‹ Œuvres complètes du poëte anonyme de la PologneChapitre 104 sur 105 · NOTICE · texte numérisé non relu

NOTICE

C'est en 1835 que parut la Comédie infernale, la première œuvre qui fixa les regards sur le poète anonyme, et cette date même n'est pas un des côtés les moins originaux de cette vigoureuse création. Le poëme, en effet, semblait un défi jeté aux tendances générales du siècle, une protestation solennelle contre les aspirations contemporaines. Qu'on se rappelle un instant cette époque, le bouillonnement général alors des idées, des croyances et des passions. La révolution de Juillet venait d'imprimer au monde un mouvement qui ne s'était point arrêté encore. La jeunesse rêvait presque universellement la république; des esprits religieusement émus appelaient l'Evangile lui-même à l'appui de la démocratie; des sectes étranges et mystérieuses prenaient en main la cause des déshérités de la fortune, accusaient l'organisation vicieuse de l'état social et revendiquaient pour chacun un droit jusqu'ici ignoré et plein

(1) Cette notice a été extraite du remarquable article de M. Julian Klaczko, sur la poésie polonaise au dix-neuvième siècle, inséré dans la Revue des Deux-Mondes du 1er janvier 1862.

de tentations, le droit au bonheur. Le novus rerum ordo de Virgile devint alors le cri de plus d'une âme, et quoi d'étonnant que ce cri fût surtout entendu et répété par la souffrance et la poésie, c'est-à-dire par les deux choses du monde les moins portées de tout temps à se contenter de ce qui existe ? Or, la Pologne supportait alors des maux immenses, indicibles, et il ne fallait peut-être rien moins que la conviction d'un prochain et universel bouleversement, d'une entière rénovation de l'humanité, pour inspirer encore à sa poésie des accents de foi et d'espérance. Aussi la muse de Mickiewicz, si abattue et découragée naguère dans le célèbre Chant de la Mère, à la veille même du combat de 1830, acquit-elle bientôt après une sérénité de vues et une fierté d'allures qui formaient, il est vrai, le contraste le plus étrange avec la réalité décevante, mais qui puisaient précisément leur force dans la prévision d'une ère nouvelle. Ces mêmes croyances inspiraient un autre poëte à l'esprit ardent et fiévreux, à l'imagination vive et aux colères plus vives encore, Slowacki. Il n'y eut pas même jusqu'au chantre doux et mélodieux des ondines et des steppes, Bohdan Zaleski, qui ne se laissât emporter \ ce moment par l'esprit prophétique. Le pressentiment, la certitude d'une transformation politique, sociale et religieuse, du genre humain éclate dans toutes ces œuvres inspirées que les poètes polonais d'alors envoyaient du sein de l'exil à leur patrie désolée comme autant de bonnes nouvelles.

Au milieu de ce concert unanime en l'honneur d'une régénération prochaine retentit tout à coup une voix sinistre. Un auteur anonyme reprit le thème alors si populaire, — le procès du passé et de l'avenir, la lutte suprême du monde ancien et du monde nouveau, — et l'on vit dans son drame un comte Henri, dernier défenseur d'un ordre de choses arrivé à son dernier jour, succomber sans appel, sinon sans éclat, devant Pancrace, le représentant énergique et le vengeur des opprimés et des déshérités de nos temps. Le thème était bien connu, mais le tableau se trouvait combiné et peint de telle sorte qu'il ne fallait pas précisément être doué de l'âme de Gaton, qu'il suffisait de l'avoir tout simplement humaine pour se plaire dans la cause vaincue, pour reculer au moins devant

le conflit et redouter le triomphe. De triomphe, à proprement parler, le drame n'en proclamait aucun : l'adversaire, heureux pour un instant, s'affaissait subitement en s'avouant vaincu à son tour, le combat ne. finissait que faute de combattants, et ce fut précisément cette fin qui n'est pas une solution, qui n'est pas môme une issue, qui ajouta encore à l'horreur du tableau. Dans cette Comédie infernale, en effet, rien ne reste debout sur le sol bouleversé, l'horizon est fermé de toutes parts. La croix seule paraît au dénoîiment, flamboyante et sanglante, mais en symbole.de châtiment plutôt que de rédemption; elle ne semble descendre sur la terre que comme la marque funéraire d'une tombe aussi immense que l'univers.

Si étrange, si contraire aux aspirations et aux espérances de l'époque que parût cette œuvre, elle ne s'imposa pas moins aux esprits par une sorte de fascination provocatrice. Dans une scène très-belle du drame, on voit le chef incarné de la démocratie attiré irrésistiblement vers son grand adversaire, curieux de le connaître, avide de son entretien, impatient de pénétrer sa pensée. Cette même attraction mystérieuse, le poëme « aristocratique » semblait l'exercer sur le public d'alors, passablement imbu des idées de Pancrace ; on revenait sans cesse îi cette étrange figure du comte Henri, avec un empressement craintif qui' participait à la fois de la répulsion et de la sympathie. Le vrai problème, disons-le, l'énigme du drame était l'adversaire de Pancrace, le champion du passé, le défenseur de la société mourante. On avait peine à comprendre cet ennemi de la démocratie qui lui semblait pourtant attaché par plus d'une affinité secrète et invincible, cet ami des nobles et des riches qui les estimait si peu et les accablait même de dédain, ce martyr sans enthousiasme et ce confesseur sans foi. Il a fallu l'expérience d'une révolution, les épreuves douloureuses de 1848, pour faire comprendre le héros mystérieux du poète anonyme, et, on peut le dire, ce n'est qu'aux lueurs d'un incendie qui avait embrasé toute l'Europe qu'apparut pour la première fois, dans toute sa vérité palpable et saisissante, le défenseur sceptique d'un monde qui périt.

Essayons de nous retracer ici cette figure, réunissons ses traits principaux et caractéristiques. On peut les trouver aussi

bien dans la Comédie infernale que dans le Fragment (1), où l'auteur avait repris le même sujet dans une phase différente, fragment demeuré malheureusement à l'état d'ébauche, et qui n'a reçu qu'une publication posthume. Ceux-là se tromperaient étrangement qui prendraient au mot la position faite à l'adversaire de la démocratie par la fatalité des temps et des passions, et qui ne voudraient voir dans le comte Henri que l'aristocratie aux préjugés étroits et aux vues timides. Il y a eu des nuits étoilées, nous dit-il lui-même, « où son âme se supposait assez d'haleine pour parcourir tous ces mondes suspendus dans l'infini azuré et pour parvenir jusqu'au seuil de Dieu sans être essoufflée. » Dans un grand épisode du Fragment, qui porte le titre à' Un Songe, apparaissent devant les yeux du héros tous les maux et toutes les misères de notre siècle : les armées dressées à l'art de combattre l'indépendance des peuples et d'étouffer la liberté des citoyens; la police suspendant nn-dessus de tous son œil vigilant comme la voûte immense et mouvante d'un cachot, et ramassant tout, jusqu'à l'épingle, « car l'épingle pourrait grandir et devenir une arme dans la main de l'opprimé ; » les travailleurs affamés, étiolés, entassés dans des caveaux souterrains et meurtriers: la lampe attachée au front, cyclopes étranges, ils percent sans relâche des têtes d'aiguille avec des doigts amoUis comme la cire, et soupirent en vain après le soleil ; — des nations enterrées vivantes, frappant de leurs chaînes les murs de leur sépulcre, tandis que des prêtres bien assermentés â la servitude leur recommandent de mourir en silence et de ne point troubler le repos et les plaisirs des puissants de la terre... Un autre grand épisode du même Fragment laisse défiler les siècles passés dans un symbolisme ingénieux et d'après cet ordre magique qu'aime tant à développer la philosophie de l'histoire : on y voit la liberté se dégageant d'époque en époque, grandissant avec tout peuple et avec toute évolution nouvelle de l'humanité. La signification de ces deux tableaux est évidente. Le comte Henri a partagé toutes les saintes colères, ainsi que toutes les généreuses aspirations du siècle. Nous l'entendons éclater en

(1) Il s'agit du Poème inachevé.

imprécations contre les brigands couronnés^ contre ces prêtres qui enseignent la mort dans l'esclavage, ces banquiers et marchands « qui. trafiqueraient même des clous par lesquels les pieds du Christ furent attachés à la croix, et qui ont de la peine à admettre que Dieu ait pu créer le monde sans l'aide du capital. » Nous le voyons s'affilier à des sociétés secrètes, « à ceux qui aspirent et conspirent, qui travaillent dans les ténèbres à l'œuvre *de l'avenir. » L'impudence croissante du vice et de l'opprobre ne lui avait semblé que le signe le plus certain de leur ruine prochaine, et le moment lui avait paru bien peu éloigné où la justice régnerait sur la terre, où les nations allaient reconquérir leur indépendance, l'homme sa dignité, où la femme elle-même sortirait de l'état de dégradation dans lequel la maintenait une loi sans justice et sans amour.

C'est pourtant le môme homme qui apparaît bientôt comme l'adversaire résolu de la cause du peuple, comme le défenseur intraitable d'un ordre de choses tant de fois maudit ! Quand ses invocations à la liberté et à l'humanité lui auront été répétées par des chœurs immenses et frémissants, le prophète inspiré de l'avenir deviendra le soldat décidé du passé, ne connaissant que sa consigne et repoussant toute transaction. Il appellera alors en aide toutes les forces auparavant vouées aux gémonies, et aura recours aux armes et aux principes d'un autre âge. Autrefois il avait eu certes en bien peu d'estime les avantages de la naissance et les privilèges des positions acquises; aujourd'hui il se redressera dans son orgueil de gentilhomme, il en appellera à l'histoire et à l'ouvrage consacré par les siècles. Autrefois, il ne parlait de Dieu que dans ce langage vague et humanitaire qu'affectionne tant notre spéculation panthéiste, ou bien mieux il s'adres*sait dans ses prières à la mère Nature; aujourd'hui il prendra pour cri de guerre les noms de Jésus et de Marie, et choisira pour dernière défense une tour féodale écroulée qui porte le nom de la Sainte-Trinité. Il se cramponnera d'une main convulsive aux débris d'une génération qui s'en va, et éclatera d'un rire infernal au mot, jadis magique, de progrès. « Le progrès, répondra-t-il au chef populaire, le bonheur du genre humain!

Moi aussi, j'y ai cru autrefois !... Encore aujourd'hui... Tiens, prends ma tête, pourvu que... Rêves inutiles, qui les accomplira?... Adam est mort dans le désert, nous ne reviendrons pas" au paradis... Jadis une entente.., peut-être... Mais ce 7i' est plus fie cela qu'il s'agit ; aujourd'hui il s'agit de l'état sauvage!... h Ce n'est pas cependant qu'il ait un espoir quelconque dans l'issue heureuse de la lutte, ce n'est pas même qu'il ait une foi dans la justice absolue de sa cause. -Si l'ordre nouveau ne lui inspire que de l'horreur, il n'en a pas plus appris à estimer la cause qu'il défend. Les uns, je les hais; les autres, je les méprise : tel est l'aveu qui lui échappe devant le chef même du parti ennemi. Quel aveu, quelle position, et surtout quel changement étrange !

Pas aussi étrange toutefois que cela peut paraître au premier aspect, et la seule chose qui, au fond, pourrait étonner dans cette création émouvante, c'est qu'elle ait si bien deviné dès 1835 la situation qui nous devait être faite en 1848. Cette poésie, en effet, ne ressemble-t-elle pas d'une manière singulière à une réalité récente, et n'est-ce pas là l'histoire à peu près de nous tous? Nous tous, n'avons-nous pas été bercés un jour de ces rêves enchanteurs de progrès inlini, et ne nous sommes-nous pas associés d'action ou de vœux à tous ceux qui aspiraient, conspiraient, et qui travaillaient dans les ténèbres à l'édifice de l'avenir ? Il fut un temps où toute doctrine nouvelle trouvait auprès de nous un accueil empressé, toute utopie un bienveillant sourire. L'infaillibilité du nombre était devenue pour nous un dogme, l'organisation du travail nous plaisait par moment, le socialisme pouvait avoir du bon^ et l'homme vraiment libéral était assez près d'admettre la femme libre. Puis vint un jour oii tous ces esprits longtemps évoqués ou Nattés se dressèrent subitement, impérieux, menaçants, nous sommant de tenir nos promesses et nos rêves, oij la grande populace se ruait à la félicité dont nous l'avions leurrée, — et nous reculâmes d'épouvante. Alors, pour sauver la société menacée, nous fîmes appel à ce Dieu personnel, incarné, secourable, un peu trop oublié jusque-là; nous nous saisîmes même des armes. rouillées depuis des siècles et nous nous abritâmes derrière les restes de trônes et d'autels qui

jonchaient encore ^la terre. Au socialisme de l'avenir nous opposâmes un socialisme dii passé ; nous nous éprîmes d'une vénération subite pour les souvenirs, les institutions et les abus même de la féodalité; nous n'avions qu'un sourire quand on nous parlait de progrès. « Le progrès ! — disions-nous comme le comte Henri, — nous aussi nous y avons cru autrefois; mais ce n'est plus de cela qu'il s'agit : aujourd'hui il s'agit de l'état sauvage ! » Hélas! dans cette lutte sainte et juste, nous nous trouvâmes à côté de bien étranges auxiliaires et sous des drapeaux bien étranges parfois, et avec les prétentions iniques des masses barbares nous confondîmes plus d'une revendication légitime des peuples civilisés. Nous rangions volontiers les Bem, les Dembinski et jusqu'aux Charles-Albert parmi les ennemis de la civilisation, et combien de nos contemporains ne saluèrent-ils pas dans Nicolas un grand pontife de l'ordre et dans Ferdinand H un roi selon le Seigneur ! Toute révolte contre l'oppression nous parut alors odieuse, tout cri de liberté nous faisait peur, et nous pouvions bien faire l'aveu bouffonnemcnt tragique de Falstaff, d'être devenus lâches par conscience ! Aucune humiliation n'a été épargnée à notre orgueil, aucune palinodie à notre ancienne foi, aucun trouble, aucun remords à notre sentiment intime. . . En vérité, nous sommes bien faits maintenant pour comprendre le héros du poëte anonyme, pour le plaindre aussi, — il est si doux de s'apitoyer sur soi-même !

Il ne faut pas trop s'attendrir cependant; gardons plutôt cette sévère impartialité que l'auteur a su conserver envers le comte Henri. La chute n'a pas été imméritée, et le poëte le reconnaît dans une apostrophe à son héros dont chaque parole ii son sens :

« Des étoiles entourent ta tête, — lui dit-il; — il tes pieds sont les flots de la mer, un arcen-ciel s'ouvre devant toi et disperse les nuages. Tout ce que ta vue embrasse est à toi ; les rivages, les villes, les hommes t'appartiennent: tu es Je maître du ciel ; rien ne semble égaler ta gloire.

« Aux oreilles qui t'écoutent, tu procures d'ineffables jouissances. Tu enlaces les cœurs et les délies comme une guirlande, caprice de tes doigts. Tu fais couler des larmes, et tu

les sèches par un sourire, et de nouveau tu chasses ce sourire pour un instant, pour quelques heui»es, souvent pour toujours... Mais toi, qu'éprouves-tu ? que crées-tu ? que penses-tn ? De toi jaillit la source de la beauté, mais tu n'es pas la beauté.

« Malheur h, toi, malheur! L'enfant qui pleure sur le sein de sa mère, la fleur des champs qui ignore ses propres parfums, ont plus de mérite que toi devant le Seigneur.

« D'où viens-tu, ombre éphémère, toi qui annonces la lumière et ne la connais pas, toi qui ne l'as jamais vue et ne la verras jamais ? Qui donc t'a créé par colère ou par ironie ? Qui t'a donné cette vie si misérable et si trompeuse que tu puisses jouer à l'ange à l'instant même oii tu vas succomber, ramper comme un reptile et t'étouffer dans la vase ? La femme et toi, vous avez une même origine.

« Mais tu souffres aussi, quoique ta douleur ne crée rien et ne serve à rien. Les gémissements du dernier des malheureux sont comptés parmi les accents des harpes célestes, ton désespoir, tes soupirs tombent à terre, et Satan les ramasse, les ajoute avec joie à ses mensonges et à ses illusions. »

Il est aisé de comprendre le sens de cette apostrophe. Certes le comte Henri aspirait à l'idéal, et il a traversé de poignantes douleurs; mais cet idéal, il n'a pas essayé de le reproduire en lui-même, et il n'a su tirer que vanité et endurcissement de ses souffrances. Il a eu un faux enthousiasme et un enthousiasme à faux; il a plutôt recherché des émotions qu'éprouvé des sentiments vrais : « la femme et lui ont la même origine. » Il a manqué de naïveté et de spontanéité. L'orgueil avait envahi son âme, et, tout en croyant aimer et adorer l'humanité, il n'a aimé et adoré que lui-même et ses pensées — Paix aux hommes de bonne volonté! s'écrie l'ange gardien au début même du drame, et c'est là plutôt un avertissement qu'une bénédiction. Qu'on note en passant ces paroles : de bonne volonté. C'est le premier mot, comme ce sera le dernier, de la poésie généreuse de l'auteur anonyme ; ces paroles sont ici au frontispice de sa Comédie infernale, comme elles seront plus tard le titre du dernier de ses Psaumes. Or, c'est cette bonne volonté que le poëte ne reconnaît pas à son comte Henri, rêveur humanitaire ou défenseur de l'ordre, et

dans cette expression il compre.nd la bonne foi, la sincérité, l'intention pure et droite, « la force tranquille et aimante contre laquelle l'enfer ne prévaudra jamais. » C'est de cette source trouble et froide de la fausse exaltation qu'il fait découler tous les malheurs de son héros, les misères de l'homme et du citoyen, les déchirements de la vie intime et de la vie publique.

Au commencement du drame, nous assistons à une scène de fiançailles. Après avoir longtemps vécu en solitaire, avec sa pensée et ses rêves, le comte Henri « descend aux vœux terrestres » et contracte un mariage. On croirait un moment que le visionnaire a fini par comprendre la véritable vocation de la vie et des douceursqu'elle tient en réserve, qu'il goûtera le bonheur d'un amour honnête et durable, qu'il fondera une famille; mais quelques paroles éloquentes dans leur brièveté dissipent bientôt toute illusion. Avec le sens droit d'une âme aimante, la jeune fiancée dit au mari : « Je te serai une épouse fidèle, comme ma mère me l'a prescrit, comme mon cœur me le dicte. » Et celui-ci de s'écrier : « Tu seras mon chant pour l'éternité ! » La femme parle le langage de la société ; lui, il répond avec l'accent de la poésie ! Elle est fatiguée du bal bruyant qui forme un contraste si pénible avec les douces émotions de son cœur, et elle tombe presque en défaillance ; mais le comte l'a trouvée si belle dans son épuisement et sa pâleur, qu'il la prie de retourner à la danse. « Moi, je resterai et je te regarderai, comme, j'ai regardé souvent dans ma pensée des anges glissants. » Elle lui jure qu'elle n'en a plus la force ; il insiste, il supplie, et il est obéi !... C'est par de ti.'ls traits que le poëte marque dès l'abord ce caractère. Aussi n'est-on plus étonné de retrouver bientôt le comte Henri errant dans les montagnes par des nuits sombres et poursuivant de nouveau ses fantômes d'autrefois. « Depuis mon mariage, dit-il, j'ai dormi du sommeil des engourdis, du sommeil du goinfre, du sommeil du fabricant allemand auprès de sa femelle allemande. » Sa femme est née pour le foyer et le jardinet, « mais non pour lui ; » ce n'est pas celle qu'il avait rêvée. Les accents d'une grande douleur ne lui manquent certes pas, non plus que les images puissantes; mais quel sen-

timeat plus profond et même plus poétique dans ces simples paroles de la jeune femme : « Hier j'ai été à confesse, et je me suis rappelé tous mes péchés, et je n'ai rien trouvé qui ait dû t'ofîenser ! »

Un fils naît de cette union, et le père n'est pas présent à la cérémonie du baptême au moment où son enfant reçoit un nom et entre dans la cité humaine. La mère s'avance chancelante, l'œil hagard et troublé par le délire ; elle s'écrie, à la stupéfaction des assistants :« Je te bénis, Georges, je te bénis, mon enfant ! Sois poëte pour que ton père t'aime, pour qu'il ne te renie pas un jour ! Tu mériteras bien de ton père, et tu lui plairas, et alors il pardonnera à ta mère... Je te maudis, si tu ne deviens pas poëte !... » Elle est folle, et on l'emmène dans une maison d'aliénés. A cette nouvelle foudroyante, l'âme du mari se déchire et éclate en sanglots, en remords. « Celle à qui j'ai promis la fidélité et le bonheur, je l'ai jetée de son vivant dans un séjour de damnés. J'ai détruit tout ce que j'ai touché, et je me détruirai moi-même. L'enfer m'a-t-il vomi pour que je sois son image surla terre?... Sur quel oreiller va-t-elle aujourd'hui reposer sa tête ? Quels sons vont l'entourer cette nuit ? Les cris et les hurlements des possédés !... » Il poursuivrait encore longtemps peut-être ce monologue, si une voix sardonique et mystérieuse ne lui criait tout à coup : Tu composes un drame!... Cette folie de la femme est d'une invention magistrale, et c'est avec un art qui semble dérobé au génie de Shakspeare qu'on voit appliquer ici la justice poétique au héros du drame. Il trouvait sa femme trop pratique, dormant tranquillement à des heures réglées et ne quittant jamais la terre. Eh bien ! elle quittera cette terre et n'aura plus qu'un sommeil agité ; le sens des réalités lui échappera, et elle perdra la raison ! Il était rêveur, elle deviendra lunatique; elle pratiquera avec bonne foi l'exaltation, et aux élans poétiques du mari elle répondra par le délire : « Tu ne me mépriseras plus, Henri, lui dit-elle en le revoyant dans la maison des aliénés. Je suis pleine d'inspirations, maintenant, 771071 âme a quitté le cœur et est re7/io7itée à la tête. Regarde-moi, ne t'ai-je pas égalé? Je saurai maintenant comprendre tout, l'exprimer, le chanter : la mer, les étoiles, la tempête, la ba-

taille... Oui, la bataille! Il faut que tu me mènes à une bataille; je regarderai et je décrirai... les cadavres, le drap mortuairCj le sang, la vague, la rosée et le cercueil... Que je suis heureuse ! » Ces discours incohérents, dont chaque mot porte cependant, sont entrecoupés par intervalles de cris plus incohérents encore, partant de tous côtés. Ce sont les cris des aliénés qui habitent les autres cellules de la maison. Qu'on se garde bien de ne voir en tout cela que la recherche puérile d'un eiïet scénique. Ces voix ont une signification profonde; cette symphonie de la démence a sa clé dominante : la folle poésie de la femme est traversée à dessein par ces cris qui sont les signes précurseurs du prochain délire de la société entière; à travers le malheur domestique, on entrevoit déjà d'ici le malheur du monde.

UNE VOIX d'en haut.

«Vous avez enchaîné Dieu. L'un est déjà mort sur la croix; moi je suis le second Dieu et également dans la main des bourreaux.

UNE VOIX d'en bas.

« A l'échafaud les têtes des rois et des nobles ! Par moi commence la liberté des peuples.

une voix du coté gauche.

« La comète luit déjà au ciel, le jour du jugement terrible approche.

une voix d'en bas.

« J'ai tué de ma main trois rois, dix restent encore, ainsi que cent prêtres qui chantent la messe. )>

« N'est-ce pas que ces gene-là ont l'esprit affreusement dérangé ? » dit la femme en écoutant ces vociférations d'enfer, w Ils ne savent pas ce qu'ils disent, poursuit-elle ; mais moi je vais t'annoncer ce qui arriverait, si Dieu devenait fou. » Si Dieu devenait fou! L'expression est d'une brutalité, mais aussi d'une énergie sans égale, qui ne se dément pas dans le développement de cette étrange pensée.

« Mais moi je te dirai ce qui arriverait, si Dieu devenait fou. (Elle le prend par Ja main.) Tous les mondes s'élèvent

dans l'espace ou roulent dans l'abîme. Chaque créature, chaque vermisseau crie : Je suis Dieu î et ils meurent tous les uns après les autres, et les comètes et les soleils s'éteignent aussi. Jésus-Christ ne nous sauvera plus ; à deux mains il a pris sa croix et l'a jetée dans l'abîme. Entends-tu cette croix, espoir de millions de malheureux, tomber d'étoile en étoile ? Elle se brise enfin et couvre de ses débris l'univers tout entier. La très -sainte Vierge seule prie encore, et les étoiles, ses servantes, lui sont encore fidèles; mais elle ira aussi oii va le monde entier. »

Entre ces scènes de la vie privée si vigoureusement esquissées et celles de la vie publique qui se dérouleront bientôt vient se placer dans le poëme comme une idylle mélancolique : c'est une suite d'épisodes entre le père et l'enfant, le veuf et l'orphelin. Rarement imagination de poëte a créé une figure d'une grâce aussi pure et d'un symbolisme aussi profond que ce petit Georges. Les vœux de la pauvre mère n'ont été que trop exaucés : son fils est poëte comme le comte, plus que lui encore, car il ne recherche pas les émotions, elles naissent spontanément dans son cœur; son âme vibre comme une harpe, les images tourbillonnent malgré lui dans son cerveau et « lui font mal à la tête. » Il récite des chansons douces et harmonieuses, il dit les savoir de sa mère, qu'il n'a pourtant jamais connue, et il assure entendre parfois des voix célestes; mais il est chétif à l'extrême, malgré une grande puissance nerveuse. Arrivé à l'âge de dix ans, l'enfant dépérit, devient aveugle, et ne regarde plus qu'en lui-même. On devine aisément que le poëte a voulu personnifier dans Georges ces natures chastes et contemplatives, telles que l'on en rencontre souvent au milieu des sociétés agitées et dans des temps difficiles, âmes naïves et délicates, à la pensée haute et au sens raffiné, mais craintives et renfermées en elles-mêmes, aveugles aux choses de la terre, ne comprenant rien à ces vulgarités du monde, qui en sont pourtant les nécessités. Le petit Georges a l'instinct religieux très-prononcé; il voudrait toujours prier, il rapporte toute chose à Dieu. Ne nous trompons pas cependant : ce n'est pas là la foi, ce n'est que le besoin de croire, c'est plutôt le désir que la certitude. La piété de l'enfant pro-

cède encore trop' de la poésie du père et l'auteur l'indique par un trait ingénieux. Le comte mène son fils au cimetière; Georges s'agenouille devant la tombe de sa mère et récite V Auc : « Salut, Marie, pleine de grâce divine, reine des cieux, maîtresse de tout ce qui s'épanouit sur la terre, dans les champs, au bord des fleuves... » Le père l'arrête et le reprend. Il recommence : « Salut, Marie pleine de grâce, le Seigneur est avec vous, vous êtes bénie entre tous les anges, et que chacun d'eux, quand vous passez, arrache un rayon de ses ailes et le jette sous vos pieds!... j) Qui ne connaît ce penchant à suppléer à la foi par la poésie, à orner les paroles de l'Evangile et à enjoliver le Golgotha? Est-ce bien là de la religion ? C'est une religion qui pourra procurer des jouissances intimes et des ravissements mystérieux; elle ne donnera pas des dogmes à l'esprit ni des règles à la conscience, et ce n'est pas en elle qu'une société qui s'ébranle trouvera un appui. Dans la guerre sociale qui éclate bientôt, le petit Georges meurt d'une balle égarée.

Nous voici tout à. coup en effet au milieu des horreurs de la révolution sociale. La transition est brusque et violente ; c'est une surprise dans le drame, comme elle le fut un peu aussi dans l'histoire. Le comte, désabusé par l'âge et la douleur, guéri de ses chimères sur le progrès du genre humain, a pris en main la défense de la société menacée, et cela n'a plus besoin de commentaires. Qu'on remarque toutefois que, dans cette nouvelle transformation, le héros ne garde pas moins le vice originaire de sa nature, le péché capital qui consiste à courir après les impressions au lieu de chercher la vérité, à se creuser l'imagination au lieu de scruter sa conscience. Cette guerre civile, il ne la regarde pas seulement comme un devoir poignant et fatal; il se surprend parfois K en goûter la sauvage poésie, à se représenter d'avance les champs de bataille et les torrents de sang. C'est la sublime horreur du canon admirée au point de vue opposé. Son orgueil, latent jusque-là, éclate ici avec des lueurs sinistres. Il se plaît dans son rôle de titan, et on est souvent porté à se demander s'il ne s'exagère pas maintenant à plaisir la perversité de la nalurc humaine, comme il s'en est exagéré autrefois la perfec-

tibilité indéfinie. Les dangers qui menacent la civilisation sont pourtant grands et réels, et la dissolution sociale est peinte avec des couleurs effrayantes. Il faut lire dans Isl Comédie infernale cette nouvelle nuit de Walpûrgis à laquelle assiste de loin le comte Henri. Il faut lire ces saturnales de la tourbe affamée de meurtre et de pillage, dans laquelle notre héros distingue de vieilles connaissances, d'anciens compagnons de la « grande œuvre de l'avenir ! » Il faut parcourir tous ces tableaux de misère et de carnage au milien desquels se détache une scène capitale, l'entrevue du comte Henri avec le chef des révoltés.

La plèbe aura beau haïr et maudire toute supériorité sociale, celle-ci n'en exercera pas- moins sur elle une attraction mystérieuse et inquiétante. Dans la toile ingénieuse de Paul Delaroche, le Stuart décapité impose évidemment à Cromwell du fond de son cercueil; il lui impose jusque par sa main blanche, longue et effilée, si adroitement rapprochée du poing rude et osseux du chef puritain. Rien d'étonnant donc si Pancrace éprouve le désir invincible de voir son aristocratique adversaire, de lui parler, s'il a même parfois la velléité de le sauver; mais pourquoi le comte, de son côté, resseiit-il une attraction égale et se prête-t-il à une entrevue dont il prévoit bien l'inutilité? Hélas! ce qui le pousse, c'est l'entraînement qui nous fait parfois ouvrir une tombe pour y contempler un visage déformé, repoussant, et autrefois chéri. Dans ce miroir brisé, pour employer l'expression poétique de Shaiispeare, le comte veut contempler sa propre image, si étrangement défigurée. Chose triste et bien faite pour désespérer : dans cette dispute du comte et de Pancrace, il n'y a de juste et de fondé que les griefs réciproques; aucune étincelle de vérité ne jaillit du contact de ces deux pôles négatifs. « Vous tous, dit Pancrace, vieillis, pourris, repus, pleins de mangeaille et de boisson et de vers rongeurs, faites place à ceux qui sont jeunes, affamés et robustes. — Je te connais aussi, toi et ton monde, répond le comte ; j'ai visité pendant la nuit ton camp, j'ai vu la danse des fous de cette foule dont les têtes te servent de marchepieds. J'ai reconnu tous les CVimes du vieux monde habillés à neuf, entonnant une chanson nouvelle, et qui finira par le refrain sé^

/ culaire : de la chair, de l'or et du sang! — Tes ancêtres étaient

des bandits, dit l'un. — Les tiens étaient des esclaves, » répond l'autre. — Les adversaires se séparent, la lutte recommence, plus acharnée et plus implacable, et au moment suprême, quand le dernier bastion croule, le comte se donne la mort en s'élançant du haut de la tour. Il avait déjà bien avant entendu l'arrêt du ciel, qui le condamnait « pour n'avoir rien aimé, rien estimé que soi-même et ses pensées, w et c'est son propre fils qui lui avait expliqué ces voix venues d'en haut. La fin de Pancrace est plus subite ; elle est imprévue, non préparée, et par cela môme profondément significative. A peine arrivé triomphant sur le haut des remparts, le chef victorieux s'affaisse tout à coup et sans cause apparente; il chancelle et expire, indiquant seulement de la main une croix sanglante qui paraît au ciel, et proférant ces seuls mots : Galilœe^ vicisii!..

Ce qui désole le plus dans la Comédie infernale, nous l'avons dit, c'est précisément cette fin sans solution, ce triomphe uni versel du néant qui a englouti tous les principaux acteurs du drame, le comte, sa femme. Pancrace et jusqu'au pauvre Georges. Faut-il donc désespérer à jamais? Ou bien est-ce parmi les acteurs de second rang qu'il faudra chercher une figure, une ombre à laquelle pourraient s'attacher un intérêt, une espérance? J'entrevois surtout le jeune Léonard, le disciple chéri de Pancrace, l'enthousiaste sincère qui a partagé toutes les haines, toutes les idées du maître, mais qui ne s'est pas souillé de sang, et, soit hasard, soit instinct, soit bonheur, n'a pas de crimes à se reprocher. Le rôle conciliateur est-il réservé à Léonard, type de la génération naissante qui a assisté fi nos luttes, vu nos misères, partagé nos folies, mais qui est restée pure de nos horreurs? Le rôle de cette génération sera dans tous les cas immense ; elle aura beaucoup à oublier et beaucoup à apprendre. Elle aura surtout à- bien peser ces paroles adressées à notre héros tragique par son bon génie : « Tu veux saluer le soleil nouveau, et tu fixes pour cela tes yeux sur le point le plus haut du ciel. Regarde plutôt à tes horizons. » — Regardons à nos horizons! mesurons bien et cultivons le champ laissé à notre action individuelle, remontons du

connu à l'inconnu, de nous-mêmes au genre humain, et, qui sait si nous ne nous retrouverons pas en face du Dieu perdu ?

Quoi qu'il en soit, il est certain, hélas! que nous ne sommes pas au bout de nos épreuves, et que la Comédie infernale sera encore pour longtemps le drame de l'avenir. Les dangers que court la société nous feront encore plus d'une fois préférer l'ordre établi à l'ordre moral, et nous nous surprendrons en plus d'une occurrence à invoquer les fantômes du moyen âge dans la crainte du spectre rouge, à jouer aux fils des croisés sans être même enfants de la croix, et à nous proclamer papistes sans être catholiques.

A vrai dire, et pris dans un sens plus général, le problème que développe la Comédie infernale n'est nullement restreint au temps présent; il a déjà traversé plus d'une phase et trouvé son expression dans plus d'un chef-d'œuvre. Le problème n'est autre que la lutte de l'idéal et de la société, la situation faite à l'homme qui, portant dans sa conscience un type rêvé de justice et de bonheur, veut le retrouver dans le monde qui l'entoure ou le lui imposer. Déjà le moyen âge avait essayé de formuler poétiquement ce problème dans la création de Perceval, ce héros à l'âme pure et aux hautes aspirations, qui prend les premiers passants pour des anges, cherche à travers des épreuves et des luttes sans nombre une cité idéale, et finit par la trouver (ce qui est très-conforme au génie ascétique de l'époque) dans un ordre monastique et mystérieux, au milieu de ces templistes, gardiens du Saint-Graal, dont il devient le roi.^ Mais c'est surtout Shakspeare qui a créé dans Hamlet le type éternellement tragique de l'homme placé entre l'idéal et la société, de l'homme tel que l'ont fait la renaissance et la réforme : avec une immense étendue de connaissances sans nulle puissance intérieure pour la gouverner, avec le don précieux de regarder toute chose sous ses divers aspects sans une certitude instinctive et naïve, avec cette conscience chatouilleuse et sensible, devenue par cela même plus hésitante, plus incertaine devant le bien comme devant le mal, enfin avec cette imagination excitée et exubérante, qui ne supplée que trop souvent par le factice à l'absence de volonté ou de force.

Magnifique est l'idée qu'Hamlet se fait de l'homme dans

l'abstraction de sa. philosophie; il le trouve « si semblable à Dieu, si grand, si sublime! » Combien peu conforme à cet idéal lui paraît en même temps la société au milieu de laquelle il est appelé à vivre! Qu'il sait bien railler et flétrir les fourbes et les méchants qui régnent et gouvernent, « les politiques qui voudraient tromper jusqu'au bon Dieu, » et que son âme est pleine de tristesse indignée contre « les fléaux et les injures du monde, les injustices de l'oppresseur, l'outrage de l'honneur superbe, les délais des lois, l'insolence des magistrats et les mépris que des gens infâmes font subir au mérite patient!...» Ses nobles inspirations, ses intérêts les plus chers, enfin des sommations venues de l'autre monde, tout l'engage et le pousse à entreprendre une œuvre de réparation. La tâche est pour lui en quelque sorte une question personnelle: il a un père à venger et un trône à reconquérir ; mais, placé en face de cette tâche, il faiblit, il hésite, il se perd. Sa conscience raffinée lui suggère en même temps les scrupules les plus subtils, ainsi que les cruautés les plus perfides, et, après avoir tout pesé et scruté, il arrive à l'étrange conclusion que « rien par soimême n'est ni bon ni mauvais, et que notre penser seul le fait tel!» Il se rejette dans l'imagination, et noie toute action dans des monologues profonds et brillants. Il se compose un drame, se donne lui-même en spectacle et jouit de son succès en artiste ; il choisit les moyens les plus ingénieux pour l'objet le plus simple, et oublie le but pour les moyens, A force d'avoir voulu tout prévoir et ne laisser rien ni au hasard ni au remords, il finit par devenir le jouet des plus fortuites circon- ■stances, et par commettre des crimes aussi atroces qu'inutiles. Il épargne l'ennemi et frappe les seuls êtres qui l'avaient aimé ou ceux qui ne lui avaient fait aucun tort, et se juge lui-même par ces paroles douloureuses, qui témoignent à la fois de son désir du bien et de son impuissance â l'accomplir: « Le monde a déraillé ; honte et malédiction que ce soit moi qui aie été appelé â le redresser!. . . »

Le héros de la Comédie infernale rappelle par plus d'un trait

le prince de Danemark; il a la même sensibilité et la même

imagination ; il aime îi faire des monologues et â se composer

un drame; aux aspirations généreuses et élevées il joint lafai-

blesse et l'impuissance , et sa conscience, raffinée à l'excès, finit par s'endurcir et se prêter aux actions les plus cruelles. On pourrait découvrir plus d'un ressort commun à ces deux œuvres, et la justice poétique entre autres qui venge l'exaltation voulue du comte Henri par la démence de sa femme est presque la même qui punit le jeu feint d'Hamlet par la folie trop réelle d'Ophélia. Qu'on ne se méprenne pas pourtant: si le caractère est resté le même, la situation s'est aggravée et est devenue beaucoup plus désolante. Le héros du poëte polonais ne rappelle pas seulement le type inventé par Shakspeare : il le continue, il le continue dans les conditions nouvelles et bien plus navrantes encore créées par les catastrophes contemporaines. Certes, il est douloureux de vouloir, d'entrevoir même le bien, et de se sentir impuissant contre le mal; le prince de Danemark a éprouvé ces terribles angoisses; mais il a été réservé à l'homme de nos jours de subir un tourment bien plus affreux, — celui d'aspirer vers le bien, et non-seulement d'être contraint à tolérer le mal, mais même à le défendre, — par la crainte du pire, par l'appréhension de l'abîme et du néant! Hamlet défendant le règne des imbéciles et des fripons, des Polonius et desOsric, Hamlet faisant de sa poitrine et de son cœur un rempart au trône du brigand couronné Clodius, et tout cela pour échapper à la logique avinée des fossoyeurs, qui trouvent que « la plus haute noblesse devrait appartenir aux tanneurs et aux croque-morts : » à coup sûr, l'ironie est amère, satanique ! C'est pourtant là le rôle dévolu au comte Henri, le combat auquel est appelé quelquefois l'homme libéral du dix-neuvième siècle. La lutte est bien autrement triste et décevante qu'elle ne l'a été dans des temps encore assez rapprochés des nôtres, car dans cette lutte nous nous surprenons à manquer non-seulement de foi, mais souvent même de bonne foi, et le drame devient d'autant plus poignant que, pour être tragique et infernal, il n'en ressemble pas moins parfois à une comédie .

Ultima Cumsei venit jam carminis aetas ; Magnus abintegro seculorum nascitur ordo. [Virgilius, Ecloga iv.) Hodie scietis quia veniet Dominus et salvabit nos et mane videbitis gloriam ejus.

[Miss. Rom., in vig. Nat. Dom.)

N. B. Nous avons adopté, en la révisant avec soin, la traduction de l'Aube, donnée par M. Constantin Gaszynski, en 1863.

Et Jésus leur répondit :

Mon Père agit toujours et moi aussi.

(Eoang. de saint Jean, c. îi, v. 17.)

Aux jours de César, précurseurs du grand jour du Christ, le monde antique en était arrivé aux conséquences extrêmes de son histoire ; — en religion, au doute absolu, — en philosophie, au bouleversement de toutes les assises du polythéisme. L'augure se moquait de l'augure, le sophiste se persiflait lui-même . L'esprit critique avait ronge la foi et détruit le principe vital des peuples, sans le remplacer par rien d'aussi viable ou de plus vivifiant. Le regard n'apercevait plus que ruines, dévergondages, discordes : quot capita tôt sensus. L'épicuréisme, le stoïcisme, le platonisme hantaient comme des fantômes le sein désolé de l'humanité. De tant de guerres, de proscriptions, de révolutions, il n'était resté qu'une immense lassitude dans les cœurs et. une déchéance complète de tous les arcanes politiques. Ni Marins le plébéien, ni Sylla le patricien n'avaient su atteindre leur but, malgré les flots de sang, les violences, les terreurs et les dénis de justice qu'ils employèrent pour évoquer ou ressusciter un passé qui croulait. Car ce n'est que la mort

PREFACE DE LAUTEUR

qu'on introduit par la mort ; — la vraie vie n'a que faire de massacres; — elle ne s'impose jamais comme un jougj

— elle s'empare des cœurs en édifiant au lieu de dévaster;

— elle respire l'amour et non pas le meurtre. Ces grands perturbateurs ou réformateurs des derniers temps de Rome sont tous marqués au même coin; — ils aspirent à métamorphoser une situation devenue insupportable, mais ignorent oii gravite l'histoire. Les uns tiennent aux traditions des Gracques et ne veulent que démocratie; — les autres, voués aux Dieux mânes des Appius, ne rêvent que république aristocratique. En proie à une telle hallucination, Brutus assassinera son père, le plus grand des mortels avant que Napoléon eût paru, — et il qualifiera cet acte de vertu;

— mais au moment d'expirer, doutant de lui-même, de la patrie et des dieux, il s'écriera que la vertu elle-même n'est qu'une illusion ! '

Brutus suicidé, c'est l'emblème du monde en ces temps néfastes. Impuissance, incertitude, velléité fiévreuse de quelque amélioration désirée, effroi tout aussi fiévreux après l'accomplissement inutile de l'acte qui devait y conduire;

— tels sont les signes du temps, — signes évidents du juge^ ment et de la transfiguration qui s'avancent.

Non-seulement cet état moral, ce manque de foi, ces désirs et ces regrets inutiles témoignent du changement qui se prépare; — mais un autre signe encore, plus grave que les autres, irrécusable, infaillible bien que se rapportant à l'état matériel de la société, apparaît également ici. Car, tandis que dans la 'sphère de l'esprit tout se disperse,

— d'un autre côté, dans le domaine des faits et des tendances matérielles, tout se groupe, se serre et se centralise de plus en plus. Rofiie quoique déchirée en elle-même et ayant perdu l'idée de sa mission, remporte continuellement des victoires, s'agrandit sans cesse — et se personnifie à la fin en un seul homme dont le nom est Jules César. Cet homme

enseignera à la terre l'unité; en apparence il déchirera cette unité par les guerres, en lançant au combat le frère contre le frère, en armant le fils contre le père ; — il passera le Bubicon, l'impie ! en disant : akajacta est, — il ne reculera pas devant l'opprobre de la guerre civile ; il fera combattre la Gaule contre l'Egypte; — aux Germains il montrera l'azur du ciel de Pharsale, — et entraînera avec lui les Grecs sur les sables d'Afrique ; ~ il bouleversera tout, il ensanglantera tout, il mêlera tout; — il remplira le monde du bruit des armes, des cris du combat et des cris de la haine; — et cependant, sans le savoir ni le vouloir, il unira tout, et fera tout fraterniser ; — toutes ces races qui ne se connaissaient pas, il les pétrira en un seul bloc pour l'édifice d'un empire universel! Les Juifs penseront de lui qu'il est le Messie, et le monde croira un instant qu'il est son Dieu ; mais nous savons qu'il n'était que le précurseur de son Dieu ! Dans la région des faits historiques, il remplissait l'office de cet ange à qui il a été ordonné d'enlever les obstacles devant les pas du Seigneur. C'est lui qui a amené le monde à l'unité matérielle, sans laquelle aucune [»arole de vie ne peut se propager ; — il a changé toute la terre connue alors en une seule grande et large voie de communication.

Et quelques années plus tard, qui donc a marché le premier sur cette voie, en annonçant que la vie nouvelle est déjà inaugurée, que les morts ne mourront plus, et qu'un Dieu inconnu à Athènes a été révélé à Jérusalem? N'est-ce pas Pieire? n'est-ce pas Paul ? n'est-ce pas saint Jean ?

Les successeurs du grand Jules persécutaient avec démence la foi nouvelle ; — ils plaisantaient pendant leurs festins sur la parole évangélisée, — ils faisaient crucifier les chrétiens; — et ils ne savaient pas qu'il aurait fallu détruire l'œuvre du premier des Césars pour empêcher la propagation de cette religion ; — ils ne savaient pas que le fait qui les élevait pour un instant au rang des dieux terrestres, facilitait en

même temps la marclie de ce mouvement parti du ciel — et que l'unité matérielle de l'empire qui embrassait le monde entier sous le nom des provinces conquises, était la base, la condition, le moyen indispensable du progrès pour le christianisme ! Ils veillaient sur cette unité, ils la défendaient de toutes leurs forces efféminées, — et en agissant ainsi, ils protégeaient aveuglément, et sans le savoir, l'établissement du christianisme. Ils étaient des instruments dans la main de la Providence, — ils accomplissaient la loi de l'histoire en croyant obéir à leur propre intérêt comme le font les marchands et les industriels de notre époque. Ainsi, chacun de ces démons visibles sur la terre était le serviteur des desseins de Dieu, — chacun d'eux était une pierre de plUg apportée pour l'édification de l'Église. Comme empereurs, ils ont disparu chargés des malédictions des hommes, — comme pierres, ils sont restés ; — et jusqu'à présent, les générations venues après, foulent ces pierres sur leur passage à travers les champs de l'histoire !

Disdte historiam exemplo moniti! Deux mille ans se seront bientôt écoulés, et voilà que les mêmes signes ont surgi sur les flots du temps. Les derniers bouleversements de la répubhque romaine se sont répétés dans la terrible et épileptique secousse de la révolution française. Les ombres de Marius, de Sylla et de Catilina, ont reparu sous les figures sanglantes de Danton, de Saint-Just, de Robespierre; — enfin, lépoque de César s'est reproduite dans l'époque de Napoléon. Et le César chrétien, supérieur à son devancier par le, travail de dix-neuf siècles, ayant une parfaite conscience

de lui-même et I9 but pour lequel l'esprit de Dieu, qui dirige l'histoire, l'a envoyé, — a dit en mourant sur le rocher de l'exil : « A partir de moi on comptera le commencement d'une nouvelle ère. » Cette parole contient toute une révélation sur lui et sur l'avenir !

Mais avant que cette vérité se développe et se complète, avant que le monde ait passé de la sphère napoléonienne dans une transformation plus absolue et plus sainte, — il est condamné à s'épuiser et à se renier, comme s'épuisait et se reniait le monde antique. Ce n'est point d'aujourd'hui ni d'hier qu'a commencé ce mouvement progressif dans la destruction et ces méditations profondes de l'humanité sur ellemême . Depuis les Gracques, le monde païen ne s'est plus reposé jusqu'à ce qu'il ait entendu la promesse du Christ; — depuis Luther, le monde moderne n'a pas eu un moment de paix. Une immense guerre civile de la pensée etdu glaive le déchire chaque jour de plus en plus; — et lui aussi ne se reposera que lorsqu'il sera arrivé, non pas à l'audition, mais à la compréhension et au complément de la promesse du Christ.

Dans la sphère religieuse, partout l'atonie, la discorde ou la dissolution. L'Église catholique depuis le dernier concile (c'est-à-dire depuis trois siècles) semble ne plus montrer, la vigueur active des premiers temps ; — le schisme grec, sous sa forme puérile de christianisme primitif, s'est morcelé en sectes innombrables; — le protestantisme se dissout luimême en poussant le cri: consummatiim est. Dans le domaine de la philosophie, que voit-on? La certitude, mais seulement la certitude de l'impuissance, — la preuve, mais seulement la preuve critique que le passé n'a pu donner satisfaction aux besoins de l'humanité ! La négation furioso-phlegmatique, si je puis m'exprimer ainsi, de la philosophie allemande, est arrivée au chaos. Ne voyant qu'un côté de la question, le spiritualisme n'a pu créer rien de viable, pas plus qu'avant lui

le matérialisme des encyclopédistes français. De là vient ce tourbillon désordonné des théories, des jugements, des hypothèses et des sysl èmes qui bourdonnent au-dessus de l'Europe !

Les rêves de tous les siècles qui ont passé sur l'humanité, oui, les rêves, les espérances, les nobles croyances et les terribles blasphèmes, toutes les hérésies chrétiennes, le panthéisme indien, le dualisme persan, le monothéisme hébraïque, l'idéalisme exclusif et le matérialisme exclusif, — tous surgissent ensemble et dans un mélange tellement confus qu'il est difficile de les reconnaître, — et tous demandent au ciel le jour du jugement, réclamant eux-mêmes leur mort, afin de se transfigurer au plus tôt, et, ranimés par une nouvelle étincelle delà vie, de ressusciter jeunes de nouveau : voilà le tableau du monde intellectuel à notre époque !

C'est une anarchie si terrible qu'elle tend nécessairement à une crise; c'est un désir si ardent et jusqu'à présent inassouvi, qu'il réclame nécessairement le secours du Père qui est aux cieux ! Et quand donc ce secours a-t-il été refusé? Quand donc Dieu a-t-il abandonné l'humanité lorsqu'elle a levé ses bras vers Lui, et dans la langue de tous les peuples de la terre s'est écriée ; « Apparaissez, Seigneur ! »

Le désir infini amène à sa suite une tristesse éternelle et les regrets incessants. Comme l'individu, le genre humain tombe dans la mélancolie; — et le front de l'homme collectif est parfois inondé de la sueur sanglante, sur les monts des Oliviers de l'histoire ! Si cela n'était pas ainsi, l'esprit humain ne saurait grandir et s'épurer à l'aide de sa propre volonté; — et puis, d'oii lui viendrait le mérite qu'il acquiert dans le temps ? Et ce mérite, n'est-ce pas sa vie dans l'histoire, n'est-ce pas cette suite de labeurs, partagés entre le moment de la mort et les résurrections? Et comment meurt-on si l'on n'a pas douté? Et comment ressuscite-t-on si l'on n'a pas cru ? Pour ne pas mourir, il faut être Dieu, — l'homme est voué au trépas. Lorsque l'esprit de Dieu s'unit à la nature

de l'honinie, la vie divine brise la tombe humaine. Le Christ est mort et est ressuscité.

Aussi, l'époque qui a commencé sous l'invocation de sa divine parole, doit passer par les mêmes épreuves, avant qu'elle puisse par l'action, atteinch-e à la hauteur du sens entier de cette parole. Nos pères étaient placés sur la pente qui mène à la tombe, — nous, nous avons été emportés plus loin par le sort et déposés- plus profondément. iNous sommes dans la tombe, — non, je me trompe, — nous sommes déjà au delà du tombeau !

Vous le savez, ô mes frères, nous sommes nés au sein de la mort, — et depuis l'enfance, vos yeux sont habitués à voir les taches livides du trépas apparaissant sur le corps du monde européen. De là vient la douleur éternelle qui mine vos cœurs, — de là, l'incertitude qui est devenue votre vie. Vous marchez sans connaître le but de votre voyage, et au heu de prier avec ardeur comme autrefois, vous répétez : « Malheur à nous. » Mais toute fin renferme déjà en elle un commencement,— le jour de la mort précède seulement l'heure du réveil ! Ne savez-vous pas que votre foi est la foi chrétienne? et comment pourrait-elle vous tromper puisqu'elle vient de Dieu? Aussi, regardez avec attention, — et les signes de la mort se changeront pour vous subitement en signes de résurrection 1

Personne n'appellera le moyen âge l'ère de la civilisation, — personne non plus ne s'avisera de dire que notre siècle jusqu'à présent est religieux. La civilisation a commencé au moment où la foi faiblissait; la civilisation, c'est l'unité matérielle de l'état social, c'est l'ensemble des intérêts mondains attendant l'avènement de la parole de Dieu. Regardez comme elle grandissait et comme elle aplanissait tout, afin que cette parole de Dieu pût se répandre plus facilement et se communiquer d'une maison à une autre maison, d'un pays à un autre pays! Napoléon n'est-il pas, lui aussi, dans l'hisioire,

cet ange qui enlève les obstacles sur la voie du Seigneur lorsque l'heure de l'arrivée du Seigneur approche? Son empire universel s'est évanoui comme un rêve, — lui-même est mort sur une île lointaine et son fds unique, dans la capitale de l'ennemi; — et cependant, malgré cela, la mémoire de Napoléon n'est pas seulement le souvenir qu'un mort laisse après lui, — c'est un esprit vivant et qui chaque jour manifeste plus puissamment sa vie. Ce qu'il a mis une fois en mouvement, continue maintenant encore à rouler plus loin ; — ce que cette main, un instant omnipotente, a uni, continue de soi-même à s'amalgamer plus étroitement. Les peuples qui se sont connus ne se méconnaîtront plus; — la race allemande mise en contact avec elle-même, ne se séparera plus, — non plus que les races italiennes et espagnoles. C'est lui qui a réveillé de leur léthargie les nationalités terrestres !

Le Christ a révélé aux hommes l'idée de l'humanité. Avant sa venue, sauf les Hébreux, il n'y avait pas de véritables nations; — car on ne savait pas encore le but vers lequel les nations marchent et gravitent comme les planètes autour du soleil. Le Christ a promis qu'il y aura un jour dans le monde un seul troupeau et un seul pasteur; c'est Lui qui a ordonné à ceux qui prient le Père céleste, de répéter quotidiennement : « Que ton royaume arrive, » et par cette prière, depuis deux mille ans, nous supplions tous Dieu, de réaliser l'idéal de l'humanité sur la terre I

Rien de ce qui est en nous, ne nous appartient; — tout nous vient du Créateur, la pensée comme le corps; Dieu, en quelque sorte, nous a prêtés à nous-mêmes. Ce qui est uniquement à nous, c'est l'usage que nous faisons des dons que

nous avons reçus; — à nous est seulement notre action, le mérite par lequel nous devenons peu à peu ce que nous devons paraître un jour en présence de Dieu, — le mérite par lequel nous travaillons à acquérir notre personnalité réelle et définitive. Mais ce mérite ne peut être obtenu que sur la terre, qu'au sein de l'humanité; — aussi, l'humanité au milieu de laquelle nous sommes destinés à conquérir notre vie éternelle, doit être dans la pensée de Dieu une grande et sainte harmonie et non pas une association éphémère sans but ni consistance. L'humanité sur cette planète et l'immortalité de l'individu au delà du tombeau, ce sont deux forces égales se corroborant mutuellement et ne se laissant séparer ni par le cœur ni par la raison, — l'un est le complément de l'autre — et tous deux se confondent dans une troisième et supérieure, qui est la puissance de Dieu.

Mais qu'est-ce donc que l'humanité ? Elle est la totalité et l'unité de toutes les forces de l'esprit humain, exprimées visiblement sur cette terre par la concorde et l'amour de ces membres qui sont les nationalités ! Car, de même que les membres du corps de l'homme sont des parties visibles et diverses de l'invisible moi humain qui les unit et les régit tous, — ainsi les nationalités visibles dans leur diversité et en même temps dans leur harmonie doivent devenir un jour les membres vivants de l'universelle, de la catholique humanité.

« Or, c'est un seul et même esprit qui opère toutes les choses, distribuant à chacun ses dons selon qu'il lui plaît.

« Et comme notre corps qui n'est qu'un, est composé de plusieurs membres et que, comme il y a plusieurs membres dans le corps et qu'ils ne sont tous qu'un seul corps, il en est de même de Jésus-Christ (1). »

(1) Saint Paul, Épttre aux Corinihiens, c. 12, v. 11-12.

La révélation du Fils de Dieu doit donc dans le cours des siècles passer de l'état idéal à l'état visible et réel; — et dans ce mouvement consiste le progrès du mérite humain, le progrès de l'humanité.

La parole du Christ n'a pas pu déprime abord transformer la politique du monde païen; elle étaitdonc obligée de christianiser les âmes individuelles avant de pouvoir introduire l'esprit du christianisme dans les relations entre le peuple et l'État.

Actuellement, chacune individu est chrétien, et tous les rapports entre lui et ses semblables, sont chrétiens. Dans quelle direction donc l'idée chrétienne doit-elle avancer ? Evidemment, elle doit se tourner vers une sphère encore intacte et non transformée jusqu'à présent, — vers la sphère de la politique ! Le monde est proche, non d'un grand changement, car rien de la parole du Christ ne peut changer, mais d'une grande transfiguration, de la compréhension plus profonde, de l'adoration plus haute de cette parole î Déjà dans ces mots : « Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu, » est contenue toute évolution future de l'humanité. Car, puisque tout appartient à Dieu, cet état de séparation momentanée entre la propriété de César et celle de Dieu doit s'amoindrir par degrés, — et ce qui comptait encore hier comme appartenant à César, doit être compté aujourd'hui déjà comme appartenant à Dieu, — jusqu'à ce que le royaume de César se réduise à rien et le royaume de Dieu devienne tout.

Le monde comprend déjà aujourd'hui où tend l'histoire;— il sait que la sagesse de Dieu dirige cette histoire et la mène vers son but qui est cet état où l'humanité, c'est-à-dire l'universalité, écoutant la volonté divine, connaîtra et observera la loi que le Créateur lui a imposée ! Les voies, les instruments, les membres vivants qui doivent concourir à ce but sont /es nationalités àsLïis lesquelles se sont épanouies comme dans leur fleur, les diversités de toutes les races humaines.

Elles sont dans l'iiumanité ce que sont les notes dans la musique : la variété et l'harmonie en même temps. Sans elles on ne peut se former l'idée de l'humanité,— car elle serait alors l'unité sans diversité et par conséquent non l'unité vivante, mais seulement l'unité abstraite.

Les États sont de création humaine ; — c'est une agglomération successive de parcelles. Seules, les nationalités sont de création divine: voilà pourquoi les nationalités constituées en États, à l'exclusion des États sans nationalités, peuvent seules être chrétiennes, c'est-à-dire appartenir à l'association de l'humanité universelle ! Déjà dans le moyen âge, les Papes avaient conçu ce haut idéal, en cherchant à rendre chrétiennes toutes les relations poUtiques en Europe. Il y avait cependant dans leur pensée cette erreur qu'ils concevaient plutôt la suprématie de l'Église sur la société laïque, que la conciliation complète des choses divines avec les choses terrestres, de la volonté de Dieu avec la volonté de l'homme. Aussi, leur idéal s'est-il évanoui; l'Église est restée d'un côté et la politique s'en est allée de l'autre, — et depuis la Réforme, elle est devenue tout à fait païenne.

De là, date la naissance du machiavélisme de la diplomatie; — l'intérêt matériel divinisé, le royaume de Dieu circonscrit à l'enceinte de chaque temple. En dehors des murs du sanctuaire il n'y a plus de Dieu,— il n'y a que les morts qui dorment dans les cimetières; plus loin, sur les grandes routes du monde, se meuvent les vivants: soldats, ministres, marchands,— et sous leur régime, l'oppression et l'esclavage ou la rébellion et la fureur des brutes !

En général les États se forment au détriment des nationalités par le morcellement d'une ou de plusieurs nationalités au profit d'une politique de cabinet. L'idée du Christ, l'idée de l'amour est oubliée complètement et violée à chaque pas ; — nulle part cependant aussi antichrétiennement que dans le partage de la Pologne.

Trois puissances agrandies contrairement aux lois divines, s' appuyant uniquement sur l'intérêt égoïste, sur la diplomatie, en un mot, sur ce qu'on appelle la politique, — ont déchiré une nationalité vivante, c'est-à-dire un des membres visibles de l'humanité. Par cet acte la politique a dépassé ses limites.

Enfant est celui qui dit que c'est un crime politique, — c'est un crime beaucoup plus grand, c'est un crime religieux, car il est sorti des sphères terrestres et a atteint les sphères divines. Partager un État de création humaine formé par les combinaisons de la diplomatie, serait un crime politique ; — mais morceler une nationalité sainte et vouloir la tuer lorsqu'elle est indispensable pour la réalisation de l'idée de l'humanité sur la terre^— c'est s'attaquer à la vérité divine, à la vérité éternelle : c'est un sacrilège. Comme aussi, d'un autre côté, — protester contre cette violence, lutter contre cette impiété, est une religion !

A l'époque des partages cola a été accepté comme un fait, mais, de nos jours, Vàme ipolonaise est descendue en ellemême,— elle a appris à se connaître et s'est sentie l'instrument choisi par la Providence pour faire avancer l'histoire dans la voie du progrès. Il ne pouvait en être autrement, — car la loi divine offensée, blessée ici- bas, doit posséder une force intrinsèque pour se guérir de cette blessure et revenir à son état normal. Aussi, c'est au sein d'une nation dans laquelle l'humanité a été le plus cruellement violentée, que doit nécessairement se manifester et resplendir avec le plus d'éclat, l'idée de cette humanité !

La sexualité, la polarité, est une loi universelle existant également dans la nature et dans l'esprit — et se développant sous des formes de plus en plus élevées. Par exemple : le pôle positif et lepôle négatif dans le galvanisme, — la terre et le soleil dans l'ordre cosmique, — l'homme et la femme dans le genre humain,— la pensée et le corps dans l'homme.

Cette loi consiste en ce que toute force dans la nature ou toute idée dans l'esprit se manifestent à leurs deux extrémités contradictoirement, en quelque sorte ; - et alors, entre ces deux extrémités s'éveille l'action et la réaction continue, c'est-à-dire le mouvement et la vie de cette force, de cette idée. Dans la pile galvanique, l'étincelle se dégageant du pôle positif, où court-elle? vers le pôle négatif. L'homme, à quelle attraction obéit-il/ où se réfléchit-il? dans la femme. La pensée par quoi s'exprime-t-elle? par le corps. Toujours une moitié a besoin de l'autre, se confond avec l'autre moitié, afin que la totalité puisse exister.

Un rapport analogue et même identique existe aujourd'hui entre le progrès de l'histoire et la Pologne, — pour le premier, l'indispensable condition d'être est la résurrection de la seconde. Où donc doit se réfléchir le plus fidèlement la notion de ce progrès? Où doit le plus vivement éclater la prévision de cet avenir? En vérité, c'est en Pologne !

Il a fallu notre mort,— il faudra notre résurrection, afin que la parole du Fils de l'homme, la parole éternelle de la vie, puisse se répandre dans les régions sociales du monde. Et c'est précisément par notre nationalité martyrisée sur la croix de l'histoire, qu'il sera démontré, que la politique doit se dépouiller de son caractère païen, pour devenir religieuse, — et que l'Église de Dieu sur cette terre, ce n'est pas seulement tel ou tel pays, tel ou tel office, — mais l'univers entier et toutes les relations des individus entre eux et des nations entre elles.

« Domini est terra et plenitudo ejus orbis terrarum et uni' versi qui habitant in eo (1). »

Il n'est point douteux que, dans cet état. Dieu se manifestera plus largement dans la conscience humaine. Le Seigneur apparaîtra dans la sphère de la politique d'où il était

(1) Psalm., c. 24, v. 1.

absent jusqu'alors, et l'instrument providentiel pour amener ce résultat ne peut être autre que la nation polonaise !

De deux choses l'une : — ou le saint avenir de l'humanité est perdu à jamais, ou la condition de son accomplissement est la vie de la Pologne. La parole unique, la parole du Christ ne produira plus d'autres fruits, ou bien la violence faite à cette sainte parole ne pourra durer plus longtemps. Telle est Ta vérité ; non la vérité de Tintérêt mondain, mais celle de l'intérêt divin : voilà pourquoi je l'appelle vérité religieuse. Elle doit unir [religare) encore plus étroitement notre terre avec le Ciel.

Que la conscience de chaque Polonais se pénètre de cette vérité ;— qu'il comprenne par la pensée ce qu'il sentait jusqu'à présent seulement par le cœur, — et il acquerra cette croyance que ce n'est que par la Pologne qu'il peut mériter sur cette terre et sauver son âme immortelle; — car c'est seulement en Pologne et par la Pologne que peut commencer providentiellement une nouvelle ère dans l'histoire du monde ! Et de ce progrès dépend l'accomplissement de plus en plus élevé de la révélation du Christ au sein de l'humanité !

n mars 1843.

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