POËME
Chassé par l'ennemi du pays de mes pères, j'étais réduit à fouler le sol étranger et à entendre de loin les hurlements de ces démons qui ont enchaîné ma patrie; — comme Dante, de mon vivant j'ai traversé l'enfer !
J'avais espéré d'abord que le Dieu de la miséricorde, superbe avec les superbes, serait fidèle à ses fidèles ! J'avais espéré d'abord, que bientôt descendraient ses anges vengeurs, et qu'elle serait brisée, cette tombe qui est debout au milieu de l'univers, comprimée sous la main du bourreaugéant! Mais les jours s'écoulaient suivis des années, — en vain les premiers rayons de l'aube luttaient-ils contre la force aveugle de la nuit, le soleil ne se levait point sur la tombe des martyrs, — et le monde se plongeait de plus en plus dans une lâche ignominie ! Alors mon esprit est tombé dans ce vide du découragement où toute lumière se change en ténèbres éternelles, où les hauts faits de l'héroïsme semblent des cadavres en pourriture et les grands souvenirs d'histoire ne sont plus que des ruines surmontées de cette inscription : « Ici, point d'espérance. »
Ah ! j'ai vécu longtemps, bien longtemps dans ce gouffre, livré à la furie d'un désespoir sans bornes! Et la mort ne sera pour moi qu'une seconde mort; -— comme Dante, de
mon vivant, j'ai traversé l'enfer ! Mais à moi aussi est venue en aide une consolatrice dont le regard fait fuir les noirs esprits; et moi aussi j'ai été sauvé de Tabîme par un ange, et moi aussi j'ai eu ma Béatrix !
0 toi, non moins belle, tu n'as pas comme l'autre, déployé tes ailes au-dessus des ténèbres de notre planète pour aller t'alîriter dans la paix du ciel, délivrée des maux terrestres, divinisée ! 0 toi, non moins belle et plus chrétienne, tu es restée avec ton frère ici-bas oii germe la douleur, où ne tarissent pas les larmes ! Nous avons marché côte à côte, portant la même couronne d'épines, — le sang de mes mains rejaillissait sur les tiennes, — et nous avons bu tous deux à la même source de poison infernal, ô ma Béatrix!
Et cependant, mes gémissements et tes soupirs, en se mêlant, sont devenus des chants harmonieux ! De ces deux tristesses confondues dans l'union spirituelle, s'est élancée une seule voix, — et cette voix, c'est le bonheur ! Oui, le bonheur de la foi, la force de l'espérance, qui, à travers ton regard, sont revenus dans mon cœur ! Ainsi, lorsque deux sombres nuages gonflés de larmes se rencontrent dans leur course aérienne, l'éclair de leur contact jaiUit, et les illumine de flammes si éblouissantes que l'on croit voir le ciel s'entr'ouvrir pour montrer le trône de l'Eternel !
Je commencerai donc ce chant par ton nom, ô ma sœur I Sois à jamais unie à moi par l'anneau des mêmes souvenirs et des mêmes sentiments ! Nous mourrons un jour, mais notre chant qui ne mourra point reviendra fidèle, pareil à-l'ange gardien, veiller sur nos tombeaux. Et lorsque nous nous lèverons ressuscites dans la région des âmes, la chaîne de cette harmonie nous liera de nouveau, — et nous vivrons dans le souvenir et les cœurs des hommes, comme deux esprits purs, lumineux, sanctifiés!
Te rappelles-tu l'azur du ciel d'Italie, suspendu au-dessus de la neige des Alpes ? Te rappelles-tu ce lac bordé de parois de granit? Là haut, au loin, devant nous, s'élancent les pics couverts de glace, — et ici, plus près et plus bas, ondule la colline derrière la colline, couronnée de vigne, ruisselante de lierre et pourpre de roses ! Te rappelles-tu ce paradis aux pieds des monts, où, soir et matin, le miroir des eaux réfléchit le ciel, — oii, sur les cimes des rochers et sur la surface des flots, brille la même beauté, le même Dieu ?
Je te vois encore, je te vois appuyée sur ta harpe, debout dans ma nacelle. Quelques étoiles scintillent déjà au firmament, et la lune paraît sur la crête des Alpes. Je te vois encore, je te vois les doigts sur les cordes ; — l'étincelle de l'inspiration jaillit de ta face, — la clarté de la lune entoure ton front d'une auréole angélique. Noyée dans le reflet des flots et la trame lumineuse des rayons, tu parais sur le fond bleu de l'espace, comme une statue d'argent, transfigurée!
Ma nacelle vogue lentement en traçant un sillon pavé de clartés; — oh ! comme il est doux de glisser sur ces profondeurs azurées, au milieu de ces collines et de ces rochers
qui se dressent aux bords du lac. Et tu es avec moi et nous sommes seuls, — et tout ce monde d'alentour est si beau !
En traçant un sillon pavé de clartés, ma nacelle poursuit sa course. Oh! les anges ne peuvent pas ressentir ce que j'éprouve à cette heure ! Je me sens si heureux et si fort ! Oh ! ma sœur! il me semble qu'à cet instant, notre Sainte (1) se lève déjà de sa tombe !
La lune nous attire toujours plus avant sur les flots. Voguons, voguons ainsi sans cesse vers le lointain, vers le calme, vers Tazur, vers la lumière !
Le miroir des eaux, les contours des montagnes, la terre et le ciel ne forment qu'un seul paysage ! La réahté se change peu à peu en un monde fantastique, en un songe où tout est
argent et cristal. Oh I laisse-moi rêver ! Laisse-moi
rêver!
(1) La Pologne.
Soyons fiers, ô mon ange 1 car, en attendant que le miracle vienne sauver ceux qui tremblent dans l'édifice du vieux monde, nos cœurs ne sont pas ensanglantés par le doute, — la peur ne ternit pas nos fronts ! Nous levons hardiment nos regards vers le ciel, et en contemplant cette nature, en elle, et au delà d'elle nous sentons Dieu !
Inspirés tous deux du même rêve, poussés par le tourbillon des tristes destinées, nous marchons notre chemin . Mais pendant ce long martyre, lorsque nous nous sommes serré les mains, — dans cette vie et au delà d'elle nous sentons Dieu !
Nous, enfants d'une mère assassinée, orphelins qui n'avons jamais vu de quel rayon angélique étincelle le regard d'une mère, — nous, dont le berceau fut une tombe, — nous sommes forcés, pareils aux vampires, de marcher éternellement sur la pierre tumulaire, laissant une trace de sang à chacun de nos pas.' Cependant, à tout instant de la vie, en dedans ou en dehors de cette tombe, nous tentons le ciel par la foi dans le ciel. Nous provoquons l'ennemi devant le tribunal vengeur, car nous portons son arrêt dans nos poi-
trines, — et n'avons jamais cessé de croire que nous obtiendrons à la fin justice du Dieu de la justice !
Prie avec moi, ô ma sœur! Agenouille-toi ici avec humilité, mais regarde en haut fièrement, sans peur, comme doit regarder une orpheline i Contemple cette harpe de l'infini où la kme, les étoiles et les soleils sont les clefs immobiles, sur lesquelles frémissent les cordes d'azur et de lumière tendues à travers l'immensité. L'esprit de Dieu traverse ces cordes, l'esprit de Dieu les fait vibrer et se manifeste lui-même dans cette mélodie qui est le chant de la paix et du repos du monde!
Écoute! à l'harmonie de ces accords, il manque aujourd'hui une note. Regarde! dans cette lumière universelle, il manque aujourd'hui un rayon ! Oh ! prie avec moi, dit cette note qui a été retranchée de la harpe de la vie ; — désigne cette étoile qui a pâli, mais qui ne s'est pas éteinte le jour du naufrage ! Prononce, prononce le nom de la Pologne, — peut-être que l'esprit de Dieu nous écoute et qu'il recueillera cet accord perdu et le replacera de nouveau dans le chant de l'univers !
Prie avec moi, prie avec calme et confiance ! Comme il est vrai que Dieu est au ciel, il est vrai qu'il nous revêtira d'un nouveau corps;— car, dans aucun moment de notre agonie, nous n'avons perdu le courage, — nous avons passé par l'épreuve du tombeau, — nous avons droit à la résurrection ! Aujourd'hui ou demain tu nous l'accorderas, ô Seigneur ! tu nous l'accorderas, ce que tu dois non-seulement à nous, — mais à Toi-même! Car, qui a survécu dans notre tombe et vit encore dans nos poitrines ? Personne, si ce n'est Toi, ù Seigneur ! Aucune autre force que la tienne ne nous a soutenus dans notre vie posthume ; — il n'y a que ta puissance qui soit capable de supporter ce que nous avons souffert ;— il n'y a que la majesté de ta gloire qui, comme celle de la Pologne, n'ait pas de corps. Ton esprit, ô Seigneur, est le
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seul qui ne peut être annihilé par la mort, — aussi, lorsque aujourd'hui cet esprit t'adresse des supplications d'ici-bas, — tu vas lui répondre du haut des cieux !
Tandis que je parlais ainsi, tu t'es agenouillée, et les cordes de ta harpe ont gémi, touchées par ton front de neige : et tu restes immobile, priant à genoux. A traversées cordes argentées par la lune, perce ton regard triste et profond, — une aspiration frémissante retient seule toute ton âme sur tes lèvres muettes. Prie ainsi, ô ma sœur! prie par des soupirs; — Dieu sait bien que le soupir est aujourd'hui le seul nom de ta patrie !
Nous avons été effacés du nombre des vivants, victimes de notre saint amour pour les hommes. C'étaient nos frères, — il fallait racheter leurs iniquités, — prendre sur nous non leurs péchés, mais la punition ! Nous avons accepté, — et l'on a vu au milieu des nations le fantôme de la Pologne descendre pour trois jours dans la tombe . Mais au troisième lever du soleil la lumière va revenir, — et ce matin durera toute l'éternité!
Ah ! vous pensez que celui qui aime et qui meurt est perdu à jamais? Oui, il disparaît pour vos yeux de poussière, mais non pour lui-même, ni pour la vie universelle 1 Celui qui s'est voué à la mort par sacrifice, celui-là a seulement versé sa vie dans les autres ! Il demeure dans le secret asile des cœurs humains et, chaque jour, à chaque instant, il grandit vivant dans ce sépulcre, — comme le Dieu du ciel qui se distribue à tous sans rien perdre de sa puissance 1 Longtemps invisible, mais se faisant entendre sans cesse dans les cœurs, — son œuvre est d'effacer avec le feu les taches de ces cœurs, d'amollir avec des larmes le roc de ces âmes, — et par les larmes et les tourments du tombeau, par le chant harmonieux de la mort, quoique mutilé, morcelé lui-
même^ de chercher à unir tous les peuples dans un seul amour !
Ah ! vous avez d'étranges idées! Vous, mortels, vous avez voulu ôter la vie aux immortels; — vous n'avez fait que blesser leur corps. Vous ne savez donc pas que la mort et l'amour ne font qu'un dans le monde des esprits? Plongés dans le gouffre infernal, vous n'avez compris de Dieu que ce qui le manifeste dans l'espace,— et la pensée qui habite vos cerveaux ne va pas au delà de la matière ! Chacun de vous ne cherche qu'à étouffer le cœur de l'humanité pour faire marcher ensuite son squelette nu d'après la loi de l'équilibre ! Vous allez dans le monde entier distribuant des chaînes ou des pièges, sans songer que la destinée de chaque esprit est
de déployer ses ailes vers l'infini Éternel sur la terre est
celui qui, par sa mort, fait germer la vie! Mais celui dont la vie ne sert qu'à donner la mort aux autres, une fois expiré, ne ressuscite plus !
0 vous tous, bas, ignorants, cruels et lâches, — vous. Pharisiens sans àme ni conscience, — vous, qui tentez la foudre de Dieu jusqu'à ce qu'elle vous ait étendus ici dans la poussière ! vous, délateurs et bourreaux, portant des habits dont vous avez lavé les taches de sang, — vous, inventeurs de demi-mesures subtiles, qui appliquez le charbon ardent sur les plaies, — et qui, si le martyr pousse un gémissement, l'appelez rebelle! Menteurs éternels quand vous affirmez vos prétendus droits, soit que vous vous appuyiez sur la balance du trafiquant, soit que vous vous armiez de sabres et de baïonnettes, — vous, idoles devant qui les enfants de la peur brûlent de l'encens, — la terre est empoisonnée de votre venin ! — et vous n'êtes que les reptiles de cette terre, quoique vous ayez la prétention d'en être les dieux !
Pour vous qualifier, je ne connais pas de termes de mépris ; non pas que ma langue soit pauvre, mais parce que
la parole humaine est d'origine divine; — empruntée aux anges, elle est trop belle, trop pure et trop sainte, pour vous nommer par votre nom ! Oh ! je pourrais dans un chant foudroyant vous jeter la malédiction de tous les cœurs, et pareil à la furie de la vengeance, vous poursuivre jusqu'à l'antre de Satan en vous flagellant d'un fouet iressé de vipères ! Je pourrais arracher de vos fronts le signe de l'humanité et vous traîner pâles, ensanglantés, enchaînés, devant le tribunal des siècle^; afin que le talon de leurs pieds imprimât sur votre face cette épitaphe : a Brutes. » Mais le mépris a aussi sa pudeur, qui, en manifestant son dégoût, est trop fière pour se laisser emporter jusqu'à la malédiction !
Pourquoi fonds-tu en larmes? Pourquoi ton regard se trouble-t-il ? 0 ma sœur! viens près de moi. La vérité et la justice sont pour la Pologne, et nous sommes ses enfants! Lève-toi et regarde avec confiance ; appuie ta tête sur mon bras ; que je contemple ton front divinisé dans mon inspiration !
Avant que cette lune déjà assombrie se cache tout à fait derrière ces montagnes, avant que ces étoiles s'éteignent,— avant que se montre le premier rayon de soleil et que cet enchantement qui fait battre ma poitrine ait disparu, laisse-moi te révéler un mystère plus puissant que l'oppression et que la souffrance ! 0 mon ange 1 ô ma sœur! écoute encore écoute encore !
lY
Connais-tu ce sentiment qui attire l'âme sans cesse vers les réj^ionsdu souvenir? Entends- lu pendant la nuit le cri de l'ange de ta race, qui t'ordonne de contempler les figures des trépassés redevenues vivantes sous ton regard?
Connais-tu cette plaine déserte où les ancêtres dorment dans leurs tombeaux; où le ciel sans étoiles n'est éclairé que par une lune solitaire, immobile, suspendue au milieu de l'air comme le crâne d'un cadavre? Ses rayons jettent une lumière blafarde sur cet espace qui semble le néant pétrifié. Partout la neige, les glaces, les frimais, — seuls, les tombeaux de granit montrent leur relief au milieu de celte blancheur et de celte solitude qui épouvantent !
Lorsque sur la pente mystérieuse des souvenirs ta pensée est entraînée vers cette plaine, il te semble que tu y marches sans cesse dans la nuit, — et que ce transparent cadavre de la lune est ioujours suspendu sur la tèle. A chaque pas, la plaine s'élargil, — l'infini est devant tes yeux, — et là haut, ce terrible horizon grandit aussi. Quelque chose se lamente sous terre ; tout le cimetière frissonne comme s'il était vivant; — les prières et les gémissements se dégagent des tombeaux, — on entend le cliquetis des sa- T. I. , 19
ores et le choc des lourdes armures. On dirait que nos pères, se souvenant encore de la vie et soupirant après la gloire, se retournent dans leurs cercueils et rêvent dans leur sommeil sépulcral le martyre de la Pologne !
Non! ce qui a disparu ne meurt point î Comme un esprit évoqué par l'enchanteur, le passé revient dans le monde de la réalité . Regarde ! chaque tombeau s'ouvre et te rend son mort. La pâle multitude des ancêtres, — les anciens rois, les hetmans, les sénateurs et les nobles nous entourent. Ce cimetière glacé et solitaire devient une assemblée, une diète, une Pologne tout entière. C'est en vain que la mort a labouré ces fronts ; dans ces regards, quoique éteints, brûlent encore la Foi et l'Espérance. Regarde! de dessous cescouromies, ces kolbacs et ces casques rouilles, brille encore l'étincelle de l'àme, — resplendit la majesté des sénateurs,
— jaillit le courage de hon de la noblesse — et éclate partout l'horreur de l'esclavage !
Je les contemplais en pleurant ; — sur cette blanche terre de mes rêves, je les contemplais, — et mon corps est tombé devant eux comme un cadavre qui tombe ! Tantôt posant mon front sur leurs pieds, tantôt levant mes bras supphants, je leur demandais avec des larmes, avec des cris, avec tout mon cœur, pourquoi est morte la Pologne, moi né après cette mort!
Je leur demandais pourquoi, pendant qu'ils avaient possession de la vie, ils la prodiguaient tellement que, pour héritage et puissance, ils n'ont laissé à leurs descendants que le corps démembré de la patrie? Je leur demandais quel ouragan les poussait à travers les flots de l'histoire, pour que,
— se souciant si peu de nous, — ils ne nous aient transmis que leur sang, et dans ce sang, la mort !
A peine eus-je fini de parler, qu'un bruit sourd d'armures se fit entendre, et un gémissement sortit de toutes les poitrines. Tous les yeux des trépassés, pareils à des cierges al-
lûmes, se dirigent vers moi, — tous les bras levés s'agitent convulsivement, comme s'ils voulaient protester en silence contre mes paroles ; — et cette multitude de bras obscurcit la lune. Comme la rosée sur les épis des champs, la sueur de l'effroi inonde mon front, — et ma poitrine est oppressée par l'angoisse. Je n'ai pas la force de détourner les yeux ; — ici, à côté, devant et derrière moi, ils se tiennent debout, innombrables. Je sens lenr respiration et j'entends leurs rires de mépris. Tous ces morts qui me regardent ont l'air de demi-dieux ; le mystère des siècles se révèle sur leur figure, et chacun d'eux le comprend: voilà pourquoi ils me raillent dans leur saint orgueil ! Et leur mépris m'a déchiré le cœur; — un cœur d'acier éclaterait à ces reproches amers. Ah ! je me souviens du triste et terrible abattement qui me saisit à ce moment ! Aussi, je courbais humblement la tête, et lorsque mon esprit eut repris courage, je m'écriais de nouveau : « 0 mes ancêtres ! ne m'accablez pas de vos colères ; — qui donc en ce monde pourra me dire la sainte vérité, si ce n'est vous î Je suis venu vous la demander, répondez à votre fils ; — que votre Pologne apprenne que vos esprits la protègent. »
Alors l'Hctman, debout auprès de sa tombe, les deux mains appuyées sur son sabre, revêtu d'une simple armure sans ornements d'or ni pierres précieuses, — l'Hetman, dont le manteau de fourrures n'a d'autres broderies que les trous faits par les balles, dont la figure porte de profondes cicatrices, et dont le front est couvert d'un casque ébréclié dans les luttes, — ce guerrier mort qui me regardait avec des yeux plus bienveillants que les autres, quoiqu'il fût le plus vaillant de tous et le plus triste de tous, — relève tout à coup la tète, se redresse et s'avance vers moi en gémissant (1). Je tombe de nouveau à genoux et une voix sépulcrale retentit :
(1) Quoique l'auteur n'ait pas désigné l'Hetman par son nom,
« Je suis parvenu aux dignités et à la puissance non par les faveurs et les dotations, mais par tout ce que j'ai souffert;
— aussi je crois que, dans votre monde, le sacrifice et la douleur peuvent seuls vaincre un jour et précipiter dans l'enfer les oppresseurs orgueilleux! Lorsque Dieu envoie le martyre, il nbus envoie en même temps la promesse de la récompense. La parole du Seigneur ne trompe jamais, — elle apporte le salut! Sur quelles terres et quels flots j'ai combattu (1), les hommes le savent. De mon temps, le mal était déjà grand; — nous servions la patrie sans épargner notre sang. La grâce de Dieu nous a placé sur le rude chemin d'une difficile mission ; qu'elle en soit louée ! car elle a permis à ma patrie de sortir du cercle infernal de
cependant, d'après la description qu'il en fait, tout Polonais reconnaît Éiienfie Czarniecki, guerrier illustre du dix-septième siècle, qui fournit une longue et brillante carrière militaire en combattant victorieusement les Moscovites, les Tartares, les Cosaques révoltés, — et surtout, en délivrant la Pologne de la terrible invasion des Suédois sous Charles-Gustave. Czarniecki, malgré les blessures qui avaient criblé tout son corps
— et malgré les éminents services rendus au pays, n'a été pendant longues années que général du camf) et ne fut nommé Grand Hetman que peu de jours avant sa mort.
(1) Le roi de Pologne, Jean-Casimir, envoya au secours de son allié, le roi de Danemark, qui était en guerre avec les Suédois, un petit corps d'armée sous le commandement d'Etienne Czarniecki. Les Suédois s'étant emparés de l'île d'J/^en, séparée du Uttoral danois par un bras de mer, faisaient de fréquentes descentes sur le territoire ennemi pour le ravager. L'intrépide Czarniecki rassemble une nuit trois régiments de cavalerie polonaise, se jette le premier à l'eau et, suivi de ses compagnons, traverse à la nage le bras de mer, tombe à l'improviste sur les Suédois, en tue une grande partie et fait le reste prisonnier. Ce fait d'armes, unique dans l'histoire, de la prise d'une île par la cavalerie, a eu lieu en l'année 1659.
cette politique païenne que suivaient les autres peuples, de mourir plutôt que de végéter misérablement ! — Que le Seigneur en soit loué !
c( Garde-toi d'accuser tes pères en recherchant les fautes dont on les accuse, car ce sont calomnies et blasphèmes ! Est-ce que tu sais comment les heures forment les jours et les jours forment les siècles ? Seul, le mort qui soupire, attend et rêve dans sa tombe, — et non le vivant, — peut distinguer le temps proche du temps éloigné, la nuit éternelle de l'aube, et peut discerner le vrai signe de la protection divine !
« Si jadis tes pères, imitant leurs voisins préoccupés d'intérêts matériels, avaient franchi le seuil de cet édifice social qui entourait la Pologne, et qui aujourd'hui tombe en ruines, — votre pays serait maintenant comme le leur : un comptoir de trafic, im arsenal rempli des engins de la force brutale, et non pas une nation conservant pour le monde l'idée chrétienne ! Nous ne pouvions pas vivre dans le passé, car nous nous sentions les hôtes des siècles futurs ; — éternellement partout, à travers le champ de l'histoire. Dieu nous poussait vers une plus haute destinée, vers cette Pologne qui sera ! Aussi, entraînés sans le savoir par l'idée qui animait vos pères, vous êtes forcés d'avancer toujours vers le royaume de Dieu qui doit advenir. Pour y arriver, nous suivons l'ancien chemin, — aujourd'hui s'ouvrent devant vous des voies nouvelles !
« Dans un même esprit, dans une constante union, le Seigneur a rivé les fils aux pères comme les anneaux de la même chaîne, — chaîne qui ne se brisera jamais ! Et de notre sang et de nos fautes, — avant même la fin de ce siècle — sortira la race unique du peuple des peuples ! Bénissez les fautes de vos ancêtres. »
L'Hetman se tait et retourne lentement dans sa tombe qui se referme sur lui, — et ce chef mort des trépassés disparaît dans le gouffre noir de sa demeure de granit.
Et bientôt se dissipe ce nuage de bras levés, suspendu audessus de ma tête ; — les formes des fantômes se fondent dans l'air, — la plaine déserte et l'horizon lugubre et tout ce cimetière se brisent devant mes yeux et se dispersent sans laisser de traces. Mais la voix de l'Helman résonne encore le matin dans mes oreilles et gémit au fond de mon âme ! — De ce songe évanoui, ce seul souvenir ne s'évanouira jamais 1
Déjà la surface du lac devient plus sombre ; l'horizon est plus triste et plus terne, obscurci par le rideau des nuages noirs suspendu sur les pics des montagnes ; — la lune y descend et s'éteint.
0 ma sœur! que se passe -t-il là-bas? Ce n'est pas le souffle du vent qui bruit ainsi ! J'entends les soupirs et les plaintes monter lentement du rivage ; — à travers le calme de la nuit, des milliers de gémissements arrivent jusqu'à nous. Au bord du lac, sur ces collines escarpées, sont murmurés les sourds accents d'une prière . Grand Dieu ! que vois-je? J'ai attiré ici les esprits de nos pères! Le long des rives, pareils à des myriades de feux follets, ils voltigent, ils se balancent légèrement et se suspendent aux flancs des rochers.
Reprends ta harpe, ô ma sœur, fais-en vibrer les cordes et, pour mieux les conjurer, joue l'air de ce chant tant aimé : K Elle n'est pas encore perdue (1) «Joins à la musique ta
(l) Le chant national commençant par ces mots : «La Pologne n'est pas encore perdue tant que nous vivrons.» Ce chant a été composé après le dernier partage de la Pologne et chanté par les légions polonaises en Italie.
Yoix suppliante et tes larmes,— le chant.national doit les attirer jusqu'à nous.
Regarde, regarde ! ils ont entendu; je vois leurs blanches ombres glisser le long des rocs et descendre sur le rivage. Les voilà dan^ leur course aérienne traversant ces flots noirs, pareils à des tourbillons de neige !
Est-ce un miracle ? est-ce une illusion? Les sons qui se dégagent sous tes doigts pétillent comme des étincelles, et ta harpe semble entourée de flammes. Chaque note tirée des cordes brûle l'air qu'elle fait vibrer ; — et au-dessus des flots, ton chant se précipite et roule du côté des fantômes comme une torche aflumée, retentissant sans cesse et flamboyant sans cesse !
Lentement, majestueusement, à travers cet incendie des sons, avancent les ombres des trépassés. Regarde, regarde I tous t,es morts sortis des cercueils enfouis dans le sol polonais, traversent le lac et s'approchent^ entourés de la sainte auréole du Christ.
Les pennons et les étendards, les couronnes, les casques et les panaches blancs, — des milliers de sabres, des bouchers ornés d'armoiries et la croix catholique portée bien haut, passent à travers l'étendue. Au-dessus de cette multitude, se détache dans l'azur une figure angélique. Pareille à l'étoile, elle point à l'horizon, elle grandit, elle s'allume et projette des rayons étincelants. Un arc-en-ciel de saphir et
de pourpre entoure les formes transparentes de la vision;
sur un fond de perles et de fleurs, brille une couronne de
diamants La reconnais-tu, cette figure céleste? Salut!
salut ! c'est la reine longtemps veuve de son peuple, qui revient aujourd'hui, ornée de cette couronne, que jadis nos pères lui ont décerné à Czenstochowa (i); — et c'est elle qui conduit nos pères à travers les flots
(i) La ville de Czenstochowa possède dans une église appar-
Cesse ta musique, ô ma sœur ! Notre harpe ne saurait évoquer une secondi^ apparition pareille, ni attirer ici ces esprits qui, guidés par la lumière de Dieu, se hâtent ailleurs en traversant l'atmosphère embrasée, tous armés et cuirassés comme s'ils couraient de nouveau aux combats! Des ailes d'argent sont fixées sur leurs épaules (1), — les açmures sont retenues par des agrafes en pierreries ; -^ on voit briller leurs gantelets d'acier, onduler leurs panaches et étinceler leurs sabres de Damas, sortis à moitié du fourreau. Chacun d'eux tient les yeux attachés sur la souveraine angélique et la suit vers les régions de l'infini ; — chacun d'eux serre l'arme dans sa main droite, comme s'il se préparait à défendre celle qui s'envole couronnée d'étoiles ; — et cette reine céleste flotte
comme un rêve devant eux et les guide en avant en
avant
0 souveraine bien-aimée ! n'est-ce pas qu'avec tes serviteurs morts tu descends dans l'abîme, pour écraser une seconde fois la tête du serpent 1 N'est-ce pas qu'avec l'aube de ce nouveau siècle, la justice va reparaître et que tu diras
Satan, que ton peuple, le peuplepolonais,— va triompher?
L'heure des grâces a sonné ! En Toi et par Toi, la pensée
tenant à l'ordre religieux de saint Paul, une image miraculeuse de la Vierge, vénérée depuis des siècles et visitée par de nombreux pèlerins non-seulement de toutes les parties de l'ancienne Pologne, mais aussi par tous les Slaves catholiques. Comme Florence au moyen âge a nommé N.-S. Jésus-Christ roi, de même, au dix-septième siècle, la sainte Vierge a été proclamée reine de Pologne et couronnée comme telle à Czenstochowa sous le règne do Jean-Casimir.
(1) Une partie de la cavalerie polonaise, appelée Hussdrze, portait des ailes d'aigle attachées droit aux épaules. Ce n'était pas seulement un ornement, mais (comme disent les anciens historiens^ le bruit que faisaient ces ailes dans une charge, effrayait les chevaux de la cavalerie ennemie.
éternelle, la pensée vivante dans le ciel, recommence à vivre ici-bas 1 Vogue, oh ! vogue, lis divin, au delà des terres, au delà des mers, éclairant la routé avec la flamme de tes yeux, jusqu'aux portes dd« enfers ! Qu'il périsse, le vieil imposteur 'qui a trompé les siècles I II expirera sous tes pieds, et ces guerriers polonais enfonceront leurs glaives dans sa poitrine et feront périr au nom de Dieu l'ennemi éternel des hommes ; — ils ne sont sortis de leurs tombes que pour cela ! Alors, sur la surface du monde régénéré s'épanouiront les
troisièmes formes de la vie, dans les races nouvelles;
alors, alors le Seigneur séchera nos larmes, — et pour toujours!
Je sais déjà, ô mes ancêtres, où vous allez, vous hâtant ainsi sur les traces de votre divine conductrice, — mais quelle voix saura me dire quand, après ce voyage à travers l'immensité, vous reviendrez sur cette terre, afin que les vivants puissent aussi sortir de leur sommeil léthargique ?
Vous êtes déjà loin sur les flots, en avant, en avant du côté de l'aurore je vois étinceler vos bras levés. Les brillants précurseurs du jour arrivent déjà sur ces montagnes, — la neige de ces rochers se teint de pourpre, — le brouillard qui flotte sur les eaux s'éclaire, car le premier rayon du soleil a paru. P^t les blanches cohortes des trépassés avancent tout droit vers le disque gigantesque de cet astre d'or, — elles sont inondées de ses flammes, — elles s'amoindrissent, elles se fondent. — Je ne les vois plus. Elles ont disparu dans la lumière, portant l'espérance avec elles !
Je n'aperçois plus rien dans l'espace, si ce n'est la clarté du ciel ; et autour de nous, le calme miroir du lac, les rochers et les montagnes, tels qu'ils étaient hier, tels qu'ils sont toujours. Mais durant cette nuit s'est raffermie dans mon cœur la foi que le sort ne pourra plus détruire ; — l'avenir, oui, l'avenir est à nous!
Oh ! je voudrais embrasser d'une seule étreinte cet azur
du ciel, ces pics des Alpes et ces rivages; —je voudrais entourer de mes bras l'univers entier et le presser comme un frère sur ma poitrine palpitante, — car je me sens heureux! Les espaces de l'horizon et les plaines de la terre, tout est si beau, tout est à moi ! Il me semble que je pourrais faire sortir de ces rocs la voix de la vie, car la parole de Dieu déborde de mon cœur ! Partout des miracles, partout des merveilles, — je me sens fondre dans l'infini ! 0 ma sœur! je te répète que je suis heureux, car ma Pologne bien-aimée, ma Pologne ressuscitera ! Grâces à tout et à tous, grâces pour toujours à Dieu, — aux hommes, — à toi, ô ma sœur ! Grâces éternelles à ceux qui dorment dans la tombe et grâces aux vivants I Seigneur ! Seigneur ! je te bénis, — je suis Iieureux !
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