‹ Œuvres complètes du poëte anonyme de la PologneChapitre 100 sur 105 · LES SOLDATS · texte numérisé non relu

LES SOLDATS

Oui, de la viande, de l'eau-de-vie, et après aux remparts !

LE COMTE (à Jacob).

Accompagne-les, et, dans une heure, sois prêt pour le combat.

JACOB

Ainsi que Dieu me soit en aide.

voix DE FEMMES.

Sois maudit à cause de nos enfants !

d'autres voix.

Sois maudit à cause de nos pères !

d'autres voix.

Sois maudit à cause de nos femmes !

Et vous tous, soyez maudits à cause de votre lâcheté !

(Remparts de la Trinité, cadavres étendus çà et là, canons brisés, armes dispersées^ soldats courant de tous côtés.)

LE COMTE

(Remettant son sabre dans le fourreau.)

Non, il n'est point d'ivresse pareille à celle du danger; jouer sa vie, gagner toujours et quand il faut perdre, eh bien ! l'on ne perd qu'une fois, et tout est dit !

JACOB

Nos dernières cartouches ont servi à les repousser, mais là, dans la vallée ils se rassemblent déjà et yont revenir à l'assaut. — Hélas! depuis que le monde est monde, jamais personne n'a pu fuir sa destinée.

LE COMTE

Comment, il n'y a plus de cartouches ?

JACOB

Ni plomb, ni balles, ni chevrotines, plus rien, tout s'épuise à la fin,

LE COMTE

Eh bien, amène-moi mon fils, que je l'embrasse une dernière fois !

(Jacob sort.)

La fumée du combat a obscurci ma vue, — la vallée me semble se soulever et s'abaisser tour à tour, et les rochers se mouvoir et se briser en angles bizarres. Mes pensées se présentent aussi étranges à mon esprit...

(Il s'assoit sur un rempart.)

C'est trop peu d'être homme. — Cela ne vaut pas la peine d'être ange ; — le premier d'entre tous après quelques siècles d'existence n'a-t-il point ressenti comme l'homme après

quelques années de vie, un incommensurable ennui et le désir d'une puissance plus grande?... il faut être Dieu ou néant!

(Jacob entre suivi de Georges.)

Prends quelques soldats, parcours le château et chasse vers les murailles tous ceux que tu rencontreras.

JACOB

Banquiers, comtes et princes?

(Il sort.) LE COMTE,

Viens, mon fils, — mets ta main dans la mienne, — donne ton front à mes lèvres, — le front de ta mère jadis était aussi blanc et aussi pur...

GEORGES

Aujourd'hui, avant que les soldats courent aux armes, j'ai entendu sa voix; — elle semblait venir de loin, douce et légère comme un parfum. «Ce soir, disait- elle, tu seras avec moi! »

LE COMTE

A-t-elle au moins prononcé mon nom?...

GEORGES

Elle disait : « Ce soir j'attends mon fils ! »

LE COMTE (ù part).

La force me manquerait-elle au terme de ma route?... Dieu, ne le permets point ! laisse-moi un instant encore d'audace et je serai le captif de ton éternité!

(Haut.)

0 mon fils ! pardonne-moi de t'avoir donné la vie, — nous allons nous séparer, — qui sait pour combien de temps !

GEORGES

Mon père, tiens-moi, ne m'abandonne pas; — je t'entraînerai avec moi*

LE COMTE

Nos chemins sont autres; — tu m'oublieras parmi les chœurs des anges. Tu ne me jetteras pas une goutte de la rosée céleste. — 0 Georges, Georges, mon fils!

GEORGES

Quels sont ces cris? — je tremble, ils se rapprochent toujours plus menaçants; — le canon, la fusillade éclatent; — l'heure fatale, l'heure prédite s'avance.

LE COMTE

Hàte-toi, Jacob, hàte-toi !. . .

(Les comtes et les princes rassemblés pêle-mêle traversent la cour. — Jacob les suit avec des soldats.)

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