LA BOHÉMIENNE
Que de sentiers croisés dans la paume de cette main î II y a abondamment de tout ; amour, — désespoir, — suicide, tempêtes, — désastres, — bonheur, — inspiration, — folie. — Prends garde aux femmes, prends garde !
LE JEUNE HOMME
Alors, làch-e-moi, pour que je me conforme à ton avertissement.
LE BANQUIEU-PIUNCE.
Monsieur le comte, vous n'avez sans doute jamais vu de votre vie un carnaval pareil ?
LE JEUNE HOMME
Jamais en effet. Quelle foule bigarrée ! quel grondement et quels cris !
JE BANQUIER-PRINCE
Dès que j'eus reçu, avant-hier, la lettre de Rothman et D% le vrai roi des Bourses européennes, qui vous recommande à moi, monsieur le comte, aussitôt, je me mis en tête de vous servir moi-même, monsieur le comte, de guide au milieu de cette fête.— N'ai-je pas bien fait? n'est-ce pas divertissant et agréable, cher comte?
LE JEUNE HOMME
Ce que je trouve de plus agréable, c'est que ce ciel azuré soit sans masque, que ce soleil soit sans masque, que l'air soit si embaumé du parfum des violettes et des roses que ces êtres grotesques se lancent en pleine poitrine! Et cette église dont la mosaïque resplendit comme l'arc-en-ciel ! et ce palais ceint de pilastres de dentelles! et, plus loin, celle mer pareille à un bouclier d'argent î
LE POËMK INACHKVl'O
LE BANQUIER-PRINCE
Hcnlrons sous los portiques. — C'est là qu'il y a le plus (le masques comme il faut. Je pourrai vous montrer, monsieur le comte, les personnes dv notre société.
LE JEUNE HOMME
Il est dommage que de là on ne voie ni cette* mer, ni ce ciel. Mais, puisque vous le voulez, prince, allons!
LE UANQUIER-I'RINCE.
Vous devez, monsieur le comte, avoir du Inlent pour peindre les paysages, puisque vous vous préoccupez toujours ainsi de l'air et de l'eau?
LE JEUNE UOMME.
Nullement; — mais \)out moi, surtout dans ces contrées, l'œil de Dieu perce au travers !
LE BANQUIER-PRINCE
Ah! ah ! ce n'est que pour cela! Je vois, cher comte, que vous êtes exalté; — d'ordinaire, la jeunesse, l'imagination... Et moi j'étais aussi comme cela; seulement, le temps me manquait pour de semblables aperçus. 11 fallait, sous les yeux lie mon père, rester assis au bureau, cloué à mon pupitre du matin au soir; -- autrement, nous ne serions jamais devenus prince; mais j'étais absolument ainsi ({uand j';ivais dix-huit ans.
Voilà qu'un de mes agcmts me cherche; je vous prie de m'excuser pour un moment, comte. Eh quoi! Petrucio? l'agent.
Les valeurs métalliques sont à 102 i /4.
LE BANQUIER-PRINCE
Attendre encore jusqu'à ce ({u'elles soient à 103; et alors lancer en masse.
l'agent.
Et si elles ne montent pas si haut?
LE BANQDIER-PRTNCE.
Doute que le soleil éclaire, mais ne doute jamais lorsque je • te prédis quelque mouvement de bourse : dans deux heures, ce sera à 103.
l'agent.
Mais, Altesse, si nous jetons à la fois tout sur le marché, on dit que la maison Pignatelli et Mertch en souffrira notablement, et tombera peut-être.
LE BANQUIER-PRINCE
C'est justement pour cela, justement pour cela. Pars!
(Au jeune homme.)
C'est un employé encore très-inexpérimenté et nouvellement entré dans ma banque, mais il se formera. Et moi aussi j'étais absolument comme cel^ quand j'avais dix-huit ans. Voyez-vous, cher monsieur, cet arlequin?
LE JEUNE HOMME
Je le vois.
LE BANQUIER-PRINCE
C'est mon ami le plus intime, mon véritable ami! marquis, grand d'Espagne de première classe, chevalier de la Toison d'or, le commandeur Moncenigo, le plus ancien gentilhomme de toute la Yénétie.
Avec ce nez d'un demi-pied, ces étoffes clinquantes et cette queue noire par derrière?
LE BANQUIER-PRINCE
Oui, c'est celui-là même ! Comment vous portez-vous, Moncenigo? Je vous ai de suite reconnu sous votre masque. Voici un de mes amis, un comte de Pologne, qui m'a été recommandé avant-hier parRothman et C^*^. — Faites connaissance, messieurs! Je vous demande pardon, cher comte, votre nom slave est si difficile que je ne puis. . . Mais Moncenigo
LE POËME IXACHEYÉ
ost déjà passé; — il court après cette jeune fille en domino rose. — A une autre fois la présentation ! N'est-ce pas, quel beau et souple cavalier? — Ce costume mi-diable, mi-arlequin, lui va à ravir.
LE JEUNE HOMME
Cliez nous, i^n Pologne, s'il se déguisait ainsi, on dirait...
LE BANQUIER-PRINXR.
Que dirait-on ?