrement. Et seul, son regard perçait encore comme deux éclairs vivants qui ne se dispersaient pas dans le monde entier, mais allaient droit en bas, du ciel à la terre et tombaient en plein sur la forêt dcb crucifiés.

Et dans ce regard divin se dessinèrent tous les corps pâles et ensanglantés — et touteiî les tètes, à Taspect

LE POËMK INACHEVÉ 49

cadavérique et aux yeux éteints. Et il sembla au jeune homme qu'il voyait toute la nation suppliciée nageant dans une mer de lumière céleste — et il s'écria : « Trop tard ! trop tard ! »

Alors, l'ombre du Dante, agenouillée sur un nuage, se leva et dit : « En vérité ! en vérité ! C'est ici le purgatoire des jours présents, car tout corps y subit sa passion ; mais sur l'âme de cette nation veille lui-même le Très-Cher, le Mystérieux ! » Et comme le jeune homme pleurait, se frappait la poitrine et ne pouvait se calmer, le maître ajouta : « Ne pleure pas sur eux, mais sur ces autres qui habitent le monde de granit; car là-bas, c'est l'enfer, la dissolution et la condamnation! Ici ce n'est que la douleur! Ne t'ai-je pas dit : Delà douleur, l'esprit ressuscite; — de l'infamie seule, il n'y a pas de résurrection! » Et pendant qu'il parlait ainsi, le rideau des nuages s'abaissait,— et la plaine, le bois, le ciel et le regard de feu de la figure divine disparaissaient.

Mais l'air devient plus frais, plus léger, plus clair. La couronne qui brillait au front du Voyant s'éteint. 11 sembla au jeune homme qu'il voyait de nouveau l'intérieur d'une chapelle, et les plaines, les montagnes, le soleil levant, et il étendit les mains en s'écriant : « Maître! maître! montre-moi le ciel, lui troisième — sur la terre! »

I/ombre du Datite se condensa encore une fois en une forme, et apparut en entier au milieu de la lumière qui arrivait. Mais sa voix était aulre, comme déjà lointaine, et revenant à la gloire, là d'où il était venu : « Jusqu'à présent, dans votre monde, il n'y a qu'enfer et purgatoire! Mais l'Esprit du Seigneur a élu sa demeure dans vos poitrines! Vous êtes comme des abîmes, el dans vos profondeurs il se cache aussi de l'azur. Que la foi l'inonde de sa lumière, que votre volonté sainte le fasse remonter au dehors et qu'il vous entoure de toutes jtarts, qu'il remplisse

oO LE POËME INACHEVÉ

votre horizon. C'est le miracle de l'amour. Alors le ciel commencera à poindre sur la terre. Mais veillez attentivement, aucun autre chemin ne vous y conduira : ni l'aveugle hasard, ni une destinée fatale, ni le caprice de la licence, ni l'illusion de l'orgueil! Et, malheur aux siècles I si la violence infernale attente au bien de Dieu. Car Dieu, votre créateur, vous a respectés au point de vous laisser libres de s'attaquer à Lui, et de Le vaincre par votre mal — mais vaincu. Celui qui est l'Être même de chaque être, vous abandonne et il vous reste en échange l'éternel manque, l'éternel vide, l'éternel rien. Ainsi donc, veillez sur le sort de votre planète! y.

Et s'évanouissant au milieu de la lumière du matin, — laissant dans l'air une dernière trace argentée, — par des cercles toujours plus larges, toujours plus transparents, — comme un tourbillon d'eaux agitées, — comme le souffle des vents qui s'apaisent, — comme le songe qui passe, — la figure du Dante s'en alla dans l'espace, — au loin, dans la lumière du soleil; — elle s'en alla dans l'invisible infini!

Le carnaval sur la place Saint-Marc, à Venise. — L'église Saint-Marc et le palais des Doges au fond. Sur la place, une foule (!e masques sous les portiques. — Le jeune homme et le banquier-prince entrant.

CIKEUR DE GRECQUES.

EulaJue-lana! x\oiis nous sommes enfuies de l'Archipel, nous nous sommes enfuies du sérail du paclia infidèle. Voistu le feu de nos regards? Ote-nous le masque^ ôte-le!£w/a- Joe-lana!

Page 1