‹ Œuvres complètes du poëte anonyme de la PologneChapitre 34 sur 105 · I.E JEUNE UOMME · texte numérisé non relu

I.E JEUNE UOMME

' Je tombe en défaillance. Quelles larves hideuses ! quelle lugubre rangée de bourreaux! chacun près de son atelier ! et ces paniers ensanglantés, remplis de débris humains!— et ces troncs livides, — et les vagues de ce peuple mugissant à l'entour! — que de haches, de piques, de sabres! — et ce cortège qui avance toujours avec le même chant et le même air de fête! — Maintenant ils sèment des fleurs au milieu de cette populace et de ces cadavres I...

ALlGflER.

Calme-toi, — et tâche de te rendre compte de l'expression de tous ces visages!

La peur suinte de leurs fronts! la peur hérisse leurs cheveux ! la peur coule dans leurs veines ! Partout la peur, la toute-puissante peur! Oh! honte éternelle à vous, pour avoir moins craint le meurtre ou la mort que la peur ! Seuls,

ces couperets ne tremblent ni ne pâlissent ! Ils se relèvent et s'abaissent toujours également ! A chaque coup, ils se baignent dans le sang, et le font jaillir au loin ! 0 mon Dieu ! ô mon Dieu !

LE CHOEUR DES VOIX AÉRIENNES

Malheur aux temps ! au nom de Dieu, les rois ont tué une des saintes pensées, une nation vivante au milieu de l'humanité! — et maintenant au nom de l'homme, le peuple égorge les rois, les prêtres, et tout pouvoir humain ! Oh ! malheur! malheur!

LE JEUNE HOMME

Merci, voix aériennes ! Maintenant je traverserai cette rue d'échafauds et je ne chancellerai pas ! — J'ai perdu des êtres plus chers et plus proches! Que me font ces hommes? — Mon archange n'est-il pas aussi au tombeau ?

LE CHOEUR DES MAÇONS

0 Régénérés ! ô nos maîtres suprêmes ! il n'y a plus qui tuer ni pour qui! les bras tombent de lassitude aux travailleurs exténués par leur besogne sanglante. Ils se sont couchés sur leurs échafauds, et au murmure des ruisseaux de sang s'allie maintenant le bruit de la respiration haletante des bourreaux !

LE CHŒUR DES RÉGÉNÉRÉS

En avant !

LE CHŒUR DES MAÇONS

OÙ?— Nous ne savons? — Deux guillotines se dressent encore ici, et derrière elles commencent les ténèbres !

LE CHŒUR DES RÉGÉNÉRÉS

En avant, toujours!

LE CHŒUR DES MAÇONS

Ni l'âmo, ni le corps n'ont rien gagné jusqu'ici à notre œuvre, — tout est désert et triste. — autour de nous du

sang humain se dégage un brouillard lugubre, — il nous aveugle !

LE CHŒUR DES RÉGÉNÉKÉS

Là-bas devant vous, n'y a-t-il aucun sentier? Aucune lumière ne brille-t-elle dans le lointain?

LE CHŒUR DES MAÇONS

Nous ne voyons rien, — rien que l'obscurité au dehors et au dedans de nous-mêmes !

LE CHŒUR DES RÉGÉNÉRÉS

Réveillez ceux qui dorment, réveillez les travailleurs!

LE CHŒ.UR DES MAÇONS

Personne ne s'éveille ! Les morts gisent à terre comme du bois ou de la pierre; — il en est de même des vivants dans leur léthargie ! Qu'entreprendrons-nous? Derrière nous la sourde mort; devant nous quelque chose d'incréé comme le néant! Où nous avez-vous entrahiés?Oii sommesnous? Que sommes-nous? Où est Dieu? Où est la terre, le ciel? Tout n'est-il qu'un rêve plein de colère et de douleur?

LE CHŒUR DES RÉGÉNÉRÉS

Ne pleurez pas comme des enfants ! Ne vous étendez pas à l'ombre des échafauds, sur le pavé ! Debout ! debout ! quelques instants encore !

LE CHŒUR DES MAÇONS

Mah benak! A nous aussi la chair tombe des os! Mak benak! Nous aussi nous voulons reposer! fallût-il se coucher parmi ces cadavres, et appuyer nos têtes sur leurs têtes tranchées ! Et vous, soyez maudits, car vous semez la mort comme Dieu, mais vous ne savez point, comme Dieu, répandre la vie et créer! Malédiction sur vous, impuissants!

LE CHŒUR DES VOLY AERIENNES.

Voilà que le Seigneur miséricordieux aura pitié. Pensées

de ceux qui sont morts, surgissez, rêves de ceux qui sommeillent, unissez- vous ! Aspirations faussées de cette génération, désirs infructueux, levez-vous tous et tournoyez audessus de cette mer de sang !

LE JEUNE HOMME

Est-ce le jugement dernier qui commence? La vision d'Ézécliiel se répéterait-elle ?

LE CHŒUR DES VOIX AÉRIENNES

Tournoyez et mêlez-vous, — modérez- vous et pénétrezvous jusqu'à ce que vous deveniez une seule âme, une seule volonté et action!

LE JEUNE HOMME

Sur tous ces corps luit une lumière étrange; —tantôt elle jaillit en tourbillons; — tantôt elle projette une faible lueur et s'éteint. Semblables à des oiseaux de nuit, des multitudes voltigent dans l'air. On entend leur bruissement, mais on ne voit pas leur vol !

ALIGHER.

C'est ainsi que, sur la terre, les pensées de ceux qui ont disparu se réveillent en d'autres.

C'est la première résurrection, — et la seconde n'aura lieu qu'au dernier jour de l'iiumanité, lorsque chacun dira de nouveau de lui-même : « C'est moi ! »

LE JEUNE HOMME

OÙ sont les guillotines ? Où est la mare rouge? Où est tout ce peuple étendu sur le sol '^ Tout s'est évaporé dans les airs comme un jour d'été après l'orage, — et là passent des souffles étincelants, s'élèvent des vapeurs, serpentent des courants d'électricité ! Où sommes-nous parvenus ? Quel est ce monde aérien?

ALIGHER.

Ne comprends-tu pas ce qui se passe? Tous ces éléments concourent à la formation d'une seule force, d'un seul être!

LE JEUNE HOMME

C'est vrai !

AMGHER.

Tout devient plus distinct maintenant, — ne reconnais-lu point cette figure ?

LE JEUNE HOMME

Sur le ibnd de ce chaos, il apparaît seul, si entier, si resplendissant ! Des aigles d'or déploient leurs ailes au-dessus de sa tête comme une tente vivante ; un sourire, ressemblant à de la bonté, se joue sur ses lèvres, et il semble que le tonnerre jaillira de ses tempes..., c'est l'Empereur! c'est Napoléon!

C'est l'àme de Napoléon dans le monde de l'histoire, — une et embrassant des siècles,— une et toute, — l'idée de millions de pensées, frissonnante, incarnée, — et maintenant le Seigneur lui dira : «V^i!» — et rien, ni personne ne l'arrêtera, — et elle ira, — et elle trouvera la continuation du chemin au milieu des ténèbres !

LE CHŒUR DES VOIX AÉRIENNES

Oui est son égal, parmi ceux qui se sont succédé jusqu'à présent? Tout ce qui brilla en eux, séparément, lui fut donné dans un miraculeux assemblage !— etle corps des demi-dieux anciens, infatigable, sans sommeil, beau ! et l'àme chrétienne inspirée et tendre, — et l'esprit créateur, maître du temps et de l'espace.

Toutes les destinées humaines se rencontrent dans la sienne ! les soucis et les triomphes, — les grandeurs et les désastres, — le bonheur et les ruines !

Comme le monde créé de rien, directement de Dieu, ainsi lui, au milieu des hommes de rien, il se révèle et s'élève ! Il sera héros comme le Grec Alexandre, — empereur comme le Romain César, — martyr comme un saint des premiers temps du christianisme ! Et il mourra comme Moïse,

seul, en face du Seigneur ! Il mourra en prophétisant la volonté du Seigneur sur les jours futurs de la race humaine!

LE JEDNE HOMME,

Les aigles se sont enlacés avec leurs ailes scintillantes en un pilier de feu, et l'ont entouré, — ils brûlent et tournoient. Lui, hors de ce tourbillon, il a étendu la main, et emporté il vole, un glaive dans cette main comme un rayon ; le néant s'éclaircit, — l'espace bleuit; —de nouveau, en bas, des formes humaines renaissent, croissent et s'assemblent ! L'horizon s'élargit devant lui à l'infini!

ALIGHER.

Non pas devant lui,— car il doit disparaître,— mais devant ces peuples dont il est pour un instant le pasteur !

LE JEUNE HOMME

Quel est ce chant d'orgues gigantesques?

ALIGHER.

Tu entends les foudres de ses batailles changées en harmonie par le souvenir !

LE JEUNE HOMME

Que sont ces masses, ou plutôt ces blocs immobiles ?

ALIGHER.

Tu vois qu'à mesure que la figure en approche, la lumière et le mouvement les pénètrent.

LE Ji:UNE HOMME.

C'est vrai ! ils sont pareils à de vivants bas-fonds,— et des cris s'en échappent, — et l'éclat de l'acier y brille ; je vois des milliers, des milliers de mains qui se soulèvent î

ALIGHER.

Les nations n'étaient-elles pas endormies? Lespensées de Dieu en Europe ne s'étaient-elles pas murées comme des larves d'insectes?

LE JEUNE HOMME

Le bras tendu, on dirait qu'il les magnétise en passant ; — les unes le suivent, les autres se dressent contre lui !

11 les ressuscite les unes comme les autres! A dater de lui, ni les rois ni les peuples ne détiendront plus le pouvoir, — mais ce seront les nationalités et l'humanité au nom du Seigneur 1

LE JEUNE HOMME

Regarde ! regarde! lui-même pâlit, quoiqu'il vole toujours plus loin,— lui aussi pâlit et incline ! — Courons après lui !

ALIGHER.

Nous ne l'atteindrons pas, son temps est fait ! son labeur accompli!— et l'éternité l'appelle !

LE JEUNE HOMME

Les aigles qui l'emportaient, se sont dispersés dans le ciel. Seul, il apparaît à l'horizon comme un disque lumineux ! — il descend — plus bas — toujours plus bas! le bruit des explosions et les rumeurs des peuples s'apaisent. — L'horizon s'obscurcit de nouveau. — La nuit est revenue et avec elle le silence, — qu'y aura-t-il maintenant?

ALIGHER.

iNous-mêmes ! car notre heure sonne ! Ecoute seulement encore ces derniers accents !

CHŒUR DES voix SOUTERRAINES.

Sortez de dessous terre, vous qui vous êtes réfugiés chez nous, alors que le Titan vous balayait comme de l'ordure à travers l'Europe. — Vous pouvez revenir à vos anciens royaumes, — hâtez- vous, hâtez-vous!

ALIGHER.

Regarde attentivement les cavaliers qui galopent sur ces trois chevaux, affublés de pourpre mensongère et d'or faux !

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