‹ Œuvres complètes du poëte anonyme de la PologneChapitre 16 sur 105 · LE GONDOLIER · texte numérisé non relu

LE GONDOLIER

Ambrosio, pour servir votre seigneurie.

LE JEUNE HOMME

Dans quel endroit te tiens-tu habituellement avec ta gondole ?

AMBROSIO

Là où votre seigneurie m'a pris, au pont du Rialto.

LE JEUNE HOMME

Est-ce bien certainement au palais Corneri, où tu m'as fait admirer, au clair de lune, ces splendides pilastres, que demeure lo prince ?

AMBROSIO

Et qui ne sait cela à Venise?

LE JEUNE HOMME

Tt m'as fait voir aussi deux sphinx près des portes latérales, et tu m'as dit quelque chose à propos des sphinx ou des portes, — je ne m'en souviens plus.

AMBROSIO

J'avais l'honneur de dire à votre seigneurie que, par ces portes, la princesse sort chaque dimanche matin, pour aller en barque à la messe à San Georgio.

LE JEUNE HOMME

Oui, — c'est vrai! Tu disais que le prince, lui, n'allait jamais à la messe !

AMBROSIO

Je demande pardon à votre seigneurie, j'ignore cela complètement; probablement qu'il s'y rend comme tout bon catholique, mais à d'autres heures; — je disais seulement que, chaque dimanche matin, par ces portes, la princesse, seule, prend place dans une gondole et vogue vers San Georgio.

LE JEUNE HOMME

Je pensais aux sphinx et tes paroles se sont confondues dans mon esprit. N'est-ce pas demain dimanche ?

AMBROSIO

Certainement, demain !

LE JECNE HOMME.

Je n'ai pas examiné avec soin ces sphinx de porphyre ; ils sont déjà splendides aux rayons de la lune, — que doivent-ils être le jour, où l'on peut apprécier chaque détail de sculpture.

AMBROSIO

Les connaisseurs jurent que c'est l'œuvre de Michel-Ange lui-même !

LE JEUNE HOMME

Voilà pour la promenade.

AMBROSIO

Dix fois plus que nous n'avons mérité de votre seigneurie, Beppo et moi. Par l'Adriatique ! les doges, anciennement, ne payaient pas ainsi!

LE JEUNE HOMME

C'est pour les sphinx; — car, vois-tu, moi aussi je suis un peu artiste. Demain matin, sois ici avec ta gondole !

AMBROSIO

Nous sommes à votre service; — votre Seigneurie n'a qu'à commander.

(Il s'éloigne.) ALIGUER.

Que restes-tu en place à regarder? Eh quoi! Henri, ne me serreras-tu pas la main?

LE JEUNE HOMME

Ah! de l'air, de l'air ! Viens sur le balcon. — Je ne pui^:

parler dans l'atmosphère étouffée où brûlent ces bougies !

Nous voilà déjà pleinement dans la lumière du ciel.

LE JEUAE HOMME.

Ah! dis-moi, ces brillantes nappes d'eau, ces arceaux jetés sous les ponts, ces gondoles plus rapides que la flèche, plus sombres que le cercueil, qui gardent le secret de leur volupté comme la tombe...; et ces masses azurées, avec des étoiles pour prunelles, et cet astre de la nuit dont le regard me brûle comme le soleil; tout cela n'est-il jtas amour, amour éternel ! Dieu, avant de créer le monde, ne l'a-t-il pas déjà aimé, et n'est-ce pas pour cela que le monde fut créé si beau! Réponds-moi, Aligher I... Quelque chose d'étrange se passe en moi!

AI.IGHER.

Tu as la fièvre !

l.E .lELNE HOMME.

Dis-moi où c'était, où cela put être, où l'ai-je rencontrée déjà? Et je l'ai rencontrée une fois, incontestablement, aussi vrai que j'existe, je l'ai rencontrée déjà! En vain je torture ma mémoire et me creuse le cerveau jusqu'au sang, —je ne puis me la riippeler.

Al.IGUEn.

Elle? Qui est-ce donc?

LE JEUNE HOMME

Comment, il faudra encore que je te raconte ? Aujourd'hui, là-bas, sur la place Saint-Marc, en me promenant avec cet insupportable banquier-prince, tout à coup, j'ai aperçu une fenuiie qui ne m'était pas inconnue. On rappelle du nom de son mari ; — son mari se nonmie Rahoga, — et elle est Polonaise ! Quoi! Tu ignorais que je l'eusse rencontrée ? Cela m'étonne ! Tu m'aimes tant, Aligher, et tu n'as rien ressenti ?

ALIGHER.

Ah ! garde-loi !

LE JFXNE HOMME.

De quoi? Est-ce de ces transports incompréhensibles qui naissent en moi et me font toucher presque du doigt j)artout la présence de Dieu; — oui, jusque dans ces riiyons que voici, et qui rampent le long de ce marbre !

AIJGHER.

Garde-toi de Ralioga et de sa maison !

LE JEUNE HOMME

Pourquoi?

ALIGHER.

C'est l'un des plus implacables ennemis de la patrie polonaise !

LE JEUNE HOMME

Et elle aussi? Une forme si angélique ne serait donc qu'un mensonge? Le manteau lumineux de ce corps jeté par le Créateur sur les épaules d'un esprit impur... sacrilège! Une Polonaise qui hait la Pologne! cela ne se peut pas! — Dis-moi de suite la vérité! Ne me promène pas ainsi le couteau sur le cœur; — enfonce-le du coup!

ALIGHER.

Ai-je dit quelque chose d'elle?

Ah ! comme tu es bon, miséricordieux; — comme tu es solennel et saint, à la clarté de cette lune ; je t'ai toujours tant aimé, je t'aime tant! — ainsi tu ne témoignes pas contre elle, seulement contre lui ?

ALIGUER.

Seulement contre lui!

LE JEUNE HOMME

Tant mieux!

ALIGHER.

Comment « tant mieux; » puisqu'il est son époux?

LE JEUNE HOMME

Le persécuteur de ses frères? Quel mari! Ce n'est tout au plus qu'un bourreau !

ALIGHER.

Alors tu es content qu'il soit son bourreau?

LE JEUNE HOMME

Non I mais s'il est un bourreau, elle est une victime ; — par conséquent, il faut défendre la victime contre le bourreau ! Pourquoi presser ainsi ta main sur ta poitrine ?

ALIGHER.

Mon cœur malade se rappelle à moi ; — il n'y a là rien d'étrange ! En battant, il se heurte partout contre les er reurs du mes bien-aimés, contre la folie de mes bien-aimés, contre la perte de mes bien-aimés ; — et en ce moment, même ayant heurté contre toi, il rebondit, blessé de ton erreur, de ta folie, peut-être de ta perte !

Oh! et je me sens si heureux, et je me sens si fort! Il me semble, quand je contemple cette nuit, que je pourrais, sans que le souffle me manque, visiter tous ces mondes l'un après l'autre, — et qu'au seuil même de Dieu, je ne tomberais pas encore épuisé 1

ALIGHER.

Et cependant, au lieu de l'éternelle jeunesse, une vieillesse prématurée t'attend peut-être!

LE JEUNE HOMME

Moi, je pourrais un jour être vieux? Moi?

ALIGHER.

Toi, et bientôt !

LE JEUNE HOMME

Par quel hasard?

ALIGHER.

Tes rêves de bonheur, jouets des vents, te conduiront au seuil de l'ennemi. Tu le franchiras, — mais tu ne le béniras pas..., tu le maudiras. Et il est mal d'entrer ainsi dans une demeure étrangère, quand ni la fatalité ni le devoir ne nous poussent; et, à partir de cet instant, ta vie se flétrira.

LE JEUNE HOMME

0 Aligher ! appuyé sur la balustrade de granit, la tête dans ta main, tu te détournes de moi, et de grosses larmes pendent à tes paupières, Aligher 1

Ainsi donc, ô Seigneur I la beauté telle que tu l'as conçue ne suffira jamais au fils de l'homme! L'infini n'éteindra pas la soif de ses désirs; il lui faudra descendre au fini, et cherchant le ciel, par une dérision fatale, le chercher sur terre! •Et cet idéal dont tout procède, qui inspire son amour même, il l'oubliera! Il t'abandonnera. Créateur incréé, pour la créature impuissante! Il ira lire dans des yeux mortels ta gloire que racontent les astres du ciel, et l'histoire du monde, sur laquelle ton souffle a passé ! Un seul entre les milHons t'a connu autrement. Ah! il est vrai, Seigneur, qu'il était Toil Mais que deviendrons-nous, si nous ne devenons ses frères ? Oh! Seigneur! Seigneur!

LE JEUNE HOMME

C'est toi qui, avec ton chagrin, feras blanchir le premier cheveu de ma tête !

ALIGHER.

Homme, tu as reçu de l'Idéal double part. Un Français, un Anglais, un Allemand ne sentent Dieu qu'à moitié; ils ne touchent pas chaque jour ses plaies dans le martyre de leur nation; ils ne contemplent pas chaque jour le

miracle de son existence dans le courage infrangible de leur peuple! Voilà ton trésor! qu'il contient de joyaux! combien de douleurs, que de sacrifices, de mérites, de souvenirs, d'espérances, de désirs immortels ! N'est-ce pas assez pour toi? Poursuivras-tu encore les feux follels sur les chemins perdus? T'attarderas-tu à ramasser des fleurs dans les prés, perdant ton temps et ta force, lorsque tu as une forêt à traverser, immense et sombre, et des rochers, et des montagnes ensevelies dans la brume, et que, courbé sous ta croix, tu rougiras les pierres de ton sang, pour ne pas rouler dans les précipices ?

Ah! ta ne l'as pas vue! Et moi je te dis, Ahgher, que, comme toute la Pologne, elle aussi, cette Polonaise, est, elle seule, revêtue par l'immensité du malheur d'un charme divin. Elle est comme ma patrie vivante !

ALIGHER.

Flatte, pardonne, mens-toi à toi-même, faible mortel! Convoque tes passions et tes fantaisies, connue le czar ses boyards, et qu'elles te conseillent : « Très haut Seigneur, vous avez bien agi. » El tu Uniras ainsi par faire de ta conscience une antichambre pleine de vils courtisans ; et ils le persuaderont que tu es grand, quand tu es petit; que tu es vainqueur, quand lu succombes; que tu es libre, quand tu es l'esclave de ta passion !

LE JEUNE HOMME

D'où te vient tant d'amertume ?

ALIGHER.

De ce que tu n'aimes que toi en te berçant de l'illusion de ton amour; et que, parla, tu anéantis les forces de ton être !

LE JEUNE HOMME

Comment dirais-je à l'éclair qui m'a inondé de lumière : « Tu ne m'as pas éclairé? » Ne sais-tu pas que mystérieuse-

mont et irrévocablement les esprits gravitent l'un vers l'autre? Ils se sont peut-être connus quelque part en Dieu, ils se retrouvent dans ce monde, et de nouveau, après la mort, ils seront quelque part ensemble. Tu sais cela, tu le sais mieux que moi.

ALIGHER.

Je le sais peut-être, et c'est pourquoi je gémis sur toi! As-tu sondé les lois de ces esprits? Sais tu comment, attirés l'un par l'autre, ils s'absorbent mutuellement, et lancés, tels qu'une comète errante à travers les abîmes de la création, ils ne remontent qu'après des milliers de siècles vers leur premier centre! Sais-tu combien ils traversent de purgatoires? combien il y a d'àmes engagées dans des liens funestes, de cœurs éclatant sans cesse, de formes de pécheurs saisies par le tourbillon du désespoir et criant en vain dans l'ombre : « Pardonne-nous, Seigneur ! »

LE JEUNE HOMME

Ahl de là même, je l'enlèverais et la porterais à Dieu!

ALIGHER.

Tu parles, tu dis... et tu ne sais pas, mon Henri!

LE JEUNE HOMME

Que penses-tu donc que je désire? Eh bien! qu'elle me donne un peu d'amitié sainte de son cœur, et cela uniquement pour pouvoir lui api)orter quelque soulagement. Je n'exige pas davantage. Ah ! xVligher, je te répète, je te jure que je n'ai jamais aperçu une telle expression de douleur dans une créature humaine ! Imagine-toi un marbre de Paros, immaculé et rayonnant: aucune inscription; tu regardes et tu dis : « C'est la Vénus de iVlédicis. » Mais à peine as-tu jeté de nouveau les yeux que c'est déjà une pierre sépulcrale et que sous l'éclat de la lumière, tu découvres la mort! Agenouille-toi donc, prie et pleure!... C'est elle !

ALIGHER.

Ne touche donc pas aux sépulcres, puisque lu sais que ton devoir est de vivre pour donner ta vie à tes frères !

LE JEUNE HOMME

Et que faire, si la mort l'emporte? Ce n'est pas l'orgueil, ni le triomphe, qui' me séduisent, c'est la douleur qui me subjugue; que jela trouve ici ou là-bas, chez mes frères ou chez une de mes sœurs ! — toujours le chagrin et la douleur m'appellent, et m'attirent! Telle est ma destinée! Avec ceux qui ont perdu, en jouant avec le sort, je serai éternellement, — car ils doivent être sans espoir, car ils ont besoin de moi!

ALIGHER.

Combien n'en ai-je pas vu, et tous ils sont les mêmes ! Impatients, ailés, impétueux ! — dans les espaces azurées, pareils à des papillons humains, ils voltigent chacun avec sa fleur à ses côtés; — puis, les feuilles se détachent de la fleur et les ailes du papillon. — Au-dessous d'eux, voici du gravier, du sable, de la poussière; c'est là que tous deux sont précipités du haut des prairies aériennes I Combien n'en ai-je pas vu, et ils sont tous les mêmes !

LE JEUNE HOMME

Que contes-tu de triste à ces étoiles?

ALIGBER.

L'histoire des liommes aux pensées légères !

LK JEUNE HOMME

Serait-ce la mienne? Ne raille pas, — laisse-moi en paix, et dis-moi plutôt où je l'ai déjà vue?

ALIGHER.

Que je te plains !

LE JEUNE HOMME

Quoi?

ALIGHER.

J'ai dit : «Que jeté plains! »

Qu'est-ce?

ALIGHER.

Tu ne comprends plus mes paroles? Te souviens-tu encore de ce que je t'ai annoncé, lorsque nous descendions des montagnes?

LE JEUNE HOMME

Qu'as-tu dit?

ALIGHER,

Tu l'as aussi oublié?— Oh! tu n'es pas l'homme aux pensées légères!

LE JRUNE HOMME.

Non, non! Mais, en ce moment, j'étais tout entier à la poursuite d'un souvenir, et sous l'empire de cette préoccupation, comme quand l'oreille cherche une note perdue, et que la note ne revient pas; et que l'ouïe, persécutée par un son qu'elle ne peut saisir, s'égare de plus en plus à sa suite. Mais répète ta question, je saurai répondre.

ALIGHER.

Je te demande si tu te souviens encore de ce que je t'ai dit lorsque, descendant des montagnes, nous nous dirigions vers cette ville?

LE JEUNE HOMME

Et comment l'aurais-je oublié? Tu m'as promis de m'introduire au milieu de ceux qui, dans le silence et dans l'esprit, enfantent l'avenir.

ALIGHER.

Es-tu prêt?

A chaque instant !

ALIGHER.

Dans trois jours, à minuit précis, je t'y conduirai. Alors, lu verras de tes yeux tous les fastes de celte terre; — et tu les compareras à l'une de ses habitantes; — tu jugeras s'il convient après de rêver encore à elle !

LE JEUNE HOMME

Ne parlons pas d'elle. Bénis-moi comme chaque soir;

— je vais me retirer!

ALIGHER.

Pour la première fois mon cœur s'est glacé à ton contact!

LE JEL'NE HOMME

Ne me diras-tu. pas même : bonne nuit !

ALIGHER.

Il faut que quelque malheur te menace pour que je me sente si mal! Écoute! — renonce à elle; — donne-moi ta parole que...

LE JEUNE HOMME

Par le Dieu vivant! je ne te la donnerai pas. Aligher! es-tu un tyran? Je ne veux entendre que le son de sa voix;

— pas davantage; — et cela même me serait interdit!

ALIGHER.

Pas davantage?

Tu t'en convaincras toi-même; — crois-moi! Entendre seulement le son de sa voix, pénétrer seulement la pensée de son àme... rien, rien de plus!

ALIGHER.

Rien de plus, il le croit profondément!

LE JEUNE HOMME

Et à quoi te servirait-il, par une violence spirituelle, de plier ma volonté? d'arracher une promesse? Que fera la violence? Après la violence, la révolte !

LK POKMK INACHEVK

ALIGHER.

Je sais cela aussi!

LE JEUNE HOMME

Aime-moi !

ALIGHER.

Il fait sombre dans mon àme !

LE JEUNE HOMMlL.

Ah! Dieu! je ne lui ai pas encore dit une parole et déjà je souffre à cause d'elle.

ALIGHER.

Tiens, reçois encore ce soir la bénédiction de l'amitié. Je ne veux pas que lu souffres dès aujourd'hui, toi qui souffriras tant!

Ah! merci! laisse-moi me jeter dans tes bras, — ainsi! — que mon cœur batte sur ton cœur souffrant!

ALIGHER.

Que le Seigneur te préserve, car tu ne te préserveras pas toi-même, et je ne te préserverai pas! Que le Seigneur te garde !

(Il s'éloigne vers la porto du fond.) LE JEUNE HOMME, se dirigeant vers la porte opposée.

Peut-être ne l'ai-je jamais vue de mes yeux ; — peutêtre l'ai-je seulement sentie quelque part près de moi, comme une effluve de puissance qni m'enveloppait, — et maintenant je l'ai aperçue et il me semble que ce n'est pas la pri-mièrc fois. Or, c'est la première fois, — pour les yeux, muis non la première fois pour l'éternelle existence ! Qui me dira où j'ai déjà été en contact avec elle!...

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